Introduction : une extrême complexité

… But as all severall soules containe Mixture of things they know not what Love, these mixt soules, doth mixe again…

John Donne (the extasie).

Alors que la Psychanalyse se trouve, peut-on dire, centrée sur la conception radicalement nouvelle de la sexualité humaine qu’elle a instaurée, n’est-il pas surprenant de constater qu’il n’existe encore aujourd’hui, que fort peu d’études qui, dans la littérature analytique, soient consacrées à l’état amoureux ? Le fait est sans nul doute significatif et demande réflexion.

Faut-il y voir, ainsi qu’on y invitait, il y a peu, la conséquence et le signe de ce que la Psychanalyse « n’ait pas grand-chose à dire sur la passion » et admettre que celle-ci représente dans la perspective freudienne « ce qu’il y a de plus pathologique chez l’être humain normal et puis voilà ! »1. On reste doublement sceptique devant ces assertions à l’emporte-pièce car les textes de Freud qui traitent expressément de l’amour constituent, encore aujourd’hui, le corps de réflexions et de notations le plus riche et le plus fécond à quoi la recherche psychanalytique puisse se reporter.

Cependant, et bien que Freud, sur ce point comme sur tant d’autres, ait en quelque sorte prouvé le mouvement par la marche, il est vrai qu’il ne va pas de soi que l’approche psychanalytique convienne ici et, de façon générale, soit appropriée à l’étude des états affectifs. Pour le psychanalyste, le passage de l’observation clinique à l’interprétation, de l’intuition à la théorisation, fait épistémologiquement problème. Ainsi, dans une étude consacrée au narcissisme, A. Green constatait-il, que Freud s’était sans cesse trouvé « renvoyé d’une théorie des états, qui n’éliminait pas d’elle la part descriptive, à une théorie des structures qui posait ses modèles sinon comme des conventions pures, du moins comme des développements de ces états jusqu’aux limites où ils révèlent leur fonction et leur sens dans les formes les plus abstraites pour en proposer une articulation2 ». Or, ce mouvement constant, intrinsèquement lié à l’introduction de l’Inconscient, méthodologiquement indispensable à l’élaboration métapsychologique, rencontre une difficulté particulière lorsque l’affectivité est en cause, du fait de l’ambiguïté de la situation des affects dans l’appareil psychique, au regard de leur éventuelle inconscience ou suivant qu’on se place, pour les considérer, du point de vue économique ou bien des autres points de vue métapsychologiques.

En fait, si la perspective psychanalytique a pu en bouleverser la conception traditionnelle et en renouveler profondément la compréhension, c’est que, en dépit du fait avéré qu’« il appartient à l’essence d’un sentiment d’être perçu » (Freud), cette perspective permet de discerner les structures latentes dont sa signification et son rôle dépendent.

Toujours est-il qu’à la lumière de ces remarques l’analyste demeure en présence d’un embarrassant dilemme : ou bien, s’attachant à l’étude exclusive de tel ou tel état affectif, pris en lui-même, il risque de ne servir que le « monstre hybride de la phénoménologie psychanalytique », ou bien, dépassant l’ordre des manifestations du sujet afin d’en saisir les origines, il s’expose à perdre le contact avec l’expérience et à voir l’objet même de ses recherches se volatiliser. Ainsi, une description commentée du vécu amoureux, fût-elle assortie de références cliniques appropriées, n’aurait sans doute de psychanalytique que le nom, tout au plus la teinture, tandis que l’usage de l’abstraction inhérent à l’élaboration explicative rendrait ce vécu probablement méconnaissable.

