Appendice. Éclaircissement sur la théorie freudienne des instances de la psyché au cours de l'évolution de la sexualité, en relation à l'Œdipe. Névrose et psychose

Un enfant qui accède au langage parle de lui à la 3e personne ; il est la 3e personne du trio père, mère, enfant. Quand l'enfant dit « moi », il signifie toujours « moi (ma maman) », ou « moi (mon papa) ».

La notion de son existence est pour chacun à la fois reliée à soi-même, situé dans son corps, et relationnée à un autre, lequel a relation avec d'autres.

En psychanalyse freudienne, on parle de Moi — de Moi idéal — de Sur-Moi et d'Idéal du Moi, comme d'instances de la psyché, instances dynamiques, émanant de la libido, c'est-à-dire du Ça : libido que focalise le désir. Entre ces instances s'établit une économie énergétique inconsciente.

Je vais tenter d'éclairer le sens pratique à donner à ces instances : sens qui prend sa valeur de la compréhension de leur rôle dynamique au cours du développement de l'enfant, et qui nous permet de suivre l'élaboration de la structure symbolique de l'être humain, comme aussi de comprendre sa déstructuration pathologique.

Le moi

Le sujet du désir advient peu à peu à la notion de son existence autonome et consciente. Il n'y advient consciemment qu'avec le pronom personnel « je », qui apparaît tardivement dans le langage, bien après le « tu » et le « il » ou « elle », et qui signifie toujours le sujet sourcé dans le Ça à travers le prisme du Moi, comme au corps qui le représente.

Un « je inconscient », cependant, semble préexister au langage, et doit être considéré comme l'instance organisatrice du fœtus en colloque avec le je inconscient de ses parents. Présent dans le sommeil sans rêve, ce « je inconscient » est le sujet du désir de vivre, de croître, de s'accomplir à travers ses actes par la créativité et de mourir après épuisement des pulsions de vie, protectrices et défensives du Moi lui-même, du Moi corps spécimen de l'espèce humaine et mortel. Ce Moi qui, d'autre part, manifeste le je devenu coexistentiel au prénom, en même temps que toujours soumis aux pulsions émanant du Ça.

Quant au patronyme accolé au prénom, il est co-existentiel à la génitude du sujet et indissociable de la structure du Moi œdipien. Il introduit, par ses phonèmes, le sujet à la loi qui interdit à son égard le désir incestueux de ses géniteurs, ancêtres, collatéraux et descendants. Ce nom associant le sujet, par son corps, à une lignée, légitime aussi à son égard en tant que fils ou fille la responsabilité tutélaire de ses géniteurs dans sa jeunesse et la sienne à leur égard dans leur vieillesse. Le sujet, à sa naissance, devient de droit un prolongement narcissique de leurs Moi(s) conjoints ou non par la loi, elle-même signifiée par ce patronyme. Celui-ci articule donc de façon langagière et inconsciente (avant que d'être consciente) l'existence du sujet à l'Œdipe de ses parents, auxquels leur progéniture les confronte ; par le patronyme qu'ils lui confèrent, ils lui profèrent la loi d'amour chaste inscrite dans le langage, avant même que son désir s'y affronte.

Alors que le prénom est symbolique du sujet par-delà sa mort, le nom, lui, est symbolique de la castration du désir de géniteurs engendrés les uns par rapport aux autres. L'interdit du désir incestueux signifie la filiation, qui, d'un sujet indissocié de son corps, fait l'objet représentatif d'une lignée que tout être humain est aussi pour lui et pour autrui.

Le moi idéal

Le Moi idéal est une autre instance inconsciente de la psyché. Il est toujours représenté par un être vivant, objet auquel le sujet brigue la semblance : comme si cet être vivant présentait la réalisation d'une étape anticipée du sujet à laquelle, dans son désir, il espère advenir. Le Moi idéal est toujours cherché dans la réalité appréhendable. Le Moi idéal est séducteur pour le sujet, et soutien de l'organisation des pulsions. L'être humain qui le représente a valeur phallique symbolique, c'est-à-dire valeur absolue pour la libido du sujet. Le corps de qui présentifie le Moi idéal est, pour le sujet avant la découverte de la différence sexuelle, par définition, un semblable, et du même sexe que lui. C'est pourquoi, dans la petite enfance, le Moi idéal peut être pour l'enfant des deux sexes la mère autant que le père, ou tout autre représentant humain qui paraît à l'enfant valeureux, du fait de la valeur que l'entourage lui donne, et que l'enfant, par contamination, lui octroie. Le Moi idéal représente pour le sujet un état de perfection, d'aisance, de puissance, dans un corps semblable au sien en sa connaturalité, mais plus valeureux qu'il ne l'est actuellement.

Le Moi idéal est en somme une image, une image narcissisante du sujet qui, dans un corps à l'origine totalement impuissant, totalement dépendant, se développe selon un « pattern » conforme à son espèce, pattern dont tout nous démontre qu'il en a l'intuition. Une image de lui-même développée, achevée, l'appelle, au plan biologique comme au plan émotionnel ; il se la représente sous la forme des adultes tutélaires d'abord, puis de quiconque lui est par ses parents et l'entourage social rendu valeureux. Le Moi idéal est donc exemplaire. Il confronte l'imaginaire de l'enfant avec une réalité. La dépendance imaginaire de l'enfant à cette réalité le narcissise, stimule les pulsions de l'enfant à se couler dans les réalisations qu'il voit faire à son Moi idéal. Ce que « Moi », le sujet localisé dans son corps et qui se nomme ainsi, désire, c'est « être comme », « avoir comme », « faire comme », « devenir comme » ce modèle vivant. Il y a là un « prémoi » qui est en fait une organisation-en-cours du « Ça » à travers l'image du corps que le désir organise. Les images du corps de ce « prémoi » évoluent au cours du développement du nourrisson jusqu'à l'âge de la marche. Nous ne développerons pas ici la structure des images du corps. Disons seulement qu'elles ne sont pas scopiques, que le visage et le cou n'en font pas partie et seront encore longs à en faire partie après l'apercevance de soi dans le miroir. Disons seulement que les images du corps de ce « prémoi » sont constamment triples ; de base, de fonctionnement et érogène. Cette dernière est focalisée par le désir pour le Moi idéal précisément, médiatisée par les ruptures et retrouvailles de satisfactions érotiques au décours de l'évolution neurologique. Le désir, qu'on peut ainsi qualifier successivement d'oral, ano-urétral dans les deux sexes, puis pénien-urétral pour le garçon et oro-vaginal pour la fille, est une métaphore, dans la communication subtile avec le Moi idéal, de communications substantielles sourcées dans les besoins. À chaque stade s'organise une image du corps narcissique, de laquelle émane une éthique inconsciente, mutante de stade en stade, dans le cas, habituel, où la personne support du Moi idéal de ce « prémoi » archaïque ne satisfait pas son propre désir de la seule relation à l'enfant. Dans le cas contraire, l'éthique de l'enfant est bloquée narcissiquement à un stade archaïque. Dans le cas d'un développement non bloqué, l'évolution neuro-physiologique et psychique de l'enfant est soutenue par le dépassement des castrations de chaque stade :

— césure du cordon ombilical (et établissement de la respiration-olfaction, audition, nutrition),

— sevrage du sein,

— sevrage du biberon et de la seule nourriture liquide,

— dégagement de la dépendance physique fonctionnelle,

— marche autonome,

— continence,

— autonomie totale.

