10. L’affect, pouvoir de transformation

Au soir de sa vie il semble que Freud, outre les limites et les difficultés thérapeutiques de la Psychanalyse, ait également voulu souligner ses lacunes et ses obscurités conceptuelles. La structure intime de l’objet psychique est dite, en 1938, « receler encore beaucoup de mystère ». Si les pulsions trouvent bien dans le Ça une première expression psychique, c’est, pour l’Abrégé, « sous une forme inconnue de nous ». L’inconscient ignore, par définition, la qualité, mais celle-ci, tardivement reconnue comme irréductible à la quantité, participe de l’essence de l’expérience affective dont la plus grande part est certainement inconsciente. Certes, « la distinction entre un aspect objectif (quantité) et un aspect subjectif (qualité) peut conduire à des développements relativement indépendants, mais il faut bien que les deux dimensions se rejoignent199 ». Il le faut bien ; mais comment ? Nouvelle énigme. Il y a donc bien lieu, les travaux post-freudiens n’ayant pas levé l’ignorance ni dissipé le mystère, de considérer que l’affect « défie l’investigation psychanalytique ». Que signifie-t-il ? Est-il même possible d’en parler ?

Confronté à ce Sphinx, A. Green a parié, en psychanalyste, pour la possibilité de lui répondre : si Freud a pu parler de l’inconscient c’est que l’on peut parler, psychanalytiquement, de l’affect, quelle que soit la part d’indicible qu’il comporte – sans quoi cela signifierait l’impossibilité de la psychanalyse même.

L’ordre de l’affect est celui de la réalité psychique, l’inconscient « s’indique par lui », bref il constitue « une référence centrale du champ psychanalytique » (ce qu’illustre son rôle de pivot dans le modèle hypothétique qui clôt cette monographie). – Face à l’influence du lacanisme en France, de l’ego psychology aux États-Unis, un tel rappel est précieux. Il ne s’agit pas que d’un rappel au reste, mais d’une réaffirmation indispensable, débouchant sur une élaboration notionnelle de la réalité affective, demeurée jusqu’alors très insuffisante, principalement dans la littérature psychanalytique de langue française.

L’auteur nous fait remarquer que « la difficulté essentielle d’une théorie psychanalytique des affects est de substituer subrepticement un point de vue phénoménologique au point de vue métapsychologique ». De même en effet que l’analyste installé derrière le divan ne peut ni ne doit se contenter de « sentir » son patient, de même, s’il se propose de théoriser les résultats de son expérience clinique des affects, il ne saurait se limiter à une description, si fidèle, fine et profonde soit-elle. Puisqu’il y a du caché, non seulement au niveau du langage proféré mais dans tout le discours de l’analysé – utile et importante distinction issue d’une très opportune insistance sur le polymorphisme du signifiant dans le matériel analytique – il s’agit d’expliquer d’où vient cette occultation ; s’il y a des discordances, des oppositions au sein d’un donné par nature hétérogène, il s’agit de former des hypothèses, des « conceptions » comme disait Freud, en vue d’obtenir le maximum d’intelligibilité. C’est-à-dire que l’analyste devra résister à la fascination, si puissante dans l’ordre émotionnel, de la qualité, avec ses irisations, et s’interroger à la fois sur la genèse et sur la structure des affects, appréhendés ou seulement inférés, en vue de déceler leur nature, leurs fonctions, leur sens, voire leur part de non-sens. Refusant, ici comme ailleurs, aussi bien d’emprunter la voie mystique de la perception prétendument directe de l’affectivité inconsciente, que la voie linguistique, non congruente à un objet qui ne saurait être traité comme un simple analogon du langage, il s’interrogera plutôt, afin de suivre un chemin qui soit vraiment le sien, sur l’essence, les modalités, les buts du travail psychique ici en cause, et il commencera par tenter d’approfondir cette notion elle-même (notion freudienne par excellence : « travail du rêve », « travail du deuil… ») et sa portée.

Je crois en effet que c’est en suivant cette direction qu’il devient possible d’y voir plus clair dans la problématique très complexe qui nous occupe, et cela parce que, tant dans le plan de la réflexion théorique que dans celui de ce que Binswanger nommait heureusement « l’expérience herméneutique », travail et sens, affect et signification, se rencontrent et se recoupent. C’est parce qu’il y a partie liée entre travail psychique et genèse puis transformation du sens que l’économique – dont il serait erroné de limiter la teneur à l’énergétique – et le dynamique (qui comprend le symbolique mais ne s’y borne point) se conjuguent dans un processus commun, à la fois structurant la psyché et présupposant son organisation topique virtuelle.

