3. L’érotisme féminin, sa structuration dans l’enfance, ses manifestations chez la femme adulte

Les conditions prégénitales de l’investissement érotique des voies génitales de la fille et son accès à la pose de l’Œdipe ; le complexe d’Œdipe ; sa résolution.

Dès la naissance, un bébé nouveau-né du sexe féminin, comme du sexe masculin, est sensible aux affects qui l’entourent. Tout se passe comme si les bébés enregistraient la signifiance de ce qui se passe autour d’eux les concernant et le climat émotionnel de la relation de ses parents à leur propos. Il faut savoir, j’en ai parlé ailleurs, que le bébé reconnaît les hommes et les femmes avant même de voir ; les filles — est-ce par l’olfaction, est-ce par l’audition de la voix —, sont très sensibles à la présence masculine, particulièrement à celle de leur père. C’est tout le contraire pour les garçons, qui sont sensibles à toutes les présences féminines, et particulièrement à celle de leur mère. La fille est sensible à la présence de sa mère quand elle a besoin d’elle ; lorsqu’elle est rassasiée et en bien-être, elle est plus attirée par l’homme que par une femme.

Il y a des attitudes inconscientes de la mère et du père et des dires conscients qui, de la petite enfance à l’âge de la parole, entendus par le bébé, portent leur fruit symbolique dans la

* j façon dont ce bébé-fille, puisque c’est d’elle que nous parlons, j construit une image d’elle-même, narcissisée dans sa personne et / dans son sexe ou non. Elle a l’intuition de sa féminité et de son

I sexe, en accord ou en désaccord avec le plaisir ou le déplaisir de

I sa mère, d’une part, et de son père à son égard, et avec le plaisir qu’en son corps les sensations de son sexe lui donnent. Si la mère est elle-même narcissisée d’être femme et heureuse d’avoir une fille, tout est en ordre pour l’enfant, pour qu’elle-même investisse sa féminité et son sexe de façon positive.

Lorsque l’enfant, par son développement psychologique et sa croissance, atteint l’âge d’exprimer des émois pour communiquer avec l’autre, elle le fait à partir de ce qu’elle se sent avoir valeur pour ceux de l’entourage. Cette valeur lui est délivrée au cours de cette première enfance, d’une façon tout à fait inconsciente, tant pour les parents que pour elle-même.

Une fille est un spécimen humain femelle, mais sa féminité lui est octroyée comme valeur dans le langage (étant entendu que ce mot ne signifie pas seulement le langage verbal, mais tous les échanges sensoriels et physiques qui permettent la communication avec le milieu humain). Avec ce milieu humain, l’enfant a des contacts de corps qui prennent un sens d’accord ou de désaccord affectif et idéatif dans la relation de l’enfant aux autres, d’après les dires et les réactions des autres. Il se passe un phénomène que l’on nomme introjection, et la notion de sa féminité s’établit chez le bébé-fille par des octrois de valeurs symboliques positives qu’elle a ainsi reçues des autres, concernant son être au monde, son corps, sa présence et son aspect, son comportement.

Nous pouvons distinguer plusieurs étapes, dont on retrouve l’impact dans les psychanalyses, comme ayant marqué pour la féminité de la fille un signe positif ou négatif, quant à son

narcissisme féminin et à l’intelligence de son sexe.

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Première étape. Son accueil au monde : « c’est une fille », « vous avez une belle fille, madame, ou monsieur » et l’autre voix de la mère qui répond : « quelle joie ! » ou « ah, comme

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c’est dommage ! j’aurais préféré un garçon ! ». À l’accueil de la mère s’ajoute l’accueil du père, puis surtout le prénom, féminin ou neutre. Lorsqu’une fille n’a pas été prévue et attendue, on n’a pas de prénom pour elle, on est long à la nommer. C’est important. Il semble que cela ait marqué l’enfant ; alors que j’avais eu, dans l’anamnèse, le témoignage de la joie des parents de l’avoir attendue et qu’elle fût née fille, il ressortait le contraire chez l’enfant ; quelques semaines après, d’elle-même, la mère, du fait de ce qui se passe de communication de l’enfant avec sa mère, la mère en me parlant m’a dit : « Je vous ai dit qu’elle avait été bien reçue, mais nous avons tout de même mis quelques jours à nous y faire, nous aurions tellement voulu un garçon ! » À ce moment-là, il est très important de confirmer à l’enfant qu’elle avait senti juste, que ses parents l’eussent préférée garçon. Et à l'étonnement des parents, tout ce qui était jusque-là négation de son sexe, essaie de se montrer quasiment neutre chez cette petite fille, disparaît, et la féminité de cette enfant peut s’épanouir, seulement parce qu’avec des mots justes on a touché une sensation, une intuition juste qui n’avait jusque-là jamais été dite. Donc, au cours de cet accueil, la joie, l’indifférence ou l’angoisse que cette naissance procure aux parents. Dans cet accueil aussi, il faut compter les propos concernant son aspect, sa santé, les inquiétudes qu’on peut avoir pour sa survie, et surtout l’ambiance agréable ou désagréable que le bébé semble boire comme^ine/éponge, dont il s’imprégne.

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Deuxième étape. C’est le rôle de l’instance éducatrice si ce n’est pas la mère elle-même de faire savoir à l’enfant qui est sa mère, qui est son père, surtout si elle ne connaît pas d’homme couplé avec sa mère, qu’elle vive avec elle ou qu’elle la voie de temps à autres, rendant visite à sa nourrice. Et même — et surtout peut-être — quand le géniteur est parti ou est mort. Ou encore si l’enfant est abandonnée et destinée à être adoptée. J’ai vu des enfants perturbés en maison d’adoption, entre quatre et dix-huit mois, conduits en psychothérapie pour leur perturbation et boire mes paroles, lorsque je leur racontais le peu qu’on savait de leur histoire, mais la vérité. À l’étonnement des personnes de l’institution, les enfants ainsi ramenés à leur vérité originelle semblent trouver les moyens de guérir de ce qui les rendait malades.

Ces deux étapes signifient (la première) qu’il est délivré à la fille, dans des paroles, les deux racines de sa vie symbolique : la notion de sujet, son prénom réel même si on lui donne aussi un surnom, et la notion de sa filiation. Elle est donnée par le patronyme, quand l’enfant est légitimé, mais la notion de son patronyme n’est pas donnée d’ordinaire en relation au nom de ses parents. C’est comme si elle n’était pas donnée.

Il n’est jamais trop tôt pour verbaliser ces deux vérités et les répéter fréquemment à l’enfant et, devant elle, à d’autres personnes. Tout nourrisson a droit à sa vérité. L’adulte qui a mission de l’éduquer enracine ainsi la vie charnelle à la vie symbolique.

Troisième étape. Entendre parler d’elle en même temps que sa valeur de fille lui est donnée, comme par exemple : « tu deviens une grande fille, tu es comme une dame »,... etc. La fonction phallique de la libido signifie que tout ce qui a valeur éthique et esthétique donne lieu à des échanges de perceptions entre la mère et l’enfant : bien, mal, joli, laid, beau, fort, faible, pas bien, etc., bon, mauvais. Aussi, avoir un signifiant pour toutes les parties de son corps en les lui nommant, ainsi qu’avoir un signifiant pour nommer son sexe est important, parce que ce qui n’est pas nommé, n’est rien. Il est important que ce signifiant ne soit pas, le jour où l’enfant comprendra le langage, un mot qui ait un sens dévalorisant. Je me rappelle un petit garçon qui appelait son sexe : son péché. C’était ainsi qu’on le lui avait nommé. Il est dommage qu’aux petits on apprenne des noms ridicules. Il est si simple de dire pénis et vulve. Même, comme pour le prénom, si on leur donne un surnom, qu’un autre surnom soit donné au sexe, à condition qu’ils en connaissent le véritable signifiant.

Dès que la petite fille amorce une autonomie motrice dans son comportement, la référence de ce comportement — quand il s’y prête — à sa notion intuitive qu’elle veut agir comme sa maman, comme une dame, que c’est dans l’ordre, que c’est bien, est nécessaire. De même, c’est très tôt que la petite fille est attirée par son père et par les hommes, et il est bon aussi qu’au lieu de s’en moquer, elle en reçoive une parole qui signifie que sa mère trouve ça bien. À cette époque de l’observation et de la motricité qui se développe, l’enfant se livre naturellement à des explorations sur son corps. Il est important que ces explorations soient l’occasion de nommer toutes les parties de son corps, et sans hésiter de nommer le sexe.

Quatrième étape. L’érotisation des parties génitales commence tôt, à l’occasion de ces explorations mais, si aucun mot n’est dit concernant le sexe, la manipulation érotisante du sexe devient parfois compulsive. Lorsque l’enfant manifeste un plaisir visible à cette masturbation génitale, il est nécessaire que la mère s’en apercevant lui dise, lui nomme à ce moment-là le lieu où elle ressent visiblement du plaisir, en lui signifiant : c’est là que tu es une vraie fille, tu es comme maman. Cela suffit généralement à la narcissiser, à donner signifiance à ses perceptions et à empêcher la naissance d’une masturbation compulsive, lors de laquelle l’enfant peut se perdre dans des rêveries et se désintéresser du monde extérieur. Dès que l’enfant parle, si elle est en confiance, elle déclare qu’elle a là un trou et un bouton. C’est vrai, devrait répondre l’adulte, au lieu de s’en horrifier. Aucun enfant ne recourt à la masturbation, sauf au moment de l’endormissement, s’il ne s’ennuie pas. La masturbation qu’elle soit orale (suçage de pouce), anale (jeu de retenir ou de lâcher les excréments), ou de tripoter l’anus (de jouer avec les excréments), tous ces jeux érotiques du premier âge sont des substituts d’une relation symbolique plus différenciée avec la mère. En effet, les zones érogènes sont des lieux de présence et d’échange agréable avec la mère, et si l’enfant ne reçoit pas l’éducation au sens de l’éducation psychomotrice et de l’expression verbale et gestuelle de tout ce qui l’intéresse autour d’elle, elle est obligée de retourner à des manipulations de son corps et de ses zones érogènes. L’éducation sexuelle du tout-petit, à part les mots justes dits sur toutes les régions de son corps, y compris toutes les zones érogènes, consiste à développer l’adresse des pieds, des mains, du corps, de la voix, de la bouche. Ce sont toutes les activités nécessaires à l’entretien de l’enfant, à sa nourriture, qui, en l’aidant à développer ses pulsions transférées sur des objets, évitent le retour à son corps intempestif et continuel, qui est déshumanisant pour l’enfant. L’éducation sphinctérienne, je le dis souvent, devrait être totalement abandonnée. Des mots justes concernant les excréments, des mots justes concernant le change, le jeter aux ordures, tout ceci suffit. Des mots justes expliquant à l’enfant quand il pose une question : « où vas-tu », à l’adulte, et que l’adulte lui explique que le cabinet où il va est, pour lui aussi, « faire ses excréments », suffit largement pour l’éducation sphinctérienne de l’enfant. La véritable éducation, ce n’est pas d’empêcher l’enfant de se salir ou de l’obliger à une régulation de ses émonctoires ; c’est le transfert sur l’habileté de la faculté de maîtrise et de contrôle moteur qui, par lui-même, du fait de la maturation du système nerveux central, aboutit à la continence quand elle n’a jamais été demandée. Il n’y a que les humains qui peuvent rester incontinents sphincté-riens plus longtemps que leur corps l’exige ; ceci les rendrait propres, si jamais la propreté n’avait fait partie de la relation imposée par la mère.

Cette quatrième étape est donc l’éducation à la motricité et à l’autonomie dans l’attention de l’éducatrice, accompagnée de langage juste concernant toutes les activités de l’enfant et des compliments à chaque réussite.

Quant tout s’est bien passé dans l’élevage et l’éducation, l’enfant-fille de 21 à 22 mois est déjà très habile, très petite bonne femme, très érotisée dans sa féminité, en tout cas, à 30 mois, cela est totalement acquis et elle parle très bien sa langue maternelle. À partir de cet âge, de 24 à 30 mois, c’est le rôle du valorisé implicite ou explicite, du permis ou du défendu

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par le milieu, qui est dominant pour former la sensualité saine d’une fille. Tout est en place dans sa sexualité dès qu’elle a acquis spontanément la propreté sphinctérienne, et qu’elle a cette aisance dans sa vie quotidienne, pour que la petite fille soit déjà préparée à une vie saine de femme non frigide.

