En guise de conclusion

La différence génitale entre les hommes et les femmes dans leur image subjective de puissance réunifiée après le coït

L’homme : L’homme qui a éprouvé la jouissance dans le coït est réunifié narcissiquement à l’image de son corps, réconcilié avec son impuissance inter-coïtale, c’est-à-dire réconcilié avec son sexe flaccide appendu à son corps phallique. Il peut ne pas aimer par le cœur sa partenaire2-. La femme, dans ce cas, est pour lui un objet imaginaire, phallique matérialisé, un objet partiel dont il a pris possession dans le coït. La possédant sthéniquement dans son corps phallique et la pénétrant phalliquement avec son pénis érigé (dent, palpe, membre pour son image statique et son image dynamique, jaillissement pour son image fonctionnelle), il a retrouvé son intégrité, il a comblé le manque que la tension de son désir lui signalait. Il est content de lui3-.

Si la femme donne à son partenaire les preuves, médiatisées à ses sens de perception, qu’elle a éprouvé ou simulé du plaisir au cours du coït, outre la réunification narcissique de son corps l’homme éprouve la sensation d’un accord interpersonnel relatif au plaisir, symbolique alors d’un troisième terme : il a fait jouir une femme. Il l’a refaite femme. Il est fier de lui.

Il peut arriver que l’homme soit jaloux du plaisir éprouvé par sa partenaire, plaisir dont il n’est pas certain qu’elle le doive à sa propre personne actuelle, mais à son expérience acquise ailleurs, et seulement répétitivement éveillée en elle. De là vient l’attirance de certains hommes pour les femmes de rien, inexistantes sans eux (Pygmalion), ou pour les femmes vierges qui ne peuvent les comparer à un autre, et qui, parfois, quand elles sont déflorées, surtout si c’est la difficulté d’y arriver qui les excitait, – ne sont plus pour eux que des objets cassés qu’ils rejettent, représentantes, à leur place, de leur propre castration5- qu’ils continuent de nier, tout en la provoquant6*. De là aussi vient l’attirance de certains hommes pour des femmes frigides avec tous les hommes, ou qui doivent se dire telles, attirance qui les fait « s’acharner », comme le disait l’un d’entre eux, vers un plaisir alors prometteur pour eux d’une plus-value phallique7-.

Bref, cette électivité pour le troisième terme, le plaisir que, au lieu de donner à la femme, l’homme prend pour lui seul, me paraît plaider en faveur d’une castration symbolique de plaisir passif anal non résolue à l’époque de son enfance, ou d’une image du corps de l’époque du stade anal actif non abandonné. Il est probable qu’à l’époque de la pose des forces génitales conflictuelles œdipiennes la rencontre émotionnelle du père dans une scène de séduction rivale de la mère a fait fantasmer au garçon une scène primitive vécue dans la non-acceptation pour lui de la valeur de la femme et de son vagin féminin – rival ridicule mais combien dangereux et triomphant quand, dans la parturition, la femme met au monde un bébé, chair de sa chair, qui la gratifie et qu’elle nourrit avec un plaisir que l’homme ne pourra pas connaître. Pour de tels petits garçons qui ne font pas facilement le deuil de la sollicitude de leur mère qu’il leur faut partager avec des puînés, ce n’est pas seulement le pénis, incapable de mettre au monde un enfant, mais c’est l’issue ano-rectale du garçon qui, dans la compétition engagée avec sa mère, essaie son pouvoir passif attractif sur le père. Chez de tels anciens petits garçons, des coïts avec des femmes extra-conjugales à l’époque génitale adulte doivent alors, par la gratification de puissance anale liée au plaisir non fécond, compenser la blessure narcissique qu’est pour eux le fait d’avoir donné des enfants à sa femme légitime, des enfants rivaux dans son amour d’elle pour lui.

