2. À propos de l'avortement

Il est des moralistes, même dans la profession médicale, qui ne peuvent supporter l’idée que les femmes soient libres d’aller voir un médecin pour lui parler de leur désir d’avorter. Il semble bien que ceux-ci se sentent complices d’un acte qu’ils réprouvent s’ils en sont témoins, et encore plus si, par leur métier, ils ont à concourir à l’accomplissement de cet acte. Et pourtant, c’est là un acte qui sauvera celle qui appelle à l’aide, qui, si eux ne l’aident pas, se mettra en plus grand danger, commettant un acte encore plus immoral.

Ces médecins pensent d’abord à leur conscience : cette femme qui veut avorter, ils ne l’approuvent pas. Mais ils ne pensent pas que cette même conscience professionnelle devrait leur enjoindre aussi de défendre la vie, sinon de l’enfant, du moins celle de la mère. Ce ressenti de complicité fantasmée est un des plus grands ennemis de l’écoute médicale. Nous avons tous à débusquer ce fantasme de complicité, régi par notre souci, au fond, de garder immaculée notre belle âme de médecin.

Or, c’est justement là l’obstacle à la compréhension du drame que vit une femme qui demande à avorter, obstacle qui nous empêche d’agir avec elle en frère humain qui l’aide efficacement, en soutenant le sens de sa liberté. Il est impossible de conserver cette sensation de bonne conscience sans passer à côté de ce qu’il y a de plus authentique et de plus essentiel dans la profession de médecin. Ce sentiment de complicité imaginaire, complicité que nous refusons, nous empêche d’écouter avec compassion celui ou celle'qui souffre, quelle que soit la raison de sa douleur et de la situation où il se trouve, dues à des angoisses venant de fantasmes ou dues à des conditions de sa vie réelle.

Il y a, pour une femme enceinte qui ne peut supporter son état, qui veut interrompre le processus vivant dont le déroulement naturel aboutirait à la naissance d’un enfant, il y a un refus des lois biologiques naturelles, mais il y a aussi un sentiment profond, inconscient ou conscient, de culpabilité, qui s’ajoute à un sentiment de responsabilité confuse devant son impuissance sociale. Elle a honte d’avoir été désirée par le géniteur de ce fœtus, dont le corps a trahi sa confiance ; vis-à-vis des autres aussi, elle a honte d’enfeindre elle-même la loi naturelle, d’aller à contre-courant des lois sociales en général, qui font vertu de n’importe quelle maternité.

Ce qu’il faut savoir, c’est que derrière sa demande explicite, il y a toujours un très grand sentiment de culpabilité, tout autant d’être enceinte que de refuser sa grossesse, une culpabilité vis-à-vis de ses autres enfants, qu’elle peine déjà à élever ; une culpabilité archaïque retournant à son enfance, aux fantasmes incestueux du temps où elle était soumise à l’autorité de ses parents (chez une toute jeune femme) ; ou une culpabilité présente d’avoir cédé à un homme irresponsable.

N’y a-t-il pas aussi, dans nombre de cas, une culpabilité plus grande encore, consciente celle-là, à ne pas avorter ? Cette culpabilité est gommée, effacée, lorsqu’il y a des lois qui interdisent l’avortement. Bien des mères qui ne peuvent assumer cette culpabilité étayée par des lois perdent leur sens de responsabilité.

Il faudrait faire preuve de veulerie masochiste pour laisser les choses aller, alors que cette femme enceinte se sait incapable d’assumer son enfant dans les conditions psychiques et matérielles qui sont les siennes ; non seulement incapable de mener sa grossesse jusqu’à la naissance de l’enfant, mais plus encore, incapable d’élever cet enfant dans les cinq ou six premières années, années qui demandent tant d’attention, de disponibilité psychique et maternelle de la part de la mère et du père, du groupe social environnant tout entier. Et c’est ainsi que, par veulerie accompagnée d’une bonne conscience de surface, des mères rejetées ou soutenues par un médecin qui veut garder sa belle âme professionnelle sont engagées dans la gestation d’un enfant qui, dès le début de sa vie, sera frustré du droit de tout être humain à la joie. Subi comme une faute, supporté et déjà dénié symboliquement, cet être humain sera engendré d’une mère qui ne l’a pas désiré, qui n’a pas eu foi en sa vie, qui a subi la maternité comme une victime honteuse d’un besoin physique de son partenaire irresponsable.

Cet enfant, dénié par elle et par son complice, le père de l’enfant, est déjà, embryon vivant, orphelin de parents symboliques.

Cette femme qui demande à avorter, il faut l’écouter et l’entendre, car elle est un « autre » qui n’est pas seul ; c’est un « autre » dans un groupe, dont le personnage le plus important

— pour l’être en gestation comme pour elle —, est son ami, celui qui devrait se sentir et se vouloir, par amour pour elle, coresponsable avec elle de cette nouvelle vie. Si la gestation est subie pour obéir à la loi, mais dans un profond, douloureux et revendiquant refus de la génitrice et du géniteur de l’enfant, cet embryon, ce foetus, se développera charnellement, dans le cceur-à-cœur avec sa mère et son entourage immédiat, comme un tiers exclu, symboliquement rejeté. Et la mère génitrice sera le premier hôte qui le rejette, sans langage d’amour, et l’initie à son statut d’hôte ennemi. Une mère n’est mère, au sens d’initiation à l’amour, que si le germe qu’elle porte a pour elle le sens de référence à celui qui, avec elle, assume l’humanisation de l’enfant par leurs désirs parentaux assumés et accordés, dans une espérance conjointe, que l’enfant au jour le jour soutient et enrichit.

On ne parle pas assez du rôle du père, rôle qui est comme filtré par la mère, plus proche de l’enfant, mais qui est extrêmement important. L’amour maternel, dans toute culture, est fonction d’images. Dans notre civilisation chrétienne, la maternité se réfère aux images de la Vierge que tant de peintres célèbres ont représentée. Celui qui contemple ces peintures ne doit pas oublier qu’en regardant avec amour son enfant et en étant regardée par lui, c’est Dieu qui se trouve entre eux. Non pas un Dieu abstrait, mais un Dieu vivant. « L’enfant Jésus et sa mère », ce n’est pas une dyade, mais une relation symbolique à la fois humaine et supra-humaine, une relation triangulaire, comme d’ailleurs toute conception, toute gestation, toute naissance, toute éducation.

Aucune théorie biologique ne peut expliquer entièrement la fécondité qui donne au monde un être humain, intelligent, sensible et doué de parole. Ils le savent bien, les gynécologues, dont les recherches sont orientées vers l’étude de la stérilité des couples dont l’amour ne peut s’incarner dans un enfant de chair. Une mère sans conjoint, ou le délaissant bien que présent, peut s’attacher fétichiquement à son enfant, constituant alors avec lui une sorte de dyade pathogène. Si cette mère, fixée à son bébé dans son sein, puis à son sein, se sent justifiée par une soi-disant loi morale qui dit : « tu es enceinte, consacre-toi à cet enfant », ou bien « tu es enceinte, l'homme qui t’a fécondé ne veut pas de l’enfant, qu’importe, sache qu’il est à toi, il est à toi même contre son père », alors, complice d’une loi dénaturée, la mère développe un amour fétichique pour cet enfant, amour fétichi-que qui infirmera sa vie symbolique.

Un homme ou une femme ne peut se développer dans l’ordre symbolique que s’il aime une mère qui aime en lui l’enfant d’un homme ; d’un homme qui, dans sa réalité actuelle, focalise son désir et non pas d’un homme de son passé — son père, son frère —, ni d’un homme imaginaire ; un homme qui l’aime réellement, un homme que cet enfant connaît et dont il se sent aimé paternellement. C’est dans ce couple que se construit — par des processus subtils que la psychanalyse a mis à jour dans la vie inconsciente — comme figure d’humanisation des pulsions du désir de l’enfant, le complexe d’Œdipe et son corollaire — l’inévitable renoncement au premier objet d’amour et de désir génital conjoint. Ce renoncement, imposé par une triangulation saine, délivre à l’être humain son statut de fille ou de garçon, et lui signifie sa valeur créative et féconde, par l’incarnation au coeur de son être de l’interdiction de l’inceste.

L’incarnation au jour le jour de cette loi des sociétés humaines est le seul garant d’une structure capable d’ouvrir les voies de la transfiguration des pulsions, dans la créativité, dans la culture, dans l’amour et dans la tendresse pour l’autre, dans un mouvement de « désintéressement » ; mot impropre sans doute, mais qui signifie l’intérêt vrai de la liberté de son désir, hors de la situation incestueuse. Il est indispensable aussi que les adultes tutélaires soient, par leur désir génital, localisés ailleurs qu’à l'endroit de leur enfant, pour qu’ils puissent supporter son détachement à leur égard et lui laisser, au gré de ses désirs, accéder à son autonomie dans la vie sociale extra-familiale ; accéder à son développement, sans que les puissances attractives de l’un ou l’autre adulte tutélaire (que l’enfant perçoit frustré) dominent sur ses propres puissances de cohésion psychosomatique et de désir dans les échanges. Dans la vie sociale, l’enfant doit s’initier à leurs lois, afin qu’il puisse être prêt à soutenir le niveau de symbolisation du désir de vivre, de créer et de procréer, en compagnie de ses semblables, pris qu’ils sont entre fantasmes et réalité.

Quant à certains de ces bébés, soit précocement fétiches de leur mère, soit, ce qui revient au même, affectivement rejetés en même temps que subis par elle, ils se développent en contradiction avec les lois de l’humanisation ; ce seront des mammifères humains, acceptés à peine, ou alors acceptés comme le sont les animaux domestiques. Eux-mêmes se conduisent comme des animaux domestiques, apeurés de déplaire à leur maître dont dépend leur pitance, ils ne se sentent pas le droit à une place au soleil, à une place en famille, si tant est qu’ils aient encore une famille.

' Dépendants qu’ils sont d’un abri pour leurs besoins, ces enfants deviennent des enfants « inadaptés », comme on les appelle, dont la vaste galerie va du nourrisson triste et patraque, à l’enfant incapable de langage moteur, de langage verbal, au grand débile ou au psychotique, en passant par les enfants instables, angoissés, caractériels ou pervers, qui deviennent, à l’âge dit de raison, puis à la puberté, des délinquants. Nombre d’entre eux. sont bien portants, d’un point de vue « vétérinaire », et les examens biologiques prouvent que rien dans leur corps ni dans leur cerveau ne peut être responsable de leur état. Et pourtant, cet état, témoin d’un désordre symbolique, pour la plupart d’entre eux sera toujours celui de paria dans la société.

