5. La fascination de l’illimité

Antagonisme sexuel et oppositions pulsionnelles dans la penthésilée de Kleist

« Nous avons la nostalgie de la continuité perdue. » (G. Bataille.)

Quelle observation clinique, quelle expérience personnelle, quelle hypothèse spéculative pourrait offrir à une réflexion psychanalytique touchant l’amour une matière aussi riche et aussi propice que la Penthésilée de Kleist, cette tragédie incandescente où il a exprimé « le plus intime de lui-même – toute la douleur et la splendeur de son âme »107, une âme presque constamment travaillée d’obsessions amoureuses et sans relâche tourmentée du désir et de l’impossibilité d’aimer ?

Une telle question pourrait, à divers titres, surprendre : inapplicabilité de la méthode associative, caractère surélaboré du matériel, si archaïque soit-il, structure et destinée pathologiques de l’auteur, teneur étrange, exceptionnelle, de l’œuvre… En fait, un texte peut en dire, à sa façon, autant et parfois davantage qu’une personne, mais surtout, la morbidité ni l’excès n’empêchent, ne restreignent ni ne faussent nécessairement la transmission d’un vécu singulier, dès lors que sa transfiguration esthétique, en même temps qu’elle ouvre de nouvelles possibilités d’interprétation, révèle les sources et les résonances universelles de ce vécu, sa portée essentielle.

Ce qu’il y a de rare chez Kleist et tout particulièrement dans Penthésilée, c’est la triple coexistence d’un drame existentiel intégralement développé, selon les exigences de sa logique interne, jusqu’au suicide – et quel suicide ; d’une exploitation littéraire, pour ainsi dire immédiate, des ressources et des mouvements de l’inconscient ; et enfin, ce qui semble a priori miraculeux, d’un sens et d’un souci architectoniques aigus, jamais en défaut. « Kleist obéit à la montée d’une lave venue des plus profondes régions de l’être et, à chaque vers de ses tragédies, l’épanouissement des images violentes, fulgurantes, étrangères à tout contrôle intellectuel, atteste qu’au moment de la création le poète, tout pareil à ses héros, est dans un état de seconde vue, où les fantômes des abîmes intérieurs affleurent seuls à la surface visible du langage108. »

Aussi bien, afin de recueillir s cette lave venue des plus profondes régions de l’être » paraît-il quelque peu dérisoire d’emprunter l’instrument de la Psychologie, fût-elle « abyssale'». C’est d’ailleurs une expérience instructive et, il faut le dire, assez affligeante que de passer de la lecture – ou du spectacle – des œuvres de Kleist à l’étude des rares travaux psychanalytiques qu’elles ont suscités. Non pas que ceux-ci soient dénués d’intérêt – encore cet intérêt concerne-t-il davantage le « cas » Kleist que les productions de l’écrivain ; non pas qu’ils ne jettent, çà et là, une lumière nouvelle sur ces productions elles-mêmes (cette lumière originale et irremplaçable de l’interprétation analytique quand elle est pertinente), mais parce que s’impose invinciblement ici le sentiment d’un décalage immense entre les interprétations et leur objet. Certes, le propre de la psychanalyse est bien, de par son intention réductrice et de par ce que l’on a pu appeler la trivialité de son génie, de créer une telle dénivellation. Encore faut-il que le noyau du sens latent lui-même ne se trouve pas finalement manqué. Si l’étroitesse ou la banalité du point de vue limitent l’apport interprétatif à des indications aspécifiques, on ne peut s’étonner de le voir reçu et ressenti comme une incongruité.

À supposer qu’une certaine congruence soit possible entre ce que l’analyste peut dire de Penthésilée et le texte, ou la représentation de la pièce, ce sera à la condition de se dégager, à un moment donné, de tout psychologisme. On ne se trouve, en effet, en présence ni de « caractères », ni d’une dynamique relationnelle ordinaire, classiquement inscrite dans une intrigue. Il s’agit plutôt de la mise en scène, de la mise en acte, de pulsions et d’antagonismes pulsionnels, incarnés en des personnages, pour ainsi dire, « sans qualités ». Bref, on se trouve, virtuellement, en pleine métapsychologie.

Aussi bien, ainsi que le dit Marthe Robert dans un essai sur Kleist qui a le rare mérite d’utiliser des notions psychanalytiques sans jamais tomber dans le psychanalytisme, c’est-à-dire sans jamais trahir l’essence et de cette œuvre et de cet homme particuliers, le drame n’est ici « qu’un moment exemplaire du drame de l’existence humaine, prise en dehors de toute histoire (j’ajouterai en dehors de toute psychologie, au sens restrictif du terme). On peut dire que Kleist n’a écrit qu’un seul drame : celui où toute créature est engagée du seul fait qu’elle existe »109. Une telle perspective devait être évoquée, car ainsi se trouve précisé ce qu’un texte tel que Penthésilée peut nous apprendre et nous permettre de vérifier ou de mieux articuler, en particulier à propos de l’état amoureux et de l’expérience passionnelle. En dépit des singularités, des limites et des vicissitudes de son auteur, en dépit de l’étrangeté propre du texte et de ses outrances (mais en fait ne serait-ce pas plutôt à travers et grâce à elles ?) Penthésilée nous éclaire sur l’amour tel que toute créature peut le vivre (ce qui ne signifie pas qu’elle le fasse) de par les conditions mêmes de son existence. Je ne dis pas, certes, que dans le cas d’une bonne intégration pulsionnelle, l’état amoureux prenne, dans la vie, cette tournure délirante ni même comporte de tels et si dévastateurs orages. Mais je pense que tout contrôlés, inhibés, surmontés ou sublimés qu’ils puissent être, maint mouvement affectif, mainte mutation imaginaire qui se jouent ici dans l’enfer de la scission du moi, de la mégalomanie et de la dépression, de la projection et de la persécution permanentes, d’un érotisme aussi mortel que le narcissisme ou la destructivité eux-mêmes, se retrouvent à l’état de traces dans l’expérience commune (pour autant que commun soit l’état amoureux proprement dit…). L’insatiabilité, par exemple, si frappante dans Penthésilée, est bien la marque d’une certaine position pathologique bée à de sévères fixations orales, à la persistance d’une envie archaïque. Mais, à un moindre degré, l’insatiabilité est en même temps la conséquence fatale de l’impossibilité d’une intégration complète, c’est-à-dire la suite inéluctable d’irréductibles oppositions intra et interpulsionnelles. D’où le sentiment obsédant et douloureux, plus vivement éprouvé par certains, d’une limitation constante imposée à tout désir, que ce soit « du dehors », que ce soit « du dedans », l’échange et la circulation étant du reste permanents entre l’un et l’autre à partir de la naissance du moi. Mais d’où aussi l’accentuation chez ces êtres, d’une tendance à rompre les limites ; d’où – et je la perçois très accusée chez les protagonistes de la tragédie de Kleist – ce qu’on pourrait appeler une fascination de l’illimité, qui aimante leurs projets, quels qu’ils soient, mais qui surtout inspire d’abord, puis sous-tend, leurs élans et leurs affects. Or, est limite, non seulement ce qui s’oppose au désir – soit du fait d’une incapacité à l’assouvir, soit du fait d’une interdiction qui lui barre la voie – mais aussi bien cela même qui constitue l’identité personnelle et l’identité d’autrui, cela même qui constitue la possibilité de tout projet défini. N’anticipons pas davantage sur ce que l’illustration dramatique rendra, je l’espère, bien plus probant.

Monde du Jour : univers des limites. Monde de la Nuit : règne de l’illimité. Mythologie spécifiquement romantique ; mais si la dimension mythique où se meuvent les héros de Penthésilée nous paraît tellement sensible, sinon familière (encore que…), c’est qu’il s’agit d’un espace imaginaire où se déploie tout un monde, certes insolite et inquiétant mais d’une telle prégnance que, malgré sa singularité et son intemporalité, il nous demeure fraternel. « Les fantômes des abîmes intérieurs » dont parlait A. Béguin, ce sont ces fantasmes, ces nègres-blancs, comme les appelait Freud, dont il faut se souvenir qu’ils sont des représentants des pulsions : étant, chez Kleist, plus noirs que blancs, si j’ose dire, ils nous introduisent d’emblée au cœur même de la dynamique affective.

Certains psychanalystes qui, par vocation, devraient cependant apprécier une telle puissance de sondage psychique, semblent mal à l’aise devant une œuvre coulée à même le Ça, devant cette extraction de matière psychique brute : « On ne peut – écrit F. Wittels – se défendre de penser qu’il y a quelque chose de tordu chez ce maître en horreurs, qu’il est conduit par une puissance infernale, par une souffrance indicible, morbide, quelque chose proche de la folie et qui souvent en franchit la frontière. » Et, en ce qui concerne la tragédie qui va nous retenir : « C’est un chef-d’œuvre, mais c’est l’œuvre géniale d’un fou110. »

Suivons plutôt à présent ce génie aliéné, ce maître en horreurs. Non pas, toutefois, sans que j’aie, liminairement donné un aperçu quelque peu détaillé de l’action de Penthésilée, afin que ce que je vais en citer ou en dire puisse être, au moins approximativement, situé par le lecteur qui ne connaîtrait pas la pièce111.

La tragédie se déroule d’un seul tenant, sans subdivisions en actes, sur un rythme haletant seulement ponctué de vingt-quatre scènes.

Les quatre premières se passent dans le camp des Grecs, posté devant l’armée des Amazones, près de Troie. Penthésilée est reine des Amazones. Achille, le fougueux héros grec que l’on sait, a été, avec Ulysse, détaché par Agamemnon pour livrer combat à ce singulier peuple de femmes, à tort suspecté d’aider Priam. La guerre fait rage au point que « Mars lui-même en est écœuré ». Les Amazones s’en prennent, à la grande stupeur de tous, aussi bien aux Troyens qu’aux Grecs. Penthésilée, dès qu’elle aperçoit Achille, en tombe amoureuse. Elle n’entend d’abord rien des propositions d’alliance qui lui sont faites, pour ne répondre ensuite à ces avances que par la promesse d’une attaque nouvelle. Promesse aussitôt tenue et dont Troyens et Grecs, – bousculés pêle-mêle et soudain réunis, pour l’occasion, par la solidarité masculine, face à la charge de ces Furies, – font les frais. Chacun s’interroge sur un tel comportement. Ulysse a deviné les intentions de Penthésilée : « une louve dans la neige des forêts ne traque pas plus voracement le gibier que son œil a marqué. Et pourtant il n’y a pas si longtemps elle a tenu sa vie entre ses mains car, sans elle, il allait voir les Ombres. Elle lui en a fait don dans un sourire. » Croisant de nouveau le fer, Penthésilée épargnera une fois encore Achille ; elle le sauvera même, en pourfendant un Troyen qui le menaçait.

