Observations

Nous donnons d’abord quelques dessins, relevés dans le traitement des cas que nous allons exposer. Nous les avons fait précéder de deux exemples de rêves, pour montrer comment les conflits exprimés se ressemblent, quelle que soit la forme donnée à cette expression, et surtout quel que soit l'âge des sujets.

1. Rêve d'un adulte de 25 ans, impuissant

« C’était la nuit, j’étais dans ma chambre, j’entendais du bruit dans la « chambre de maman », j’avais peur et je ne voulais pas y aller. Et puis j’ai pris un revolver, je n’en ai pas, et j’ai voulu y aller. La porte était ouverte, mais impossible à passer et je ne voyais pas le reste de la chambre comme c’est le cas quand une porte est ouverte. Je crois qu’il y avait un homme en noir, caché. La porte était comme une guillotine. Si on la passait, par un déclic cela faisait tomber un couperet qui coupait la tête. Je me suis réveillé en nage. » (Ce rêve est d’un adulte de 25 ans impuissant. C’est un rêve d’angoisse en rapport avec le complexe d’Œdipe et avec la « scène primitive » du coït des parents. Cf. avec le dessin n° 4 d’un enfant de 7 ans.)

2. Rêve d'un enfant de 10 ans, énurétique

Un enfant de 10 ans, énurétique, rêve deux jours après la cessation de son énurésie qu’il se bat avec des géants, il en tue.

Le jour suivant le rêve reprend, et il tue tous les géants, sauf un, puis il le tue aussi, et avec son épée il lui coupe les pieds, puis les poignets, et il essaye de lui couper la tête « mais c’était trop dur, et c’est mon épée qui s’est cassée, tant pisl J’ai été obligé d’y renoncer ».

Ces rêves, loin d’être des cauchemars, étaient merveilleux.

Il se sentait tellement content, fier et fort que c’est depuis ce jour-là que le travail scolaire lui a paru très facile et amusant, surtout le calcul, « comme si un rideau était tiré ».

Ce même enfant avait fait le dessin n° 6 à la séance précédente, ce qui avait entraîné de ma part une question qui lui avait fait compléter le dessin (p. 178).

3. Dessins

A. Angoisse de castration (garçons)

 

Le cheval (garçon qui a la phobie des chevaux et des boucheries chevaline* depuis l’âge de 3 ans. Leur seule vue le fait tomber dans la rue en sommeil cataleptique). Nez, pattes, queue sont coupés.

 

L’ « enfant-lanteme-qui-voit-la-nuit » est emmené ligoté par un « homme-de-la-mer » comme le chat qui avait eu la patte cassée et qu’on avait conduit chez le vétérinaire, et le chien, à qui on a coupé la queue. « Et puis le vétérinaire coupe les chats » (mime enfant).

 

Dessin de l’histoire du Monsieur chinois qui pefd sa banane qu’une dame lui prend (voir p. 76) (même enfant).

B. Angoisse de castration (garçons)

Même enfant à 8 ans. Première apparition de la forme complexuelle, c’est-à-dire inconsciente, vécue, de la castration. Pendant la semaine il s’est pincé le doigt dans la porte de la chambre à coucher « de maman » (or, c’est celle des « deux » parents), à la suite d’une dispute avec sa sœur aînée (image pour lui de la mère « méchante ». Au cours de cette dispute il s’était réfugié dans la « chambre de maman », soi-disant pour « voir & la fenêtre », parce que sa sœur l’empêche toujours de « tout voir ». Le « Scaphan », c’est un « homme de la mer », mais le petit garçon Toto c’est « un malin qui ne se laisse pas faire » ; il a un pompon rouge de marin ; « et moi aussi je serai marin », dit l’enfant. Le père a fait son service et la guerre dans la marine. Le coup de crayon noir sur la tête du scaphandrier se retrouve toujours sur tous les dessina que l’enfant fait de son grand-père « qui a un grand rasoir » et qui se fait quelquefois des éraflures i la joue en se rasant.

 

Dessin symbolique de la « Seine primitive ». Possession sadique de 1a mère (même enfant ; dessin qui a précédé de trois semaines le dessin précédent). « La baleine lu ! en fait voir de drôles 1 II faut voir comme elle saute, mais

il lui plante son machin et à la fin il gagne et ça saigne. » « Il », c’est « l’homme-de-la-mer ».

Cf. note i p. 49.

 

Garçon de 10 ans, énurétique. Dessin symbolique de mère phallique. L’enfant avait d’abord dessiné seulement le bateau sur la mer (représentation oedipienne fréquente). A ma question : « Savait-il que les femmes n’étaient pas faites comme les hommes ? », l’enfant a rajouté l’arbre dans la mer « parce qu’il manquait quelque chose, mais c’est pas un vrai arbre » (mère phallique) (voir p. 172.

 C. Angoisse de castration (filles)

Dessin de Mauricette, 8 ans. Elle voulait être un garçon depuis la naissance d’un petit frère, qui date de quelques mois. Initialement, ce dessin n’avait tien dans la paume. Elle a rajouté les deux points après mes explications Concernant sa souffrance de jalousie, et qui l’ont déculpabilisée.

7

Deuxième dessin de Mauricette. On voit clairement le symbolisme : s’il n’y avait pas ce « doigt coupé », Mauricette serait Mauric (prononcer « Maurice » en tenant compte de la faute d’orthographe ; Mauricette commence à écrire). « C’est une question d’ornement. » (Elle se croyait laide.)

Voir note p. iij.

D. Dessins de claudine

(voir p. 249)

9

Les deux dessin » du 22 février

 

Claudine, i* mm

 

Claudine, 22 mon

(Voir observations de Claudine, p. 249.)

On ne s’étonnera pas de ne pas avoir vu de représentations imagières spécifiques du complexe de castration de la fille.

A noter que souvent un écueil grave à ce stade reste exclusivement vécu dans le corps — appendicite — mort de l’enfant — mort de la féminité. Ce n’est pas le cas de Claudine, qui a franchi cette étape en des conditions heureuses.

Nous avons vu quelle différence il y a entre le complexe de castration du garçon et celui de la fille.

4. Gustave

Trois ans

Enfant bien portant. (D’après les notes prises au jour le jour par sa mère.)

Gustave n’a pas tout à fait trois ans. Sa mère est enceinte, il le remarque et pose des questions, il est intéressé par les réponses de sa mère : elle va avoir un bébé.

Il avait déjà vu des fillettes nues, mais n’avait jamais paru remarquer une différence sexuelle entre elles et lui. Il voit à ce moment une petite fille qu’on lange et la regarde attentivement sans mot dire. Quatre jours après, Gustave devient insupportable et dégoûtant. Quatre jours plus tard, encore, il fait ce rêve d’angoisse : la planche à repasser pliante, à charnières, venait dans son lit, le pincer, lui faire mal. Cauchemars, cris. Sa mère vient. Encore bouleversé, Gustave lui raconte son rêve :

—    La planche à repasser ? fait maman étonnée.

—    Oui, c’était bien elle, mais pas pareille, elle était peut-être grande comme toi, peut-être grande comme papa. (Il ne peut pas expliquer.)

Maman le rassure en lui montrant la planche qui est une « chose », elle ne peut rien faire toute seule, et maman dit qu’elle le protégera toujours. Bref, « on en parle » pendant une heure, cette nuit-là, puis Gustave se rendort. Le lendemain, maman lui demande s’il se souvient de son rêve. Oui, et on en parle encore longtemps, maman dit qu’elle ne permettra jamais que quelqu’un lui fasse mal.

Le caractère de Gustave se rétablit, il redevient gentil comme auparavant.

Quelques semaines après, Gustave se met à se gratter sur

tout le corps ; la mère croit d’abord à une éruption prurigineuse, mais il n’y a rien. Elle fait néanmoins sa toilette avec une poudre calmante, mais rien n’y fait, Gustave se gratte de plus en plus, ce qui provoque même de petites lésions de grattage. Mais, chose curieuse, il se gratte partout sauf dans la région génitale. Sa mère, étonnée, lui fait remarquer que cela ne le gratte pas partout comme il le disait. Peut-être lui a-t-on défendu de jouer avec son « fait-pipi ? ». Oui, répond Gustave, il se grattait là aussi mais la bonne s’est fâchée une fois, et elle lui a dit que s’il touchait son « fait-pipi », il ferait pipi tout le temps, et Gustave ne veut pas cela, il faudrait lui mettre des couches comme à la petite fille. Maman parle de cela avec Gustave, elle sait mieux les choses que la bonne, et il n’y a pas de danger, et elle ajoute :

—    C’est ton « fait-pipi » et tu peux en faire ce que tu veux,

il est à toi.

Cette explication touchait bien la cause du grattage obsessionnel, car celui-ci disparut en quelques jours (la masturbation n’en devint d’ailleurs pas plus manifeste).

De plus, le lendemain de cet entretien avec maman, comme sa grand-mère voyant Gustave se gratter le visage, le lui reprochait et lui commandait de cesser, Gustave lui répondit :

—    Grand-maman, c’est ma figure et je peux en faire ce que je veux.

La démangeaison de la peau après la menace de la bonne était due à la diffusion, sur toute la surface cutanée, de la tension libidinale originellement localisée sur la zone phallique.

Quelque temps après, Gustave devient craintif à tous propos, timide. Il raconte à sa mère qu’il fait constamment le même mauvais rêve : il voit un homme dangereux, qui a l’air méchant et qui a une grande pelle. « Un peu comme la mienne, dit Gustave, mais bien plus grande. » L’homme ne fait rien, mais il pourrait faire mal avec cette grande pelle, il est fort. Gustave ne pourra jamais porter une pelle aussi grande.

—    Mais si, dit maman, quand tu seras grand. Les hommes sont tous des petits garçons avant de devenir grands.

Alors Gustave détaille toutes les extrémités de son corps : nez, doigts, mains, pieds (à l’exception de son pénis), en se comparant à sa mère, et ajoute : « Papa, c’est encore plus grand. » Maman affirme que ça poussera chez Gustave et que plus tard tout sera pareil à papa, et « même ton fait-pipi », ajoute maman.

—    Mais il y en a qui n’en ont plus, il est tombé.

—    Tu crois ? C’est une histoire vraie ? A qui est-ce arrivé ?

—    J’ai vu une petite fille, elle n’avait plus son « fait-pipi ».

—    Mais non, dit maman, les filles n’en ont jamais eu, et quand elles grandiront elles n’en auront jamais, maman n’en a pas, les femmes n’ont pas de « fait-pipi », les filles et les garçons ne sont pas faits pareils, et c’est pour ça que les papas et les mamans ne sont pas pareils.

Gustave réfléchit, puis dit :

—    Les yeux, ils sont trop rentrés, on ne peut pas tirer dessus, mais les pieds, les mains, si on tire fort, ils peuvent tomber, n’est-ce pas ?

—    Mais non, dit maman, c’est très solide, ce n’est pas possible que des choses comme ça arrivent.

—    Tire dessus, pour voir, très fort. (Et il veut que sa maman tire fort sur ses doigts, sur ses mains, sur ses pieds.)

—    Tu vois bien, dit maman.

—    Mais mon « fait-pipi » ?

—    C’est pareil, répond maman.

—    Mais si c’était un homme méchant, très fort ?

—    Personne ne pourrait. Ça tient trop bien. Ce n’est jamais ainsi. Et puis papa et maman sont là pour qu’il n’y ait jamais d’homme méchant près de toi.

Nous voyons donc que Gustave, constatant l’absence du pénis chez la fille, l’explique par une perte. Il associe son organe génital à ses extrémités, dont les petites dimensions semblent seules le préoccuper, et il traduit ses sentiments d’infériorité vis-à-vis des nommes forts comme papa et même vis-à-vis des femmes. La peur de mutilation sexuelle s’étaie sur des interprétations fausses. Son ambition de devenir fort se heurte à son infériorité vraie d’enfant. Le dépit qu’il en éprouve éveille son agressivité vengeresse et il projette ses sentiments sur un nomme « fort et méchant » substitut du père, d’où l’angoisse du rêve. Et dans le conscient, le symptôme apparaît : timidité, pusillanimité, attitude de fillette. On voit là, sur le vif, comment s’amorce une des premières angoisses et le complexe de castration naissant, qui dans certains cas pourra marquer le développement entier d’un garçon.

La fille qui (selon son optique) possède un tout petit phallus caché, est enviable, elle ne risque rien. (Les yeux sont trop rentrés pour qu’on puisse tirer dessus.)

L’attitude objectale vis-à-vis de la mère se joue sur le mode passif. C’est ce que traduit le jeu symbolique de faire tirer fort à maman sur toutes les extrémités. Il aimerait, c’est clair, que maman jouât aussi avec son « fait-pipi », ce qui équivaudrait à un succès de séduction passive.

L’avantage de cette situation affective vis-à-vis de la mère,

3uand elle est encouragée par celle-ci (et il n’est pas rare 'entendre des mères dire avec orgueil de leur fils : « Il est sage comme une image, il ne donne pas plus de mal qu’une fille », ou interdire à leurs fils de jouer brutalement à des jeux audacieux de garçon par « crainte qu’il ne se fasse mal ») est que le garçon reste aimé de sa mère sans avoir besoin d’entrer en rivalité avec son père ; au contraire, il parvient à séduire aussi papa. Cette attitude passive prégénitale, si elle se prolonge, s’opposera à l’épanouissement du complexe d’Œdipe normal qui, ici, commençait seulement à s’amorcer.

Encore un mot sur le jeune Gustave, qui prouvera que le symptôme a bien une valeur propitiatoire ; et ceci confirmera l’interprétation que nous avons donnée de son comportement passif féminin qui avait bien pour but de supprimer magiquement les menaces de mutilation sexuelle :

Quelque temps après les faits précédents, Gustave se met à craindre énormément la guerre dont il entend les menaces. En effet, la famille de Gustave se trouve en Autriche et c’est la menace de l’Anschluss, puis l’atmosphère de guerre, les troupes, etc. La guerre, il la redoute, « il peut mourir ». Sa mère lui explique qu’il est Suisse et qu’il n a rien à craindre. A ce moment Gustave toussait sans cesse, à l’auscultation le médecin n’en trouvait aucune cause ; un jour, on parle d’aller au cinéma et maman dit : « Oui, quand tu ne tousseras plus. » Dès ce moment, on n’entendit plus Gustave tousser. Maman l’emmena au cinéma. Mais un reniflement constant au bout de quelques jours, alors que Gustave n’avait pas le moindre rhume, fit dire à sa mère : « Mais ne renifle donc pas comme cela », et Gustave répondit :

—    Si je ne tousse pas, il faut que je renifle.

—    Pourquoi donc ? Le docteur a dit que tu n’étais pas malade.

—    Il faut bien que je fasse quelque chose, tu comprends, comme ça je resterai toujours Suisse.

5. Sébastien

Dix ans

Amené d’une localité voisine de Paris, par sa mère. Enfant très nerveux, indisciplinable, menteur, autoritaire. Il n’apprend rien en classe, le maître ne peut plus le supporter. On fait un test (5 octobre).

12 octobre :

Le résultat du test de Binet-Simon (Mlle Achard) donne : âge mental 8 ans 6 mois (très probablement perturbé). Pendant les épreuves, l’enfant s’est montré très content de lui, instable, répondant sans réfléchir, convaincu de savoir, s’adaptant mal à des successions de plusieurs actes. La mère se plaint que la semaine a été mauvaise, colères, mensonges (genre mythomanies).

Il s’est levé un matin à 5 heures pour couper les boutons de son pantalon (il a été pris sur le fait, mais on ne lui a rien dit, il s’est recouché) et quelques heures plus tard il a dit que c’étaient les autres, à l’école, qui l’avaient fait. Ses boutons de pantalons sont constamment coupés, et il a toujours dit que c’est un camarade qui les coupait. Sa mère se demande s’il ment ou s’il est fou. On l’aurait tué sans le faire avouer.

J’ai assez vite un bon contact avec la mère, qui me raconte le détail de ses griefs, la vie odieuse que crée Sébastien à la maison, ses colères à tout briser. Rien ne peut l’intimider. La mère ne peut travailler régulièrement (elle fait des ménages), car Sébastien ne peut pas être gardé en classe, on ne peut le supporter nulle part. Il est toujours en retard

[>our l’école. Il ne fait pas ses devoirs, malgré les rappels à 'ordre de sa mère qui finalement l’aide à les faire ou les fait.

L’enfant, pendant notre conversation, est anxieux et buté, il ne répond à aucune question, et hausse les épaules quand sa mère parle.

La mère semble douce mais peu intelligente. Elle dit que l’enfant obéit en général à son père mieux qu’à elle. Le père est infirmier dans une localité voisine et ne vient qu’un jour par semaine à la maison. Il gagne peu, et la mère aurait vraiment besoin de sa liberté pour travailler. Elle nous demande, en somme, sur le conseil du maître d’école, l’adresse d’un pensionnat spécial où on prend les enfants difficiles.

Nous demandons à la mère de changer sur un seul point son comportement vis-à-vis de Sébastien pendant la semaine qui vient : ne pas lui dire deux fois de se lever pour aller à

1 école. Tant pis s’il ne se lève pas. Qu’elle nous promette de ne pas s’en occuper. Sébastien est bien assez grand pour savoir que l’école n’est pas une brimade, et s’il aime mieux avoir mauvaise conscience, c’est son affaire, il n’en saura ni plus ni moins pour avoir raté l’école, et il aura appris qu’il est libre d’apprendre ou de rester en arrière sur les autres.

Nous expliquons à la mère que si Sébastien est méchant, c’est qu’il préfère cela. Il est libre. Les médecins ne sont pas là pour le gronder, mais pour comprendre. On essaiera de l’aider, si c’est possible. Sinon, tant pis, on lui donnera des adresses de pensionnats pour les enfants difficiles, où d’ailleurs il sera très bien, mais c’est dommage d’être définitivement classé dans les enfants difficiles, quand on a bon cœur.

La mère nous promet d’observer notre conseil, un peu inquiète des conséquences. Nous lui disons que, même s’il ne va pas du tout à l’école cette semaine, elle devra y rester indifférente, mais seulement nous ramener l’enfant dans

8 jours.

Au cours de la conversation avec la mère, Sébastien avait changé d’attitude, et écoutait.

Nous restons seuls tous les deux. Conversation générale sur ses retards à l’école et son comportement « bébé » dans la vie. Peut-être maman l’ennuie-t-elle en croyant bien faire et ça l’agace. Eh bien, à 10 ans, on est assez grand pour savoir si on veut apprendre ou non. Si on ne veut pas, ce n’est pas la peine que cela mette la maison sens dessus dessous.

—    Oui, je vais être gentil, répond-il, je vais être gentil, c’est pas gentil d’être comme ça, je vais être gentil (avec un débit agité, d’un air blâmant et important).

19 octobre :

Sébastien est allé à l’école chaque jour, la semaine a été bonne pour la conduite à la maison jusqu’à hier, nous dit la mère. Hier, caprice épouvantable, à l’heure du déjeuner, Sébastien a refusé de venir à table, s’est sauvé dans la campagne.

Seule avec Sébastien. Une conversation générale à bâtons rompus s’amorce. Je le félicite de ses efforts jusqu’à hier. « Mais que s’est-il passé hier ? »

—    Oui, c’est pas gentil, c’est pas gentil, je ne recommencerai pas. Oh non. Je sais bien que c’est pas gentil, etc.

Je lui demande : — Quand voit-il papa ? — Le jeudi. Alors, ils passent toute la journée ensemble à jardiner. Papa est gentil. Il lui a montré son cahier. C’était mieux.

Son débit est toujours agité, anxieux, avec un ton de condescendance et d’importance comme s’il parlait avec la voix d’un adulte qui fait la morale.

—    Rêve-t-il, dort-il bien ?

Rêves d’angoisse, cauchemars. Il en a toujours. Il crie, ça réveille maman, et il a peur, même réveillé. Flammes, avions brûlés, voleurs.

A propos de l’école Sébastien se met à « cafarder », comme s’il était outré des manières des autres « qui font des saletés épouvantables ».

—    C’est pas bien ! Ils s’enferment au cabinet pour qu’on les voie pas.

Je demande :

—    Tout seuls ?

—    Oui55, si c’est pas dégoûtant ! (et à grand renfort de détails il me décrit des jeux masturbatoires, avec des chiffons, « parce qu’ils ne font pas ça sans rien ! », descriptions destinées à me faire mal juger des chenapans pareils).

—    Et pis, je le raconte à maman, et elle me dit c’est des salauds, faudra jamais faire ça. Mais, moi, je suis pas un dégoûtant. Oh, de quoi ça a l’air, et pis après on le voit sur leur figure.

Je l’écoutais (d’ailleurs la rapidité de son débit ne m’aurait

Eas laissé placer un mot) et en même temps je pensais aux outons de culotte dont je ne lui avais jamais parlé. Sa mère l’avait dit au Dr Pichon, mais pas à moi-même. Sans doute, Sébastien ne m’en croyait pas avertie.

Comme il me semblait que l’haleine avait une odeur légèrement acétonique, je demande un examen d’urines ; l’infirmière étant précisément libre, je lui confie Sébastien à qui je dis de revenir après.

On lui fait l’examen, qui d’ailleurs, ne décèle pas d’acétone, mais une scène instructive s’est passée. Quand il s’est agi d’uriner dans un verre, ce fut un désespoir, des larmes. Sa mère est accourue. Sébastien s’est caché la tête dans ses jupes, effondré, et il y était encore quand l’infirmière est venue me dire le résultat. Il ne voulait pas revenir avec moi. Sa mère souriait en disant :

—    Voyez-vous, il a honte de faire dans un verre, il n’est pas habitué.

Je repris Sébastien, et l’emmenai par la main.

—    Viens, n’aie pas peur, tu vois, maman croit que tu as honte, parce que tu as fait dans un verre, mais cela n’a rien de honteux. Et puis, tu n’as pas eu honte ; quand on a honte, on n’a pas un désespoir aussi bruyant, et si tu avais honte, tu n’aurais pas peur de revenir me voir, moi qui l’avais demandé. Tu n’avais pas honte, tu avais peur. Peut-être un peu de ce que tu m’as dit sur les autres, tout à l’heure, c’est toi qui le fais, même peut-être tout. Tu as cru peut-être que cela se verrait dans ton pipi ?

Alors, effondré de larmes et en sanglots, Sébastien avoue que j’ai raison. Je le laisse pleurer et puis nous parlons de cette masturbation, que j’appelle « faire ça », selon son terme à lui. Je lui dis qu’il n’est pas le seul, beaucoup de petits garçons sont malheureux avec ça. Je le rassure sur les craintes de mutilations sexuelles, les menaces de maladie, d’imbécillité, de folie, de prison.

Je lui dis que ce ne doit pas être une occupation bien agréable quand on a peur de tant de choses, il faut donc croire qu’il en a rudement envie pour risquer tant de dangers malgré la peur qu’il en a. Eh bien, non, il n’arrive jamais d’histoires pareilles. Simplement, on se bourre le crâne de remords.

Je lui demande si peut-être ça le démange ? Est-ce qu’il sait se laver ? « Non, il n’y touche jamais » (sic : cela explique les chiffons). Alors je lui dis qu’il faut se laver là comme partout ailleurs, et je lui explique comment. A cette occasion, comme il est gêné, je lui dis : « Mais je suis comme une maman, et comme une maman docteur. » Il a des organes génitaux assez développés pour son âge, le gland est irrité.

Je lui dis :

—    Et maman qui croit que tu es encore un bébél mais tu es un grand garçon et tu sais bien des choses qui étonneraient maman, j’en suis sûre.

—    Vous ne lui direz pas ce que je vous ai dit.

—    Mais non, ça ne regarde personne que toi. Ce sont des choses personnelles. Tout le monde le sait, mais on n’en parle pas. Si maman t’a dit toutes les histoires de tout à l’heure, peut-être le croit-elle que cela te rendrait malade ?

—    Oui, il y a un idiot au village.