Ce que nous savons, nous les psychanalystes, c’est que ces inadaptés souffrent, qu’ils sont étouffés par le conflit de leurs désirs, dont nous ne voyons que les résultats, qu’ils demeurent inaccessibles à la plus humaine et la plus éclairée des éducations. Les angoisses qui habitent ces enfants inadaptés, en dehors de l’analyse, sont mal connues, bien que leurs ravages soient évidents. C’est dans une psychanalyse que ces désirs conflictuels inconscients peuvent s’exprimer, montrant ainsi que ces enfants sont le théâtre, la proie du désir de mort.

Il y a beaucoup d’effets différents du désir de mort : désir de mort symbolique, désir de mort affective, désir de mort psychique, désir de mort physiologique, par haine de soi-même dans ce corps ici présent. Malheureusement (ou heureusement), la suite de notre civilisation le dira, il est presque impossible à un foetus, à un nourrisson, d’accomplir ce désir de mort que ses deux parents, qui ne s’aimaient pas, qui ne désiraient pas non plus sa vie, n’ont pas eu le courage de ne pas mettre au monde. La médecine est devenue tellement savante qu’on guérit aujourd’hui le corps malade de tous les enfants qui, autrefois, mouraient en bas âge, qui mouraient faute de forces puisées dans leur seule physiologie, quand le manque des forces données par des parents aimants ou de forces données par la nourriture symbolique des échanges culturels avec l’entourage les empêchait de résister aux puissances de mort.

Un enfant psychotique ne souffre plus, peut-être, mais avant, à l’état de fœtus, de nourrisson, il est une boule d’angoisse, jusqu’au jour où, incapable de joies échangées, entre 3 et 7 ans, trop inadapté au code de comportement et de langage, pour lui dépourvu de sens, il abandonne. On le nourrit, on l’encadre, on le dresse, on a pitié de lui, on décide pour lui et il souffre, dans sa détresse, de n’avoir pas eu la possibilité de s’aimer lui-même. Si ce moment d’esseulement est précocissime ou simplement précoce, son état est quasiment irréversible. Un enfant psychotique, inadapté, n’est tel que parce qu’il a rencontré des conditions de vie, dans sa prime enfance, qui l’ont fait désespérer de lui-même et des autres, acculé qu’il a été dans sa solitude, mortifère chez l’enfant.

La brisure du lien d’amour à son propre être vient de ce que ce lien de cohésion s’ordonne dans l’écho du lien d’amour triangulaire. Son indispensabilité ne lui a pas été signifiée dans le langage des mots et des gestes, ni, plus encore, dans ce langage muet du désir, qui s’origine dans l’accueil qui lui est fait, au nom de leur couple, par ses deux parents. C’est bien le cas de ces enfants qui ont ressenti tout le temps de leur gestation et de leur petite enfance qu’ils étaient de trop. L’indifférence à sa personne est parfois camouflée en amour fétichique, mais pour l’enfant, comme je l’ai déjà dit, celui-ci est ressenti comme profondément décréatif : être une poupée vivante à montrer en société, ou un substitut de « lapin en peluche », d’une mère infantile qui s’occupe à s'occuper de son enfant, ou d’une mercenaire qui vit de lui ; ou encore, être l’objet d’une fixation rapace de chacun de ses géniteurs, dont il est la seule raison de rester ensemble, qui se disputent le droit de possession sur leur progéniture dans la haine l’un de l’autre, ou dans la haine de la lignée de l’un pour celle de l’autre.

C’est tout cela qui fait un enfant inadapté. Il souffre de ne pas avoir une existence symbolique humaine. Cette existence symbolique ne lui est délivrée dans sa plénitude que s’il a sa place de joie et d’espoir dans la vie imaginaire de chacun de ses parents, sa place dans leur vie affective, manifestée en tendresse et en paroles échanqées avec chacun d’entre eux, sa place de droit dans leur vie matérielle. Alors, il peut vivre, grandir, dans la sécurité de la foi de ses parents en lui et dans son avenir ; il peut, dans ce climat du foyer familial, puiser la force de désirer, de lutter contre les agressions d’autrui, de passer les épreuves d’adaptation à la réalité, de parler de ses difficultés et de construire sa santé spontanée et naturelle, au jour le jour, et avec l’aide des soins maternels et soutenu par l’intérêt d’autrui — médecins, pédagogues —, qui concourent à I’éclosion de sa personne.

L’existence humaine commence et continue durant toute la vie par un fait particulier, celui d’être accueilli dans le langage. Toute femme qui recherche le moyen d’avorter de l’enfant dont elle se suppose ou dont elle se fait enceinte, se pose cette question : « Faut-il que je le laisse venir au monde, dans la misère où je me trouve, morale ou matérielle, et où, avec cet enfant, je serai encore plus démunie ? Faut-il que je laisse venir cette vie au monde, en ai-je le droit en tant qu’être responsable de mes actes ? » Une femme dont le corps est adulte (et c’est parfois le cas à l’âge de 13 ou 14 ans) et qui, dans un élan pour un autre, s’est donnée à lui, peu consciente des conséquences, ou qui lors d’une faiblesse, s’est laissée aller dans une étreinte sensuelle ou y a été soumise par intimidation, et qui se découvre enceinte, si elle ne veut pas de cet enfant, il faut l’écouter. Il faut écouter, parce que ce n’est pas naturel pour une femme de ne pas être heureuse et joyeuse de porter en elle son enfant.

Parler à un autre être humain, qui l’écoute, peut être le seul moyen pour elle de découvrir ou de retrouver le sens d’une dignité de femme, qu’elle croit avoir perdue dans cette épreuve de sa fécondité qu’elle n’a pas prévue et qui la désespère. L’idée d’avoir perdu sa dignité ne peut qu’entraîner la détresse. Ce serait un véritable crime de rejeter de but en blanc la demande d’une femme qui vient pour avorter, avec des propos du genre : « Ah, comme c’est un mauvais acte, Mademoiselle ou Madame, etc. ! » et puis de l’envoyer voir ailleurs. Le résultat est que, ou bien ces femmes avortent tout de même, et alors dangereusement, après cet essai que par prudence elles avaient tenté auprès d’un médecin, ou bien, par détresse ou par bêtise, elles n’osent plus rien dire et conservent ce fœtus qui leur est comme un corps étranger. Elles n’osent ni risquer de se détruire dans un avortement clandestin5, ni se suicider, mais leurs pensées ne rôdent qu’autour de ces solutions de désespoir face à elles-mêmes, face aux hommes, face à la société.

Le fœtus qu’elles portent, s’il arrive à voir la lumière du jour, en sera marqué comme du premier sens de la relation à autrui : mourir, mourir, surtout ne pas devenir un homme à l’image de ce misérable irresponsable, ni une femme à l’image de cette victime, se dérober à vivre. Son désir et parfois ses besoins seront en conformité au désir auquel ses neuf mois l’ont initié. Ces enfants deviennent ainsi des éponges de négativisme et d’angoisse.

Ce qu’il y a de pire dans le cas du refus du médecin qui n’a pas voulu écouter la demande, c’est que — que ces femmes avortent ou non —, cette expérience n’aura servi en rien à leur propre maturation psychique. Si elles n’ont pas la chance de trouver, avec leur conjoint ou ailleurs, un réconfort ou une aide compatissante, personne à qui parler pour comprendre le sens de la vie charnelle, qu’elles aient avorté ou pas, elles ne peuvent pas acquérir ce niveau de conscience où la vie charnelle est moyen et tremplin d’accès à une vie humaine dans sa totalité. De plus, elles ne peuvent faire le moindre travail d’élucidation de leur personne devenue responsable et adulte ; si elles ont gardé l’enfant, comme on dit, elles ne se sentent absolument pas responsables de lui, elles le subissent, elles se sentent coupables de lui et coupables à son égard, ce qui est incompatible avec la responsabilité.

Ce sont des mères qui, à juste titre, disent qu’elles se sacrifient pour leurs enfants. Tout ce qu’elles font pour eux, c’est « pour qu’il ne puisse rien leur être reproché ». Quant à leur désir pour ce partenaire qu’elles ont ressenti « sadique » de leur avoir imposé la grossesse, le désir et l’amour pour lui sont définitivement gâchés, et peut-être aussi leur désir sexuel en général.

Une femme qui désire avorter et qui en est empêchée, non seulement son enfant sera accueilli dans la tristesse ou dans le rejet, mais les autres enfants qu’elle a déjà n’auront plus devant eux l’exemple d’une mère en évolution, d’une mère et d’un père confiants en eux et dans la vie à vivre ensemble. Quelque chose de l’ordre du non-sens ou du contre-sens s’est incarné dans cette famille, en même temps que cet enfant conçu à contretemps ; si ce n’est de l’ordre de l’inversion du sens, tant de celui du désir sexuel (qui a sens de fécondité heureuse), que de celui des relations humaines (qui ont sens de juste commerce d’amour et d’entraide).    ,

La plupart des gens, et même la plupart des médecins, croient qu’avec l’avortement, une fois effectué et bien fait, tout est terminé. Beaucoup de femmes croient la même chose. Comme c’est faux ! Un avortement est toujours, que la femme le sache ou non, que son conjoint le sache ou non, que le médecin le sache ou non, un événement très important pour une femme, un événement qui a un effet dynamique inconscient structurant ou déstructurant de la vie symbolique de la femme et de l’homme avec elle responsable de cette grossesse interrompue ; et cela, selon la façon dont il va être intégré, comme quelque chose d’important ou non dans, leur vie, en tant qu’expérience pleinement responsable. Je ne veux pas dire que l’avortement doit être ressenti comme coupable. Mais, plus que tous les autres événements de la vie, plus que tout acte au sens dynamique du terme, la conception d’un être vivant est source d'une potentialité : celle-ci, tant pour les individus qui engendrent, que pour l’individu qui inaugure son existence, déclenchera des tendances évolutives ou involutives, selon la façon dont la femme considérera cet acte auquel elle a été obligée, avec légèreté ou après mûre réflexion, d’aboutir.