Cinquième étape. C’est la découverte de la différence sexuelle, à l’occasion de l’observation de la nudité des garçons. J’en ai parlé beaucoup par ailleurs, et tout le monde en parle, l’important au cours de cette étape, c’est la valorisation de l’observation juste de la fille et l’explication qui lui a toujours été faite, ainsi que la raison pour laquelle elle est une fille. Sa mère est semblablement faite. La fille alors pose la question de la poitrine de la mère, et il faut lui répondre qu’elle poussera aussi quand elle aura 12 ans, quand elle sera une grande fille, lui en montrer l’exemple sur des jeunes filles qu’elle connaît. À ce moment-là, la fillette oublie totalement son envie momentanée d’avoir un pénis centrifuge. Elle est fière de ce sexe dont elle sait le nom, et qui lui donne des plaisirs qui ne sont pas interdits et, de plus, lui promettent un avenir de femme.    i

Un moment est délicat : C’est lorsque là fille, s’apercevant que les bébés avant de naître sont dans le ventre des femmes, s’imagine que les femmes les font par l’anus. Ce sont, pour elle, des cacas magiques. C’est un moment important, car un fantasme erroné comme celui-là, lorsqu’on s’en aperçoit, ne doit pas être laissé dans les engrammes des articulés mentaux de la fillette. Il faut lui dire : mais tu te trompes, c’est par-devant que le bébé naît. La question vient assez rapidement : et par où il entre ? Alors par exemple : ton mari, quand tu en auras un, te le dira. L’enfant continue ses questions au jour le jour ; lorsqu’un enfant ne continue pas de poser une question, il ne s’agit pas de continuer à lui donner des explications qu’il ne demande pas. La réponse doit toujours être parcellaire, juste et laisser ouverte la possibilité d’autres questions, auxquelles il sera répondu au jour le jour, au fur et à mesure qu’elles viendront, jusqu’au jour où cette série aboutira à la notion que c’est des

rencontres du sexe de l’homme avec le sexe de la femme que l’enfant naît.

À ce moment, l’Œdipe est très engagé, car c’est le père qui est l’objet des pensées,.des rêves et des fantasmes de la fillette ; il est tout à fait inutile de l’en dissuader, si elle ne verbalise pas constamment cet espoir, car une enfant qui verbalise constamment cet espoir à tout bout-de-champ comme on dit, c’est qu’elle pose une question implicite. Il suffit de lui dire : « Tu crois ? mais, moi (la maman répondant), je ne me suis pas mariée avec ton grand-père, qui est mon papa. » Cette réponse, parfois, suffit à libérer l’enfant, parfois pas, lorsque sa sensualité est très engagée. Vient alors un jour où faisant plus particulièrement la cour à son père que d’habitude, elle doit entendre de celui-ci, et non de la mère, les paroles libératrices : « Mais je ne t’aimerai jamais comme une femme, puisque tu es ma fille. » Cette verbalisation toute simple de l’interdit de l’inceste soulage la fillette qui en reparle alors à sa mère. À elle de lui dire que toutes les petites filles sont comme elle est, et ont commencé par croire qu’elles se marieraient avec le papa.

Alors s’ensuit, bien qu’il n’y ait plus de contact désiré d’amour venant du papa, l’idée magique et le fantasme qu’elle aura tout de même des enfants dont le papa sera son père. Cette éducation à l’interdit de l’inceste dure entre six mois et deux ans chez les enfants, et lorsqu’elle est ainsi faite, au jour le jour, par des parents chastes et qui ne s’amusent pas à berner leur enfant, la résolution œdipienne se fait aussi très facilement pour la fille, car elle a généralement beaucoup de petits soupirants de son âge autour d’elle, avec lesquels elle commence à faire des projets. Un moment délicat pour le père, car il ne doit pas se montrer jaloux. La résolution œdipienne est un moment décisif pour

I l’avenir de la fille, et elle doit être accompagnée de l’interdit de \ l’inceste latéral avec les frères.

Sixième étape. La curiosité de la fille s’éveille de plus en plus et elle désire en connaître plus de l’intimité de sa mère et de son père. C’est là l’étape suivante. Car c’est une curiosité qui va

apporter, si elle n’est pas blâmée, mais qu’elle est suscitée pour que la fille dise ce qu’elle cherche (savoir ce que père et mère font au lit), la réponse juste quant aux rapports d’amour et de contact physique entre père et mère. Il faut lui dire que la vie la conviera aussi à ces rapports lorsqu’elle sera plus grande, et surtout lui donner la notion que c’est grâce à cet amour et à ce désir de sa mère pour son père, qu’elle est née. Ce fantasme, qui est ainsi donné à l’enfant, de la scène primitive originelle à sa vie, lorsqu’il est verbalisé dans une bonne ambiance entre l’enfant, sa mère et son père (car c’est une conversation qu’on peut avoir à plusieurs), produit chez l’enfant la libération définitive de ce qui restait d’incestueux vis-à-vis de son père, en tant qu’hétérosexuel, et vis-à-vis de sa mère, en tant qu’homosexuel.

Le narcissisme féminin ressent un fléchissement au moment de la chute des dents de lait. Si l’Œdipe est prêt, s’il a été abordé en paroles, la résolution œdipienne se fait au moment où la denture définitive s’établit et que la fillette trouve en se regardant dans la glace son sourire devenir celui d’une jeune fille. Tous ses rêves et ses fantasmes deviennent alors des fantasmes d’avenir. Mais la phase de latence physiologique arrive et c’est dans la culture, la société, avec ses amis, dans des activités de toutes sortes, que toutes ses pulsions trouvent leur \ sublimation. À cet enfant, il a été délivré tout ce qui peut soutenir son narcissisme féminin.

Septième étape. La puberté. La puberté de la fille est parfois une surprise, lorsqu’elle n’a pas été préparée par sa mère. L’apparition de sang à la vulve est toujours un traumatisme, lorsqu’elle n’a pas été prévue comme le signe d’une promotion, le signe qu’elle devenait jeune fille. Cette promotion par l’établissement des premières règles peut parfois être traumatisante lorsque la — mère en parle au père qui lui-même en parle à sa fille. Il m’apparaît, dans l’expérience que j’ai, qu’au moment de la puberté la fillette ne doit pas être l’objet de la curiosité de son père concernant l’établissement de son cycle menstruel. Le

problème est complexe quand le père fait métier médical, et c’est toujours un traumatisme pour les jeunes filles, d’autant plus que certains médecins masculins pères ne comprennent pas la pudeur de leur enfant. Dans les cas ordinaires, c’est surtout de la complicité avec sa mère dont la fillette a besoin, au début de l’installation de ses règles ; ensuite, cela n’a plus aucune importance, parce qu’au bout de quelques mois, la situation est établie. Elle-même, si la mère l’a éduquée à la simplicité concernant les choses du corps, dira très facilement à son père et à ses frères : « Aujourd’hui, je ne vais pas me baigner, parce que j’ai mes règles. »

En effet, la pudeur de la jeune fille est une pudeur de sentiments. Lorsqu’elle touche le corps, ce n’est qu’au début de l’installation de la féminité. Ce n’est pas une raison pour que les parents ne continuent pas d’avoir de la pudeur à l’égard de leur fille, et qu’ils ne lui enseignent pas la pudeur du corps à la maison. Parce que, de même qu’on enseigne à l’enfant de ne pas détruire le bien du voisin, ni le voler, même dans la famille, pour l’habituer à la vie sociale, de même l’éducation en famille est faite pour préparer l’enfant à la vie en public. Le manque de cette formation de sa féminité, par des comportements qui la valorisent (et la pudeur valorise la féminité) est un défaut d’éducation des mères.

La masturbation des jeunes filles peut continuer après la puberté, mais elle peut aussi ne pas exister. Ce n’est pas un signe de manque de sensualité. L’érotisme de la fillette et de la jeune fille, avec ou sans masturbation, lui donne des sensations voluptueuses du fait des rêves de sommeil ou des fantasmes qu’elle a, concernant les jeunes gens qu’elle voit, soit qu’elle les connaisse très bien, soit qu’ils soient à peine aperçus. L’éducation joue aussi un rôle sur ces flammes d’amour qui parfois bouleversent la sensibilité d’une jeune fille. Il est rare qu’elle en parle à sa mère, il n’est pas rare qu’elle en parle à une autre femme, amie ou de la famille. Le fait seulement d’en parler et d’entendre dire : « c’est normal, nous avons toutes été comme ça ! », et tout rentre dans l’ordre. Sinon, la masturbation peut s’installer, entretenant des rêveries que la jeune fille croit ou coupables, ou malséantes, plutôt que coupables, et pas normales. Car la vie imaginaire érotique ne paraît pas normale à une fille comme elle le paraît à un garçon.

Nous savons peu de choses sur l’investissement érotique des voies génitales de la jeune fille, et ce que nous savons, c’est surtout par les dires rétroactifs des femmes. Ce n’est pas sûr qu’elles se souviennent tellement bien de leur jeunesse, car lorsque nous sommes adultes, nous projetons des sensations et des sentiments actuels sur le passé.

Nous connaissons mieux les effets d’un narcissisme qui n’a pas investi l’érotisation des voies génitales. Ce sont les troubles somatiques qui accompagnent les règles, ou qui accompagnent les désirs d’enfants par jalousie de la mère, quand celle-ci met au monde un bébé. Il m’est arrivé de voir une fillette de 13 ans, réglée, et qui assez brusquement a présenté des métrorragies pour lesquelles, conduite chez un gynécologue, qui n’a pas pu l’examiner et qui a donné l’adresse d’une gynécologue, qui n’a pas davantage pu l’examiner, croyant l’enfant psychotique, ou tout au moins très névrosée, me l’avait envoyée. C’était, en effet, une enfant qui vivait d’une façon térébrante la jalousie de la parturition de sa mère. Un dernier petit frère était né, qui remaniait toute la pose de l’Œdipe et le complexe d’Œdipe. Dans cette famille, rien n’était expliqué. L’état gravissime apparent de la jeune fille, tant organique que psychologique, fondit en trois semaines, c’est-à-dire en six séances où, derrière un mutisme misérable et dénarcissisé, des mots de ma part ont permis à la jeune fille de se sentir en confiance et de raconter ses désirs meurtriers pour le jeune frère. C’étaient ces désirs meurtriers qui avaient déclenché les métrorragies. En fait, ce n’était pas le jeune frère qu’elle voulait détruire, c’était détruire l’objet qui faisait la fierté de sa mère. Cette jeune fille n’avait pas été informée du rôle paternel dans la conception.

À partir du moment où la petite fille a accepté (et même accepté avec fierté) les caractéristiques de son sexe, et si elle connaît le rôle du père qui, sans lui être explicité en détail ne lui est pas interdit de fantasme et de parole, la libido génitale de la fille naît relativement au phallus et au désir de l’intromission future. C’est pourquoi il est très important que la notion de l’érection, qui rend possible la pénétration, soit explicitée à la jeune fille. À défaut de cette explicitation du fonctionnement érectile du pénis masculin, qui correspond au désir sexuel éveillé des mâles, l’intuition de la jeune fille n’a pas de signifiant pour lui répondre. D’autre part, puisqu'elle ressent en elle l’émoi de la rencontre des jeunes gens, elle peut se sentir constamment en danger à leurs côtés, car le désir chez la jeune fille suscite en elle une méfiance d’elle-même. Ceci s’explique fort bien. Le désir d’enfant est toujours lié, pour les enfants et les jeunes filles, à la notion d’amour d’un homme. Et ce désir d’enfant est tout aussi intense que craint. Leur logique leur fait comprendre qu’elles ne sont pas mûres pour élever un enfant, et les fantasmes de viol qui excitent la féminité d’une fille, depuis l’âge oedipien, se confondent avec la réalité possible du viol, lors de n'importe quelle rencontre sociale de jeune homme. Ce qui entrave complètement la vie sociale de la jeune fille, par ailleurs saine. Mais on la croit névrosée. En fait, elle manque d’information.

De même que, lorsqu’elle était petite, c’est le langage qui a délivré à la fille la notion de sa féminité, de même quand elle est devenue pubère c’est l’échange verbal avec une femme de confiance, plutôt sa mère, si celle-ci est d’expérience et sans voyeurisme ni autorité freinant la liberté de sa fille, qui pourrait lui donner toutes ces informations à temps, c’est-à-dire dans les mois qui suivent l’installation des règles. D’ordinaire, ceci n’est pas fait. Aussi, cette éducation sexuelle revient au hasard des conversations de la fille avec des personnes de confiance.

On est étonné de voir et d’entendre des femmes parler de cette période, de voir à quel point les filles sont démunies devant le « baratin » que leur font les garçons, afin d’obtenir d’elles qu’elles se laissent pénétrer, dans un coït qui n’a de sens ni pour le garçon ni pour elles sur le plan symbolique, mais seulement, comme le disait l’une d’entre elles, pour « la petite expérience ». Que ce soit dit ou non, c’est ainsi que les jeunes

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garçons et filles, et surtout, aujourd’hui, les filles, sont sollicités beaucoup trop tôt et avant qu’ils n’en aient le désir à la réalisation de l’acte sexuel.