Corrélativement, sur le plan de l’expression, ou bien il sera sacrifié aux exigences d’un vocabulaire et d’un mode d’exposition spécifiques, et le lecteur se trouvera devant l’un de ces écrits froids, ternes, et pour ainsi dire aseptiques dont, il faut bien le reconnaître, foisonne la littérature psychanalytique (aussi demeure-t-elle, la plupart du temps, indifférente au profane qui n’y trouve pas l’écho de ce qui l’habile lors même qu’une suffisante initiation lui en permet l’accès)ou bien l’option se fera en faveur d’un discours plus fidèle au frémissement de la sensibilité, mais aussi, inévitablement, plus dépendant d’une mythologie personnelle, toujours présente, et courant le risque de se perdre dans le « pathos lyrique », les « rêveries éthico-religieuses désuètes » ou « une idéologie métaphysique impénitente », que l’on a pu, non sans raisons, dénoncer et flétrir « jusque dans la clinique psychanalytique3. »

Stigmatisé par les uns en tant qu’émule involontaire des rêveurs à nacelle, l’analyste l’est par d’autres en tant qu’« homme de l’art » : « Le spécialistetranche Georges Bataillen’est jamais à la mesure de l’érotisme4. » À preuve, toujours en citant cet auteur, le fait que « même après la psychanalyse, les aspects contradictoires de l’érotisme apparaissent en quelque manière innombrables et leur profondeur… encore inavouable »5. Or, le psychanalyste a beau, du moins en principe, n’être pas un spécialiste, au sens coutumier du terme, il ne peut que reconnaître et ces contradictions et cette profondeur.

Il n’en reste pas moins vrai cependant que la démarche freudienne a indubitablement modifié notre connaissance de l’amour et, au-delà de la transformation graduelle des mœurs, changé quelque peu notre façon de le vivre, de le juger et de le penser. Cela eût-il été possible si Êros, questionné par le psychanalyste, devait demeurer muet ?

Si les ténèbres amoureuses appellent sa réflexion, c’est donc que tout vécu affectif apparaît, après Freud, comme une résultante et pour ainsi dire comme un symptôme du dynamisme occulte de la réalité psychique. En deçà des données immédiates de la conscience, elles-mêmes peu accessibles puisqu’il faut un effort méthodique pour les appréhender, se tiennent les figures médiates de l’inconscient, qui ne peuvent être atteintes et connues – à l’instar de ces étoiles qu’on étudie au moyen de procédés astrophysiquessans l’aide de « constructions auxiliaires » et sans un cheminement indirect.

La texture de notre existence sentimentale nous échappe en majeure partie, comme elle échappe aussi à qui n’en retient que les contingences chatoyantes ; et ce n’est qu’à l’acmé de certaines émotions que nous pouvons parfois, sans intermédiaire, pressentir comment la pointe vibrante et lumineuse de nos impressions repose sur une opaque et massive pyramide.

Par cette métaphore, j’effleure le problème délicat de l’inconscience des affects : s’il est indéniable que tout émoi, si caché et si déguisé soit-il, se donne de quelque façon à la perception interne, il est tout aussi important de reconnaître avec Freud l’existence dans l’inconscient de « constructions d’affects » en même temps que l’impossibilité de toute approche interprétative qui ne présupposerait pas un étayage représentatif de l’affect et la persistance, à tout niveau du psychisme, d’un dynamisme intentionnel quelque hétérogène qu’en soit la teneur et quelque oblitérée qu’en puisse être l’expression.

Les essais ici proposés sont tributaires de ce postulat, qu’en dehors de cas-limites rien n’est venu démentir et qui fonde toute ambition explicative. Évidemment celle-ci ne se justifiera qu’à la condition de faire sentir, en dépit d’une incontestable solution de continuité entre le conscient et l’inconscient, la liaison des concepts psychanalytiques avec l’expérience vécue. Or, si cela exige d’un côté un effort constant pour éviter de plaquer hâtivement des notions préfabriquées et des schèmes dévitalisés sur les données recueillies, cela demande, de l’autre, une attitude de consentement, une disposition active à la perméabilité, non seulement à l’égard de ce qui est apporté par le texte, mais aussi et surtout à l’égard de soi-même et de son propre inconscient. Il ne s’agit aucunement, ni d’une part ni de l’autre, d’une quelconque abdication de l’esprit critique ou d’une complicité dans la suggestion. Il s’agit de ne pas céder à la phobie paralysante et stérilisante d’être dupesi répandue malheureusement parmi ceux qui valorisent l’activité intellectuelleet d’accepter le plaisir de la surprise et de l’exploration. Même chez « les initiés » (ceux qui ont déjà connu maintes surprises et qui sont éventuellement des explorateurs professionnels), la méfiance et les rationalisations se reforment vite, et le lien personnel entre la pensée et ses objets cachés se rompt facilement…