Arrive un message d’Agamemnon ordonnant à Ulysse et à Achille de battre en retraite pour regagner le siège de Troie. Mais Achille paraît avoir juré « de traquer son Amazone jusqu’à ce qu’il la jette à bas de son rouan ». On apprend alors qu’Achille est sans doute tombé aux mains des Amazones. Ulysse se prépare à l’en arracher mais une ruse d’Achille lui permet in extremis une fuite salvatrice. Ulysse essaie, mais en vain, de le convaincre d’abandonner le combat et de le suivre à Troie. Ce n’est pas, dit Ulysse, « qu’il ne l’exècre comme lui cette Furie errante », mais il y a les exigences de la Guerre auxquelles il est impossible de se soustraire. Achille n’écoute d’abord même pas ce discours, puis repousse brutalement Ulysse en lui reprochant d’adopter une conduite d’eunuque. Quant à lui, il est un homme, et serait-il le seul de l’armée à rester qu’il tiendrait tête à ces femmes. Surtout, avoue-t-il, il ne saurait rebuter une belle ; or il n’ignore pas ce que lui veut finalement Penthésilée… Et, avant que les Grecs n’aient le temps de s’en saisir, il est déjà loin.

Les scènes suivantes nous transportent dans le camp des Amazones. De son côté Penthésilée, malgré de fortes pressions exercées sur elle, notamment par sa tendre amie Prothoé, maintient, obstinément, sa décision de poursuivre le combat contre Achille. Elle refuse de se préparer à la traditionnelle Fête des Roses – sorte de bacchanale rituelle que célèbrent les Amazones une fois qu’elles ont réussi à assujettir les guerriers qui assureront le renouvellement périodique de la race. Plus brutalement encore qu’Achille celle d’Ulysse, Penthésilée repousse la tentative de Prothoé. Celle-ci perçoit bien dans les yeux de sa maîtresse « une lueur qui l’effraie » mais son amour pour elle est – et demeurera tout au long de l’action – à toute épreuve : en s’inclinant, elle répond aux paroles de colère, de mépris et presque de haine de la Reine par une protestation de dévouement inconditionnel, qui finit par l’apaiser. (Scène V.)

Pendant ce temps les préparatifs de la Fête des Roses se poursuivent, au grand dam des prisonniers grecs qui préféreraient tout aux trop doux traitements qu’on leur promet. (Scène VI.)

Lorsque les Mères (la Grande Prêtresse, et autres dignitaires) apprennent la résolution de Penthésilée et son départ au combat avec une armée, c’est la même indignation que, précédemment, au camp des Grecs, devant l’indiscipline et la légèreté d’Achille. Mais la condamnation est ici plus violente et plus sévère, car la loi des Amazones veut qu’une fille de Mars ne choisisse jamais son ennemi dans le combat – celui qui, si elle en a raison, sera son éphémère partenaire : « Une flèche l’a atteinte au cœur et c’est la plus venimeuse de toutes, celle de l’Amour. » La Grande Prêtresse prédit alors la catastrophe générale pour les siennes. (Scène VII.)

Parvient sur ces entrefaites, la nouvelle de la défaite de l’armée amazonienne et de la chute de Penthésilée, sous un coup de lance d’Achille. Toutefois celui-ci, à la grande stupeur des Amazones, bouleversé à l’idée de l’avoir peut-être gravement blessée, s’est précipitée pour la ranimer. Bientôt Prothoé parvient à la lui arracher, mais Achille, jetant ses armes, s’élance de nouveau vers la Reine, comme sachant par avance que celle-ci ordonnera de ne pas le prendre à parti. (Scène VIII.)

Revenant à elle, Penthésilée a le sentiment d’un horrible malentendu : avec cette tendresse qu’elle avait dans le cœur, lui avoir ainsi brisé la poitrine ! Que ne peut-elle lâcher ses chiens ! Puis, après un bref moment de soumission, la voici qui lacère les guirlandes de la Fête et maudit le rut de ses sœurs : « Que tout votre printemps pourrisse… que la guirlande des mondes se brise sous mes doigts, comme ces chaînes de fleurs ! » Et, après un nouveau mouvement d’extrême lassitude et d’appel à la mort, elle s’en prend encore avec une terrible violence, aux Prêtresses qui prétendaient la parer pour la victoire. Pendant ce temps les Grecs approchent ; Penthésilée refuse de s’enfuir. Prothoé décide de rester auprès d’elle et de l’assister. On voit alors la Reine, à demi délirante, rêver de victoire sur le Pélide ; Prothoé lui donne la réplique et tente d’exploiter ce nouveau revirement pour la sauver. (Scène IX.)

Les Amazones reculent en combattant, toujours avec l’ordre de ne pas blesser Achille. (Scène X.)

Achille et ses Grecs montant à l’assaut ne prennent pas les mêmes ménagements et abattent toute Amazone qui se présente. (Scène XI.)

Les Amazones sont en fuite. Achille interdit que quiconque touche à Penthésilée. Il s’en empare lui-même. (Scène XII.)

Prothoé obtient d’Achille qu’il se cache avant que Penthésilée ne reprenne ses esprits, afin qu’elle puisse graduellement s’accoutumer à son humiliante situation. Achille, qui a avoué à Prothoé son amour pour la Reine, consent à se dissimuler derrière un chêne. (Scène XIII.)

Toujours dans l’intention de la ménager, Prothoé, avec la complicité d’Achille réapparu, berce Penthésilée (qui – sortant d’un rêve sinistre où elle se voyait prisonnière – revient à elle, peu à peu), de l’illusion qu’elle est victorieuse. La Reine, dont on ne sait si elle est tout à fait dupe du stratagème, « lave un instant son cœur dans un torrent de joie ». (Scène XIV.)

Suit une scène capitale, scène d’amour où le renversement des rôles permet d’abord à la vaincue, inconsciente de sa défaite, d’exprimer sans frein sa passion au vainqueur complaisant qui joue, amoureusement, la comédie de la faiblesse. À ce jeu les protagonistes en viennent presque, d’ailleurs, à perdre le sens de leur identité. Puis Penthésilée reprend contact avec ce qu’elle croit être la réalité, se ressaisissant jusqu’au point de prétendre passer ses troupes en revue (!) et donner rendez-vous à Achille à la ville amazonienne de Thémiscyre. Achille utilise alors un faux-fuyant pour retenir Penthésilée sans encore la détromper : il lui demande le récit des origines de sa race ainsi que l’explication des lois et des rites étranges de son peuple. Il l’écoute parler, comme perdu dans un songe, plongé qu’il est dans une profonde distraction amoureuse. Mais, s’inquiète-t-il enfin, « comment se fait-il que tu m’aies poursuivi, moi, sans un répit, comme si tu me connaissais ? » – Sa mère, sur son lit de mort, réplique Penthésilée, lui avait prédit qu’elle couronnerait le Pélide. Sa mère avait quasiment choisi Achille pour elle. Il lui fallait donc « le vaincre ou ne plus vivre ». – C’est alors que des bruits d’armes résonnant dans le lointain, Achille doit révéler la vérité à sa prisonnière : ce n’est pas lui qui doit la suivre à Thémiscyre, mais elle qui devra le suivre à Phtie. Il est à elle « par la force de l’amour » mais elle est à lui « par le sort des batailles ». Ce destin est « scellé à jamais ». – Penthésilée reste frappée de stupeur. (Scène XV.)

D’autant qu’Achille, prévenu d’un retournement du combat, lacère ses guirlandes et, farouche, s’équipe en hâte. Il reverra Penthésilée à Phtie. « À Thémiscyre ! » supplie-t-elle, mais Achille ne fléchit pas. (Scènes XVI et XVII.)

Soudain les Amazones envahissent la scène et séparent de force les deux intraitables, tandis qu’Ulysse entraîne Achille. <Scène XVIII.)

Penthésilée, de nouveau parmi les siennes, maudit leur triomphe. La Grande Prêtresse lui reproche, de façon cinglante, de réclamer à grands cris « sa chaîne et son fouet », et la menace de bannissement. Penthésilée, vacillante, appelle une nouvelle fois, la Nuit éternelle. Prothoé l’assiste tendrement. (Scène XIX.)

Mais voici que par l’entremise d’un messager, Achille vient encore la provoquer cette fois en combat singulier. Penthésilée relève le défi : elle ira sur le terrain, « à la face de ses dieux ». Saisie par une rage furieuse elle se met à préparer tout un sauvage appareil – chars, chiens, éléphants… – pour aller au devant du Pélide. Elle invoque Arès le Destructeur, dieu terrible, fondateur de sa race. Prothoé tente de s’interposer : pour tout remerciement elle reçoit une flèche. Penthésilée s’est métamorphosée en monstre frénétique. (Scène XX.)

Au camp des Grecs, Achille essaie, vainement, de faire avaliser par les siens le défi qu’il a lancé à la Reine des Amazones. Il ne rencontre que le mépris d’Ulysse aux yeux duquel il n’est qu’un enfant capricieux « qui lâche son hochet pour un autre mieux peinturluré ». Ulysse se prépare encore une fois à l’empêcher par la force de se lancer dans une aussi téméraire et folle aventure, lorsque l’on vient annoncer le sinistre cortège conduit par Penthésilée. Achille, de nouveau, parvient à s’échapper. (Scène XXI.)

Il va, sans le savoir et comme s’il s’agissait d’un jeu, au-devant d’une véritable Ménade qui excite sa meute à la curée. Penthésilée, du pied de l’arbre où Achille en hâte est grimpé (tel le Penthée des Bacchantes d’Euripide) lui décoche une flèche mortelle ; puis elle se jette, en même temps que ses dogues, sur la dépouille du héros, qu’elle lacère et déchire. Horreur générale. (Scènes XXII et XXIII.)

À la dernière scène, on rapporte les restes d’Achille, recouverts d’un drap pourpre, suivis par Penthésilée, les yeux vides. La Grande Prêtresse fait recouvrir d’un voile le visage de la Reine, comme pour récuser l’horreur d’un acte qu’elle se reproche d’avoir peut-être inspiré. Penthésilée, dans un état quasi somnambulique, inspecte la flèche qui tua Achille, la nettoie, puis se trouve saisie d’un grand frisson. Elle laisse tomber son arc, en essuyant une larme – « ô quelle larme ! » – Prothoé tente, sur ordre, de la ramener à la raison mais Penthésilée, dans le ravissement, exprime alors un indicible bonheur : de seulement être la réjouit, à présent qu’elle se sent tout à fait mûre pour mourir. Une amnésie totale pour ce qu’elle vient d’accomplir l’a envahie ; au point que lorsqu’elle soulève le drap funèbre, elle incrimine quelqu’une de ses sœurs d’avoir réduit Achille à ce sinistre état : « Qui m’a tué mon mort ? » Quand enfin, après maintes dénégations horrifiées, elle réalise que c’est bien elle l’auteur de ce crime affreux, elle déclare s’être méprise : « C’est ma bouche trop ardente qui a parlé à ma place. » Que les Amazones s’en retournent donc à Thémiscyre et y soient heureuses, et que l’on jette aux vents la cendre de Tanaïs – la première Reine — ; quant à elle, déjouant celles qui veulent la secourir, après s’être recueillie intensément, en toute lucidité, elle se tue, de plusieurs coups de poignard.