Qui n’a pas vu, dans les cas les plus courants, des femmes de son entourage dont il sait qu’elles ont avorté, qui n’a pas vu, s’il a été un peu attentif, ces femmes, aux environs du neuvième mois de leur grossesse disparue à quelques semaines, traîner dans les jardins publics, regarder avec nostalgie les bébés et leurs mères ? Celui qui n’a jamais été attentif à ces détails, ne sait pas à quel point un début de grossesse a toujours déclenché chez une femme des puissances d’avenir ; puissances qui, avec soulagement ou avec regret, ont marqué d’une façon ou d’une autre son affectivité, sa vie inconsciente sinon consciente. Ces puissances, si la grossesse a été interrompue, la femme les possède encore. Ce sont elles qui lui ont permis d’être féconde. Pourquoi alors cet enfant sacrifié ne servirait-il pas à développer davantage le sens de la responsabilité et à approfondir en elle le sens de sa féminité, à la rendre davantage consciente de la signification de cet acte important auquel elle s’est décidée ? Cet acte qui, dans tous les cas, lui fait vivre d’une façon inconsciente un deuil, est à transfigurer en puissance d’amour dont sa vie peut devenir plus riche, intégrant cette expérience qui lui a permis de se confronter aux questions de la vie et de la mort. Son corps était le dépositaire vivant d’une nouvelle vie, mais ces conditions morales, psychologiques ou sociales n’ont pas permis à cette vie d’éclore. Voilà, au sujet du désir humain, une question posée au sens de la responsabilité et, peut-être plus qu’une maternité nouvelle, un moyen d’accéder à sa maturité.

Combien de femmes avortent sans réflexion, avec facilité ! Si l’avortement devenait légal, il ne faudrait jamais qu’il se fasse sans ou plusieurs entretiens visant à faire sourdre de l’inconscient de cette femme tout ce que cet acte peut avoir d’enrichissant pour elle, pour son couple et pour son groupe, au lieu de le vivre comme un effacement technique, d’un incident de parcours technique, d'une vie génitale technique. Combien voyons-nous de femmes qui ont avorté de nombreuses fois, sans que jamais se soit posé pour elles le sens désordonné, autodestructeur ou dérisoire, de leurs étreintes sexuelles irresponsables !

Ce fait me semble inadmissible. Il se produit sans doute faute de rencontres véritablement humaines lors de ces avortements. Peut-être les hommes ne savent-ils pas ce qu’une femme peut éprouver de déréliction d’elle-même, et quel drame intérieur se déroule en elle, parfois à son insu, à chaque fois qu'elle se sent désirée ou qu’elle désire elle-même, à chaque fois qu’elle sent monter en elle un désir pour un homme, désir qu’elle sait devoir barrer aux éventuelles suites de la fécondité.

Je me rappelle une femme, entre autres, venue consulter pour des angoisses diverses qu’elle ne rapportait absolument pas à ses avortements antérieurs, et qui disait l’étrange malaise qu’elle éprouvait à se sentir désirée, et qui, plus fort qu’elle, lui faisait vivre son propre narcissisme de femme comme si elle était une bête prise au piège — le piège révoltant et attirant de l’homme qui réveillait chaque fois ses déceptions passées. Son désir dénié la surprenait sans défense, elle tombait dans le piège, qu’elle recherchait à son insu par des actes manqués concernant les moyens anticonceptionnels qu’elle connaissait. Cette femme se comportait comme une bête traquée, sans comprendre le sens de ses comportements. Elle se faisait rejeter des places où elle travaillait, ou elle déroutait ses amis, disparaissant soudain. Personne, et pas plus elle-même, ne pouvait comprendre ni empêcher ce processus morbide.

Ceci s’est élucidé au cours de l’analyse ; cette femme est maintenant une mère de famille qui réussit parfaitement bien dans son métier, et est devenue une excellente épouse. Mais que d’angoisses il a fallu remonter ! Elle était venue en analyse parce qu’elle voulait se suicider, elle courait les médecins psychiatres depuis des années pour un état dépressif à peu près continu, dont elle ne sortait que pour des débuts de passion psychiques, qui s’avéraient sans fondement et dont certaines n’avaient duré que le temps d’être mise enceinte, ceci suivi des complications pécuniaires et sociales dans son travail. Puis, solitaire et en cachette, elle se faisait à chaque fois avorter.

Ma première question en écoutant ce qu’elle traduisait de son désir de suicide, a été de lui dire : « Mais pourquoi donc ne vous suicidez-vous pas ? Est-ce que vous pouvez me dire pourquoi vous ne le faites pas ? » Elle fut très étonnée, car d’ordinaire elle n'avait qu’à parler de sa dépression pour que le confrère à qui elle en parlait lui fasse aussitôt une ordonnance de calmants ou un arrêt de travail avec repos, sans aller plus loin dans l’élucidation de cette pointe aiguë de dépression sur un fond latent qu’on percevait très bien. Cette question venue de ma part, elle me l’a dit plusieurs fois, l’a réveillée. C’est cette

question qui a ouvert le dialogue, alors que si j’avais compati, complice de cet état névrotique, j’aurais immédiatement fermé par des paroles réconfortantes ce qu’elle avait à dire. Je pense que lorsque des couples, ou des femmes seules, viennent demander un avortement, la première question est de leur demander : « Pourquoi venez-vous me le demander ? Si vous venez me le demander, c’est que quelque chose en vous a besoin de l’aide de quelqu’un d’autre, aide qui n’est peut-être pas seulement matérielle. Si nous en parlions un peu ? ».

Je voudrais exposer un cas qui montrera combien un avortement est quelque chose d’important. Pour ma part, je suis du côté de ceux pour qui il n’y a a priori ni faute ni vertu, ni courage ni lâcheté dans le fait de désirer avorter, pas plus que dans le fait de désirer la continuation d’une grossesse avérée, qu’elle ait été consciemment désirée ou non avant la conception, j Je ne sais pas au nom de quoi je dirais de quelqu’un, qui est dans une situation que je ne peux pas juger, qu’il fait bien ou mal d’imaginer, de fantasmer, de désirer un avortement ou une naissance future, car à ce moment-là, avant l’acte, c’est toujours un fantasme ou un projet. Je sais qu’une grossesse est quelque chose d’important lorsqu’elle est pensée, réfléchie, rêvée, espérée, attendue, tant pour une femme que pour son partenaire en amour ou pour son conjoint en vie sociale, qu’il le sache ou qu’il ne le sache pas, car les êtres sont en communication par une intuition qui n’atteint pas toujours le niveau de leur conscience claire.

Un jour, arrivent à l’hôpital un père et une mère avec un enfant de 7 ans, présentant des réactions graves de caractère paranoïaque, totalement opposant et braqué depuis environ 18 mois, cet état caractériel compliqué d’une régression scolaire presque totale, qui lui avait fait perdre les acquisitions tout à fait normales des classes préparatoires.-II s’agit d’un enfant émotif, révolté. Il est expulsé de l’école à la fin du trimestre. On convoque sa mère, qui est dans l’enseignement, et on lui donne l’avis de le mettre dans un internat spécialisé, pour caractériels.

Le médecin généraliste ne lui trouve aucun organe atteint et du point de vue physique, il est en effet, bien portant, quoique pâle et les yeux sans expressivité, pas plus que le visage. Le père est un cadre moyen et la mère est maîtresse d'école. Il y a un frère, de trois ans plus âgé, qui va bien et ce n’est d'ailleurs qu’avec ce frère que le caractère de l’enfant est resté à peu près le même, marqué peut-être d’un peu d’indifférence. Je vois le jeune garçon, je lui dis que c’est lui qui m’importe après que ses parents m’ont décrit ce que je lui rapporte, et je lui fait part de ce qui m’est apparent, à savoir qu’il me semble visiblement malheureux, que ses parents le trouvent difficile, casse-pieds, qu’il est renvoyé de l’école, mais que tout cela, si lui n’en était pas malheureux, ne m’inciterait pas à lui parler, parce que tout le monde ne peut pas avoir bon caractère et réussir en classe. C’est ainsi que je l’aborde. Et nous établissons entre nous le contrat d’une visite bimensuelle, au cours de laquelle nous essaierons de voir ensemble pourquoi il est malheureux ; pour cela, il pourra s’exprimer en paroles, en dessins, en modelages, ou bien seulement venir et voir ce qu’il pourra me dire et que j’écouterai. L’enfant, devant moi, accepte mais, aussitôt la mère présente, au moment de prendre congé de moi reprend sa figure opposée et renfrognée. En me quittant, il refuse agressivement de suivre sa mère et il part comme un animal traqué, en la suivant de loin, tout en disant : « Je ne reviendrai pas, je ne reviendrai pas », parce qu’il voyait que sa mère était rassurée à l’idée que je voulais bien m’occuper de lui. Je dis devant lui à sa mère : « Si Georges ne veut pas venir, venez pour lui, et nous essaierons, vous et moi, de voir comment vous et son père, vous pourrez l’aider. »

L’enfant est revenu régulièrement, tous les quinze jours. Dès le deuxième entretien, il me dit qu’il est constamment réveillé la nuit, parce qu’il a des cauchemars épouvantables dont il ne se souvient pas, mais qui lui donnent une peur affreuse de s’endormir et c’est de cela qu’il voudrait guérir. À part cela, il me dit qu’il ne veut plus aller à l’école, qu’il ne veut pas travailler, qu’il ne veut pas faire plaisir, jamais plus, à papa et maman, qu’il n’aime personne, que personne ne l’aime et que tous les camarades sont des imbéciles, et les maîtresses encore plus. Il s’agissait d’un garçon intelligent, scolairement et socialement adapté jusqu’à il y a environ 18 mois, et qui brusquement était devenu opposant, en deux ou trois semaines. Georges était un beau garçon, l’œil noir, le teint mat et blanc de contractions circulatoires, pourrait-on dire, car son teint redevint au fur et à mesure du traitement tout à fait rosé et son regard noir retrouva son éclat lumineux. Il me fit des dessins de quinzaine en quinzaine. J’ai été très étonnée de voir des dessins noirs, toujours représentant du point de vue symbolique, après une agressivité de violence, une dépression latente manifeste ; puis, se firent jour le symbolisme de la mère et de la mort en particulier : à une séance, puis à la suivante, des bateaux sur une mer noire avec des avions qui dégringolaient parce qu’ils étaient en panne, des parachutistes qui tombaient, qui se tuaient en tombant sur le bateau, les parachutes ne s’ouvrant pas, ou bien qui se noyaient en amerrissage manqué — on voyait, d’après ses dires, dans la mer noircie, des noyés. Les parachutistes sont associés, dans la symbolique du dessin chez les petits enfants, à la délivrance et à l’accouchement. La mère, au bout de la deuxième ou de la troisième séance, m’avait frappée par son visage vultueux, au teint violacé, et m’inquiétant de son état circulatoire, je lui avais dit : « Est-ce que vous vous portez bien ? est-ce que vous avez toujours eu ce teint et ce visage congestionnés ? Vous savez que, très souvent, les enfants deviennent difficiles et ont des troubles du caractère en relation avec des difficultés, soit morales soit de santé, qui les inquiètent chez leurs parents ? » Cette mère m’avait répondu : « Non, ce teint m’est venu progressivement, surtout depuis un an, j’ai toujours eu le teint coloré, j’étais sportive, mais je n’ai plus le temps de faire du sport ; ma classe est très lourde, je voudrais marcher le dimanche, l’école est tout prêt de chez moi et je n’ai jamais plus l’occasion de faire de l’exercice, et le dimanche j’ai à faire chez moi et nous ne sortons plus guère. » Je lui ai suggéré d’aller voir son médecin.