Le dépassement de chaque castration est acquis comme une mutation de l'éthique narcissique, mutation qui structure les tabous du vampirisme (stade fœtal), du cannibalisme (stade oral), du collage à la mère (stade anal, urétral, vaginal archaïque). L'acquisition métaphorique qui naît de ces tabous est la santé végétative respiratoire, végétative et phonématique, puis l'oralisation des issues perceptives, puis les mains préhensives, suivie de l'analisation émissive et rejetante de ces mêmes régions : recevoir, garder et émettre des phonèmes, prendre, garder et jeter avec les mains, le tout s'organisant en langage avec la mère, puis l'articulation de tous ces apprentissages en langage parlé et gestuel qui précèdent l'autonomisation progressive qui éclot avec la révolution qu'est la marche et la déambulation autonome inaugurant l'âge du touche à tout et de l'adresse intelligente ludique.

Chez le bébé et le petit enfant, la mère est toujours ressentie comme l'être à imiter ; mais l'enfant ne sait pas encore dire « moi » ; nous disons qu'il s'agit jusqu'à 2 ans et demi-3 ans d'un « prémoi ». L'objet préférentiel de la mère, l'autre de la mère, est valorisé comme un représentant-repère du désir de la mère, il est investi lui aussi de valeur, par contamination des émois du désir maternel, il est un représentant du phallus symbolique. Tous les êtres humains plus développés que l'enfant peuvent être momentanément des supports accessoires de ce Moi idéal ; mais ils sont subordonnés à l'appréciation de la mère, qui est pour l'enfant l'objet prévalent coexistentiel. Tout objet, pour elle préférentiel, prend pour lui valeur phallique prégnante, c'est-à-dire valeur de puissance indiscutée et indiscutable. La fratrie joue son rôle. Le père, étroitement associé pour l'enfant à sa mère, par qui il le sent distingué des autres membres de l'entourage par son désir préférentiel, hérite plus que tout autre du rôle du Moi idéal conjointement à la mère70.

La castration primaire

Vers 2 ans et demi, 3 ans, bref à l'époque de la découverte de la différence sexuelle, les pulsions ont à faire face à la problématique de l'imaginaire et de la réalité. Cela est l'effet de la mutilation pénienne imaginée comme « menaçante », que représente pour le garçon l'existence des « filles » attractives, mais par leur sexe, perçues comme étranges mutilées ; et de la mutilation imaginée comme « reçue », que représente pour les filles la découverte du sexe masculin, avec la signifiance formelle du désir qui, en ce lieu, est sans parole : le pénis, horreur séduisante (s'il est vu comme « pipi ») ou merveille (s'il est vu comme le pouvoir d'exprimer leur désir génital), que possèdent ces étranges et fascinants « garçons ». La réponse venue d'un représentant du Moi idéal à la question concernant la vérité sur l'absence ou la présence de pénis signifiant le sexe71 au féminin et au masculin, apporte révélation de « destinée », inséparable de la complémentarité des hommes et des femmes dans la fécondité ; c'est-à-dire révélation d'une dynamique du désir pour le sujet, fille ou garçon, colloqué à son irréductible réalité. L'enfant de 3 ans advient par-delà cette révélation à l'autonomie : par le dire du Moi idéal concernant un destin d'adulte à conquérir. Ce dire établit une relation conditionnelle entre la réalité et l'imaginaire, il délimite le possible et l'impossible, pour la première fois, fixe le toujours et le jamais à ce qui est la réalité du temps, par ce corps sien dans l'espace, dont la constitution naturelle devient pour le sujet le représentant de son Moi. Un Moi dont le sujet associe la syllabe au Je grammatical, dans les actes et les pensées que son langage assume.

La castration primaire dépassée provoque chez l'enfant ceci : le Moi idéal prévalent devient un être humain dans un corps certes plus développé que celui de l'enfant mais soumis aux lois de la réalité comme lui et effectivement du même sexe que lui. C'est la recherche d'identification du Moi au Moi idéal qui conduit l'enfant aux conquêtes culturelles sourcées dans la libido orale et anale, déjà engagée dans l'apprentissage par l'adresse de tout son être dans le but de s'identifier totalement au géniteur adulte ou, en son absence, à un substitut choisi du même sexe que lui. Il le prend comme modèle, et s'exerce à l'imiter en tout et jusqu'à briguer son rôle spécifique vis-à-vis du géniteur complémentaire dans les comportements qui le traduisent à ses yeux. À cet exemple, l'enfant s'initie dans son groupe ethnique au langage-valeur de la libido au masculin ou au féminin. Il est ainsi amené à exprimer son désir de concevoir un jour un enfant avec son géniteur de sexe complémentaire. Ce désir d'identification à l'adulte valeureux du triangle initial père-mère-lui, conduit donc tout enfant au fantasme de conception incestueuse, promise à son désir allant-devenant génital adulte.

L'autoérotisme normal existe chez l'enfant et il se centre sur la région génitale dès l'âge de la castration primaire et jusqu'à la résolution œdipienne. S'il n'est pas blâmé, hormis les moments où il s'y livre en public et parce qu'il s'ennuie, la masturbation normale de l'enfant survient aux heures d'endormissement et de réveil.

Il y a parfois une période transitoire d'exhibitionnisme chez les enfants encore non renseignés et qui, par cette mimique, posent muettement la question de confiance concernant le sens du plaisir qu'ils ont découvert. N'oublions pas qu'à trois ans l'enfant se demande à propos de tout « qu'est-ce que c'est », « à quoi ça sert », « comment ça s'appelle ».

En effet, l'érectilité de son pénis, pour le garçon, accompagné de plaisir, mais incompatible avec la miction, après 21 ou 25 mois dans les cas habituels, lui pose question. De même la sensibilité particulière de ses bourses dont il imagine, livré à lui-même, que ses boules, les testicules, peuvent être des réservoirs excrémentiels. L'irritation du gland, particulièrement sensible, peut aussi l'inquiéter, surtout si le prépuce est étroit. Toutes ces informations lui sont nécessaires. Il a besoin de savoir que tout en lui est bien en ordre pour devenir, en grandissant, un homme comme son père.

Les dires dépréciatifs concernant son sexe, maintenant qu'il en a découvert la spécificité formelle par rapport à celui des filles, les adjectifs « sale, pas beau », concernant le sexe et qui semblent le confiner, par le vocabulaire employé, dans le mépris des fonctions de besoins excrémentiels, sont des dires traumatisants, plus encore pour les garçons dont le sexe est plus en vue que chez les filles. Le sexe est, de ce fait, plus vulnérable tant au propre qu'au figuré, du fait que les érections inévitables sont fréquentes et imprévisibles, et qu'elles centrent le narcissisme du garçon. La petite fille aussi doit être éclairée par des paroles véridiques sur les régions sensibles et érectiles de son anatomie génitale ; bien qu'elles soient pour elle moins visibles, elle en a une connaissance tactile et une connaissance subjective érogène. Elle doit recevoir l'information des noms vrais de vulve, de lèvres ; et celui de clitoris pour ce qu'elle nomme le bouton, comme elle le fait de ses mamelons également érectiles auxquels elle l'associe naturellement. Elle doit aussi savoir le mot vagin qui qualifie son sexe féminin creux, qu'à défaut du mot vrai elle nomme trou, et qu'elle ressent comme orbiculairement érectile à l'occasion de certains émois que lui procurent les garçons. Si les mots vrais du vocabulaire doivent être dits à l'enfant concernant son anatomie génitale, c'est que ces mots prononcés par sa mère, initiatrice au langage et qui a fourni les mots concernant le corps jusqu'alors, des mots d'adulte, donnent à la fois sens et valeur humanisées à la région fondative de sa féminité, aux sensations subjectives précises mais au fonctionnement encore inconnaissable. Les enfants intelligents, dès l'âge de trois ans, sont curieux de leur sexe, si particulièrement émouvant et si proche encore pour eux de la déréliction des fonctionnements excrémentiels dans leur valeur éthique actuelle. Les enfants confiants posent toujours des questions concernant cette région mystérieuse à laquelle ils sentent intuitivement qu'est dévolu dans l'avenir un rôle très important, mais qui l'est plus encore depuis la découverte claire de la différence sexuelle (qu'ils ont d'abord appréhendée comme une découverte de fonctionnement urinaire différent pour les garçons debout et pour les filles assises ou accroupies). Pourquoi ? à quoi ça sert ? Ils demandent à savoir le destin futur de ce corps, de ce sexe, et si les garçons sont semblables à leur père quand il était enfant, et si tous les garçons deviendront en grandissant des hommes ? c'est beau ? C'est bien, donc, un sexe ? Et les filles, seront-elles des femmes en grandissant, auront-elles une poitrine comme elles en voient à leur mère et aux femmes ?