Tout ce bruit, toute cette fureur, transfigurés par la magie du style et la perfection du progrès dramatique, charrient une telle richesse de significations – conscientes et inconscientes – qu’il faut se résoudre à en favoriser certaines et ne pas prétendre démêler entièrement des éléments qui se présentent étroitement enchevêtrés. À vrai dire, c’est la complexité même de cet entrelacs qui fait la valeur illustrative et la fécondité de Penthésilée pour l’étude de notre sujet car l’amour est bel et bien, quelles que soient les conditions contingentes de son accomplissement, cette organisation fragile et ambiguë, obscure et mouvante, que nous voyons se déployer, pathétiquement, superbement, dans cette œuvre géniale et volcanique.

Le signe majeur dont celle-ci porte, en permanence, la marque est, de façon manifeste, celui de la castration. On peut même considérer qu’il conditionne l’ensemble de sa thématique, cependant foisonnante, et en particulier les thèmes de l’insatiabilité amoureuse et de l’antagonisme sexuel, auxquels je compte m’attacher exclusivement ici.

Cet antagonisme se dessine, dans Penthésilée, sur un fond légendaire net et circonstancié où il est loisible de discerner une mythologie et une symbolique de portée générale. Ainsi, le personnage même de la Reine des Amazones ne se profile pas à la manière d’un caractère ou d’un type de « femme phallique », mais bien plutôt comme une image stylisée et je dirais presque comme une interprétation de la féminité.

Ce n’est point hasard si l’exposé des origines de la race des Amazones occupe le cœur de la scène la plus importante de la tragédie : Kleist a certainement voulu en faire le foyer de sa structure comme de ses intentions. Penthésilée est d’abord, à n’en pas douter, une terrible illustration de l’irréconciliable conflit entre les sexes. Une part de sa profondeur provient de ce que ce conflit n’est pas seulement dépeint dans la relation entre les protagonistes mais au sein même du psychisme de chacun d’eux. La loi « si étrangère au reste de l’espèce humaine » qui régit le peuple des Amazones a son origine historique dans d’injustifiables exactions masculines : Vexoris, roi des Éthiopiens, est venu un jour attaquer un paisible clan de la tribu des Scythes, installé dans le Caucase. Ses soldats massacrèrent hommes, enfants mâles et vieillards puis « traînèrent les femmes dans leurs lits déshonorés ». Celles-ci, sur l’instigation de Tanaïs, consommèrent ces épousailles forcées en plongeant chacune un stylet dans le cœur du partenaire abhorré. Une fois poignardés tous les Éthiopiens, le peuple des femmes rassemblé décida alors que « s’étant égalées aux héros » celles-ci ne seraient plus jamais asservies aux hommes, iraient « libres comme le vent » et fonderaient un état souverain. Tanaïs, sa première Reine, le jour même de son sacre, afin d’étouffer dans l’œuf l’insidieuse objection de l’éternelle moquerie des hommes devant un royaume de sujets incapables de tendre l’arc, « d’un seul coup s’arracha le sein droit, et les femmes qui sauraient tendre l’arc elle les baptisa Amazones ou « seins coupés ». Né, non seulement sans l’aide des hommes mais en témoignage de protestation à leur égard, cet État, afin de se perpétuer, institua le rite annuel des trois Fêtes : Fête des Vierges, où celles-ci, armées des mains de leurs mères, reçoivent mission de se rendre maîtresses, par les armes, d’hommes parmi les plus vigoureux et de les ramener au pays ; Fête des Roses, jour dit d’une sorte de bacchanale dans le temple de Diane, grâce à quoi pourra être enfin célébrée la Fête de Mères, qui coïncidera avec le renvoi des prisonniers, préalablement chargés de présents, dans leur patrie. Il est stipulé que les Vierges – on les nomme « les fiancées de Mars » – ne doivent pas choisir leur adversaire, leur partenaire sexuel de demain si elles en ont raison, mais accepter celui « que le Dieu fait apparaître devant elles dans le combat ». Il est, de plus, implicite qu’elles ne peuvent refuser leur victime en tant que géniteur, pas plus que le retenir près d’elles au lendemain de la Fête des Mères. Donc : prohibition du choix amoureux – et, avec lui, dans une certaine mesure, de l’amour même — ; interdiction de tout coït qui ne soit pas gagné de haute lutte et prédéterminé par la Loi ; obligation enfin de subordonner les sentiments personnels (toujours susceptibles de se développer malgré des circonstances en apparence on ne peut plus défavorables) à la rigoureuse convention du groupe. Toutes ces limites, beaucoup plus contraignantes que les interdits ailleurs habituels, ont pour effet à la fois de susciter l’agressivité, d’exalter le narcissisme et d’exacerber le désir amoureux, impatient de faire éclater un tel carcan, tandis que se trouve favorisée l’ambivalence et aggravés les risques de désintrication pulsionnelle.

Ainsi, l’affirmation phallique de Penthésilée – et de toutes les Amazones – peut-elle être présentée comme la conséquence d’une juste rétorsion à l’égard de mâles sanguinaires. Dans les explications qu’elle donne à Achille, Penthésilée lui assigne donc, virtuellement, une position de coupable. Puis, l’ayant subrepticement culpabilisé, elle poursuit son entreprise d’intimidation (le mot est faible ici car Achille est proprement sidéré par cette démonstration) en lui confirmant par un geste ostentatoire la mutilation du sein droit qu’elle—comme toutes ses pareilles – a dû subir à la puberté. Mais en même temps qu’elle lui déclare implicitement : « C’est de ta faute, en tant que tu es homme, si j’ai eu à endurer cette castration 1 », elle revendique sa qualité d’Amazone comme une supériorité et un privilège, renversant ainsi la mutilation effective en possession d’un phallus imaginaire. Que si, d’autre part, elle a su avoir raison par les armes d’un guerrier, qui plus est d’un héros à la renommée éclatante et celui-là même que sa mère — « qui n’en avait jamais connu de pareil » – lui avait « en confidence » désigné comme adversaire et partenaire digne d’elle : Achille, à présent, croit-elle, à ses pieds – alors ce phallus qu’elle détient est bien certainement le plus puissant, le plus glorieux qui soit. Et alors, mais alors seulement, elle peut consentir à la tendresse et s’abandonner aux bras de celui qu’elle a — autant par la force que par la séduction – conquis. Ennemie de l’homme par principe, elle peut cesser de l’être une fois qu’elle a maîtrisé son adversaire. Mais cesse-t-elle vraiment d’être une ennemie ? C’est ce qu’Achille ne pourrait jamais croire si ce n’était lui qui, en fait, s’était sur elle assuré la victoire. Son illusion consiste à s’imaginer que Penthésilée vaincue, toute passionnément éprise qu’elle soit, ne reste pas son irréductible ennemie. Or, cet aveuglement ne s’explique pas seulement par l’outrecuidance, l’insolente confiance narcissique d’Achille. Il a également son origine dans le refoulement, chez lui, d’une inconsciente mais très vive misogynie. Il méconnaît que, même ayant assujetti Penthésilée, dont il est indubitablement amoureux, il continue de la haïr, de la mépriser et de la craindre. De cette haine, de ce mépris et de cette crainte, sous-jacents au sentiment amoureux, on peut relever de multiples et clairs indices. Ainsi, alors même qu’il est tout entier tourné vers son objet d’amour, Achille, dès que les Amazones lui font obstacle ou reprennent l’avantage, se trouve aussitôt prêt à se lancer de nouveau dans la bataille (Scène XVI) et il n’hésite nullement à tuer ou faire tuer, de sang-froid, toute guerrière qui apparaît, telle – victime bien un peu trop semblable à Penthésilée… – cette Princesse qui à un moment fait mine de l’arrêter. Ainsi s’adresse-t-il aux Amazones, d’une bien railleuse manière lorsque, sans armes, il se jette aux « petits pieds de ces toutes gracieuses » (Sc. xi) ; ainsi encore, certaines paroles, plus inquiétantes, lui échappent-elles dans ses instants les plus dominateurs : « Tu es ma prisonnière, dit-il à Penthésilée, et les chiens de l’enfer te garderaient moins férocement que moil » Ce n’est qu’en imagination cependant qu’Achille évoque ces dogues redoutables, comme ce n’est que par forfanterie qu’il menace d’infliger à la Reine le même sort cruel que celui qu’il a fait subir à Hector. Penthésilée, elle, ne se contentera pas d’évocations ni de fantasmes 1 Enfin, n’est-il pas indicatif qu’à plusieurs reprises Penthésilée puisse penser qu’elle fait peur à son héros ? (Sc. XV). Il faut reconnaître qu’il y a bien lieu d’être effrayé, mais Achille ne le sait pas. Seule, parfois, une réaction de stupeur, un trouble et une distraction inexpliqués l’envahissent. C’est en particulier le cas lors de la révélation du sein mutilé. L’horreur de la castration est là, toute proche, mais étrangement mêlée à un obscur et irrésistible attrait. Souvenons-nous ici qu’aux sanglantes « noces éthiopiennes » dont Penthésilée lui fait le récit, il ne trouve « rien à redire »… Et considérons sa stupéfaction : « Elle serait donc vraie cette légende atroce et ces anges étincelants qui t’entourent, ces filles de rêve toutes parées de leur beauté comme un autel de fleurs, et devant qui chacun est saisi d’amour et tombe à genoux, elles se seraient déchirées, mutilées ? » Tous les mots sont ici révélateurs. La surestimation sexuelle, dans ses liens avec des exigences narcissiques hypertrophiées, – l’idéalisation avec sa valeur défensive à l’égard du « mauvais objet », – la tendance à l’adoration et presque à la dévotion, selon un mouvement d’apparente désexualisation (ou au moins de dévirilisation), y sont manifestes. À peine moins visible, l’angoisse suscitée chez Achille par l’image de ces femmes capables de se déchirer et de se mutiler, induisant aussitôt chez lui le fantasme horrifique prophétique et fascinant de sa propre mutilation et de sa propre dislocation par Penthésilée. Ce n’est pas sans raisons d’ailleurs que les prisonniers grecs protestent contre les trop doux traitements qu’on leur réserve : « Race de panthères ! Nous fleurir comme du bétail gras avant de nous mener au sacrifice ! »

Ainsi, le coït utilitaire et ritualisé de la Fête des Roses et l’apparente bienveillance du congédiement au lendemain de la Fête des Mères ne substituent-ils que pour la façade l’union sexuelle au sacrifice.

Bien des hommes qui se ressentent comme pris dans les rets d’une amoureuse, partagent ces réactions et ne se veulent pas dupes… Mais la partenaire abusive, Mère phallique à peine travestie, n’est-elle toujours qu’à leur côté ? N’est-elle pas, bien souvent, à la fois auprès d’eux et en eux-mêmes, avec tout le pouvoir accru de captation du fantasme quand il correspond à une réalité effective ? Et, n’arrive-t-il pas même que la revendication phallique soit en fait peu prononcée chez la compagne et que, cependant, l’inconscient masculin la transforme irrésistiblement, en Mégère, en Gorgone, en Furie… C’est alors que la revendication n’est pas là où l’on pourrait croire, tant il est vrai que le sexe féminin n’a pas, tant s’en faut, l’exclusivité de la nostalgie phallique. Mais voilà une digression qui nous éloigne de la malheureuse, tendre et féroce Penthésilée.