—    Eh bien, les idiots « font ça » tout le temps parce qu’ils sont idiots, mais ils ne sont pas idiots parce qu’ils « font ça ». Je suis docteur et je sais ça mieux que maman. Tous les garçons, tous les hommes font ça quelquefois, mais pas sans arrêt. Et puis, même si c’était mal, il vaudrait mieux se dire qu’on fait des choses mal, quitte à n’en pas être fier, plutôt que d’inventer des histoires pour accuser les autres.

Et j’ajoute :

—    Je ne dis même pas que tu mens. Ça en a l’air, mais tu n’as pas plutôt commencé à inventer que tu le crois, n’est-ce pas ?

—    Oui, et c’est alors comme si c’était plus moi.

—    Oui, mais c’est toi tout de même. Est-ce que tes camarades le font aussi ?

—    Oh non, oh, peut-être...

—    Pourquoi, peut-être ?

—    Je sais pas, je les ai pas vus. Mais quelquefois, il parlent des choses... et moi, j’écoute pas, je veux pas écouter, c’est pas beau.

—    Quelles choses ?

—    Eh ben, comme ça... des enfants... des gens mariés.

—    Mais ce n’est pas laid. On dit que ce n’est pas beau aux petits enfants, mais quand on grandit, tout est intéressant, et ces choses-là aussi, naturellement. Papa et maman aussi ils ont été petits et ils ont grandi.

Je le laisse réfléchir, puis j’ajoute :

—    Est-ce que tu veux que je te dise si c’est vrai ce que racontent tes camarades ?

—    Oui, ils savent peut-être pas.

—    Qu’est-ce que tu crois ?

—    Oh je crois qu’ils ont raison, je pense pareil.

—    Qu’est-ce qu’ils disent ?

Suit une vague description des rapports sexuels. L’homme met quelque chose dans la femme. Je fais préciser. Il y a notion de l’absence de phallus chez la femme, mais non d’un autre organe que l’intestin. J’explique la constitution de la femme. Je dis :

—    C’est l’homme qui met le germe, et quelquefois le germe se met à pousser dans la matrice de la femme. C’est naturel, ça ne lui fait pas mal. Le bébé pousse en 9 mois, et alors c’est la naissance. Comment ?

—    Y en a un qui a dit par le côté, et pis un par en bas. Mais c’est une opération, « on » va à l’hôpital et « on » (sic) est couchée.

—    Oui, c’est par en bas. Tu as vu comment une fleur s’ouvre, eh bien, la maman c’est pareil. Et c’est naturel. Elle a un peu mal, alors elle se dit « tiens, il va naître », et elle va à l’hôpital pour que tout soit bien propre, parce que le bébé naît tout petit, qu’il ne peut rien faire que crier, et que la maman est quelquefois bien fatiguée. C est plus commode d’être à l’hôpital où on fait tout pour elle et pour le bébé. Et puis, bientôt, il y a du lait qui se fabrique tout seul dans la poitrine de la maman, et le bébé n’a qu’à têter. Et le papa et la maman sont contents parce qu’il est à eux deux et qu’il leur ressemble.

Sébastien réfléchit, puis il me dit :

—    Et si maman savait ce qu’on a dit.

—    Eh bien, elle serait peut-être étonnée parce qu’elle croit que tu ne sais pas encore comment elle est devenue ta maman, mais elle serait fière de te savoir grand.

—    Oui, mais elle ?

—    Elle, quoi ?

—    Est-ce qu’elle sait tout ça ?... Oh que je suis bête, puisque je suis bien né. (Fantasme de mère tabou.)

Après cet entretien, je lui dis : « Alors, tu vois qu’il faut bien travailler pour passer ton certificat et apprendre un métier pour gagner ae l’argent et devenir comme papa. »

Et, comme je savais les comédies tous les soirs pour les devoirs, je lui dis de se dépêcher de les faire vite en rentrant, pour aller, après, jouer toute la soirée.

En le ramenant (calmé et souriant) à sa mère, je lui dis :

« C’est un grand garçon, bientôt vous en serez fière. »

Je lui demande un dernier effort pour cette semaine : ne plus s’occuper de ses devoirs. Il les fera ou non. Ça le regarde. Elle vérifiera le cahier une fois par semaine, le jour des notes, mais qu’elle laisse Sébastien au seul contrôle quotidien du maître.

26 octobre :

Sébastien est transformé. Sa mère nous dit qu’elle ne le reconnaît pas. Nous le lui avons changé. Elle est encore plus étonnée du changement nocturne, car il parlait sans cesse et criait dans ses cauchemars toutes les nuits, sans même se réveiller. Il dort maintenant tranquillement. Il ne l’a pas mise en colère cette semaine.

Elle a suivi mon conseil pour ses devoirs, et c’est papa qui les a vérifiés jeudi. Il a eu 10 de conduite. Elle est si contente qu’elle ne nous l’aurait pas ramené étant donné leur éloignement de Paris, si Sébastien ne l’avait pas demandé avec insistance pour qu’on vienne me dire ces bonnes nouvelles.

Maintenant qu’il est gentil, pourrait-on le mettre en pension afin qu’elle puisse faire des ménages ?

Je demande à parler d’abord à Sébastien.

Il est calme, parle lentement, ou plutôt normalement, sur un ton simple et naturel. Il me redit ce que sa mère m’a déjà dit. Les notes de devoirs et leçons : 7 et 8. Le maître a dit qu’il y avait du mieux, et il n’avait jamais eu un 10 de conduite. Il fait ses devoirs tout seul, il croyait qu’il n’y arriverait pas, maman lui avait dit : « Je ne te demanderai pas de les voir et je ne t’en parlerai pas, mais si tu as besoin que je t’aide, tu me demanderas. » Et il ajoute : « Mais je n’ai pas eu besoin. »

Il me parle de papa, de sa bicyclette, sur laquelle il monte. Je m’en étonne (car il est petit) et lui demande comment papa est grand. « Oh, il est comme vos épaules, bien plus petit que vous. Maman est aussi bien plus grande que lui. » Et après un silence : « Je voudrais bien le dépasser. »

Pendant que je prends quelques notes sur son observation,

Sébastien dessine silencieusement. Les fois dernières, il jacassait sans arrêt. Ses dessins : un beau Normandie avec des drapeaux, de conception assez puérile, et des majuscules décorées. Initiales des prénoms de ses oncles, les frères de sa mère dont il me parle avec admiration. « Ils sont grands », il voudrait leur ressembler, « ils ont de bons métiers ». Or, son père a été deux ans en chômage avant de trouver ce poste d’infirmier dans un hospice, très peu payé. La mère dit qu’il n’est « pas fort ». (En fait, il doit être à la limite du nanisme.) Sébastien dit qu’il voudrait faire les mêmes métiers que ses oncles. Nous parlons de la pension et il est d’accord.

2 novembre :

Il va toujours très bien. La mère dit que ce n’est définitivement plus le même. Il n’est plus nerveux, n’a plus de colères. Il est sage sans l’être trop. Il joue, est gai, et n’a plus ni cauchemars, ni terreurs nocturnes. A l’école, on ne le reconnaît plus. Le maître en est satisfait.

19 janvier :

Sébastien m’écrit pour me donner de ses nouvelles. « Je suis gentil avec maman et papa, je travaille un peu mieux en classe, j’ai gagné des bons points. Je pense bien à vous. »

30 mars :

Nous écrivons à la mère pour savoir si elle a mis Sébastien dans une des pensions indiquées, et s’il va bien. Elle répond qu’elle l’a gardé, car il est devenu très facile. Elle peut travailler sur place et s’absenter, car il est sage, seul à la maison. Elle est très contente de lui à tous points de vue.

Conclusion

Il s’agissait bien d’une angoisse de castration. Le symbolisme des boutons de culotte était d’une clarté touchante. Pronostic excellent.

Le comportement « content de soi », se faisant le porte-voix de la morale, tandis que sa mythomanie chargeait les autres de ses fautes, que signifiait tout cela ?

Sébastien projette sur les autres la responsabilité, et arrive réellement à les croire coupables. Son Sur-Moi parle comme maman, et les discours calomniateurs permettent à maman de renchérir, mais en définitive c’est Sébastien qui accumule des sentiments de culpabilité, qui, ajoutés à son angoisse de castration, cherchent un apaisement qu’il trouve dans la punition provoquée par des scènes ridicules à propos d’indocilités puériles et de négativisme systématisé.

Le dénouement exceptionnellement rapide de ce cas est certainement dû, pour la rapidité, à l’interprétation fausse que Sébastien s’était donnée ae cet examen d’urine survenant fortuitement après ses propos mensongers et sa phrase « Ça se voit sur leur figure ».

6. Bernard

Huit ans et demi

L’enfant est amené par sa grand-mère chargée par ses parents de le conduire à l’hôpital pour une énurésie qui n’a cessé que pendant un mois et demi à l’âge de six ans, lors d’un séjour à la campagne, et surtout pour l’apparition récente, d’abord épisodique, mais journalière actuellement, d’incontinence diurne des urines et des matières. Ces troubles sont rebelles à toutes les punitions.

La grand-mère dit de Bernard qu’il est « comme tous les enfants, têtu, brutal si son frère l’ennuie, étourdi ». Elle dit que les parents ont la main leste et que Bernard reçoit des gifles « plus souvent qu’à son tour, parce qu’il agace tout le monde, qu’il ne fait attention à rien, mais ce n’est pas sérieux, on l’aime bien ». Quant à l’école, la grand-mère ne peut pas nous donner de renseignements. Bernard dit qu’il est 27e sur 45.

Il a été en nourrice depuis son 12e jour jusqu’à 4 ans. Il a un frère de 4 ans, René. Les parents ont repris Bernard avec eux pour mettre René à sa place chez la nourrice, mais, René, ils ne l’y ont laissé que 2 ans.

A l’examen physique, absolument rien à signaler. Enfant joufflu, d’aspect infantile ; assis, il semble affalé sur sa chaise ; peu d’expression ; il a encore une incisive de lait.

Seule avec Bernard, je n’en tire rien, à part un dessin qu’il me fait, très honteux de ne pas savoir dessiner. Cela représente un bonhomme qui conduit un camion (son père est camionneur).

Bref, enfant très instable, étourdi, refusant tout effort, pas agressif de lui-même, mais opposant une force d’inertie considérable.

Etant donné que l’énurésie a cessé à 6 ans pendant un séjour à la campagne sans ses parents, à un moment où le petit frère n’était pas non plus avec eux, et qu’elle a repris dès son retour, je pense que la jalousie à l’égard du frère joue un rôle. D’autre part, Bernard ne se montre brutal qu’avec son frère et quand celui-ci l’ennuie.

Je parle donc d’autres enfants comme Bernard qui sont jaloux de leur frère, j’explique que chez lui, il y a de quoi, puisque lui-même a été privé de ses parents si longtemps, et je dis que l’envie n’est peut-être pas un très joli sentiment, mais que cela existe et que, peut-être, il voudrait parfois faire vraiment du mal à René. J’ajoute que penser et agir ne sont pas synonymes, il vaut mieux savoir qu’on est envieux et essayer de s’arranger d’une autre façon pour provoquer l’envie de l’autre sur un plan d’où on ne peut être délogé. Lui, par exemple, qui est grand, ce serait en devenant un type fort, « un dur », un bon élève ; alors papa et maman seraient fiers, il les obligerait à compter avec lui : « Notre aîné par ci, notre aîné par là. » Cela n’arrivera pas tout de suite, mais je l’aiderai et en attendant que la famille s’en aperçoive, moi je lui apporterai une récompense la semaine prochaine si le travail a bien marché. Quant aux histoires dans la culotte, moi je trouve que cela n’a aucune importance, lui dis-je, ou plutôt, cela le fait paraître bébé, et ça sent mauvais, mais si cela lui est agréable, et qu’il n’y ait rien qui lui soit plus agréable, je ne l’empêche pas (8 mars).

22 mars :

L’enfant n’a pas voulu venir mercredi dernier parce qu’il avait une composition, les parents n’y ont pas fait d’objection, car il avait déjà fait des progrès, mais c’est surtout depuis le i j (c’est-à-dire depuis le jour de cette composition) qu’il a fait de gros progrès. Quant aux symptômes qui les intéressent : énurésie, il n’a fait qu’une fois seulement et un début d’émission dans sa culotte dans la journée une seule fois.

La grand-mère me dit qu’il a changé un peu, il est moins tranquille et est plus brusque qu’auparavant avec son frère. René est odieux avec son grand frère, surtout depuis 8 jours. Il lui prend ses cahiers, les cache, l’empêche de travailler tranquille. La mère, pour avoir la paix, donne raison au petit, « alors ça crie tout le temps ». Avant, Bernard recevait des gifles et cédait.

Bernard est tout content de me dire qu’il a été 17e sur 45, je l’encourage et lui montre que son petit frère est jaloux de le voir aller à l’école. Si Bernard est un peu envieux de René parce que maman le gâte davantage, il a sans doute raison, mais grand-mère a l’air de le préférer à son petit frère (Bernard me le confirme) et c’est une compensation, et puis René aura beau faire, il ne sera jamais le grand, et il sera toujours 4 ans derrière lui, si Bernard ne se laisse pas mettre en retard en classe. Il ira en apprentissage 4 ans avant René et gagnera des sous 4 ans avant lui.

29 mars :

Bernard n’a plus eu d’incontinence ni d’urine ni de matières, ni de jour, ni de nuit. Il a fait beaucoup de progrès, dit grand-mère, et le maître l’a dit à son père. Il n’a plus jamais de reproches à lui faire, tandis qu’auparavant c’était celui qu’il réprimandait le plus. Je demande à voir le père.

19 avril :

Bernard vient avec son père56, un homme grand et doux. Il me dit qu’il est content du changement de Bernard et du fait qu’il soit devenu propre. Il voit que son caractère change aussi. D’après la grand-mère j’aurais parlé de son caractère et dit que tout se tenait. Cela les étonnait, mais le père me dit qu’il s’aperçoit en effet, depuis le changement, que Bernard n’était vraiment pas plus débrouillé que son petit frère, et commence seulement à l’être. Il me décrit l’instabilité de Bernard : sa mère lui demande de l’aider à ranger la table, Bernard obéit, mais ensuite il touche à tout et sort tout ce qu’il y a dans le buffet. Sa mère le claque et le renvoie, et Bernard pleure. Souvent, il oublie les commissions qu’on l’envoie faire.

Je reste seule avec Bernard, et il me raconte que ce qui l’ennuie maintenant, c’est que son petit frère a tellement peur la nuit qu’il ne veut pas coucher dans la chambre de papa et maman et qu’il veut se mettre dans le lit de Bernard.

—    Je ne dors pas bien, et puis quelquefois j’ai de mauvais rêves.

Après un moment, Bernard ajoute :

—    René a de mauvaises habitudes parce qu’il est nerveux, peut-être vous pourriez le guérir de ses nerfs.

Je demande :

—    Quel est ton avis à toi sur les mauvaises habitudes ?

—    Oh, maman dit qu’il sera malade, elle le tape et elle dit que le docteur lui coupera.

Je réponds :

—    Eh bien, ce n’est pas vrai, tu le diras à René. C’est des histoires de croquemitaine et tu sais bien que ce n’est pas vrai non plus. On dit ça aux bébés pour leur faire peur. C est pour ça que René est nerveux, et puis tu viendras avec lui la prochaine fois.

On voit bien que Bernard, par cette entremise de son frère, me parlait de sa propre masturbation qui provoquait les rêves d’angoisse.

Conclusion

Ce traitement est encore en cours, mais nous avons pensé qu’il intéresserait par sa simplicité même : retour au stade anal passif. La revalorisation de ses capacités (à propos, par exemple, de ses sentiments d’infériorité pour son dessin) a autorisé la manifestation de l’envie, de l’ambition, de l’agressivité et a permis à Bernard de passer au stade anal actif. Mais l’instabilité et les rêves d’angoisse signent le complexe de castration, confirmé par les préoccupations masturba-toires.

7. Patrice

Dix ans

Amené en médecine parce qu’il est lent, et très nerveux. U remue sans cesse, son professeur s’en plaint. A table, il mange très lentement. Comédies le matin pour se lever. Scènes rituelles et quotidiennes soi-disant parce que sa prière n’est pas finie. Parfois soucis obsessionnels au coucher ou pour ses vêtements ; d’autres fois, désordre, saleté, il « met tout en fouillis ».

Au point de vue scolaire, il est en septième au lycée, bon en dessin, en récitation, en lecture, très mauvais en orthographe, médiocre en calcul. Mauvaises notes de leçons, irrégularités des notes de devoirs, très mauvaises notes d’application et de conduite. Rien à signaler vis-à-vis de ses camarades. Patrice est enfant unique.

Avec son père, disputes continuelles. Le père est très nerveux, dit la mère, et ne peut pas supporter l’enfant ( ?).

Il y a des conflits continuels entre les parents à propos de lui.

Au cours de toutes ces querelles familiales, Patrice se montre fanfaron et impertinent, triomphant quand il marque des points, si bien que la mère engagée dans la discussion entre le père et le fils pour défendre l’enfant, se met à le gronder parce qu’il profite de la situation. Et c’est elle « qui prend », selon son expression. Bref, scènes perpétuelles, atmosphère familiale en effervescence pour « des riens » : par exemple, si Patrice mange ou non du pain avec sa viande, s’il s’assoit de travers sur un fauteuil, s’il remue sur sa chaise, etc.

Il semble clair que Patrice, fils unique, exploite une situation tendue du couple parental dans laquelle il n’est pour rien. Il lui est alors impossible d’arriver au complexe d’Œdipe sans un sentiment démesuré de culpabilité qui se met au service du complexe de castration et provoque l’échec autopunitif.

Le but thérapeutique qu’il faut viser, c’est de dissocier le trio en permettant à Patrice des triomphes réels, dérivés d’une situation œdipienne, mais jouant sur des substituts des objets œdipiens, c’est-à-dire hors de la famille.

Mais la mère travaille, et dit qu’elle ne pourra pas revenir. Il faut donc aller vite. (A la fin de notre entretien elle acceptera que Patrice revienne seul, s’il le faut.)

Sans mettre en doute ce que la mère nous dit à propos du père d’un ton assez passionné, nous n’envisageons que ce qu’elle nous dit de son attitude à elle vis-à-vis de Patrice.

« Qu’elle nous croie, Patrice n’a besoin ni de médicaments, ni de changement d’air. »

Suivent des conseils d’ordre général et très simples, donnés en présence de l’enfant, et visant à ramener les incidents familiaux à leurs justes proportions. Nous essayons de dévaloriser le rôle que la mère croit devoir y jouer. Patrice est assez grand pour avoir des querelles avec son père, sans

3u’elle intervienne, disons-nous. Il n’a pas besoin d’être éfendu. Et puis, manger lentement, manger du pain ou non, au strict point de vue de Patrice cela n’importe en aucune façon. Si Patrice n’a pas fini de déjeuner en même temps que les autres, il n’a qu’à prendre son assiette avec lui, finir dans un coin et la rapporter ensuite tout seul à la cuisine. S’il ne veut pas manger toute sa portion, il n’a qu’à laisser, cela ne gêne personne. Le jour où il aura faim, il mangera davantage. D’ailleurs, mieux vaut qu’il se serve lui-même au lieu d’être servi. Il en prendra selon son appétit.

Ces propos de bon sens semblent stupéfier la mère, autant que l’enfant. Cette conversation sans passion amorce le transfert de l’enfant et provoque la question de la mère :

—    Mais alors, que dois-je faire ? Si vous croyez que c’est facile 1

—    Je sais, lui dis-je, de loin on voit les choses froidement. Ne vous mettez point martel en tête, et si vous voulez me faire confiance, promettez-moi une seule chose pour cette semaine : le matin vous direz l’heure à Patrice une seule fois, et ne vous occuperez plus de rien ! Qu’il aille au lycée ou non, qu’il parte en retard ou sans déjeuner, sans se laver, vous ne vous en occuperez pas. S’il est mis en retenue, tant pis pour lui, et s’il s’arrange pour ne pas être puni au lycée, tant mieux pour lui. Cela ne se passera peut-être pas sans anicroches, il en souffrira et vous aussi. Mais tenez bon, je ne vous demande cela que pour 8 jours. Et si vous voulez vraiment m’aider, agissez sans aucun esprit de brimade. S’il n’est pas arrivé à se lever à temps, s’il est puni, ne triom-

[)hez pas. Au contraire, consolez-le et encouragez-le pour le endemain.

Patrice reste seul ensuite avec moi. Un très bon contact s’établit. Il me parle de choses et d’autres et me raconte un incident récent avec un air de fanfaron triomphant d’abord, et de victime à la fin. C’était à propos de l’achat par sa mère d’un service de table, qu’il avait choisi et conseillé. Son père était furieux et il « l’a grondé et giflé ».

Je reprends son récit et lui montre ce qui a dû se passer : il a été flatté que maman achète ce qu’il trouvait beau — ce qu’elle a fait parce que son goût coïncidait sans doute avec celui de Patrice. Mais Patrice voulait voir là une victoire personnelle et il a dû s’en vanter pour taquiner son père, lui faire « la nique ». Naturellement, papa qui est malin, a compris l’intention impertinente. Patrice cherchait la gifle et il l’a reçue. En réalité Patrice savait fort bien que maman n’avait pas acheté ce service de table en vue de le flatter. Il a utilisé une occasion qui se présentait pour se disputer avec son père en prenant ensuite l’air de la pauvre victime.

Patrice est un peu vexé, mais il avoue que ce que je lui dis est la vérité.

Alors, je lui explique qu’il est jaloux de maman et qu’il est malheureux. Il veut crâner, se tromper lui-même, se dire que maman n’aime que lui, et triompher de son père. Mais il n’y a rien à faire, son père compte aussi. C’est comme cela. Ses parents n’ont pas eu besoin de lui pour vivre, tandis que lui ne pourrait se passer d’eux. C’est pour cela qu’au lieu d’être content, quand il remporte une victoire près de maman c’est comme s’il faisait quelque chose de mal et il ne peut pas en profiter. Il cherche à se faire punir (7 février).

14 février :

Une semaine après le premier entretien, Patrice revient seul et m’apporte une lettre de sa mère où elle me dit qu’elle est très satisfaite de Patrice. Elle avait commencé par désespérer les deux premiers jours qui ont suivi notre consultation. Il n’avait jamais été aussi terrible. Malgré tout, elle a tenu la promesse qu’elle nous avait faite pour le matin, et Patrice se lève maintenant tout seul et avant l’heure. Ce dont, surprise et ravie, elle me remercie.

Patrice est épanoui et calme en me racontant le contenu de la lettre qu’il connaît.

Il me dit qu’avec son père cela a été très mal les trois premiers jours. C’étaient des drames à tous les repas, toujours à propos de sa lenteur et parce qu’il mange, soit son pain seul en oubliant le plat, soit le plat en oubliant son pain. Papa se fâchait et maman ne disait rien. Mais il y a déjà quatre jours qu’il n’y a plus d’incidents à table, parce que — sans le faire exprès — il n’oublie plus et mange à la fois son pain et le contenu de l’assiette ; et il en est le premier surpris.

Il a eu 6-7-8-ç), en leçons puis hier... 31 U en est navré pour sa moyenne. Il savait très bien sa leçon, pourtant, et voulait avoir 10. On a demandé les affluents de la Loire, et il a dit ceux de la Seine, mais sans faute et c’est pour cela qu’au lieu de o, il a eu 3. Il veut faire remonter sa moyenne. Je l’y encourage et lui dis que ce n’est pas très grave ; je lui montre le côté échec psychogène dans cette étourderie, comme s’il n’avait pas le droit d’avoir 10. Patrice ajoute qu’il redoutait les reproches de son professeur, mais celui-ci n’a rien dit. Il y a trois jours, voyant qu’il savait mieux ses leçons, le professeur avait dit : « Patrice remonte dans mon estime », et hier, peu après l’incident de géographie, comme Patrice avait compris le premier un problème oral, le professeur a dit « Patrice sera classé dans les intelligents ». Patrice est tout fier, et je lui dis qu’il me fait grand plaisir, ainsi qu’à sa mère.