De la reconnaissance d’une indissociable solidarité de la force et du sens, qu’un Ricœur accentue dans l’œuvre de Freud, il découle – notation capitale pour ce qui touche l’affect – qu’on doit définir le facteur économique « non seulement comme ce qui transforme des forces mais comme ce qui élabore des valeurs ». Ne devrait-il pas s’ensuivre aussi une formulation et une conception renouvelées (en tout état de cause moins tributaire des analogies et des métaphores tirées des sciences de la Nature) du point de vue économique dans son ensemble ? Une telle révision paraît d’autant plus souhaitable que l’extension et les développements de la Psychanalyse ont accrédité la prépondérance qu’incontestablement Freud, au terme de son œuvre, lui accordait. Encore faut-il qu’il demeure un point de vue authentiquement psychanalytique ; encore faut-il qu’on soit en mesure d’en affirmer plus et autre chose que sa seule prééminence.

Le vœu d’une telle révision – nullement destinée, comme cela s’est vu, à la volatilisation de ce qu’il y a de spécifique et d’inéliminable dans ce point de vue, mais au contraire à le mieux maintenir et surtout à le mieux manier – me semble trouver, chose digne d’attention étant donné la conjoncture idéologique française, une sorte de correspondance dans une orientation récente de certaines recherches linguistiques vers le fait sémantique. Enfin les linguistes en viendraient-ils à s’intéresser au sens ? J’en prendrai à témoin un travail récent de A. J. Greimas200. Il vaut la peine de s’attarder ici quelque peu en citant assez abondamment : « Si l’entreprise des structuralistes classiques a Salement échoué, dit-il, c’est en partie parce que satisfaits des résultats obtenus dans l’analyse du signifiant, ils se sont attaqués aux morphèmes, c’est-à-dire aux signes, en pensant, à l’aide de procédés formels, tromper en quelque sorte le sens et passer imperceptiblement d’un niveau à l’autre, d’un en deçà du sens à la distribution des significations. » Or, si l’on voit que « le problème de la constitution du signifiant est déjà le problème du sens » (p. 10) ; si l’on s’aperçoit que a toute interrogation est métalinguistique » (p. 13) ; si l’on est attentif au fait que le sens ne signifie pas seulement ce que les mots veulent dire mais qu’il est aussi une direction, c’est-à-dire, dans le langage des philosophes, une intentionnalité, une finalité [j’ajouterai : dans le langage des psychanalystes cela même qui constitue le fondement des principes du fonctionnement mental], il en résulte, pour le linguiste soucieux de la question du sens, que ce dernier peut se définir a en tant que forme du sens, comme la possibilité de transformation du sens » (p. 15) (« la production de sens n’ayant de sens que si elle est transformation du sens donné »). Le sens s’identifie alors, en terme de linguistique, avec « le procès d’actualisation orienté qui, comme tout procès sémiotique, est présupposé par – et présuppose – un système ou un programme, virtuel ou réalisé » (p. 16).

En dehors de l’affirmation de l’irréductible transcendance du sens, de la « signifiance », par rapport aux signifiants (affirmation qui, émanant d’un linguiste distingué, a son intérêt et son poids), il nous faut surtout retenir le lien constitutif, ici établi, entre sens et transformation, nous souvenant par ailleurs qu’il existe un même lien, dans la pensée psychanalytique, entre transformation et travail psychique. Si paradoxal en effet que dans le contexte où nous sommes il puisse paraître, s’impose un rapprochement entre la catégorie de l’économique (celle de « la quantité mouvante », moteur, des distributions, des échanges, des transformations) et la catégorie du sémantique ou plus exactement du sémiotique, telle que la cerne Greimas et plus largement, telle qu’elle s’affirme comme facteur inéliminable en Linguistique générale. L’affect, mixte indissociable et, à la limite, impensable, de quantité et de qualité, modalité d’expression psychique des pulsions… l’affect est lui aussi inéliminable, inaliénable : il faut donc lui accorder sa vraie place, qui est centrale, à peine de ne plus se situer dans le champ psychanalytique.