De même qu’Achille est stupéfait rien qu’à entrevoir les abîmes de la double nature amazonienne, de même Penthésilée pourrait, moins requise par ses obsessions, s’émouvoir de l’inquiétante complexité des dispositions du vainqueur d’Hector. Achille n’est pas seulement ce héros invincible et radieux qu’elle se représente, ce « surhomme » qu’avant même de le rencontrer, elle idéalise. Il est aussi un guerrier brutal, un de ces « mâles à la voix grossière » dont les Amazones ont voulu se débarrasser à jamais, et tout à la fois un séducteur, un don Juan qui fait le joli cœur, plastronne et sait habiller de préciosité jusqu’aux humiliations qu’il brûle d’infliger. Il est léger, fait pour le plaisir, intrépide et comme prédestiné à la victoire. Mais son esprit ludique et jouisseur ignore les limites du jeu et n’observe pas les conditions de la jouissance. Son audace jouxte une témérité suicidaire… À travers Penthésilée, c’est bien finalement la Mort et « l’horreur d’une jouissance de lui-même ignoré » qu’inconsciemment il appelle.

Ce qui fait le subtil entrelacs des composantes de la relation amoureuse entre Achille et Penthésilée, c’est la coexistence de l’ambiguïté foncière d’une approche érotique qui, contradictoirement, présuppose une mutuelle abdication qu’en même temps elle exclut, et de cette autre ambiguïté que constitue la division intime des deux héros entre des exigences internes inconciliables. Achille, sans comprendre (encore comprend-il bien plus de choses qu’Ulysse, uniquement soucieux d’efficacité et absolument aveugle quant aux mouvements du cœur), tente, avec une manière d’innocence, de rester jusqu’au bout dans le registre du jeu, comme si la part d’indétermination que le jeu comporte pouvait lui permettre d’enrayer la lourde machine du destin. Il joue avec Penthésilée et commence même par se jouer d’elle, ce que précisément elle ne peut supporter112. Certes, le jeu devient sérieux lorsqu’il tombe éperdument amoureux à l’instant même où il vient de provoquer la chute de Penthésilée : il donnerait alors sa vie « pour son regard d’agonie », et on le voit se diriger vers la gisante comme un homme « qui ne craindrait plus rien au monde » (Sc. VIII). Mais le jeu reprend, de plus belle, dès que reprend conscience la chère ennemie ; un jeu auquel celle-ci a participé avant même qu’il n’y entre et qu’elle poursuit avec lui, mais dans un esprit très différent du sien, avec des arrière-pensées qu’Achille ne soupçonne même pas. Puis un temps vient – ainsi en va-t-il souvent dans les crises d’un couple, lorsque l’un (c’est l’homme, le plus souvent) croit pouvoir continuer sur un mode ludique une relation dont soudain, pour l’autre, l’enjeu est devenu vital – un temps vient où la provocation d’Achille n’est pas et ne veut pas être entendue comme un nouvel appel, simplement teinté de sadisme, au jeu érotique ; et le décalage, dès longtemps là mais qui tout à coup s’actualise et s’accuse, déséquilibre alors, irrémédiablement tout le système relationnel, si bien qu’il n’y aura pas de suspension possible dans le progrès des événements, car il ne s’agit plus de jeu. Ulysse et la Grande Prêtresse n’ont certes pas tout à fait tort de regarder Achille et Penthésilée comme des enfants irresponsables, obnubilés par leur caprice. Mais ces comparses – figures parentales substitutives – aboutissent cependant à une complète erreur, force leur est bien de finalement le reconnaître – non sans un mouvement de recul horrifié, de tardive culpabilité – lorsque cesse le jeu, lorsque les fantasmes infantiles prennent corps et que l’horreur et la mort sont là, « pour de bon ».

Le malentendu est donc partout, l’inévitable malentendu dont celui qui règne entre les sexes n’est que l’aspect majeur – il est vrai, sans doute, originaire. Achille n’entend pas ce que lui veut Penthésilée ; Penthésilée n’entend pas ce que désire Achille. Mais c’est aussi parce que ni l’un ni l’autre n’entendent ni ne savent véritablement ce qu’ils désirent, ce qu’ils visent, à travers leurs incessantes poursuites. Telles, leurs deux armées, au lever du rideau, qui « se saignent comme deux louves enragées » sans même savoir pourquoi elles se battent. Achille pourrait bien, au terme de l’action, se souvenir des commentaires d’Ulysse devant l’insolite stratégie des Amazones : « Nous ne savons pas ce qu’elles nous veulent ni même si elles nous veulent quelque chose. » Il a cru, lui Achille, un moment, avoir compris ce que Penthésilée lui voulait : « Ce qu’elle me veut à moi, la divine, je le sais de reste. Elle m’envoie à travers l’air assez de caresses emplumées qui viennent me siffler leur bruit de mort et son désir à l’oreille. » (Scène VI.) Mais, tout à la fin, il doit, comme dans un éclair, se rendre compte qu’il n’avait compris qu’à demi. Il pensait que cette vierge indomptable s’était mis en tête de ne l’aimer qu’après lui avoir fait mordre la poussière, mais qu’en réalité elle ne cherchait que l’excitation de la lutte, tout en restant en accord avec les lois de son peuple, et qu’elle finirait bien par l’accepter, dût-il éventuellement faire semblant de lui céder. Or, il ne s’agissait pas de cela. Il s’agissait d’une quête impossible de gloire et de joie, nécessairement vouée à l’échec et à la mort. C’est bien la mort que cherchaient insciemment les deux armées oublieuses du but de la guerre. C’est la mort aussi que Penthésilée, dès son « coup de foudre » pour Achille, appelle ; c’est la mort encore qu’Achille recherche mais dans une entière inconscience.

L’absurdité est l’apparence que revêt cette quête aux yeux de la Raison. Bien des paroles, bien des actes s’éclairent cependant si l’on pose d’emblée ce désir inconscient de mourir. Mais qu’en est-il de ce désir ? Que signifie-t-il ? Son sens est-il univoque ? Quel est son rapport avec l’antagonisme et le malentendu entre les sexes, avec la tension inhérente à la bisexualité psychique ? Quel lien mystérieux, ou mal connu, l’unit au désir et à l’amour ? Inépuisables questions que je ne puis qu’évoquer mais qui recevront néanmoins, peut-être, quelque parcelle de lumière à l’occasion d’une brève et nécessairement trop superficielle réflexion touchant les formes et les niveaux de l’agression amoureuse relativement aux destinées de l’objet, dans Penthésilée.

Il faut, en premier lieu, remarquer que cette agression est ressentie tout d’abord par chacun de ceux qui vont l’exercer, du seul fait de s’éprouver amoureux. Si les métaphores usées de la flèche de l’amour et du coup de foudre, sont expressément reprises dans la tragédie de Kleist, ce n’est pas, certes, facilité, mais parce qu’elles sont porteuses d’une signification précise : la première défaite de Penthésilée et cela qui introduit la défaite dans la victoire même d’Achille, c’est le fait en soi de « tomber » amoureux. Chute, blessure, sidération : l’éveil de l’amour est donc ici vécu comme une imparable atteinte du narcissisme. Peut-être y a-t-il lieu de penser que la charge d’agression dont seront lestés le sentiment et la conduite des amoureux provient, en partie, d’une réaction consécutive à l’effraction du Moi. Peut-être aussi la contagion amoureuse représente-t-elle une première forme, plus ou moins involontaire, de cette rétorsion. Ce n’est pas seulement parce qu’il l’a désarçonnée qu’Achille se sent soudain fondre le cœur d’amour pour Penthésilée évanouie, c’est également en fonction de la connaissance préalable qu’il a du désir et de l’amour de Penthésilée pour lui. Il s’ensuit qu’en deçà même de ce que l’un et l’autre se diront ou se feront, il faut d’abord tenir compte de l’action, sur chacun d’eux, de l’irrésistible élan libidinal qui les traverse et je dirai : les agresse, sans que ni l’un ni l’autre ne soient véritablement à l’origine de cette agression. Les nombreuses projections et identifications qui, ultérieurement, présideront aux échanges passionnels peuvent donc, sous cet angle, être regardées comme des tentatives de recouvrement, et comme des manifestations de refus devant une telle et, pour eux, si inacceptable dépossession. En généralisant, ceci nous conduirait à l’idée que l’antagonisme sexuel, jusque dans l’amour qu’un homme et une femme peuvent se porter, provient dans une certaine mesure de cette source trop méconnue : la projection sur le sexe opposé d’une incrimination qui vise en réalité, mais aveuglément, la force de désaisissement de la libido à l’égard du moi propre. Il va donc de soi que cette réaction fondamentale, vu sa totale inconscience, entre aisément en convergence avec les composantes pulsionnelles spécifiquement agressives et destructrices. Composantes dont la présence permanente, en deçà des appropriations et actualisations individuelles, est d’ailleurs parallèle à l’action transpersonnelle d’Éros.

Sur le plan personnel, celui du drame manifeste – le drame latent se déroulant sur le plan pulsionnel—l’agression amoureuse, par quoi se traduit l’ambiguïté relationnelle – attrait et opposition –, en même temps qu’elle peut se situer à différents niveaux, prend différentes formes. Corrélativement, l’objet visé n’a ni la même valeur ni le même statut. Il en résulte que si, dans une relation amoureuse, comme c’est notamment le cas dans Penthésilée, les deux personnes ne se trouvent pas au même niveau pulsionnel ni par conséquent dans un même champ intentionnel, ou pas simultanément, le décalage entraîne une aggravation des conflits, une accentuation de l’antagonisme sous-jacent, d’autant plus dangereuse que ce décalage demeure plus inconscient, plus ignoré. D’autre part, chacun ayant tendance à se représenter la position de l’autre à l’image de ce qu’il connaît de la sienne ; le malentendu se redouble, tandis que les objets du désir cessent de se correspondre, à supposer qu’ils se soient jamais correspondus.

Ainsi voit-on, schématiquement, l’agression amoureuse passer constamment, dans Penthésilée, d’une position phallique à une position anale et d’une position anale à une position orale, tandis que tantôt la castration (stricto sensu) tantôt la destruction ou la suppression de l’objet, tantôt son morcellement, sa dislocation, se trouvent visés. Parallèlement, l’agression prend la forme fantasmatique ici inconsciente, là consciente, ou bien encore ici celle d’une action symbolique, ailleurs effectivement concrète. D’autre part, ainsi que je l’indiquais, Achille et Penthésilée n’occupent pas les mêmes points dans ce réseau complexe – jamais en même temps, quoi qu’il en soit ; d’où le malentendu pathétique qui court tout au long de leurs échanges. Lors même que l’on pourrait penser qu’ils se trouvent soumis à la même condition d’amour – vaincre l’autre avant de s’y unir – qu’ils veulent donc, tous deux, confirmer leur narcissisme phallique en infligeant à l’autre, dans le combat, la castration qu’ils continuent chacun secrètement de redouter pour soi, il faut se souvenir du triple fait – triple différence – que Penthésilée est une vierge, et qui plus est une Amazone vierge ; qu’elle a pu « cristalliser » sur l’image du Pélide depuis la mort d’Otréré, sa mère, qui le lui avait en quelque sorte désigné113 ; et qu’enfin et surtout, toute libre et souveraine qu’elle se prétende (avec les siennes) par rapport à la gent masculine, il lui reste un sein à l’endroit du cœur, je veux dire : elle demeure une femme dans toute sa différence spécifique. La castration d’Achille ne peut donc avoir la même valeur pour Penthésilée que la « castration » de Penthésilée pour Achille. D’une manière plus générale, les objets partiels ne peuvent avoir pour tous deux la même valeur affective.

