Introduction

Freud, homme de laboratoire

On ne sait pas assez que Freud, loin d’être un philosophe aux vues originales et révolutionnaires, était, avant de devenir psychiatre, un homme de laboratoire. Il s’était formé à la discipline rigoureuse des expériences scientifiques et de l’exploration au microscope. Avec l’objectivité que cette première formation avait contribué à dév    s’est

yeux qu’hypothèses de travail, aussi longtemps que la suite de ses études cliniques n’en avait apporté confirmation. C’est la raison pour laquelle on a assisté à l’évolution de ses conceptions théoriques. Devant les problèmes dont il ne trouvait pas l’explication avec le jeu des premiers postulats, il se remettait à l’étude, se fondant toujours sur la thérapeutique pour confirmer ou infirmer la justesse de ses vues.

Freud allait ainsi élaborer progressivement et faire connaître au public, séduit ou réfractaire, une doctrine essentiellement originale.

Il était médecin avant tout. Il voulait soigner, il visait à guérir. De même qu’en chimie ses premières recherches avaient un but pratique — et la découverte ultérieure de la cocaïne devait les couronner — de même ses recherches patientes dans le domaine psychologique étaient conduites par un souci de médecin désireux de guérir les maladies mentales, et que la thérapeutique habituelle laissait désarmé.

Nous avons souvent entendu des confrères de bonne foi nier aux théories psychanalytiques tout fondement réel, traiter la sexualité infantile de pure invention, ses manifestations sinon inconvenantes, du moins inintéressantes à approfondir. Il n’est pas jusqu’au complexe d’Œdipe que r-prtains n’accusent d’être une vue de l’esprit ou un conflit monstrueux réservé à certains individus anormaux.

Pour ceux cjui vivent au contact permanent des enfants, s’ils ont la sincérité d’enregistrer ce qu’ils voient, ils apportent maintes observations à l’appui des découvertes de la psychanalyse.

Or, s’il n’était question que de la joie toute spéculative de voir se confirmer des hypothèses, on pourrait admettre que la question laisse indifférents ceux que leur rôle social éloigne pratiquement de leur table de travail, à savoir, les éducateurs et les médecins.

Mais on oublie quelquefois dans ces polémiques que, si la psychanalyse ouvre des voies d’étude nouvelles à l’historien, au sociologue, au psychologue, son intérêt le plus grand, auquel nul médecin ne peut rester indifférent, c’est que la méthode psychanalytique, partie de la clinique, a une fin thérapeutique.

Armés de nos systèmes scientifiques d’observation et d’un arsenal thérapeutique extraordinairement développé et nuancé, allant aujourd’hui jusqu’à la psycho-chimie, nous voyons de nombreux cas rebelles à nos soins. En présence d’insomnies, de dépressions physiques, d’asthénies, de spasmes, d’angoisses, à traductions digestives ou cardiaques, le médecin embarrassé met en jeu ses ressources médicamenteuses, mais le plus souvent sans succès autre que passager.

On admet les réactions physiologiques de la peur, du trac, de la souffrance morale, ae l’inquiétude et tous les troubles fonctionnels à point de départ psychologique en rapport avec une cause objective connue et disparaissant avec elle ; mais pour des troubles du même ordre et dont la cause n’est pas objective, les malades — car ce sont des gens qui souffrent, qui demandent des soins — s’entendent dire : « Ce n’est rien — c’est nerveux ».

Que des conflits affectifs puissent entraîner des désordres graves dans la santé générale, nous n’en donnerons pour preuve qu’un exemple.

Josette, trois ans et demi

C’est le cas d’une fillette de 3 ans et demi, Josette, amenée à la consultation de M. le docteur Darré, aux Enfants-Malades, pour un état général inquiétant : amaigrissement, pâleur, anorexie, indifférence aux jeux, nervosité, insomnie ou cauchemars au réveil desquels l’enfant était en proie à des crises de nerfs.

ha mère faisait remonter les troubles à une quinzaine de jours ; à leurs débuts, elle n’y avait pas pris garde, mais devant leur aggravation et l’abattement de l'enfant en dehors de ses crises nerveuses, elle s’était décidée à consulter le médecin.

h'examen somatique était négatif, le médecin avait ordonné du gardénal et un stimulant de l’appétit.

Huit jours après, on ramène Josette ; le poids a encore diminué d’une livre en huit jours. Elle est toujours abattue, sans fièvre ; l’enfant, propre depuis plus d’un an, recommence à mouiller son lit.

