IV. L’énurésie

On s’étonne peut-être de la fréquence de l’énurésie. Ce symptôme assurément bienheureux, grâce auquel on amène des enfants dont on ignorerait, sans lui, la névrose, n’a, en lui-même, pas de signification unique.

Il signe au minimum la stagnation, ou le retour, au stade sadique urétral, c’est-à-dire qui précède le stade phallique. Il s’accompagne de la régression affective aux préoccupations pré-œdipiennes sur un ou plusieurs points, compliquée elle-même de sentiments de culpabilité, parce que, dans la plupart des cas, même sur un plan régressif, les pulsions ne trouvent pas une issue suffisante. L’énurésie peut aussi traduire une régression à un stade encore plus archaïque.

La persistance ou le retour de l’énurésie est donc le symptôme de choix pour ceux qui ne peuvent se permettre soit la masturbation, soit les fantasmes ambitieux, et qui vivent inconsciemment en dépendance sado-masochique érotisée.

Devant l’énurésie, il n’y a pas me attitude psychothérapeutique, car elle viserait l’effet et non la cause.

L’étude du comportement affectif général de l’enfant permettra seule de juger à quel stade il se trouve et devant quel barrage il a régressé.

Aussi l’énurésie doit-elle, dans certains cas, être respectée, malgré l’exigence des parents, et le désir conscient de l’enfant, tout le temps qu’il faut pour faire évoluer la libido de l’enfant (grâce au transfert) jusqu’au stade sadique urétral, aube du stade phallique. C’est alors seulement qu’on pourra, sans danger pour l’avenir, obtenir la discipline vésicale. En l’exigeant plus tôt, le médecin jouerait le rôle de parent castrateur.

D’après ce que nous venons de dire, il y a des cas où nous aurons des résultats immédiats ou rapides36 sans contrecoups de troubles du caractère et où la suppression de l’énurésie en une ou deux séances sera sans danger pour l’inconscient. Ce seront des énurésies chez des enfants présentant une agressivité de comportement marquée jointe à des résultats scolaires irréguliers, mais parfois bons ou excellents. C’est en effet la situation qu’on voit en plein complexe d’Œdipe normal non liquidé.

Si au contraire l’attitude œdipienne est inversée37 (recherche de séduction passive du parent du même sexe), on devra auparavant réveiller le droit à la rivalité avec lui, en aidant notre petit malade (sur le plan réel) à gagner l’admiration de maman (en l’occurrence la nôtre, si nous sommes femme) et en stimulant notre petite effrontée à plaire au papa en stimulant la coquetterie, la confiance en elle (le droit à nous cacher des choses si nous sommes femme) ; et nous commencerons par minimiser l’importance de l’énurésie, symptôme jugé humiliant par tous les enfants. Aussi, à la séance suivante, quand des progrès réels de comportement n’auront pas apporté de résultat pour l’énurésie, devrons-nous rassurer les parents et l’enfant. C’était bien « plusieurs séances » 8 que nous avions demandées. Qu’on nous fasse confiance à nous comme à l’enfant.

C’est seulement quand l’enfant sera revenu à une situation œdipienne normale qu’on pourra alors au nom d’une satisfaction œdipienne (faire plaisir à maman et à nous-même ou à papa si c’est une fille ou pour se montrer grande fille aux yeux de maman qui ne le croit pas), demander à l’enfant l’effort auto-suggestif alors facile : (y penser en se couchant). S’il réussit, une angoisse découlant du complexe de castration s’ensuivra fatalement, bien que l’enfant soit consciemment heureux du résultat. Elle se traduira soit par des troubles jonctionnels (maux de tête, maux de dents, lassitude) — qu’on met si justement sur le compte toujours ouvert de « la croissance » — soit par des rêves d’angoisse à symbolisme castratif, soit par des mécanismes auto-punitifs, soit encore par des troubles de caractère visant à provoquer la punition. Mais nous serons alors en mesure de liquider cette angoisse en attaquant le complexe d’Œdipe sur le plan rationnel et en fournissant à l’enfant — que nous déchargeons de ses sentiments de culpabilité — des substituts culturels, les sublimations, auxquelles, pour nous faire plaisir ainsi qu’à ses parents, il adhérera volontiers s’il a repris confiance en lui, et cela, parce que la poussée libidinale biologique s’accorde avec les satisfactions sexuelles qu’apportent les sublimations.

Si l’enfant est au stade anal passif38 (incontinence excrémentielle des urines et des matières), on devra permettre à l’enfant un comportement général agressif avant de lui demander le sacrifice de l’hédonisme local des zones érogènes sphincté-riennes. Et, d’après la disparition de ces symptômes fonctionnels, nous ne jugerons l’enfant guéri que s’il a moins de 4 ans.

S’il a plus de 4 ans, malgré la disparition des symptômes (qui suffit aux parents), on ne pourra l’estimer psychiquement guéri que s’il amorce son complexe d’Œdipe, et on devra Te suivre et se méfier des rechutes 39.

S’il a 6 ou y ans, on devra le conduire jusqu’à la formation et l’amorce de liquidation du complexe d’Œdipe par intrication normale avec le complexe de castration, fait qui sera suivi du désinvestissement des objets œdipiens pour reporter leur charge libidinale sur des amitiés et des sublimations scolaires, ludiques, manuelles et intellectuelles, riches en promesses de réussite sociale ultérieure.