Je crois que, de nos jours, il est important que les filles narcissisées féminines et conscientes de la valeur de leur personne et de leur sexe reçoivent l’information éducatrice qui leur dit qu’elles n’ont pas à céder aux instances d’un garçon lorsqu’elles-mêmes ne sont pas attirées par lui. Actuellement, l’éducation des filles, du point de vue sexuel, se fait surtout par les camarades d’école. Ce que l’on a introduit à l’école n’est pas de l'éducation, mais seulement de ïinformation, ce qui n’est pas du tout la même chose. Il n’y avait autrefois, à l’école, que la répression, qu’on appelait de l’éducation, et l’ignorance qui était valeur éthique pour les jeunes filles. Heureusement, c’est changé. Mais, malheureusement, il n’y a rien qui est fait pour soutenir en elles le sentiment de leur valeur et, par rapport à la sexualité, pour les inciter à penser par elles-mêmes, au lieu de se laisser mener, par exemple, par les mouvements des mass media qui, pour des raisons commerciales, mettent en avant plus le jouir du corps que la symbolisation des valeurs féminines.

Dans l’expérience que j’ai pu avoir, lors des visites de jeunes filles en désarroi, il s’agissait toujours de suites de relations sexuelles qui n’avaient pas eu de sens pour elles, au moment où elles s’étaient laissées prendre aux moqueries de leurs camarades et des garçons devant leur réticence à se donner, alors qu’elles n’éprouvaient ni désir ni amour. Finalement, elles se laissent avoir pour ne pas paraître stupides, et aussi parce que court chez les jeunes filles la crainte d’être frigides. Or, bien sûr, elles se mettent justement dans les conditions de le devenir, si elles se donnent sans que ça ait aucun sens, ni éthique ni esthétique, ni symbolique, pour elles au moment où elles se donnent. Bien sûr, pour elles, comme toujours, comme autrefois, le fait de se donner pour la première fois a valeur par le fait même qu’elles se sont données ; l’abandon par le garçon, qui ne s’était d’ailleurs engagé à rien du tout, provoque une crise de dépréciation narcissique chez la fille. Elle craignait d’être frigide, et elle croit

maintenant qu’elle en a la preuve. Et c’est d’ailleurs pour soigner leur « frigidité » que ces toutes jeunes filles viennent consulter les psychanalystes. Ce travail de psychothérapie est d’ailleurs fort intéressant pour des psychanalystes, parce qu’il permet de rencontrer des femmes à un âge où, auparavant, nous n’avions pas le contact avec elles, sauf si elles présentaient des troubles visibles pour la société, nous n’avions pas l’occasion de les aider à devenir autonomes en gardant leur propre quant-à-soi.

Depuis l’existence et la libéralisation des moyens anticonceptionnels, deux sentiments apparaissent chez les jeunes filles. La première, c’est la peur d’être ridicule de n’avoir pas encore couché avec un garçon, alors qu’elles n’en aiment encore pas, et /la seconde, qui fait souci chez les gynécologues, c’est qu’après { quelques essais d’insensibilité sexuelle dans les conditions que j’ai dites, les jeunes filles cessent de prendre la pilule, par désir / d’avoir un enfant. Non pas pour le garder et l’élever, mais, puisqu’elles pensent être frigides, pour être sûres qu’elles sont au moins femmes et qu’une conception le leur prouve. C’est alors le recours à l’avortement qui est pris à la légère, pour la plupart. Ce n’est pas le cas pour toutes et l’avortement nécessaire, étant donné la situation d’immaturité totale tant sociale que personnelle, est un choc non pas pour la psychologie consciente, mais pour l’inconscient de la jeune fille.

L’image libidinale érogène du corps et du sexe chez la fille. La symbolisation esthétique et éthique qui en résulte

Dans le processus du développement sexuel de la fille, nous pouvons schématiser les étapes suivantes :

1. La phase passive orale et anale. Tout ce qui concerne les fonctionnements, les besoins qui sont toujours liés à des désirs,

et à des désirs croisés à ceux de la mère, font que c’est beau, c’est bien de « bien manger » et éventuellement de « trop » manger. Ce n’est pas beau, c’est laid, de rendre. C’est surtout angoissant. Quant à l’érogénité anale, les selles doivent être belles, mais la maman qui paraît si heureuse de prendre au siège de l’enfant des selles quand elles sont belles, et qui présente une mimique angoissée quand ce n’est pas le cas, provoque un début d’esthétique (des sentiments esthétiques) qui consiste, dès que l’enfant peut volontairement agir avec ses mains, à tripoter la nourriture et à tripoter les fèces. À ce moment-là, cet objet partiel qui se trouvait beau d’être avalé, devient « pas bon d’être touché ». L’autre objet, qui était beau quand la maman le prenait, ce n’est pas beau quand c’est l’enfant qui le prend.

2. La phase sadique orale et anale, qui suit et qui s’intrique à la première, dès qu’il y a possibilité d’activité préhensive et d’activité de jeter, puisque les mains sont des lieux de transfert de la zone érogène orale et anale. C’est le faire avec la bouche et le faire avec l’anus qui se transpose sur le « bien » faire ou le

mal » faire avec les mains.

À l’époque de ces deux phases, dans la relation de communication langagière avec la mère et les familliers, s’établit par le langage et les réactions de l’entourage, le désir transposé de l’enfant sur ses expressions motrices. C’est là que les échelles de valeurs fort compliquées s’entrecroisent et s’annulent. Lorsque le goût de l’enfant n’est pas satisfait d’un aliment, il le rejette : c’est laid. Alors que s’il rejette quelque chose qui est brûlant, avec la main, c’est bon de rejeter. Lorsque quelque chose est bon et qu’il veut y toucher, ça peut produire une catastrophe, et il y a des choses laides qui font plaisir à toucher. C’est pourquoi, à cette époque sadique anale, se structurent des échelles de valeurs contradictoires au désir et au plaisir de l’enfant, qui est aliéné au désir et au plaisir de la mère. Crier, lorsqu’on a un malaise, c’est bon, mais vu par les parents c’est mal. C’est à cette époque-là que s’incarne, pourrait-on dire, la propension au mensonge, chez un enfant dont la libido est assez forte et qui reçoit une éducation inverse à ce qui lui semble bon. Inverse aussi par rapport au rythme de la miction et la défécation, par rapport au rythme du sommeil. D'après son rythme spontané, l’enfant n’a pas sommeil : il faut .qu’il dorme, il faut qu'il se taise, il faut qu’il soit dans l’obscurité et qu’il n’ait pas de joujoux. Tout ceci fausse le désir dans sa réalisation, en fait ni « bien » ni « mal », mais que tel type d’éducation rend « mal ». Pour les enfants des deux sexes, une morale masochique peut s’instaurer à partir de cet âge, afin de rester en bonne harmonie avec les parents.

3. La phase phallique, qui a déjà commencé dans la valorisation du téton, objet partiel phallique pour la zone érogène orale attractive et engouffrante et de l’objet anal du boudin fécal, valable, expulsé et donné à la mère qui se réjouit tant de le prendre, avec cette complication de l’esthétique et de l’éthique, assez contradictoires avec les mimiques de la mère.

Mais la phase qu’on appelle phallique, quant aux génitoires, aboutit à l’observation de la différence sexuelle. Elle est plus ou moins tardive, quand des enfants — filles n’ont jamais eu l’occasion, avant 5 ou 6 ans, d’apercevoir des garçons faisant pipi. Ce que les adultes doivent retenir, c’est que le sexe pour l’enfant n’existe pas encore ; il s’agit de régions érotiques voluptueuses d'ensemble et, ce qui est spécifiquement érotique passant inaperçu autant à l’enfant qu’aux adultes, il s’agit d’émois ressentis dans la vulve pour la fille, et le vagin peut-être, et pour le garçon d’émois érectiles de son pénis. La phase phallique est donc urétrale. Sur le pénis du petit garçon, la première fois qu’elle le voit, toute fille veut se précipiter en disant : « C’est à moi ça, donne-le-moi, je le veux. » Ça provoque d’ailleurs une hilarité chez le garçon, et un dépit chez la fille, de voir que le garçon ne se sent pas vexé. Immédiatement, c’est le retour à la mère : « Pourquoi, moi, j’ai pas ça comme lui ? » C’est là que la parole de la mère peut faire tourner le sens esthétique et éthique de la fille par des paroles justes qui identifient son corps au sien. Et, dans le corollaire, le corps du garçon au corps du père. Immédiatement, ce qui est phallique chez la mère, les seins, pose question à la fillette : « Pourquoi pas moi ? » Et la seule réponse, c’est : « Quand j’étais petite, moi non plus, je n’en avais pas, et ils ont poussé quand je suis devenue jeune fille. Quand tu seras grande, tu auras toi aussi des mamelles, des seins. » Il faut d’ailleurs dire le mot juste aux filles.

J’ai connu une fillette de cinq ans qui appelait les seins de sa mère « ses gros ventres », ce qui nous en dit long au point de vue du signifiant du ventre chez la fillette, ce ventre qui aura tant d’importance plus tard dans les troubles psychosomatiques des femmes, si elles deviennent des frustrées génitales.

À partir de cet âge de la castration primaire, la différence est patente entre les garçons et les filles. Les filles prennent tout ce qu’elles peuvent trouver pour mettre, enfouir dans des sacs, dans des coins cachés, tandis que le garçon prend les objets phalliques et va les cacher dans un endroit, heureusement dans les maisons toujours le même, où on sait qu’il faut aller chercher les clés, surtout les clés, d’ailleurs : ce qui entre dans les trous. Ceci prouve comment cette esthétique spontanée et cette éthique spontanée se mettent à jouer chez les deux sexes. Même quand la fille ou le garçon n’ont pas reçu d’explication.

Relié à cette éthique inconsciente des deux sexes, il y a, en français, le sens incompatible pour une fille au sens qu’il a pour le garçon, celui du mot « tirer ». Pour la fille c’est tirer à soi, pour le garçon c’est tirer... « pan... pan... ! » Il y a une dynamique centripète chez la fille, reliée au mot « tirer », et une dynamique centrifuge chez le garçon. À cet âge-là aussi, commence le « jeter la balle », différemment pour les deux sexes. La fille jette la balle en supination. Le garçon reçoit la balle en supination, transfert de l’oral, et lance la balle en pronation. Dans les sublimations orales, les filles prennent de l’avance sur les garçons. Elles ont, comme on dit, la langue « bien pendue ». Le garçon, rassuré d’avoir le pénis, n’est pas pressé d’avoir la parole. Un autre déplacement dans la motricité se voit : les filles aiment pousser un récipient dans lequel elles ont mis des choses, et le garçon déplace les objets pour le plaisir de les déplacer, bien sûr, beaucoup plus que les filles d’ailleurs, mais il préfère être dans la voiture que l’on pousse plutôt que de la pousser. Pour la fille c’est déjà une identification à la mère, alors que le garçon préfère rester encore l’objet partiel de la mère.

À partir du moment où la fille a accepté, comme preuve de sa conformité au corps féminin, d’être construite sexuellement comme elle l’est, il semble que cela provoque en elle un développement symbolique beaucoup plus rapidement visible que chez le garçon. La curiosité, le désir de « faire », le désir d’objet partiel, représentant des cases magiques ou des pénis à papa qui sont des poupées. L’entourage, ravi, pense qu’elles se comportent comme des petites mères, ce qui n’est pas faux ; mais ce sont des mères sadiques orales et sadiques anales, ce ne sont pas des mères comme leurs mères adultes.

Lorsque le garçon joue aussi à cet âge à la poupée, il n’éprouve pas le besoin d’avoir un père, ni même une mère pour ses poupées. Tandis que les filles se disent leur mère, et déclarent que le papa de ses poupées, c’est son papa. Il semble donc que, dès la phase sadique anale et phallique, le garçon continue une éthique de situation duelle, dans laquelle il représente par ses comportements tout autant la mère que le père, et les objets qu’il chérit, les animaux en peluche par exemple, sont une image de lui, lui étant une image de la mère.

La fille, au contraire, est percutée, lancée pour ainsi dire, dans une situation triangulaire de personnes dans la vie imaginaire. N’avoir pas le phallus lui permet de symboliser le troisième objet, cet objet partiel que le garçon a entre lui et la mère, de le symboliser sur beaucoup de choses qui ont pour elle valeur de phallus partiel. La curiosité sur son corps et son adresse qui s’est développée lui permettent d’investir sa vulve et d’y faire des observations tactiles très justes, par lesquelles elle témoigne être en confiance et que ça n’a pas été dit « laid ». Si ça a été dit « laid », elle continue de trouver ça bon, mais elle croit que c’est laid aussi, puisque la mère l’a dit.

Je me rappelle une petite fille à qui j’avais apporté une

*

poupée, et qui, immédiatement, l’a mise à l’envers, a arraché la petite culotte en coutil, a tapé et a dit : « Elle a pas de bouton, elle est pas intéressante. » C’est la phase clitoridienne et vulvaire qui sont confondues à ce moment-là. Dans l’éthique et l’esthétique, c’est la valorisation des creux, des secrets, des cachettes, des boîtes, l’intérêt ménager pour les voiles, les plis, la dévalorisation des faux plis, inesthétiques, l’amour des boutons ; c’est d’ailleurs une sublimation qui réjouit les petites filles que celle d’apprendre à coudre des boutons, n’importe où, n’importe comment, mais mettre des boutons, c’est-à-dire mettre des mamelons et des clitoris partout — c’est beau. Ces enfouissements dans les creux ou dans les trous, pour elle — pas dans les trous à l’extérieur comme fait le garçon —, dans un sac dont elle ne veut pas se séparer, etc., sont le signe que la valorisation du phallus conduit la fille à la dynamique centripète.