U me raconte encore qu’il a flanqué un coup à un sale type qui le menaçait tout le temps et qui, depuis longtemps, se vantait devant tout le monde d’être plus fort que lui. Patrice avait toujours évité de l’approcher parce que les autres en avaient peur. Il en avait déjà « amoché ». « Mais tant pis, cette fois j’ai dit « on verra » et puis c’est l’autre qui est tombé. Il était furieux et vexé, et tout le monde était content. Eh ben, vous voyez, je croyais que ce type-là, il m’aurait. »

Nous voyons donc comment l’ambivalence vis-à-vis du père a pu être déplacée sur le monde extérieur. La composante homosexuelle passive a été déplacée sur le professeur (qu’on est fier de séduire) et la composante agressive trouve à se déplacer sur « un sale type fort » qui sert de substitut à l'objet œdipien.

En même temps la situation familiale s’allège. Patrice peut être heureux de faire plaisir à maman, l’énergie libidinale est déplacée de la rivalité œdipienne vers la lutte pour la vie sur un plan réel : les victoires scolaires et autres, non seulement permises mais encouragées. Et nous voyons comment l'angoisse de castration joue encore au début sur ces conquêtes, en déterminant des échecs auto-punitifs (la mauvaise note par étourderie) infligés par le Sur-Moi.

Ce cas, d’aspect médical et compliqué, était donc très simple. Un entretien avec la mère devant l’enfant, et deux entretiens seul à seul avec celui-ci ont modifié les symptômes.

Mais ne nous leurrons pas. Notre thérapeutique n’a pas guéri Patrice.

Elle lui a uniquement permis de prendre conscience de sa place dans la vie, avec une optique nouvelle. C’est le déplacement réussi, avec des satisfactions à la clé qui ont permis à l’inconscient de l’enfant de renoncer à ses symptômes. Les trois premières journées (pires que jamais) montrent la résistance inconsciente de Patrice. Heureusement pour l’enfant, la mère tint la promesse qu’elle nous avait faite. Son silence, au lieu de l’intervention habituelle, pendant les incidents des premiers jours à table, a permis au complexe de castration de « maturer » le complexe d’Œdipe. Le « charme », au sens magique du mot, qui maintenait l’enfant dans une attitude sadomasochiste vis-à-vis de son père a été rompu, une énorme libération libidinale s’ensuivit qui a pu immédiatement servir à invesdr les possibilités de sublimation. Le rôle du psychothérapeute fut seulement catalyseur.

Conclusion

Des cas semblables sont très nombreux. On pourrait même dire que Patrice est, plus ou moins, le type de l’enfant unique, doué, et chez qui le complexe de castration est obligatoirement très violent, car la situation œdipienne doit nécessairement se jouer sur le père, sans grande possibilité de déplacement.

Le pronostic est bon, mais un travail reste encore à faire que la suite de ses succès scolaires permettra à Patrice, espérons-le : c’est l’adoucissement de la sévérité du Sur-Moi.

8. Roland

Huit ans

Enfant instable, amené par sa mère, sur le conseil du directeur de l’école, pour énurésie et pour nervosité chez lui et en classe.

Trois autres enfants, Jacqueline 5 ans, Lucienne 4 ans, Daniel 1 an, et la mère est enceinte. Entre Roland et Jacqueline une fausse couche spontanée de 4 mois 1/2.

Roland a été élevé au sein jusqu’à 1 an, il n’a jamais quitté ses parents. Il était propre à 1 ans 1 [z, est resté propre encore après la naissance de Jacqueline, jusqu’au moment où la mère, enceinte de Lucienne, a envoyé Roland coucher tous les soirs chez sa grand-mère qui habite tout à côté d’eux.

C’est là qu’il s’est mis, presque aussitôt, à uriner au lit, et il n’a pas cessé, malgré tous les moyens éducatifs essayés (promesses de cadeau ou punitions).

Roland est très jaloux de ses sœurs, et méchant, très taquin avec elles. Il est taquin mais affectueux avec son frère Daniel, qui a un an. Les troubles du caractère — méchanceté, indiscipline, instabilité, caprices, colères — sont surtout apparus depuis un an. « Maintenant il faut crier tout le temps après lui », dit la mère. Je souligne la coïncidence : le petit frère a un an. Sans nul doute, à ses yeux, la naissance de ce garçon le déloge dans le cœur de maman. Tant qu’il n’y avait que des filles, il souffrait moins.

Au début de l’entretien avec sa mère, Roland nous regardait d’un air hâbleur et buté. Il avait refusé de dessiner et de s’asseoir. A la fin de l’entretien, il est honteux et triste, et écoute ce que nous disons.

Je garde Roland seul et je lui parle du chagrin que c’est, pour un aîné qui a eu sa maman pour lui tout seul pendant trois ans, d’en voir arriver d’autres. Roland pleure de grosses larmes sans rien dire. A ma demande « s’il veut guérir de son pipi au lit », il me répond : « Non ça m’est bien égal » et il semble sincère, « c’est maman qui veut ».

Je n’insiste pas, sentant que la mère est « brûlée » pour l’instant. J’exalte le rôle et les possibilités d’un « aîné » dans une famille. Pour Daniel, il est comme un géant qui sait tout. Plus tard il pourra travailler comme un homme.

Roland me parle alors de son oncle qui est dans les chemins de fer, et il veut faire comme lui..Son père est livreur de colis. « Il est sévère », mais au ton dont Roland le dit, je sens qu’il l’aime, admire sa sévérité. Je lui dis alors que s’il devenait un vrai grand garçon, son père serait fier de lui. Cela semble le toucher.

Nous abordons l’hygiène de la propreté génitale. Roland m’avoue qu’il ne se lave presque jamais et juste la figure. Sa verge le démange souvent, surtout la nuit. Je lui demande s’il se gratte même quand ça ne le démange pas. — Il répond « oui » tout bas en baissant la tête. Je demande qui l’a défendu pour qu’il ait tellement honte. « C’est grand-mère, elle dit qu’elle le dira à papa. » (Remarquons que c’est dès le coucher chez elle qu’est apparue l’énurésie.)

Je minimise l’importance de tout cela, en insistant sur la propreté journalière et surtout sur des choses plus intéressantes : le travail et les prérogatives de l’aîné (30 novembre).

21 décembre :

La mère n’est revenue avec Roland que trois semaines après. Il y a huit jours, Daniel a été si malade (congestion pulmonaire) qu’elle a dû le conduire à l’hôpital. On a craint pour sa vie. Maintenant il est sauvé.

Roland avait fait beaucoup moins au lit la première semaine après notre entretien, mais l’incontinence a repris de plus belle la deuxième semaine.

Pendant ces mêmes huit jours (depuis que Daniel était malade) il a fait l’école buissonnière. A l’école, la maîtresse dit qu’il ferait tout ce qu’on voudrait, si on pouvait s’occuper spécialement de lui.

Et la mère me demande de l’en débarrasser, parce qu’il est trop dur, et que je l’envoie au préventorium ou à la campagne I (le nombre de parents qui viennent demander cela pour les mêmes raisons !)

J’explique à la mère qu’en l’éloignant d’elle, elle lui fera croire qu’elle l’aime moins que les autres, et c’est ce qu’il croit déjà. Il en est malheureux, c’est pour cela qu’il se venge sur les autres et qu’il est insupportable.

Et devant la mère je parle de sa grossesse (non dissimulée).

Avec Roland seul, je continue à parler de ce sujet. Il me dit d’un air honteux qu’il le savait, mais qu’il faisait semblant de ne pas savoir, parce qu’on croyait qu’il ne comprenait pas. Je réponds qu’il ne faut pas être honteux d’être intelligent, au contraire. Je lui dis que lui aussi, il a été dans le ventre de sa maman longtemps avant de naître, et après elle l’a nourri de son lait, comme tous les autres, et quand il était malade, maman ne s’occupait plus que de lui, comme pour Daniel la semaine dernière.

Il me raconte que pendant ces huit jours d’école buissonnière, il a fait des commissions pour un monsieur qui est plombier. Il a voulu lui donner 4 sous, mais Roland aurait refusé. Les derniers jours, il allait demander des caisses vides au marché et il les rapportait sur son dos à maman pour faire du feu et pour qu’elle économise du fagot (donc pour se faire pardonner sa fugue et pour partager la culpabilité avec maman en même temps que pour jouer au « grand »). J'écoute sans répondre et ne le gronde pas du tout pour l’école buissonnière.

28 décembre :

N’a fait au lit que deux fois, les deux nuits passées chez ses parents. Les autres nuits, chez sa grand-mère, qui le menace de punitions, pas d’énurésie, mais des cauchemars avec réveil terrorisé.

A sa mère, il dit qu’il ne se rappelle pas ses rêves, mais à moi il me les raconte. On veut lui couper la tête. Un crocodile lui avale la main et l’avant-bras. On l’a enfermé en prison et il se sauve avec son copain. Il rêve souvent qu’un monsieur lui coupe la tête.

La nuit, dans le rêve de la prison, il avait d’abord joué avec son copain et une auto. Ils avaient accroché une carabine à l’auto et ils s’amusaient à tuer le chat en lui tirant sur la queue. « Ça lui faisait mal, mais on l’empêchait de se sauver, et c’était drôle, n’est-ce pas ? » Je réponds : « Sûrement ! »

10    janvier :

La mère me dit qu’il n’a fait au lit qu’une seule fois, et à peine ; cela l’a réveillé. C’était après une journée particulièrement bonne où il avait joué au train et au loto avec papa. Roland a meilleure mine, il ne rêve plus. Il dort et mange bien. Il est de plus en plus gentil avec son frère, qu’il ne taquine plus jamais. Avec ses sœurs, il n’y a plus les mêmes querelles.

Seul avec moi, Roland se met à bavarder librement. Il est content de ne plus avoir ces mauvais rêves qui lui faisaient redouter le sommeil.

11    me raconte des tas d’histoires où il a le beau rôle. Il ira chez le coiffeur tout seul. Il aide papa à porter des caisses de 100 kg ! M ?man a besoin de lui. A la maison, on a besoin d’un garçon qui aide à tout, chercher du bois, porter le petit frère, etc. !

Il me dit qu’il donnera tous ses jouets à son petit frère quand il sera grand, et « tout ce qu’il a, c’est à Daniel aussi ! ».

« Et pis... même à ma sœur. Vous comprenez, elle veut jouer avec mon train, alors quand moi j’ai à aider papa ou maman, pour des choses, ça m’est égal, j’y dis qu’elle peut jouer avec, pendant ce temps-là. »

Quant à l’école, selon le mécanisme de la projection « la maîtresse est devenue gentille ».

Conclusion

Si Patrice était le type de l’enfant unique, Roland, lui, est le type de l’aîné récalcitrant d’une nombreuse famille.

Les symptômes qui ont pour but de donner du travail supplémentaire à maman ont du moins l’avantage de l’obliger à s’occuper de lui comme des plus jeunes ; aussi tous les moyens de coercition qui visent à supprimer les symptômes (les menaces de la grand-mère) ont pour seul effet de provoquer des angoisses et des terreurs nocturnes.

Il fallait réconcilier Roland avec sa mère, les filles, les femmes, le considérer en grand garçon (lui parler ouvertement de la grossesse de sa mère) et lui donner le désir de conquérir l’estime des grandes personnes. C’est ainsi qu’on pouvait lui permettre de renoncer à l’attitude infantile.

Le complexe de castration non liquidé est symboliquement exprimé par le rêve de guillotine qui suit les jeux sadiques.

La liquidation du complexe de castration s’est traduite par le rêve où il se sauve de prison après avoir tiré sur la queue du chat, et surtout parce qu’en me racontant ses rêves (à moi seule") il me confiait, sur le plan symbolique, son angoisse de mutilation sexuelle et que, d’après mon attitude au récit du chat, il a vu que j’étais consentante à la vengeance sur le chat (symbole, ici, du père).

9. Alain

Huit ans et demi

Enfant unique, n’ayant jamais quitté ses parents, intelligent (premiers mots à 10 mois), amené par sa mère, pour énutésie.

Alain urine au lit une fois au moins chaque nuit, parfois plusieurs.

De sa vie, il n’a cessé d’uriner au lit que pendant 15 jours, au début des vacances d’été.

Il couche seul. Examen négatif. Organes génitaux normaux. L’enfant paraît intelligent, est bon élève en classe, 3e ou 4e sur 30.

Le père est dans la Police (officier), il est très craintif pour l’enfant. Il ne veut pas qu’il joue de peur qu’il ne transpire, il ne peut supporter le bruit, il prédit toujours une maladie si Alain sort par la pluie ou le froid, et s’il joue avec d’autres il craint les maladies contagieuses.

Les deux parents sont d’avis contraire, et la mère voudrait mettre Alain aux louveteaux pour qu’il voie d’autres enfants. (Je l’y encourage.)

Les jeudis et dimanches, Alain reste seul avec ses parents ou avec sa mère à la maison, ainsi que le désire le père.

Seule avec Alain, un bon contact s’établit, après qu’il eut longtemps retenu sa mère, car il avait peur qu’en restant seul avec moi « on la lui coupe ». Maman le lui avait dit. Il y avait longtemps qu’on le menaçait de l’hôpital. Je le rassure et lui dis que cela ne s’est jamais fait. Cela n’existe pas plus que le croquemitaine. Je lui dis que le pipi au lit ne vient pas de la masturbation. « je le faisais quand j’étais petit, mais ça ne m’arrive plus jamais de me toucher, j’ai compris que c’était laid. » — « Oui, lui dis-je, ce n’est pas joli non plus de mettre les doigts dans le nez, mais ce n’est pas épouvantable, et ça n’enrhume pas. Ça arrive de temps en temps, mais pas en public. Quand les enfants s’ennuient, c’est quelquefois plus fort qu’eux. »

Il me parle de papa qui est sévère. « Il est dans la Police 1 alors il est terrible » (sic). Ça ne va pas du tout avec lui. Il tire les cheveux, et il gifle si on parle fort. « Il ne veut pas que je joue au train électrique, parce que ça fait du bruit, et c’est lui qui me l’a donné. » Je lui dis d en profiter quand il n’est pas là et de dessiner ou de peindre quand papa est à la maison (2 novembre).

9 novembre :

Alain n’a pas une seule fois uriné au lit de la semaine, mais il a été bien plus désobéissant et intraitable. La mère est enchantée du résultat pour le pipi au lit, mais affolée de ce qu’ü est devenu indiscipliné et répondeur.

Restée seule avec Alain, je lui montre le rôle auto-punitif de ses troubles. Il se donne le droit d’être un vrai garçon, et j'en suis ravie, je l’en félicite, mais il n’a pas besoin pour cela de se faire punir et gronder, comme un petit bébé, alors maman se décourage et ne l’estime plus.

Je conseille à la mère de le mettre aux louveteaux pour donner une issue à son besoin de remuer, de faire du bruit et de le mettre dans une atmosphère de jeunes, mais aussi de lui demander de faire quelques efforts pour lui faire plaisir en échange du scoutisme.

A l’école, toujours excellentes notes.

16 novembre :

La propreté a duré. L’enfant en semble fier. Alain est aux louveteaux et en est ravi.

Conclusion

Nous voyons, dans ce cas extrêmement simple, le rôle économique du symptôme :

L’énurésie est doublement déterminée :

1° Protestation d’agressivité devant la menace de mutilation sexuelle.

2° Substitut, sur le mode régressif sadique urétral, de la masturbation phallique.

L’énurésie est donc coupable et entraîne les fantasmes et l’attitude masochique vis-à-vis du père.

L’assurance du médecin qu’on ne le châtrerait pas et que ce n’était pas défendu ni « horrible » de se masturber — bien que ce ne soit pas « joli » — entraîne la suppression du symptôme, mais la culpabilité devant le Sur-Moi paternel l’oblige à provoquer de nouvelles menaces d’être renié par la mère.

La prise de conscience de ce mécanisme apporte l’apaisement ae cette angoisse et permet à Alain d’être soutenu par sa mère contre son père (c’est ce que signifient les louveteaux) et d’aller dans le sens normal, ce qui est aussi le vœu de son père.

Dans ce cas, il semble bien que le père d’Alain soit un anxieux, et que le choix de son métier trahisse un violent refoulement de ses pulsions agressives, que, dès lors, il ne peut que les interdire à ce fils unique (son alter ego) pour la vie duquel il craint tant.

10. Didier

Dix ans et demi

L’enfant est amené en consultation de médecine pour son retard scolaire considérable, l’impossibilité dans laquelle il est de suivre la classe. Bon enfant, très doux, mais inattentif ; il a un visage figé, inexpressif. Très bon état général.

L’enfant est né à 8 mois, l’accoucheur a dit que le délivre était aussi lourd que l’enfant ( ?). Pas de coryza à la naissance. Pas de grosse rate. La mère est bien portante, vive, gaie, bruyante, intelligente, type méridional, « n’a, dit-elle, vécu que pour son enfant » depuis la mort du père (tuberculose pulmonaire), « suites de guerre », quand Didier avait 5 ans.

Enfant unique, il a toujours vécu chez sa mère.

Didier est à l’école depuis l’âge de 7 ans. Vers 8 ans, le travail scolaire se mit à fléchir. Il est dans une institution religieuse où la question du renvoi ne se pose pas.

Au premier examen, le Dr Pichon note : « Il faut lui tirer les mots de la bouche pour lui faire dire que Paris est la capitale de la France, et l’Angleterre une île. Sur l’antériorité de Charlemagne par rapport à Napoléon, l’enfant dit l’inverse de la vérité et paraît peu se soucier de ce qu’on lui demande et de ce qu’on dit ».

On fait un test de Binet-Simon, qui montre une intelligence supérieure au niveau moyen de son âge, et on note : « Les troubles qu’il présente sont des troubles du caractère. Ils n’ont commencé qu’après la mort du père. » En effet, questionnée, la mère signale que le changement du caractère date de la mort du père ; l’enfant qui avait 5 ans et demi a menacé de se suicider. On décide une psychothérapie (30 mars).

27 avril :

L’enfant a le visage parfaitement immobile, il ne tourne pas la tête, a les yeux baissés, il est figé comme une statue et sa voix est douce comme celle d’une petite fille ; il n’ouvre la bouche que pour parler et la referme aussitôt. Au début, totalement inattentif ; peu à peu en le faisant parler de son père, de sa mère, des autres au collège, on voit que l’image de son

[)ère décédé, est celle d’un « surhomme », que sa mère ne ui inspire aucune confiance pour les choses sérieuses, mais qu’il l’aime beaucoup.

Sa mère paraît compréhensive.

Après avoir éclairé l’enfant sur les questions sexuelles, naissance des enfants, filles et garçons, etc. dont ils parlent ensemble en fabulant à l’école, j’ai conseillé à la mère de ne pas s’occuper, malgré sa crainte, du travail scolaire de son enfant.

4 mai :

Il a fait des progrès en classe. Le maître a signalé une très bonne application. (Notons un rêve d’angoisse : bandits qui voudraient le tuer ; un rêve agréable : il était à l’hôpital Bretonneau et il me parlait.)

11 mai :

En bonne voie. Meilleures notes, 8-9-9, Pas enc°re de 10. L’enfant pose des questions comme celles-ci : Pourquoi y a-t-il des gens qui chantent bien et d’autres qui chantent mal ? Détails sur les sortes de serpents. Comment sont grands les bébés qui naissent ? L’enfant lit d’un bout à l’autre ses livres de classe au début de l’année scolaire, puis est dépité de n’y pas trouver l’explication de tout. Ensuite, il ne trouve pas d’intérêt à apprendre ses leçons.

La semaine prochaine, retraite et première communion.

Recommandation à la mère de lui laisser lire des livres de Jules Verne, et Sciences et Voyages.

25 mai :

Didier a fait sa première communion. Il m’apporte une image et sa photo.

Il m’apporte aussi une dictée, mauvaise, où les fautes sont soulignées par le maître, mais non corrigées par l’enfant au moment où on épelle à haute voix. Un problème faux, mais non compris ensuite, car le maître refuse d’expliquer après la classe.

Je conseille de demander aux camarades, qui ont trouvé la solution, leur copie après correction.

Rêve : qu’il arrive trop tard, les autres sont déjà partis, il ne sait pas où, il est perdu. (Exactement les difficultés scolaires devant lesquelles il se trouve maintenant : toujours en retard sur les autres.)

Je conseille des leçons qui soient données par un étudiant ou, en tout cas, par un homme afin qu’il réussisse l’examen de passage.

La mère a revu le médecin traitant habituel, qui l’a chaudement encouragée à persévérer dans le traitement psychothérapique au moins trois mois. Elle s’attendait à ce qu’il en rît.

1er juin :

Didier, aujourd’hui, pendant tout l’entretien me regarde en face. Sa mère l’a fait inscrire aux Scouts de France. Didier en est très heureux. Il est sorti dimanche, a osé prendre le risque de monter aux arbres comme les autres, au début sans résultat, puis y est arrivé, malgré une chute d’une branche. Mais le soir venu, à la maison, en voulant sculpter son bâton de scout, il s’est entaillé le pouce gauche assez profondément.

Je lui explique le mécanisme d’auto-punition, je lui dis qu il faut continuer à grandir comme un homme malgré ces petites épreuves qui voudraient lui faire peur comme les cauchemars du début du traitement.

Nous parlons de son père qui serait fier ici-bas et qui l’est de là où il le voit (car Didier est très croyant) de voir que son fils qui est son remplaçant, sa continuation sur terre, devient un type épatant comme lui. Il n’est pas jaloux. Au contraire !

Après quelques minutes de silence, Didier me raconte : « Aux Scouts protestants, il y en a un qui s’amusait à planter son couteau dans un beau chêne, le couteau a rebondi, est revenu et lui est entré dans la joue qu’il a percée de part en part. » Cette anecdote associée à son père est significative.

Parle à la mère. Je la félicite de son initiative des scouts. Alors elle me dit le sacrifice que c’est pour elle de quitter le petit, de le voir heureux de faire son sac sans penser à elle ; et elle lui en faisait le reproche l’autre jour. (Or, tout à l’heure, j’avais abordé avec Didier cet aspect de son mécanisme d’auto-punition et il m’a répondu : « Oh non, je savais que c’était maman qui m’avait inscrit elle-même ».)

La mère me dit que lorsque son mari est mort, elle a été longue à pouvoir supporter l’enfant, « qu’il vive, lui, et que son mari soit parti, c’était, expose-t-elle, terrible pour elle ». Ils auraient pu avoir un autre enfant pour remplacer celui-ci, s’il était mort au lieu de son père. Elle ne pouvait supporter sa gaieté, ses questions.

La mère ajoute : « C’est deux ans après, vers 7 ans, que tout d’un coup, je me suis aperçue que l’enfant n’était plus le même et pas comme les autres, et que je l’ai mené chez « les docteurs ». »

J’avais précédemment noté en parlant avec elle, malgré sa satisfaction de l’amélioration du petit, et la confirmation de la bonne influence de ce traitement par son médecin de famille (s’il avait dit le contraire, elle ne m’aurait plus ramené Didier), j’avais noté une jalousie visible à mon égard. « Vous êtes pourtant une femme, eh bien, il n’y a plus que vous qui avez raison et qui sachiez tout, je trouve ça un peu fort, moi qui ai toujours essayé de ne vivre que pour lui, et d’avoir sa confiance ; par système il ne croit rien à ce que je dis ».

J’ai donc aujourd’hui insisté sur la très bonne idée qu’elle a eut d’elle-même, de le mettre aux scouts, et j’ai dit, devant l’enfant, qu’elle était une aide pour nous. Et que si Didier s’attachait à ses chefs, même au risque que nous passions, elle et moi, au second plan, il faudrait qu elle s’en réjouisse.

Je lui dis qu’à elle aussi, la liberté des jours de camps et de sortie du petit serait salutaire, qu’elle avait le droit de vivre pour elle et non toujours pour l’enfant, pour qui c’est un poids un peu lourd de se sentir le centre exclusif de sa peine, de ses soucis, de sa satisfaction.

La mère me dit que ce qui la frappe le plus dans le petit, c’est que, depuis quelques jours, il regarde en face en parlant aux gens, ce qu’il ne faisait jamais.