S’il ne s’agit plus d’un jeune enjant, mais d’un sujet en période de latence plus ou moins proche de la puberté, c’est-à-dire si le malade atteint d’énurésie a dépassé le stade chronologique normal du complexe de castration, il nous faudra étudier en accord avec le Moi des manifestations que le Sur-Moi aura rendu méconnaissables mais qui traduisent pour l’œil du psychanalyste les conflits non liquidés.

Ainsi chez des jeunes gens qui n’ont pas liquidé leur complexe d’Œdipe normal, mais qui l’ont rejoulé au nom d’un complexe de castration trop fort, on trouve des manifestations homosexuelles latentes, inconscientes. Un tel Sur-Moi par exemple n’autorise à partir de 7 ans des relations de camaraderie qu’entre des individus du même sexe, à l’exclusion de l’autre. Les relations de camaraderie entre les deux sexes étant jugées coupables ou inintéressantes — mais la réalité, c’est que, devant un individu du sexe opposé les mécanismes de défense jouent — timidité et angoisse par agressivité inhibée, et sentiments d’infériorité. Cela trahit, pour le psychanalyste, le complexe de castration encore en activité, donc, son corollaire la non-résolution du complexe d’Œdipe.

U nous faudra donc étudier les manifestations en accord avec le Moi, et grâce au transfert, modifier le Sur-Moi pathologique.

Ajoutons que bien des névroses d’angoisse par complexe de castration ne donnent pas lieu à énurésie. C’est que la conquête de la propreté sphinctérienne était déjà trop assurée quand sont arrivées les premières menaces agissantes de mutilations sexuelles, c’est-à-dire les menaces jointes au complexe d’Œdipe.

Ces menaces agissantes peuvent être, première éventualité, des menaces de maladies ou de mutilations, projérées par les adultes et supposées vraies au moment de la masturbation secondaire parce qu’elles sont venues des éducateurs « qui savent tout ».

Mais elles peuvent être aussi, deuxième éventualité, des menaces intérieures dues, chez l’enfant, à la projection de son agressivité sur l’adulte du même sexe que lui, lors de la rivalité œdipienne, parent auquel il s’était identifié, qu’il avait « introjecté » pour lutter normalement contre l’angoisse primaire de castration.

Enfin, troisième éventualité, ces menaces agissantes peuvent n’être point des menaces de mutilation génitale ou manuelle se rapportant à la masturbation, mais (venues des adultes éducateurs ou d’une infériorité physique ou intellectuelle) des entraves aux mécanismes de défense naturels devant l’angoisse de castration primaire, à laquelle, on le sait, aucun être humain ne peut échapper, du moment que ses pulsions libidinales intrinsèques sont « ambisexuées » et que l’adaptation pratique à la réalité exige qu’il accepte de se comporter selon le sexe masculin ou féminin de ses organes génitaux.

C’est pourquoi l’énurésie peut n’avoir jamais cessé. L’enfant refuse inconsciemment de grandir, afin de ne pas renoncer à ces prérogatives ambisexuées.

Elle peut au contraire avoir à peu près cessé de i ans 1/2 à 4 ou 5 ans et reprendre à ce moment qui est celui de la montée du complexe d’Œdipe. C’est à partir de ce moment seulement que l’énurésie peut être imputable à l’activité du complexe de castration. En effet, pour qu’il y ait complexe de castration normal il faut que les menaces s’intriquent après le désarroi qu’entraîne la constatation de l’absence du pénis chez la fille, les sentiments d’infériorité doublés d’angoisse secondaire de castration devant le rival œdipien tabou. Ces menaces correspondent à celles que nous avons rangées dans la seconde éventualité \

Pour qu’il y ait complexe de castration pathologique (prolongé, non liquidé après 8 ans), il faut qu’il y ait un réveil des menaces de la première éventualité, ou menaces de la troisième éventualité2. Et il faut encore que cette absence de moyens de défense naturels amène des sentiments d’infériorité cuisante pat rapport aux autres enfants du même âge et du même sexe a l’époque de l’ébauche non encore complexuelle de la situation œdipienne. Le renoncement à la supériorité fantasmique vis-à-vis du rival ne sera pas possible, et l’enfant sera nécessairement déterminé à refuser de voir la réalité en face, de liquider son complexe d’Œdipe sexuellement castrateur, donc a régresser devant la poussée libidinale biologique.

On voit donc que le symptôme de l’énurésie n’a qu'un rôle diagnostique relatif. De lui seul, sans la connaissance du comportement affectif concomitant, il est impossible de déduire une thérapeutique rationnelle ; de plus, lui disparu, l’enfant n’est généralement pas guéri de sa névrose, mais seulement sur la voie de guérir, contrairement à ce que pensent les parents que le « symptôme seul » alarme et que sa disparition suffit à satisfaire, ignorants qu’ils sont de la mutation de ce symptôme en un autre beaucoup plus régressif, comme par exemple une colite, des tics, du bégaiement, de l’insomnie, ou une instabilité psychomotrice, avec la menace de l’éclo-sion future de comportements pervers sexuels ou délinquants sociaux, tous deux signes a’un complexe d’Œdipe non amorcé, en tout cas non encore liquidé.


36    Cf. cas de Gérard..Cas de Claudine.

37    Cf. cas de Roland.

38 Cf. cas de Bernard.

39 i. Une poussée d’angoisse plusieurs mois après la guérison peut faire réapparaître le symptôme énurésie à la faveur du « point de fixation » auquel l'enfant reste sensibilisé jusqu’à la liquidation de l'Œdipe.