1. Le double hiatus

Vie amoureuse et théorie freudienne de la sexualité

La Psychanalyse de la vie amoureuse et sexuelle est sans cesse menacée par deux périls mortels : la tendance au biologisme sous le couvert d’une démystification des relations érotiques et, à l’opposé, une résurgence du spiritualisme dissimulée dans une herméneutique du désir. Évitant la réduction abusive comme l’hyperbole trompeuse, Freud a eu l’immense mérite de se tenir presque constamment à distance de ces deux écueils et d’élaborer sa théorie de la sexualité et sa psychologie amoureuse sans jamais quitter le champ propre de la réalité psychique telle qu’il l’avait définie.

Mais s’il en va de la sorte, ce n’est pas sans qu’à deux niveaux différents ne se soit creusé un double hiatus : un hiatus entre les sources somatiques de la sexualité et la sexualité dans sa dimension psychique, spécifiquement humaine, un autre hiatus entre les manifestations fonctionnelles de la sexualité humaine – dans son acception élargie comme dans son sens restreint – et l’amour à proprement parler.

Ce second hiatus prend place au sein d’un donné homogène, contrairement au premier, et sans doute est-il moins accentué que lui et peut-être moins irréductible. Toutefois son importance est comparable.

Étant donné les variations et les insuffisances de la théorie des pulsions, le caractère inachevé et quelque peu flottant de la doctrine de la sublimation chez Freud, il en résulte une certaine indétermination, voire des aspects contradictoires ou apparemment inconciliables, dans la conception psychanalytique du désir et de l’amour sexuels. Cette indétermination offre pour contrepartie positive une réelle ouverture et une très grande richesse.

Il est avéré que suivant l’idée, plus ou moins explicitée, qu’un analyste s’en forme, sa perception et son maniement du transfert, son appréciation des mouvements pulsionnels et défensifs au cours de la cure, s’en trouveront notablement influencés. Il est primordial de conserver la spécificité psychanalytique de la notion de sexualité telle que Freud l’a, de haute lutte, établie, mais tout en sachant que ceci ne va pas sans le maintien d’une ambiguïté fondamentale : celle-ci est due à la nature mixte des pulsions et, à l’intérieur même du domaine psychanalytique, à l’inéluctable incidence du refoulement, disons, plus généralement, du contre-investissement.

Certes la métapsychologie n’était encore que virtuelle lors de la composition des Trois Essais sur la théorie de la Sexualité et, par conséquent, la caractérisation révolutionnaire de la sexualité qu’ils recèlent précède la pleine élaboration du concept-clé de Pulsion. Renversons cependant l’ordre historique pour les nécessités de l’exposé. On sait que la Pulsion est définie, de façon générale, en 1915, comme un concept-limite entre le psychique et le somatique, comme le représentant psychique des excitations issues de l’intérieur du corps et parvenant au psychisme, comme une mesure de l’exigence de travail qui est imposée au psychique en conséquence de son lien avec le corporel15.

Par ailleurs les pulsions sont des excitations psychiques qui sont caractérisées par le fait – qu’elles ne viennent pas du monde extérieur mais de l’intérieur de l’organisme – qu’elles agissent comme des forces constantes et sans fuite possible – qu’elles ne sont supprimées momentanément que par la satisfaction, celle-ci étant obtenue par la modification adéquate de la source interne d’excitation – que réapparaissant toujours, elles sont pour le sujet les signes distinctifs d’un monde intérieur.

Il faut remarquer que ces connotations reposent sur un présupposé : le principe de constance (équivalent du principe d’homéostasie). Il est donc de la nature même de la pulsion que d’appeler la maîtrise des excitations. Se manifeste ici l’espèce de dialectique constitutive qui fait que toute entité psychique recèle sa propre limitation parce qu’il existe une sorte d’antagonisme interne au sein de toute réalité pulsionnelle. Aussi bien très précocement Freud avait-il remarqué que certaines tendances formaient régulièrement des couples d’éléments antagonistes (« paires contrastées ») en indiquant d’emblée la grande importance théorique que cela revêtait à ses yeux. Et, à la fin de sa vie, dans l’Abrégé de Psychanalyse, après tous les remaniements théoriques effectuées au fil des années, il soulignait encore que « rien théoriquement n’empêche de penser que toute exigence pulsionnelle, quelle qu’elle soit, puisse provoquer [le refoulement] », mais il rappelait inlassablement la situation véritablement spécifique et cliniquement comme épistémologiquement privilégiée de la sexualité : « L’observation nous révèle invariablement, dans toute la mesure où nous pouvons en juger, que les excitations qui jouent le rôle pathogène émanent des pulsions partielles de la sexualité16. »