8 juin :

Il a été passer les vacances de la Pentecôte au camp sans incident. Cette vie nouvelle lui plaît beaucoup. Prestige des chefs, admiration des camarades « gentils et calés », pas comme à l’école. Bien qu’il ait pensé qu’on serait mieux en auto, il ne l’a pas avoué et a marché comme tout le monde. Seulement, la courroie de son sac s’est cassée. Heureux hasard grâce auquel on le lui a porté.

La nuit, en somnambule, il est sorti de son sac de couchage pour s’étendre à côté d’un autre qui est son préféré.

15 juin :

En bonne voie. Il y a maintenant de petits conflits avec la mère, à propos de problèmes d’arithmétique qu’elle veut lui inculquer. Maman a la main leste, et Didier reçoit des gifles. Tout cela n’est pas dramatique et prouve que les relations familiales sont entrées dans une nouvelle voie.

Didier se plaint de douleurs à la marche dans le membre inférieur droit, genou, crête tibiale, hanche. Je l’envoie consulter en chirurgie. (On ne trouvera rien.)

Parlé à la mère qui s’étonne de son changement que tous remarquent. Didier parle ouvertement, il est plus vivant, etc.

« Mais quand il s’agit de problèmes, ses veux deviennent sans expression, il n’écoute plus. Et il aime les gifles l »

Je fais comprendre à la mère que ce sont les bases qui lui manquent. Il lui faut des leçons qui reprennent les études à partir du commencement.

Interrogée sur l'habillement de Didier — car j’ai remarqué que, malgré les différents vêtements, il a toujours des culottes à pont — sa mère me dit qu’elle les arrange toujours exprès ainsi, même quand elle les achète à braguette parce qu’elle trouve cela plus convenable et plus propre (sic). Longtemps le petit a été habillé en fille et elle me ait encore — à ma demande — que jusqu’à y ans il avait des boucles admirables et que cela a été un sacrifice pour elle de les couper.

La mère se désole bruyamment en « comprenant maintenant » qu’elle a rendu un mauvais service à son fils. Dès maintenant, elle lui mettra des culottes comme les autres garçons. — « Ah, si on m’avait dit tout cela plus tôt ! » Mais au Heu d’en être marrie, elle semble trouver cela drôle ( ?).

22 juin :

L’enfant va être changé d’école. Lettre au nouveau maître pour lui expliquer la nécessité de recommencer l’enseignement des bases.

A propos de la règle de trois, que je lui explique, et qu’il comprend pour la première fois, je lui montre : i° qu’il doute de lui-même ; que, quand il voit un nombre, il perd complètement le sens de ce nombre (francs, mètres d’étoffe, pommes, etc.) cela devient un chiffre en dehors du réel dont on ne sait ni quoi faire, ni comment il est arrivé dans une opération.

Aujourd’hui, l’enfant est fatigué et fiévreux. Suite d’une vaccination infectée ; ganglion axillaire.

Lettre de l’instituteur qui s’occupera de lui prochainement en leçons particulières.

29 juin :

La mère de Didier ne veut pas qu’il aille au camp cet été. Il n’y a rien à faire, car elle a fait le vœu d’aller avec Didier à Lourdes, demander la guérison des jambes du grand-père maternel I

Il est bien regrettable et significatif qu’elle ait fait ce vœu il y a trois semaines. Didier ira ensuite deux mois à Saint-Etienne, où son cousin instituteur va le faire travailler.

Psychothérapie sur le plan conscient. A Didier : conseils de vie (en vacances, il se laisse généralement apporter son petit déjeuner au lit, puis ne se lève qu’à dix heures !). Je lui soumets d’autres suggestions pour 1 emploi de ses matins.

A la mire : qu’elle ne s’occupe rigoureusement pas du travail pendant les vacances. Qu’elle laisse au cousin fa seule et exclusive direction du travail, et des sanctions s’il n’est pas fait ; qu’elle ne s’occupe ni d’imposer les heures de devoirs ni de vérifier l’exécution du programme.

6 juillet :

Didier parle un peu de tout, surtout de l’extérieur des hommes adultes (chapeau, taille, air anglais du Dr Pichon, marques de coups au cours de petites batailles entre chefs scouts). Il me raconte les jeux sportifs, il veut apprendre à nager cet été et, tout seul récemment, il est arrivé à se maintenir pour la première fois dans l’eau en faisant des mouvements de bras, mais il n’ose pas encore faire des mouvements de jambes. « Et puis c’est trop fatigant. »

Il m’écrira cet été et reviendra en octobre.

Didier me dit qu’avant de me connaître, il rêvait souvent, et toujours des cauchemars ; maintenant il ne rêve presque plus, et ce n’est jamais désagréable.

28 décembre :

Didier me revient, à la fin du premier trimestre ; il va bien ; il est à l’école communale. Une lettre du maître m’est adressée.

Le maître avait pris connaissance de ma lettre adressée au professeur éventuel qu’il aurait, et a dit à la mère que c’est cela qui lui a fait persévérer avec Didier au début, car il l’aurait cru arriéré et son cas désespéré, ce qui lui apparaît maintenant tout à fait faux. Didier a une admiration très grande et une réelle affection pour son maître « comme pour vous-même » me dit sa mère.

Il a repris les réunions scouts et son chef le trouve en progrès. Il parle aux autres, se mêle aux jeux. A l’école, il est copain avec tous, sauf avec deux ou trois, et fait corps avec le gros de la classe.

Au classement général, il était 27e sur 42 à la fin de décembre (même place qu’en novembre).

Depuis décembre, j’ai eu un mot de la mère me disant que les progrès scolaires et aux scouts continuaient. Elle ne veut plus nous ramener l’enfant, car elle préfère qu’il ne manque pas sa classe du mercredi matin.

Didier est loin d’être guéri, mais la mère développe une énorme résistance, sous une apparente bonhomie ; et comme elle respire le bonheur pourvu que Didier ait quelques résultats scolaires et ne lui fasse pas honte (à elle, si forte en arithmétique, en orthographe, etc., quand elle était jeune, elle a passé son brevet supérieur, etc.), elle n’en demande pas plus.

Elle aurait pu reprendre un travail (infirmière ou institutrice, je ne sais plus), mais ne l’a pas fait pour ne pas se séparer de Didier. De même, elle n’a jamais voulu se remarier. D’ailleurs, elle considère les hommes comme « des enfants », et son enfant comme une « chose ».

La seule politique que j’aie pu employer devant une telle mère, plus que castratrice, il faudrait dire dévorante (d’ailleurs elle rit beaucoup en montrant toutes ses dents qui sont longues), c’est de la flatter par son faible, « l’intelligence », « une femme comme vousl », etc. Dans la salle d’attente de l’hôpital, elle faisait toujours recette en parlant au milieu des autres mères.

Elle n’osait pas me retirer l’enfant, car je lui avais dit qu’elle était « admirable d’avoir eu l’idée de nous l’amener ». Mais, on s’en souvient, elle m’avait ingénument avoué qu’elle était allée, après la troisième séance, conduire Didier chez son vieux médecin traitant habituel pour lui raconter le traitement psychothérapique qu’il suivait ; elle s’attendait à ce qu’il en rît. S’il en eût été ainsi, je ne les aurais jamais revus. Mais le vieux médecin, au contraire, trouvant l’enfant très amélioré, lui avait recommandé de continuer le traitement au moins trois mois, (dommage qu’il n’ait pas dit un an 1).

Voici ce qui s’était passé, à cette époque, dans l’esprit de cette femme :

Quand elle avait mis Didier aux scouts (après avoir appris d’une autre mère que je l’avais conseillé à son enfant), elle voulait rivaliser avec moi en lui faisant ce plaisir ; et je l’en félicitai chaleureusement. « On voyait bien qu’elle était intelligente, sans elle, que ferais-je ? etc. »

Mais elle devait être furieuse, ensuite, que l’enfant fût content de faire son sac scout et de la laisser seule pour aller avec « des gens qu’il ne connaissait pas ! 1 ».

C’est pourquoi, la semaine suivante, elle faisait, sans le dire à personne, à la Sainte Vierge, la promesse de venir prier avec Didier, à Lourdes cet été. Naturellement, en mettant le ciel de son côté, par un vœu, il n’y avait plus d’arme humaine, fût-ce la persuasion d’un chef scout ou le désir d’une psychanalyste, qui pussent rivaliser avec elle I O ironie, la mère phallique et le fils châtré vont prier la Sainte Vierge pour qu’elle rende ses jambes, c’est-à-dire sa puissance, au vieux

frand-père paralysé ! Si ce n’était si triste et que l’avenir d’un omme ne fût en jeu, ce serait du plus haut comique.

Conclusion

Ne serait-ce que pour la résistance de la mère, le cas de Didier est intéressant, car l’attitude de cette femme a des mobiles inconscients. Elle croit aimer son enfant, et elle le détruit.

Nous voyons comment cet enfant, gai, vivant, bruyant, et plus avancé que son âge dès la petite enfance, s’éteint, se ferme, après la mort du père ; son extérieur traduisant l’inintelligence et la nullité scolaire l’aurait fait prendre pour un arriéré, si le maître n’eût été averti par nous des lacunes de base et de la vive intelligence de l’enfant, jointe à une grande sensibilité, que rien ne traduisait dans son comportement.

A 5 ans, Didier était en pleine époque œdipienne ; fils unique, et bien qu’il fût déguisé en fille, il avait un rival, son père.

La mort du père charge l’enfant du sentiment de culpabilité attachée au souhait magique de sa mort, car l’enfant, à cet âge, raisonne encore selon la pensée dite sadique anale, non rationnelle.

De plus, la mère, au lieu de serrer dans ses bras le petit garçon qui lui reste, explose d’un désespoir agressif vis-à-vis de l’enfant. Pourquoi n’était-ce pas lui qui était mort au lieu de son père ? elle aurait alors pu le remplacer par un nouvel enfant.

Le désir de suicide qui se fit jour dans l’enfant à la mort de son père montre jusqu’où l’angoisse de culpabilité devant sa perte avait pu aller. Non seulement, il avait été coupable, mais maman le reniait. En outre, l’extérieur féminin, les culottes à pont, l’interdiction ultra précoce et véhémente de la masturbation, avaient fixé une attitude prégénitale insexuelle, c’est-à-dire masochiste et séductrice vis-à-vis des adultes quels qu’ils soient, hommes et femmes sans distinction, donc aussi de son père, et l’enfant devait, à cette époque, être non pas dans un complexe d’Œdipe normal, mais avoir régressé au stade anal devant le complexe de castration, et jouer son complexe d’Œdipe sur le mode anal, dont l’ambivalence est caractéristique.

L’angoisse résultant de la réalisation du souhait de mort devait inhiber non seulement le développement libidinal phallique, mais encore interdire l’agressivité du stade anal, responsable magiquement de ce meurtre œdipien. D’où l’impossibilité du moindre effort, de la plus petite activité musculaire, du moindre bruit. Didier nous a souri, mais à peine (et sans montrer scs dents), il n’a jamais ri encore avec nous (mais je sais qu’il rit aux scouts). Il ne peut s’identifier à sa mère (elle l’a renié) ni à son père (il l’a tué et celui-ci se vengerait ; cf. association du couteau dans la joue, après avoir parlé du père à la séance du ier juin).

Il régresse alors au stade oral passif et, même à ce point, il n’est pas à l’abri du complexe de castration qui jouera encore, pour lui donner des rêves d’angoisse à symbolisme non caché (des bandits le tuent). Chaque progrès sera suivi d’un échec auto-punitif à symbolisme castrateur (pouce coupé, mal au genou). Didier est loin d’être guéri.

Mais il nous aime bien, sans se sentir coupable de nous préférer les hommes — le Dr Pichon — car nous lui avons permis de s’attacher à son chef scout, et grâce à nous, son maître d’école lui a montré une patience dont il a été récompensé. Didier obtient maintenant des satisfactions scolaires et affectives dans le monde extérieur. Enfin, il n’a plus de cauchemars.

Mais sa situation libidinale actuelle vis-à-vis des objets d’aimance est encore la situation d’homosexualité, non plus telle qu’elle se présente à la phase orale ni au début de la phase anale, mais au moment de la phase urétrale, avec valorisation du pénis (chapeau des hommes, voix masculine), selon le mode qui précède l’apparition du complexe de castration en rapport avec le complexe d’Œdipe. Il faut laisser Didier vivre tranquillement cette époque périmée comme s'il avait $ ans, malgré ses n ans et sa stature de garçon bien découplé de 12 ans. Le somnambulisme au camp scout, où Didier sortait de son sac de couchage au risque de prendre froid et allait s’allonger près de son ami préféré, traduit cette situation affective. Aussi, nous n’avons pas relevé la situation. Par bonheur pour l’instant, la mère trouve cela très amusant, et le chef scout a été assez compréhensif pour interpréter cela comme une preuve anodine a’enthousiasme puéril chez un enfant à la sensibilité maladivement fermée.

A notre avis, le pronostic social de Didier est bon, mais au point de vue sexuel, la puberté étant proche, Didier ne nous paraît pas capable, avec la mère qu’il a, de résoudre la question autrement que par l’homosexualité manifeste. Ceci dans le cas le plus favorable, car chez lui, l’homosexualité représente la seule modalité inconsciemment autorisée par son Sur-Moi, calqué sur le Sur-Moi maternel.

Didier ne nous paraît pas capable de faire mieux que de reconquérir un complexe d’Œdipe négatif. C’est dire que son Sur-Moi est pervers, et ne lui permettra que le rôle passif dans des rapports pédérastiques. Au cas, possible, où ses objets d’amour l’obligeraient à refouler son homosexualité dans les années d’adolescence sous peine de perdre leur estime, Didier perdra alors la plus grande partie de ses moyens de sublimation, et sera sans doute obligé de vivre, impuissant sexuellement, aux dépens d’une femme riche, autoritaire, qui éventuellement, lui racontera ses aventures avec d’autres hommes. Ce sera plus ou moins ouvertement un voyeur, et en tout cas un inhibé social masochiste.

Il nous est cependant encore permis d’espérer, bien que très faiblement, car la mère n’a plus d’intérêt à faire soigner son fils, maintenant qu’il réussit dans ses études, que nous pourrons quand même suivre Didier dans son adolescence et laisser entrevoir à la mère la nécessité, pour lui, d’une véritable psychanalyse, pour laquelle nous conseillerions de préférence un psychanalyste masculin.

11. Marcel

Dix ans et demi

L’enfant est amené par sa mère pour une plaque de pelade. Elle aurait succédé à un échec à un examen de catéchisme. C’est un enfant grand et gros, largement taillé, blond, d’aspect mou. Son faciès n est pas pathologique. Visage rond, peu formé (hypothyroïdie fruste), organes génitaux peu développés. Le travail est médiocre. La mère signale que l’enfant fait souvent des fautes d’orthographe par interversion de lettres. Il est mou, indifférent, égoïste, paresseux.

Antécédents personnels, néant.

Père bien portant, représentant dans l’industrie automobile.

Mère très nerveuse, « a eu la danse de Saint-Guy à 11 ans, et plusieurs dépressions nerveuses ». Son corps est couvert

de plaques de Vitiligo (qui respectent le visage). Elle a un gros corps thyroïde qui augmente de volume à certaines périodes, diminue à d’autres.

Un frère, Maurice, 15 ans, bien portant (5 janvier).

12 janvier :

On met l’enfant au traitement médical : opothérapie thy-roïdo-orchi tique.

Le test ne montre pas de retard intellectuel.

23 février :

La plaque de pelade diminue. L’enfant est plus attentif à l’école. Le traitement endocrinien a été arrêté depuis le Ier février. Pas de progrès sensibles du côté des organes génitaux. Reprendre les cachets opothérapiques.

6 avril :

La pelade a presque disparu, mais on n’est pas satisfait du travail scolaire.

En résumé, on note : « Enfant probablement hypothyroï-dien, mais dont la paresse comporte un élément psychogène net. Il ne comprend pas la nécessité du travail scolaire. Il préférerait une situation agricole vers laquelle il y aurait peut-être lieu de l’orienter en effet. »

L’enfant nous est alors confié. La mère, à l’idée que son fils pourrait faire un tel métier, frémit de honte, car elle désire que ses enfants fassent des études et aient des situations honorables (sic). Son père était médecin 1

Très mauvais contact avec la mère, pressée et nerveuse, parce que nous demandons à voir Marcel régulièrement tous les mercredis. Elle n’admet pas la psychothérapie. Devant son attitude, nous abandonnons, après lui avoir dit qu’elle a tort, car peut-être serait-elle moins nerveuse malgré ses troubles endocriniens, si on l’avait soignée moralement elle aussi, étant jeune.

27 avril :

A notre surprise, elle revient trois semaines plus tard ; elle

a réfléchi, dit-elle. Elle est plus indulgente quant à la paresse de Marcel, et à son égoïsme. En effet, ajoute-t-elle, ce que je lui ai dit l’autre jour n’est peut-être pas faux. Elle a eu dans sa vie des dépressions, qui jouaient sur ses nerfs, et même sa danse de Saint-Guy à n ans avait suivi la mort de sa mère. Son père, médecin sévère, ne supportait pas que l’on s’écoutât. Elle avoue être nerveuse à l’extrême, avoir besoin d’expédier des gifles à tout bout de champ, et c’est Marcel qui les prend, car il peut tout encaisser, lui (sic) alors que son frère aîné est un hypersensible scrupuleux, une vraie fille. Et lui, d’ailleurs, ne lui donne que des satisfactions. Le père est un homme absorbé par son travail. Chez lui, il ne parle guère et jamais à Marcel autrement qu’en langage « petit nègre », « bébé », comme s’il avait encore deux ans.

Je m’aperçois que Marcel a l’esprit ouvert derrière son apparence figée. Mais il faut attendre 20 à 30 secondes avant qu’il réagisse à ce que je lui dis. Je prends son rythme.

Comme je lui dis que cela me ferait plaisir s’il travaillait mieux, et à un autre moment, comme je lui parle en égal, disant que « la différence entre les grandes personnes et les enfants n’était pas une infériorité de ceux-ci », il a les yeux pleins de larmes. Je réhabilite devant lui la vocation d’agriculteur, et lui demande d’où lui est venu ce goût. J’apprends que c’est d’un maître d’école qui lui a plu autrefois, et de ses vacances, où un fermier voisin était très gentil avec lui et le laissait s’occuper du jardin. Le maître actuel l’a nommé surveillant des plantations de la classe.

Marcel et Maurice couchent dans le même lit, et ce sont des disputes sourdes. Maurice est vm garçon aux mécanismes obsessionnels, travailleur, tâtillon et brillant dans ses études. Marcel en est jaloux et je lui dis que je le comprends. Mais si maman les compare, cela n’a pas d’importance, car ils ont chacun leur vie qui peut être très différente, deux frères sont deux hommes différents sans comparaison possible.

Etant donné le milieu relativement aisé, on pourrait conseiller à la mère de faire coucher les garçons dans un lit chacun, mais intervention à remettre prudemment à la fois suivante, car la séance avec Marcel tout seul a déjà fortement énervé sa mère. A ma demande, elle me promet de le laisser travailler seul cette semaine.

4 mai :

Grosse amélioration, « du tout au tout » dit la mère, après les deux premiers jours qui suivirent la visite et où il fit un peu trop son important.

Au lieu de six fautes par dictées, il n’y en a plus qu’une ou deux. Il fait ses devoirs entièrement seul. Auparavant, sa mère les vérifiait et l’aidait, le croyant incapable de les faire seul.

L’enfant parle beaucoup plus ouvertement avec moi, et rit ! Il n’a pas osé venir seul à la consultation, ni rester seul pendant que sa mère s’absentait pour une course, malgré les encouragements de sa mère et sa promesse de revenir le chercher.

La mère se montre donc satisfaite dans l’ensemble, mais son frère aîné, taciturne scrupuleux, désire vivement encore une chose : que Marcel le laisse tranquille. Marcel l’empêche de travailler. Je demande qu’ils aient des lits séparés, la mère me répond que c’est impossible. J’insiste.

(Marcel m’a apporté un dessin de poires et de pommes, fait à mon intention.)

11 mai :

La mère se fait notre collaboratrice, malgré ses difficultés personnelles. Elle a obtenu du père l’autorisation d’acheter un divan pour Marcel. Elle le trouve en progrès non seulement au point de vue scolaire, mais en « débrouillardise », et en attention générale à ce qui se passe autour de lui.

Le lendemain de la dernière séance, Marcel a fait une réaction affective hostile contre sa mère et son frère, après un achat qu’elle l’avait envoyé faire seul pour la première fois (petit pain au chocolat) et où il avait échoué, n’osant pas parler dans la boutique pour le demander, alors qu’il n’en voyait pas à l’étalage.

Cette fois, il m’avait apporté un dessin copié représentant deux chats étonnés devant un chat qui fait l’important.

En mon absence, Mme Codet (ma collègue en psychothérapie dans le service de M. Pichon) le voit et note : « L’enfant est venu seul. Il parle avec confiance. Les progrès continuent. Très bonne impression. »

1er  juin :

Cette fois aussi, Marcel est venu seul et sans appréhension. Il a eu 9 sur 10 en composition de récitation (la fois précédente o).

Il a eu 6 et ijz en moyenne de leçons pour le mois (il n’avait jamais dépassé 4). Comportement général en progrès nets, je l’encourage. Il s’est risqué à sortir seul, par un itinéraire médit, malgré l’inquiétude du frère aîné, qui aurait voulu que la mère le lui interdise, sous prétexte qu’il s’égarerait. Marcel avait peur de donner raison à son frère, il avait eu chaud, mais il ne l’a pas montré et ne s’est pas trompé de route. Il n’y a pas eu de réaction agressive avec la séance précédente. Mais, depuis quinze jours, il a le hoquet plusieurs fois par jour, de 14 h à 19 h.

15 juin :

Progrès continuels. Quelquefois il s’avoue paresseux : bâcle ses devoirs. La mémoire est excellente et il ne lit pas ses leçons, il lui suffit de les écouter quand on les explique ! Mais quelquefois on n’explique pas tout, alors il est « pincé ». Je l’encourage à faire l’effort de lire tous les jours sa leçon. Cela lui donnera une preuve qu’il mérite de réussir, les jours où il est découragé par un échec.

Le hoquet a disparu. L’enfant me signale un autre trouble du sympathique. Quand il est fatigué, il a l’oreille gauche brûlante et l’autre froide. C’est désagréable. Autrefois, un médecin a ordonné du Sympathyl à cet effet, mais cela ne fait rien. Je minimise l’importance de ces légers « désagréments » qui ne m’inquiètent pas.

29 juin :

Les notes du mois montrent un progrès scolaire net.

Marcel a doublé chacune de ses notes de leçons, de devoirs de calcul et d’orthographe, par rapport au mois précédent, et il a la note maximum en application et conduite. Le maître est très satisfait. Et, contrairement aux prévisions de février,

il entrera en octobre dans la classe du certificat. Vives félicitations.

Quelques conflits avec le frère, réglés par des pugilats que la mère tolère plus ou moins.

Marcel a demandé à nager et il a commencé à plonger. Depuis huit jours, il ose plonger du tremplin de 4 mètres. Sa mère l’y encourage par une pièce.

L’enfant n’a pas suivi de traitement organique depuis février. On prescrit une série de cachets en août, et on leur dit de revenir dès la rentrée d’octobre.

30 novembre :

La chute de cheveux recommence.

Pendant les vacances, il y avait eu une si grosse amélioration que la mère n’avait pas jugé nécessaire de ramener Marcel à la rentrée.

Au début de l’année scolaire, il s’est montré très différent d’avant : sérieux, observateur, gentil, grand garçon. Son influence est nettement bonne, sur elle et sur son frère, dit-elle. Quelques difficultés, fléchissement scolaire, la semaine de la Toussaint, et depuis réapparition de la pelade.

Pour moi, qui n’ai pas vu Marcel depuis juillet, je suis frappée par l’épaississement des cuisses infiltrées, l’aspect plus obèse de Marcel, son gros ventre, son regard abêti, au milieu de joues plus infiltrées, et ses cheveux ternes, laineux.

