En deçà et au-delà de l’illusion

Philosophes, théologiens et moralistes, appliqués à dénoncer les prestiges et les pièges de l’imagination, à démontrer le caractère factice des buts qu’elle nous propose, des biens qu’elle nous présente, paraissent, auprès de Freud, légers dans leurs attaques et presque futiles dans leurs arguments. C’est que nul d’entre eux ne s’était avisé de l’existence d’une logique étrangère à la logique, venant constamment transformer les raisons en rationalisations, les rêves en réalités, le désir en répulsion. Aucun n’avait prétendu non plus débouter le sujet hors de soi et le vouer à un destin d’excentration ; aucun n’avait osé songer à une activité mentale totalement inconsciente et influant cependant en permanence sur les représentations, les actes et les affects conscients. Jamais donc les sentiments humains, en particulier l’amour et la haine, leurs constituants fondamentaux, ne s’étaient trouvés mis en question de manière aussi radicale.

Jamais non plus aucune mise en question n’avait pu s’étager sur un appareil démonstratif aussi perfectionné et aussi convaincant. La situation psychanalytiquequi demeure peut-être la découverte freudienne majeureoffre en effet un irremplaçable instrument d’observation concrète, rigoureuse et qui donne la possibilité d’assister, en quelque sorte, à la genèse de l’illusion. Il y a toujours d’ailleurs un élément de pathétique dans un tel spectacle. Qu’un analyste, invisible, muet et soucieux d’émettre. en la présence de l’analysé, le minimum de signes, se voie, en peu de temps parfois, et dès le début d’une cure, l’objet d’une passion soudaine, hésitant en général à se déclarer mais qui anime manifestement et ardemment tout le discours et le vécu du sujet, celaquelque préparé qu’intellectuellement on puisse y êtreprovoque toujours, fût-il bref, un effet de saisissement. Le patient qui parle et qui vibreil mérite bien alors son nomsemble se mouvoir sur les planches tandis que celui qui l’écoute se trouve (et se sent) comme à la fois en deçà et au-delà de la rampe – en même temps sur l’une et « l’autre scène ». Ce personnage transparent, immobile et impalpable qu’il constitue, l’analyste le voit peu à peu perdre son inertie, son impalpabilité et sa transparence pour se colorer, s’incarner et s’animer. Il n’est donc que miroir ou écran ? De fait, les transports amoureux qu’il constate prennent le reflet pour l’objet,ou font mine de le faireet l’ombre pour la proie. Bien plus, ils méconnaissent non seulement le déplacement et la projection qui les sous-tendent mais la nature même des affects déplacés et projetés. Le sujet croit aimeril le dit, le chante ou le gémit ; et cet amour se révèle doublé d’une haine sans laquelle il ne serait point. Ou bien il croit mourir de soif auprès de la fontaine et la fontaine lui donnerait-elle à boire qu’il ne pourrait rien absorber : soudain dessillé il percevrait que seul un désir longtemps frustré mimait l’amour…

Mais au moins, une fois patiemment rapporté, séance après séance, phase après phase, à ses origines et à ses linéaments, le maître d’illusions ne va-t-il pas enfin révéler ses secrets ; cet état amoureux, né de soi et de soi-même nourri, connaître son moment de vérité ? Un seul amour originel serait-il alors cette vérité à quoi s’alimenteraient toutes les amours illusoires ? L’unicité des géniteurs rendrait-elle compte d’une persistante nostalgie et d’une quête objectale sans espoir, au hasard de redécouvertes nécessairement décevantes et approximatives ?

Objet perdu, objet interdit ; perte et prohibition responsables de l’inéluctabilité du refoulement et de la naissance obligée du fantasme, entraînant par un effet de retour le dédoublement de l’objet du désir et l’engagement de la recherche amoureuse dans la voie de l’ambiguïté. Réalité matérielle et réalité psychique, objet intérieur et objet externe, pourront-ils désormais se correspondre ?Comment coïncideraient-ils jamais puisque la naissance de l’amour, contemporaine de la totalisation de l’objet et de l’unification du moi, correspond elle-même à l’expérience inaugurale d’un manque global ?

Efforts pour retrouver ce qui paraît s’être dérobé : reconstitutions et reconstructions rétrospectives et inlassables d’un paradis antérieur « depuis toujours déjà » perdu. L’amour naît du deuilaussi bien les deuils le ravivent-ilset promeut l’étrange et douloureux divorce de la perception et du fantasme, de la conscience et de l’inconscient. Il est toujours à rêver de l’inflexion des voix chères qui se sont tues, lors même que se fait entendre une nouvelle voix aimée. Bonheur et jouissance de l’amour : mixte indissociable de plaisir et de peinepeine si douce et si violent plaisir qu’on ne peut savoir si l’un vaut mieux que l’autre ni auquel on doit le trouble et la joie d’aimer.

Mort du moi ou sa fallacieuse éclipse ? Redécouverte ou découverte de l’objet ? Désir de soi idéalisé ou désir de l’autre ; désir du désir ou désir du désir de l’autre ; désir de vie ou désir de mort ? Jalousie amoureuse ou amour homosexuel ; quête phallique ou nostalgie du giron maternel ? Les questions s’enchaînent, les thèses s’opposent ; bien des doutes subsistent. Mais partout l’illusion règne : c’est là une conclusion tirée de l’observation psychanalytique sur quoi la plupart s’accorde. Oui, l’illusion règne et particulièrement dans l’état amoureuxc’est trop évident.

Mais il y a un en deçà et un au-delà de l’illusion. Il y a un en deçà de l’illusion amoureuse, qui est son enracinement dans le sol pulsionnel avec ses antagonismes constitutifs. Il y en a aussi un au-delà, de par la possibilité – à travers l’illusion mêmed’une reprise du contact avec le réel, à la charnière du monde intérieur et de tout le reste du monde, dans la fugitive coïncidence de l’ombre et de l’éclat de l’objet, dans l’expérience des oppositions assumées, par la grâce des mutations successives et de la métamorphose toujours recommencée dont Érostout à la fois aveugle et voyantdétient le pouvoir et le secret.