Quinze jours après, elle me dit : « J'ai été voir mon médecin et il m’a trouvé une tension à 25, c’est beaucoup pour moi, m’a-t-il dit » (elle avait 32 ans) ; « il ne veut rien faire tout de suite et va d’abord me faire faire des examens et on verra après, mais il m’a dit que vous aviez eu raison de m’envoyer le consulter ».

Après ces deux ou trois séances où le thème de la mort en rapport avec la mère et les petits enfants me semblait particulièrement signifié, je demandai à l’enfant, en lui expliquant que ces dessins m’y faisaient penser, s’il n’y avait pas eu des bébés morts autour de lui. Il me regarda, comme il le faisait toujours, avec des grands yeux ouverts sans expression ; il était toujours ainsi quand je parlais directement à sa personne ; quand je ne lui parlais pas, il était affairé à ses dessins, assez animé, cependant avec une mimique très pauvre quand il parlait des histoires inventées que ses dessins représentaient. Devant son air particulièrement ahuri, je lui dis : « Est-ce que tu permets que je demande à ta mère de venir, pour que nous sachions s’il y a eu quelque chose comme ça autour de vous ? », l’enfant acquiesce et la mère revient à la salle de consultations. Je lui demande alors, devant l’enfant : « Est-ce qu’il n’y a pas eu un bébé mort autour de vous ? » « Non, non, je ne vois pas. » « Non ? eh bien, il me semblait que cet enfant était inquiet de la mort. »

La quinzaine suivante, la mère revient, entre avec son fils et dit devant Georges : « Vous savez, j’ai repensé à votre question de l'autre jour, est-ce que ça ne serait pas ma fausse couche ? J’ai fait une fausse couche il y a environ 18 mois, mais je n’y pensais plus l’autre jour ; mais, enfin, Georges n’était pas au courant. » Le petit me regarde avec des yeux ahuris, et je lui dis : « Sais-tu ce que c’est qu’une vraie couche, puisque ta mère parle d’une fausse couche ? » « Non. » « Eh bien, ta maman ne t’a pas expliqué, elle te croyait trop petit. » Et je lui explique, sa mère là près de lui, ce qu’est une vraie couche ; « C'est un bébé qui est dans le ventre de sa maman et qui, au bout de neuf mois, est prêt à naître, il est capable de vivre détaché du corps de sa mère. La mère accouche, c’est la naissance, et quand il naît, il respire, il crie et c’est un enfant vivant. » Je lui explique que, si sa maman dit qu’elle a fait une fausse couche : « Ça veut dire que l’enfant est mort dans son ventre avant de naître, cela arrive, il y a des bébés qui n’arrivent pas à la naissance. »

L’enfant avait plus de 7 ans et la mère était tout à fait d’accord pour l’éducation moderne, sinon d’ailleurs elle n’aurait pas parlé comme elle l’avait fait devant son fils ; la mère, par quelques mots au début du traitement de cet enfant, m’avait dit que ses enfants étaient au courant de tout et qu’on ne leur cachait jamais rien, qu’elle et son mari avaient des principes d’éducation moderne et libérale. En fait, l’enfant n’était au courant de rien du tout. Pendant que je lui expliquais cette fausse couche et l’histoire d’un bébé qui meurt ainsi avant d’être capable de respirer et de naître, l’enfant, brusquement, avec une voix caverneuse, tout à fait différente de sa voix habituelle, et comme à son insu, prononce avec violence ces mots : « non, elle l’a tué. Il voulait vivre. Elle l’a tué. » J'explique de nouveau à l’enfant l’impuissance des médecins devant ces phénomènes de la vie et de la mort. L’enfant, muet, l’œil sombre, ne veut pas rester plus longtemps, la mère et le fils s’en vont. La surveillante qui les voit partir me dit : « Mais comme madame Untel était bouleversée, elle était dans un état ! Je ne l’ai jamais vue avec cette expression ! » Je dis : « Oui, il s’est passé quelque chose, moi-même je l’ai ressenti, elle va sûrement revenir. » En effet, une heure après, la mère téléphone : « Est-ce que je peux revenir voir Mme Dolto, mais je voudrais la voir sans Georges. » « Oui, d’accord, venez dans 8 jours, et lui, comme à l’habitude, dans 15 jours. » Quand elle arrive, elle me dit : « Vous ne pouvez pas savoir ce que ça m’a bouleversée d’entendre Georges dire : « c’est pas vrai, tu l’as tué, il voulait vivre, tu l’as tué ». Comment est-ce qu’il pouvait savoir ça ? » Et moi, je lui dis : « Pourquoi ? ce n’était pas une fausse couche spontanée ? » Elle me dit : « Non, c’est moi qui l’ai avorté, je me suis fait avorter, je ne m’en souvenais même plus, je m’étais trouvée enceinte et j’avais dit à mon mari : « tiens, me voilà prise », et à ma surprise, mon mari m’avait répondu : « eh bien, ça sera très bien, nous pouvons très bien avoir trois enfants ». Et moi je lui avais répondu : « mais tu n’y penses pas, regardes, nous sommes petitement logés, il y a déjà juste la place pour nous quatre et puis je serai obligée de prendre un congé, il n’y a pas de crèche près de l’école où je travaille, quelles complications ça va être. » Et lui m’avait dit : « Mais non, ne t’en fais pas, nous serons justes, mais nous pouvons y arriver et c’est très bien trois enfants. » Moi, j’ai réfléchi, je me suis dit : « ce n’est pas possible », et sans rien dire à mon mari, j’ai pris un congé, un samedi matin, une de mes camarades s’est occupée de ma classe, et à 4 heures de l’après-midi, tout était fini, je suis rentrée à la maison et, comme vous voyez, je l’avais complètement oublié ; la preuve c’est que quand vous m’avez demandé s’il n’y avait pas eu de bébé mort autour de nous, non, vraiment je ne voyais pas, j’ai cherché et puis je me suis rappelée cette fausse couche. Mais, en me disant, ce n’est pas possible, Georges ne l’a jamais su, enfin tout de même, par honnêteté, je voulais vous en parler. Jamais je ne me serais rendue compte de l’importance d’une fausse couche, si ce petit n’avait pas parlé comme ça. Ça m’a bouleversée, vous ne pouvez pas savoir ce que ça m’a fait ; et puis, le soir, j’ai parlé à mon mari, je ne pouvais pas attendre 8 jours pour vous parler, j'étais trop sens dessus-dessous. C’est curieux à dire, mais, depuis cette fausse couche, avec mon mari, on ne se retrouvait plus, mon mari n’avait plus de goût à rien, enfin, vous comprenez ce que je veux dire. Un jour, il m’avait dit : « Alors, ça y est, ça tient ? » et je lui avais répondu : « Mais non, c’était un faux espoir » ; il n’avait pas répondu, j’ai cru qu’il avait pensé comme ça, que c’était un retard de règles et que je m’étais trompée. Il m’a dit : « Oui, ça m’a fait curieux que tu ne me donnes pas plus de détails » ; ça l’avait un peu effleuré, mais c’était resté comme ça, il ne m’avait rien dit et moi non plus. Et, c’est curieux, le soir, il y a huit jours, je lui en ai parlé. Nous avons parlé presque toute la soirée, après cette visite que je vous ai faite avec Georges, et il m’a dit : « Tu vois, je ne comprenais plus ce qui se passait, je n’avais plus envie de toi. » Et pour tout dire, vous savez, depuis 18 mois, on n’avait presque pas eu de rapports, et ça n’était pas comme ça avant ; et puis ce soir-là il m’a fait des reproches, il m’a dit : « Pourquoi tu ne m’as pas dit que c’était pour toi un si grave problème, on en aurait parlé. Ah, ce n’est pas chic ce que tu as fait là. » Enfin on a pleuré, on s’est réconcilié et, vous savez, ça m’a fait tellement de bien de pouvoir en parler avec mon mari. Mais je ne croyais même pas que ça avait eu de l'importance. Mon mari est même allé à me dire : « Tu sais, j’étais en train de me demander comment nous allions pouvoir nous organiser pour divorcer, je ne me voyais pas continuer à vivre comme ça, en n’ayant plus jamais de désir pour toi. »

Bref, le père et la mère de Georges, le soir de cette consultation, ont beaucoup parlé, ont beaucoup pleuré et se sont réconciliés. Tout ce qui n’avait pas pu se dire entre eux du fait que son mari ayant accepté d’emblée cette idée de grossesse, contrairement à ce qu’elle attendait, cela l’avait empêchée, elle, de parler de son inquiétude, tout ce qui était resté tu entre eux avait provoqué cette scission. Il n’y avait pas eu de paroles échangées. Elle, trop inquiète de l’avenir, réduite à son angoisse solitaire était allée chez la première faiseuse d’anges dont elle avait eu l’adresse par une copine. Tout s'était passé au mieux, elle l’avait totalement oublié. Sans les réactions névrotiques de Georges qui, sans traitement psychothérapique, serait devenu un caractériel définitif, le couple aurait divorcé.

Ce qui est important, c’est que l’enfant qui est revenu me voir, n’en a jamais parlé, ses parents non plus ne lui ont plus jamais parlé de cette « fausse couche », et pourtant, sa guérison s’est avérée totale. Dans la quinzaine qui a suivi, calcul, orthographe étaient revenus, le garçon était transformé, les troubles de négativisme avaient disparu, tout était rentré dans l’ordre. Quant à la femme, après ce bouleversement et les mots de nouveau échangés avec son mari, les reproches, les larmes, les réconciliations et les retrouvailles du couple, elle est allée voir son médecin, qui lui a dit : « Je n’ai jamais vu ça, j’allais commencer un traitement et vous demander de prendre un repos d’un mois, vous avez maintenant 13/14 de maxima, je n’y

comprends rien, heureusement que je n’ai rien fait » : son hypertension avait disparu.