L’enfant est abattu par son fléchissement scolaire de la quinzaine, il est visiblement désireux de bien faire. Ses yeux s’éveillent en me parlant. Recommencer série de cachets. Le peser et le mesurer.

26 janvier :

Au point de vue physique, aspect un peu meilleur qu’en novembre. Cuisses moins infiltrées, ventre diminué, visage

encore bouffi, mais je suis frappée par l’expression anxieuse, le front contracté, l’apparence d’effort pour écouter ce qu’on dit et la lenteur de compréhension. Aspect d’hypothyroïdie joint à un hypofonctionnement mixte ; organes génitaux encore peu développés.

Au point de vue scolaire, le maître est satisfait. Mais les résultats sont encore médiocres, surtout en orthographe. Marcel est souvent comme « abruti », il se plaint d’une boule dans la gorge. A la maison, ce sont des criailleries continuelles de la mère pour qu’il se mette à ses devoirs, dit-elle.

Il semble y avoir eu une régression. La mère recommence à s’accrocher à Marcel du matin au soir pour le houspiller. Elle semble terriblement anxieuse aujourd’hui. Elle le trouve de plus en plus gros (mais elle ne l’a ni pesé ni mesuré). J’ai l’impression que c’est la mère qui se montre actuellement incompréhensive et résistante, pour deux raisons. Elle est humiliée personnellement si le succès de Marcel au certificat d’études ne s’annonce pas certain, et au lieu de chercher à comprendre la situation physiologique et psychologique de son fils et de l’aider, elle en fait une affaire personnelle et l’abrutit de remontrances à tort et à travers. Elle le submerge de paroles et de prévisions défaitistes.

L’autre raison (qu’elle veut bien s’avouer), c’est que Marcel commence sa puberté. U perd l’aspect enfantin, je le trouve mieux. Il a maigri, ses cuisses sont moins infiltrées, mais plus musclées, et la mère dit d’un air dégoûté et agressif en le toisant de haut en bas — parce que j’ai dit « qu’il devenait un homme » — « Eh bien, vous n’êtes pas difficile, je le trouve de plus en plus gros. Je le vois de pire en pire à tous les points de vue ! »

Traitement : une série d’injections pluriglandulaires Choay. A Marcel nous disons seulement que nous sommes très satisfaites de lui et de ses efforts persévérants. Puis, prenant la mère à part, j’essaie de lui expliquer son attitude affective, dont le résultat est néfaste à Marcel, alors qu’elle est de bonne volonté. Avec un père très dur, quoique vénéré cependant, elle a souffert. Et elle souffre peut-être de voir Marcel devenir un homme solide, largement bâti, au contraire de Maurice, dont elle apprécie la finesse, la douceur de fille et la complexion délicate.

8 mars :

L’enfant a été transformé par ses piqûres. Il a maigri, est de nouveau gentil, travailleur. Le maître en est satisfait. Marcel n’a plus de boule qui lui remonte dans la gorge. L’orthographe reste le seul point faible qui rend l’enfant soucieux. Il a abandonné les idées d’agriculture, et pense à une école commerciale.

Conclusion

Cette observation est intéressante à cause de la complexité du cas, à la fois dysendocrinien et psychologique.

De janvier à avril, le traitement organique améliore physiquement Marcel tandis que les troubles du caractère se précisent davantage et les mauvais résultats scolaires s’accentuent.

D’avril à novembre, sans thérapeutique médicale, l’enfant se transforme au point de vue des résultats scolaires et du caractère, tandis que, tout de même, à partir d’octobre, de nouveaux symptômes dysthyroïdiens apparaissent, sans altérer les progrès psychiques. L’enfant ne nous est ramené qu’à fin novembre, alors que le fléchissement endocrinien est notable, et que sa répercussion sur le travail scolaire ramène des difficultés avec des sentiments d’infériorité légitimes — sans auto-punition surajoutée. La thérapeutique médicale suffit alors à rétablir l’équilibre.

Actuellement, le garçon commence sa puberté. Il n’a plus de troubles du caractère, s’accorde avec sa famille et avec le milieu scolaire, il manque encore de confiance en lui, mais a gagné l’estime de ses maîtres.

Marcel est sur le chemin de la guérison, que peut-être, il n’atteindra jamais ; en tout cas, l’adaptation heureuse à son

milieu familial névrotique, tout en lui permettant une vie sociale normale, est le compromis auquel nous avons essayé de le conduire, seule solution actuelle des conflits tant qu’il devra rester dans sa famille.

La difficulté essentielle de ce cas est surtout la mère. Malgré sa bonne volonté consciente, c’est une grande névrosée et une malade organique. Marcel a des difficultés à abandonner vis-à-vis de sa mère une attitude masochique, d’autant plus que son frère aîné (dont l’influence est très estompée à présent) rend sa libération difficile.

Pour suivre Marcel et continuer le traitement, il faut user de diplomatie avec la mère, la tempérer, alors qu’elle est toujours dans les extrêmes, sans la heurter, et, tout en neutralisant le plus possible son influence castratrice sur Marcel, permettre à celui-ci d’aimer sa mère quand même. Le préféré dans la famille, ne l’oublions pas, c’est Maurice, « parce que c’est une vraie fille ». Quant au père, sa carence morale est totale. Il ne joue aucun rôle dans la vie de famille sauf celui du banquier muet et préoccupé.

Dans de telles conditions affectives, un complexe d’Œdipe normal chez Marcel était impossible. Ce père ne permettait pas d’identification ; le rival à la maison, c’est le frère fémi-noïde, triste, tracassier et scrupuleux, toujours anxieux de Marcel qu’il considère à peu près comme un minus babens. Et la mère castratrice joue le rôle de la mère phallique. Le complexe d’Œdipe devait nécessairement s’inverser et Marcel, de constitution forte, devait rivaliser par la passivité avec la complexion délicate de Maurice, favori de la mère. D’où l’inhibition de l’agressivité sur tous les plans, et la formation d’un Sur-Moi interdisant l’effort, quel qu’il soit.

C’est en cultivant son masochisme que Marcel pouvait conserver l’objet d ’amour maternel — d’où les gifles dont il était volontiers le perpétuel bénéficiaire, tandis qu’il ne se permettait pas de lâcher les jupes de sa mère.

Cette attitude est celle d’un enfant stagnant à un stade anal passif, c’est-à-dire avec refoulement du sadisme.

L’enfant avait besoin de substituer à l’intérêt pour les excréments le goût pour le jardinage. Et par cette vocation d’agriculteur, il tentait une identification aux « pères » dont il s’était senti aimé (fermier, maître d’école). C’est sur le plan de cette identification que sa mère le châtrait : cette vocation lui paraissait déshonorante.

Privé du droit à l’agressivité sadique anale d’une part, à l’objet d’intérêt libidinal d’autre part, il ressentait tout effort non seulement comme inutile, mais comme nuisible pour le conjort affectif inconscient. Les résultats scolaires se devaient d’être nuls. Mais ce fait augmentait les sentiments d’infériorité de Marcel vis-à-vis de son frère, brillant sujet dans ses études. Pour n’en pas souffrir, Marcel régressait névrotiquement au stade pré-anal.

Ce que sa mère appelait égoïsme n’était que passivité orale, à laquelle nous voyons bien que Marcel était inconsciemment obligé de régresser.

Dans une attitude placide de Bouddha indifférent, avide d’amour sur le mode captatif, incapable de supporter l’absence de son objet, il cherchait avec une sûre vigilance

— et savait provoquer — les criailleries, les reproches, les gifles, les bourrades au prix desquels enfin il se faisait inconsciemment posséder par sa mère.

La thérapeutique psychanalytique a visé d’abord a obtenir le transfert de la mère, qui était indispensable, si bien que j’ai préféré risquer de ne les revoir jamais l’un et l’autre plutôt que de n’être pas franche au premier entretien que j’eus exclusivement avec la mère, bien que l’enfant fût présent. Par bonheur, à la réflexion, elle put reconnaître un aspect d’elle-même en son fils, et nous le ramena. Armé du transfert de la mère, nous avons cherché à obtenir celui de Marcel, et grâce à ce transfert, nous avons revalorisé à ses yeux sa vocation d’agriculteur, c’est-à-dire permis les fantasmes symboliques du stade anal. L’enfant nous apporta la fois suivante un dessin de quatre fruits, l’un à côté de l’autre, bien coloriés et appétissants. (Il nous faisait cadeau de son érotisme oral.) Les sentiments d’infériorité avaient diminué, grâce à notre attitude et aussi à la réussite dans ses devoirs, sans l’intervention continuelle de sa mère.

Marcel se transforme et rit. Ce jour-là, il m’apporte deux chats qui en admirent un autre (il nous abandonne sa passivité orale) ; et il se permet sur le mode ludique et verbal quelques tentatives agressives vis-à-vis de son frère.

Nous avons alors cherché à encourager son agressivité générale (se débrouiller pour nous faire plaisir) et à stimuler sa lutte avec son frère, au risque de disputes, au nom desquelles nous obtenions le lit particulier et neuf que sa mère lui acheta.

A partir de ce moment, les progrès scolaires allaient se précisant. L’indépendance par rapport à sa mère n’était plus redoutée, l’ambivalence vis-à-vis de l’objet œdipien, le frère, s’est dissociée en attitude affectueuse et admirative pour son maître d’école, et hostilité, non dissimulée, vis-à-vis du frère quand celui-ci le provoque.

Au point de vue libidinal, Marcel n’est pas encore très avancé, et notre rôle thérapeutique n’est pas achevé ; mais du point de vue pratique, à la maison, il « fait du bien à son frère et à sa mère », et en classe, il ne se sent plus le cancre.

Ajoutons qu’il a abandonné l’idée de l’agriculture, et pense à une école commerciale, car « il veut gagner de l’argent et devenir riche », et il a ajouté : « je ferai peut-être comme papa, représentant de pièces automobiles, ça rapporte bien ».

Sa mimique est encore pauvre, limitée à la bouche dans le visage, il ne fait pas de gestes et n’est guère expansif. Mais, calme et réfléchi, il dit ce qu’il veut dire et ses mots sont pesés. Il dpnne l’impression d’un garçon solide, de bon sens, observateur et un tantinet « normand ». C’est grâce à ce caractère peu perméable qu’il résiste à l’ambiance pleine de remous dont sa mère l’entoure.

Laissons-lui sa cuirasse ; car actuellement il est content ; il me l’a dit spontanément. Il voudrait être reçu à son certificat d’études, et pense à son avenir. Nous sommes loin du garçon qui, il y a un an, ne comprenait pas « à quoi ça servait de travailler, quand on voulait devenir fermier, ce n’était pas la peine ». Tel qu’il est, il est au même niveau que bien des enfants de son âge qui deviennent des adultes fort adaptables, c’est-à-dire « normaux » bien que n’atteignant jamais le stade génital du point de vue objectai, ce qui signifie que leur activité sexuelle pourra être adulte, mais avec une affectivité infantile et un objet d’amour choisi sur le type œdipien inconsciemment homosexuel : la femme phallique, autoritaire et frigide.

Note concernant marcel

En 1967, Marcel, de passage en France, a réussi à retrouver ma trace. A Bretonneau, inconnue ; l’ordre des médecins lui a dit la mort du Dr Pichon et lui a donné mon nom de femme mariée et mon adresse. Il n’a jamais oublié — il y a trente ans de cela — que nous l’avions sorti d’un marasme affreux. Après, il y eu la guerre. Ils sont restés en province. Il a réussi des études commerciales supérieures et a décidé d’aller dans des pays neufs, au loin. Il s’est marié à 29 ans, est heureux en ménage, a trois enfants, un fils Jean avec qui il est venu aujourd’hui et deux fillettes plus jeunes. Il a une situation commerciale touchant l’agriculture en Afrique. Il réussit bien. Son père est retraité. Sa mère, toujours la même, active, bonne grand-mère quand on se voit en vacances. Sa femme s’entend bien avec elle. Son frère a une santé fragile, s’est marié après lui ; sa femme et ses enfants ont des accrocs de santé ; il a une bonne situation, est resté près de ses parents.

Lui, Marcel, il est venu avec Jean pour que je lui dise si tout va bien pour ce dernier. Son fils atteint ce même âge où lui a failli devenir idiot au lieu de se développer. Il ne veut pas que son fils coure le même risque. Marcel est devenu un homme grand, robuste, il n’a jamais plus eu de pelade. Il est calme, ne boit pas, c’est un danger en Afrique. Lui-même, sa femme, ses enfants, se portent bien et supportent bien le climat.

Il pense que la santé fragile de son frère et de sa famille vient beaucoup du moral, et il voudrait être sûr que le moral de son fils va bien. Jean réussit asse2 bien en classe, il a des amis, il se plaît mieux à l’extérieur qu’à la maison, où il se dispute beaucoup avec ses sœurs. Il est même parfois méchant avec elles, comme s’il était jaloux. A part ça, il n’a pas de gros défauts, mais il y a des jours où l’on ne sait pas comment le prendre. A moi qui lui demande ce qu’il pense de ce que dit son père, Jean répond : « Maman et papa leur donnent toujours raison ! c’est toujours moi qui dois céder, alors j’en ai marre ! J’aimerais mieux rester chez grand-mère, au moins, j’aurais la paix ! Je ne dis pas que je veux les quitter... mais c’est toujours de ma faute. » Il a pris un ton de victime.

—    Cela ne t’ennuierait pas de quitter l’Afrique, tes copains ?

—    Oh si, bien sûr, mais bah ! je m’en ferais d’autres. Mes sœurs, je dis pas, chacune toute seule est gentille avec moi, mais ensemble, elles font que m’embêter et c’est toujours moi qui ai tort !

Jean est vif et intelligent. Seul garçon, aîné de cinq ans de deux sœurs plus jeunes et rapprochées, il regrette son enfance de fils unique. Les deux pedtes Ogresses lui font la vie dure. Papa et maman ne s’en rendent pas compte. Il aime mieux ses copains, et même retrouver une vie de fils unique chez sa grand-mère qui déclare que ce serait mieux pour ses études et pour qu’il soit suivi médicalement (« Il est nerveux... c’est son âge. »). Nous parlons, son père, lui et moi, d’eux et de lui ; son père n’a pas eu de sœur, sa mère n’a pas eu de frère ; nous parlons de sa place dans la famille, pas commode depuis les intruses. « Pourtant, dit-il, j’étais content quand j’ai eu mes sœurs. C’est après, j’aurais bien voulu un petit frère. »

Jean est en fin de période de latence. Il a envie de conserver une vie d’enfant et de retrouver une tranquilité imaginaire loin des conflits de différence sexuelle avec les sœurs, et loin de parents qui ne le « comprennent pas ». Chez sa grand-mère, il serait le caïd — plus de difficultés œdipiennes.

Jean se croyait moins aimé que ses sœurs. Mais il comprend, de cette visite et de tout ce qu’il a entendu, que son père s’intéresse à lui, que son père veut l’aider.

Père et fils partent très heureux de cette visite à la doctoresse qui avait aidé le père au même âge. Nous avons parlé tous les trois du passé, du présent, de l’avenir, de la sexualité génitale et de son éclosion prochaine pour Jean. En partant, le père me dit : « Alors qu’est-ce qu’on fait pour la rentrée ? » ; je me tourne vers Jean : « Qu’est-ce que tu en penses ? ». Il regarde son père et dit : « Maintenant, j’aime mieux rester avec vous, je dirai à grand-mère que j’ai changé d’avis. » Je lui dis : « Oui, mais tes sœurs ? » Il me regarde en riant et dit : « Oh, elles sont petites et puis j’aurai qu’à pas les embêter... »

Le transfert de Marcel sur la consultation de Bretonneau l’avait soutenu, il avait besoin par moi d’être confirmé dans sa réussite d’homme, dans la valeur de son fils, dans ses capacités de père au moment où s’annonce la puberté de Jean, au lieu d en déléguer l’éducation à sa mère. Marcel ne s’était jamais senti le fils de son propre père.

Marcel est le seul des cas de Bretonneau consignés dans ce travail, dont j’aie su par la suite l’évolution.

12. Tote

Quatre ans trois mois

Fragment de vie d’une enfant dite normale

J’ai en traitement son frère, de 11 ans, pour une grosse arriération scolaire. Inhibition dans le comportement, et inhibition totale dans tout ce qui n’est pas le dessin où il se montre très doué ; et leur mère dessine bien.

Tote se sent malheureuse parce que désormais ce frère ne lui cède plus tout. Quand il l’ennuie, elle lui dit qu’elle va le dire à maman ; or maintenant il reprend : « Eh bien, dis-le », au lieu de céder aussitôt comme avant. Elle devient triste, pleure pour un rien. Elle tombe malade : gros rhume. Mais alors, elle redevient comme un bébé, il faut que maman ne la quitte pas, elle fabrique des revolvers en papier et tue « les autres » (papa et son frère).

Guérie, elle a gardé son revolver avec elle et quand papa remue son journal, elle dit : « Pan », et s’il cesse de remuer, elle triomphe : « Ça y est, je l’ai tué ». Pendant cette maladie, elle s’est remise à sucer son pouce de plus belle. L’habitude a été prise l’année dernière à 3 ans et demi lors d’une otite dont elle a beaucoup souffert.

Un soir, maman couche Tote, et la voit qui revient à ses habits ; Tote dit à sa mère : « Mais on me l’a pris ! Où est-ce qu’il est ? » — « Quoi ? » dit la mère. Tote ne répond pas, fouille dans son linge, dans sa culotte, regarde par terre autour d’elle, mimant la personne qui cherche quelque chose.

— « Quoi donc ? » dit maman. Tote la laisse sans réponse, continue à chercher, puis elle répond : « Mais mon robinet ! Il était dans ma culotte, je l’avais et je le trouve plus. C’est toi qui me l’a pris, dis ? » (d’un air câlin). Sa mère n’y comprenant rien d’abord, puis amusée, lui explique : mais non, voyons, je ne t’ai rien pris. Tu n’avais rien. — « Si, si » et elle se met à pleurer. Sa mère essaye de lui expliquer la différence des sexes. « C’était comme ça », et elle ajouta, car elle-même avait souffert d’un complexe de virilité pas encore liquidé : « Que veux-tu, ma pauvre fille, c’est comme ça, il faut bien s’y faire, quand on est une fille, même si c’est pas agréable. »

A 4 ans et demi Tote suce son pouce quand elle s’ennuie, depuis sa maladie. Un jour où elle avait aidé sa mère à éplucher quelque chose qui donnait un mauvais goût à son pouce, elle s’ecrie désespérée : « Maman, mon pouce n’est plus bon », comme si le monde n’était plus que détresse. Sa mère lui dit : « Prends l’autre ». — « Non, l’autre pouce n’a jamais été bon, il n’y en a qu’un de bon. »

Quelques jours après, Tote dit : « Je voudrais avoir un petit rooinet comme Michel (son frère). Je voudrais faire pipi debout. » Sa mère lui dit que les filles ne sont pas faites comme les garçons, et que les mamans n’ont pas plus de robinet qu’elle. Elle a une petite poche dans le ventre, que les garçons n’ont pas, c’est pour avoir les enfants.

La même semaine, elle dit à sa mère : « Je ne voudrais pas que papa t’embrasse, même pas qu’il te touche pour t’em-

brasser. Je voudrais qu’il t’envoie un baiser comme ça » (et elle fait le geste d’envoyer un baiser avec un doigt sur les lèvres). Pourquoi ? dit la mère.    — « Je    veux    que    tu sois    à

moi, pas à lui ». (Cette réponse    était-elle    sincère ?)

La même semaine, elle redemande à sa mère une grande poupée dont on lui avait fait cadeau 6 mois auparavant, mais qu’elle avait trouvée trop grande. Elle dit cette fois : « Mes petites sont trop petites pour jouer avec ». Et elle commence vraiment à « jouer avec » la grande poupée, lui parle, la déshabille, la rhabille, l’assoit, la fait manger.

La semaine suivante, Tote, en ouvrant Ta fenêtre, aperçoit tout à coup des feuilles vertes au marronnier d’en face. Elle s’exclame et vient raconter à sa mère : « Maman, notre arbre est plein de salade ! » Sa mère lui explique les bourgeons qui s’ouvrent et les feuilles qui en    sortent.    Tote    dit    :    «    C’est

alors comme les poussins ».

Le même jour, elle demande à sa mère : « Est-ce que j’en aurai aussi des gros ventres (seins) comme toi ? Est-ce que ça poussera, ça ? » Sa mère la rassure et lui dit que oui.

Quelques jours après, Michel revient du bord de la mer et raconte ce qu’il a vu : un phare, et il explique ce que c’est : ça voit sur toute la mer, et quand la mer est mauvaise, ça empêche les marins de se perdre ou de se noyer. Tote écoute sans en avoir l’air, et tout d’un coup, comme Michel ne dit plus rien, elle dit : « C’est une belle histoire que tu racontes là, « mon frère » ( !) » (sic) (« mon frère » comme disent les grandes personnes).

Cette semaine-là, elle a invité son père et sa mère en grande cérémonie à prendre un goûter de dînette. Papa s’est fait beau pour « aller chez elle à 4 heures ». Tote devient de plus en plus empressée à flatter son père. La semaine suivante, Tote tue sa mère avec son revolver en papier et dit : « Je ne t’aime plus. »

Elle revient un jour et dit à sa mère :

—    Quand je serai grande je me marierai avec papa.

Sa mère lui répond :

—    Et moi, alors ?

—    Oh toi... toi, oh ça fait rien.

— Mais non, dit maman, toi tu auras un autre mari, papa, c’est mon mari à moi.

Tote ne répond pas.

Un jour qu’elle a joué gaiement avec papa pendant la soirée, maman la déshabille, la couche. Elle dit alors à son père qui vient lui dire bonsoir : « Non, va-t-en, je ne t’aime pas », et refuse de l’embrasser. Et elle dit d’un air fâché à sa mère, quelques instants après : « Je ne l’aime plus papa. » Puis, après un silence, et avec ferveur : « 11 est trop gentil ! Je voudrais me marier avec lui, je voudrais tant ! »

La semaine suivante, elle pleure pour que Michel ne la quitte pas. C’est un désespoir. « Tu reviendras ! » Elle devient de plus en plus gentille avec lui, et coquette avec papa. Des amis viennent à la maison, un monsieur et une dame. Tote dit : « Il est gentil, le monsieur, je l’aime bien, mais papa est bien mieux. Tu sais, papa, c’est toi que j’aime le mieux. »

En même temps, elle ne sait plus s’habiller. Si on la laissait faire cela durerait deux heures. Elle reste sur place à attendre maman, elle ne peut pas.

Quelques jours après, au grand étonnement de sa mère, car Tote ne s’intéressait pas beaucoup à son habillement, elle dit à sa mère : « Je ne veux pas mettre ma robe d’hier, je veux une autre robe ; à l’école, les petites filles ont des nouvelles robes ; la mienne, elle n’est plus jolie maintenant. »

Tote est une enfant saine, ce fragment d’observation le prouve, mais elle vit à quatre ans et demi ce qu’elle aurait dû vivre à trois ans. Sans le traitement de son frère aîné, elle serait devenue, comme son frère, une enfant névrosée. Le père est moralement absent de l’éducation de son fils, qui l’a déçu. Celui-ci paraissait normal à la mère jusqu’à la naissance de sa sœur, doux et tranquille. Il n’a posé aucune question concernant la grossesse de sa mère et la différence sexuelle. Il n’a pas montré de jalousie, plutôt indifférent et passif. Il n’a pas fréquenté l’école maternelle, la mère ne travaillant pas. La naissance de Tote a été très désirée, la mère ayant fait une fausse couche naturelle quand son fils avait quatre ans. Elle avait craint la stérilité et s’était fait soigner. Michel a commencé la grande école au moment de la grossesse de sa mère. Tote est née quand il avait six ans et demi. A ses difficultés scolaires, qui avaient nécessité le redoublement des deux classes préparatoires, on avait été très tolérant, un test de niveau mental ayant prouvé qu’il avait peu de moyens. C’était un enfant sage et, heureuse-sement, il avait hérité de sa mère un don pour le dessin. Il était considéré comme un débile simple : ce n’est qu’à onze ans, devant son inhibition croissante, ses difficultés de contact avec ses camarades et son état dépressif apparent, qu’un maître a conseillé à la mère de le conduire à la consultation du Dr Pichon. Michel souffre d’une névrose obsessionnelle passée inaperçue jusqu’alors. Son cas, en cours de traitement, n’est pas relaté ici. J’ai pensé que l’impact de ce traitement d’un aîné sur le développement de sa petite sœur

— encore saine — intéresserait le lecteur.