Grâce à ce symptôme de l’énurésie, auquel on savait que je m’intéressais du point de vue psychologique, mon camarade m’appelle et me dit : « Elle relève peut-être de vos soins. » Je recommence l’interrogatoire de la mère en précisant les dates d’une façon serrée.

Nous apprenons que les cauchemars ont commencé il y a trois semaines. Le caractère de l’enfant s’est modifié en même temps ; de gaie et vivante, elle est devenue taciturne et indifférente, h es réveils nocturnes entraînaient la gronderie des parents, de véritables crises de nerfs s’ensuivaient et, devant l’état qui s’aggravait, on avait conduit Josette à l’hôpital.

Apparemment il n’y a rien eu dans l’entourage de l’enfant pour l’impressionner. Je demande où couche Josette. Dans la chambre de ses parents.

—    Mais, ajoute la mère, nous trouvons, mon mari et moi, qu’elle est trop grande maintenant, et nous avons décidé, il y a quelque temps, d’acheter un divan pour la faire coucher à la salle à manger.

Je demande des précisions de dates.

—    Il y a trois semaines environ que la décision a été prise, et nous avons même acheté le divan, mais naturellement nous n’avons encore rien changé, j’attends qu’elle soit rétablie.

Je souligne la coïncidence des trois semaines.

Pensez-vous, me répond la mère, elle est bien trop petite pour comprendre. Elle ne le savait même pas. Son père et moi ne lui en avons pas dit un mot à elle-même, et pour vous convaincre, figurez-vous, Docteur, qu’elle n’a même pas fait attention au nouveau divan qui est dans la salle à manger. C’est un vrai bébé.

Je voyais l’enjant qui sur les genoux de sa mère la regardait depuis le début de l’entretien d’un air un peu hébété ; elle se mit à me fixer attentivement dès que j’eus parlé de la coïncidence des troubles avec l’achat du divan.

Par ces symptômes, dont le mobile lui était inconscient, l’enjant exprimait un rejus de quitter la chambre de ses parents, d’abandonner sa mère à son père.

Nous ne sommes pas entrés dans la détermination de chacun des symptômes : cauchemars, terreurs nocturnes, anorexie, énurésie, perte des intérêts de son âge. Tous traduisaient une angoisse entraînant des symptômes névrotiques régressijs.

Comprenant le conflit qui se jouait chez l’enjant, nous avons expliqué à la mère, et devant Josette, que son enjant souffrait moralement, qu’il jallait l’aider à supporter l’idée de se séparer de ses parents, à être traitée en grande pie, ce dont elle avait peur.

J’ai expliqué à Josette qu’elle voulait rester comme un bébé pour ne pas quitter maman. Peut-être croyait-elle qu’on l’aimait moins, que papa voulait se débarrasser d’elle ? La petite, très attentive, écoutait et pleurait silencieusement. Les parents ont supprimé les médicaments et ont suivi nos conseils.

Le soir même, papa et maman ont parlé à Josette du changement prochain. Papa a été plus câlin avec elle que d’habitude, il lui fit envisager un avenir nouveau, il lui décrivit la grande fille qu’elle allait devenir et dont il serait fier ; l’école où elle irait bientôt avec d’autres enfants.

Quatre jours après la mère revient, et me dit que l’enjant est plus calme. Sans garaénal elle a dormi, d’un sommeil léger, mais sans cauchemars, ï‘énurésie a persisté les deux premières nuits et on n’a pas grondé l’enjant. Depuis deux jours, l’incontinence nocturne a cessé, l’appétit est revenu et l’enjant est gaie dans la journée. Elle pose de nombreuses questions. (L’angoisse a disparu et l’enfant a reconquis son niveau affectif normal.)

Je propose qu’elle couche maintenant dans l’autre pièce et je l’explique à Josette qui acquiesce. Je conseille au père d’aller embrasser la petite au lit. Et j’ajoute que, sous aucun prétexte, les parents ne devront la reprendre dans leur chambre.

Huit jours plus tard, la mère revient avec une Josette rieuse et fière. Tout va bien. U appétit, le sommeil et la gaieté sont revenus. E’enfant prend des airs de fillette et c’est elle-même qui a demandé à sa mère de venir dire à la doctoresse qu’elle était guérie1.