Mais quelles sont les caractéristiques propres de la pulsion sexuelle en tant que telle ? D’abord elle est à l’œuvre dans un champ beaucoup plus étendu que celui des activités sexuelles au sens courant du terme. D’où cet important passage des conférences d’introduction : « Je vois un parallèle qui n’est pas dépourvu d’intérêt. Alors que la plupart confondent le « conscient » avec le « psychique », nous avons été obligés d’élargir la notion de « psychique » et de reconnaître l’existence d’un psychique qui n’est pas conscient. Il en est de même de l’identité que certains établissent entre le « sexuel » et « ce qui se rapporte à la procréation » ou, pour abréger, le « génital », alors que nous ne pouvons faire autrement que d’admettre l’existence d’un « sexuel » qui n’est pas « génital », qui n’a rien à voir avec la procréation. L’identité dont on nous parle n’est que formelle et manque de raisons profondes17. » Constatation inaugurale qui est d’un si grand poids qu’on en retrouve l’effet à travers toutes les modifications apportées par Freud à la théorie des pulsions depuis la découverte de la libido jusqu’à l’opposition terminale, en passant par l’affinité de l’idée psychanalytique de sexualité avec l’Éros platonicien. Mais reprenons l’inventaire des caractéristiques de la pulsion sexuelle – d’autant qu’il constitue par soi une critique radicale des préjugés qui la concernent.

Si l’on a tardé à dissocier le sexuel du génital, à postuler une sexualité coextensive au plaisir, en accord avec les arguments indirects et directs en faveur de l’existence d’une sexualité infantile, c’est surtout parce que l’on a été victime de l’erreur majeure consistant à « établir des liens trop intimes entre la pulsion sexuelle et l’objet sexuel. L’expérience (en effet) nous apprend, dans les cas que nous considérons comme anormaux (perversions), qu’il existe entre la pulsion et l’objet une soudure que nous risquons de ne pas apercevoir dans la vie sexuelle dite normale où la pulsion semble déjà contenir par elle-même son objet. Cela nous engage à dissocier (jusqu’à un certain point) la pulsion et l’objet. Il est permis de croire que la pulsion sexuelle existe d’abord indépendamment de son objet [ce qui ne veut pas dire de tout objet] et que son apparition n’est pas déterminée par des excitations venant de l’objet »18. En d’autres termes il n’y a pas de prédétermination biologique de l’objet de la pulsion, il y a pour le désir sexuel une contingence objectale de principe. On perçoit bien ici le premier hiatus que j’évoquais, sous l’angle d’une nette différenciation de la notion de pulsion sexuelle d’avec celle d’instinct.

Si la pulsion sexuelle ne se manifeste pas nécessairement – et moins encore exclusivement – par une attraction irrésistible et réciproque des sexes, si elle est dans une large mesure indépendante de l’objet visé, on conçoit aisément une troisième caractéristique de la sexualité, à savoir la variabilité et le polymorphisme du but de la pulsion sexuelle. Celui-ci n’est pas inéluctablement et jamais uniquement le coït, sa finalité, pas inéluctablement et jamais uniquement la procréation, la reproduction.

En effet la pulsion sexuelle « en elle-même n’est pas une donnée simple » et ceci en un sens structural aussi bien que selon une perspective génétique. C’est une donnée évolutive, c’est une donnée complexe. La reconnaissance et la justification de cette caractéristique a été rendue possible par une longue réflexion sur « les aberrations sexuelles » – les perversions –, ayant permis à Freud de déceler leur relation inverse à la névrose (« négatif de la perversion ») et par la découverte de la sexualité infantile.