13. Denise

Six ans

Amenée pour énurésie. Elle urine au lit 3 ou 4 fois par semaine au moins, et en classe environ une fois tous les quinze jours ; il lui arrive de demander à sortir au moment où elle commence à uriner.

Bon état général, réflexes normaux. Organes génitaux externes normaux. Colonne vertébrale aussi.

L’enfant couche dans une pièce différente de celle des parents, dans le même lit que sa sœur Janine, de deux ans

Î)lus âgée qu’elle, et qui n’urine jamais au lit. C’est un grand it, et Denise couche du côté du mur.

Au point de vue caractère, Denise est gentille et câline comme un bébé ; d’ailleurs à la maison on lui parle « bébé » ;

elle joue avec des plus petits qu’elle. Denise prononce « t » tous les « c » durs (ou les « qu »). Elle dira : « te j’ui dis », pour « que je lui dis ». Cependant la maîtresse d’école est contente d’elle, elle sait écrire et commence à lire.

Je ne prends pas Denise seule, car elle est trop bébé, et surtout d une timidité extrême. Je conseille qu’elle ne couche plus du côté du mur et qu’on lui mette un vase de nuit à sa disposition tout près du lit. Que maman la lève une fois avant de se coucher elle-même, et surtout qu’elle encourage les progrès : vivre comme une fillette. Je conseille de consulter pour ses yeux que je vois fatigués et rouges pour le moindre effort (dessiner). La mère est extrêmement myope (ier mars).

8 mars :

Denise n’a pas fait une seule fois de la semaine, ni au lit, ni dans sa culotte en classe. Elle n’a eu besoin de se lever qu’une seule fois dans la nuit et l’a fait seule, et elle ne s’est même pas réveillée entièrement.

La petite a fait plusieurs fois remarquer à sa mère que « Mlle Marette57 avait dit te j’n’étais plus un bébé ». Les parents sont enchantés. Denise n’a jamais encore été aussi charmante. Il n’y a pas eu un incident de caractère cette semaine. Le docteur a dit que sa vue est bonne.

Seule, elle me dessine une pipe, une pomme, un oiseau et un aéroplane en écrivant, au-aessous de chaque dessin, ce qu’il représente. Ses yeux ne sont plus rouges.

22 mars :

La mère me la ramène pour me remercier. Il n’est plus question, depuis trois semaines maintenant, de la moindre incontinence d’urine, et Denise devient « vivante » encore qu’elle soit un peu timide. Nous restons seules toutes les deux. Elle me raconte Blanche-Neige, me parle de chansons. Elle aimerait être maîtresse d’école, parce qu’on écrit au tableau, qu’on peut avoir des bébés (il 7 a une pouponnière à son école) et qu’on a des élèves « ti font ce t’on dit » \

29 mars :

Il y a eu un accident dans le lit cette semaine ! Denise est désolée, elle prend devant moi un air penaud. Caractère toujours parfait. Bonne attitude à la maison et en classe.

Sa sœur de 8 ans, en revanche, devient jalouse et réagit en accusant mensongèrement de jeux sexuels et de gros mots, une petite fille de l’école. Elle avoue ensuite son mensonge parce que l’autre se défend, mais elle ment aussi pour des riens à la maison. La mère et le père estiment que Denise est guérie, malgré l’incident de la semaine. On ne la lève plus la nuit, même une seule fois, comme au début du traitement.

19 avril :

La mère revient. Cela avait été parfait jusqu’à la semaine après Pâques, mais depuis huit jours, Denise a fait trois fois au lit.

La seule chose nouvelle qu’on relève dans sa vie pendant les vacances, c’est qu’elle a joué avec un petit garçon de son âge, Bernard. Les parents désireraient qu’on envoie Denise à la campagne, car elle est pâlotte.

Denise reste seule avec moi. Elle dessine un petit garçon. Elle écrit au-dessus : « mimi ». Or, Mimi est un garçon avec lequel elle n’a pas joué mais qu’elle a vu et « te je trouvais beau parce t’il était tout frisé et moi je frise pas des boucles ». ^enise est très coquette de son nœud sur la tête.) Elle me raconte, en enchaînant, qu’elle a eu peur du paravent de l’hôpital qui a failli tomber sur sa tête tout à l’heure, comme elle a eu peur !... puis en continuant son coup d’œil circulaire sur la salle, elle regarde longtemps le lavabo, puis dit : « A l’école, c’est pas tomme ça, les garçons y z’ont des robinets, mais pas tomme toi, plus petits et pas si hauts (elle veut dire des urinoirs à cuvette basse) et les filles, elles ont des tabi-nets pour aller assise, sans ça on fait (sic) dans ses souliers ;

t. Mcme désir que Zazie, de Za^it dans h métro de R. Queneau.

y a une porte avec un petit trou, tout petit. » (Aux cabinets des filles, bien entendu.)

Suit qu’elle aurait bien voulu être un garçon, « pour avoir un robinet tomme ça. Papa aussi (sous-entendu en a un), mais maman ne veut pas t’on y aille parce t’il faut descendre l’escalier. Et puis on n’aurait pas (les filles) un derrière tomme ça, alors c’est pas possible. Et pis, papa, il dit te les garçons, c’est pas aussi bien. Il aime mieux les filles, oh ça ouil »

Ce qui est intéressant et amusant, c’est le langage à sens double, réel et figuré. Robinet = urinoir des garçons (et papa aussi) et cabinet des filles, ce dernier terme sert à symboliser aussi le sexe, car la porte du cabinet des filles est décrite comme si l’enfant voulait expliquer l’intérêt des cabinets des filles par ce petit trou au milieu de la porte en compensation des captivants « robinets des garçons », et,

1>ar association, on comprend que ce que papa préfère, c’est e sexe des filles à celui des garçons.

Malgré la préférence de papa pour les filles, Denise a peur que Janine, la plus âgée, ne l’emporte sur elle à la maison, et que, maintenant qu’elle devient une grande fille, on ne veuille plus l’aimer autant.

En effet, Denise continue à bavarder pendant que je prends des notes sur sa fiche, et me dit que Jamne veut la battre tout le temps. « Elle est jalouse te j'grandis », mais il n’y a plus rien à faire, Denise se défend, « ah mais oui 1 ».

Je dis à la mère qu’il serait tout à fait contre-indiqué de la faire partir à la campagne maintenant.

Et j’encourage Denise dans son droit à grandir, sans se sentir coupable vis-à-vis de Janine, car il est évident qu’il y a projection de sa propre intention dans celle qu’elle prête à Janine, même si c’est exact, car Janine ne l’a pas dit et n’admet sans doute pas le fait de sa jalousie vis-à-vis de Denise.

Je dis que les cheveux plats sont aussi jolis que les cheveux frisés, surtout quand on est coquette et avec un joli nœud comme Denise.

Denise me demande si j’ai gardé la pipe (un dessin) qu’elle m’avait donnée l’autre jour : je dis oui, et la lui montre.

29 avril :

Denise n’a fait qu’une seule fois. Elle a essayé de se lever, mais c’était trop tard ; or, cette nuit-là, papa avait exigé qu’elle couchât de nouveau au fond du lit (côté mur) sous prétexte qu’elle donne des coups de pieds à sa sœur et défait les couvertures davantage du côté extérieur. Denise va mieux, n’est plus pâle et est très en train.

Elle me raconte des rêves où elle voit son père qui mange et la quitte ensuite sans lui dire bonsoir.

—    C’est dans la nuit et c’est comme si je voyais.

Je réponds :

—    Mais tu sais bien que papa t’aime et ne ferait pas ça.

—    Oui, je sais.

Depuis, tout va bien. L’énurésie a cessé et Denise se développe normalement.

Conclusion

Excellent pronostic. La guérison clinique est probablement durable.

L’intérêt, dans le cas de Denise, consiste dans la rechute, après plus d’un mois de guérison. Le symptôme reprit à l’occasion d’une nouvelle sollicitation de l’angoisse de castration (absence du pénis)58, jointe à l’angoisse de grandir (parce que cela signifie rivaliser avec la sœur aînée qui en serait jalouse, situation œdipienne déplacée), et coïncidant avec le désir des parents de l’éloigner d’eux sous prétexte qu’elle n’avaitplus d’énurésie (obstacle important et classique à l’envoi d’enfants en colonie).

Les propos de Denise, rapportés à dessein ici, mot à mot, sont intéressants, car on y voit la façon dont l’enfant raisonne avec sa pensée globale. Le détail désigne le tout, et l’objet désigne la partie du corps à l’usage duquel il est destiné. Dans ce cas, la compréhension de la psychanalyste, qui écoute et répond sur le même ton naturel : « ah, oui, tu crois, comment, sans doute », aux propos non rationnels de l’enfant, et qui y répond sur le même ton, a un effet thérapeutique. Ces propos à double sens étaient riches de sentiments sous-jacents de culpabilité, en raison des sujets défendus auxquels ils font allusion, et de l’envie du pénis qu’ils traduisent. La « conversation » libre avec l’adulte donne issue à l’angoisse cachée sous le sentiment de l’infériorité due à l’état de castration phallique des filles ; et, l’angoisse apaisée, l’enfant peut voir plus objectivement les avantages d’être une fille, surtout avec une mère qui s’avoue non phallique. Le symptôme (l’énurésie) réapparu était dû à l’angoisse découlant du complexe d’Œdipe. L’infériorité affective vis-à-vis de l’objet oedipien, que traduit le rêve anxieux (papa qui, à elle seule, ne dit pas bonsoir), après avoir été passée avec la doctoresse au crible de la vraisemblance, disparaît aussi : « Papa ne ferait jamais ça. » Le symptôme n’est donc plus sous-tendu par la charge affective libidinale. Il disparaît. Quant à la libido, elle peut se diriger de nouveau normalement, c’est-à-dire se lier a des fantasmes œdipiens, sans danger pour le Sur-Moi, qui amorce déjà un refoulement harmonieux. Nous voyons d’ailleurs que Denise a des possibilités réelles de sublimations

— et que la tendresse pour papa est encouragée même par sa mère. La rivalité avec Janine, au lieu d’être coupable, devient méritoire aux yeux des parents, et Denise, malgré la jalousie naturelle de la sœur aînée, n’est plus astreinte, par sentiment inconscient de culpabilité, à une inhibition autopunitive.

Ajoutons que la question par laquelle, à la fin du traitement, Denise me demandait si j’avais gardé « la pipe » qu’elle m’avait dessinée cinq semaines avant, montre clairement le rôle du transfert positif vis-à-vis de la doctoresse, dans l’abandon du symptôme de protestation urétrale virile ; cette question cachait symboliquement celle-ci : Est-ce que tu te rends compte de la valeur de ce que je t’ai donné : ma

guérison, mon renoncement à être un garçon ? Si tu t’en rends compte, c’est que tu es une maman qui m’aime autant

3ue si j’étais un garçon, tout en permettant que j’aime papa avantage que toi.

14. Claudine

Six ans neuf mois

L’enfant est amenée à l’hôpital Bretonneau pour sa nervosité et son incontinence d’urine diurne.

Elle est maigre et présente de la polymicroadénopathie. Les réflexes sont normaux. Les organes génitaux externes normaux. Cuti-réaction positive. La radioscopie montre un hile droit un peu chargé. Des calcifications aussi, anciennes, para-hilaires gauches.

Les parents sont bien portants. Deux oncles, un du côté paternel et un du côté maternel, décédés de tuberculose pulmonaire avant la naissance de l’enfant.

Dans les antécédents personnels, la mère ne signale rien de particulier, à part de gros rhumes et des incidents à symptomatologie vague, dominés par les troubles du sommeil, l’anorexie et la nervosité. Claudine a un frère de 12 ans, Daniel, bien portant.

Jusqu’à l’an dernier, Claudine a uriné au lit chaque nuit, et dans sa culotte le jour. Les émissions d’urine diurne surviennent à l’école ou, moins fréquemment, au domicile de ses parents, et dans ce cas, le plus souvent, à l’occasion d’une réprimande.

L’été dernier, l’enfant a été envoyée en colonie de vacances où elle a uriné toutes les nuits. De retour dans sa famille, depuis octobre, l’enfant n’urine plus au lit qu’exceptionnellement, parce que maman la lève deux fois dans la nuit.

Mais chaque jour, elle urine plusieurs fois dans sa culotte. L’émission est impérieuse, et survient en classe, en récréation,

à la maison, alors même que l’enfant vient d’uriner quelques instants auparavant. La maîtresse d’école se plaint. Elle s oppose à présent à laisser sortir l’enfant, car elle devrait sortir tout le temps, et ça dérange la classe ; en outre, même ces sorties, auparavant tolérées, n’excluaient pas les émissions d’urine impromptues. A la maison, dès que Claudine est grondée, elle se met à crier d’un air anxieux « pipi », et incapable de bouger, elle reste figée sur place. Si sa mère ne vient pas à son secours, en l’emmenant au cabinet, toutes affaires cessantes, elle fait dans sa culotte.

Quel est le comportement de Claudine à la maison ? et à l’école ?

A la maison, il faut distinguer les heures des repas et les autres.

Aux repas, Claudine a très peu d’appétit. Ce sont des « comédies » suivant l’expression consacrée des parents.

Claudine repousse son assiette, pleure, veut quitter la table, se dit malade, est prise de son pipi impérieux. Papa se fâche, maman l’emmène, puis la ramène, on réchauffe son assiette, on la supplie, elle fléchit pour deux cuillerées de potage et cela recommence. On s’inquiète. Elle est maigre, elle sera malade, on parle de campagne, l’air de Paris ne lui vaut rien. « C’est comme ses oncles », sirops, drogues, médecins, tout est en question. Les repas familiaux sont gâchés, maman est soucieuse, papa s’énerve. Daniel de son côté la taquine, se moque d’elle, les choses s’enveniment.

Bref, la mère nous supplie de donner de l’appétit à Claudine (notons que Claudine ne mange presque jamais entre les repas).

En dehors des heures de repas, Claudine est à la maison une enfant modèle, à condition que Daniel n’y soit pas. Elle est docile, gaie, gentille, affectueuse avec ses parents, davantage avec son père, qui le lui rend. Mais si son frère est là, cela ne va plus du tout. La mère dit qu’il est d’une taquinerie épouvantable avec sa sœur, et qu elle ne se laisse pas faire. Ce sont des cris, des disputes entre eux, des colères, des revendications de chacun des enfants auprès des parents pour les faire intervenir. Dès que Daniel est parti, Claudine redevient douce et gentille.

Elle est en classe depuis octobre. Si ce n’était pour l’énurésie, la maîtresse en serait assez contente. Instable, il faut s’occuper d’elle pour qu’elle suive bien. Malgré cela, elle sait déjà lire et un peu écrire. Elle s’entend bien avec ses petites camarades.

Devant l’enjant, nous conseillons :

Pour la nuit : qu’on mette un vase de nuit auprès du lit de Claudine et que maman ne s’occupe plus de la faire lever. Elle est assez grande pour ne plus avoir besoin de maman tout le temps. Tant pis si elle n’y arrive pas tout de suite. On ne la grondera pas, mais elle fera plaisir à papa en lui montrant qu’elle devient une grande fille.

Pour les repas : ne pas forcer Claudine, qu’elle mange ce qu’elle veut et laisse tout le reste. Je convaincs la maman de s’en désintéresser tout à fait pendant au moins 3 jours. Il y a des cas où on met des enfants, plus maigres qu’elle, à la diète. Claudine est bien portante, elle peut supporter de se passer à l’occasion d’un repas tout entier, ce qui — j’en préviens la mère — pourra se faire à titre de chantage inconscient ; qu’elle me promette de ne pas s’en frapper. Et je suis convaincue, dis-je à la mère, que c’est en grande partie dans le désir inconscient de jouer au bébé dont tout le monde doit s’occuper, qu’elle s’est peu à peu habituée à ces scènes rituelles. U faut l’aider à grandir. On mange quand on a faim. On s’arrête quand on n’a plus faim. Cela n’intéresse pas les autres. La mère, un peu inquiète, me promet de suivre mes conseils. Je prescris, en outre, des gouttes d’Appétyl, à lui donner au début du repas, cela pour étayer moralement l’enfant, et surtout pour aider la mère à ne pas se croire coupable de négliger la santé de Claudine. Je demande que maman insiste à l’école p<    'a    maîtresse permette à Claudine

demandera, pendant quelques

semaines.

Je garde Claudine seule et lui demande de me dessiner ce qu’elle veut. Elle me fait son portrait et celui de Daniel59, sur deux feuilles différentes. Nous parlons de ses poupées ;

elle en a deux préférées, Maurice et Blanche-Neige ; ainsi baptisées, Blanche-Neige pour l’histoire qu’elle aime, et Maurice parce que c’est un beau nom. Mais elle ne connaît pas de Maurice. Je lui demande si Maurice et Blanche-Neige s’entendent ensemble. Elle rit et me dit « pas toujours, ils se disputent ». Je dis : « Eh bien, Blanche-Neige qui est si adroite et gracieuse dans la maison des nains, n’a pas de raison d’être jalouse de Maurice, même s’il est plus vieux qu’elle. »

—    Mais elle n’est pas jalouse, ils se taquinent, alors je les gronde. Mais elles sont gentilles tout de même. Je les aime toutes les deux.

—    Oh, tu sais, lui dis-je, d’un air attentif, quand les poupées ne s’entendent pas, c’est comme les gens, c’est comme toi et Daniel.

« Tu expliqueras à Blanche-Neige que le beau prince, ce n’est pas pour Maurice, c’est pour elle qu’il viendra, avec son beau cheval et il l’emmènera dans son beau château. Alors c’est Maurice qui devrait être jaloux. Alors, tu diras à Blanche-Neige de consoler Maurice au lieu de se fâcher. Et puis toi, tu expliqueras à Maurice qu’il n’a pas besoin d’être méchant avec Blanche-Neige puisque tu les aimes tout pareil. »

Nous convenons de nous revoir la semaine suivante. Et si les poupées n’ont pas compris, Claudine n’aura qu’à me les apporter. Je serai contente de les voir et on leur expliquera ensemble.

Nous nous quittons très bonnes amies (22 février).

1er mars :

Claudine a fait de gros progrès. Maman est enchantée. Claudine n’a pas fait une seule fois au lit, ni dans sa culotte. Maman la lève une seule fois le soir avant de se coucher elle-même. Claudine s’est relevée toute seule, certaines nuits, et d’autres nuits elle n’en a pas eu besoin.

Dans la journée, elle court très souvent aux cabinets, mais toute seule.

Aux repas : après avoir mal mangé le premier jour, presque rien au déjeuner du lendemain, elle s’est rattrapée au dîner et, depuis elle mange normalement.

A l’école, la maîtresse s’étonne du pipi impérieux et fréquent, mais ne s’y oppose plus.

Mais il y a encore « cette nervosité qui m’inquiète », dit la mère ; « les états dans lesquels elle se met parfois, surtout lorsqu’on gronde Daniel ou qu’on le punit. Claudine s’arrache les cheveux, se griffe, trépigne, pleure, crie, supplie, elle devient comme folle, on ne peut la calmer ; ensuite, elle est démolie, fatiguée pour le reste de la journée ». Il y a eu précisément cette semaine une telle séance.

Restée seule avec moi, Claudine est bien plus calme ; elle n’a pas apporté ses poupées (je ne lui en fais pas la réflexion). Elle me dessine une maison. « C’est la maison de papa. » Elle me dit « qu’il y a des robinets » à la maison « comme le vôtre » en me montrant le lavabo de la salle. « Est-ce qu’il marche celui-là ? » Je réponds : « Va voir. » Elle n’y va pas et me dit : « Quelquefois, ils sont démolis, alors on les arrange. » J’acquiesce.

Je la félicite de ses progrès, elle devient une grande fille. Je lui parle de sa grande colère de la semaine, elle ne se « rappelle plus rien après », me dit-elle.

Je lui explique que, si elle est bouleversée de la sorte en voyant punir Daniel, c’est que, peut-être, au-dedans d’elle-même, sans le dire à personne, elle lui souhaite des choses méchantes. Il est plus grand qu’elle, c’est ennuyeux, il veut peut-être faire son malin quelquefois pour montrer à Claudine qu’elle est bête, mais ce n est pas vrai. Quand Claudine aura 12 ans, elle sera aussi maligne que lui. Elle me répond que Daniel est bien moins taquin maintenant. — « C’est peut-être que toi aussi, tu es moins taquine avec lui », et je continue : « On peut quelquefois être jalouse et penser que c’est de la chance d’être un garçon. Je connais des petites filles très gentilles qui auraient voulu faire pipi comme les garçons, et elles ne pouvaient pas. Ça les vexait, elles croyaient qu’elles n’étaient pas faites comme tout le monde. C’est parce qu’elles croyaient que les dames, maman, la doctoresse, avaient un robinet comme Daniel. C’est les garçons qui en ont, les papas aussi. Mais les mamans n’en ont pas, les filles n’en ont jamais, sans ça, elles ne pourraient pas devenir des jolies dames et des mamans, et les papas ne les aimeraient pas. Ce ne serait pas joli si maman et Mlle Marette avaient de la moustache, de la barbe et une grosse voix. »

(Claudine rit.) — Ah non, alors, je voudrais pas être comme ça. Je voudrais être jolie comme maman.

— Mais ça viendra, quand tu seras grande, et Daniel sera comme papa.

8 mars :

Claudine urine beaucoup moins souvent dans la journée. Mais cette nuit, pour la première fois depuis un mois, elle a fait pipi au lit. La mère n’est pas trop fâchée de cet accident, car elle ne l’avait pas levée avant de se coucher elle-même, et d’autre part, dans la journée d’hier, Claudine a percé un gros furoncle à la fesse qu’elle avait depuis quelques jours et qui avait nécessité qu’elle reste à la chambre.

Cette semaine, il n’y a pas eu de colère. Claudine et Daniel se disputent moins, üs ont bien des petites querelles, mais ils se débrouillent seuls, sans rapporter ni l’un ni l’autre, ni demander le secours de papa ou de maman.

Par contre, depuis quelques jours (depuis qu’elle a le furoncle), Claudine demande tout le temps quelque chose, surtout à boire, pour une seule gorgée, ou un sucre, ou un bonbon.

Restée seule avec moi, Claudine me fait un dessin (p. 183) au symbolisme phallique. Elle m’explique que c’est un bateau de guerre sur la mer, qu’il y a des « machins », des drapeaux, et un monsieur « qui regarde dans un grand machin ».

Je lui demande qui sont les deux personnages ?

« C’est ceux qui restent. » Je dis : « C’est peut-être toi et Daniel. » Elle rit et dit oui. (Elle, c’est le personnage de gauche, « celui » qui n’a rien pour regarder loin.)

J’explique à Claudine qu’elle a de la peine à devenir une grande fille. « C’est difficile, on a peur que maman ne s’occupe plus de vous, mais maman n’est pas fâchée, au contraire. » Je conseille d’arrêter l’Appétyl, qu’on avait suspendu depuis le furoncle, ce qui n’avait pas ramené de difficultés pour manger.

Je propose qu’on laisse passer deux semaines avant de me la ramener.

Mais avant de me quitter, Claudine reprend son dessin et un crayon et le barre d’une grande croix. Je lui demande pourquoi ? Elle rit et me répond : « Parce que », puis elle me le rend.

22 mars :

Claudine va très bien. Elle n’a plus de mictions impérieuses. Elle passe des classes entières sans demander à sortir. Elle est beaucoup plus sage, n’a plus eu de colères depuis celle qui nous avait été racontée le rer mars.