Aussi bien, quoiqu’une investigation psychanalytique concernant l’état amoureux ne soit pas concevable sans une continuelle référence au réseau théorique qui permet le dépassement de la simple description, ni sans l’explication au moins partielle de la problématique complexe que ce thème engage et où il se trouve pris, cette démarche spéculativequi restera souvent prédominante au cours de cet ouvragen’implique nullement la rupture d’une communication vivante avec l’élément bouillonnant à quoi elle prétend s’appliquer. Bien au contraire, je la vois comme une interrogation essentielle, finalement moins soucieuse de structurer la réalité interrogée, ou de synthétiser certaines structurations majeures déjà accomplies, que d’émouvoiraux deux sens du motl’interrogateur. À questionner on se met en question ; et les réponses obtenues, que ce soit activement ou passivement, peuvent être l’occasion de modifications intimes ou, tout au moins, de prometteurs frayages.

Certes, la pesée instinctuelle, la puissance des forces de conservation et de répétition aussi bien que la pression des préjugés de tous ordres, sont considérables ; la valeur éclairante et la vertu mutative éventuelle des prises de conscience, comparativement, restent faibles. Néanmoins, si la Psychanalyse demeure fidèle à sa nature de praxis, ses apports ne doivent pas représenter le luxe hermétique de dilettante d’une vérité ésotérique mais un ébranlement efficace et créateur.

S’il en modifie et en enrichit l’image, s’il en étend et en problématisé la notion, un discours psychanalytique sur l’amour, avec tel ou tel choix d’accentuation et de perspective, est présuméprésomptueusement ?favoriser la réinvention de l’amour qu’appelait le poète et qui, aujourd’hui comme hier, constitue pour chaque être, une exigence permanente.

Les mots rituels par lesquels l’amour se déclare n’ont pas dans toutes les langues un contenu sémantique identique et, dans une même langue, il y a cent façons de dire : « je t’aime. » Il peut aussi se faire qu’on s’avoue amoureux sans pouvoir assigner aucun objet à cet amour : est-on alors en droit de prétendre aimer ?

Certes, les nuances verbales correspondent à des différences effectives. Freud admet que « jusque dans ses caprices, le langage courant reste fidèle à une réalité quelconque6 ». Il n’en demeure pas moins que la concentration et la condensation de sens dont le vocable amour est le support, tout en indiquant la plus haute complexité, représente la marque d’une unité finalement plus profonde que la diversité infinie des modalités et des formes que l’observation permet de saisir. Le choix terminologique et la nature des définitions sont ici directement liés à une conception doctrinale, conception qui, dans le cas présent, repose sur d’innombrables constatations empiriques, dans le cadre des découvertes et de la pratique psychanalytiques.