Toutes ces paroles d'information, qui répondent aux questions de l'enfant, habilitent leur intérêt pour la région génitale qui, jusque-là était pour eux considérée comme une région anatomique dédiée au soulagement expulsif des besoins.

Voilà de quoi leur nom, leur apparence vestimentaire (quand c'est le cas), est le signalement : ce n'est pas que Papa et Maman voulaient ou non un petit garçon ou une petite fille, c'est qu'eux-mêmes, par leur constitution, l'ont signifié en naissant, et c'est une vérité que leur corps exprime, quoique puissent en dire des adultes aveugles qui peuvent être induits en erreur par leur visage ou leur habillement.

À partir de ces informations verbales concernant leur anatomie, s'éclaire le sens de leur plaisir là localisé ; le petit garçon et la petite fille devenus conscients de leur destin futur peuvent verbaliser, dessiner, jouer leurs fantasmes, qui illustrent leur désir en l'envi d'adultes de leur sexe, auréolés d'un pouvoir de séduction qui soutient à la fois l'identité et les identifications promotionnantes.

C'est bien l'angoisse primaire de castration surmontée qui, en initiant le sujet à la réalité de son corps masculin ou féminin, l'introduit à la problématique de son sexe, et en même temps au désir d'atteindre à sa pleine stature adulte avec l'espoir de déloger le géniteur de sexe homologue de sa place et de son rôle près de l'autre. Il est mû par cet espoir dès l'âge de 3 ans, âge où s'organisent les composantes énergétiques libidinales du désir hétérosexuel mis en marche vers le complexe d'Œdipe par des fantasmes masturbatoires.

La visée de cette réussite stimule l'enfant à prendre modèle sur le géniteur de sexe homologue, pour plaire comme lui et séduire le géniteur de sexe complémentaire. Il lui faut cependant ménager le parent de sexe homologue ; d'une part parce qu'il présentifie encore associé à l'autre parent le Moi idéal ; d'autre part parce qu'il est le garant de la continuité existentielle et de ses nécessaires satisfactions régressives. L'enfant a besoin pour assurer son narcissisme du retour à l'image du corps de base sécurisante lors des déconvenues expérientielles nouvelles que la vie lui procure et qui lui font rechercher la protection de ses deux géniteurs, représentants associés de sa structure archaïque.

La castration œdipienne

C'est après quelques années de cette problématique — au cours desquelles l'enfant développe son narcissisme de petite personne qui s'affirme vis-à-vis de l'entourage familial et extra-familial, par la maîtrise du langage, par l'adresse corporelle et manuelle créative, par la découverte de sensations auto-érotiques génitales de plus en plus précises, accompagnées de fantasmes œdipiens —, que survient aussi, de plus en plus prégnante, l'angoisse de l'impuissance séductrice vis-à-vis d'un adulte parental toujours plus attiré par l'autre adulte. La rivalité compétitive de l'enfant n'est jamais acquise. Il n'arrive pas à prendre sa place « pour de vrai », quoiqu'il joue au petit amant ou à la petite amante. Son impuissance réelle sexuelle est manifeste. Chaque fois que son désir surgit, visant à conquérir l'objet incestueux, la déconvenue de la réalité lui est imposée. C'est alors que survient l'angoisse de castration œdipienne, le sentiment d'être menacé de destruction dans sa personne, ou de mutilation dans son sexe, fantasmes dus à la projection sur l'adulte de ses propres émois rivaux. Être puni de mort ou agressé au lieu de son désir, tel est le dilemme narcissique auquel est affronté l'enfant qui peut en être atteint jusqu'à la déréliction de soi et menacé de ses pulsions de mort, par perte de repères éthiques, au moment culminant du complexe d'Œdipe, à peu près au moment de la chute de sa première denture.

Cette angoisse de castration imaginairement mutilante, testiculaire pour le garçon, éviscérante pour la fille, est d'autant plus forte que le désir sexuel est plus fort chez l'enfant et que ses parents sont plus tolérants à satisfaire ses demandes exacerbées, qu'ils sont plus enclins vis-à-vis de lui aux manifestations de corps à corps, qu'elles soient privautés de tendresse cajolante ou corrections corporelles répressives : styles d'éducation également pervertissants et toujours interprétés par l'enfant comme amour séducteur, ou rivalité jalouse à son égard, de tel ou tel de ses parents. Une attention affectueuse discrète jointe à une éducation dont les exigences respectent sa dignité humaine, est l'attitude qui gène le moins l'enfant œdipien.

De la même façon qu'au cours de l'évolution de ses pulsions génitales de 3 à 7 ans, l'absence (ou la frustration émotionnelle, ou sexuelle) d'un de ses parents rend difficile son évolution vers la primauté d'un désir génital non gardé par le rival adulte ; de même, au moment de la crise d'angoisse de castration en face du désir œdipien, à 7 ans, l'attitude du couple parental peut entraver l'évolution de l'enfant en la surchargeant d'angoisse.

C'est le cas lorsque l'enfant perçoit chez ses parents un désaccord à travers leurs comportements éducatifs respectifs. Il peut alors inconsciemment s'ingénier, dangereusement pour lui, à manœuvrer la tendre faiblesse de l'un et la force répressive, suragressive, de l'autre : ce qui le maintient de façon perverse dans le désir d'être le pôle abusif du triangle œdipien, l'objet prévalent du foyer, le centre d'intérêt. Il est entretenu ainsi dans une angoisse de castration œdipienne à la fois coupable et jouissive, qui sera source de stagnation infantile psychosomatique ou affective. Lorsque l'angoisse de l'enfant perturbe l'entente du couple, lorsque les préoccupations et réactions éducatives prévalent sur les autres intérêts du compagnonnage et de la vie créative ou sociale des parents, il est impossible à l'enfant de surmonter le drame du désir œdipien, et l'angoisse de castration qu'il suscite dans l'économie inconsciente de sa libido.

La valeur de la personne et la valeur du sexe sont entièrement engagées dans ce désir incestueux, qui, vers l'âge de 7 ans, est soumis fort heureusement la plupart du temps à un ralentissement physiologique des pulsions génitales jusqu'à la puberté. L'enfant entre alors dans ce qu'on nomme la période de latence physiologique. Si la loi de l'interdit de l'inceste n'est pas clairement signifiée à l'enfant comme loi imposée à ses parents, à sa fratrie autant qu'à lui-même, l'enfant peut rester dans un état de structure œdipienne conflictuelle latente, non surmontée jusqu'à la puberté. La poussée physiologique de cet âge fera éclore de façon majeure le conflit du désir incestueux et de l'angoisse associée, jusqu'à la résolution dans le renoncement au désir génital en tant que tel (et non pas seulement incestueux) qui peut alors, pour toute la vie adolescente, être totalement refoulé : ce qui entraîne une névrose certaine.