4.    La continuation de l’investissement vulvo-anal dans l’Œdipe qui commence. C’est la propreté sphinctérienne des filles, qui s’installe beaucoup plus vite que celle des garçons, et qui prouve qu’il n’y a plus jamais confusion pour elle entre l’urétral, l’anal et le vulvaire. C’est-à-dire le sexuel. Le désir d’intéresser les porteurs de phallus, les hommes, se montre par l’identification à la mère dans les soins ménagers, quand la mère est une bonne ménagère, et l’identification de son corps à un objet paré de signes qui la font regarder par les garçons, ou du moins se l’imaginent-elles. Les noeuds dans les cheveux, même actuellement où ce n’est plus la mode. Les colliers, les bracelets, et elle est pleine d’ingéniosité pour fabriquer elle-même tous ces affûtiaux qui sont des surcompensations de l’absence de son pénis, mais qui prouvent aussi la dynamique centripète d’attirer

à soi le regard et l’attention des hommes.

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5.    La démarche délurée, l’adresse physique et la grâce se développent chez les filles —,' toiit ce qui va faire joli, être joli, contrairement aux garçons qui développent la force et l’acrobatie. Elles développent la grâce et la danse. Lorsque garçons et filles entendent de la musique, les garçons sont mûs par une kynésie rythmée des membres squelettiques, alors que la fille est mue par des gestes ondulatoires et des secousses du bassin.

6.    Le déguisement. Les garçons aiment à se déguiser en ce qui leur donne l’impression d’en imposer aux autres. Ils voudraient être des gendarmes, des soldats, des présidents de la République, des camionneurs, des chefs de trains ; les filles c’est être des mamans, des dames, des mariées, c’est s’envelopper de voiles, se mettre des bijoux, du rouge sur les ongles et du rouge aux lèvres, même quand il se trouve que leur mère n’en use guère.

7.    La phase de l’entrée dans l’Œdipe se traduit dans l’esthétique par le désir non plus de se faire à elles-mêmes des bijoux, mais de recevoir des bijoux, ce qu’elle ne reçoit quelquefois pas ; mais alors, elle raconte des histoires, elle s’identifie à l’héroïne, et l’héroïne a un monsieur qui lui donne des bagues, des colliers, ou, maintenant, des voitures ; mais, chose curieuse, maintenant que les femmes conduisent autant que les hommes, les filles aiment bien avoir une petite voiture parmi leurs objets hétéroclites, mais elles ne jouent pas à la petite voiture comme le font les garçons, qui s’engagent dans des jeux d'aller et venir, faire aller et venir leurs petites voitures, les faire se rencontrer ; ils s’identifient au plus fort, alors qu’elle soigne son propre corps, comme signe d’être l’objet préférentiel de l’homme.

Les jeux moteurs dynamiques de la fille sont beaucoup plus statiques que les jeux de garçons. C’est sauter à la corde sur place, tourner autour d’un cercle par terre à cloche-pied, être deux filles ensemble qui se lancent la balle en ne bougeant pas trop, tout le contraire de chez les garçons. Lorsqu’on les voit jouer avec des cailloux, le garçon les lance aussi loin que possible, il ne va même pas les ramasser. La fillette, si elle lance un caillou, elle aime qu’il lui soit rapporté, ou elle va le rechercher. Ce quelle aime c’est garder et jouer avec ce qu’elle garde. Il semble que l’éthique est autant anale que vaginale.

La fille commence à investir des garçons préférentiels. Elle les appelle des fiancés, elle cherche à se faire embrasser, elle obtient que le garçon lui tire les cheveux, puis qu’il lui dise : « On va courir. » Bon, elle le fait un moment, mais ça ne l’intéresse pas, ce qu’elle veut c’est savoir qu’elle est sa préférée. Le garçon, ce qu’il veut, c’est jouer à des jeux moteurs avec elle.

L’imaginaire touchant à l’enfantement est chez les filles et chez les garçons différent aussi. Lorsqu’une fillette parle de « quand elle sera grande », elle aime à penser qu’elle aura des enfants avec un mari, et que les filles seront à elle, et les garçons au papa. Au contraire, lorsque le garçon imagine l’avenir, il n’aura généralement qu’un seul fils, mais la femme, il ne sait pas, il n’ose pas dire que c’est maman, et d’ailleurs il n’y pense pas, que ça serait sa maman. C’est lui qui serait à la fois le père et la mère.

' Lorsque, dans une famille, le médecin pédiatre est femme, les garçons n’aiment pas jouer au docteur. Ou il s’y font entraîner par les filles, lorsque le jeu va permettre de sadiser un peu, comme le fait la dame docteur. Alors que lorsque le pédiatre est un homme, les filles et les garçons aiment jouer au docteur, et les filles s’identifient au rôle que ce soit celui d’une femme ou d’un homme. Les garçons s’identifient d’abord à la personne.

Les différences sont assez remarquables aussi lorsque les enfants jouent à des jeux de métiers, qui sont des jeux d’échange où celui qui joue le rôle du métier donne un objet commercialisé, et le client mime de donner de l’argent et mime d’emporter l’objet. Eh bien, les filles ne jouent jamais au boucher, mais à la bouchère. Ne jouent qu’à des rôles qui peuvent être tenus par des femmes. Lorsqu’il n’y a pas de rôle à tenir par la femme, elles préfèrent être la cliente. Le garçon, il joue le rôle du marchand, il joue le rôle du client, mais jamais le rôle de la cliente. Ni le rôle d’une marchande. C’est dire à quel point, lorsque les enfants sont engagés dans l’Œdipe, ils ont en prévalence le souci de s’identifier à des rôles, mais aussi et surtout à la personne qui joue ce rôle.

Voyons les enfants qui fréquentent la maternelle. Les filles, en rentrant à la maison, jouent à la maîtresse. Jamais les garçons. Ils s’amusent parfois à refaire à la maison les travaux et les petits devoirs auxquels la maîtresse les a initiés. Ils jouent à eux à l'école. Mais ils ne jouent pas à la maîtresse. Alors que, lorsque les garçons ont, ce qui est de plus en plus rare, un maître quand ils sont très petits, ils aiment jouer au maître vis-à-vis de garçons. Et leurs animaux, qui font les élèves, ne sont jamais des filles, toujours des garçons.

Nul doute que pendant la phase oedipienne, qui peut durer jusqu’à 6-7 ans pour le garçon, et plus tard pour la fille, la libido du moi est gratifiée chez la fille par le non-souci de ce membre précieux, le pénis. Le narcissisme du garçon est pris dans la nécessité de défendre l’érectilité de son corps fort et adroit, habile, redoutable, alors que la fille qui a accepté son sexe semble ne plus rien craindre, sauf d’être agressée par qui ne lui plaît pas. Aussi, elle développe très bien l’évitement, la prudence, l’économie, le sens de conservation. Le camouflage de ses trésors aussi.

L’attaque risquée est acte de garçon. Quand la zone érogène est exposée à tous, comme elle l’est chez le garçon, il risque beaucoup. Etant jaloux du pénis de son père, il projette sur les grands qu’ils sont jaloux du sien. Il a donc peur d’être attaqué par des grands. En même temps, il désire les provoquer pour camoufler la peur qu’il a. La fille, lorsqu’elle craint l’attaque d’un garçon, elle crie très fort, elle n’a pas du tout peur de montrer qu’elle a peur. Lorsque le garçon sent son érectilité, il lui faut partir en guerre pour la risquer, pour l’exhiber, pour faire de l’épate. Fendre et pourfendre, voilà son rôle, afin d’assurer la certitude de sa personne, par-delà les éclipses de son érectilité pénienne. Ces morceaux de bravoure et de prestance, quand ils sont répétés par les dires de l’entourage admiratif du courage des garçons, lui permettent de souffler pendant les moments dépressifs. Il peut espérer alors que ses prouesses sportives et guerrières le mettront à l’abri des vérifications de puissance génitale, localement pénienne. Curieusement, les garçons sont beaucoup plus douillets, comme on dit, que les filles. C’est-à-dire qu’à la moindre attaque de leur intégrité corporelle, revient le fantasme de l’agression supposée que les filles ont subie, et qui pourrait être le malheur qui leur arriverait.

Le garçon, l’homme, doit surmonter ses pulsions passives orales et anales, car elles sont non seulement menaces de castration, mais peut-être aussi de viol anal. Ce n’est pas lui qui s’habille avec des plis, valorise les détails attrayants, les mouvements enveloppants, ce serait beaucoup trop dangereux ! Le garçon, en plus de lui-même, de son corps propre dont il doit conserver l’intégrité, doit aussi conserver et défendre ses biens à ciel ouvert, ses premiers biens, pénis et testicules. Et, de plus, protéger et défendre et tenir les engagements qu’il a pris. C’est là, souvent, que se joue de façon compliquée le masochisme masculin, dans le fait qu’il doit se refuser à une régression maternante, alors qu’elle serait souvent tentante et surtout nécessaire à la restauration du morcellement auquel il est beaucoup plus soumis dans ses fantasmes que les filles. Elles sont tranquilles, c’est terminé. Il n’y a plus rien à couper. En effet, le morcellement castrateur, le garçon le risque réellement dans le corps à corps des combats. Il le risque imaginairement dans les fantasmes érectiles de conquêtes sexuelles, puisqu’elles sont toujours suivies de flexivité pénienne. Il le risque aussi symboliquement à travers son nom, dans les agissements extraconjugaux de sa femme, qui peuvent entacher son nom, dans les échecs de sa fratrie masculine qui porte son nom, de sa descendance qui porte son nom. Quant à son rapprochement de son père, dès qu’il l’ébauche corporellement et non fantasmati-quement, ou culturellement par une médiation symbolique, il peut être dominé par les affects qui découlent de ce qu’il projette sur le père, la jalousie de sa réussite, l’insuffisance de sa valeur par rapport à celle de son père. Et lorsqu’il est en état d’infériorité, quelle que soit la raison, et qu’il s’approche pour se faire un peu materner par ce père, une crainte liminaire est toujours là, celle de régresser, de devenir un bébé ; ou, si le père est un homme très fort et haut en verbe, le garçon craint de lui dire ses faiblesses, de peur d’être ridiculisé. Le dilemme du masochisme et du narcissisme est beaucoup plus important dans l’enfance des garçons que dans celle des filles. Il est même curieusement étrange que cette condition libidinale critique soit jusqu’à présent passée inaperçue et que le sort des mâles soit aussi, par beaucoup de psychanalystes, jugé enviable. Bien sûr ce sont là des psychanalystes masculins.

Voyons à présent les raisons d’angoisse. Pour la fille, les raisons d’angoisse n’existent que lorsqu’elle désobéit à la mère, et elle peut penser que la mère le dira au père, et que celui-ci la dévaloriserait. Mais, vis-à-vis de sa mère, elle peut lui tenir tête fort facilement, pour peu qu’elle fasse semblant d’être d’accord avec elle. Quant au père, elle sait, elle a appris à savoir par quel moyen elle le désarme. Pour l’une, c’est en pleurant, pour l’autre, c’est en le faisant rire, pour une autre c’est en filant doux, elles échappent à l’angoisse. Le garçon ne peut pas y échapper. Il ne faut pas qu’il pleure, c’est une chose de fille. Il ne faut pas qu’il jouer à la poupée, c’est une chose de fille. Et Dieu sait combien de garçons ont besoin de jouer à la poupée en cachette pour s’affirmer père et mère, c’est-à-dire fort par rapport à lui-même.

Devant les filles, devant les femmes, devant le père, devant les rivaux, si le mâle ne s’exhibe pas, érectile, turgescent, négligeant les sarcasmes et négligeant les attaques dont il est l’objet, on va le juger faible, on va le plaindre, ou on va le rejeter, ce qui détruit la fierté masculine du garçon. À quelle dure condition de témoignage constant de sa forme phallique, doublement phallique — dans le corps et dans le sexe, l’homme doit-il le droit de se considérer porteur de son sexe ? À ses côtés, la compagne riche de ce qu’elle cache, se construit des émois dont nul n’est témoin, dans une continuité, une stabilité physiologique rythmée sans caprices au rythme immuable des lunes. Certes, la femme, toujours sûre de sa maternité, alors qu’un homme ne peut savoir sa paternité que par le dire de sa femme, est sans nécessité de donner son nom à l’enfant. L’enfant sait qui est sa mère, mais quant à son père, il ne le sait que par sa

mère. La femme, pour être femme, n’a pas besoin que les autres, dans la vie, le lui disent constamment. Pour devenir génitalement mûre, il lui faudra un homme qui l’aime, mais nous parlons actuellement de la structure de la femme dans son éthique et dans son esthétique. Pour ma part, je trouve qu’au jeu des sorts narcissiques, elle est la mieux pourvue.