Les modalités de satisfaction de la pulsion sexuelle sont variables, « plus particulièrement liées au fonctionnement de zones corporelles déterminées (les zones érogènes) mais susceptibles d’accompagner les activités les plus diverses sur lesquelles elles s’étayent. Cette diversité des sources somatiques de l’excitation sexuelle implique que la pulsion sexuelle n’est pas d’emblée unifiée mais au contraire d’abord morcelée en pulsions partielles dont la satisfaction est locale (Plaisir d’organe). Ce n’est qu’au terme d’une évolution complexe et aléatoire qu’elle s’organise sous le primat de la génitalité et retrouve alors la fixité et la finalité apparentes de l’instinct »19. En effet Freud dit bien que ce qu’on appelle la sexualité normale est le produit de quelque chose ayant existé avant elle et n’a pu se former qu’après avoir éliminé comme inutilisables certains de ses matériaux préexistants et conservé les autres pour les subordonner au but de la procréation20. Si bien que, dans cette perspective, dégagée des habituels préjugés, voici la caractérisation comparative à laquelle on aboutit : « La sexualité perverse est généralement centralisée d’une façon parfaite : toutes les manifestations de son activité tendent vers le même but qui est souvent unique. C’est par leurs buts que sexualité perverse et sexualité normale diffèrent. Il existe aussi bien dans l’une que dans l’autre une tyrannie bien organisée, la seule différence portant sur le parti qui a réussi à s’emparer du pouvoir. Au contraire la sexualité infantile envisagée dans son ensemble ne présente ni centralisation ni organisation, toutes les pulsions partielles jouissant des mêmes droits, chacune cherchant le plaisir pour son propre compte. » En fin de compte on peut dire que « la sexualité perverse n’est pas autre chose que la sexualité infantile grossie et décomposée en ses tendances particulières »21.

À partir du rappel (sélectif et sans doute un peu ingrat) de ces données classiques il y a lieu de remarquer que le caractère originellement contingent de la sexualité, lors des premières phases de son développement, par rapport à la finalité biologique de reproduction de l’espèce, ne disparaît jamais. C’est donc, en d’autres termes, comme si la pulsion sexuelle comportait, de par son essence même, un certain génie pervers, un certain caractère déviant – ces épithètes étant bien évidemment dépouillées de tout import péjoratif. Même dans le cadre de la sexualité développée et « saine » de la sexualité adulte dite normale, il y a tout ce qui relève du plaisir préliminaire, il y a surtout la recherche de l’union sexuelle pour le plaisir et pour diverses et variables autres raisons affectives, sans que soit recherchée (elle est très souvent délibérément évitée) la procréation. Or « nous qualifions de perverse toute activité sexuelle qui, ayant renoncé à la procréation, recherche le plaisir comme un but indépendant de celle-ci »22.

La psychologie humaine est donc en un sens subversive par rapport aux déterminations et à la téléologie biologiques, subversive également par rapport aux exigences des sociétés, du moins dans une assez large mesure – ce qui contribue à expliquer les tentatives, plus ou moins déguisées, de refoulement et de réassujettissement de la sexualité à la suite de la révolution psychanalytique.

Non seulement la sexualité humaine comporte par elle-même une dimension « perverse » mais on peut aussi penser que le centrage et l’unification progressifs, la filtration aussi, si je puis dire, des pulsions partielles, ne sont jamais entièrement ni définitivement réalisés. Mélanie Klein de son côté, dans le cadre d’une théorie des pulsions remaniée, affirmera l’impossibilité d’une intégration pulsionnelle totale.

Le primat de la génitalité – dont au reste il faudrait toujours préciser ce qu’il représente au plan proprement psychique – n’est nullement celui d’un pouvoir illimité, malgré certaines apparences, mais seulement celui d’une prédominance. Il y a – maints textes freudiens l’indiquent sans équivoque – persistance tout au long de notre vie de certaines composantes prégénitales non sublimées de la sexualité. Constatation qui éclaire beaucoup l’universalité d’une inquiétude et d’une insatisfaction amoureuses au moins résiduelles. Le désir le moins ambigu chez le sujet le plus mûr ne va pas sans des harmoniques orales, anales, phalliques, et quand je dis « harmoniques » cela n’exclut certes pas l’éventualité de pénibles discordances. On tient là une des origines d’une certaine insatiabilité érotique, au plein sens de l’épithète, que l’on a ainsi toute raison de penser inhérente à la sexualité humaine.

Un tel état de chose peut d’abord être rattaché, selon une vue génétique, à la lenteur, la difficulté, l’irrégularité et l’hétérogénéité du développement sexuel, tant psychiquement que physiologiquement. « La fonction de la libido, loin de surgir toute faite, et loin même de se développer en restant semblable à elle-même, traverse une série de phases successives entre lesquelles il n’existe aucune ressemblance ; elle présente par conséquent un développement qui se répète plusieurs fois, à l’instar de celui qui s’étend de la chrysalide au papillon. Le tournant du développement est constitué par la subordination de toutes les pulsions sexuelles au primat des organes génitaux, de par la soumission de la sexualité à la finalité de procréation23. »

Mais il y a surtout le fait du diphasisme de l’évolution de la libido, avec la première éclosion contemporaine de l’Œdipe, séparée de la seconde efflorescence pubertaire par la période de latence, et avec toutes les immenses conséquences, les suites proprement psychiques de l’immaturité constitutive de la sexualité de l’enfant, venant ajouter à la pesée de l’interdit de l’inceste et du meurtre du rival, le sentiment d’une impuissance et d’un échec inévitables et insurmontables. Une trace profonde en subsistera toujours.