Il faut s’attarder un peu ici à la notion d’asservissement ou d’assujettissement : son importance provient de ce que viennent y converger quantité de pulsions d’origines différentes. Penthésilée doit faire prisonnier Achille si elle veut l’aimer. Même alors qu’elle s’imagine y être parvenue et lui annonce qu’elle va lui rendre sa liberté, lui donner tout ce qu’il pourra souhaiter, il reste qu’il sera toujours son prisonnier et non pas seulement au sens précieux d’une exigence rigoureuse de fidélité, mais à celui, littéral, d’une servitude prolongée, d’une soumission jour après jour confirmée. Tels qu’ils sont l’un et l’autre, comment une telle situation serait-elle tolérable ? L’antagonisme entre les amants ne pourrait que s’exacerber jusqu’au point de la plus violente et plus dramatique rupture. Il n’est que d’imaginer les réactions d’Achille quand Penthésilée lui annonce que désormais sa loi sera de revenir toujours vers elle et que, dorénavant, c’est elle qui pourvoira à tous ses besoins et à tous ses désirs (Scène XV)., ou bien quand elle évoque « la chaîne légère comme des fleurs et pourtant plus solide que le bronze » qu’elle pense lui river dans le cœur !

Cette condamnation à la fidélité à vie, cet enchaînement qui devra résister au temps comme au hasard, comment ne seraient-ils pas vécus comme émanant du plus « castrateur » des amours et comment Achille, quelque crainte qu’il avoue lui-même par ailleurs d’être, un jour, abandonné de celle qu’il aime, ne préférerait-il pas le sort plus expéditif de ces « noces éthiopiennes » dont les Amazones ont le secret ? Parallèlement, Achille, si galant et sincèrement épris qu’il puisse se montrer, ne manquera pas de rappeler à Penthésilée que s’il est à elle par la force de l’amour, elle est à lui par le sort des batailles et il lui soulignera qu’elle est sa prisonnière, que c’est lui le vainqueur, le maître, et que ce destin est scellé à jamais.

Irréconciliable affrontement de deux êtres qui prétendent s’asservir tout en s’aimant – un affrontement qui, pour spectaculaire et surtendu qu’il soit dans cette brûlante tragédie, n’en est pas moins à l’image de bien d’autres et moins esthétiques mésententes qui se jouent quotidiennement.

À un autre niveau, dans la mesure où chacun d’eux désire – inconsciemment, en raison d’une grande ambivalence partagée – non pas seulement l’humiliation de l’autre mais sa mort, il s’infiltre dans le sadisme et le masochisme proprement sexuels de leurs relations, une coulée d’agression pure qui n’a, prise en elle-même, plus rien d’érotique. Mais, il est vrai, le désir de tuer n’intervient pas en même temps chez l’un et chez l’autre et sans doute n’a-t-il pas non plus la même coloration ni la même densité affectives. Plus infiltré de sadisme anal chez Achille, d’oralité sadique chez Penthésilée, lors même qu’il ne s’agit encore que de suppression globale de l’objet. Enfin si Achille peut, comme je l’ai noté, se complaire ludiquement à l’évocation consciente d’un démembrement de celle qu’il dit aimer114, il reste qu’il ne désire pas lui réserver ce sort. Ce qu’il désire, sans le savoir – effet d’un retournement contre soi ou expression d’un masochisme primaire ? – c’est qu’il lui soit infligé à lui, ce traitement innommable. Oui, le masochisme d’Achille est sans bornes, plus poussé peut être encore que celui de la Reine des Amazones. « Ce qui n’a pas de nom », au contraire, occupe fort activement celle-ci : elle en est travaillée jusque dans ses entrailles. Toutefois elle prend finalement pleine conscience de ses pulsions destructrices orales et de son désir d’incorporation du corps d’Achille, mais non pas, semble-t-il, de la volonté de dislocation et de morcellement comme telle, qui coexiste avec ce désir.

Achille, jusqu’au dernier instant, méconnaîtra aussi bien l’un que l’autre ; sans doute parce que la prégnance de son masochisme est si forte qu’elle lui cache une partie de la destructivité radicale de sa partenaire. Bien que la monstruosité constitue, discrètement mais explicitement, un leitmotiv de Penthésilée c’est, en fin de compte, l’héroïne seule qui en concentre tout l’essentiel.

Ce qu’il y a peut-être de plus frappant, du point de vue qui nous occupe, dans la structure, difficile à déceler, de ce drame chtonien, c’est l’importance, la fréquence et la persistance de certains parallélismes, de certaines équivalences, entre les fantasmes, les affects et les actes des protagonistes, étroitement en relation avec des correspondances délibérément établies par les éléments descriptifs que Kleist nous donne. Penthésilée est présentée comme une femme « miraculeuse », « moitié Grâce moitié Furie ». « On l’aurait crue née des rossignols – elle aimait se jucher dans le haut des chênes, emplir de ses chants la nuit tranquille. » Mais, en même temps c’est « une tornade qui déchire les nuages », elle vole « comme si un arc l’avait décochée ». C’est une guerrière « cuirassée de peaux de serpents », une centauresse, une Gorgone effrayante, « une damnée fille de Mars ». On la voit « le panache flottant à son casque, le cheval frappant le sol du sabot et secouant ses glands d’or et de pourpre ». Achille, de son côté, est désigné comme « le Charmant, le Farouche, le Doux, le Terrible », dépeint comme un parangon de virilité et de combativité : « regardez là-bas… un casque empanaché, une nuque de taureau » – comme « un monstre » qui tue sans pitié telle Amazone prête à l’épargner mais aussi comme un oiseau éclatant voire « une jeune colombe dont une enfant entourerait le col d’un ruban ». Il est, tout ensemble, violent, inflexible et grave ; ludique, précieux, presque efféminé parfois. Cette dualité inhérente à chacun des deux personnages et concrétisée par tant de traits si étonnamment superposables, n’est certainement pas étrangère à la passion qui les rapproche et finalement les détruit. Elle rend compte également des nombreuses réactions en miroir que l’on peut noter de leur part, avec seulement un décalage temporel. Parmi les très nombreux exemples qu’on pourrait en donner, je relèverai, en premier lieu, un commun désir narcissique de séduire : « Que je sois poussière – s’écrie Penthésilée – plutôt qu’une femme qui n’a pas séduit ! » À quoi tout se passera comme si Achille (qui, lui, se vante de n’avoir jamais rebuté une belle et qui se lance avec légèreté dans une entreprise amoureuse dont il feint d’oublier qu’elle est, comme le combat, « à la vie, à la mort ») répondait inconsciemment : « Que je sois poussière pour l’avoir séduite ! » Par ailleurs même poursuite, des deux parts, explicitement comparée dans les deux cas, à une chasse sans merci : « une louve, dans la neige des forêts ne traque pas plus voracement – que Penthésilée Achille – le gibier que son œil a marqué » ; « un dogue découplé qui se rue sur les bois du cerf, le veneur a beau le rappeler, – comme Ulysse tente de rappeler Achille – une fois décidé à planter ses crocs dans le garrot de cette bête royale, il ira la traquer par monts et torrents jusque dans la nuit de forêts ». Même exigence préalable chez les deux héros d’une complète victoire de l’un sur l’autre, soudain perçu comme le seul adversaire « qui vaille la peine de l’abattre ». « Dix mille soleils fondus en un seul globe de feu ne brilleraient pas pour moi autant qu’une victoire, une seule, une victoire de moi sur lui ! » clame Penthésilée ; quant à Achille ne fait-il point passer la conquête de sa belle avant même les exigences de la Guerre de Troie. Avant de consentir à l’amour l’un doit abattre l’autre : condition contradictoire, obligation qui se méconnaît elle-même (ainsi va l’inconscient) ou plutôt, exigence qui ne se reconnaît qu’en l’autre – non sans étonnement ou indignation au reste : « Ainsi », soupire douloureusement Penthésilée alors qu’elle vient d’être blessée par le Pélide, « ce cœur tout brûlant, pour qu’il s’émeuve, il faut qu’il soit percé d’un coup de lance I » Et, de son côté, Achille, sur un ton railleur mais avec le même aveuglement : « Je l’aime… mais il paraît qu’elle ne peut faire l’amour que si elle m’a envoyé rouler par terre d’un coup de lance. Alors, je l’ai défiée… » Il oublie seulement qu’il s’était juré de ne pas revoir Troie « avant de lui avoir taillé sur le front, à coup de lames, sa couronne de fiancée et de pouvoir la traîner par les cheveux dans les rues de sa ville ». Mais, à vrai dire, chacun de ces deux intraitables a tenu l’autre à sa merci et chacun, dans des circonstances semblables, l’a épargné : elle « a tenu sa vie entre ses mains… et elle lui en a fait don dans un sourire ». Quant à lui, il est debout, Penthésilée « l’aile de la Mort l’a touchée, elle a croulé à terre… chacun pense qu’il va lui donner le coup de grâce. Mais non ! II reste là, ce Grec mystérieux, immobile, pâle comme la mort. Dieux justes ! – s’écrie-t-il – ma vie, pour racheter son regard d’agonie ! Ce Grec incompréhensible, un dieu, dans sa poitrine cloutée de bronze, lui a soudain fondu le cœur d’amour. » Mystérieuse, incompréhensible aux yeux de ses pareilles comme à ceux de ses ennemis, Penthésilée l’est tout autant. « Son âme, dit Prothoé – qui l’aime et la connaît mieux que quiconque – ne s’est jamais laissé prévoir. » Scandaleux, de par leur conduite, tous deux le sont aussi, bien qu’à des degrés divers, s’attirant tous deux le désaveu ou la condamnation de leur groupe. Achille est traité comme un fol, voire comme un déserteur, et l’on envisage de le ligoter. Ulysse n’a que mépris pour sa flamme, qu’il considère comme un simple caprice. Quant à Penthésilée elle a transgressé l’interdit du choix de l’adversaire et, fait bien plus grave, à cause de sa chimère, compromis définitivement la victoire acquise, pire encore, au lieu de se contenter de tuer Achille – ce pour quoi on la féliciterait – elle le démembre et le dépèce, apparemment sans plus rien d’humain.

Enfin, créant encore d’autres correspondances mutuelles, leur commune puissance d’illusion, leur mutuelle et profonde distraction, l’incertitude même touchant leur identité : perturbations qui se développent jusqu’aux confins d’états seconds, à type de dépersonnalisation, de dédoublement, de transe ou d’extase, états dont Penthésilée franchit à deux reprises les limites tandis qu’Achille demeurera en deçà, à l’exception de rares instants. Cette moindre labilité de son moi ne fera pas cependant que sa volonté d’illusion et sa cécité ne le conduisent au trépas. Sortie de sa transe, Penthésilée, en revanche, accomplira son geste auto-destructeur en toute lucidité.