« Le noyau de ce que nous appelons amour est formé naturellement par ce qui est communément connu comme amour et qui est chanté par les poètes, c’est-à-dire l’amour sexuel, dont le terme est constitué par l’union sexuelle. Mais nous n’en séparons pas toutes les autres variétés d’amour, telles que l’amour de soi-même, l’amour qu’on éprouve pour les parents et les enfants, l’amitié, l’amour des hommes en général, pas plus que nous n’en séparons l’attachement à des objets concrets et à des idées abstraites. Pour justifier l’extension que nous faisons ainsi subir au terme « amour », nous pouvons citer les résultats que nous a révélés la recherche psychanalytique, à savoir que toutes ces variétés d’amour sont autant d’expressions d’un seul et même ensemble de tendances, lesquelles, dans certains cas, invitent à l’union sexuelle tandis que, dans d’autres, elles détournent de ce but ou en empêchent la réalisation, tout en conservant suffisamment de traits caractéristiques de leur nature pour que l’on ne puisse pas se tromper sur leur identité… Nous pensons qu’en assignant au mot amour une telle multiplicité de significations, le langage a opéré une synthèse parfaitement justifiée et que nous ne saurions mieux faire que de mettre cette synthèse à la base de nos considérations7. »

Il m’a paru que je ne saurais mieux faire, à mon tour, que de citer ce texte sans équivoque préalablement aux miennes, car il affirme clairement une thèse fondamentale qui, pour être à présent ressassée après avoir scandalisé naguère, n’en est pas moins assez fréquemment édulcorée, secrètement contestée ou éludée, quand elle n’est pas purement et simplement récusée8, et d’autre part il recèle la matière d’arguments décisifs à l’endroit de nombreuses objections que les positions que je défends peuvent soulever.

Il est rare, aujourd’hui, de voir quelqu’un se targuer du refus ou du mépris « des choses sexuelles », mais ceux-ci n’ont pas pour autant disparu. Lors même qu’on le croirait on les devine parfois présents, sous d’autres formes et d’autres voiles ; ainsi peut-on par exemple les retrouver attachés au sentiment amoureux et non plus à la sexualité au sens étroit du terme.

L’affirmation primordiale de l’unité de l’amour s’allie, de manière apparemment paradoxale voire contradictoire, à la mise en évidence du fondement sexuel de cette unité. Un tel alliage, si déconcertant qu’on puisse le trouver, doit être maintenu et, même, sa formule servir de guide. Mais tout ce qui tend à méconnaître l’enracinement somatique des pulsions sexuelles et, par leur intermédiaire, de l’érotisme, des affects amoureux et de la combinatoire inconsciente qui préside aux relations passionnelles, comme aussi bien tous les arguments que l’on invoque en faveur d’un clivage radical entre le sexe et l’amour, ou bien, dans un tout autre esprit, entre « l’amour véritable » et l’illusion amoureuse, me paraissent insciemment régis par les préjugés axiologiques les plus contraignants.

Sans m’engager plus avant dans cette discussion, qu’il me suffise d’avoir rappelé et réaffirmé le caractère nucléaire de l’amour sexuel par rapport à toute autre forme d’amour et situé, avec l’autorité de Freud, l’état amoureux stricto sensu, dans ce noyau. Par là, en effet, la question de l’opportunité et du sens d’une distinction foncière entre l’amour et l’état amoureux ou, si l’on préfère, entre le fait d’être amoureux et le fait d’aimer « authentiquement » un être, ne se présente pas comme un préalable déterminant mais, quelle que soit la solution qu’elle reçoive, s’inscrit secondairement dans le cadre de la problématique du narcissisme. Il n’est pas douteux que, pour Freud, l’état amoureux entre dans ce qu’il appelle « l’amour véritable »9 ou « l’amour proprement dit », par opposition à l’amour exclusivement sensuelc’est-à-dire considéré comme se limitant au seul besoin de décharge de la tension du besoin sexueloù l’on voit souvent l’attrait de l’objet s’abolir dès la satisfaction obtenue. Selon lui, ce que l’on entend communément par tomber ou être amoureux suppose l’association intime de la tendresse au désir. Même si ce désir rencontre, dans la disposition du sujet amoureux lui-même, des obstacles à sa réalisation, ce désir est toujours présent. Tout au plus peut-il se trouver totalement réprimé, comme c’est parfois le cas dans l’amour platonique de l’adolescent, en tant qu’état amoureux sans tendances sexuelles directes. Mais le désir n’est jamais absent ou entièrement annulé : sa disparition supposerait le tarissement de la pulsion sexuelle et, par voie de conséquence, l’étiolement des sentiments tendres eux-mêmes, car, toute liée que soit ici leur existence à l’inhibition de la pulsion quant à son but, elle dépend d’abord de la poussée libidinale sans laquelle aucun attachement amoureux n’est concevable, quelque sublimé qu’il puisse paraître. « Dans l’état amoureux la satisfaction sexuelle… figure toujours à l’arrière-plan à titre de but possible10. » Mêmes tenues à distance ou détournées de leur fin les tendances sexuelles manifestent leur essence en renvoyant à leur origine ou, plus exactement, à leur source.