Les sensations érogènes génitales chez la femme. L’orgasme

Les divers types d’orgasme féminin sont connaissables tant objectivement, par le témoignage des hommes, que subjectivement, par le témoignage des femmes. Une grande variété de témoignages permet d’approcher une certaine véracité, et une certaine concordance quant au phénomène de l’orgasme pour les femmes.

D’origine endogène, les pulsions sont en relation avec la vie d’un organisme féminin. Le désir, quelle que soit sa provocation occasionnelle apparente, par une cause exogène sensorielle, le désir, une fois signifié aux sens de la femme, se focalise dans sa région génitale. Elle éprouve une sensation d’érectilité clitoridienne et de turgescence orbiculaire vaginale, accompagnée de chaleur et sécrétion humorale et de plaisir excitant d’intensité croissante jusqu’à un maximum, l’orgasme. Ce plaisir envahissant s’accompagne parfois d’une émission humorale encore plus nette que pendant la phase de croissance du plaisir, parfois non. Après l’acmé de tumescence et de volupté, la sensibilité d’excitation décroît plus ou moins rapidement, jusqu’à l’apaisement total de tension, caractérisé par la détumescence de la zone érogène et l’arrêt du processus humoral sécrétoire, par le besoin local physiologique de repos, ce qui rend pénible et parfois douloureux les essais d’excitation artificielle par manœuvres externes. Après l’orgasme, la femme éprouve une détente corporelle générale, qui entraîne souvent un sommeil plus ou moins long.

On peut distinguer :

L’orgasme clitoridien ;

L’orgasme clitorido-vulvaire ;

L’orgasme vaginal ;

L’orgasme utéro-annexiel — que l’on confond à tort avec les orgasmes précédents, surtout avec l’orgasme vulvo-vaginal, parce qu’il n’est pas ressenti consciemment par la femme et qu’elle n’en parle donc jamais. Je pense qu’il doit être distingué, tant pour des raisons descriptives objectives que pour des raisons libidinales concernant la théorie psychanalytique *.

Ces orgasmes peuvent être ressentis isolément ou en chaîne, l’un appelant les conditions qui entraînent l’autre, mais il peut arriver qu’ils soient non discernables les uns des autres dans le plaisir de la femme.

À chaque niveau de progression du plaisir, le processus (comme dans les niveaux d’évolution libidinale) peut être interrompu, refoulé, nié, remplacé par un symptôme.

La durée nécessaire à la réalisation des orgasmes est très variable, même pour la même femme. Leur intensité et leur qualité aussi. Le temps de repos entre les coïts, pour qu’ils soient satisfaisants, est aussi variable. Tous ces facteurs dépendent non seulement de la femme, mais du couple qu’elle forme avec son partenaire en général, et dans l’instant. L’orgasme, une fois ressenti au cours d’un coït, est, en l’absence d’éléments très perturbants dans les relations d’un couple, toujours répétable avec une qualité et une intensité qui peut varier, mais sans descendre au-dessous d’un niveau minimum de plaisir. Je crois que les variations de l’intensité voluptueuse et émotionnelle des

1. La théorie psychanalytique doit compter avec la jouissance des organes, qui fait partie intégrante de l’inconscient.

orgasmes obtenus avec le même partenaire, sont le fait le plus spécifique de la sexualité génitale de la femme.

Il est admis que l’excitation clitoridienne sert de déclencheur aux sécrétions vulvo-vaginales, et au plaisir attendu et demandé par la femme de l’intromission du pénis dans le vagin. Ces sécrétions rendent la pénétration coaptante et voluptueuse pour les deux partenaires. L’excitation des mamelons doit (par clinique, et surtout par théorie) être rapprochée de l’excitation clitoridienne, c’est-à-dire qu’elle peut ne pas exister, comme peut ne pas exister l’excitation clitoridienne, ou au contraire, elle peut exister par compensation à une atrésie ou une absence de clitoris ; elle ne peut apporter de plaisir au-delà du moment où l’excitation du vagin est entrée dans sa phase ascendante. Il y a même des vaginismes primaires, chez des vierges, qui ne sont dus qu’à la prolongation de la masturbation mamelonnaire, à quoi se limitent les rencontres corporelles avec leur amant qui atermoie trop longtemps l’intromission.

L'excitation clitoridienne ne peut être supportée seule longtemps et son orgasme, lorsqu’il survient avant le déclenchement des autres jouissances, est décevant, discordant, ambigu, contradictoire au plaisir vulvaire qu’il a cependant déclenché. Ce fait est peut-être dû aux correspondances érectiles du clitoris avec le système musculo-squelettique, celui-ci étant médiateur de l’organisation et de la conservation de l’image kynétique du corps. Or, l’orgasme chez la femme ne. prend son ampleur qu’avec le relâchement de tous les muscles de la vie de relation, à l’exclusion des muscles périnéaux, servant l’appréhension pénienne, et dont la motricité est très peu consciente, et des muscles abdominaux qui n’ont pas, eux, à s’investir dans la relation d’objet à l’époque phallique. D’autre part, le clitoris a peut-être été, à l’époque archaïque orale, associé à une langue ou à une dent, dont la protrusion s’accompagnait de sécrétions. Mais alors son importance exclusive n’amenait guère d’émois différenciés.

Contrairement à ce que pensent les hommes, bien des femmes n'ont pas de désir focalisé électivement dans le clitoris, ou en tout cas pas d’une façon constante, alors que beaucoup ont d’emblée, dans le coït, le désir focalisé au pourtour de la cavité vulvo-vaginale, le plaisir clitoridien étant comme accessoire au moment de la jouissance vaginale maximum ; et cela peut-être au moment de l’éveil du col utérin, qui est pour beaucoup de femmes un organe ambigu, dressé phalliquement au fond de la cavité vaginale, et dont elles ignorent souvent l’existence et, en tout cas, la sensibilité tactile, avant qu’elles n’en aient éprouvé le plaisir au cours du coït. Bref, l’orgasme clitoridien qui survient seul n’apaise pas la tension sexuelle. Si cette évidence n’est pas davantage connue des hommes, c’est que ceux-ci désirent généralement donner aux femmes un plaisir qui leur paraît excitant pour elles, parce qu’ils y comprennent quelque chose, et que sans doute ce plaisir à l’érectilité de ce petit pénis de leur partenaire est pour eux amusant et moins dangereux que la béance désirante du vagin, fantasmé parfois comme un gouffre et même comme un gouffre denté.

L'excitation vaginale entraîne des sensations voluptueuses de tumescence des muqueuses vulvo-vaginales et des mouvements orbiculaires rythmés à progression ondulatoire, de l’extérieur vers l’intérieur, du corps de la femme. Ces sensations exigent impérieusement, à partir d’une certaine intensité, la pénétration du pénis dont la représentation s'impose comme le seul objet adéquat et désiré. La coaptation ondulatoire que le vagin opère sur le pénis nécessite une tonicité minimum des muscles périnéaux. Elle est voluptueuse pour les deux partenaires et cette volupté est augmentée par les mouvements de va-et-vient masculins, concomitants des mouvements péristaltiques vaginaux et des pressions pariétales vaginales dues aux muscles périnéaux. Cette motricité du vagin dans le plaisir est ressentie par la femme, mais n’est pas complètement maîtrisable. Cette motricité est en partie réflexe au plaisir. Pendant la phase de volupté vaginale et à partir de l’intromission, si la femme n’est pas frigide, une modification du tonus musculaire général se

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produit. Il y a relaxation des muscles du corps locomoteur et un relâchement parallèle de l’auto-observation et de l’autocontrôlé.

Il semble que, dès la possession corporelle du pénis, la notion inconsciente ou préconsciente du phallus chez l’autre est dépassée et qu’avec elle disparaissent les références extérieures des corps. Le rythme, l’intensité, la qualité des échanges réceptivo-moteurs du coït semblent liés tant à l’entente formelle et posturale des partenaires qu’à leur entente émotionnelle.

De ces observations, on a conclu que le plaisir sexuel pouvait s’obtenir par une stratégie anatomo-physiologique relevant de la kinésithérapie. Il peut bien arriver que le contact simultané du clitoris et du col par le pénis de l’homme déclenche un orgasme jusque-là retenu, mais il s’agit beaucoup plus du versant masturbatoire et fétichique des rapports sexuels, satisfaisants pour le plaisir peut-être, que de leur versant génital et de ses effets symboliques dans la relation des partenaires entre eux.

La mésentente au niveau vaginal du coït peut venir de l’incompatibilité dimensionnelle des organes sexuels, ou de contradictions rythmiques entre les deux partenaires, ou bien d’autres dysharmonies, mais il faut aussi qu’elle soit liée à des représentations mentales et affectives discordantes qui, elles seulement, dénient au rapport sexuel sa valeur positive.

\l Dans le cas d’une entente entre les partenaires, dont le rythme s’accorde, les mouvements orbiculaires ondulatoires vaginaux se propagent de façon inconsciente sur l’ensemble des parois du vagin qui coaptent le pénis et entraînent une turgescence sécrétoire du col utérin qui, s’il est atteint par les chocs ou le contact du pénis, provoque au point maximum de l’excitation vaginale des spasmes vaginaux dont l’effet sur l’appareil sexuel masculin est l’éjaculation spermatique au point maximum orgastique de la jouissance féminine. La femme agissant, et consciente jusqu’à ce point de sa volupté, ne peut plus être que passive, entièrement envahie de sensations réceptives, surtout après le déclenchement érogène du col utérin dont la participation provoque un orgasme authentiquement satisfaisant. La résolution tensionnelle qu’il apporte n’est cependant pas aussi durable que celle qui est apportée par l’association à l’orgasme vaginal de l’orgasme utéro-annexiel. L’insuffisance résolutoire de la tension sexuelle par le seul orgasme vaginal peut, chez certaines femmes dont l’orgasme a été obtenu très rapidement, entraîner un spasme vaginal orbiculo-vulvaire de quelques minutes, plus rarement un spasme de l’anus, quelquefois douloureux, qui sont des signes d’une tension pulsionnelle rémanente dus au défaut d’entraînement du corps utérin dans les mouvements caractéristiques de l’orgasme chez la femme.

L’entrée en scène dans le coït de l’utérus et du ligament large est généralement déclenchée par l’excitation pénienne tactile du cul-de-sac postérieur du vagin, du col, ou par l’inondation spermatique du col utérin.

L'orgasme utéro-annexiel est caractérisé par des mouvements du corps utérin qui bascule d’avant en arrière et d’arrière en avant avec une certaine articulation rythmée du col sur le corps utérin, de mouvements ondulatoires du corps utérin continuant ceux du vagin, mais à type de succion-aspiration, au point que les spermatozoïdes sont projetés en quelques secondes dans les trompes, ce que l’observation a permis de confirmer (sans orgasme utéro-annexiel, leur temps de cheminement est beaucoup plus long). Ces mouvements de l’orgasme utéro-annexiel sont totalement réflexes, la femme est très rarement, et si elle l’est, très vaguement, consciente de leur déclenchement. C’est lui qui apporte la jouissance maximum, secrète et silencieuse, caractéristique de cet orgasme, jouissance tellement vive qu’elle n’est pas compatible avec la maintenance de la sensation d’exister pour la femme. Le partenaire de la femme en est le seul témoin. C’est immédiatement après la fin de cette révolution organo-psychique résolutoire que la femme retrouve sa conscience un moment disparue, emportée qu’elle se souvient d’avoir été dans sa jouissance au dernier point d’impact vaginal, emportée par le déferlement comme par une lame de fond, en même temps qu'elle en éprouve une sensation intense de bien-être et de reconnaissance envers son partenaire.

L’orgasme utéro-annexiel est pour une femme toujours pleinement satisfaisant, tant du point de vue émotionnel que du point de vue physique. Il n’est jamais suivi de douleurs spastiques, ni de vaginisme réactionnel passif ou actif. Son effet de rénovation énergétique se fait sentir dans tous les domaines psychosomatiques et émotionnels.

Devant les effets bénéfiques des orgasmes sexuels, on comprend qu’Aldous Huxley, dans son roman le Meilleur des mondes ait humoristiquement fantasmé l’organisation sociale de satisfactions orgastiques obligatoires. On voit aussi les motivations rationnelles théoriquement justifiées de certains psychanalystes qui, comme Reich, ont conduit à chercher une technique psychothérapique pour « entraîner » le sujet à l’orgasme. Cependant, l’absence totale de sens critique, autant de la patiente que de l’analyste au cours de ces « exercices », fait que la lecture de ses travaux est fort décevante. L’Idéal du Moi scientifique qui s’en dégage, idéal d’une fornication béate et thérapeutique, est un idéal pervers, qui soutient une pseudomystique dangereuse de la psychanalyse, ou plutôt sa déformation fétichique.