Au contraire, lorsque c'est autour de 7 ans que survient la claire notion de l'interdit de l'inceste, initiant l'enfant à la loi commune à laquelle sont soumis ses géniteurs et sa fratrie autant que lui, comme tous les êtres humains, un remaniement structural de la libido se produit avant l'entrée en phase de latence. La dissociation entre le désir génital et l'amour chaste pour les parents et la fratrie permet au narcissisme de la personne, du Moi, de renoncer aux visées infantiles imaginaires. Il y a abandon de la totale dépendance aux pulsions agressives et sexuelles envers les deux représentants premiers du Moi idéal, et apparition en même temps d'un Moi autonome, soumis au Sur-Moi génital, gardien de l'interdit de l'inceste, et appelé par un Idéal du Moi qui n'est plus confondu avec les objets du triangle œdipien. L'Idéal du Moi devient l'attraction pour une éthique du désir génitalement prévalent, éthique qui sera la conscience morale autonome, le sens de la responsabilité de ses actes et de sa parole.

Avant la période œdipienne, bien que l'enfant soit toujours mû par des pulsions féminines ou masculines, sa morale est fluctuante, dominée au jour le jour par les impératifs de séduction à but de maîtrise amoureuse de l'objet parental qu'il veut conquérir et qu'il veut son complice et la crainte de l'objet parental rival, qu'il ressent comme un tiers gênant, voire dangereux, qu'il doit se concilier ou dont il doit neutraliser l'agressivité. C'est après la résolution du complexe d'Œdipe que l'enfant, fille ou garçon, sur les ruines de ses espoirs à jamais détruits de séduction parentale à but incestueux, de séduction sororale ou fraternelle devenue caduque et ridiculement puérile à ses yeux, peut accéder à la recherche, hors de sa famille, d'amitiés à deux, de même sexe ou non, plus ou moins amoureuses où s'épuisent, déplacées, les dernières flambées de désir incestueux, agressif, possessif et jaloux vis-à-vis d'un troisième qui voudrait se joindre à leur duo. Il cherche surtout des camarades d'épreuve : « moi auxiliaires » que sont des amis de sexe homologue, marqués eux aussi de l'interdit de l'inceste, avec qui s'organisent des conquêtes culturelles en société.

Ces « moi auxiliaires » il les trouve dans des camarades de sa classe d'âge qu'il recherche hors de la famille.

Dès 8, 9 ans, à part des voisins ou des cousins, l'enfant préfère se lier avec des enfants dont ses parents ignorent les parents. L'amitié n'a plus de charme quand les parents s'en mêlent. (L'horreur de la question qui lui est posée « que font ses parents ? » comme si cela avait la moindre importance !) La sociologie des enfants ne répond absolument pas aux critères de la sociologie de leurs parents. À partir de la résolution œdipienne, et c'est même un des aspects phénoménologiques de la résolution œdipienne, que trop de parents en s'y opposant en retardent les sublimations à la phase de latence quand ils s'opposent par un contrôle angoissé à l'essor hors familial de l'activité émotionnelle et ludique de leurs enfants. C'est secrètement vis-à-vis des adultes qu'on veut s'aimer, s'estimer, se détester, se brouiller, se réconcilier, et pour des raisons que ne peuvent comprendre les parents. Avec les camarades, les amis, on s'accorde et se désaccorde à propos des maîtres, des aînés observés à l'école, des héros de l'histoire de la littérature, du cinéma, de la radio et de la télévision. On recherche dans les célébrités sportives, culturelles, artistiques, dans « la mode » en vogue dans son groupe choisi des « modèles » positifs ou négatifs, qui répondent à un choix narcissique, le plus éloigné possible des modèles œdipiens en apparence, et qui changent avec les saisons. Chacun de ces engouements soutient des fantasmes d'identification transitoire qui concourent à la découverte de soi-même dans la vie sociale, à l'école de ceux qu'on admire.

Le sur-moi

En même temps que le Moi autonome, castré du désir incestueux qui était jusque-là l'organisateur de la psyché, s'inaugure dans l'inconscient le Sur-Moi, héritier de la révélation d'une éthique du désir que la loi articule à la filiation et qui interdit l'accomplissement du désir génital entre parents proches. Le Sur-Moi œdipien est le témoin-garant d'une survie au prix du renoncement au désir génital incestueux : instance répressive, prudentielle, destinée à protéger le sujet du retour de l'angoisse de castration. Cette instance devient inconsciente par introjection de la loi, reliée à la scène primitive inaugurale de l'existence de l'enfant, et origine de sa filiation.

Le Sur-Moi est donc l'héritier posthume du Moi idéal préœdipien. Il a pour rôle de soutenir l'interdit de l'inceste par l'angoisse de castration qui s'éveille à l'occasion des fantasmes masturbatoires à visées incestueuses. Le Sur-Moi refoule les pulsions génitales qui, dans le cas le plus fréquent, organisent en tabou inconscient les fantasmes de corps à corps incestueux et le désir de fécondité incestueuse. Le Sur-Moi a donc pour effet de réveiller l'angoisse de castration au cas où le Moi serait tenté de ruser avec elle ou de détourner la loi, même en fantasmes. Le Sur-Moi génital n'interdit pas les pulsions génitales dirigées vers les objets hétérosexuels extra-familiaux ; bien au contraire, il aide le narcissisme à s'affirmer dans le génie de son sexe, tant au sens des conquêtes amoureuses extra-familiales qu'à celui des succès compétitifs professionnels et culturels en société.

L'idéal du moi

Les pulsions génitales affrontées à l'interdit du désir incestueux à effet castrateur, se dissocient de la visée des objets parentaux. Elles refluent, par refoulement, sur le narcissisme attaché au corps propre de l'enfant qui, pour lui-même, devient précieux, en attente de l'avenir où il sait qu'il accédera, par la croissance, aux caractères secondaires de la nubilité. Il s'y prépare en répondant aux exigences culturelles. Cet avenir promis est le pôle attractif des fantasmes de la phase de latence. Fantasmes qui s'élaborent en projets à long terme, que focalise une instance nouvelle, concomitante de la résolution œdipienne : l'Idéal du Moi.

L'Idéal du Moi, qui a surgi des décombres du désir incestueux, attire et stimule le Moi à des réalisations culturelles valeureuses dans la société extra-familiale, pour un autre plaisir que celui de séduire le père ou la mère en leur « faisant plaisir ». L'Idéal du Moi est d'autant plus renforcé, je dirai cohésant pour un sujet, que ce dernier rencontre dans des enfants de son âge et dans des aînés de son sexe, les mêmes valeurs de développement qui l'attirent vers la réalisation, impossible à atteindre par définition, de cet Idéal du Moi. Impossible par définition, car l'Idéal du Moi n'est pas présentifié par un être humain : c'est une éthique qui a pour effet de focaliser les pulsions, au jour le jour dans des initiatives créatrices, valables en société, reconnues par les autres : les Sublimations. Quant au Sur-Moi, son effet est d'inhiber des pulsions qui détourneraient le sujet d'une vectrice de ses pulsions le conduisant à briguer, par des sublimations, une réussite conforme à son Idéal du Moi.

En effet, le non-dit de la loi par un représentant valeureux du sexe de l'enfant, responsable et garant de sa vérité, laisse l'enfant dans un état de confusion quant à son être sexué et à sa valeur, en tant que désir au masculin ou au féminin en société.

On comprend à partir de là que si des enfants n'ont pas été génitalement structurés au moment physiologique de l'Œdipe, ils sont, pendant la période de latence, encore soumis à l'angoisse de castration œdipienne, très influençables par les exemples et les dires de ceux qu'ils admirent ou qu'ils craignent, les jeunes de leur âge et par des aînés. Ces « moi auxiliaires », quand eux-mêmes ne sont pas dans la loi, peuvent alors gauchir leur Idéal du Moi en continuant de représenter pour eux un Moi idéal séducteur de style œdipien qui devrait être périmé.