Voilà une histoire qui montre les répercussions en profondeur chez quelqu’un qui n’avait aucun sentiment conscient de culpabilité, tout s’est vécu dans l’inconscient, tant du côté du père, devenu impuissant avec sa femme, que du côté de la mère, atteinte d’hypertension dangereuse mais totalement inconsciente, même de son malaise physiologique, et inconsciente d’un drame conjugal profond qui s’aggravait tous les jours. C’est l’enfant qui avait tout ressenti inconsciemment et qui était devenu anti-vie, anti-paroles, anti-société, car il ne pouvait pas expliquer ce négativisme qui l’effrayait, et seuls ses cauchemars pouvaient traduire son angoisse. En vérité, les cauchemars ne venaient peut-être pas directement de la fausse couche de la mère, mais sans doute de ce qu’il n’y avait plus d’union entre les parents : cet enfant était au moment de l’Œdipe et un enfant à ce moment de son évolution doit sentir cette entente, pour la

1 vivre. Elle est profondément vécue dans les rapports sexuels, qui fi sont en fait une conversation qui continue dans le silence de la Ij vie accordée de deux êtres. Mais cette entente avait disparu du fait de ne pouvoir parler en clair, dans une concertation commune, de leur fécondité, ou de leur non-fécondité, cette union qui était la leur avant cet événement s’était tout à coup brisée. Comme lui avait dit son mari : « Si tu m’en avais parlé, peut-être nous l’aurions eu cet enfant, peut-être pas, j’aurais peut-être décidé comme toi, mais tu aurais dû me dire. » Eh bien, pour un enfant en plein dans le moment du complexe d’Œdipe, une brisure du couple est un événement qui, pour l’inconscient, est traumatisant, et c’est cela qui plus encore que la fausse couche qui en avait été à l’origine, avait bloqué toute cette famille et, en particulier, l’enfant, puisqu’il se trouvait à cette période sensible de son propre développement.

Ce qui est intéressant à comprendre dans ce cas, c’est que la mère n’avait eu aucun sentiment de culpabilité, elle n’était pas chrétienne, elle était peut-être baptisée, je n’en sais rien, mais

enfin elle ne pratiquait pas. Tout la justifiait, du point de vue raisonnable, du point de vue de citoyenne, du point de vue maternel, du point de vue conjugal, tout la justifiait d’avorter, et c’était une femme courageuse ; cet agir en cachette, cet agir sans paroles échangées, ni avec un conjoint, ni avec un médecin, ni même avec sa collègue, cet agir avait entraîné une régression de toute la famille.

Il est indispensable que la loi de l’avortement change, pour que des cas semblables ne puissent plus se reproduire. La loi doit j changer afin qu’aucune femme décidée à avorter ne puisse le faire avant d’avoir échangé des paroles sensées autour de la décision qu’elle prend. Il faut qu’un médecin puisse écouter une femme qui veut avorter, afin qu’elle mette en paroles son angoisse, sa peur, sa déréliction devant la fécondité, cette hostilité parfois contre l’homme qui ne se rend pas compte de l’épreuve qu’il lui impose. Dans beaucoup de cas, il ne s’agit pas d’un conjoint, mais d’un homme de passage qui a pris son plaisir et qui l'a abandonnée ou qui l’a déçue ; homme qu’elle aimait, et dont elle se croyait aimée, et qui, dès qu’elle est enceinte, « la plaque » ou lui révèle qu’il est marié, alors qu’il le lui avait toujours caché.

C’est là l’exemple d’un couple qui s’aimait auparavant, qui s’entendait bien et qui, grâce au traitement de cet enfant tombé malade et qui avait supporté tout de l’angoisse de la mère et du contrecoup de la mise en sécurité, sans paroles, de celle-ci, s’est retrouvé encore beaucoup plus uni qu’avant. Je me rappelle le coup de téléphone du père qui, ne pouvant pas venir aux heures d’hôpital, me téléphonait de temps en temps l’état de son fils, au fur et à mesure des séances du traitement. Je ne l’ai d’ailleurs pas revu. À son dernier appel téléphonique, il me disait sa reconnaissance : « Ma femme m’a tout raconté, enfin, c’est grâce au petit que nous nous sommes retrouvés. C’est formidable, docteur, nous vivions un drame et aucun de nous n’aurait su en parler, nous ne savions même pas que nous pouvions parler de ce que nous vivions tous les deux ; plus rien n’allait et nous croyions qu’il n’y avait que Georges comme souci entre nous. »

j L'acte sexuel est un dire muet entre deux êtres qui s’étrei-\ gnent ; l’enfantement est l’expression de ce dire dans une conception qui signe le sens de leur étreinte par la collusion vivante de deux cellules germinales issues des corps géniteurs ;

1 l’enfantement humain est plus qu’une rencontre biologique, c’est un langage ; tout ce qui dans l’être humain est spécifique de son espèce est langage. Une grossesse est-elle un mode langagier d’amour sur le plan humain festonné au désir qui les unit, d’amour absent ou présent avec le style des fantasmes échangés entre deux êtres parlants, deux êtres affectifs, deux êtres symboliques, ou s’agit-il d’un langage de besoin qui s’exprime sans imagination, sans tendresse ? S’agit-il d’un langage des corps sous tension génésique, ou bien de la rencontre de deux personnes ? S’agit-il, pour elle, de subir l’assaut de l’homme, victime ou complice du rut qui apaisera sa violence ou, pour lui, du désir physique d’un instant pour une femme qui pourrait aussi bien être une autre, pourvu qu’il décharge, soulageant ainsi un appétit sexuel non différencié sans égard pour sa compagne ? Désir physique qui n’exprime pas un vœu de paternité éventuelle ?

Beaucoup de gens disent : « Ah, mais si les enfants avaient à être désirés, il n’en naîtrait pas beaucoup. » Ce n’est pas vrai, il ne naîtrait peut-être pas les mêmes enfants, mais au moins ceux qui naîtraient seraient conçus dans le plein sens du terme et naîtraient symboliquement dans de bonnes conditions, par l’appel à naître d’un orgasme ou leur espérance a sa place, désirés inconsciemment et consciemment. Et puis, on pense souvent à la femme enceinte, on pense parfois au partenaire imprudent, qui n’a pas pris en considération sa responsabilité, mais on oublie qu’un être humain est le fruit de la rencontre de deux lignées à travers ses géniteurs, et qu’à défaut de ses géniteurs, il devrait être accueilli avec joie par l’une ou l’autre des deux familles dont il est la continuation. Accueilli ainsi par les siens, l’enfant ne connaîtra pas les mêmes conditions qu’un enfant de

fille-mère rejetée, honteuse, ou qu’un enfant de « fils-père », dont le couple éphémère se brise avant même de s’être constitué.

C’est le cas de pères qui se refusent à faire avorter une femme lourde de leur fruit, quelle n’a pas désiré, et dont l’homme ne sait se faire aimer, ni ne sait la valoriser comme femme et mère une fois mis au monde l’enfant qu’il lui a imposé. Cette femme prise au piège préfère, célibataire de cœur, laisser cet enfant à son père et à sa famille paternelle plutôt que de s’aliéner toute la vie à s’occuper d’un enfant dans la solitude du cœur et les difficultés de la vie sans aucune compensation de bonheur. En se coupant d’avance de son enfant, refoulant son amour maternel qu’elle redoute comme un piège, elle pare au chantage d’arrachement de son enfant par le père, qui veut le conserver pour lui ou pour le faire élever par sa propre mère, dont il est resté le fils ambigu.

Un enfant humain est le fruit de trois désirs ; il faut au moins le désir conscient d’un acte sexuel complet du père, il faut au moins un désir inconscient de la mère, mais ce qu’on oublie c’est qu’il faut aussi le désir inconscient de survivre pour cet embryon dans lequel une vie humaine s’origine. En effet, une vie s’origine que marquent déjà dans l’obscurité de son développement physiologique les conditions symboliques auxquelles il est initié ; une plénitude potentielle de vie symbolique ou au contraire une vie symbolique déjà en partie perturbée, désordonnée ou annihilée. Il s’agit bien sûr pour cet embryon d’un désir de vivre au sens de la vie du corps, mais lorsque la grossesse est avérée, tout devient différent lorsque la mère, surprise d’abord, vient à se dire « Mais, après tout, pourquoi pas ? Nous pourrons l’assumer, et je me porte garante de mon mari, nous serons très heureux d’assumer cet enfant, je préparerai les aînés et tout marchera. » Bien sûr, chaque enfant n’est pas conçu consciemment, mais c’est son acceptation, j’oserais dire son adoption dès la vie intra-utérine par sa mère et par son père, et après sa naissance par le groupe familial, c’est cela qui va humaniser et soutenir son désir d’atteindre un niveau symbolique d’humanisation totale.

Il faut que nous pensions sérieusement qu’il y a beaucoup à faire dans le cas d’un enfant qui naît ainsi carencé, car il en i naîtra toujours, je veux dire carencé d’accueil par ses propres ' parents ; il faut que nous arrivions à créer des groupes cohésifs d’entraide, il faut qu’il y ait une entente qui se développe pour que ces femmes trop chargées d’enfants, pourtant d’accord pour les mettre au monde, sentent qu’elles sont entourées non pas seulement d’une façon matérielle, mais, plus encore, d’une façon morale. Il faut à l’enfant « le temps » de personnes attentives à lui, il lui faut un espace de liberté sonore et gestuelle, il lui faut la fréquentation d’enfants de son âge. Tout petit, à quelques mois, à quelques semaines déjà, un bébé a besoin d’entendre les voix de ses semblables et d’être mêlé à la vie sociale, sans être pour cela séparé de sa mère et de son père, ses instances tutélaires de droit.

Il faut que des groupes d’accueil se forment, que le père soit aidé par ses camarades et pas seulement par des allocations familiales (aide matérielle), à faire face aux charges de la famille. Il faut que les couples se sentent soutenus les uns par les autres, qu’il y ait des possibilités de laisser prendre en charge les enfants petits, un jour, deux ou trois jours par semaine, quelques heures même pour soulager la mère, pour qu’elle puisse faire face à ses besognes ménagères et qu’elle ait d’indispensables moments de détente avec son mari, moments où le couple ressource son option d’amour.