On a ici l’expression d’une constante, souvent remarquée, du théâtre kleistien, à propos de quoi J. Cassou a pu parler de « somnambulisme tragique ». L’émergence brutale et prolongée de l’inconscient y représente la médiation nécessaire à la découverte et à l’assomption consciente de soi-même. Lorsque la Grande Prêtresse proteste auprès de Prothoé qu’ « il n’y a point de destin qui retienne Penthésilée, il n’y a que le délire de son cœur ! » elle peut répondre : « C’est lui, son destin ! » Penthésilée assume donc pleinement cette démarche qu’Achille ne fait que subir. L’aveuglement de celui-ci, de manière apparemment paradoxale, n’en est que plus accusé : à l’égard de celle qu’il aime comme à son propre égard. Il se leurre, initialement, en croyant qu’il veut la défaite et l’humiliation de l’Amazone dans le combat alors qu’il aspire en fait à une conquête amoureuse ; il se leurre plus tard, alors qu’il a vaincu la Reine sur le terrain, quand il pense qu’elle consentira à l’aimer et à le suivre, et il est encore en pleine illusion quand, à la fin, se portant au devant d’elle, qu’il n’a défiée que pour ne pas la perdre, il l’imagine se trouver dans la même disposition que lui, si bien qu’au moment où il l’aperçoit de loin, marchant à grands pas, entourée de ses chiens sanguinaires, il se dit : « Bah ! ils mangent dans la main sans doute… Allons !… Oui, – ils sont doux comme elle. » Parallèlement, il reste dans une entière méconnaissance de son propre désir inconscient, celui de mourir, étroitement mais obscurément lié à son ardeur libidinale.

Quant à Penthésilée, la volonté en même temps que la faculté d’illusion sont, chez elle, à leur comble. L’état amoureux où elle se trouve en est en partie la cause car, quelque propension au désinvestissement de la réalité qu’elle ait, de toujours manifestée, celle-ci s’est soudainement accrue à l’instant de la rencontre avec Achille. Deux circonstances cruciales du drame, où la méprise et la confusion triomphent, révèlent ce qui sous-tend une telle disposition.

Après la chute de Penthésilée sous le coup du Pélide, Prothoé, on s’en souvient, obtient de ce dernier qu’au moment où la Reine reprendra ses esprits, il consente, un temps, afin de la ménager, à jouer la comédie de sa victoire sur lui. Le manège réussit au-delà des espérances de Prothoé, qui est bientôt obligée de mettre – à grand’peine – un frein à l’exaltation et à la joie de Penthésilée. Au délire involontaire de son cœur, on voit alors se superposer le désir – préconscient ? – de maintenir la fable proposée : « Oh 1 laisse-moi, Prothoé, laisse mon cœur se laver un instant dans ce torrent de joie ! » À la scène suivante, le même processus se poursuit et Penthésilée joue avec conviction le rôle du vainqueur. On la voit projeter sur Achille son propre renoncement phallique, sa peur, son intime désir d’identification mégalomaniaque, son amour plus fort que son immense orgueil : « Tu ne me hais pas, moi qui ai su te vaincre ? » Les choses iront même jusqu’au renversement virtuel des rôles sexuels traditionnels. Cependant, cette sorte d’orgie fantasmatique, de satisfaction hallucinatoire complaisamment prolongée, est tellement efficace, Penthésilée est si bien prise au jeu que, se croyant assurée de son bonheur, on la voit bientôt, dans un mouvement, totalement déréel, de ressaisie narcissique, annoncer : « Je vais passer mes troupes en revue… n’ai-je rien de mieux à faire qu’à bavarder en ce moment ? » (!) À remarquer que cette reprise, à la fois narcissique et agressive, une fois le désir amoureux susceptible d’être comblé, se retrouve identiquement chez Achille, lorsque, fort de sa victoire sur la Reine, il ordonne aux siens de l’emmener au camp grec et lui donne impérieusement rendez-vous à Phtie, tout prêt qu’il se trouve à se lancer de nouveau, à corps perdu, dans la bataille. L’exemplification pourrait ainsi se poursuivre longtemps encore, mais en voilà plus qu’il n’en faut déjà pour étayer les conclusions auxquelles toutes ces correspondances, voire parfois ces parallélismes, entre nos deux protagonistes, induisent. Et d’abord à les considérer, au moins sous un certain angle, comme les deux faces de la bisexualité psychique de leur auteur, avec une certaine tendance à l’inversion des rôles qui vient compliquer cette projection démiurgique. D’autant que, derrière le personnage de Penthésilée se profile, à coup sûr, la personne d’Ulrique – la demi-sœur, virtuellement incestueuse, de Kleist – et qu’Achille est bien aussi, d’autre part, Kleist tel qu’en lui-même. Mais l’exégèse psychobiographique n’est aucunement mon propos. Indépendamment du lien avec la constellation psychologique propre du grand écrivain, le fait du parallélisme, que j’ai relevé avec insistance, traduit, me semble-t-il, quelque chose d’essentiel et d’une portée tout à fait générale – transcendant même l’esprit de l’époque romantique – quant à la relation passionnelle et quant à l’état amoureux, dans leur double aspect, imaginaire et concret. Il y a, à la fois, dirait-on, projection réciproque de soi et de l’idéal du moi propre, sur l’objet – d’où un échange incessant et un entrecroisement des images, à l’instar de miroirs qui verraient, pour reprendre la métaphore que j’ai utilisée dans un essai précédent – et affinité effective des vécus, due à la contagion amoureuse comme à une certaine identité du désir, dans la mesure où ce désir est désir de perdre l’identité, de telle sorte que la fusion érotique avec l’objet soit réalisable. On conçoit alors qu’il y ait comme une coïncidence des réactions et des mouvements intérieurs des amoureux et ceci aux yeux mêmes de leurs témoins étonnés.

Il existe certes, simultanément, et avec toute la richesse de sens de l’expression, un désir de reconnaître l’autre, l’objet aimé, en tant que tel. Le montre notamment la solennité, toute religieuse, de la nomination amoureuse : « PE. Le terrible Achille… dis-moi, est-ce vraiment toi qui as abattu sous les murs de Troie le plus grand des fils de Priam ? – A. Oui, c’est moi. » Et, plus loin : « PE – J’ai reçu le sceptre des Amazones, la souche de Mars sur la Terre, ce fut nous… Mon peuple te dira mon nom, Penthésilée. – A. Penthésilée. – PE. Oui, tu l’as dit. – A. Mon cygne, dans la mort, chantera : Penthésilée ! » En témoigne aussi, mais d’une autre manière, un passage de cette même scène (Sc. xv) qui lève le voile sur le choix amoureux de Penthésilée « PE. Vers le temps que ma mère mourut : « Va ma douce enfant, me dit-elle, Mars t’appelle. Tu couronneras le Pélide. Sois une mère fière et heureuse comme moi ! s Cette détermination œdipienne du choix de l’objet contribue à rendre compte du « coup de foudre » ressenti par Penthésilée à la première apparition d’Achille : elle le « reconnaît » car elle le rencontre et le retrouve, en quelque sorte, en même temps.

Mais, cet aspect delà naissance du sentiment amoureux se combine ici avec un effort d’affirmation narcissique que ne parvient pas à abolir l’élan fusionnel. On peut même se demander dans quelle mesure le souci de confirmer l’identité glorieuse dans l’invocation de l’autre n’est pas contradictoire avec le désir d’effraction des limites du Moi si caractéristique et fondamental dans l’amour sexuel : « Là où l’amour s’éveille, meurt le moi, ce sombre despote115. »

Ne peut-on penser qu’outre la dominance de l’agressivité proprement dite qui infiltre profondément le narcissisme de Penthésilée, tout comme celui d’Achille, il y a là également l’indice d’une constante tentative en vue de réunir les parties d’un soi gravement scindé.

En quelque manière, la mise en acte d’un fantasme réparateur d’androgynie, comme si, à la différence et à l’individuation sexuelles – mobile de l’attraction amoureuse – venait s’adjoindre la différence interne de la bisexualité psychique, avec tout le discord qu’elle implique. Mobile à la fois de la recherche d’une conciliation, par l’entremise de la rencontre, au-dehors, et de la tendance à la réconciliation intime et à l’abolition du clivage entre les parties de soi antagonistes, au-de-dans. On a, de toute façon, l’irrécusable sentiment d’une coexistence d’expressions pulsionnelles de sens et d’origines différents.

La dissonance et l’incomplétude intérieures apparaissent, certes, comme les sources d’une visée narcissique jamais neutralisée, dont la composante mégalomaniaque et les vicissitudes dépressives sont particulièrement bien mises en lumière dans Penthésilée. Mais elles se donnent, simultanément, comme l’origine, traumatique, d’une visée sexuelle et érotique qui s’y trouve indissociablement jointe. L’échec de la visée amoureuse est ici partiellement imputable au malentendu et au désaccord irréductibles qui existent entre les deux héros : leur propension commune à l’illusion et à la méprise entraîne, en effet, conjointement, en chacun d’eux, la douloureuse résurgence d’une nostalgie de paix totale – de réduction complète des tensions – (principe de nirvâna), et la reviviscence d’un appétit de destruction qui a partie liée avec la pulsion de mort proprement dite. Ainsi assiste-t-on au recours, plus ou moins différé, à la seule solution désormais possible : meurtre et suicide, avec certes, toute la forte ambiguïté de leur signification mais, quoi qu’il en soit, avec la massivité factuelle de leur accomplissement, qui vient clore tout ce vaste mouvement par une plongée dans l’irrémédiable.

Ainsi donc le parallélisme d’attitudes, d’affects et de réactions constaté entre Achille et Penthésilée – inscrit dans la trame de la tragédie et contribuant à lui conférer son unité structurale – toutes ces images et ces paroles, de leur part ou à leur propos, qui s’entre-répondent – apparaissent finalement comme l’expression double et équivoque d’une rencontre parfaite, d’une coïncidence « miraculeuse » et, en même temps, d’une impossibilité de rencontre. – Ainsi les parallèles ne se rejoignent-elles qu’à l’infini —. Il ne nous importe pas beaucoup ici que ce paradoxe soit en relation avec l’impossibilité d’aimer de Kleist, son impuissance ou sa stérilité possibles, sa très forte homosexualité latente, sa schizoïdie, son sado-masochisme invétéré, etc. car, ainsi que j’y ai déjà insisté, je crois que, toute déformante qu’elle puisse paraître, sa vision porte extrêmement loin dans l’univers passionnel ; aussi loin que les tragiques grecs et Shakespeare auxquels un jour Wieland, plus clairvoyant que le frileux Goethe, comparait l’auteur de Penthésilée et du Prince de Hambourg. Il me semble, en effet, pour en revenir au point que j’abordais, que l’état amoureux, dans sa phase critique en tout cas, comporte par nature cette contradiction d’être à la fois extase – poussée hors de soi, « mort du moi » – et projection du moi et de son idéal sur l’objet (sur la représentation que le sujet s’en fait), autrement dit investissement narcissique déplacé, narcissisme momentanément vécu comme par procuration. La projection est au reste suivie d’une réintrojection, tout comme l’extase d’une nouvelle stase.