Ainsi, même s’il est incontestable que, souvent, l’accomplissement de l’union sexuelle constitue une menace pour l’état amoureux, l’occasion de son affaiblissement, on ne saurait prétendre que cet état résulte exclusivement des obstacles rencontrés, hors d’elle-même ou en elle-même par la pulsion sexuelle. On ne saurait non plus soutenir que l’amour naisse de la dissolution de l’état amoureux11 sans contrevenir au principe fondamental suivant quoi toute modalité de l’amour est de nature sexuelle : comment une forme dérivée de la sexualité pourrait-elle, de par son évanescence, donner lieu à sa forme primitive ? À moins que celle-ci n’y fût déjà, ou bien à moins que l’amour « digne de ce nom », tout au contraire, n’ait plus, pris en lui-même, qu’un lien fort ténu avec la libido et se présente surtout comme le produit d’une élaboration surmoïque inaperçue…

Car, il faut le constater, le glissement est facile, sinon fatal, de la préoccupation terminologique, descriptive et classificatrice à la hiérarchisation normative. Ceci est sensible d’ailleurs chez Freud, tout le premier, qui associe à l’affirmation de l’unité des formes de l’amour le présupposé d’une hiérarchie de degrés au sein de ce phénomène12, degrés qui sont bien proches de différences de valeur. Or certes, l’appréciation est déjà présente, de manière immanente, sur le plan vital, et, par ailleurs, la spontanéité du jugement normatif sur le plan psychique ne saurait être réellement suspendue. Au demeurant il n’est pas nécessaire de tenter un tel effort de mise entre parenthèses. Néanmoins n’est-on pas en droit d’attendre du psychanalyste, et non seulement quand il analyse mais aussi quand il prend la plume ou communique d’une façon quelconque ses vues, qu’il échappe tout au moins aux partis pris irraisonnés et aux inconvénients d’une attitude non critique ?

Une distinction trop tranchée entre amour et état amoureux m’induisait à ces remarques. Elles auraient aussi bien pu se greffer sur l’un des passages de Freud immédiatement voisins de ceux que j’ai cités : « Dans un certain nombre de cas l’amour n’est pas autre chose qu’un attachement libidinal à un objet dans un but de satisfaction sexuelle directe… c’est l’amour commun, sensuel…13 » L’amour n’est pas autre chose que… l’amour commun… En apparence, simple consignation de « faits tirés de l’observation » ; en réalité, expression d’un certain mépris latent. Que celui-ci ait ses justifications éventuelles, soit. Mais n’expose-t-il pas à de nouvelles erreurs ? « Ces plaisirs qu’à la légère on nomme physiques… » – ainsi que fort joliment et non sans profondeur les baptise Colette (Le blé en herbe) – n’a-t-on point tort de se hâter de les réduire à leur dimension manifeste ? Si commun que paraisse tel désir sensuel et son assouvissement brutal, ne s’intègre-t-il pas dans l’unité du règne de l’amour ? Au reste, le malaise universel de la civilisation ne rend-il pas bien problématique la notion d’un appétit sexuel absolument isolé ?