À cette donnée de base s’accorde un autre phénomène capital pour la compréhension de l’amour : celui de la connexion privilégiée qui s’établit entre la fantasmatisation et l’activité sexuelle – alors que les pulsions du moi, elles, sont en affinité avec les activités du système Perception-Conscience. Du fait même que le développement sexuel – au sens global – est retardé (latence) il demeure beaucoup plus longtemps sous la domination du principe de plaisir alors même que le principe de réalité règne en maître dans les autres secteurs. Or « l’importance psychique d’une pulsion croît chez l’individu dans la mesure où elle est insatisfaite »24. Insatisfaction qui, dans une optique structurale, se rattache aux fantasmes originaires et au complexe d’Œdipe, véritables « organisateurs » de la vie sexuelle et amoureuse.

Il est de toute façon cohérent d’articuler l’émergence du désir – en tant que distinct du seul besoin de décharge – avec l’autonomisation progressive des pulsions sexuelles par rapport aux autres pulsions qui leur servent initialement de tuteur et d’étai. En effet l’immaturation, le destin néoténique du petit d’homme, d’une part, et les limites imposées par sa situation spécifique d’autre part, font que le dynamisme sexuel, à ces premiers stades, ne saurait trouver de pleine satisfaction ni surtout de plaisir qui coïncide avec l’accomplissement de la finalité biologique. Ce que Freud nomme le plaisir d’organe – excitation d’une zone érogène qui trouve son apaisement au lieu même où elle se produit, indépendamment de la satisfaction des autres zones (définition de Laplanche et Pontalis dans leur Vocabulaire de la Psychanalyse) – est un plaisir sexuel à la mesure du développement de la sexualité et qui se détache de la fonction sur laquelle il s’appuie, mais à la fois local, partiel, auto-érotique et surtout sous-tendu par une activité fantasmatique et affective inconsciente, véhicule de la participation psychique inhérente au polymorphisme pervers de l’enfant comme à la perversion de l’adulte… et l’on peut aller jusqu’à dire : de tout adulte non proprement pervers – ou névrosé – en tant que sa sexualité demeurera toujours pour une part virtuellement indépendante du but génital, en tant que tel, et relativement indéterminée quant à la nature de son objet réel, toujours en principe substituable.

Se dessine là un des paradoxes les plus frappants de la théorie de la sexualité – engageant toute la vie amoureuse – à savoir que d’un côté le développement libidinal s’effectue dans le sens d’une synthèse graduelle des pulsions partielles et dans celui de leur subordination au but de la procréation, d’un déploiement de la pulsion sexuelle des zones érogènes du corps propre (encore imparfaitement intégré) vers l’objet peu à peu appréhendé dans sa réalité, son altérité et sa totalité – et d’un autre côté ce développement libidinal va nécessairement de pair avec une emprise croissante du refoulement et une efflorescence fantasmatique de plus en plus riche et foisonnante. Double et inverse courant, vections entrecroisées et entremêlées, par quoi se creuse davantage et s’aggrave le hiatus entre les manifestations fonctionnelles de la sexualité – infantile ou adulte – et l’amour proprement dit. Celui-ci ne saurait être conçu « comme une simple pulsion partielle de la sexualité au même titre que les autres, il est l’expression de la tendance sexuelle totale » et le mot même d’amour, Freud y insiste à diverses reprises, doit être réservé pour les relations du moi total aux objets. « Le mot aimer se retire donc de plus en plus dans la sphère de la pure relation de plaisir du moi à l’objet et se fixe finalement sur les objets sexuels au sens strict et sur les objets qui satisfont les besoins des pulsions sexuelles sublimées25. »