Il y a même du nouveau sur ce point : il y a quelques jours, papa menaçait son frère du martinet qu’il tenait à la main droite, tandis que de l’autre il empêchait Daniel de se sauver, et Claudine, amusée, restait à les regarder « parce qu’ils étaient drôles à tourner », et elle a ri « parce que papa il est toujours grognon, mais il ne bat jamais pour de vrai ».

Claudine fait un dessin (p. 184) : toute la famille se tient par la main, elle se place délibérément du côté de papa, qui est séparé de maman par Daniel. Elle n’est plus comme au début avec une grosse tête, au contraire ; elle se dessine bien aussi grande que Daniel, à titre de compensation, mais elle renonce à maman. De plus, en m’expliquant son dessin terminé, et après m’avoir montré le sac de maman, elle s’en rajoute un à elle-même ; elle n’est plus comme au dessin précédent « celui qui n’a rien » tandis que le monsieur et Daniel avaient des « machins », elle opte pour sa féminité, et se donne « un sac comme maman, mais plus petit ».

29 mars :

La mère ramène Claudine toute rose de fierté, pour me remercier, car elle n’est vraiment plus la même. Elle va très bien. Elle n’est plus nerveuse, n’a plus de colères. Elle dort et mange bien. Il n’y a plus aucun trouble de la miction. Papa, maman et la maîtresse d’école sont bien contents.

En rentrant de la dernière consultation, me dit la mère en riant, Claudine a été chercher le martinet dans le placard et l’a jeté dans la boîte à ordures. « Comme ça, Daniel, on ne le battra plus. »

Aujourd’hui, Claudine me dit, timide et glorieuse, qu’elle aura 7 ans à 1 heure de l’après-midi. Je la félicite sincèrement : « Tu es vraiment une grande fille. »

Conclusion

A lire cette observation, on ne peut manquer d’être frappé, comme je le fus moi-même, en confrontant les progrès d’une séance à l’autre, et la minime intervention thérapeutique nécessaire. L’analyste obtenait chaque fois le maximum de ce qu’on pouvait espérer. Il faut dire que la mère de Claudine est une femme féminine et qu’elle ne nous a pas une fois opposé de résistance, ce qui est rare, et que le père tient parfaitement la place du chef de famille, sévère sans être méchant « pour de vrai ». Il a du prestige, il est affectueux.

Les symptômes de Claudine traduisaient le refus, d’admettre l’absence de pénis. Elle restait petite et, par ce moyen, faisait du chantage. Le pipi impérieux désarmait maman et servait de vengeance à l’école contre la mère phallique. Mais ce symptôme agressif devait nécessiter son corollaire infantile, le besoin d’être nourrie par maman, de lui faire pitié.

L’acceptation de l’agressivité vis-à-vis du père, l’abandon de maman pour la nourriture lui rendirent la possibilité de grandir. Remarquons que chez Claudine, ni elle, ni la mère (à qui je l’avais demandé) n’ont jamais fait allusion à la masturbation, ni moi non plus naturellement. Le désir d’un pénis se traduisit par l’envie de se renseigner sur le robinet de la doctoresse (à l’hôpital). La fois suivante, elle renonce aux grands « machins », tout en restant près du bateau, puis en barrant le dessin, elle renonce à cet ordre de fantasmes.

Enfin, par le sac, Claudine montre comment la fille a la notion intuitive du vagin, et elle met son sac entre elle et papa.

Elle atteint affectivement le complexe d’Œdipe avec un comportement normal, sans symptômes. L’épisode du martinet doit probablement être interprété comme une manifestation masochique normale de la sexualité, surtout féminine, et comme un essai symbolique de châtrer le père méchant, pour qu’il ne s’occupe plus de Daniel (seul bénéficiaire du martinet). Ainsi pourra-t-elle l’aimer tendrement et lui donner son sac sans danger.

15. Fabienne

Treize ans et demi

L’enfant est amenée par sa mère, femme relativement âgée, indulgente avec elle, et inquiète de sa santé, pour un état général très médiocre, et surtout pour des crises d’apparition récente et de plus en plus fréquentes d’aspect pseudo-comitial.

Il n’y a jamais eu d’épileptiques dans la famille. Celle-ci comprend :

—    la mère, bien portante, d’aspect âgé ;

—    le père, plus jeune que la mère, « très nerveux », réformé à 10 % ; ne travaille plus depuis longtemps ;

—    André, ji ans, en bonne santé, marié ;

—    Simone, 24 ans, en bonne santé, mariée ;

—    Raymond, 20 ans, en bonne santé, au service militaire ;

—    René, 18 ans, en bonne santé, ouvrier ;

—    Odette, 16 ans, en bonne santé, couturière ;

—    et Fabienne, la consultante, 13 ans 1/2, la dernière.

Dans les antécédents de Fabienne, on ne relève rien de

particulier. Le premier développement semble avoir été normal. Il n’y a pas eu de maladies marquantes. Elle n’est pas encore réglée.

La première crise est survenue à la maison, sans qu’on ait pu trouver aucune raison. Depuis lors, ces « malaises » ne surviennent qu’à l’école.

L’enfant se trouve mal, elle tremble pendant toute la durée de l’évanouissement qui dure parfois une demi-heure. Ce ne sont pas des secousses cloniques, mais une sorte de frisson. Les crises surviennent subitement, l’enfant sent la tête qui lui tourne.

Il n’y a pas de cri initial, il n’y a ni morsure de la langue, ni émission involontaire d’urine et la chute n’est jamais brutale. Il n’y a pas d’état crépusculaire, ni de céphalée intense après les crises.

Par contre, les maux de tête sont quotidiens, fugaces ou tenaces selon les jours. L’enfant est maigre, manque d’appétit, est d’une pâleur cireuse, son regard est sans éclat, l’expression générale est triste, découragée.

L’examen et l’observation de nos collègues de médecine générale sont négatifs, et ils nous les adressent.

Au test de Binet-Simon l’enfant donne un niveau mental de 8 ans 6 mois, mais, dit Mlle Achard, c’est un test perturbé, et l’enfant a certainement un niveau réel supérieur à ce chiffre (26 juin).

6 juillet :

Je la vois pour la première fois. La timidité est extrême. Si on lui parle, ses lèvres tremblent avant de répondre, et elle bégaie quelques monosyllabes.

Il y a un retard scolaire considérable. Le travail scolaire n’a jamais été excellent, mais jusqu’à l’âge de 9 ans, elle « suivait ». Actuellement, quelle que soit la classe où on la mette, elle est incapable de suivre.

Elle apprend ses leçons avec une grande conscience et les récite à sa mère assez bien, mais le lendemain matin elle ne peut pas même se souvenir d’en avoir su quelque chose, ni même de quelle leçon il s’agissait.

L’orthographe peut être très mauvaise, ou bonne par hasard, pour quelques lignes. Fabienne se trompe parfois dans un mot qu’elle a écrit normalement quelques lignes plus haut.

Le calcul est exécrable. Devant nous, elle arrive à faire les additions et soustractions très simples, mais encore faut-il pour cela qu’avant de poser le chiffre qu’elle annonce timidement (sans y croire) elle regarde tout le temps l’adulte et qu’il acquiesce. Pour les multiplications et les divisions, la difficulté est insurmontable. Fabienne sait sa table si on lui demande de la réciter tout endère, mais elle est incapable de s’en servir pour réaliser une opération. « En 30 combien de fois 6 ? », elle répète cette question d’une voix blanche et se met à pleurer, en tremblant. Si on lui demande combien font 6 fois 5, elle dit 30, mais elle ne peut établir aucun rapport entre cette solution et la question qu’elle s’est posée l’instant précédent.

Bref, Fabienne est demeurée depuis trois ans dans la même classe avec des enfants de 10 ans, classe qu’elle ne peut suivre, et en récréation elle ne joue qu’avec des plus jeunes encore (entre 6 et 8 ans).

A la maison, elle se comporte en petit enfant, aime à se mettre sur les genoux de sa mère, et à se pelotonner dans ses bras. Elle a traversé une période où elle était raisonneuse, impertinente et négativiste avec sa mère qui était obligée de sévir. Cette attitude hostile a cessé à l'époque de l'apparition des crises.

A la maison, on la traite comme une petite. Elle ne prend jamais part à la conversation. Elle veut quelquefois une chose que son frère a en main, alors elle crie, va se plaindre à sa mère, qui oblige le grand à céder « parce qu’elle est petite » et aussi parce que son père, toujours à la maison, ne veut pas de bruit.

Le père est un homme nerveux, anxieux, toujours malade depuis la guerre, où il aurait été gazé. Il est réformé à 10 % et son état pulmonaire semble suspect. Mais il n’a jamais de fièvre, ni de vraie maladie. Dans cette famille aux nombreux enfants, on ne voit personne, et le père interdit qu’on fraye même avec les voisins. Il tolère seulement, à la demande des propriétaires, que leur fille joue avec Fabienne dans la cour. Ces propriétaires, riches, bien habillés et qui ont une auto, impressionnent le père. Il est aigri et tient des propos jaloux contre eux chaque fois que Fabienne fait allusion à eux. Il trouve soi-disant de bonne politique de laisser les enfants jouer ensemble. Mais en fait il est charmant quand ces gens lui parlent, et, sans l’avouer, profondément flatté.

A part cela, le père ne s’occupe absolument pas de Fabienne, pas plus que des autres d’ailleurs. Bref, son comportement est caractéristique de névrose.

Il y a encore un homme à la maison, René, qui a 18 ans, et qui, nous l’avons vu, n’a avec Fabienne que des rapports de taquineries puériles, et il cède toujours. D’ailleurs, il n’est pas souvent à la maison en dehors des heures de repas.

Quant à la sœur couturière, Fabienne en parle comme d’un être qu’elle aime et admire, mais sans établir de point de comparaison avec elle-même. Elle fait partie des « grandes personnes ».

Telle est la situation d’ensemble, signant l’arriération affective. Les troubles semblent d’origine hystérique, ils ont pour conséquence de dispenser l’enfant de l’école pendant plusieurs jours et même des semaines entières, sur le conseil de la directrice d’école, car le spectacle de Fabienne en crise trouble les enfants et a provoqué l’intervention de certains parents.

Je prends Fabienne à part, car devant sa mère elle ne peut répondre et regarde celle-ci d’un air de naufragée qui appelle au secours. Au début, elle tient la tête toujours baissée, elle répond tout bas et d’une façon polie d’enfant bien élevée et indifférente : « Oui madame, non madame », avec des syllabes saccadées.

Puis, quand je la réconforte, l’émotion arrive à fleur de peau, les yeux sont pleins de larmes, ses mains et ses lèvres tremblent, elle reste pâle et incapable de me regarder.

Quand je lui demande s’il y a longtemps qu’elle est toujours triste, elle me regarde avec une expression touchée, pleure et le contact s’établit. A partir de ce moment, elle me

répond gentiment, et peu à peu un transfert positif s’établit.

Je résume sur sa fiche, au fur et à mesure, ce que j’apprends d’elle.

Ses « malaises » arrivent à l’école, quand elle a fait quelque chose « de mal ». Exemples : retard en classe, leçons pas sues. « Alors, ça lui tourne, dit-elle, elle est mal à son aise », et elle ne se réveille qu’en voyant des gens autour d’elle. Ou bien encore, les malaises surviennent dans la cour de récréation « quand on joue à des jeux mal », par exemple : « jouer au voleur, jouer à s’attraper », même quand ce sont les autres qui jouent et qu’elle les regarde. Il faut, explique-t-elle, « qu’elle ne les regarde pas ».

Les « malaises », c’est comme « une peur qui dépasse » et qui « fait fort », « ça m’écrase ». On ne peut mieux traduire l’angoisse.

Fabienne m’a dit que, depuis ses crises, il y a moins de conflits avec sa mère, qui la dorlote maintenant. U y a eu des conflits entre ses deux frères, de 6 et 4 ans plus âgés qu’elle, depuis leur petite enfance. Moins depuis un an, « parce qu’ils sont grands ».

Sa dépression morale, sa tristesse, viennent des préoccupations angoissantes « des accidents de la vie qui peuvent arriver à ses frères ». L’année dernière, René a eu la scarlatine (c’était avant ses crises à elle), c’était grave, on était inquiet. Maintenant, « maman se cache pour pleurer à cause de Raymond qui s’ennuie depuis qu’il est soldat ». (Elle-même, la mère, s’ennuie partout maintenant) mais « surtout parce qu’il est sur les côtes d’Espagne sur un bateau. Et il y a la guerre, il va être tué. » C’est quand elle a su qu’il allait en Espagne qu’elle a eu sa première crise. Elle ignore, d’ailleurs, ce qu’est la guerre d’Espagne et qui la fait.

Grande agressivité — qu’elle n’avoue que pour le passé — contre ses deux frères. Scènes continuelles, jalousie réciproque, coups, larmes de Fabienne, qui obligeait la mère à intervenir pour faire céder les garçons, sous prétexte qu’elle était « la petite ».

Mais la mère n’en était pas plus aimée pour cela, car, jusqu’à la première crise, elle faisait de l’opposition systématique et impertinente vis-à-vis de sa mère pour les moindres petites choses, attitude qui provoquait des remontrances et des gifles.

Pendant cet entretien, surtout au début, Fabienne fait lapsus sur lapsus. En deux phrases, elle dit : « torpetlume » au lieu de porte-plume (elle ne peut plus le tenir quand ses malaises commencent), « l’année prochaine » pour l’année dernière, sa première « quise a crommencé », ses frères la « quatinaient » tout le temps..., etc. Bref, interversions des consonnes des deuxièmes syllabes qui sont mises à la place des premières.

Je soulage un peu son angoisse de culpabilité pour « l’agressivité passée » contre Raymond : peut-être qu’elle se sentait malheureuse d’être la dernière, de ne pas être à sa place. Je lui dis que les pensées méchantes n’ont pas de répercussion sur la réalité.

Je dis à la mère que Fabienne peut aller à l’école, ce n’est pas la peine de la garder à la maison, mais que cela n’a que peu d’importance parce qu’il n’y a plus qu’une semaine avant les grandes vacances.

Il faudrait qu’elle aide Fabienne à grandir, à s’occuper de la maison, lui parler en femme.

13 juillet :

Il n’y a pas eu de crise. Fabienne a été pourtant à l’école.

C’est la dernière consultation de l’année scolaire.

Je parle à la mère et lui fais comprendre la nécessité d’un traitement psychothérapique ; elle nous ramènera l’enfant à partir d’octobre, tous les nuit jours, pendant quelques mois.

Seule avec moi, Fabienne parle plus fort et regarde en face, elle est beaucoup moins émotive que la dernière fois.

A propos d’une conversation que j’ai devant elle avec deux autres médecins du service sur un autre cas, elle me dit (à ma question « Qu’est-ce que tu en penses de tout cela ? ») qu’elle n’a pas écouté puisque ce n’étaient pas des choses pour elle. J’en profite pour lui expliquer que les préceptes de la politesse qui engagent à la discrétion sont destinés à rendre la vie plus agréable à tout le monde, y compris à celui qui s’y soumet. On s’abstient de faire de la peine aux autres en ne leur disant pas des choses désagréables par exemple, mais cela n’empêche pas les opinions du for intérieur. Quand on dit des choses clevant vous, qui ne vous sont pas destinées, cela n’empêche pas qu’on les écoute, quitte à ne pas les répéter.

Elle m’avoue alors qu’elle a tout de même un peu écouté mais qu’elle croyait que c’était très mal. « Les choses qui ne sont pas pour moi, je croyais que c’était pas bien de les écouter, même si on les disait devant moi. »

Fabienne sourit (I) ; à ma question : « comment ça va », elle répond : « je me sens plus heureuse de vivre, ça me fait drôle. J’étais toujours triste avant 1 »

Son langage est encore plei '    '    ’’    ^    ’

en vacances, elle va s’amuser

bien d’autres expressions infantiles analogues. Il n’y a plus d’inversion de syllabes.

12 octobre :

Dans l’ensemble, l’été s’est bien passé. Pas une crise. Fabienne n’est pas partie à la campagne, mais elle a passé toutes ses journées en compagnie d une petite fille de 11 ans qu’elle aime bien (la fille du propriétaire). Elle a eu quelquefois des étourdissements, les uns au réveil, d’autres après les repas, mais sans plus. Elle s’asseyait et ça passait.

Elle est beaucoup moins émotive, sourit souvent, encore timide, mais sans tremblements, elle rougit un peu, mais me regarde bien en face.

Elle a encore été très triste au moment des événements de fin septembre60. Elle pleurait dans son lit le soir, regardait les journaux pour voir (elle qui m’avait dit une fois que c’était mal de regarder les journaux, ce n’était pas pour les enfants) et, dans l’ensemble, elle a compris les événements. Donc, attitude bien différente de celle concernant Raymond sur les côtes d’Espagne.

Elle reviendra dans huit jours.

Elle m’avait envoyé une carte postale cet été, mais sans y mettre son adresse, et je n’ai pas pu répondre. Cela lui avait fait de la peine. Elle avait peur que je l’eusse oubliée. Nous parlons de son omission, peut-être se dit-elle que ce n’est pas vrai que je l’aime bien. (Je lui dis cela à cause du mécanisme de projection.)

19 octobre :

La mère la trouve « plutôt mieux, enfin il n’y a rien à dire ».

Bon début à l’école.

Elle m’avoue une découverte : il y a différentes sortes d’écoles, elle ne s’en était jamais aperçue, mais elle sait maintenant qu’il y a l’école ordinaire et l’école libre, où il y a des bonnes sœurs.

—    De quelle religion es-tu ?

—    Je suis chrétienne, dit-elle (mais elle ignore ce que c’est. Elle a fait « sa communion », mais ne sait pas ce que ça veut dire non plus : « On se met en blanc, il y a un cierge et c’est une fête »).

A toutes les conversations, on sent qu’elle essaie de trouver une réponse de « livre », qu’elle se sent fautive de n’avoir pas apprise ou de ne pas se rappeler. Qu’elle puisse raisonner avec ce qu’elle peut percevoir par ses sens, semble dépasser son entendement.

J’essaie, par de nombreux exemples, de stimuler sa confiance en ses propres jugements. Par exemple : « Comment sont faits les objets qu’elle voit ? » — « Du bois. » — « Où le prend-on ? » — « Dans une cave. » — « Comment y arrive-t-il dans cette cave ? » — « On l’a mis. » « D’où l’a-t-on pris ? »

ouvriers. » Je l’amène à faire de tels raisonnements sur la plupart des objets, carreaux, paille, métal, rideaux.

Fabienne me parle alors de sa cousine qui a 16 ans et qui

— Attentive et humiliée, Fabienne répond : « Je ne sais pas, j’ai pas appris. » — « Eh bien, lui dis-je, le tronc des arbres, qu’est-ce que c’est ? » — « C’est des arbres. » — « Mais c’est du bois. » — « Ah 1 alors c’est ça, qu’on voit couper des arbres ? » — « Oui, puis on les porte à scier, pour faire des planches e    1    ’    '    mises    dans    des apprend « toutes les choses de la vie dans son livre qui parle de tout ça » (sic), « comment il faut élever les enfants et attacher les mains des bébés pour qu’ils ne se frottent pas » ( ?)•

Je réponds « ah oui, cela doit être bien intéressant. S’il y a des choses que tu aimerais savoir et qui ne sont pas dans ce beau livre, tu n’auras qu’à me les demander. Je te les expliquerai. »

Puis nous passons au calcul, et je parle de la monnaie à rendre, en essayant de déplacer la question, du scolaire sur le plan de l’adaptation à la vie. Fabienne ne connaît pas la valeur des pièces de monnaie. « Je n’ai jamais de sous. Oh non, je ne fais jamais de commissions, je suis trop petite. Si, pour le pain, mais la marchande met « sur le compte ». » Je lui enseigne la valeur des pièces en les lui montrant, et je lui dis, « voilà ce qu’il faut donner à la boulangère pour i kilo de pain, voilà ce que coûte un litre de lait, etc. ».

Nous terminons par des achats fictifs, additions, soustractions de sous, et rendre la monnaie. Au début, les réponses sont criblées d’erreurs. Patiemment, je recommence.

Le type des réponses de Fabienne est celui-ci (à ma question « i franc, moins x 3 sous ? ») : « six sous, non ? ».

Toutes ses réponses sont immédiates, sans réflexion et accompagnées de : non.

2 novembre :

Fabienne dit qu’elle se sent bien.

A l’école, elle parle à tout le monde ; l’année dernière, elle ne causait ni ne jouait avec personne, et si on lui parlait, elle se mettait à pleurer tellement elle était timide.

Son retard est considérable, mais maintenant, aux récréations, elle va jouer avec celles de son âge, des grandes classes. Elle est encore très infantile, aime à câliner maman, à être assise sur ses genoux.

Nous reprenons les achats fictifs. Nous restons

1 /4 d’heure sur la moitié de 5 francs, les 5 francs sont représentés par quatre pièces d’un franc et deux de 50 centimes. Toutes les réponses sont données, sauf deux francs cinquante,

et cela, même contre l’évidence, après avoir partagé en deux groupes semblables les six pièces.

Finalement, au bout d’un quart d’heure (au cours duquel,

fjatiemment, je l’encourage), après avoir été au bord des armes, elle y arrive subitement, complètement abasourdie de ne l’avoir pas compris plus tôt. Je lui explique que tout ce que je lui demande est aussi facile, et qu’elle peut y arriver.

Te lui demande si elle a une idée de ce qu’elle fera plus tard. Elle a des idées, elle voudrait être vendeuse, parce qu’elle aime faire la marchande. Je lui dis : « pourquoi pas », et lui montre la façon pratique d’y arriver, d’abord bien savoir rendre la monnaie, puis bien savoir faire les paquets, et connaître un magasin où on prendrait une apprentie. « C’est bientôt, c’est l’année prochaine, tu auras 14 ans bientôt ! Dans 4 ans tu pourras te marier. » Tout cela est intégralement nouveau pour elle. Elle voulait être vendeuse comme un petit garçon veut conduire une locomotive ou devenir général. La pensée d’une réalisation lui paraît extraordinaire.

Dans l’ensemble, gros progrès du comportement. Il y a un fond certain de débilité mentale, cependant vu les progrès depuis juillet, on peut espérer adapter Fabienne à une 1 vie sociale acceptable.

9 novembre :

Fabienne a eu un évanouissement. Elle ne va pas à l’école    ^

depuis. Je la vois, à dessein, très rapidement, juste assez pour lui dire devant sa mère que cela ne m’inquiète absolument pas, qu’elle a peur de grandir, et, sans faire exprès, veut jouer a la petite fille. J’interdis à maman de la prendre sur ses genoux comme un bébé. Nous parlerons ensemble la semaine prochaine, je la verrai, s’il n’y a pas eu de crise.

Elle doit retourner dès cet après-midi à l’école. Tout cela dit sur un ton ferme, mais en prenant Fabienne affectueusement par l’épaule.

16 novembre :

Etant souffrante, je ne suis pas là, et en mon absence, Mme Codet la voit et note : « Bon état, pas de malaise cette

semaine. Bien meilleure présentation qu’il y a six mois où je l’avais aperçue. »

23 novembre :

Fabienne a bien meilleure mine qu’il y a 15 jours.

Pas de nouveaux malaises.

Elle me raconte des terreurs au moment de s’endormir.

Elle « voit des grosses têtes ». Ces grosses têtes ne sont ni laides, ni grimacières, ni terribles, mais pourtant « je me cache la figure dans mon coude et j’ai très peur ».

Je ne dis mot, et Fabienne continue : « La nuit aussi je me récite mes leçons, et le matin, je les ai oubliées. On m’appelle tête de linotte. » Je lui demande :

—    Qu’est-ce que ça veut dire ?

—    Je ne sais pas, dit-elle, c’est mal, c’est quelque chose de mal.

—    Crois-tu ? Qu’est-ce que c’est une linotte ?

—    Un petit oiseau.

—    Oui, alors, tête de linotte ?

—    Ah oui, ça veut dire la tête d’un petit oiseau.