C’est là une question d’entraide et d’organisation, mais je crois que des accomplissements sont possibles. Nous verrions alors beaucoup moins d’enfants débiles et psychotiques. Car, il faut le dire aussi, c’est l'ennui, mot qui traduit l’angoisse sous tension dans une famille, quand les parents ne voient pas d'amis de leur âge, quand les enfants n’en voient jamais, c’est l’ennui et \ la monotonie qui provoquent une espèce de ralentissement de la vie i psychique et de la vie affective, tant des enfants que des parents, î

C’est très joli de dire il ne faut pas avorter « parce que c’est un crime », mais que fait-on pour aider les femmes ? On attend

que les lois et la société changent, mais la société est faite de chacun de nous et ce n’est pas la peine d’attendre qu’il y ait des institutions, nous savons ce que valent les institutions, elles deviennent un anonymat bureaucratique. Il s’agit d’abord d’une entente, d’une entraide au niveau du cœur-à-cœur et de la fraternité humaine. Accueillir un enfant dans la communauté, c’est faire une place, une place dans le groupe et c’est faire à ces parents un accueil qui se renouvelle à chacun de leurs enfants. Les enfants débiles, psychotiques et asociaux sont des enfants qui ont souffert d’un rejet précoce dont ils ont été marqués, dans leur prime enfance, ou qui ont ressenti l’abandon, pas seulement de leurs parents mais, à travers leurs parents, abandon ou rejet du groupe social, de l’entourage qui est le leur. Bien sûr, on ne voit plus, ce sont des cas gravissimes et rares, des enfants mourir de faim ou des enfants tués par les sévices de leurs parents ; ceci est rare, mais on voit trop d’enfants nourris comme des petits chiens ou des petits chats, pourvu qu’ils se taisent et ne gênent pas, qu’ils entendent brailler la télé ou la radio plus fort qu’eux pour qu’ils n’aient même pas envie de faire autre chose, tellement ils sont abrutis. Et l’appel spécifique du désir humain à la communication, qu’en faisons-nous ?

C’est cela qu’il faut que nous, médecins, nous comprenions bien, c’est qu’il ne s’agit pas de laisser venir au monde de la viande vivante humaine. Encore heureux que César nous obligeât à donner un état civil à chaque enfant, un nom qui soit le sien, mais combien de fois l’entend-il prononcer avec amour, avec joie, ce nom, dans nombre de cas ? Il faut qu’il y ait langage, il faut que la mère et le père soient en langage avec les autres, autour de leurs petits enfants ; il faut que leurs frères et soeurs plus âgés soient aidés par le groupe familial à supporter cette naissance, en étant d'autant plus fêtés qu’ils ont maintenant un frère ou une sœur ; car, bien souvent, ces aînés qui voient un intrus arriver, non seulement ne supportent pas ce bébé, mais en cachette des parents, lui provoquent de graves traumatismes et, dans leur propre cœur, rejettent cette naissance. Combien d’aînés de famille nombreuse sont sacrifiés et se promettent de ne jamais avoir d’enfants quand ils seront adultes. Pour eux, les enfants sont synonymes de charge sans joie. Le groupe peut faire beaucoup pour les frères et sœurs aînés. Combien de névroses et de psychoses se développent à partir d’une jalousie térébrante pour la naissance d’un bébé qui a complètement désorganisé un équilibre familial qui se maintenait dans un logement trop exigu, dans un logement et un budget qui ne pouvaient pas supporter un être humain supplémentaire ! La vie prend sens de mort symbolique, de conflits en chaîne entre enfants, quand les parents, déjà surmenés par leur travail, ont à assumer sans aide leur vie familiale. C’est déjà difficile d’accepter un nouveau venu qui prend la place dans les bras d’une mère, mais c’est pire quand cette mère n’a même pas le temps d’aimer ses enfants aînés, de leur parler, de les écouter, de jouer avec les petits ; quand le père n’a ni le désir ni le loisir de s’occuper d’aucun d’eux, lui-même écrasé par la lourdeur de ses tâches. Le résultat de la fonction symbolique de l'être humain, c’est cet effet déstructurant de l’absence d’échanges heureux pour compenser les épreuves. C’est justement parce qu’il s’agit d’êtres humains que ces rejets provoquent en eux, dans l’enfance, l’évolution d’un négativisme par rapport à leur propre personne. L’homme ne vit pas seulement de pain. C’est la carence d’amour et de joie partagée qui le met dans un état où les pulsions de mort prévalent sur les pulsions de vie. L’amour de lui-même et des autres, ou la haine de lui-même et des autres, c’est cela le résultat de la fonction symbolique humaine et c’est, durant toute la vie, le résultat des premières relations dans le triangle œdipien, l’éprouvé du sens que sa vie a eue, dès sa conception, pour ses parents et pour le groupe.

Mon propos est en plein accord avec la libéralisation de l’avortement, car il vaut mieux que ne naisse pas un corps, si ce corps est marqué par le désir de mort ou de non-vie, de non-amour, de non-appel à son existence par ses parents ; il vaut mieux que cet embryon n’arrive pas à maturité, plutôt que d’y arriver sans cet accueil l'intégrant de plein droit dans la joie au groupe où il va naître, car un tel enfant est voué au rejet des vivants autour de lui, rejet qu’inconsciemment il provoquera par son attitude, étant donné que le rejet a accompagné son incarnation. Son éthique inconsciente est faite de haine ou d'indifférence.

Soutenir une femme à conserver l’enfant quand elle veut avorter peut être une mauvaise action, et c’est, très souvent, une très mauvaise action ; un avortement, quoique toujours un déplorable expédient, serait beaucoup moins grave. Mais pour qu’un avortement puisse porter des fruits féconds, affectifs, spirituels pour ses géniteurs, il est nécessaire de tout mettre en oeuvre pour que le sacrifice d’une vie potentielle serve à ses parents, à l’intelligence du cœur, et, pourquoi pas, à l’intelligence de la vie spirituelle.

Je me demande si, nous autres, médecins, nous n’avons pas tendance à donner une teinte thérapeutique à la grossesse ? Mais thérapeutique de quoi ? N’entendons-nous pas des médecins conseiller le mariage comme thérapeutique à des homosexuels des deux sexes, à des caractériels ? Ne sommes-nous pas témoins de grossesses conseillées comme thérapeutiques par certains médecins, pour remonter le moral d’une femme qui ne sait pas comment s’occuper, ou pour raccommoder un couple qui ne marche pas ? Comme si un fœtus et un enfant qui naît devaient porter le poids de soutenir ses parents avant même d’être au monde, alors qu’il aura besoin pendant les premières années de sa vie du trop plein d’amour d’un couple. Si un enfant est conçu comme le soutien de ses parents, c’est lui donner une place de grand-parent et non pas une place de fils ou de fille. Il y a aussi beaucoup de punitions qu’on donne aux enfants et qu’on estime être thérapeutiques, puisqu’on dit que c’est pour leur bien ; en effet, beaucoup de corrections d’enfants sont thérapeutiques, mais surtout pour leurs parents, dont cela soulage les nerfs.

Empêcher par tous les moyens une femme d'avorter n’est thérapeutique que pour le médecin. Pourquoi ? Mais parce que l’avortement, y penser, le faire, angoisse un médecin : le

médecin est-il là pour faire mourir ou pour permettre ae mieux vivre ? Voilà ce qui est au fond du médecin qui entend parler d’avortement. La question est justement là mais autrement posée : vivre qui ? mourir quoi ? Donner vie charnelle, l’entretenir matériellement sans échanges de langage, sans la joie et sans l’amour, ce n’est pas donner ni entretenir la vie, ou plutôt c’est donner la vie à un prisonnier relégué.

Le rôle de tout autre qui reçoit la confidence d’une femme qui est décidée à rejeter son foetus, c’est d’abord de l’écouter le dire, de comprendre son angoisse, de lui redonner confiance en elle-même et peut-être dans cet « autre » futur, qu’elle porte comme une tumeur. Si une femme décide librement de garder une grossesse, alors qu’elle est venue avec le projet d’avorter, ce ne peut-être que parce qu’elle a découvert en s’exprimant — tant l’être humain est contradictoire —, une lueur d’espoir, une promesse de joie pour elle, une promesse pour sa lignée, si l’enfant qu’elle porte est enfant de son amour pour son géniteur. C’est cela seul qui peut la décider personnellement à ne pas avorter. Alors là, nous aurons fait un travail de vrai médecin, médiateur d’une bonne nouvelle révélée.

Mais déclarer à une femme enceinte que c’est un crime pour elle d’avorter, sans aller plus loin, à mon avis ce n’est acte thérapeutique que pour le médecin lui-même, qui ainsi garde la sensation d’avoir bonne conscience. Il ne trempe pas dans un meurtre immédiat, celui d’un embryon, mais n’a rien fait pour comprendre le drame humain où se débat cette femme et que déjà subit ce futur enfant. Or, la médecine humaine, ce n’est pas cela, la médecine humaine ce n’est ni une médecine vétérinaire ni une médecine de belle âme ; il s’agit de soutenir-chez tout être humain, qui vient se confier à nous, sa foi ërt lui-même, quelles que soient ses faiblesses, quelles quë'sôient ses lâchetés, et sa foi dans les autres, même si dans l’incident actuel, il a été horriblement déçu, horriblement exploité ou avili dans sa dignité. Nous n’avons fait notre travail que si nous avons rendu totale dignité humaine à l’être qui vient nous parler et si nous avons nous-même donné de la joie et rendu l’espoir à la

femme enceinte. Si nous lui avons donné aussi les moyens matériels actuels et futurs pour faire face à sa décision, que cette décision soit celle de la conservation de sa grossesse jusqu’à la naissance, ou celle de l’avortement au cours de cette grossesse, quand la femme opte pour cette seule solution considérée par elle comme un moindre mal. Si c’est à l’avortement qu’elle conclut, sachons bien que cette femme est à revoir, à conforter, à soutenir dans l’après-avortement, lorsque la situation de danger menaçant sera réglée, l’inquiétude matérielle et morale immédiate dépassée.

Il y a encore un travail à faire avec cette femme, pour qu’elle retrouve et qu’elle profite pour son développement ultérieur psychique et social de l’expérience qu’elle a vécue. Elle ne peut le faire qu’en parlant avec confiance à celui ou celle qui a su l’entendre au moment de son désarroi aigu, et sur l’estime duquel elle doit pouvoir compter. Le Sens du narcissisme, de l’amour de soi-même, est sourcé et soutenu par le désir ; le désir est aussi la source de l’élan pour les rencontres d’autrui. C’est pourquoi, après une grossesse comme après un avortement, le plus grand secours que le médecin puisse lui apporter c’est de lui redonner confiance dans son désir de rencontres sexuelles, de lui enseigner les moyens techniques pour faire face aux conséquences, sans retomber dans une épreuve semblable, tant qu’elle ne pourra assumer une fécondation. C’est cela l’intérêt des consultations d’après la grossesse, d’après les avortements, sans compter bien sûr la surveillance des suites physiologiques tant d’une grossesse et d’un accouchement que d’un avortement. Les moyens techniques actuels qui sont mis à la disposition de la médecine obligent les médecins à développer beaucoup aussi le sens du désir sexuel, la notion vécue de la valeur humaine, d’existence et d’amour mutuel, la satisfaction des sens n’étant pas tout du plaisir humain.

L’avortement, s’il devient libre, ne doit pas devenir un début de régression du niveau de symbolisation du désir, mais, au contraire, une plus grande responsabilité de soi et de l’autre, pour les partenaires sexuels une plus grande confiance dans le

désir et non dans sa défiance. Car le désir est le sel de la vie humaine.