En réalité, un axe continu va des possibilités génétiques incluses dans le capital libidinal du Ça à l'Idéal du Moi. Les capacités génétiques du Ça ont pu être, jusqu'au moment du complexe d'Œdipe, gauchies par les personnes qui servaient de Moi idéal à l'enfant. Mais, à partir de son renoncement clair à identifier son désir au leur — et surtout si les géniteurs, de leur côté, ne se projettent plus dans leur enfant —, le Moi de l'enfant devient de fait sans modèle génital parental pour son désir. L'enfant sait n'avoir plus d'espoir à l'accomplissement de son désir génital envers les objets de sa famille proche. Le Moi de l'enfant peut enfin abandonner le souci de conquête incestueuse et se développer conformément à ses possibilités, sans plus briguer, si c'est un garçon, de plaire à sa mère ni d'être constamment en accord avec le conjoint de celle-ci, qu'il soit ou non son géniteur ; ou quand il s'agit d'une fille, de chercher à séduire son père et ses frères aînés, tout en évitant les désaccords avec la conjointe de son père, qu'elle soit ou non sa génitrice.

Pour les enfants des deux sexes, la structure perverse ou délinquante peut se développer à partir d'un complexe d'Œdipe mal vécu, d'une castration œdipienne mal assumée par un père encore fixé à sa propre mère, ou par une mère encore fixée à son propre père, ou jouant à « la poupée » avec ses enfants. Les difficultés viennent de ce qu'avec la phase de latence, l'enfant peut régresser à des positions antérieures, homosexuelles et narcissiques, si le père et la mère, qui représentent au foyer les adultes ayant atteint le niveau apparent de la communication génitale et créatrice, sont en fait immatures, phobiques, obsessionnels ou hystériques. La présence au foyer de l'enfant œdipien a des chances d'éveiller en eux une libido refoulée homosexuelle et narcissique : une libido quotidiennement refoulée de ses positions génitales sur des positions pré-génitales. Les enfants de tels parents entrent en phase de latence physiologique, vers 9 ans, non pas fiers de leur sexe mais comme des êtres neutres, peu sexués ; et c'est à la puberté que de graves problèmes se poseront, débouchant sur une névrose d'autant plus inhibitrice de la génitalité que la réussite scolaire se maintient72, donnant satisfaction aux parents, accaparant la libido d'un enfant indisponible à la fréquentation d'autres jeunes qu'il fuit et redoute, s'absorbant dans la masturbation et l'angoisse de castration œdipienne qui y est associée, du fait que les fantasmes qui l'accompagnent visent à la conquête d'objets imaginaires ou inaccessibles, substituts masqués des parents.

Il s'agit de cas où l'Idéal du Moi est gauchi par la pérennité du Moi idéal œdipien, représenté soit encore par un parent, soit par le style de vie donné en modèle par les parents, ou encore par les dires moralisateurs des parents remplaçant totalement une élaboration personnelle de jugements éthiques. Le sentiment de culpabilité étreint le narcissisme.

Cet Idéal du Moi gauchi ne peut focaliser les pulsions des stades érogènes archaïques, ainsi que les pulsions du stade génital actuel. Toutes les pulsions agressives, actives et passives qui devraient être en accord avec les pulsions génitales pour la poursuite de l'objet du désir et d'une œuvre (travail créatif et fécondité), toutes ces pulsions sont, sans discrimination, refoulées par le faux Sur-Moi resté préœdipien. Ce Sur-Moi rétrograde oblige le désir, sous peine d'angoisse de castration, souvent somatisée (fatigue, insomnie, troubles viscéraux), à s'accorder non pas à un Idéal du Moi, comme cela devrait être, mais à un Moi idéal : c'est-à-dire à quelqu'un. Ce n'est plus totalement le père sans doute, mais c'est un maître à penser, une instance « sûre » exogène au sujet, qui lui dicte sa conduite ; une instance religieuse, médicale, syndicale, dans les cas où il ne s'agit pas simplement d'une fixation homosexuelle franche à un aîné de son sexe.

De ce fait, il y a dépendance du Moi, et, fatalement, manque de la dynamique totale des pulsions génitales. Le sujet ne trouve pas, dans son Moi resté en partie infantile (et souvent héroïque en sa soumission indiscutée), de quoi organiser ses pulsions. Ses projets qui, lorsqu'il y a un Idéal du Moi, servent le désir génital guidé par l'appel franc du plaisir, sont mêlés à un brouillard de fantasmes, qui gênent la vue claire de la réalité. Ses projets échouent, soit dans leur accomplissement, soit dans l'obtention du plaisir. La compétition génitale sexuée est sans force, culpabilisée ; elle ne peut être affrontée dans des comportements responsables au service du désir. L'appréhension de l'échec accumule tant d'énergie à éviter celui-ci que l'échec s'ensuit, satisfaisant la culpabilité et laissant un sujet morfondu. Si ce n'est pas l'appréhension qui le domine, c'est l'atermoiement, ou bien encore le souci de n'être pas en accord total avec le Moi Idéal, c'est-à-dire telle ou telle opinion d'autrui que le Sur-Moi oblige à ménager. Au contraire, dans le cas du complet dégagement œdipien, chez l'individu au service de ses pulsions génitales, dont il se sent la pleine responsabilité, il y a circulation libre de la libido, selon un axe qui va du Ça à l'Idéal du Moi en passant par le Moi gardé par le Sur-Moi de la loi introjectée. Le désir se focalise sans déperdition de force, accompagné d'un sentiment de liberté, vers le succès, son accomplissement dans le plaisir d'atteindre son but. Et si le succès n'est pas atteint, cela n'entraîne ni le sentiment de culpabilité, ni blessure narcissique : le sujet a acquis de cet échec une expérience de la réalité au bénéfice du Moi, il conserve la visée de son Idéal du Moi. Les prochaines pulsions génitales seront encore mieux adaptées à l'accession au but du sujet : l'objet de son désir pour l'obtention du plaisir. Ainsi est organisée la « santé » libidinale de l'âge adulte dans la maturité. Cela jusqu'à l'âge physiologique de la ménopause pour les femmes, de l'andropause pour les hommes, nouvelle castration (naturelle), qui entraîne une symbolisation nouvelle du désir, sans angoisse ni symptômes de régression.

Névrose et psychose

De ce qui précède, il découle que la névrose survient chez un être humain dont le désordre libidinal ne s'est établi qu'après la castration primaire surmontée, c'est-à-dire chez un être humain qui est fier de ses caractéristiques sexuelles, qui a vécu le complexe d'Œdipe sans être arrivé à le résoudre tout à fait, d'où son angoisse latente de castration génitale, totalement inconsciente la plupart du temps, qui s'exprime dans des symptômes dont il souffre consciemment tant par la gêne qu'ils lui procurent que par les sentiments de culpabilité qu'il éprouve de ne pouvoir s'en rendre maître. Mais, ce qui est caractéristique de la névrose c'est que le sujet, même dans ses rêves, ne peut jamais régresser à un Moi qui ne serait pas de son sexe, et pas de l'espèce humaine.

La psychose, au contraire, survient chez un être humain qui à l'âge du pré-moi, avant 3 ans, n'avait pas comme support de son Moi idéal une mère fière de sa féminité avec un père fier de sa virilité, heureux de l'avoir conçu et heureux qu'il soit né avec le sexe qui est le sien : ce qui arrive lorsque le père et la mère n'ont pas résolu eux-mêmes leur complexe d'Œdipe et forment un couple névrotique, refermé sur lui-même et sur l'entretien matériel de sa progéniture. Ce sont des adultes qui refoulent leur désir génital. Ils « travaillent » et sont « éducateurs ». Leurs enfants sont le fruit de désirs qu'ils sont honteux d'avoir manifestés ; ils les élèvent dans la puérilité et l'angoisse d'une sexualité ressentie comme dangereusement coupable. De tels parents sont nécessairement craintifs à l'égard de la société des autres adultes qu'ils fréquentent peu. Et pour peu que les grands-parents, origine de cette névrose, jouent un rôle encore prévalent soit au foyer de leurs enfants devenus parents, soit dans l'éducation de leurs petits-enfants, ceux-ci subissent de graves traumatismes qui entravent leur structure libidinale.