Donc la relation amoureuse ne peut commencer qu’avec la synthèse de toutes les pulsions partielles de la sexualité sous le primat des organes génitaux et au service de la reproduction, mais parallèlement « nous parlons d’amour à partir du moment où les tendances psychiques de la pulsion sexuelle viennent occuper le premier plan alors que les exigences corporelles ou « sensuelles » qui en forment la base sont refoulées ou momentanément oubliées. Ainsi à l’époque où la mère devient objet d’amour le travail psychique du refoulement est déjà commencé chez l’enfant, travail à la suite duquel une partie de ses buts sexuels se trouve soustraite à la conscience »26. Autrement dit, – et n’est-ce pas là une condition primordiale de la psychologie amoureuse, en même temps qu’une donnée fort lourde de conséquences théoriques –, à peine le développement bio-psychique atteint-il un point où la relation d’amour à proprement parler devient possible, que simultanément l’impossibilité de la vivre apparaît… C’est, exprimé au plan métapsychologique, le drame de l’Œdipe, mais, plus largement et quelles que soient les intégrations pulsionnelles et fantasmatiques réalisées par la suite grâce à une éventuelle réunion de la tendresse et de la sensualité, c’est le drame – le conflit axial – de toute vie amoureuse.

Toute vie amoureuse en effet porte l’empreinte de l’inhibition première de la pulsion sexuelle totale quant à son but : entrave principielle qui a pour conséquence un accroissement de la participation psychique, une idéalisation, grâce à quoi le refoulement est accompli tout en laissant « librement » se déployer dans le fantasme et l’affect la force de la pulsion, une fois celle-ci déviée et éloignée de son but immédiat.

C’est à partir de là qu’il faut comprendre la constatation freudienne selon quoi « la valeur psychique du besoin d’amour diminue lorsque la satisfaction est facile à obtenir ». En effet il en arrive à poser, avec presque la valeur d’un principe, que la libido pour monter a besoin d’un obstacle et que, quelque étrange que cela paraisse, il y a lieu d’envisager « la possibilité que quelque chose dans la nature même de la pulsion sexuelle ne soit pas favorable à la réalisation de la pleine satisfaction »27.

Et, dans le texte d’où j’extrais cette phrase chargée de sens et d’implications multiples, Freud relie cette hypothèse à deux facteurs : l’objet final de la pulsion sexuelle n’est jamais l’objet primitif mais seulement un substitut, et d’autre part la pulsion sexuelle est, à l’origine, constituée de composantes qui ne sauraient, nous l’avons vu, être toutes intégrées dans sa structure ultérieure et définitive, alors que cependant « tous les stades de développement de la pulsion persistent (notion freudienne trop peu accentuée de la persévération) l’un à côté de l’autre » même une fois effectuée l’élimination d’une partie des buts inacceptables des pulsions partielles.

À quoi il faut ajouter l’influence permanente de l’opposition entre les exigences des pulsions d’auto-conservation, les visées narcissiques d’une part et les exigences de l’objet, perçues par l’intermédiaire du désir et de l’amour qu’il suscite. Car tout amour fait violence au sujet, en tant qu’on le prend comme une unité en équilibre dynamique et économique, tout amour suppose une effraction de sa coque narcissique28.

De cet antagonisme entre amour et narcissisme, si important pour l’appréciation de tous les phénomènes touchant à l’érotisme, à tous les sens du terme, Goethe offrit à Freud sinon l’idée du moins une illustration particulièrement explicite, à travers l’éternel dialogue de Suleïka et de Hatem qui fait la matière d’un poème du Divan Occidental :

Suleïka

Peuples esclaves et vainqueurs

Se sont toujours accordés :

Le bonheur suprême des enfants de la Terre

Ne consiste que dans la Personnalité.

Quelle que soit la vie on peut la vivre

Tant qu’on se connaît bien soi-même

Rien n’est perdu Tant qu’on reste ce qu’on est.

Hatem

C’est possible ! Telle est l’opinion courante,

Mais je suis sur une autre trace :

Tout le bonheur de la Terre

Je le trouve réuni dans la seule Suleïka.

Dans la mesure seulement où elle me prodigue ses faveurs

Je m’estime

Si elle se détournait de moi

Je serais perdu pour moi-même.

C’en serait fini d’Hatem.

Mais je sais ce que je ferais :

Je me fondrais aussitôt avec l’heureux

Auquel elle accorderait ses baisers29.

Poème riche d’une intuition profonde : si l’amoureux ne reste pas ce qu’il est mais obéit « à l’appel du large, à la haute exigence » dont Rilke parle dans une lettre, c’est bien que dans son essence même l’amour est altération. Nul doute par ailleurs que sa vocation mutative soit liée à l’efflorescence prolongée des fantasmes dans l’obscurité de l’inconscient, sous l’action conjuguée de tous les antagonismes pulsionnels et, au premier chef, de l’antagonisme majeur entre pulsions de vie et pulsions de mort, ultime dichotomie à la lumière de laquelle Freud n’a jamais repris l’étude de l’état amoureux et de la vie sexuelle dans son ensemble.