Lorsque des hommes sont restés marqués de l’angoisse de castration anale mortifère (patente chez les obsédés et les homosexuels), lorsqu’ils avaient appris que c’est du ventre des femmes que sortent des enfants vivants dont elles ont reçu le germe par l’homme, mais que ce n’est jamais du corps des hommes que les enfants peuvent naître, ils désirent alors des femmes, frigides ou non, peu importe – d’ailleurs si elles ne le sont pas, elles le deviendront avec eux –, qui leur servent de fétiche du trou fécond, rectal ou vaginal, c’est pour eux assez confus ; et ces femmes fétiches, ils se les adornent, même par les liens du mariage, afin d’avoir des droits sur elles, et sur leurs enfants, mais non pour être heureux avec elles et les rendre heureuses.8- Ils aiment aussi épouser une femme divorcée avec enfants, pour jouer au père légitime avec ceux-ci, surtout si c’est un garçon, et ainsi le soustraire, par l’influence qu’il prend sur lui, à sa relation à son père légal. Dans d’autres cas, ce même genre d’hommes « font » un enfant à une femme pour le rapter légalement et, le confiant à leur propre lignée maternelle ou paternelle, guérir ainsi leur blessure narcissique qui demeure de leur fixation homosexuelle à leur père qu’ils n’ont pas réussi à séduire, ou de la fixation orale, anale ou urétrale à leur mère.

Voici survolé, si je peux dire, tout ce qui est subjectif à un homme dans son désir pour une femme, qui joué pour rendre la rencontre dans le coït narcissiquement valable pour lui – indépendamment de toute rencontre émotionnelle interpersonnelle –, et qui fait que, pour un homme, tout coït physiquement réussi quant à lui, quel que soit le plaisir ou les conséquences pour la femme, est une confirmation phallique qui le narcissise. On peut même aller jusqu’à dire que toute pénétration pénienne d’un corps (masculin, féminin ou animal) par une issue du corps du partenaire est à l’origine du fait que tout garçon érotisé, se projetant dans le corps de n’importe quel autre, jouant à la fois le rôle d’homme et de femme, de passif et d’actif, peut éprouver le sentiment d’un triomphe quand le coït pour lui a réussi. – Il se sent bien dans sa peau, après l’acte, en ne s’embarrassant guère du ressenti de l’autre, et si l’autre aussi a eu son plaisir. Il m’a paru indispensable d’éclairer par cette rapide étude la subjectivité masculine liée au fait seul d’une érection sthénique, de la pénétration et de la décharge.C’est une sorte de masturbation par objet interposé, qui lui apporte toujours un sentiment de bien-être. Nous comprendrons mieux ainsi ce qui fait l’originalité de la subjectivité féminine.

La femme : Pour que le désir apparaisse dans la zone génitale de la femme, conformément aux nécessités fonctionnelles du pénis, c’est-à-dire qu’elle soit pénétrable, il est nécessaire que sa caractéristique de fille ait été bien accueillie par ses parents à sa naissance, et que l’époque orale de son enfance, y compris le sevrage, se soit bien passée. Si elle était restée négative ou revendiquant l’objet partiel phallique maternel (le sein), elle risquerait d’infliger à l’homme dans le coït par l’investissement oral de son vagin un danger de mutilation pénienne. Il faut aussi que son vagin ait été valorisé à l’époque du deuil de l’enfant anal magique qu’elle croyait les bébés être pour les femmes, afin de parer au danger du viol qu’elle risque de subir par son investissement vaginal qui, tel un anus, serait habité par une dynamique phallique centrifuge par rapport à l’objet partiel11-. Il faut donc que le désir chez la femme soit indifférent quant à son vagin, qu’elle ne l’ait pas investi du tout, ni en actif, ni en passif, qu’elle l’ignore tout simplement, ou qu’il soit le siège d’un appel attractif pour un pénis centripète, valable en tant que plus puissant que les options destructrices dont elle pourrait se sentir habitée.