Tout autre est la valeur de l’orgasme survenant dans l’union de deux personnes liées l’une à l’autre par le lien de l’amour. Les coïts sont alors symboliques du don réciproque de leur présence attentive l’un à l’autre, et de leur existence sensée l’un par l’autre. L’éphémère pouvoir imaginaire qu’ils se promettent et se donnent réciproquement, dans la réalité de leur corps, d’accéder au phallus, focalise le sens de leur désir, c’est-à-dire de leur être tout entier . Le fruit pour la femme d’un orgasme complet vaginal et utéro-annexiel éprouvé à l’occasion du coït est triple : l’apaisement de toute tension, la béatitude nirvani-que, et chaque fois la conviction d’un bonheur jamais encore éprouvé. Elle ressent un émoi de tendresse reconnaissante pour

1. Il est significatif que ce soit dans l’étreinte des corps accompagnée d’orgasme que les plus chastes amours trouvent la représentation de leur bonheur. *    ■    '    '■ son partenaire, dont la personne tout entière, seul témoin humain de son existence pendant la faille de temps et de conscience de son orgasme, justifie peut-être alors sa « fente », sans lui injustifiable ; la personne de son amant est associée à son sentiment et à son ressenti de rénovation.

Il s’y ajoute des résonances émotionnelles d’une qualité toute particulière, lorsque ce coït a des chances, même minimes, d’avoir été fécond, surtout si chacun des partenaires est prêt socialement à assumer cette éventualité. Ceci est certainement particulier à l'orgasme génital féminin. Est-ce parce qu’il est un écho de l’archaïque désir du pénis paternel, à qui dans la petite enfance la poupée fétiche avait suppléé ? Est-ce par l’ouverture des temps à venir d’un acte qui, en lui-même, déjà, totalement, a-logique, est cependant pour la femme marqué de son acceptation la plus totale, et qu’alors l’enfant futur le situe dans une dialectique trinitaire de fécondité, signifiance de pérennité vivante de l’entente des amants, au-delà de l’éphémère rencontre duelle ?

Le coït est bien l’acte surréaliste au sens plein du terme, un acte délibéré dans un temps suspendu, dans un lieu où deux corps se déréalisent par la perte de leur commune et complémentaire référence pénienne au phallus. Le point où se manifeste la puissance phallique impersonnelle, née de leur narcissisme abandonné, c’est l’acmé de la courbe de l’affrontement, dans chacune des personnes du couple, des pulsions de vie aux rythmes végétatif, circulatoire et respiratoire intensifiés dans leur amplitude jusqu’au galop cardiaque, et des pulsions de mort, dans le silencieux, total et profond abandon de la conscience « consciente », c’est-à-dire la jouissance au cours de l’accomplissement orgastique.

L’accomplissement de son désir dans l’orgasme complet exige de la femme une totale participation dans la rencontre émotionnelle et sexuelle avec son partenaire, ce qui fait problème à ce qu’il y a de phallique dans son narcissisme, pour la liberté que ce narcissisme lui octroie d’être disponible à la réception et à l’accord avec l’homme dans la réalité.

Le don de la femme à l’homme, son narcissisme l’ignore, quels que soient les fantasmes à propos du partenaire, et si positive affectivement que soit une femme à l’égard de l’homme aimé. Sans la présence effective dans la réalité du corps de l’homme, de son étreinte dans la rencontre corps-à-corps, dans ses jeux et le coït mené à son terme, le narcissisme de la femme ne peut qu’embarrasser de rêverie un échec prévisible si, dès le partenaire présent, ce n’est pas en lui, dans sa réalité ici et maintenant, que se situe le narcissisme phallique de la femme.

C’est encore dans un champ surréaliste que l’orgasme est opérant quand il entraîne à sa suite — la conscience de soi revenue — une satisfaction irisée du prisme de la libido lié à son évolution génétique. On peut en effet analyser dans les effets ressentis d’une jouissance orgastique une sensation de plénitude sensorielle éthique, esthétique, de rassasiement au sens d’une libido orale apaisante, d'élimination de toute tension musculaire au sens d’une libido anale rénovante, d’une reconnaissance à l’autre, à son corps, au sien propre, au monde, une annulation totale d’angoisse de vie ou de mort, une restitution ad integrum de toute la personne, une remise en son ordre du narcissisme un moment éclipsé dans un temps zéro, dans un lieu absent. Chaque coït orgastique ne rejoindrait-il pas phylogénétique-ment la scène primitive de chacun des partenaires, leur apportant ainsi, avec la régression ontogénique imaginaire, l’éprouvé constitutif triangulaire de toute personne humaine : deux êtres parlant d’un désir et d’un amour qui les conjoint, et signant ainsi leur accord d’un destin trinitaire du désir ? Cette sécurisation totale du sujet, en cohésion parfaite avec son corps et dans une relation de totale confiance à son partenaire, est une sécurisation à la fois personnelle et impersonnelle, comme dans la conformité aux lois créatrices de l’espèce, elles-mêmes en conformité aux lois cosmiques.

L’excitation accessoire, parfois la défrigidisation de la femme par des comportements sadiques verbaux, mimiques ou corporels, du partenaire aimé peut se comprendre à partir de ce danger narcissique pour la femme de se sentir devenir rien. C’est

parce que l’homme est celui en qui elle remet dans le coït tout ce qui du phallisme provient des stades prégénitaux et de ce qui dans les pulsions actives domine les pulsions passives. Des sensations liminairement douloureuses, à des parties du corps autres que les régions génitales, seraient un gage d’intérêt anal de l’autre pour elle qui ne sent plus les limites de son corps, mais qui grâce à cet autre, se sent un objet durable. L’envie d’être contrainte, réduite à subir l’acte sexuel qui fait partie du plaisir pour certaines femmes, pourrait s’expliquer par l’impossible dérobade au danger orgastique auquel s’ajoute le danger rémanent des investissements sadique oral, sadique anal et agressif urétral de tout le corps, ainsi que le danger dû aux investissements passifs de tous les stades, y compris du stade génital dans le lieu même du sexe féminin. Celui-ci, survalorise d’être promu éventuellement au viol fantasmé catastrophique, j n’en engage que plus le Moi à la soumission, et le plaisir de ce fait pour les femmes qui demandent à leur partenaire de recourir | | à ce moyen d’excitation, n’en est que plus intense dans la j j jouissance après l’orgasme qui révèle à la femme la puissance | ; qu’elle exerce sur l’homme en acceptant la sienne sur elle.

La frigidité

Si les représentants mâles de l’espèce humaine sont très généralement gratifiés par leur désir et par le plaisir de l’accomplissement sexuel, comment se fait-il que les femmes en soient si souvent privées ? Serait-ce vraiment dû, comme on l’entend dire, à l’égoïsme masculin, aux nécessités d’une jouissance prolongée pour la femme avant l’orgasme et que les hommes ne lui accorderaient pas ? Je ne le pense pas. Les maladresses masculines, dans les premiers rapports déflorateurs, existent souvent. Elles pourraient être évitées, d’ailleurs, si les pères remplissaient vis-à-vis de leurs fils le rôle d’éducateur, et les mères vis-à-vis de leurs filles.

Un élan puissant du désir génital, chez une femme saine et amoureuse, peut emporter les inhibitions et les craintes dues au premier coït rendu douloureux par un partenaire maladroit.

Il arrive que la disparition de la frigidité se fasse à l’occasion d’une brève aventure de la femme avec un partenaire plus adroit, ce qui la réassure quant à son narcissisme, et permet au couple de partenaires qui s’aimaient mais n’avaient pas encore trouvé l’accord, de le trouver, c’est-à-dire que si l’amour existe entre deux personnes, l’harmonie sexuelle s’ensuit. Cependant, même dans ces cas où apparaît à l’anamnèse le rôle déclenchant de l’homme dans l’installation de la frigidité chez une femme, c’est de la femme seule que dépend sa guérison à elle, et souvent l’harmonie retrouvée du couple. Il se peut d’ailleurs, à l’étude des événements qui se sont passés entre elle et son partenaire, que l’on découvre que ce soit la femme qui ait induit l’échec initial, en particulier dans le cas où son partenaire était un amant apprécié et réputé avant qu’elle ne le connaisse.

J’en ai pour témoignage la cure ignorée par leur mari ou leur amant de femmes frigides. On assiste à la transformation de leur seule subjectivité dans les rapports sexuels, et à sa conséquence, le plaisir que leur partenaire découvre à leur donner du plaisir, alors qu’il commençait à y renoncer. Ce n’est pas l’amant ou le mari qui a changé, c’est la femme qui, de nouveau, à la réalité de cet homme, dans la rencontre sexuelle, est devenue disponible, après avoir exprimé dans sa cure psychanalytique et ramené à leur source bien antérieure à sa vie génitale et à sa rencontre de cet homme, les processus inhibiteurs inconscients que le mari ou le partenaire n’avait fait qu’actualiser.

L’intervalorisation narcissique d’un partenaire par l’autre dans les jeux sexuels préliminaires au coït et dans les échanges de langage et de mots amoureux après l’orgasme est toujours importante dans la dialectique génitale', mais elle paraît jouer un moindre rôle pour l’homme_que—poux la femme. ' à qui la valorisation narcissique d’elle-même est fondamentalement nécessaire, surtout si elle n'est pas expérimentée en amour. C’est de l’absence de ce savoir chez les partenaires masculins que proviennent des frigidités devenues habituelles chez des femmes capables d’orgasmes lorsqu’elles les ont connus, et qui le restent d’ailleurs, c’est-à-dire qui ont au moins abordé le début de la situation oedipienne, le moment où la petite fille veut s’identifier à la mère, et celles dont la première expérience n’a été ni précoce ni traumatisante.

L’ignorance érotique de certaines femmes n’a pas toujours son origine dans le refoulement des pulsions génitales, mais dans leur présence encore non dévoilée et dans leur investissement latent de régions encore vierges. Si l’homme aimé en tant que personne et en tant que représentant phallique se montre carencé dans son option objectale pour la femme, ou que, du fait d’une homosexualité insuffisamment sublimée ou d’une fixation à sa mère, il ne puisse verbalement valoriser sans danger d’angoisse de castration en retour le sexe de sa partenaire, sexe qui pour elle n’est encore qu’un trou au pourtour orbiculaire seul connu et sensible, celle-ci risque de ne pas investir narcissiquement les parois muqueuses et internes du vagin, ni les émois nuancés qui sont reliés par nature à ses sensations profondes. Tant qu’elle n’a pas été reconnue dans la valeur du don qu’elle en fait, le sexe de la femme est inconnu pour sa conscience, quoique présent dans son efficience sublimée, industrieuse et culturelle. Le sexe de la femme est aussi engagé dans l’amour, indépendamment de la réussite sexuelle pour elle, car l’amour est, à tous les niveaux de la libido, la sublimation dans l’idéalisation de la personne dont le désir, quelles que soient les pulsions en jeu, fait qu’elle manque à celui qui l’aime, dans le sens où elle représente pour lui tous les repères du narcissisme. Lorsqu’une femme est animée d’amour pour un homme et qu’elle éprouve pour lui du désir, si le coït ne lui a pas apporté un orgasme ressenti complet par elle, elle ne sait pas que c’est par son sexe qu’elle est fixée à cet homme, et elle n’est pas, quant à son narcissisme, libérée du souci permanent de sa personne, comme l’est une femme qui a été « révélée » par son partenaire qui répond à son amour et qui sait l’emmener à l’orgasme. Les effets de l’orgasme chez une femme amoureuse sont symboliques et mutants. Ils la font accéder à la génitalité et à ses sublimations.

De même que les phonèmes, agréables sensations auditives, ont besoin d’être assemblés dans une organisation que les rencontres interhumaines constituent en langage, de même dans la rencontre des sexes les émois doivent s’échanger dans une médiation émotionnelle exprimée en paroles pour que les jeux érotiques deviennent entre partenaires un langage d’amour humain, et pas seulement des figures de copulation stéréotypées ou acrobatiques, à effet hygiénique voulu et effet fécondateur éventuel.

Insatisfaction génitale érotique ou amoureuse et refoulement

Les rapports sexuels et amoureux entre deux partenaires qui ont atteint le niveau génital de leurs pulsions les conduisent, par une dialectique verbalisable pour eux seuls de leur union corporelle, à une connaissance réciproque. Mais l’absence d’accord charnel ne signe pas nécessairement, du moins pour la femme, l’absence d’entente créative. Il y a, pour elle, des modalités très variables de couplage qui satisfont et utilisent ses possibilités libidinales sans refoulement, sans névrose, avec seulement des symptômes réactionnels transitoires dont la jouissance (au sens inconscient de détente de ses pulsions selon le principe du plaisir qui est inconscient et peut s’accompagner de déplaisir conscient) que la femme en éprouve réconforte son narcissisme. Je veux parler de troubles psychosomatiques réactionnels à une absence de jouissance orgastique, qui n’est pas toujours ni signe de névrose, ni accompagnée de névrose. La plasticité des femmes est très grande. J’en attribue le fait au moindre refoulement chez elles que chez les hommes et à une structuration moins précoce de l’Œdipe chez les filles, qui

permet aux pulsions qui y sont engagées de rester plus longtemps labiles que chez les garçons.