Veillons à ce que le sel ne s'affadisse pas, mais veillons aussi à ce que le cœur dépourvu de sel ne pourrisse les liens de corps à corps des humains qui, devenus maîtres de leur non-fécondité, n’accéderaient plus au sens symbolique du fruit, suivant des rencontres humaines valables.

Lorsque je parle d’éducation au désir, et à la relation particulière que se donnent l’un à l’autre les jeunes gens et les jeunes filles qui apprennent à se connaître, je veux parler tout autant de l’éducation des garçons que de celle des filles. L’homme assujetti à la femme qu’il désire n’est pas pour cela désireux de lui donner la joie d’une maternité. C’est par inconscience le plus souvent, si ce n’est par impuissance de leur maîtrise sexuelle qu’il donne la charge d’un enfant à une femme qu’il considère par la loi naturelle, souvent justifiée à ses yeux par la loi civique du mariage, comme un objet physique de son rut ou de son plaisir passager. Il faut à un homme la foi dans ses capacités d’assumer telle femme et le désir d’avoir par elle une descendance. Il faut donc pour un homme autant que pour une femme la certitude que leur couple a déjà fait les preuves de sa stabilité et de sa viabilité matérielle et psychique, pour qu’il puisse accepter l’éventualité de sa responsabilité paternelle.

C’est tout le problème de l’éducation sexuelle des garçons, de , leur expérience acquise des éventuelles méprises du désir et de la déculpabilisation des actes sexuels que le seul plaisir justifie.

1 C’est l’accès de l’homme au désir et au sens de la responsabilité parentale, laquelle ne va pas sans avoir mis de son côté les chances d’une union stable, qu’elle soit naturelle ou légale. La loi qui a déjà permis à un homme, par ailleurs marié, de reconnaître un enfant adultérin, de même que cette loi l’autorise aussi à une femme, fait déjà beaucoup pour ouvrir la voie à la vérité de la responsabilité des deux géniteurs vis-à-vis de leur enfant et, plus tard, de la sienne à l’égard de ses vieux parents ; mais cette loi doit être accompagnée d’une éducation des gens jeunes, depuis l'âge de leur nubilité, à la valeur du désir sexuel, à

l’expérience d’eux-mêmes et des choix de partenaires. La conscience totale de ce qui se joue dans l’étreinte, l’érotisme et la jouissance sont formateurs de l’homme par la femme et de celle-ci par l’homme, s’ils ont la pleine conscience de leurs valeurs réciproques. Les progrès des connaissances biologiques, l’existence de moyens anticonceptionnels sont des aides nouvelles apportées à l’éducation des partenaires sexuels.

Mettre en jeu l’existence d’un embryon est maintenant un acte délibéré qui exige donc un accès plus grand des individus à la conscience de leur responsablité personnelle.

Propositions afin de rendre l’avortement volontaire le plus rare possible en même temps qu’autorisé

Puisque toute vie humaine fait de droit partie de notre communauté, que cette vie soit infirme ou diminuée tant sur le plan physique que sur le plan psychologique, n’est-ce pas contradictoire de plaider pour l’avortement, c’est-à-dire d’être en accord avec l’empêchement de naître à un enfant, sachant même qu’il fera partie des diminués ou infirmes physiques ou psychiques ? Or ce sont pourtant les mêmes médecins qui s’opposent à l’avortement libre qui souscrivent à l’avortement des foetus dont l’infirmité actuelle est avérée, et de ceux dont la grossesse provoquerait la mort physique de la mère. En effet, cela semble contradictoire. Si la société s’ingénie à tout mettre en jeu pour sauver la vie d’un être humain malade, blessé, l’aider à survivre dans une existence dont on sait qu’elle sera celle d’un infirme physique, mental ou social, pourquoi alors ne pas agir de même à l’égard d’un embryon ou d’un foetus ? Et que l’on ait trouvé des justifications, quelles qu’elles soient, à certains avortements prouve que, dans toute conscience de médecin et d’homme de loi, il y a contradiction et mauvaise conscience. En fait, c’est cela le problème et le seul. Le légiste et le médecin se

mettent à la place des géniteurs qui seuls sont, à deux, les responsables de l’existence de cet embryon. C’est à cela qu’il faut que nous pensions. C’est sans doute pour cela aussi que s’est développé tout un mouvement dans la population, et qu’ont été publiées ces listes de signataires pour s’opposer à la libéralisation de l’avortement, ce mouvement dont nous avons vu partout les affiches : « Laissez-les vivre ».

Nous avons étudié les situations d’épreuves insupportables pour la femme et pour l’enfant quelle porte, s’il arrive à naissance, ces situations de désespoir, morbides ou mortifères de

I vie symbolique, et qui plaident pour l’avortement. Mais il ne faut pas oublier que ce qui compte pour l’évolution d’un être humain, ce n’est pas la mère seulement, c’est aussi le père et la fratrie, les dissolutions des couples et les névroses des enfants aînés, lorsque la situation de responsabilité prise dans une fausse couche provoquée, n’a pas été psychologiquement clarifiée et librement assumée comme un acte important par le père et la i mère qui seuls peuvent prendre cette décision face à leurs sentiments de responsabilité envers les enfants dont ils ont déjà la charge et qu’ils ont à assumer jusqu’à l’âge où ils seront assez armés pour s’assumer seuls en société.

Que veulent dire ces listes de signatures, sans aucun moyen à la clé pour renverser les conditions qui plaident par humanité pour l’avortement d’un embryon dont personne ne peut assumer l’existence et l’éducation ? Il n’y a aucun doute que la nécessité de « la pilule », symbole de la liberté anticonceptionnelle, se fait sentir devant les dangers de la démographie croissante. C’est d’ailleurs inadmissible que la loi n’en enseigne et n’en autorise pas l’usage à toutes les jeunes filles depuis l’âge de la nubilité, indépendamment de toute autorisation de leurs parents, afin de les prémunir contre les abus. Les fausses couches spontanées seraient aussi beaucoup moins fréquentes si les femmes attendaient, pour être enceintes, soit l’âge de leur maturité physiologique, soit le moment où leur état de santé, si elles sont déjà mère, leur permet une nouvelle grossesse.

On sait aussi le danger pour l’avenir de la vie gynécologique

d’une femme de fausses couches spontanées ou provoquées, c’est-à-dire d’avortements surtout dans des conditions clandestines. Si l’avortement est devenu une question aussi cruciale pour toutes les sociétés du monde civilisé, c’est parce que la démographie est devenue galopante du fait de nombre de facteurs, dont le principal est le progrès de la biologie, de la médecine, de la chirurgie, de l’hygiène sociale, qui ont totalement modifié le pourcentage de morti-natalité et de mortalité infantile. Il est inutile de se gargariser de vœux pieux d’une part, alors qu’on sait, d’autre part, que l’augmentation de la natalité, en admettant même que tous les enfants ainsi nés soient sains physiquement et moralement, cette augmentation de la natalité est un grave danger. C’est donc la société tout entière qui a à prendre en considération cette situation nouvelle et, je le répète, les listes de signataires en vue de l’interdiction de l’avortement ne sont jusqu’à présent que vœux pieux ou hypocrites, je dirais des aboiements d’angoisse.

Y a-t-il des solutions ? Des solutions immédiates et d’ordre institutionnel législatif. Oui, il y a des solutions ; j’en propose deux qui modifieraient totalement le pronostic social des enfants dont les géniteurs n’ont actuellement pas d’autre solution humaine à l’égard de cet embryon que de l’avorter. Ces solutions, en aidant les femmes à assumer leur grossesse dans la dignité de l’entraide humaine, permettraient au fœtus de croître dans la confiance de sa génitrice. Dès leur naissance, ces nouveau-nés non marqués pendant leur vie symbiotique à leur mère de conditions psycho-affectives de détresse, seraient aussi marqués à leur naissance et leur prime enfance par les conditions de rejet et d’abandon qui déshumanisent et détériorent à vie le sens de leur valeur et de leur dignité.

Première solution : la prise en charge pécuniaire par tous les opposants à l’avortement

La première des solutions c’est que tout adulte, signataire ou non de la pétition pour la lutte contre l’avortement, soit tenu d’accompagner sa signature d’un don pécuniaire de quelques millions, représentant la charge matérielle d’une vie humaine jusqu’à son accès au travail. Ces dons seraient versés à une banque de natalité, qui gérerait exclusivement les dons volontaires des opposants à l’avortement. Le service social de cette banque prendrait en charge toute mère désireuse d’aller jusqu’à l’accouchement de son enfant, sans cependant pouvoir ni vouloir élever son enfant ; celui-ci, dès le jour de sa naissance et pour toute son éducation, serait alors confié à des couples volontairement nourriciers, en portant le nom de ces parents nourriciers, associé à celui de la banque qui leur verserait les mensualités. Ces parents nourriciers n’auraient jamais la crainte que cet enfant puisse, pour une raison ou pour une autre, leur être retiré, comme des parents naturels, cela jusqu’à l’âge où l’enfant lui-même désirerait quitter cette première famille tutélaire. Cette famille nourricière serait donc dégrévée complètement de l’argent que coûte l’éducation et l’élevage d’un enfant. L’enfant serait, dès huir à neuf ans d’âge mental, averti par sa famille nourricière et un préposé de l’Etat de sa qualité d’enfant assumé par un donateur anonyme ; à l’âge de seize ans au plus tard, cet enfant, fille ou garçon, aurait à décider lui-même de son patronyme définitif, choisi par lui, ou celui de ses parents nourriciers. Son désir quant à sa façon de s’inscrire dans la société serait la compensation de son statut d’enfant « naturel » ; ce désir serait soutenu dans ses modalités pécuniaires par cette banque, qu’il reste ou non au contact de sa famille nourricière pour ce qui est des liens affectifs. Il pourrait alors, selon son désir et ses capacités, se diriger vers les études et la formation professionnelle de son choix et à dix-huit ans être totalement émancipé. Ce jour-là, la somme qui était jusque-là allouée à ses parents nourriciers, serait versée à son compte personnel, son « livret de Caisse d’épargne ». Ses parents nourriciers recevraient jusqu’à l’âge de vingt et un ans de cet enfant une somme annuelle qui représenterait la reconnaissance de la société et leur quitus pour avoir assumé la tutelle, l’éducation d’un enfant qui n’avait pas de parents symboliques, pour assumer sa structure sociale. Cet enfant devenu adolescent, à partir de seize ans, qu’il soit ou non resté en lien affectif avec sa famille d’accueil, porterait le patronyme de son choix, à moins qu’il n’ait voulu, et d’accord avec eux, garder celui de ses parents nourriciers, celui sous lequel à l’école il aurait été connu ; ou garder ce patronyme en y adjoignant le patronyme qu’il se serait choisi afin de le distinguer de ses frères et soeurs nourriciers.