L'importance des traumatismes infantiles

Ceci n’est qu’un de ces cas, plus moraux que psychiques, devant lesquels la thérapeutique habituelle reste inefficace, et ce sont des cas que ne voit jamais le psychiatre, mais le médecin de médecine générale. Les symptômes organiques seuls alarment les parents. Mais l’interrogatoire poussé,

fuidé par la connaissance des mécanismes névrotiques, mène leur origine : le traumatisme psychologique.

Or, de même que pour conduire l’anamnèse d’un cas somatique il faut prévoir ce qu’on cherche, tout en ayant l’oreille à ce que nous apprend le malade, de même, pour l’étude des troubles du comportement, il faut connaître le fonctionnement général du psychisme.

Et tous les médecins devraient avoir des notions précises sur les écueils que rencontre l’individu au cours de son développement psychologique ; cela vaut principalement pour les médecins d’enfants a qui incombe, en collaboration avec les éducateurs, la prophylaxie des névroses ; mais aussi pour tous les autres médecins qui devant certaines manifestations organiquement inexplicables se trouvent désarmés mais ne l’avouent pas au malade, le laissent lui-même se décourager, aller d’un médecin à l’autre, qui l’éconduisent plus ou moins nettement. Pourtant ce sont des gens qui souffrent et qu’un

traitement psychanalytique pourrait améliorer, sinon guérir.

Privé de la connaissance de la physiologie mentale, le médecin fait penser à un chirurgien qui, devant un abcès chaud, tenterait de cacher la tuméfaction et l’enduirait de topiques analgésiques au lieu de vider l’abcès ; tels sont les « calmants nerveux », les « changements d’air ».

La nature, dira-t-on, peut faire elle-même le travail, d’où les « avec le temps », « prenez patience » qu’on dit aux malades fonctionnels. Oui, mais la suppuration sera longue et la cicatrice sera laide. L’abcès peut aussi s’enkyster et, jugulé en apparence, le foyer infectieux se réveillera à l’occasion d’un moment de moindre résistance générale ou d’un traumatisme au point sensible : angoisses, obsession, dépression, insomnies, troubles cardiaques ou digestifs, apparaissant brusquement chez un adulte a propos d une émotion ou d’un événement malheureux auxquels il aurait pu réagir s’il n’y avait eu le foyer névrotique infantile prêt à se réveiller.

Il nous a donc paru intéressant d’attirer l’attention sur des cas de malades comme il en vient journellement aux médecins — et non aux psychiatres — et dont le diagnostic ainsi que le traitement ont relevé de la psychanalyse.

L’importance des traumatismes infantiles dans tous les ouvrages qui traitent de la psychanalyse étonne parfois. Pourtant, chacun sait que chez tous les individus les maladies les plus graves et les chocs les plus traumatisants sont ceux qui attaquent un organe en germe, un organe de moindre résistance ou un organe comportant une lésion ancienne dont la guérison n’est pas encore assurée. Ce qui est vrai dans le domaine physique l’est aussi dans le domaine psychique.

Les cas dont nous parlerons sont des plus simples, sans avoir été simplifiés artificiellement.

Quant aux cas pour lesquels le psychiatre est d’emblée consulté, nous n’y ferons que des allusions, car nous les avons à dessein éliminés de ce travail.

La symptomatologie des adultes est plus riche, les différentes réactions étant plus intriquées, mais en fait ce sont toujours, à la base, les mêmes mécanismes. Aussi, à part quelques généralités cliniques, les limites de ce travail2 ne nous permettront pas d’exposer des observations d’adultes. Chez tout adulte, même s’il est psychiquement sain, on peut retrouver à l’occasion de certaines difficultés rencontrées au cours de l’existence, les traces du complexe de castration, tout au moins dans ce témoin de l’activité inconsciente qu’est le rêve.

C’est d’ailleurs par les psychanalyses, ne l’oublions pas, qu’on a pu établir l’universalité des conflits rencontrés au cours du développement humain, et surtout du conflit œdipien, qui marque définitivement un sujet suivant la manière dont il y a réagi.

Les chapitres i, n, m sont des exposés théoriques ; le lecteur peut passer directement à la seconde partie (p. 133) assurément plus concrète et clinique, quitte à revenir aux chapitres qui précèdent, si quelque chose lui semble obscur dans la discussion des observations.


1 Voir p. 147.

2 Cf. Lagache, la Psychanalyse, P.U.F. ; Berge, Education sexuelle et affective, Scarabée ; Favez, la Psychothérapie, in C.P.M., Bourrelier.