Pour peu qu’une femme ait abordé l’Œdipe dans son enfance j et se soit bien développée jusqu’à la puberté (y compris la puberté), si elle est encore inexpérimentée et au cas où elle rencontre chez un partenaire une relative impuissance, ou même une perversion, elle organise ses investissements selon les exigences de l’homme qu’elle a choisi et qu’elle aime peut-être pour le seul fait qu’il l’a choisie et donc narcissisée. Les femmes sont beaucoup plus tolérantes que les hommes à la frustration ^orgastique, mais beaucoup plus intolérantes qu’eux à la frustra- ! tion d’amour. On peut se demander, même, si une organisation génitale de la libido ne serait pas compatible avec de seules i effusions à l’égard de l’objet d’amour dans des étreintes chastes, où serait essentielle pour une femme la foi qu’elle met dans la personne aimée. Il faut remarquer enfin que bien des femmes narcissiques phobiques, obsédées, homosexuelles manifestes ou hystériques ou même psychotiques, ne sont pas frigides et peuvent éprouver non seulement des orgasmes clitoridiens, mais des orgasmes vulvo-vaginaux. Il est cependant douteux qu’elles atteignent l’orgasme utéro-annexiel. En tout cas, ce n’est certes pas, à lui seul, un signe d’équilibre psychique d’éprouver des sensations voluptueuses au cours de rapports hétérosexuels, ni de savoir donner la réplique dans les jeux érotiques.

Il vaut mieux ne pas parler trop vite de névrose, lorsque l’on est en face d’une femme frigide qui vient demander de l’aide à un psychanalyste, alors qu’aucun autre symptôme n’apparaît et qu’elle ressent son attachement à son conjoint et à leurs œuvres communes, comme donnant un sens plein à son existence. De nombreux hommes rapportent en effet qu’une femme qui se prétend sans besoins ou désir sexuel, mais qui se soumet sans I déplaisir au coït, peut cependant éprouver après le coït un bien- ! être généralisé, alors qu’elle nie toute volupté consciente, sans pour cela avoir éprouvé aucun désagrément. Leur partenaire perçoit chez ces femmes des manifestations de leurs voies génitales profondes, l’entrée en jeu non ressentie par la femme

du corps utérin telle que dans l’orgasme le plus achevé. Ce sont les orgasmes clitoridiens et vulvo-vaginaux qui sont restés silencieux quant à la conscience de sa jouissance.

Le problème de la jouissance féminine n’est pas encore théoriquement résolu, comme on le voit. L’absence de sensibilité des voies génitales antérieures, la seule consciente, est probablement liée à l’éthique organisatrice de ses pulsions libidinales, que la femme soit ou non névrosée. Là encore, apparaît sa plasticité culturelle. L’absence de désir sexuel conscient et le fait que néanmoins sans éprouver d’orgasme quant à sa conscience elle éprouve un bien-être des coïts avec son partenaire qu’elle aime, qui l’aime et la désire, que d’autre part ces femmes ne présentent pas de névrose, que d’autre part leur accord émotionnel avec leur conjoint soit excellent, leur efficacité dans la vie commune, leur disponibilité intelligente à l’œuvre de l’homme, le respect du père, le géniteur de ses enfants, dans l’amour qu’elle suscite en eux et l’ambiance qu’elle crée au foyer, le résultat de l’impact émotionnel de cette femme dans l’éducation et la résolution œdipienne chez ses enfants, sont la preuve que ses pulsions génitales sont en ordre. Cela nous fait réfléchir quant à la jouissance ou à la frigidité consciente des femmes, et pose un problème théorique encore irrésolu.

Après avoir affirmé, parce qu’on les a découverts par leurs effets, l’existence de sentiments inconscients de culpabilité, la psychanalyse est-elle là en face d’une autre manifestation de la vie inconsciente et de sa dynamique qui serait des sentiments inconscients de félicité ? Sans aller jusqu’à me faire dire, parodiant Knock, le personnage de Pagnol, qu’une femme qui jouit dans les rapports sexuels est" une femme infantile qui s’ignore, ou bien qu’une femme froide dans les rapports sexuels est le modèle des tendresses sublimes, je dirai tout de même que les valeurs éthique et esthétique de la personne, chez une femme, peuvent avoir canalisé puis sublimé une telle quantité de libido narcissique sur des activités industrieuses, sur des activités culturelles, que si son partenaire ne l’y entraîne pas en éveillant son érotisation quant au désir partiel des zones érogènes génitales, elle n'est pas assez motivée par elle-même à rechercher des satisfactions au lieu partiel de son sexe. Elle ne projette pas sur le pénis, ni sur son érectibilité (si indispensable au narcissisme de tout homme), ni même sur les sensations de plaisir en son sexe à elle, son désir en ce qu’il a d’authentique-ment génital. Celui-ci, c’est la personne tout entière de l'homme qui l’a investi, attendu et quand cette femme a trouvé ou croit avoir trouvé l’amour d’un homme par elle, dans sa personne tout entière, représentant phallique, elle peut par amour pour lui et par les preuves qu’elle en donne exprimer et symboliser toutes ses pulsions génitales sans qu’à proprement parler la zone partielle sexuelle de son corps et la zone partielle sexuelle du corps de l’homme qu’elle aime doivent à ses yeux se rencontrer pour entretenir son amour.

Son sexe de fille, lors de la castration œdipienne, a subi l’échec de son désir génital premier, privé à vie du plaisir de conquérir les faveurs du pénis paternel pour une fécondité incestueuse.

La résolution œdipienne, si elle a été complète, n’a laissé en son sexe que ces profondeurs ignorées d’elle, sinon par de vagues sensations dues à des pulsions passives du corps utérin sans objet partiel où les localiser. Elle se sait vouée à l’attente de sa « formation » à venir, pour un destin féminin hors de la famille. Si les pulsions orales et anales passives conjointes aux pulsions génitales passives au moment de l’Œdipe ont été, elles aussi, marquées de la castration œdipienne, toutes ses pulsions se sont à partir de ce moment investies ailleurs qu’en son sexe dans l’accès à des valeurs créatrices et culturelles. Son sexe est demeuré silencieusement investi de pulsions génitales passives (la Belle au Bois dormant). La puberté, la tension constante que les menstrues éveillent la vitalité cyclée de ses voies génitales, l’apparence phallique de sa poitrine, suscitent en même temps que sa conscience de devenir femme la rivalité avec les autres femmes, et aussi avec elles la complicité auxiliaire vis-à-vis des hommes, tandis que sa libido suscite à nouveau l’investissement inconscient croissant, par les pulsions génitales passives, de ses entrailles féminines. Mais elle se connaît en tant qu’être personnel, grâce à ce qui, de ses pulsions, a investi son corps de narcissisme. Elle se connaît aussi aux émois de tout son être sensible à l’approche et à l’attention des hommes. C’est parce que, sa génitalité, elle la sait médiatrice à l’accès au corps de l’homme, qu’elle se perçoit tourmentée et disponible à l’amour et elle sait aussi que c’est par sa génitalité qu’elle est promise à la maternité.

La maternité, elle en éprouve précocement dès la puberté l’envie, due plus souvent, je crois, aux pulsions de mort qu’aux pulsions passives génitales de sujet féminin. Par pulsions de mort, j’entends son statut féminin d’objet, de spécimen de l'espèce humaine, qui chez une fille peut prévaloir quand, lors de l’Œdipe, la résolution œdipienne n’a pas marqué son sexe de la castration des pulsions orales et anales, libérées alors pour des sublimations au service du sujet. Cette envie d’enfanter représenterait le résidu des pulsions orales et anales de la fille. Lorsque, devenue pubère, elle est mue par le désir d’enfanter et des fantasmes qui s’y rapportent, elle en craint la réalisation tant qu’elle n’est pas sûre qu’elle n’a pas trouvé, comme objet d’amour, celui dans lequel elle a pleine confiance. Aussi, pour le don d’elle-même dans le corps-à-corps, auquel les pulsions génitales et l’amour l’engageraient, elle reste sur la réserve et peut-être que ces fantasmes d’enfantement, sans que la femme soit encore fixée sur un homme, sont suffisants dans les pulsions de mort pour en provoquer certaines à la réalisation de ce désir, en se livrant au coït. Le désir d’enfant n’est pas la preuve que la femme a atteint le niveau des pulsions génitales adultes. Ce désir existe chez les petites filles à l’âge prégénital. Mais il est possible qu’une jeune fille, qui n’attend pas avec impatience de devenir mère, ait peu de moyens pour investir ses voies génitales et qu’elle en ignore l’érotisation tant qu’un homme ne l’a pas révélée à elle-même.

D’autre part, une femme qui a de grandes satisfactions sexuelles, surtout si elles sont précoces, prégénitales, puis génitales, est beaucoup plus narcissisée qu’une autre. Elle

introjecte le désir qu’elle suscite et, vivant de se sentir objet pour autrui, de ce fait elle se perçoit moins qu’un autre sujet, et moins portée à investir son désir dans des valeurs culturelles, à l’exprimer et à en trouver des satisfactions dans des sublimations et des rencontres sociales créatrices, langagières. Soumise à des pulsions génitales plus intenses à l’âge adulte, elle est probablement moins portée à intensifier la libido objectale différenciée qui caractérise les femmes en tant que sujet, devenues conscientes de leur désir sexuel, c’est-à-dire les femmes les plus évoluées au point de vue de leur génitalité, engagées dans des sublimations culturelles.

/' Bref, il y aurait une contradiction entre la richesse des investissements culturels chez une femme et l’investissement narcissique de son sexe, et même de sa recherche chez l’homme de satisfactions sexuelles. Je crois aussi qu’une femme qui n’éprouve jamais de satisfaction sexuelle dans ses rencontres avec un homme et dans le coït n’existe pas.

Quant au sexe de la femme, je veux dire en tant que lieu, espace de son corps, trou sensible et sensibilisable par les jeux de l’amour et qui peut éveiller la femme à l’érotisme et lui permettre alors la découverte du langage inter-relationnel des sexes dans les rencontres avec ses partenaires, ce lieu peut rester pour elle lieu de méconnaissance, sans pour cela qu’il soit insensible. L’absence totale de masturbation chez beaucoup de filles après la résolution œdipienne est un fait réel, aussi surprenant que cela paraisse aux femmes qui se souviennent de s’y être livrées fort tard et d’en avoir connu plaisir, culpabilité ou déception. Cette absence de masturbation n’est pas en soi un signe ni de santé, ni de névrose. Cela peut être dû à l’absence d’image partielle, convenant à l’intuition de son désir qui, ne visant plus d’objet partiel, oral ou anal, comme à l’époque prégénitale, ne visant plus de pénis paternel ni l’enfant incestueux, objet imaginaire d’un don du père dans la réalité, voue son sexe au silence, mais seulement par manque d’interlocuteur dans la réalité de son présent.

De toute façon, et quoi qu’il en soit de la masturbation de la

fille ou de son absence avant sa défloration, la part dévolue aux caractéristiques du pénis d’un homme est exceptionnellement prévalente dans l’amour qu’une femme porte à cet homme. C’est toujours un étonnement pour l’homme, si fier de ses prouesses sexuelles, et si critique de lui-même quant à son membre viril. J’en ai connu certains si convaincus d’être par la nature désavantagés dans la comparaison de leur sexe à celui des autres hommes, qu’ils ne comprenaient rien à la satisfaction et à la fidélité de la femme aimée d’eux et qu’ils aimaient. Le narcissisme des hommes et celui des femmes est très différent, tant dans son élaboration au cours de leur vie, que dans son entretien dans leur vie adulte.

La plupart des femmes peuvent arriver, avec leur conjoint de corps, si elles l’aiment d’amour, c’est-à-dire de cœur, et si avec eux des paroles sont échangées concernant ce cœur et ce corps, à des modalités de rapports sexuels à la fois satisfaisants et orgastiques.

Seules échappent à ce pronostic favorable les femmes qui ont été sadiquement déflorées, après un mariage dont elles ignoraient le contrat corporel et l’implication érotique, c’est-à-dire après un acte sexuel non désiré encore avec un homme qu’elles n’avaient pas choisi. Comme les femmes qui ont été violées dans l’enfance par un adulte estimé œdipiennement investi, surtout si cette « séduction » hors-la-loi a contaminé la fillette de la honte qu’éprouvait son agresseur délinquant de n’avoir su maîtriser son acte pervers et la contrainte qu’il lui a inculquée de ne jamais parler de ce qui se passait entre eux, ce qui bloquait complètement toute la vie symbolique de la jeune fille par rapport à sa sexualité. Le traumatisme est plus grave encore si le viol a consisté en coït anal ou à la seule soumission passive à des pratiques masturbatoires d’un adulte incestueux. Le viol, dans l’enfance, par l’intermédiaire d’animaux est très gravement déstructurant, car il est le fait de la promiscuité de la fille avec un adulte pervers et même psychotique. Sont traumatisants aussi les viols devant témoin, même si ces viols ne sont que fantasmatiques, comme le sont les fessées dans une scène sadomasochiste dans laquelle l'enfant, en public, s’est ressentie la chose de ses parents, excités dans leur soi-disant correction. Est encore traumatisme sexuel pour une fille d’avoir été soumise de la part de sa mère à des lavements répétés. Ceci signifie une angoisse compulsive de la mère qui s’ignorait perverse et que la fille subissait par complaisance ou par crainte de représailles, pires encore dans l’idée qu’elle s’en faisait.