Nous ne verrions plus ainsi des enfants de l’Assistance publique ne porter que des prénoms, alors qu’ils ont dans le cœur l’amour de parents nourriciers, d’une fratrie nourricière, qui ont marqué leur structure et créé des liens symboliques. Le fait qu’ils auraient adjoint à leur état civil jusqu’à seize ans le patronyme de la banque nationale qui les assume pécuniairement, permettrait que si les parents nourriciers meurent avant la fin de leur éducation, ils puissent continuer leur vie comme les enfants de ces parents, non séparés de leur fratrie nourricière, ou être confiés à d’autres parents nourriciers, soit à des parents correspondants en étant pensionnaires, soit selon leurs vœux adoptés par des parents adoptifs après un parrainage probatoire.

Ce n’est que par l’adjonction de moyens pécuniaires associés à leur signature que les opposants à l’avortement pourraient alors rendre effective leur opposition à l’avortement. Quant aux parents nourriciers, ils ne pourraient être adoptants des enfants qui leur seraient confiés en nourrice qu'en acceptant de ne plus recevoir l’aide pécuniaire de la banque. On pourrait aussi faciliter le don des opposants à l’avortement, en le rendant annuel, au lieu de demander une forte somme d’un coup, car un don massif de plusieurs millions rendrait la signature impossible à beaucoup de gens désireux de faire vivre des fœtus dont leurs mères ne peuvent ou ne désirent pas mener à terme. Les signataires s’engageraient ainsi à payer ce que représente le coût d’une éducation, coût croissant au fur et à mesure que l’enfant grandit jusqu’à ce qu’il puisse s’assumer lui-même.

Deuxième solution : l’adoption

Les lois actuelles d’adoption sont des lois d’une part tracassiè-res pour les parents adoptifs, d’autre part nuisibles à l’enfant, qui ne peut être adopté avant plusieurs mois. Beaucoup de mères, nous le savons, qui sont blâmées de désirer abandonner leur enfant, reçoivent des allocations familiales, mais l’expérience montre qu’elles abandonnent leur enfant en plusieurs temps. Elles payent d’abord une nourrice, vont voir l’enfant de temps en temps, puis peu à peu espaçent leurs visites et mettent légalement cet enfant dans l’incapacité d’être adoptable, ce qui est le résultat tragique actuel dans de nombreux cas de ces avortements évités.

Je propose quelque chose de tout à fait différent. Des parents qui voudraient adopter auraient à payer, pendant trois ans, une somme correspondant à l’entretien annuel d’une femme enceinte ; je dis annuel car une femme qui assume la grossesse d’un enfant a aussi besoin de se rétablir après certaines grossesses difficiles, et nous le savons, certaines grossesses obligent la gestante à cesser son travail au cours de la gestation pour mener l’enfant à terme. Ces sommes, versées par ces parents désirant adopter, seraient versées à cette même banque de la natalité, une fois par an. À l’occasion de ce versement, les futurs parents adoptifs auraient un entretien avec un psychologue qui étudierait avec eux leurs motivations d’adopter, qu’ils soient ou non par ailleurs déjà parents d’enfants légitimes ou adoptés. Ces entretiens viseraient à leur faire envisager l’accueil espéré d’un enfant comme devant être aussi non seulement celui de la mère et du père, mais aussi celui de la fratrie et des parents latéraux, oncles et tantes futurs, grands-parents s’il y en a, de l’enfant encore inconnu d’eux qu’ils désirent adopter.

Les mères stériles jusque-là désireuses d’adopter auraient obligatoirement à faire un stage de berceuse bénévole, un mois par an, pendant leurs vacances, par exemple, si ce sont des femmes qui travaillent, soit dans une pouponnière, soit dans une garderie de bébés, pour se préparer à recevoir un nouveau-né. Ce stage aurait pour but d’éprouver la réalité de leur désir et le savoir d’en assumer la charge, le jour où un bébé leur serait confié. À ce stage annuel de la future mère adoptive serait joint un stage du couple, pendant au moins une semaine, dans une maison familiale de vacances, pour que le futur père adoptant éprouve conjointement à sa femme son désir de paternité. Après ces trois années probatoires consécutives, quel que soit leur âge et l’existence d’enfants légitimes ou non, le couple serait alors averti de se tenir prêt à accueillir pour l’adopter leur enfant bientôt à naître. C’est le jour même de la naissance d’un enfant né sans père et dont la mère meurt en couches, ou bien qu’il soit né d’une mère assistée par la banque pour le temps de sa grossesse et qui a décidé de donner son enfant à adopter, que les parents seraient appelés au berceau du nouveau-né et pourraient accepter ou refuser l’enfant qui leur serait proposé. S’ils acceptent, c’est immédiatement que l’enfant leur serait confié, quel que soit son sexe et quel que soit son état de santé à la naissance. Il serait inscrit à l’état civil sous le nom de ces parents, auxquels il serait confié le jour même de sa naissance, comme leur propre enfant à ses parents adoptifs. Il serait donc dans les mêmes conditions que les enfants accueillis par leurs propres géniteurs. Nous savons bien que tous les parents ont à « adopter » symboliquement, dans son „ sexe et dans son apparence, l’enfant que la nature leur envoie et qui n’est pas toujours conforme à leurs vœux conscients. Cet enfant serait donc dans les mêmes conditions d’accueil qu’un enfant né dans

l'espérance et la joie de ses géniteurs légitimes. Cet enfant adoptif, immédiatement légitimé, attendu, accepté et aimé depuis des mois avant son arrivée, serait inscrit à l’état civil, sans qu’il puisse y avoir de traces de l’adoption, quitte à soutenir par la presse ou la télévision ou tous les moyens des mass media, le fait que des enfants adoptifs, de parents adoptifs, sont exactement dans les mêmes conditions affectives et symboliques (sinon dans des conditions meilleures que ceux-ci, puisque longtemps désirés), que les enfants engendrés par leurs parents, mais seulement dans le cas où ils sont adoptés au moment même de leur naissance. Ceux-là auraient même la certitude d’avoir été acceptés dès la conception, gestés par une mère qui avait, soutenue par ses parents adoptifs de façon indirecte, été capable d’aimer son enfant et d’en faire le don à un couple qui avait assumé l’aide pécuniaire qu’elle avait reçue ; parents qu’elle savait d’avance prêts à l’accueillir et capables de l’élever, qui prenaient vis-à-vis de l’enfant la responsabilité qu’elle ne pouvait assurer. Les parents adoptifs qui désireraient et seraient capables de dire sa qualité d’enfant adoptif à cet enfant, lorsqu’il serait en âge de le comprendre, seraient aussi, par ces mêmes moyens dont je parlais tout à l’heure, avertis de parler alors à cet enfant de l’amour de sa mère gestante et de la reconnaissance qu’ils avaient pour elle de leur avoir donné la joie d’être parents, ce que la nature ne leur rendait pas possible.

Il me semble que cette adoption, par des parents qui seraient ainsi préparés pendant trois ans à soutenir leur désir et leur attente d'un enfant à accueillir, mettrait celui-ci dans les meilleures des conditions que connaissent les enfants élevés par leurs parents génétiques. Pour le père adoptif, ce seraient de meilleures conditions que ne le sont pour lui l'enfant né de fécondation artificielle ; en effet, il est le père symbolique au même titre que sa compagne, la mère adoptive de cet enfant. Pour la mère, dont le conjoint auquel elle est attaché est stérile, j les conditions d’amour maternel sont certainement, du point de vue symbolique, encore meilleures si elle adopte un enfant conçu par amour, dont elle prend le relai le jour de sa naissance

que ne le seraient pour elle les conditions psychologiques d’un enfant né d’une fécondation artificielle. Ainsi, la part physiologique du besoin et du désir d’un enfant dans l’amour de son époux, hélas avec elle stérile, serait pour elle muté en une maternité d’amour symbolique authentique, à se croiser à l’amour symbolique de la paternité adoptive de son époux.

Que savons-nous, en effet, de la paternité originelle, dans la fécondation artificielle où l’on a affaire à un donateur de sperme en éprouvette, pour qui le désir pour sa compagne n’a pas eu sa place ? On opposera peut-être que des mères gestantes avec ces modalités d’allocations de grossesse en vue d’adoption, pourraient faire commerce de leur gestation : peut-être, mais combien d’épouses légitimes ne le font-elles pas avec leur enfant , légitime, quand elles se font épouser par un homme, qui le fait I par pitié pour une femme ou par possessivité de l’enfant qu’il a conçu et non par amour pour la femme avec qui il a j eu une étreinte sexuelle occasionnelle féconde. Que dire , aussi des femmes légitimes qui font naître au foyer de leur époux qu’elles n’aiment pas un enfant adultérin qu’elles font adopter légalement par leur époux de peur de perdre les avantages matériels de leur situation sociale ! Je ne crois pas que la question de l’argent soit même à soulever, surtout si l’on considère que de telles adoptions auraient l’avantage d’éviter de nombreux avortements à ceux conséquents avec eux-mêmes et qui, signataires de pétitions contre l’avortement, ne le font pas à la légère, mais parce qu’ils considèrent tout avortement comme un meurtre qu’ils veulent contribuer efficacement à empêcher.

Ces adoptions à la naissance ne seraient pas exclusives d’autres modalités, tardives, d’adoption d’enfants devenus orphelins ou élevés depuis leur naissance par des parents nourriciers entretenus par la banque de natalité dans les cas où ces enfants, mis au courant de leur statut légal, à partir de six à sept ans, demanderaient à être adoptés.

Les propositions que je formule auraient comme effet, si le législateur les acceptait, de donner à tous les enfants les moyens d’une structure symbolique saine, dès leur conception et tout au long de son élaboration au cours de six premières années de leur vie.

1

Etat de contraction, le corps arqué en arrière.

2

En français, dans les milieux plutôt populaires, on nomme le sexe « les parties », en éliminant l’adjectif « sexuelles », ou la « nature », ce dernier terme étant plus spécialement réservé au sexe féminin et plus particulièrement à la vulve et à l’orifice vaginal.

3

Car les hommes sont aussi masochistes moraux que les femmes.

4

* î

1. Voir, au chapitre I, les observations de la fréquence de la non résolution oedipienne chez la femme et ses conséquences cliniques, l’homoet l’hétéro-sexualité concomitantes, la contamination névrotique des descendants, c’est-à-dire des enfants en cours d’Œdipe par des parents qui n’ont pas résolu l’Œdipe.

5

Cf. Dialogue préliminaire, p. 17.