—    Mais oui, et quand tu as peur des grosses têtes, c’est parce qu’elles te reprochent de ne pas retenir tes leçons, comme si « c’était mal », comme si tu le faisais exprès. Une linotte, c’est très gentil et ça sait bien assez de choses pour faire son nid, couver ses œufs, soigner ses petits qui ne savent pas quitter le nid, ça a un cœur qui peut aimer autant que les grosses bêtes qui ont une grosse tête savante.

Elle me dit qu’elle est souvent fatiguée avant les repas parce qu’elle a très faim et qu’elle ne peut pas assez manger pour aller sans fatigue jusqu’au repas suivant. Elle n’a pris aucun remède depuis le mois de juin.

14 décembre :

Elle va bien, est plus rose et se dit plus forte. Il n’y a pas eu le moindre incident, ni de santé, ni de caractère depuis le

23 novembre. Les terreurs du soir ont cessé.

Fabienne me raconte de menus incidents d’école, avec la volubilité des récits de fillettes de pensionnat. C’est nouveau.

« ...Je lui dis... qu’elle répond... qu’elle va dire à la maîtresse... qu’elles disent... qu’on fait, etc. » Dans l’ensemble, elle traduit son bon comportement.

Nous reprenons les essais de calculs de monnaie. Résultat meilleur qu’au début, et bon ensuite. Jusqu’à présent, il n’était question que de francs et de sous. Je me risque à lui expliquer patiemment la correspondance des centimes et des sous. Elle comprend, mais n’arrive pas encore à calculer avec les centimes.

Après quoi, Fabienne me demande si elle peut me dire quelque chose qu’elle voudrait savoir. Je réponds :

—    Oui, bien sûr.

—    C’est comment on fait les enfants ?

Je lui demande d’abord ce qu’elle croit.

Elle me dit qu’elle pense que c’est l’homme qui intervient, mais elle ne sait pas comment, peut-être « en blessant », et les enfants naissent par le côté au ventre, « ça se déchire ou bien l’homme ou les docteurs y font un grand coup de couteau pour ouvrir le ventre. Ça s’appelle l’accouchement, c’est épouvantable et on meurt très souvent. »

Mes explications sans réticences la rendent attentive et semblent la rassurer beaucoup, et même lui faire plaisir. Je lui explique aussi ce que signifie à son sujet le terme « pas formée » que sa mère emploie souvent à propos de Fabienne. Elle me dit alors qu’elle croyait que c’était « une chose mal » et que « ce n’était pas pour les enfants ».

Fabienne m’avoue qu’elle voulait me demander la vérité parce que c’était sa cousine, si calée sur les choses de la vie, qui lui avait dit tout ça. Elle comprend aujourd’hui qu’avec ses airs de savoir, elle ne savait pas du tout. Elle me remercie et en est tout heureuse.

En la rendant à sa mère, je dis à celle-ci que sa fille est devenue une grande fille et que je pense qu’elle n’a plus peur de grandir.

La mère est contente et me dit qu’en effet Fabienne n’est plus comme avant, elle s’intéresse au ménage, écoute la T.S.F.

25 janvier :

Fabienne a encore fait des progrès depuis la dernière fois, c’est même une transformation, pour le moral, et de plus, au point de vue physique, elle a eu ses premières règles normalement, sans fatigue ni douleurs, elle en était toute fière.

Seule avec moi, elle a l’air contente et calme. Elle sourit. Nous parlons de l’année prochaine. Elle quittera l’école. Elle voudrait toujours être vendeuse, et il y a une mercière chez

3ui se fournit sa mère qui la prendrait peut-être, elle prend es jeunes filles qui commencent, comme apprenties. Elle ira lui demander.

Il y a un progrès considérable pour le calcul. Elle rend très bien la monnaie et fait même des calculs simples mentalement. Elle me dit qu’elle a demandé souvent à sa mère de faire semblant de rendre la monnaie, et « quand j’ai su, j’ai dit à maman que j’irais faire les commissions, elle a bien voulu ».

A la maison, l’attitude est donc bien meilleure.

Vis-à-vis de René, elle est ennuyée qu’il ne soit pas gentil avec elle.

Elle a récrit à Raymond pour qu’il s’ennuie moins. Elle ne pense plus à la guerre. « On verra bien, personne ne sait. »

En classe, ce n’est pas merveilleux, sauf pour la couture. Elle ne coud pas aussi bien qu’Odette qui est couturière, mais Odette dit que c’est bien. Fabienne aime le tricot et la couture.

Je l’engage à faire quelque chose (un cache-col par exemple ou un chandail) à René, pour sa fête. Comme cela, il verra qu’elle est devenue une jeune fille, peut-être deviendra-t-il plus gentil avec elle.

Je lui conseille aussi d’aller à un patronage le dimanche. Elle me dit qu’il y en a précisément un où vont ses camarades de classe. « Et quand il fait beau, on va dans les bois en pique-nique. » Je le dis à sa mère qui est tout à fait d’accord. « Il faudra aller contre papa, mais tant pis », dit la mère.

Depuis le 2j janvier. Je ne devais revoir Fabienne que si quelque chose n’allait pas. Je ne l’ai point revue. D’ailleurs, la dernière séance annonçait un comportement véritablement adapté malgré le niveau mental déficient.

Conclusion

On voit dans ce cas, d’une part les sentiments d’infériorité, d’autre part l’angoisse ; l’envie de puissance (grosse tête) et de domination sur les frères n’étant qu’une envie du pénis.

Les sentiments d’infériorité, déjà légitimes, étaient renforcés par une inhibition auto-punitive, due au retour sur l’enfant des souhaits de mort primitivement dirigés sur ses frères, dont la scarlatine grave, pour René, et la guerre d’Espagne, pour Raymond, semblaient confirmer la toute-puissance magique.

L’angoisse de castration en était arrivée à inhiber le développement tout entier de l’enfant, à lui interdire de « regarder », « d’écouter », de « penser », car une contagion obsessionnelle faisait tache d’huile et provoquait la phobie de tout ce qui, par associations d’idées, pouvait être qualifié de « chose mal ».

L’enfant était alors obligée de régresser jusqu’au stade oral passif pour satisfaire au principe de plaisir à l’échelon le plus facile et le plus rudimentaire (se faire câliner sur les genoux de sa mère).

L’agressivité œdipienne vis-à-vis de la mère, qui s’était traduite par les impertinences, avait dû être refoulée secondairement sous la menace du Sur-Moi, et avait fait place à l’attitude masochique et infantile de la crise d’hystérie qui désarmait et inquiétait la maîtresse et la mère. Les crises survenaient alors chaque fois qu’une « chose mal » (jeu agressif ou constatation de son infériorité scolaire) faisait entrer en résonance le complexe de castration.

16. Monique

Quatorze ans et demi

Ce n’est pas une enfant dont l’entourage ait notion qu’elle soit malade, et elle-même encore moins.

On vient me consulter pour que je l’examine et dise si, oui ou non, elle est susceptible de continuer ses études jusqu’au brevet, car sa maîtresse de classe l’en dissuade et ne lui prédit qu’échec si elle le tente. On a eu l’idée de nous l’amener à Bretonneau à cause du traitement de son cousin, un tiqueur, que nous soignons à la consultation du mercredi et qui est très amélioré. Ses parents donnent Monique pour normale. Nous verrons comme elle est gravement névrosée.

La mère de Monique est infirmière ; intelligente, d’aspect net et propre, de visage et de coquetterie féminins, bien Qu’elle soit habillée très sobrement d’une façon un peu masculine. Son extérieur est calme, avenant, son langage posé, elle semble désirer vivement la réussite de sa fille, à qui elle parle très gentiment.

Monique est une fillette déjà réglée, de corps un peu formé, mal soignée, aux ongles noirs, aux mains sales qu’en parlant elle porte à sa figure d’un air gêné.

Elle a des cheveux gras, mal peignés, tirés en arrière et maintenus par un ruban crasseux. Ses yeux sont assez beaux, mais son regard instable, son sourire est grimaçant et gêné, elle rit par contenance en tournant la tête de droite et de gauche, et montre des dents sales ; il manque des boutons à sa robe ; son col est sale et à demi décousu.

Elle me raconte la situation en classe et ses difficultés de mémoire, non pas pour les leçons, mais dans la vie courante (elle ne peut faire deux commissions sans en oublier une). Je remarque qu’elle ne peut pas dire une phrase sans regarder sa mère, comme pour se faire contrôler et approuver tacitement.

Elle a passé son certificat en juin dernier à 13 ans 1/2, bien qu’elle fût dans la classe au-dessous du certificat. Elles étaient cinq dans les mêmes conditions. L’une d’elles a pris l’initiative de se présenter au certificat, les quatre autres l’ont suivie et elles ont toutes les cinq été reçues. Mais à l’école, on les a jugées très sévèrement, paraît-il, et dans le cours complémentaire elles ont été « prises en grippe ».

La maîtresse prétend que Monique est incapable de passer en deuxième année du cours complémentaire.

Or, Monique voudrait devenir professeur de gymnastique, ce qui nécessite le brevet. Elle m’apporte ses cahiers. Contrairement à sa personne, ils sont tenus correctement.

Le test de Binet-Simon montre un niveau mental normal, mais une difficulté à lâcher une besogne pour s’adapter rapidement à la suivante, ce que Mlle Achard traduit par « enfant glischroïde, avec réponses embrouillées, souvent en mauvais français ; hésitante dans le choix de la valeur des réponses ». La cotation globale des épreuves donne un total de 14 ans 4 mois d’âge mental pour un âge réel de 14 ans

6 mois. Mais l’observation détaillée des épreuves du test et de leurs résultats est particulièrement intéressante, pour appuyer ce que nous avons dit du niveau mental et de l’intelligence d’une part, de l’intelligence névrotique d’autre part.

Après avoir bien répondu à toutes les questions de l’âge de 9 ans, Monique échoue à deux sur cinq des questions de

10 ans, réussit toutes celles de 12 ans, 4 sur 5 de celles de

15 ans et 2 sur 5 de l’âge dit adulte.

En considérant l’ensemble du test, on voit que Monique échoue dans les épreuves qui demandent une participation importante des sens, de la mémoire pratique, et du jugement, où doivent intervenir l’objectivité et l’esprit d’initiative, c’est-à-dire le bon sens.

Voici en effet où elle échoue :

—    ordonner 5 poids (10 ans) ;

—    reproduire deux dessins de mémoire (10 ans) ;

—    interpréter une gravure (15 ans) ; elle l’a décrite comme à 10 ans ;

—    épreuve de découpage (adultes) ;

—    reconstruction d’un triangle (adultes) ;

—    différence de mots abstraits (adultes).

Au contraire, elle réussit les questions où les connaissances livresques sont indispensables (3 rimes ; roi et président), où la mémoire verbale intervient (répétitions de chiffres, de phrases). L’astuce intellectuelle et la réflexion philosophique sur la vie lui sont également accessibles (questions difficiles, pensée d’Hervieu).

Dans le comportement de Monique, les mêmes lacunes se retrouvent sur un autre plan. De même qu’elle reste accrochée longtemps à un raisonnement non complet, de même elle reste à une position libidinale de la grande enfance, dont elle a peine à sortir.

Dans un entretien que j’ai seule avec la jeune fille, elle me raconte qu’elle fait du camping depuis longtemps, mais ce n’était pas avant « comme c’est maintenant ». Elle me dit que les garçons les taquinent (les filles) « quand elles sont ensemble ». — « Us sont après elles » et en sortant de l’école « ils leur font des misères et leur disent des choses ». « On ne peut pas être tranquille. » « Alors, ce n’est pas de leur faute » (aux filles). Les compagnes rient, se sauvent, ne discutent pas, et quelquefois elles grognent un peu, mais elle, ça la rend folle 1 Elle a « peur que les gens croient qu’elle en est contente, que la concierge la voie et le dise aux voisines ou à sa mère ». Bref, elle part en guerre contre les garçons, elle leur répond des sottises, furieuse, elle tape dessus, elle rentre à l’abri ensuite, traquée, dans les portes cochères, et se réfugie dans des escaliers inconnus ; et surtout elle n’ose pas s’arranger en jeune fille, elle est sale et a des allures garçonnières.

Elle commence à être « avertie de la vie » par les propos des autres, m’avoue-t-elle en rougissant, mais elle a une peur terrible de sa mère, elle ne pourrait jamais rien lui demander, me répond-elle, au moment où je lui dis que celle-ci lui donnerait les explications qu’elle voudrait avoir.

D’après la conversation que j’ai eue avec la mère, ie n’ai pas eu du tout l’impression que celle-ci bridait sa fille, au contraire. Aussi, après beaucoup de lutte avec Monique, j’obtiens de faire venir sa mère et de lui parler devant elle. Monique tremble, me supplie, puis cède avec une grosse appréhension. Or, comme je m’y attendais, la mère se montra absolument compréhensive et parla à Monique exactement comme moi à propos des histoires avec les garçons. La mère me dit que les allures garçonnières et pas soignées de sa fille l’ennuient, et que c’est pour cela qu’elle la pousse à faire du camping mixte afin qu’elle apprenne à fréquenter les garçons et qu’elle devienne un peu coquette. Elle rit des craintes de Monique et lui dit qu’elle devrait être fière que les jeunes gens la taquinent, et s’en amuser.

Mais la mère se tournant vers moi, ajoute : « J’ai toujours dit à son père qu’il avait tort. : il veut que sa fille soit sportive, qu’elle soit courageuse, dure, il voudrait toujours que, moi-même, je ne m’arrange pas, que je ne mette pas de poudre, et il aime voir sa fille comme cela. »

Parfois, je lui dis : « Mais elle est trop grande, tu la traites comme un garçon, c’est bientôt une femme, elle ne sait même pas coudre, et aucune chose de la maison ne l’intéresse. » Il répond : « Elle en sait bien assez et j’espère qu’elle ne sera pas assez bête pour devenir comme toutes les petites oies qui s’attifent en actrices de cinéma. » Bref, son père l’aime à sa manière, il s’en occupe beaucoup, il l’encourage à devenir professeur de gymnastique, mais il ne veut lui voir que des qualités de garçon, et, ajoute la mère : « Il est nerveux et exigeant avec elle, jamais satisfait. »

Tel est le tableau psycho-affectif de ce cas. Le comportement de Monique traduit une névrose caractérisée.

Il est évident qu’intellectuellement Monique est très capable de passer le brevet et autres examens où les épreuves sur les matières « d’acquisition pure » sont les plus nombreuses, et il est plus que probable que l’avis défavorable de sa maîtresse est dicté par une certaine partialité ayant elle-même ses motivations. Mais, pour être reçu à des examens, surtout à des concours, il n’y a pas que les épreuves écrites ou les propos tenus pendant les épreuves orales. Il y a les notes individuelles concernant la manière de se présenter, de parler, la conduite, l’esprit de camaraderie, etc., et tout ceci est au désavantage de Monique, et lui sera dans la vie sociale un sérieux handicap. Il est certain que le comportement de Monique est névrotique, c’est-à-dire mal adapté à la réalité61.

Au point de vue diagnostic, il s’agit d’un complexe d’Œdipe insoluble à cause de l’attitude hostile inconsciente du père vis-à-vis des femmes ; et l’ensemble des réactions du « Moi » donne lieu à un syndrome de virilité a.

Monique a été obligée de régresser à un stade prégénital ; pour elle, le plus satisfaisant est le stade sadique anal. Elle est alors dans la situation infantile d’inacceptation rageuse devant la supériorité musculaire et phallique des garçons, à laquelle elle réagit par une valorisation des études et un comportement agressif. Mais celui-ci est irrationnel, et la protestation inconsciente ne modifie pas la réalité, le résultat en est l’angoisse, la terreur panique qui l’oblige aux retraites tragi-comiques dans les immeubles inconnus. La poursuite des garçons est inconsciemment provoquée par cette attitude ridicule et exhibitionniste de faiblesse révoltée, et cela réveille la culpabilité vis-à-vis du Sur-Moi. « Les gens vont croire qu’elle le fait exprès », et le « dire aux voisins et à sa mère ». C’est l’entrée en résonance de l’angoisse de castration, angoisse absolument irrationnelle quand on connaît la mère ! Ce n’est pas elle, ni les voisines, que l’enfant redoute, c’est son propre Sur-Moi qui parle en mère phallique, toute-puissante et magique. Ce Sur-Moi, c’est la mère telle que se la représentent toutes les fillettes au stade pré-œdipien sadique anal ; dotée en outre de la jalousie que l’enfant lui prête du fait du début de l’Œdipe, et qui n’est autre que la propre jalousie de l’enfant projetée sur sa mère.

L’Œdipe n’étant pas résolu, Monique a vis-à-vis du monde extérieur une attitude rigoureusement subjective, découlant de l’attitude archaïque au stade anal — qui est, nous le savons, l’ambivalence.

Tous les êtres féminins sont homologués à la mère. « La mère » ne peut pas être telle, tout simplement, elle doit être « bonne » et « mauvaise » tout à la fois avec des proportions variées de positif et de négatif dans l’ambivalence.

Vis-à-vis des maîtresses, substitut de la mère mauvaise, Monique se comporte en frondeuse, impertinente, révoltée, par sentiment d’infériorité, ce qui entraîne nécessairement des réprimandes. L’enfant est alors trop contente de justifier ses griefs en les rationalisant, elle dit « la maîtresse m’a prise en grippe » et va s’en plaindre à la « bonne » mère (sa mère). Mais, même vis-à-vis de celle-ci, l’attitude n’est pas absolument positive, et l’enfant la craint, parce qu’inconsciemment elle (l’enfant) lui est hostile. C’est ce que prouve son attitude masochique : soumission infantile et besoin de son approbation constante pour les moindres mots et les moindres initiatives. Cette attitude nécessaire, étant donné l’ambivalence inconsciente, fait équilibre à l’autre, l’attitude sadique agressive, vis-à-vis des maîtresses de classe et des directrices d’école.

Parallèlement, les objets d’affection de Monique sont choisis sur le mode homosexuel inconscient, latent, qui soude ses amitiés avec les filles « pareilles à elle », c’est-à-dire mues par les mêmes conflits (les quatre rebelles, prises en grippe).

Vis-à-vis des autres jeunes filles, les amitiés amorcées dans l’enfance se dissocient, car elles réagissent aux attaques des garçons d’une autre façon et abandonnent la bizarre et mal soignée Monique à son triste sort d’arriérée affective. Un fossé se creuse entre Monique et les autres fillettes de sa génération, augmentant encore ses sentiments d’infériorité à l’égard des femmes.

Monique n’est donc pas armée pour la vie. Si intelligente soit-elle, elle manque de bon sens et ne peut réussir qu’en marge de la norme. Elle est animée de gros sentiments d’infériorité. Elle ne saura pas lutter dans la vie sociale pour triompher des femmes. De plus, l’entrave inconsciente au libre jeu de son agressivité — même quand celle-ci n’est pas au service de la féminité taboue — la rend incapable de réussir dans la lutte pour sa vie sexuelle sans mécanisme d’échec.

Nous verrons plus loin le pronostic que doit faire envisager un tel cas, sans psychanalyse. Or, la psychanalyse ne peut être conseillée à Monique, actuellement, parce que ni les parents ni l’enfant ne peuvent comprendre la gravité du cas, surtout le père, qui y opposerait une résistance insurmontable. Tant que sa fille sera légalement sous son autorité, il est impossible de la soigner sans la placer humainement dans une situation trop douloureuse à supporter.

Nous n’avons donc soufflé mot de psychanalyse, nous avons essayé de la seule arme qui nous restait : répondre à la question pour laquelle on était venu nous consulter, en profitant de cette occasion pour avoir une action directe sur le Sur-Moi en le confrontant avec la réalité : la mère non phallique, non jalouse, non castratrice. Nous-même, qui la rassurions totalement sur son niveau mental, sur ses capacités intellectuelles, nous, « femme docteur » (qui « commande » aux infirmières), donc qui devrions être une « femme phallique, masculine » et « dangereuse au maximum », nous parlions avec des mots de bon sens et de simplicité au sujet des altercations avec les garçons. Nous stimulions sa coquetterie en lui détaillant les éléments naturels de sa personne qu’elle pourrait mettre en valeur, sans même recourir au rouge ni à la poudre, ajoutions-nous. « Car il y a des femmes charmantes et féminines qui n’utilisent pas d’artifices de toilette. »

Nous la jélicitions de son initiative rebelle pour le certificat d’études et nous soulevions l’hypothèse que, dans le fait d’avoir été « prise en grippe » par les maîtresses, elle était peut-être responsable. N’avait-elle pas triomphé maladroitement pour « vexer », comme si la véritable attitude forte n’eût pas été plutôt, le succès assuré, de jouer la modeste ! Cet argument la fit rire, car il pouvait trouver un écho fertile dans le mécanisme de défense autorisé par son Sur-Moi sadique anal, « l’astuce ». De plus, notre manière objective, sans passion, de parler de son père et de son évidente jalousie des femmes, ne pouvait choquer Monique. Et la collaboration de sa mère, malgré sa terreur qui s’est révélée non fondée, collaboration que nous avons sollicitée à la fin de l’entretien, aura peut-être

un salutaire effet correctif, sur le Sur-Moi de la jeune fille.

Cependant, en notre for intérieur, nous en doutons. Le pronostic du cas de Monique nous semble très mauvais. Une psychothérapie chez elle ne pourrait donner qu’un résultat superficiel et momentané. Il est trop tard. Il faudrait une véritable psychanalyse, mais elle ne sera possible que lorsque Monique aura perdu son père.

De telles jeunes filles ne peuvent devenir, sans psychanalyse, des femmes à comportement sain. Si elles arrivent, pour faire comme tout le monde, ou pour toute autre raison de plus-value sociale ou de libération familiale, à « prendre » un amant ou à se marier, elles sont frigides dans les rapports normaux (insensibilité vaginale), peut-être même totalement frigides et méprisant les « choses du sexe », qu’elles traiteront (selon l’expression concernant les excréments) de « cochonneries ». Cela suivant le degré de leur sentiment de culpabilité inconsciente à « usurper » la place d’une autre femme.

Leur agressivité non liquidée vis-à-vis du sexe masculin les rend insupportables et castratrices vis-à-vis des hommes que, de préférence, elles choisissent inférieurs à elles (milieu, fortune, intelligence). Si ce sont des hommes de comportement viril ou de valeur manifestement supérieure à elles, elles tentent de les « châtrer » sur tous les plans, de les rendre impuissants (vaginisme) ou de les ridiculiser socialement (querelles publiques, gaffes, dépenses, vie extra-conjugale ostensible). Si elles ne réussissent pas à amoindrir leur vitalité, elles projetteront alors sur eux tout leur sadisme et joueront les martyres, malades, écrasées, trompées, jouées, sadisées, ruinées en provoquant ou favorisant inconsciemment elles-mêmes les circonstances qui satisferont leur masochisme.

Si ces femmes ont des enfants, ceux-ci ne seront pas investis d’un amour maternel de stade génital oblatif, mais d’un « amour » ambivalent, possessif et autoritaire, marque des relations objectâtes sado-masochistes du stade anal. Ces femmes pourront avoir vis-à-vis de leurs enfants, suivant la classe sociale à laquelle elles appartiennent, des raffinements de cruauté — leur enseignant à mépriser ou mal juger leur père, posant en « sacrifiée » à qui ils doivent tout, et qu’il serait criminel d’abandonner pour mener leur vie affective et sexuelle d’hommes et de femmes sains.

Voilà donc encore un exemple éloquent de ce que nous appelons la névrose familiale. Dans le cas de Monique, nous voyons la lourde responsabilité d’un père névrosé — lui-même ennemi des femmes, et homosexuel qui s’ignore. Cependant, ne l’accusons pas trop vite. Lui-même répercute peut-être sur sa fille la souffrance qui lui a été imposée dans sa jeunesse par une mère frigide ou des sœurs castratrices contre lesquelles il n’a pas pu réagir, et auxquelles inconsciemment,

il ne pardonnera jamais. D ailleurs, nous le savons, il souffre, car, malgré la névrose docile de sa fille, il « n’est jamais satisfait ae l’enfant ».