Il faut donc trois générations pour qu'apparaisse une psychose : deux générations de grands-parents et parents névrosés dans la génétique du sujet, pour qu'il soit psychosé. Il faut que l'un des géniteurs du sujet ait une lacune de structure préœdipienne ou œdipienne de la libido à un des stades de son évolution, et qu'il ait rencontré dans la structure inconsciente de son conjoint un manque analogue, venant chez lui aussi d'au moins d'un de ses parents. Lorsqu'on analyse un psychotique, on découvre que, dès son jeune âge, il n'a pas eu un Moi idéal représenté par un adulte parental génitalement couplé, ni dans la réalité, ni d'une façon symbolique. Sa situation relationnelle d'objet partiel érotisé dans le triangle père-mère-enfant a engendré une insécurité angoissante de son sexe due à la fragilité des objets parentaux qui ont servi de Moi idéal, et à l'inconsistance dans la réalité du rival œdipien. Au moment de la résolution œdipienne, la libido génitale des parents, non polarisée dans une vie sexuelle génitale adulte satisfaisante actuelle, les laisse, par angoisse de castration due à un pseudo Sur-Moi resté infantile, fixés sur leur progéniture dont ils culpabilisent de ce fait toute expression d'autonomie, non dégagés qu'ils sont érotiquement dans leurs émois de leur propre enfance coupable. Leur comportement éducatif est de style contrôle policier ou exacerbé d'amour angoissé. Ils dénient à leurs enfants le droit à l'essor libidinal ludique extra-familial, et même toute initiative créatrice autonome73.

Ce qu'on ne sait pas assez hors des milieux psychanalytiques, c'est qu'il y a chez les adultes des structures psychotiques et perverses qui passent tout à fait inaperçues, phénoménologiquement. Elles sont camouflées par des comportements caractériels, plus ou moins admis par une société qui peut les ignorer ; ce sont les enfants qui se développent au contact éducatif de ces adultes inconsciemment pervers ou psychotiques latents qui mettent en valeur, par leur absence de structure à un stade ou à un autre de leur évolution, les pulsions de mort auxquelles ils ont été livrés, dans leur inconscient : du fait justement de ces parents dont les comportements apparents et les propos qui les accompagnent ne correspondent pas à la vérité des désirs pervers conscients ou refoulés qui les animent dans l'intimité vis-à-vis de leurs enfants. C'est d'ailleurs l'existence de leurs enfants inadaptables à la société qui permet à ces adultes d'ignorer soit la névrose de ceux de leurs enfants à leurs yeux « adaptés », qui ne sont qu'adaptés scolaires, soit leur propre névrose ou leur propre psychose latente, adaptés qu'ils sont à leur travail. Aussi le traitement des enfants psychotiques implique-t-il un travail psychanalytique avec la fratrie de l'enfant, et avec ses parents : c'est-à-dire avec ceux qui n'ont pas pu, servant en fait de représentants du Moi idéal pour le psychotique, soutenir son narcissisme dans la communication symbolique de ses émois à leur égard : communication qui exige du parent qu'il n'érotise pas son lien à cet enfant, c'est-à-dire qu'il ait reçu lui-même à chaque stade la castration humanisante.

C'est, en effet, celui des enfants d'une famille qui est le plus doué de libido qui manifeste les plus graves troubles ; car c'est lui qui, par la force de son désir, éveille plus que les autres chez ces adultes fragiles une angoisse intolérable : et ils refrènent l'expression du désir de cet enfant dont la précocité naturelle et la richesse de sensibilité risquent de déséquilibrer leur instable équilibre libidinal inconscient74.

Lorsqu'il s'agit de traiter une psychose, on est surpris de voir qu'au fur et à mesure de l'amélioration du sujet, si on ne s'occupe pas des géniteurs et de la fratrie, un des frères ou une des sœurs, ou l'un des parents se décompense soit par une névrose, soit par des acting out75, soit par un accident, soit par un trouble psychosomatique. Souvent, alors, les parents suspendent le traitement de l'enfant ; ou bien, pour lutter contre cette décompensation, ils se désintéressent totalement de l'enfant qui s'adapte et guérit, tandis que primitivement cette guérison semblait leur plus cher désir. Il est très important de prévoir et de comprendre ces réactions : car la guérison d'un psychotique au prix d'une déstructuration de parents proches le culpabilise secondairement, et arrête son évolution, ou même risque de l'entraîner dans une mort accidentelle ou volontaire : ce qu'on peut éviter si on s'occupe de la famille et permet aux parents d'évoluer eux aussi dans leur névrose, parallèlement au traitement du psychotique.

Alors qu'une névrose est guérie par l'analyse du complexe d'Œdipe du sujet et son dépassement, la guérison d'un jeune psychotique n'est pas terminée lorsque sa structure s'est rétablie par rapport aux stades archaïques qu'il a pu revivre et réordonner avec son psychanalyste. En effet, il a pris un considérable retard dans les sublimations de ses pulsions orales et anales, désorganisées qu'elles ont été au cours de sa période désadaptée et délirante par rapport à sa classe d'âge, surtout si la période de désadaptation a occupé une longue partie de l'enfance, celle de la majorité des acquisitions scolaires de base, de 5 à 8 ans, puis des acquisitions culturelles d'après l'Œdipe.

Même s'il s'agit d'une psychose apparue chez un adolescent ou un adulte, ses pulsions génitales, à cause de la part régressive silencieusement restée en deçà de l'Œdipe, se révèlent désorganisantes de ce qui semblait organisé. Il faut encore que l'individu, sa structure œdipienne rétablie à retardement, vive une phase artificielle tardive de pseudo-latence, traversée d'acting out rarement évitables, et qu'il aboutisse à une créativité valable en société par rapport à son capital pulsionnel, à son milieu familial et social, et à sa classe d'âge. Ceci n'est pas du ressort de la psychanalyse mais d'un milieu à la fois psychothérapeutique et éducatif ou professionnel. Importent alors les moyens sociaux mis à la disposition de ces sujets guéris de psychose, mais pauvres encore de pouvoir compétitif par rapport à ceux de leur âge, et donc incapables, s'ils en restent là, d'assumer leurs pulsions génitales dans la réalité scolaire et professionnelle. Il en est de même pour la réalité des fréquentations sociales et culturelles qui pré-existent au choix d'un conjoint qui ne soit pas seulement un choix narcissique compensatoire momentané, à l'accession à une maturité qui permette d'assumer la paternité ou la maternité.

C'est pourquoi le soutien de la famille de l'enfant ou de l'adolescent psychotique est souhaitable, et c'est pourquoi il est encore important de s'occuper de cette famille afin que lorsqu'il en sera lui-même capable, l'enfant, l'adolescent ou l'adulte guéri de sa psychose trouve un appui auxiliaire dans la société de son groupe familial ou d'un groupe social de transition. La société d'un pays dit développé n'est pas encore bien équipée, malheureusement, pour ce genre de pédagogie scolaire tardive, ou de mise au travail sans diplômes, dont seraient capables des enfants et des adolescents qui ont passé, sans pouvoir en profiter, du fait de la psychose, l'âge de la scolarité ou de la formation professionnelle, ou des adultes qui, à l'occasion d'une décompensation psychotique, ont perdu leur travail. Il s'agit encore de solutions individuelles, coûteuses, et réservées aux couches privilégiées de la société.

Conclusion : Peut-on espérer une prophylaxie des névroses et des psychoses infantiles ?

Tout ceci plaide en faveur du développement de la psychanalyse et du dépistage par les pédiatres, bien avant 3 ans, des enfants qui, à l'insu de leur famille, sont déjà inadaptés à la vie en société de leur âge et dont la mise en maternelle ne pourra qu'aggraver les difficultés, si elle n'est pas précédée et accompagnée d'une psychothérapie psychanalytique parents-enfants.