Mais son ouverture orbiculaire vulvo-vaginale peut être aussi investie passivement de libido anale. Dans ce cas elle n’éprouve ni désir, ni répulsion. Elle se laisse faire par l’homme. Dans ce cas, la femme peut se faire subjectivement une image unifiée, phallique, de sa personne et d’un sexe qui en réalité dans sa subjectivité est un ano-rectal disponible pour un objet partiel à ressemblance fécale. – Mais il faut alors que sa personne phallique ait été par elle investie de narcissisme, afin de rivaliser avec les femmes séductrices pour attirer l’homme à distance, ce qui lui apporte une jouissance de triomphe sur ces autres femmes. En fait, ce sont des femmes à qui les hommes, en tant que personnes sexuelles, sont nécessaires, mais ils ne le sont que pour confirmer leur narcissisme. Leur habitus extérieur est souvent celui de la mascarade féminine, plus que de la féminité.

L’accomplissement du coït ne nécessite donc ni la véritable pose de l’Œdipe, ni non plus – et moins encore – sa résolution, mais seulement l’acceptation, depuis l’époque prégénitale, d’une suspension de la satisfaction et d’un transfert de dépendance filiale à la mère ou au père sur la dépendance à son partenaire. Dépendance qui peut s’accompagner d’une très grande ambivalence affective. Les fantasmes de sadisme oral, portant sur le sexe du partenaire, ne sont pas nécessairement conflictuels pour elle. Ils ne le sont qu’en cas de grossesse, car le fruit étant un représentant de l’homme dans son activité phallique et sexuelle, la femme subit une culpabilité liée à une dépendance de soumission qu’elle avait à sa mère et qui l’avait empêchée d’entrer dans le conflit œdipien. Ce fait est peut-être pour quelque chose dans les vomissements de la grossesse.

Si les composantes masochiques ou sadiques anales se rapportant à cette période pré-œdipienne dominent, les périodes inter-coïtales sont pour elle occupées de maux de ventre. Les grossesses sont douloureuses, ou particulièrement revendiquantes de soins ou de prérogatives qu’elles exigent partout pour leur état « intéressant », et les accouchements sont douloureux, à type défécatoire morbide, éclatement, viol centrifuge, mais non les coïts. Lorsque des accouchements sont psychopathologiques – j’en exclus les accouchements qui anatomiquement sont impossibles pour la femme –, ils sont dus aux angoisses de la parturiente dont la naissance a été pour sa mère, tout au long de son enfance, l’occasion d’en décrire les épreuves. – Et comme la mère dans les souvenirs introjectés qu’elle en a se valorisait par la description de ses souffrances au cours de l’accouchement qui lui a donné naissance, elle ne peut faire autrement, devenant mère elle-même, que de dépasser sa mère si c’est possible dans les souffrances catastrophiques de sa parturition qui, je le répète, n’ont au point de vue anatomique, aucune raison de l’être.

Pour qu’une femme non passée par la résolution œdipienne qui l’a rendue génitale puisse être attractive pour l’homme, il lui faut investir de libido orale et anale son corps. Il faut qu’elle s’arrange pour être jolie, et qu’elle s’arrange pour paraître bien faite. Ça lui est indispensable pour se sentir à égalité sur le marché des femmes. Et lorsqu’elle se regarde dans le miroir, qui est son meilleur compagnon, elle aime à se plaire, s’identifiant ainsi, dans ses pulsions scopiques, – à un homme à qui l’image elle-même, en tant que femme, plairait. Le fait que quelque chose de cette époque demeure chez toutes les femmes est sans doute dû à la longue rivalité impuissante à la mère, prête à se réveiller devant des femmes que les hommes, sur lesquels elles jettent leur dévolu, continuent de regarder. Cet investissement apparaît dans l’intérêt accordé aux soins du corps et aux vêtements que les hommes ne connaissent que peu, sauf à l’adolescence, quand ils ne sont pas encore assurés de leur combativité sociale, de leur audace vis-à-vis des filles, de leur pouvoir érectile pénétrant, bref de confiance en eux. Mais ce souci leur passe rapidement et ce sont plutôt leurs femmes, ou leurs tailleurs, ou leurs coiffeurs qui les obligent à prendre soin de leur toilette et de l’apparence qu’ils donnent.