Que les précédentes réflexions n’induisent pas le lecteur à penser qu’il trouvera ici une étude d’ensemble : le sujet qui donne son titre au présent ouvrage, ne s’y trouve en effet que très incomplètement abordé et, souvent, comme de biais. J’y suis une démarche discontinue et variable, tantôt toute spontanée, tantôt liée à des sollicitations extérieuresce qui se traduira par la diversité du tonau fil d’exposés de développement très inégal que relient seulement quelques idées directrices. « L’exposé linéaire se prête peu à la description de processus psychiques enchevêtrés qui se déroulent dans les diverses couches de l’esprit », remarquait Freud. Or, s’il est un aspect incontestable de ce qui fait l’objet de ce livre, c’est bien une extrême complexité. On ne peut l’observer ni le vivre, y songer ou l’élaborer, sans être aussitôt en présence d’un foisonnement et d’une profondeur qui défient toute volonté de totalisation, toute ambition d’exhaustivité. Ce n’est pas à la légère qu’André Bretonmalgré sa partialité de doctrinairepouvait encore, en 1933, écrire que de nos jours le monde sexuel en dépit des sondages entre tous mémorables opérés dans l’époque moderne (Sade, Freud) n’avait pas cessé d’opposer à notre volonté de pénétration « son infracassable noyau de nuit »14. Freud lui-même, peu suspect d’irrationalisme, reconnaissait bien à l’amour des aspects énigmatiques échappant encore à toute explication rationnelle. Que nous en connaissions aujourd’hui grâce à lui, grâce à la Psychanalyse, de nombreux jadis ignorés, que nous nous soyonsau moins intellectuellementfamiliarisés avec la plupart des déguisements, des détours et des contradictions qui faisaient ici illusion ou mystère, ne doit pas nous conduire à minimiser ce qui y subsiste d’opaque, d’indémêlé, sinon d’inextricable.

Or, le projet explicatif du psychanalyste comporte, à n’en pas douter, un risque de simplification abusive, et surtout d’outrecuidance dans l’interprétation. Je n’ai cessé de percevoir ce dangerce qui ne signifie pas que je n’y sois tombé, ni que cette préoccupation n’ait, à son tour, eu ses inconvénients,et je me suis constamment efforcé de garder présent le sentiment de l’inépuisable que donne, à la scruter, toute réalité humaine et, tout particulièrement, peut-être l’amour. On peut tenir ce sentiment pour l’inopportun vestige d’une mentalité préscientifique, on peut récuser en bloc l’ineffable comme un leurre, comme le concept le plus en opposition qui soit avec le génie psychanalytique. En fait, je ne crois pas qu’il soit plus raisonnable de tenir l’ensemble du réel humain pour une sorte de texte et de regarder l’expérience vécue à la façon d’un pur prétexte. Il appartient à la connaissance – et pourquoi la connaissance psychanalytique ferait-elle exception ?de connaître ses limites, comme en revanche il appartient à l’amour d’ignorer les siennes…

Que la démarche freudienne exige de pousser la recherche rationnelleen un sens élargiaussi avant que possible, et par conséquent, comme si elle était illimitée, je le veux bien. Je reconnais volontiers en effet ce que recèle de résistanced’aveuglement et de faiblesseun trop hâtif mouvement pour se réfugier dans l’inconnaissable. Mais encore est-il tout différent de poser l’exhaustivité de la connaissance comme idéal ou de la considérer comme une simple possibilité de principe ; différent de concevoir la complexité psychique comme analysable, et fort loin, ou de la supposer susceptible d’une analyse complète. À mon sens, si l’analysabilité de l’amour ne fait évidemment pas de doute, une certaine opacité, une certaine indéterminabililé foncière me semblent aussi faire partie de sa nature et condamner à l’échec tout radicalisme analytique. Ce n’est pas un hasard si un tel radicalisme aboutit à la méconnaissance des aspects mutatifs et créateurs de l’affectivité : ceux-ci, consubstantiels à l’amour, ne peuvent être appréhendés qu’à la condition de percevoir et de reconnaître l’irréductible spécificité de la synthèse. On pourrait extrapoler la conclusion de M. Merleau-Ponty suivant laquelle « le plus grand enseignement de la réduction c’est l’impossibilité de la réduction complète ». Quelque chose résiste, que le projet réducteur ne peut nier sans nier finalement la validité même des opérations qu’il met en œuvre et des résultats auxquels il prétend. Il y a, dirait-on, dans les réalités psychiques élémentaires, fondamentales, un noyau « infracassable ». Ce noyau ne se confond-il pas avec leur existence en tant que telle ? Mais qu’est-ce à dire sinon la source et la raison d’être de leurs manifestations ?