Il faut aussi s'occuper du dépistage avant 8 ans d'enfants sans troubles apparents, bien adaptés intellectuellement à la scolarité, mais retardés sexuels et affectifs : le bon niveau scolaire et intellectuel d'un enfant ou d'un adolescent, on ne le dira jamais assez, n'est pas un critère de santé affective, ni mentale, ni morale. Le mauvais niveau scolaire et intellectuel n'est pas non plus un critère de névrose, bien que, par les sentiments d'infériorité et d'échec social qu'il développe parfois, il puisse favoriser l'inadaptation passive ou la délinquance à l'adolescence.

Le retard scolaire d'un enfant affectivement sain, manuellement adroit et débrouillard en société, est moins dangereux pour lui, pour la suite de son développement, que la réussite scolaire d'un enfant anxieux, phobique, scrupuleux, incapable d'autonomie et de vie sociale hors du milieu protégé en famille ou en internat.

Il n'est pas vrai, comme on l'a dit, qu'il naisse un enfant inadapté toutes les 20 minutes. Mais il est vrai, avec l'extension de la vie citadine, la chute de la mortalité infantile, l'absence de politique concernant l'enfance et la carence d'aide éducatrice aux mères et aux pères (en outre traumatisés par deux guerres), que plus de 45 % des bébés et des petits enfants manquent de vie ludique vocale, imaginative et motrice, de contact et de communication avec d'autres enfants de leur âge, ce qui leur est indispensable pour se développer sainement jusqu'à 3 ans ; car l'être humain est un être de relation et de communication, qui a besoin de liberté d'expression et d'échanges avec ses semblables76.

L'énorme essor de la médecine, de la chirurgie, et l'effort fait pour la prophylaxie des maladies physiques, doivent maintenant être continués par un énorme effort d'information des médecins et du personnel soignant sur la nécessité de ne pas séparer l'enfant de son milieu familial tout en soutenant celui-ci par un énorme effort social pour l'éducation des tout petits de l'âge de la marche à celui de la maternelle, et pour la prophylaxie des troubles affectifs et sexuels au cours de la vie scolaire jusqu'à 8, 9 ans. Il faut que se développe un énorme effort d'éducation des filles et des garçons qui leur ouvre des possibilités culturelles musicales, corporelles, ludiques et sportives, mais aussi créatrices manuelles, de 8 à 14 ans, tout au long de la vie scolaire et bien avant l'âge de l'apprentissage professionnel. Enfin une information sexuelle et corrélativement juridique dès avant la puberté, débouchant à la puberté, âge du désir de responsabilité, sur une participation à la vie communale ou civique en facilitant l'insertion partielle au travail concurremment avec la poursuite de la formation intellectuelle, culturelle et professionnelle.

Le souci exclusif de la santé organique du nourrisson et des jeunes enfants — dans la méconnaissance des processus pathogènes d'angoisse dus aux perturbations de la relation symbolique père-mère-enfant comme origine des troubles organiques de l'enfant, ou du rôle pathogène mental de l'angoisse de la séparation mère-enfant dans les maternités et encore avant 9 mois, à l'occasion des séjours hospitaliers, la séparation de la famille par des éloignements, pour raisons dites sanitaires avant 5 ans — autant de causes des troubles phonatoires et psychomoteurs, des états phobiques et compulsifs, des fausses débilités qui apparaissent plus tard, signes d'une névrose traumatique précocissime.

L'insuffisance d'information des pédiatres, concernant le développement psychosomatique du 1er et du 2e âge, est ici en cause. Il est très regrettable que les pédiatres ne reçoivent pas encore une information — non pas psychiatrique, qui leur est tout à fait inutile —, mais touchant des notions claires de prophylaxie mentale sur les incidents et accidents courants de la structure psychique et affective de 0 à 7 ans dans la relation enfant-parents. Au début des troubles, une attitude compréhensive, intelligemment secourable, des paroles justes adressées par le médecin connu de lui à l'enfant lui-même et à ses parents, des conseils simples au père et à la mère, permettraient à l'enfant de sortir de l'attitude réactionnelle régressive où il sombre souvent faute d'aide et qui pourtant serait encore réversible s'il pouvait parler vrai et être compris. Quelques mois ou quelques années après l'épisode traumatique régressivant, le même résultat nécessite une longue psychothérapie, parce qu'aux inhibitions du début se sont ajoutés de nouveaux symptômes qui vont s'organisant en mode d'adaptation au monde, et dont l'effet est l'inadaptation à la créativité de son âge, à la communication : tous comportements qui traduisent une déshumanisation en marche.

On reçoit encore trop souvent des parents qui viennent après de nombreuses quêtes de secours et de compréhension sans avoir obtenu autre chose que des médicaments et des conseils de tolérance, de patience — « ça s'arrangera avec le temps », « gardez-le jusqu'à ce que vous ne puissiez plus le supporter » —, ou bien des diagnostics définitifs d'incurabilité, des conseils de mise en classe d'inadaptés et en internats spécialisés où des enfants, ségrégués comme des objets rejetés de leur classe d'âge autant que de leur famille, sont encadrés par des maîtres et des éducateurs, également ségrégués par rapport à leurs collègues. Le talent pédagogique de ces maîtres-là, parfois exceptionnel, et qui serait le bienvenu chez tous les enfants dits adaptés, même s'il réussit à scolariser à peu près les élèves, est impuissant à restituer une structure symbolique saine chez des enfants dont le désordre ne relève que d'un travail psychothérapique psychanalytique ; travail dont l'efficacité dépend autant de l'implication des parents que de celle de l'enfant, qui doit être sûr de ne se voir jamais, sauf à sa demande personnelle, séparé de sa famille, celle-ci aidée à l'assumer autant qu'un enfant adapté, jusqu'à la résolution œdipienne.

Sûrement nous-mêmes, psychanalystes, n'avons-nous pas fait un travail d'information suffisant auprès des pédiatres. Sûrement n'avons-nous pas crié assez fort casse-cou à ces rééducations instrumentales d'enfants-choses : enfants dont les symptômes traduisent un désordre structural, origine dans un désir forclos, qu'il s'agit non de « corriger » mais d'analyser plutôt que d'en récupérer l'impuissance instrumentale apparente. L'avenir d'enfants ainsi méconnus dans leur valeur de sujets humains, d'enfants « dressés » à un comportement scolaire et professionnel dévié de leur désir libidinal autonome, cet avenir est sombre. Devenus adultes, ce seront des citoyens, ils concevront des enfants de chair dont ils ne seront pas responsables, même si leur travail leur permet de survivre. Leur progéniture, née de parents qui ont été, dès l'enfance, empêchés d'assumer humainement et librement leurs désirs et leur insertion à la société, sera vouée à l'échec. Les responsables de la sécurité soi-disant sociale, et de l'éducation dite nationale, y pensent-ils, dans l'euphorie actuelle de « l'aide » à l'enfance inadaptée ? On nous rabâche qu'il naît 75 enfants inadaptés par jour en France, alors qu'il s'agit d'enfants qui (sauf les infirmes physiologiques par infirmité néonatale, et encore !), seront des traumatisés précoces dans la fonction symbolique du désir, et dont l'inadaptation sera le mode d'adaptation symbolique à des parents inconsciemment carencés, angoissés, traumatisés. Des méthodes de soins et de soi-disant hygiène alimentaire, maternelle, pédiatrique et scolaire imposées leur ajoutent des épreuves qui vont à l'encontre de la structure émotionnelle du petit humain en cours de croissance ; lui ou elle, essentiellement être de langage, indissociable sans danger vital symbolique d'abord de son prénom et de son nom, puis de sa mère, de son père, et de sa fratrie quels qu'ils soient, jusqu'à 8 ans ou à défaut, du milieu nourricier primordial, avant l'apparition de l'autonomie, jusqu'à 5 ans au moins, et si à ce moment une séparation se montre nécessaire, il lui faudrait alors rester dans le même milieu éducatif tutélaire de 5 ans jusqu'à la puberté.