De même si on ne peut négliger dans l’étude de « cette couverture sonore ou graphique qui, tout en n’ayant rien à faire avec le sens, le laisse filtrer et parvenir jusqu’à nous » – ainsi Greimas désigne-t-il le langage (p. 8) – ce pour quoi il est fait, c’est-à-dire la communication du sens, pareillement on ne peut, dans l’étude psychanalytique de l’affectivité, se contenter de définir sa manifestation essentielle comme une « décharge motrice destinée à transformer (de façon interne) le corps propre, sans rapport avec le monde extérieur201 » : il faut aussi y voir un phénomène qui représente et signifie à sa manière le fonds pulsionnel où il s’origine et qui, en dépit de son enracinement somatique immédiat, signifiera à plus forte raison, pour son propre compte, les conjonctures pulsionnelles ultérieures (quelles que soient l’intimité et la quasi-constance de ses connexions avec les représentations proprement dites). Sans quoi on concevrait mal que les affects revêtent la valeur signalisante et cognitive qui est aussi la leur.

Ce qui fait la collusion foncière, bien que souvent négligée, de la signification, du travail et de l’affect, c’est le fait qu’à la source du sens il y a l’exigence de travail par quoi se définit la pulsion et qui donne lieu à son existence en tant que représentation psychique de la pulsion, qui seule est l’objet d’une étude psychanalytique. Bien plus, le travail que l’appareil psychique doit fournir du fait de son lien avec le corps, ne consiste-t-il pas essentiellement dans ce qu’on pourrait appeler une information, une structuration, sémantique progressive, certes guidée par la préstructure des fantasmes originaires et des premiers mécanismes du fonctionnement mental, mais où les lignes de force de l’affectivité, primaire et secondaire, jouent un rôle primordial et spécifique. Quelle que soit l’obscurité qui enveloppe la nature du lien somato-psychique, il est décisif que la transition selon quoi la pulsion en vient à être représentée suppose l’introduction de la qualité, inconsciente aussi bien que consciente. Nul doute que cette première « représentation » psychique de la pulsion comporte, dans le mélange indécomposable qui la forme, des éléments où la part de ce qui reviendra à l’affect prédomine sur la part de ce qui reviendra à la représentation, au sens étroit du terme. N’est-ce pas dire alors que cette délégation, si fruste et archaïque soit-elle, est le fruit d’une première transformation ou métamorphose, où l’on peut bien alléguer que ce qui préfigure l’affect accomplit, aussi bien que ce qui préfigure la représentation, une opération productrice de sens, de signifiance potentielle tout au moins. Bien qu’il soit vrai qu’à des niveaux de différenciation plus poussée l’affect, lorsqu’il se décharge de façon automatique, isolée, tienne lieu de représentation, il demeure tout aussi vrai qu’à l’origine l’embryon d’affect, si je puis dire, a autant de part, sinon davantage, à la représentativité de la pulsion que les ébauches de ce qui sera la représentation.

Il s’ensuit que l’affect, dès son principe et avant même qu’il ne s’individualise, réalise un travail, travail psychique inaugural en quelque sorte. Ne serait-il donc pas fructueux de regarder le rôle ultérieur de l’affect (à condition d’y inclure le désir) comme celui d’une participation spécifique à la métamorphose du sens par quoi « les motions pulsionnelles » se métabolisent (si l’on me passe le terme) ? Une telle vue impliquerait une valeur et une fonction propres de l’affectivité si liée soit-elle aux représentations.

Ces considérations ont une référence et une incidence cliniques moins indirectes qu’on pourrait le penser. Ainsi l’installation, le développement et la dissolution du transfert sont des moments et des témoins d’un travail de l’affect jouant son rôle propre au sein de l’élaboration fantasmatique, mnésique et perceptive qui se fait parallèlement. Mais surtout n’est-ce pas le sentiment de presque tous les analystes que ce qui se passe de non verbal dans la cure exerce une influence déterminante sur le processus analytique ? Or dansJt cette dimension, n’est-on pas fondé à croire que les courants affectifs conscients et principalement peut-être les constructions d’affects postulées par Freud, concourent, à leur manière – et dans une certaine mesure indépendamment des associations représentatives conscientes – aux changements qui s’opèrent ?