Le langage que je tiens est ici fort peu psychanalytique ; il me semble que c’est mon propos lui-même qui le demande. Mais peu m’importe finalement l’épithète qui convient à ce que je dis si ce que je dis correspond à une conviction étayée sur l’expérience. Le savoir psychanalytique doit être distingué d’une conception du monde héritée de la Psychanalyse. De même que nous n’avons pas à choisir à la place de nos patients mais seulement à favoriser chez eux l’avènement de conditions de choix meilleures, de même le corps d’hypothèses et de notions viables qui constitue l’édifice psychanalytique n’a pas lieu d’être regardé comme un temple où l’on serait tenu de pratiquer une religion nouvelle (fût-ce celle de débusquer et d’éliminer toute forme de religiosité).

Si je puis utiliser une négation sans être soupçonné de dénégation, je dirai que je n’ai pas « la religion » de l’amour ni de l’état amoureux. Mais je suis sensible comme à une manifestation terroriste, chaque fois qu’un sectarisme, quel qu’il soit (et il y a malheureusement un sectarisme psychanalytique), prétend enclore dans sa « philosophie » tout ce qu’il y a de vivant dans le ciel et sur la terre. Comme la vraie morale se moque de la morale, il ne serait pas hors de question que la vraie psychanalyse doive parfois se moquer de la psychanalyse. Tout ce qui participe de la vie, des pulsions de vie, et tel est l’amour, quelle que soit sa composante léthale, déborde nécessairement ce qui en émane, à commencer par l’intelligence et ses représentations du vivant.

C’est pourquoi il y a ce que l’on baptise parfois un « reste » et qu’il serait plus juste de nommer, tout à l’opposé, un défaut, une insuffisance. Il ne s’agit pas en effet d’un résidu que l’on recueillerait au fond de la cornue une fois l’expérience achevée, mais de ce sans quoi les réactions n’auraient pu se faire. Un défaut anime la connaissance aussi bien que l’être

O Vanité ! Cause Première !

un manque sans quoi nulle opposition ne serait concevable, nulle transformation possible. N’était cette part de négativité aucun objet n’aurait d’ombre ni, par suite, d’éclat, et le noyau de ce que nous appelons amour ne serait pas l’amour sexuel, l’amour tel que le chantent les poètes, bref ne serait pas ce qu’il est.

Aussi bien l’allusion poétique tient-elle çà et là dans ce livre une place inhabituelle : elle est inhérente à son esprit, qui n’est pas scientifique. J’ai voulu associer aux conclusions tirées de l’expérience, sous ses multiples formes, et des textesprincipalement freudiensdes correspondances lyriques sans lesquelles il me semble que toute une dimension de mon sujet eût été trahie ou méconnue. Les évocations poétiques ne feront d’ailleurs que s’insérer dans un mouvement résolument spéculatif.

Ayant, d’autre part, délibérément concentré mon attention sur le phénomène amoureux dans son essentialité et dans sa plus grande généralité, j’ai, tout au long, conçu mon propos sans me préoccuper de la distinction du normal et du pathologique et il s’ensuit notamment que les références aux états morbides (érotomanie, jalousie délirante, perversions…) n’influeront pas directement ici. Je ne me suis, au reste, pas attaqué de front à la question de la morbidité de l’état amoureux qui me paraît dépendre très étroitement du système de valeurs que l’on adopte.