Il faudrait des crèches dans tous les lieux de travail des mères, où elles pourraient nourrir et aller voir leurs enfants dans la journée, jusqu'à l'âge de la marche. Il faudrait de petites garderies d'enfants où les pères, les mères, les frères et sœurs auraient un droit d'accès fréquent ; des maisons maternelles où les mères fatiguées trouveraient un accueil hôtelier avec leurs enfants encore dépendants d'elles, où le père viendrait les rejoindre le soir ou les jours de repos. Il faudrait des garderies nombreuses pour les enfants depuis l'âge de la marche délurée jusqu'à celui de l'école maternelle, garderies ouvertes aux parents qui viendraient y découvrir leur enfant au contact des autres, y découvrir l'importance de leur comportement éducatif qui s'éclairerait de l'exemple et des colloques avec des éducatrices maternelles, chacune d'elles ayant en responsabilité quatre à cinq enfants, conscientes de leur propre rôle éducatif en tant qu'auxiliaire des parents, et uniquement au plan du jeu et de l'adaptation des enfants les uns aux autres, dans une ambiance absolument pas scolaire ; tolérantes aux régressions momentanées et récupératrices nécessaires à tous les enfants éprouvés affectivement de moins de 3 ans, en même temps qu'initiatrices d'autonomie pour tout ce qui touche chez l'enfant à l'entretien de son corps, au langage parlé parfait, à l'adresse corporelle et manuelle dans le rythme et la musique. Ainsi, tous les enfants atteindraient, déjà insérés à leur classe d'âge et jamais désinsérés de leur famille, l'âge de l'entrée en maternelle : âge qui varie selon les enfants entre 3 et 5 ans, âge qu'on avance parce que les enfants ont besoin d'en fréquenter d'autres, que les mères ont besoin de travailler, et qu'il n'y a pas actuellement, hélas, d'autre solution, mais où il est impossible de faire œuvre utile à une maîtresse si parfaite soit-elle lorsqu'elle a plus de quinze enfants, et encore, à condition qu'ils soient aptes à communiquer entre eux et avec elle par la possession parfaite du langage acquis précédemment.

On le voit, il s'agit d'une politique visant à ce que l'enfant tout en restant dans sa famille, soit dès le petit âge, passif ou actif, mêlé chaque jour à ceux de sa classe d'âge et jamais ségrégué de la société des autres au nom de son inadaptation, momentanée ou peut-être durable ; cela jusqu'à l'âge de 7 ou 9 ans selon les enfants ; et, jusqu'à cet âge, coûte que coûte : quels que soient les accidents de santé physiques. D'une politique d'éducation pré-œdipienne dans laquelle l'enfant ne serait jamais isolé, ni séparé du contact fréquent avec ses parents et sa fratrie.

Je crois entendre les objections de certains : il y a des milieux familiaux impossibles, incapables ; d'autres, au contraire, invoqueront le droit des parents à élever leur enfant comme ils l'entendent. À À cela, je répondrai que l'autorité de l’État oblige à la surveillance et à la prévention médicale, aux vaccins ; qu'un pays civilisé se vante de son état sanitaire, de la chute de la mortalité infantile. Lorsqu'il s'agit, en revanche, de la morbidité et de la mortalité symbolique que sont les névroses, les psychoses et la plupart des difficultés de croissance mentale et affective, et lors même qu'on en connaît l'origine structurale précoce (par défaut de communication interhumaine vraie, par défaut, il faut le dire, « d'éducation » au sens de réponse à l'appel à s'humaniser en chaque petit homme), faut-il continuer a corriger après coup, aider après coup, alors qu'on pourrait prévenir ?

Serait-ce une utopie à notre époque que de souhaiter une politique de l'enfance et de la prime jeunesse, une politique qui respecterait l'originalité foncière de chaque triangle père-mère-enfant, en ne séparant jamais l'enfant de ses géniteurs avant le moment où vient son désir, désir qu'il ne peut assumer en force que si la structure pré-œdipienne a été très solide, s'il a grandi près de sa source mais joyeusement entouré d'enfants des autres familles ? Il n'y a pas opposition entre la vie sociale et la vie au foyer, il y a pour tous les enfants complémentarité. Une société civilisée comme devrait être la nôtre ne se doit-elle pas :

— de protéger et de former au langage et aux échanges créatifs chaque membre de sa population enfantine ?

— de rendre possible l'accession à la conscience de soi et l'insertion par le libre travail rémunéré, effectivement utile au groupe, chaque membre de la population pré-adolescente, tout en favorisant, par un équipement mis à sa disposition, sa créativité dans la culture et les loisirs et son essor extrafamilial par des séjours dans des familles latérales ou des groupes de loisirs libres et guidés ? Il y ventilerait, par l'observation et la pluralité des situations et de son rôle dans ces groupes temporaires où il aurait à s'intégrer un temps, ses jugements toujours altérés dans la petite enfance par une exclusive dépendance au style de langage et de comportements dont l'informe son milieu familial d'origine.

— de soutenir chez chaque jeune dès l'école primaire la conscience de sa responsabilité interpersonnelle, sexuelle, politique, et son émancipation libre hors des cadres de son enfance dès que son désir l'incite à s'assumer personnellement ? Il faudrait de nombreux foyers pour grands enfants et adolescents, endroit où ils trouveraient l'accueil et l'émancipation d'une famille où ils étouffent tout en étant protégés des dangers de la rue ou de ceux d'une exploitation par des employeurs ou de soi-disant protecteurs pervers, en même temps qu'ils pourraient être encouragés à poursuivre une formation scolaire complémentaire dans un encadrement sécurisant souple.

— de faire accéder chaque adulte au sens de la responsabilité dans sa fécondité comme dans l'éducation qu'il donne à ses enfants par l'exemple de son activité civique et familiale ? Il faudrait organiser des groupes de parents qui s'entraideraient dans la compréhension de leurs difficultés.

— de maintenir et de stimuler, par une politique citadine et communale du logement qui soit viable, l'insertion sociale de chaque membre de la population vieillissante, insertion renouvelée, valorisée par l'expérience de l'âge, dans de très nombreuses activités qui manquent de responsables ? Il est inadmissible qu'avec la prolongation de la promesse de vie, l'arrivée beaucoup trop tardive de la « retraite » après une activité à laquelle l'adulte était adapté, soit pour la plupart le traumatisme de mort symbolique, de rejet d'un homme ou d'une femme, comme si la vieillesse elle-même n'était plus humaine. La santé des adultes âgés n'en serait que meilleure à se sentir utiles, car je ne parle pas ici d'assistance aux vieillards hors d'activité, dont beaucoup de communes sont déjà justement préoccupées parallèlement à des œuvres privées ; je parle des hommes et femmes valides de soixante à soixante-dix ans, réduits à la solitude et qui, faute d'emploi, se morfondent en troubles psychosomatiques ou, dans les grandes cités, parasitent le foyer de leurs enfants, conscients et aigris de leur être à charge et compliquant les relations familiales dans des logements étroits.

Cette chaîne de communication entre tous les membres d'une société ne serait-elle pas la vitalité symbolique d'une culture que seul le langage ordonne, le langage interhumain et interfamilial et la communication qu'il établit entre tous ses membres vivants ? Le souci majeur des législateurs et des responsables ne devrait-il pas être, à tous les niveaux, non pas l'anonymat affectif bureaucratique mais le respect de l'individuation de chacun, qui seule donne valeur aux lois que se donne une société pour sa cohésion vivante ?