J’ai vu les effets inhibiteurs sur la sexualité d’un narcissisme traumatisé, par des dénudations complètes en public imposées brutalement à une fillette lors de consultations hospitalières. Une maladie, une malformation, c’est un mal, c’est quelque chose d’anormal — et pourquoi cela intéresse-t-il ces yeux et ces mains de jeunes hommes et de jeunes femmes qui palpent en s’intéressant et en parlant beaucoup entre eux de ce qu’ils touchent du corps de la fillette ou de la jeune fille, sans lui parler à elle-même ? Ce sont des situations sociales où elle a été dépouillée de sa qualité de sujet. Cet événement rend son narcissisme exarcerbé, ce qui peut entraîner une difficulté à la relation génitale lorsqu’elle est devenue adulte. En effet, une femme pour investir sa personne comme génitalement désirable, doit être sûre que son corps est ressenti attirant par sa beauté, par ce qui, féminin dans sa personne, invite l’homme à lui parler et à en connaître davantage de sa subjectivité, lui laissant éventuellement les moyens de fuir, de se dérober au regard de qui ne lui plaît pas. Dans ces consultations publiques, où la fillette était mise à nu, cette valeur était inversée. La curiosité ressentie pour sa maladie ou sa malformation faisait que c’était une anormalité qui la rendait objet de regards, de toucher, de discours et d’intérêt. Ces expériences pénibles, au moment où elles se passent et où les parents ne comprennent pas, grondant et tançant les enfants qui se dérobent à se dénuder totalement, laissent des traces érotiques ambiguës chez les fillettes et les jeunes filles qui ont eu à les subir de façon répétée au cours de leur jeunesse. Cela complique leur accès à l’érotisation sexuelle, en tant que génitale. Ces « exhibitions » imposées par les médecins à leurs jeunes patientes sont pour elles, à l’insu des médecins, pervertissantes.

La même exigence au nom de l’intérêt scientifique n’aurait aucune importance névrosante chez l’adulte ou la jeune femme déjà en activité sexuelle. Il y a chez toute femme entre le narcissisme de son corps dans les soins qu’elle en prend et l’apparence qu’elle aime à lui donner par les vêtements et son maintien, qui sont langage pour autrui, et le narcissisme de son sexe non visible, une antinomie dont le mode d’intégration spécifie dans chaque cas sa personnalité. Le corps tout entier peut, par déplacement et éventuellement désinvestissement du sexe creux, non éloquent hors des risques du coït, être, par la fille après la castration œdipienne, investi secondairement en tant que représentant phallique, parce que c’est lui qui à distance engage les mâles à la désirer.

La frigidité secondaire

Lorsque pour une raison plus ou moins justifiée par les circonstances, un couple jusque-là heureux et accordé voit son ardeur sexuelle disparaître et que les partenaires n’osent en parler ni entre eux, ni à un médecin ou un psychologue, il devient très difficile, après un certain nombre d’échecs, tant pour la femme déçue, sans espoir ou revendicatrice tacite, que pour l’homme humilié et non moins revendicateur tacite, de redresser la situation. L’homme, avec le réveil de l’angoisse de castration, n’a ni le goût ni le courage d’aborder celle qu’il croit être un mur ou une panthère. Il rumine son échec ', fantasme tout haut, par compensation ou par esprit de vengeance, de se dédommager ailleurs, le fait ou devient impuissant. Il régresse à des sentiments d’infériorité œdipiens. « On » ne l’aime pas, puisqu’il n’y a plus de désir d’elle à lui. Il en viendrait à désirer que sa femme ait un amant, comme autrefois sa mère avait son père. Qu a cela ne tienne, il fantasme qu’il est de trop à son foyer. Il se pense indigne de s’occuper de ses enfants autrement qu’en rabat-joie, impulsivement correcteur vis-à-vis d’eux, que pourtant il chérit. Il tente de s’absorber dans son travail, mais il manque de tonus, mécontent de lui parce que dénarcissisé dans son sexe il peut régresser dans le boire ou les maladies psychosomatiques. Le cercle vicieux s’installe alors. La femme, dénarcissisée par les déclarations de son époux de n’être plus désirée se replie masochiquement sur son malheur et sur ses activités ménagères, maternelles ou sociales d’une façon obsédante qui la déculpabilise surmoi du Sur-Moi génital d’incompétence3. Mais une régression latente se fait à des émois d’infériorité œdipienne et au rôle d’objet dérisoire qu’elle a été pour son père. II lui semble en répéter le rôle.

Il faut une solide estime sociale et une longue période préalable d’accord sexuel pour que de tels couples tiennent unis, devenant peu à peu des couples fraternels, faussement chastes, où l’un des deux admet passivement ce qu’il croit être son impuissance génitale dans le couple, cependant que l’autre souffre de ce qu’il croit être provoqué par lui, autant que par son partenaire, mais qu’il ne veut pas admettre. On voit de tels couples culturellement et socialement valables à l’occasion de consultations psychologiques d’enfants. L’enfant a été dans son être et généralement au moment de l’Œdipe le révélateur du conflit génital des parents. Quelque chose ne peut se faire dans la résolution œdipienne chez l'enfant et, pourtant, la personne des parents, de la mère en particulier, n’est pas cliniquement atteinte de symptômes névrotiques, le père non plus. C’est un des effets de sa jalousie sur l’enfant, garçon, dont il n’a pas pris conscience. Les parents souffrent et c’est l'enfant qui développe une névrose. La tolérance sans symptômes de pareilles situations sexuelles peut durer assez longtemps, jusqu’à une poussée libidinale liée pour l’un des adultes à une tentation extraconjugale qui, si elle est refoulée, provoque alors des symptômes, soit chez la femme, soit chez les enfants, soit chez le mari, alors même que l’adulte tenté n’a pas cédé et que personne n’est au courant de ce qu’il vit. Si la tentation extra-conjugale n’est pas refoulée, cela provoque sur le plan affectif une crise dans le couple, mais le soulagement de tension sexuelle est immédiat, tant chez le partenaire infidèle que chez les enfants de ce couple. Cela permet d’arrêter la régression, de parler et bien souvent, après les remous de la crise, de retrouver l’équilibre du couple en tant que sexuel ; et, mieux que de se retrouver, de se découvrir l’un l’autre à nouveau, plus accordés l’un à l’autre qu’avant '.

Dans ces frigidités secondaires, les émotions du moment pendant le coït jouent un rôle diffus qui colore le climat émotionnel de tendresse ou d’animosité, de jeux érotiques ou de gestes agressifs. C’est cette sensibilité au climat affectif qui peut rendre certains coïts non orgastiques pour une femme, ce qui pour son partenaire, est pris comme un signe de rejet qu’il n’est pas. Il est un signe de l’inhibition transitoire de la femme. Mais cette absence d’orgasme chez une partenaire, qui en avait habituellement, dénarcissisé son conjoint, surtout s’ils ne peuvent en parler.

Le masochisme féminin

La modulation sentimentale entre les partenaires peut donc, par une intensité d’agression, entraîner la frigidité chez une femme jusque-là non frigide. Il est certain alors que ce sont des composantes sexuelles et émotionnelles anales et orales actives réactivées qui débordent l’attitude génitale d’accueil à son partenaire. Cette ambivalence due au parasitage des relations de

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1. C’est une raison qui justifie que l'infidélité conjugale en elle-même ne puisse être légalement une cause de divorce.

cœur sur les relations de corps peut entraîner l’appel conscient ou inconscient d’un comportement agressif, soi-disant sadique du partenaire. Le but de ce fantasme, associé à un simulacre d’exécution, est d’annuler, par une maîtrise musculaire symbolique subie, l’ébauche de défense active phallique qui parasite le désir de se donner chez la femme, et gêne l’obtention de la résolution musculaire qui est la condition indispensable à la primauté de l’investissement érotique vaginal, et surtout à l’orgasme complet utéro-annexiel. Ces fantasmes, pas plus que ces comportements en réponse qui leur permettent d’avoir un début de réalisation, ne sont dus ni à une structure masochiste de la femme, ni à un comportement sadique de l’homme. Ce sont des adjuvants à l’intensification des pulsions passives génitales qui peuvent apparaître à l’occasion de la frigidité secondaire des femmes.

Les perversions masochistes, c’est tout autre chose. Là, c’est la douleur par contusion, effraction, qui entraîne l’orgasme, sans même le coït. C’est le propre d’homosexuelles, au moins latentes, au corps narcissiquement investi comme phallus partiel fœtal ou anal de leur mère, soumis et abandonné à un objet érotique actif jouant le rôle de mère (ou de père) phallique, en situation de consommation cannibale ou meurtrière anale imaginaire. Il arrive que tous ces jeux préliminaires aboutissent au coït, mais dans les perversions masochistes ce n’est pas toujours le cas. Le traitement subi par le corps, en tant que phallique, suffit à la jouissance de la femme, et leurs partenaires sont, bien souvent, des hommes impuissants. On les voit rarement dans les cabinets des psychanalystes pour eux-mêmes, mais ils viennent consulter pour leurs enfants, qui ont des troubles divers de développement dus à une impossibilité de structurer leur libido œdipienne. Le moindre des symptômes chez ces enfants sont l’énurésie, et surtout l’encoprésie des garçons. Les filles sont marquées après la puberté de retard affectif et d’absence de narcissisme pour leur corps. Bref, les

enfants, filles comme garçons, ont une difficulté à se différencier au point de vue sexuel.

Le vaginisme

Je n’en ai vu que quelques cas. À première vue, on pourrait penser que le vaginisme est une exagération de la frigidité. Contrairement à elle, dans tous les cas que j’ai vus, il s’agissait d’un symptôme de refoulement majeur de la libido de tous les stades, mais surtout du stade génital et oral. Le refoulement culpabilisé provient de désir intense, très précocement hétérosexuel chez la femme, intriqué à une agressivité sans objet connu, ou dont l’objet imaginaire est doué de puissance magique terrifiante. C’est une névrose phobique. Le vaginisme n’est jamais seul symptôme phobique, bien qu’il se présente comme seule souffrance de la femme et qu’elle ne parle de ses autres phobies qu’à l’occasion de la cure psychanalytique. Le vaginisme est très souvent associé à une compulsion à sucer le pouce soit dans la vie consciente, soit pendant le sommeil. Par \ ailleurs, dans sa personne généralement très féminine d’aspect, incapable consciemment d’agressivité défensive, les femmes vaginiques sont pour les hommes qu’elles aiment et qui les : recherchent, pleines de charme, de douceur et de tendresse. C’est au moment du coït, qu’elles désirent consciemment, que l’intromission est arrêtée du fait d’une contraction musculaire inconsciente qui rend physiquement la pénétration impossible. Les cas que j’ai vus étaient associés à des séquelles de viol par le père ou par un substitut du père, avant l’âge des fantasmes possibles de maternité matricielle. Les rêves des vaginiques sont des rêves de dangers élémentaires cataclysmiques : fournaises, éclatement phobogène après le réveil, et à peine verbalisables. À une étude sommaire, on a l’impression que le vaginisme essentiel se montre chez les femmes présentant dans leur psychisme des enclaves psychotiques.

Il m’a semblé que le vaginisme est une névrose plus facilement curable par psychanalyse si le psychanalyste est une femme. C’est un des rares cas où le sexe de l’analyste m’a semblé avoir de l’importance. Est-ce parce que, chez les vaginiques, on retrouve toujours inconsciemment le fantasme précoce du viol éviscérateur par la mère, alors que la petite fille très précocement érotisée, même avant la castration primaire, désire le viol trucidant par le père ? C’est même cela qui constitue le noyau du vaginisme. Lorsque le psychanalyste est un homme, cela empêche la femme de parler. Je veux dire de parler d’elle, de parler vrai. Cela l’oblige à se taire ou à fuir, car elles ont consciemment et inconsciemment un très grand désir sexuel des hommes. Les femmes vaginiques sont généralement traitées par les gynécologues. Les psychanalystes ne voient que les échecs, non seulement des traitements diathermiques, mais des traitements chirurgicaux, car cela existe. Il faut dire que la réussite d’un traitement gynécologique par diathermie aggrave toujours des autres phobies de la femme, si elle annule l’effet bloquant de la phobie sur l’intromission du pénis. Le vaginisme est donc, tant au point de vue clinique que du point de vue psychanalytique, totalement distinct'de la frigidité.


3 Car les hommes sont aussi masochistes moraux que les femmes.