En fin de compte, mon but principal en publiant ces pages est, tout en appelant l’intérêt sur un thème, jusqu’à ces derniers temps, trop délaissé depuis Freud, de contribuer à donner à la conception psychanalytique de l’état amoureux la dimension positive et l’originalité essentielle qui lui font généralement défaut.

Je m’y suis employé de diverses façons : tantôt en exposant et en interprétant des thèses classiques, ici à l’aide d’une observation clinique, ailleurs au moyen d’une réflexion métapsychologique, tantôt en reconsidérant certains moments particulièrement significatifs de l’évolution psychosexuelle, tantôtprenant quelque distance afin de jeter un nouvel éclairage sur mon sujeten étudiant la genèse d’un fantasme ou les implications d’une tragédie. Il m’est arrivé aussi, à plusieurs reprises, de m’attacher à des thèmes apparemment éloignés de celui de l’amour (affect, répétition, absence, inquiétante étrangeté) parce que leur abord me semblait justifié par leur incidence propre sur tel et tel aspect de la problématique amoureuse. Enfin, en réaction sans doute vis-à-vis d’une approche trop abstraite ou pédante, marquée plus que je ne l’aurais voulu d’un esprit de sérieux particulièrement mal venu en la circonstance, j’ai consacré la partie centrale de cet ouvrage à une longue réflexion d’un caractère plus libre que les textes avoisinants. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il s’agit d’une sorte de « divagation » psychanalytique car il ne m’était pas possible d’aller plus loin dans le sens de la rêverie sans cesser de me trouver en accord avec mon projet global et surtout sans non plus outrepasser les bornes d’une pudeur déjà un peu maltraitée.

J’en ai assez dit. Mon vœu est que le lecteurqu’il soit ou non personnellement engagé dans les sciences humaines, qu’il soit ou non averti des polémiques psychanalytiquesm’accompagne avec la disposition fraternelle et la disponibilité que confère un intérêt commun pour une même réalité essentielle, et qu’ainsi, peut-être, il puisse trouver dans ce mutuel cheminement, à défaut du reste, un peu du plaisir et de l’enthousiasme que donne Êros rien qu’à s’entretenir avec lui.


1 Le désir et la perversion : ouvrage collectif (Seuil, 1967). Je me réfère ici au commentaire de J. P. Valabrega (p. 154).

2 A. Green, Le Narcissisme primaire : structure ou état ? Cf. L’inconscient, n° 1 et n° 2.

3 Michel Tort, L’effet Sade. Tel Quel, n° 28, p. 71.

4 Georges Bataille, L’érotisme. Plon (10/18), p. 301.

5 Georges Bataille, Les larmes d’Éros (Pauvert), p. 63.

6 S. Freud, Psychol. coll et analyse du moi, chap. 8.

7 S. Freud, Psychol. coll et analyse du moi, chap. 4.

8 C’est, par exemple, le cas d’un psychanalyste célèbre, Th. Reik, élève direct de Freud, qui dans un ouvrage comme sa Psychology of Sex Relations, affirme son désaccord sur ce point crucial. Aussi bien n’est-on guère surpris de l’avoir vu, un temps, prôner par ailleurs une « néo-analyse »…

9 … Ce qui n’exclut pas qu’en même temps il le considère comme à compter « plutôt parmi les phénomènes psychiques anormaux que parmi les phénomènes normaux ». (Observations sur l’amour de transfert.)

10 S. Freud, Psycholog. collective chap. 8.

11 M. de M’Uzan, Rev. fr. de Psychanal., 1966, n° 3, p. 222.

12 S. Freud, Psycholog. coll…, chap. 8.

13 S. Freud, Psycholog. coll., chap. 8.

14 A. Breton, Introduction aux Contes bizarres d’Achim Amim.