Nous nous trouvons, à ce point, au cœur du délicat problème de la répartition des investissements du moi et des investissements de la libido lors de la redistribution énergétique qui accompagne l’éveil et les premiers développements de l’amour. L’antagonisme des pulsions du moi et de l’élan libidinal, bien qu’il soit modifié, subsiste, à n’en pas douter. En pourrait-on trouver meilleure défense et illustration que ces admirables plaintes de Penthésilée : « Est-ce moi quand je marchais à sa rencontre, est-ce moi encore la triomphatrice terrible, la très haute Reine des Amazones dont le bronze de sa cuirasse me renvoyait l’image ? Les dieux m’ont maudite ! Serait-il autrement possible que sa seule vue m’ébranle ainsi jusqu’au fond de l’être, moi – moi, désarmée, dominée… vaincue. Mon sein je l’ai brûlé ; où se terre la faiblesse qui m’abat ? » (Scène v.) Penthésilée doit durement gagner son amour à coups de lance ; comme toutes ses pareilles elle a le sein droit brûlé, en signe de dénégation de la prétendue faiblesse féminine, et si elle ne parvient pas à dominer celui qu’elle affronte – fascinée par sa propre image reflétée sur la cuirasse d’un guerrier anonyme – elle ne peut l’accepter comme partenaire sexuel, à plus forte raison l’élire et l’aimer. Or, la seule vue d’Achille l’a « ébranlée jusqu’au fond de l’être ». C’est une double défaite : défaite phallique, signant une défaillance, un véritable descellement du narcissisme – défaite du surmoi aussi, car il y a transgression de l’interdit du choix, qui va de pair avec un virtuel interdit de l’amour. La permission conditionnelle de jouir et d’enfanter s’accompagne en effet manifestement, chez les Amazones, d’un discrédit de l’état amoureux. Celui-ci leur paraît incompatible avec la préservation des exigences narcissiques, qu’il s’agisse de chacune en particulier ou du peuple des femmes dans son entier. Sans doute le développement des amours homosexuelles suffit-il à canaliser la libido et oriente-t-il l’agressivité – comme les pulsions du moi proprement dites – vers le dehors, c’est-à-dire vers le monde des hommes.

Mais il y a plus : l’élan libidinal lui-même se trouve contrarié du dedans : « Est-ce ma faute si j’ai à gagner son amour si durement – ô Dieux ! si durement, à coups de lance sur le champ de bataille ? » interroge Penthésilée. En deçà de la Loi des Mères et des conditions légendaires qui l’ont rendue nécessaire, si tel est son malheureux destin, n’est-ce pas finalement que cette Loi même procède sans doute de cette occulte opposition, inhérente à la pulsion sexuelle, opposition qui fait d’ailleurs en outre, ici, le lit d’Éros : « Quand je tire l’épée contre lui, que croyez-vous que je veux ? L’abattre dans la poussière ? Dieux éternels ! Je n’ai qu’un désir, vous le savez bien, c’est de l’attirer sur mon cœur. » Notons au passage que les manifestations d’agressivité et de narcissisme de la part d’Achille suscitent chez Penthésilée la plus violente colère et le plus amer dépit, alors même qu’elles ne sont que l’exacte réplique de ses propres démonstrations… Mais c’est que son agressivité et sa revendication phallique sont fallacieusement éprouvées et présentées par elle comme les simples entours du désir et de l’amour. Ce n’est qu’au terme de l’action, alors que les destinées seront presque accomplies, que Penthésilée pourra, grâce à l’épreuve propédeutique de la transe et du délire, prendre conscience de cette « fallace », de ce « mensonge hystérique » : « Eh bien ! c’était une erreur : désirer, déchirer, cela rime. Qui aime d’amour songe à l’un et fait l’autre… Diane, c’est vrai, je me suis bien méprise ! » (Dernière scène.)

Entre la volonté d’illusion et la prise de conscience de la méconnaissance, tous les intermédiaires s’observent, comme si le travestissement fantasmatique était tantôt au service de la libido et d’Éros, pour tromper les exigences narcissiques, tantôt au service de la destructivité et de la pulsion de mort, pour égarer les pulsions sexuelles et le désir amoureux. Lors des défaillances de l’imagination on assistera soit à des réactions dépressives, voire franchement mélancoliques – qui apparaîtront davantage en rapport avec la brûlure d’une blessure narcissique ravivée qu’avec l’affleurement d’une culpabilité maintenue dans l’inconscient – soit à des réactions projectives et persécutoires, beaucoup plus fréquentes, prédominantes, et qui constituent souvent des tentatives de rejet d’une représentation de la conjoncture et d’une image de l’autre tout à coup ressenties comme insupportables, comme absolument incompatibles avec les exigences narcissiques : Penthésilée : « Je veux savoir qui a été ma rivale sacrilège… Qui m’a tué mon mort ? Voilà ce que je demande… Mais oui, bien sûr, elles vont dire que c’est moi… – La Gde Prêtresse : Et qui d’autre que toi, malheureuse ? »

En dehors même de ces moments précaires, il règne dans Penthésilée – ailleurs aussi parfois… – une constante et terrible ambiguïté dans la recherche et la poursuite de l’objet du désir. « Désirer, déchirer, cela rime ». Pour nos deux héros il s’agit d’une véritable chasse, d’une chasse à courre réciproque qui, par-delà sa valeur consciente et déclarée de médiation indispensable à l’obtention du bonheur érotique, prétend refuser mais, en fait, aspire à son issue fatale. Il s’agit alors, dans cette cruelle poursuite alternée, des effets de ce que l’on pourrait appeler l’attraction centrifuge de la libido, par quoi le chasseur est ici chassé de soi dans le moment même qu’il chasse l’autre. Troublante vicissitude qui, on l’a vu, va jusqu’à estomper ou abolir le sens de l’identité de chacun dans une hémorragie narcissique commune. Parallèlement s’opère une désinsertion irréversible par rapport aux groupes respectifs et à leurs normes. Tout se passe un peu comme s’il existait une collusion entre l’« anti-narcissisme » (F. Pasche), je veux dire ici la force égodiastolique et dépersonnalisante de l’amour, d’une part, et la force dissociative et déstructurante de la destructivité, de l’autre. Ainsi, tour à tour, Éros peut-il apparaître comme au service de la Vie contre un narcissisme de mort, et contre les pulsions d’auto-conservation – contre un narcissisme de vie – au service de l’agressivité et de la mort. Dans une telle conjoncture comment le moi ne serait-il pas écrasé ? Bien plus, comment cet écrasement ne serait-il obscurément appelé de ses vœux ? S’il se produit – de façon si belle et spectaculaire dans la tragédie de Kleist – une décompensation irrémédiable du fragile équilibre qui règne dans la balance pulsionnelle, c’est sans doute que la démesure y est si fort accentuée. L’insatiabilité amoureuse, en particulier, s’y trouve portée à un tel degré d’exacerbation (chez Penthésilée surtout, mais Achille a moins à lui envier à cet égard qu’une première vue pourrait le faire penser) qu’elle vient jeter sa flamme dévorante au nœud de toutes les rêveries comme de toutes les entreprises, déplaçant de manière irréversible le centre de gravité de leurs deux microcosmes pulsionnels : « La Dignitaire : C’est le combat sans merci-contre le Pélide qui se prépare… Il suffit de la voir… aussi piaffante que la bête qui se cabre sous elle, les yeux brûlants sous ses paupières baissées, la poitrine tendue comme une Victoire, respirer l’air de la bataille comme si c était pour la première fois. – La Gde Prêtresse : Mais que lui faut-il encore ? Nos captifs grouillent par milliers dans toutes nos forêts. Que peut-elle vouloir de plus ? »

Elle veut Achille, bien sûr, mais Achille vaincu. Et cependant c’est Achille vainqueur, rayonnant comme la gloire, qu’elle croit sentir au-dessus de sa tête et vers quoi elle lève la main « pour le saisir par ses cheveux de flamme », c’est Achille-Soleil qu’elle aime. Mais elle ne peut s’accepter soi-même, et s’aimer, que victorieuse, et d’une victoire sur le seul Achille. C’est de toute son âme descellée et disposée au plus grand abandon, néanmoins, que lui vient son grand amour. Insurmontables contradictions ! Il faudrait, pour les résoudre, être capable d’un travail de géant : « de rouler l’Ida sur l’Ossa », d’atteindre le soleil. Or Achille est « comme un soleil au milieu des pâles étoiles » et comme lui, inaccessible : « Oh ! si j’avais des ailes grandes ouvertes et bruissantes, si je pouvais fendre les airs ! », soupire Penthésilée, qui n’a de cesse d’avoir attiré celui qu’elle aime du haut de son ciel mythique, comme fait l’oiseleur de l’oiseau éclatant. « Mais il est trop haut, trop haut pour l’éternité au fond de son ciel inexorable… à jamais trop loin pour le soulèvement de sa poitrine. »

Toutes ces citations sont nécessaires pour rendre sensible le frémissement exceptionnel de l’avidité chez Penthésilée – avidité dont les origines sadiques orales s’inféreraient de la trajectoire entière de la tragédie, n’était même sa fin sacrificielle, mais dont également les liens avec une envie, définie à la manière kleinienne, sont ici génialement pressentis : « Le malheur m’a faite amère, il m’a révoltée contre les hommes et contre les dieux. Comme il était étrange, sur chaque visage qui blessait mon regard, de sentir une seule faible trace de joie me poignarder le cœur ! Jusqu’à l’enfant qui jouait dans le giron de sa mère qui me paraissait conspirer à mon mal… » On comprend mieux, dès lors, que Penthésilée ne puisse laisser libre cours à son amour que dans des circonstances où elle est entièrement requise par le fantasme. Ainsi, d’abord, lorsque bercée de l’illusion de sa victoire grâce à la complicité d’Achille et de Prothoé, elle peut, en toute aise, idéaliser son objet et ne plus lui vouer qu’une très pure et émouvante tendresse ; ainsi encore lorsque ayant, dans une crise de délire, massacré le responsable de sa chute assez impudent pour la défier, elle peut, de nouveau en possession d’elle-même, découvrir la logique et la cohérence profondes de son acte, logique d’un fantasme réalisé : « C’est cette bouche trop ardente qui a parlé à ma place, vois-tu ; je n’en ai pas été maîtresse… Il y a tant de femmes pour se pendre au cou de leur ami et pour lui dire : je t’aime si fort, oh ! si fort que je te mangerais. Et à peine ont-elles dit le mot, les folles, qu’elles y songent et se sentent déjà dégoûtées. Moi je n’ai pas fait ainsi, bien-aimé. Quand je me suis pendue à ton cou c’était pour tenir ma promesse – oui, mot pour mot. Et tu vois, je n’étais pas aussi folle qu’il a semblé. »

En fin de compte ce n’était pas Achille vivant, mais Achille vaincu, châtré, morcelé même, qu’elle voulait. Ce n’était donc pas lui qu’elle pouvait aimer. Elle n’aurait pu davantage l’aimer si elle lui avait été soumise : pour se soumettre tout en l’aimant, c’est-à-dire pour briser la Loi de son peuple, pour surmonter sa revendication phallique, aussi bien qu’une rancune ancestrale ; pour récuser le principe mutuel d’une poursuite amoureuse et guerrière (maîtriser avant et afin d’aimer) – il fallait, au préalable, qu’Achille fût tué de ses propres mains, bien plus, dévoré de ses propres dents, car alors, l’ayant incorporé, on la voit en mesure de donner l’ordre de disperser au vent la cendre de Tanaïs, la fondatrice des Amazones, et de décider – après avoir mûri, dans la détresse et le remords, mais aussi dans l’espérance, la pensée qui va l’anéantir – d’aller enfin avec celui qui est là, Achille méconnaissable et sanglant. La mort, ultime et initiale raison d’être de l’amour, comme elle était, en deçà des alibis rituels, la raison d’être du combat. Le dénouement de Penthésilée est une réponse à la question que pose l’absurdité manifeste de la Guerre, comme il est une réponse aux insurmontables incompatibilités et contradictions de l’amour.