Un peu comme il est impossible de préciser ce que signifie tel pur discours musical, alors même qu’on en est pénétré et modifié, il me semble qu’en deçà et à côté des enchaînements symboliques que le déroulement des représentations permet, une analyse se fait par le biais d’une élaboration affective incessante – où les modulations vont de l’insensible au brutal – élaboration qui appartient bien au domaine du sens et à la dimension de l’inconscient mais de façon autre que l’élaboration proprement représentative ou fantasmatique, au sens strict. Bien entendu ceci est affaire de conventions théoriques et terminologiques : je me référais à l’instant exclusivement au cadre freudien ; dans le système kleinien, les mêmes idées devraient être exprimées tout différemment étant donné la conception du fantasme inconscient qui y a cours où l’affect, dans sa valeur qualitative, est inclus comme partie intégrante.

En fin de compte, dans la perspective que je défends ici, l’Affect d’une part jouerait son rôle élaborateur à la naissance même du fonctionnement psychique, et d’autre part serait, par la suite, susceptible de contribuer spécifiquement (mais non, sauf exceptionnellement, d’une manière autonome) aux divers processus intra et intersubjectifs. Le dynamisme de la représentation pulsionnelle se structurant à partir d’un niveau de sens indifférencié ou potentiel et selon une complexification et une différenciation à la fois formelles et fonctionnelles de plus en plus poussées, il y aurait ainsi un métabolisme affectif sous et co-jacent à la combinatoire des représentations, métabolisme dont les considérations quantitatives en termes de variations dans la tension d’excitation sont impuissantes à rendre compte et dont les évaluations qualitatives en termes de rythme, de « déroulement chronologique des modifications » (Freud) sont tout à fait insuffisantes. L’étude psychanalytique de l’Affect et des affects pour eux-mêmes et en tant que qualités psychiques reste donc sinon toute à faire, du moins grandement insatisfaisante et incomplète. Y contribuer serait travailler à la solution des difficultés créées par l’introduction de la notion de quantité en Psychanalyse. Une étude économique ne saurait se limiter à des supputations sur le jeu des énergies d’investissement et de contre-investissement. Le point de vue économique, en tant que point de vue sur le fonctionnement psychique, doit se comprendre comme ce qui a trait au travail ayant lieu dans l’appareil psychique, en définissant ce travail par sa relation à la manifestation et à l’élaboration du sens.

Or il est notoire que les transformations affectives ont une valeur d’index particulièrement précieuse, comme Freud l’a montré. Il y a lieu en effet de ne jamais oublier que tout opaques et aveuglants que parfois puissent être nos affects, toute désorganisante leur éventuelle action, ces aveugles sont souvent en même temps les meilleurs des guides et les plus sûrs des révélateurs. C’est bien pourquoi l’écoute analytique serait infirme qui négligerait ou sous-estimerait les messages originaux et irremplaçables de l’affectivité – tant celle qui s’inscrit dans le transfert que celle qui prend origine ou se répercute dans le contre-transfert – au profit du souci de décryptage des symboles et du décodage du matériel verbal. L’écoute analytique suppose certes un travail intellectuel mais elle doit pour répondre aux exigences de la cure, comparable en cela à l’écoute musicale, être sensible au style, à l’intonation, au tempo, aux inflexions, aux modulations, bref à l’expression : elle nécessite donc un contact intime aussi bien avec les affects de l’autre qu’avec les siens propres, elle demande leur saisie intuitive et leur compréhension immédiate. Que l’expressivité puisse souvent refléter tout autre chose que ce que croit ressentir le sujet qui parle ou qui vit sous nos yeux, cela ne fait que renvoyer à la complexité infinie de l’organisation affective, au dynamisme inconscient des constructions d’affects, c’est-à-dire en fin de compte à toutes la richesse muette du cœur, à lui-même, en grande partie, inaccessible.

Si je devais résumer d’une phrase ma pensée, je dirais que l’affectivité m’apparaît comme une dimension absolument originale des transformations psychiques, – la notion de transformation condensant celle de travail et celle de sens, – en un mot donc comme une modalité spécifique de travail du sens.


199 A. Green, L’Affect. Rapport au XXXe Congrès des psychanalystes de Langues Romanes ; à paraître dans la Rev. fr. de Psychanal., 1970, n° 5-6. Le présent chapitre est tiré d’une intervention concernant cet important travail.

200 A. J. Greimas, Du Sens (Seuil, 1970).

201 S. Freud, Métapsychologie, p. 85 (note 1) (Gallimard).