Peut-être cet amour au mépris de la mort nous montre-t-il, toutes normes courantes mises de côté, quelque chose qui est, comme l’a bien vu G. Bataille, essentiel au génie d’Éros. À son génie à l’état sauvage du moins. Et peut-être est-ce grâce au refus d’une domestication quelconque que Kleist a pu, l’un des premiers, le discerner. L’amour n’est tout lui-même qu’à l’état sauvage (ce qui ne veut nullement dire dans l’état, au reste mythique, de nature) où il a partie liée non seulement avec la nostalgie primaire du giron maternel et du moi idéal, non seulement avec le masochisme érogène et le sadisme proprement sexuel, non pas même seulement avec la pulsion de mort en tant qu’elle obéit au principe de nirvâna, mais bien avec la Destructivité, avec la pulsion agressive dans sa spécificité, c’est-à-dire telle qu’on ne peut la caractériser isolément que dans la théorie, tout intriquée que, dans l’expérience, elle se trouve avec les autres pulsions.

Il faut ajouter qu’indépendamment même de ces liaisons, l’état de passion amoureuse paraît tributaire, au plan psychique, d’une dualité dynamique, tout comme c’est le cas de la sexualité individuelle au plan biologique. De même que celle-ci a une double finalité, individuelle et spécifique, subjective et transsubjective, de même l’amour, outre le but d’assouvissement du désir dans la possession de l’objet, suppose-t-il aussi, par essence, « un dessaisissement de la personnalité propre » (Freud), dessaisissement qui peut être considéré comme un écho, une transposition psychique de la finalité germinative de la sexualité physiologique. Une poussée transindividuelle porte et traverse l’amoureux avec l’irrésistibilité des grandes forces naturelles, poussée décloisonnante et désingularisante, nécessairement vécue comme une jouissance mêlée d’angoisse. Le surinvestissement de l’autre ne peut que faire violence à l’intégrité du moi. L’opposition des pulsions narcissiques et des pulsions sexuelles fluctue (momentanément, car une telle modification ne peut qu’être éphémère, faute de quoi l’équilibre psychique se décompose mortellement – on en a une belle démonstration avec Penthésilée), dans le sens d’une prévalence inaccoutumée des secondes sur les premières.

À un tel mouvement l’intrication pulsionnelle apporte également son concours et ceci se traduit dans notre tragédie par l’ambiguïté du défi, la valeur mixte, érotique (peut-être serait-il plus juste de dire érotico-narcissique) et agressive, de la provocation, chez Achille comme chez Penthésilée. Chez ces personnages, présentés au début de l’action comme hautement narcissiques, d’un narcissisme qui, en ce qui concerne la Reine des Amazones, confine à la mégalomanie, la stase de la libido ne peut être ébranlée que sous l’impact d’une vection inconditionnelle, d’un pur mouvement sans but autre que soi, en affinité avec l’apparente absurdité d’une force d’agression qui se déchaîne sous des prétextes tous fallacieux.

Mars et Arès sont en position singulièrement ambiguë dans Penthésilée par rapport à Narcisse et à Éros. Mars, incarné dans chacun des protagonistes, poursuit bien d’abord un but de prééminence phallique et de réssurance constante du moi ; mais il vise simultanément, bien qu’indirectement, un but érotique, dans la mesure où l’idée de l’abandon amoureux – de l’abanbon quel qu’il soit d’ailleurs – est subordonnée à la condition préalable d’un affrontement victorieux. Or, ce qui est frappant chez nos deux héros, c’est que, dans un premier temps, ils s’épargnent successivement l’un l’autre. Il leur suffit de savoir l’autre à leur merci ou plutôt, dès qu’ils ont fait la preuve de leur supériorité, l’exigence narcissique laisse le champ libre à l’élan amoureux, enfin maître du terrain116. Mais, comme on a pu aussi le voir, Achille et Penthésilée butent, si je puis dire, sur le problème de l’impossibilité de la réciprocité : ils ne peuvent obtenir en même temps tous deux la preuve qu’ils recherchent. De là vient la nécessité où ils se trouvent, l’un comme l’autre, d’admettre l’intervention du simulacre et de l’illusion ; avec pour double et terrible conséquence la confusion entre le désir de dominer et le désir d’aimer, l’assimilation du désir d’aimer au désir de tuer et de morceler.

Le paradoxe est irréductible. Il faudrait que l’un et l’autre de ces indomptables soient différents – voire l’opposé… – de ce qu’ils sont et de ce qu’ils se veulent ou se rêvent. Différents à leurs propres yeux, mais aussi aux yeux de l’autre : différent chacun de ce que l’autre le veut et l’imagine, consciemment et inconsciemment. Alors, mais seulement alors, deviendrait réalisable une véritable congruence, une rencontre amoureuse qui ne soit pas un leurre. Mais dans ces conditions, le désir amoureux ne disparaîtrait-il pas, axé qu’il se trouve sur l’idéal phallique du moi projeté ? Achille-taureau est l’objet du désir insatiable de Penthésilée, mais elle est cependant conduite, par son amour même, à se l’imaginer, une fois capturé, à l’image d’une colombe qu’elle pourrait chérir. Penthésilée, Centauresse et Gorgone, est l’objet du désir d’Achille, mais il lui faut aussi se la représenter chue dans la poussière, un pied sur sa nuque, pour consentir à en faire sa reine. S’il paraît accepter, finalement, l’idée de la suivre à Thémiscyre, c’est qu’il s’agit pour lui non d’une sujétion mais en quelque sorte d’une servitude volontaire – et temporaire. Il se fait, en fantasme, son esclave passionné, mais seulement une fois qu’il l’a définitivement emporté sur elle.

En somme ce n’est qu’à partir du moment où l’un comme l’autre renoncent – explicitement ou non – à cette préséance narcissique et martiale, où chacun fait le sacrifice et l’offrande de son propre idéal – en tant même qu’idéal projeté sur l’objet aimé – et, simultanément, s’abandonne – Achille « en aveugle », Penthésilée plus lucidement au bout du compte – au destin – pulsionnel – qui l’entraîne, abdiquant le souci d’auto-conservation, ce n’est qu’à partir de là qu’Éros triomphe. Encore est-ce d’un triomphe fugace, car il tourne inévitablement au profit de la mort. Il reste que c’est ce moment de l’abandon qui est le pivot de l’action tragique… comme il est le pivot de la passion amoureuse. « Un cœur qui s’abandonne est un grand mystère », murmure Prothoé, qui en sait long – elle est ici la seule – sur l’abandon, elle qui, dès longtemps a, pour son propre compte, consenti sans réserve, de par son inconditionnel et infrangible amour pour son imprévisible souveraine.

La vérité de l’amour n’est donc pas faite pour le jour ; c’est une vérité nocturne ; sa dimension est celle du secret, son sens celui d’une énigme : « Que de choses il bouge dans le cœur des femmes, qui ne sont point faites pour la lumière du jour ! » Nuit et secret, énigme et aussi noirceur, car unissant les contraires, accordant les inconciliables : « Ils sont aux prises, l’un vers l’autre, l’un contre l’autre, dans une écume de torrent, dans un entrechoquement d’étoiles. »

Ce qui n’est point fait pour la lumière du jour, c’est qu’Achille préfère quitter et trahir les siens pour suivre Penthésilée, c’est qu’il renonce virtuellement à sa fierté virile pour s’en faire accepter, c’est qu’à l’encontre de toute prudence, et contre toute clairvoyance, il aille à la rencontre de l’Amazone en furie, parce que, sans le savoir et tout en le sachant, il choisit qu’elle le transperce puis le lacère, plutôt que de la quitter et de la perdre, plutôt que de ne pas, jusqu’au bout, tout tenter pour la rejoindre.

Ce qui n’est pas fait pour la lumière du jour, c’est que Penthésilée compromette sans recours les conquêtes et la gloire de son armée pour le caprice d’un combat singulier que sa Loi lui interdit, c’est qu’elle n’hésite pas à repousser puis à blesser cruellement l’amie la plus chère à son cœur dès que celle-ci fait mine de la dissuader de son dessein insensé ; plus encore, c’est qu’après avoir transgressé l’interdit du choix (équivalent de la prohibition de l’inceste) elle perde toutes les inhibitions protectrices d’une femme amoureuse et, sans commune mesure avec un désir de vengeance ou de restitution de l’objet perdu, obéisse dans un état second à une compulsion meurtrière pour perpétrer un crime dont elle assumera l’atrocité une fois la transe dissipée.

C’est cette option en faveur de la démesure qui apparente cette grande œuvre – par ailleurs d’une extraordinaire et terrible lucidité – non seulement à Shakespeare – à qui elle fait davantage penser qu’aux tragiques grecs – mais, par-delà ces références théâtrales, à des rituels archaïques dont elle hérite comme une résonance sacrée, un savoir immémorial.


107 Lettre de Kleist à Henriette Hendel Schutz datée de l’automne 1807.

108 A. Béguin, L’Âme romantique et le Rêve : XX, livre IV, ' chap. 16, § 2 (José Corti).

109 M. Robert, Kleist, L’Arche, 1955.

110 F. Wittels, « H. von Kleist, prussian junker and créative genius », American Imago, 1954, vol. XI, n0 1.

111 Je me référerai à la belle traduction de J. Gracq (J. Corti, 1954).

112 Cf. scène III : « Oh ! l’insolent, le fou ! il amorce un virage ?… il s’amuse, etc. ».

113 Ainsi se trouve-t-elle en accord avec la Loi en prétendant vaincre Achille car, bien que le choix privé préalable de l’adversaire-partenaire ne représente, chez les Amazones, qu’une simple tolérance, Penthésilée ne devient subversive qu’à partir du moment où, sous l’effet du « poison » de l’amour, elle épargne le Pélide.

114 Cf scène XIII : « Je m’en vais lui faire, je dois te le dire (il s’adresse a Prothoé), comme j’ai fait à cet obstiné fils de Priam – Monstre ! – Cela lui ferait peur ? – Ce qui n’a pas de nom, tu oserais ? »

115 Muhammad ibn M. (Jalal el Din), cité par Freud (S. E., XII, 65.)

116 En fait, il ne s’agit certainement pas d’une simple démonstration narcissique. Entrent aussi en jeu dans le cas présent une inhibition des pulsions destructrices – et peut-être même des pulsions du moi – quant à leur but.