— Pour nous en convaincre, il suffit d’aller dans un salon de coiffure pour hommes et dans un salon de coiffure pour dames. Il est rare de voir un homme faire autre chose que de lire son journal pendant que le coiffeur s’affaire sur sa tête. Côté dames, ce n’est pas la même chose. Le moindre geste du coiffeur est guetté, discuté avec lui, et elles n’en ont pas fini d’arranger les bouclettes. C’est la même chose dans l’essayage des vêtements chez le tailleur ou la couturière. Pour l’essayage, l’homme veut que cela aille vite. Le tailleur est content, tant mieux ! il ne l’est pas, tant pis ! Il en a déjà assez. Pour la femme, vous savez ce que c’est. À moins qu’elle n’ait, par revendication masculine, nié sa féminité, et qu’elle affecte allure et costume d’homme.

Une femme, si elle n’est pas centrée, son désir axé par l’intérêt de l’homme qu’elle aime ou qu’elle veut attirer, se sent veuve avant d’avoir été mariée. Elle a été veuve en effet de son père, et bréhaigne de leur enfant incestueux. Elle avait été auparavant déjà veuve de sa mère et, dans les fantasmes de la castration primaire, peut-être par elle mutilée du pénis, avec l’approbation de son conjoint. On comprend que ce qui lui reste de phallique, son corps debout, et ce qui lui a poussé avec la puberté, ses seins, soit de ses soins un objet à ne pas négliger. Tant qu’un homme n’est pas encore lié par son désir à elle, elle éprouve en son sexe des émois que ne confirme aucun autre signe que le sang menstruel, preuve de son inféconde béance. Elle la cache par le balancement provocant de ses hanches, par le ballonnement de ses seins, par la grâce de sa taille, où se signalise, par sa finesse soulignée ou le mystère provocant du flou des vêtements, sa disponibilité matricielle. Son visage, dont elle ornemente les issues érogènes, ses regards aguichants, ses fuites feintes après qu’une proie masculine s’est montrée touchée à distance, sont pour elle des points gagnés qui jalonnent son itinéraire en société avant qu’elle ait découvert l’amour.

Certaines femmes peuvent être jalouses de toutes les femmes qui, avant elles, ont attiré l’homme à les désirer, ou qui les intéressent lorsque, se promenant avec un homme, elles le voient lorgner des silhouettes de femmes.16* Elles veulent l’exclusivité de sa personne, de son sexe, de sa valeur sociale, de sa puissance anale, de son admiration, de sa fécondité. Bref, de tout ce qui pour elles a valeur phallique. C’est probablement pour cette raison qu’elles déclarent les hommes égoïstes, même ceux qui ne le sont pas17-.

Lorsque le désir des femmes n’est encore que vulvo-vaginal, il est référé à la libido narcissique orale et anale et, de ce fait, est inconsciemment castrateur, mettons même mutilateur, du pénis, rapteur de son jaillissement spermatique, adorneur d’enfant fétiche promis comme bonne denrée à regarder18-, à peloter, à manger de baisers. Enfant beau et bien « fait », et toujours plus ou moins transfert de son narcissisme sur ses ballons mamellaires, bien pleins, ou fétiche d’un ballon vésical bien turgescent, qui leur produit, aux heures que ces femmes exigent, de bonnes denrées excrémentielles, choses bien moulées, objets partiels féconds qu’elles lui interdisent de garder pour lui, et de livrer quand bon lui semble. Ces nourrissons, ces enfants doivent être bien propres aussi, bien moulés, bien polis, bien sages, bien perroquets et honorant leur contenance palpante extrapolée de l’utéro-rectal. – Ces femmes vulvo-vaginales, fillettes grandies restées frustrées de n’avoir pu plaire à leur père, s’imaginant ou ayant véritablement éprouvé qu’il ne les aimait pas parce qu’elles n’étaient pas des garçons, et cependant ayant assez aimé leur mère pour vouloir s’identifier à elle, sont des femmes jamais satisfaites. Bien que ne voulant pas lâcher leur homme, elles le jugent un conjoint odieux, incapable de comprendre les « sacrifices » qu’elles font à leur « intérieur » et à leurs enfants, qui ne peuvent en cherchant leur autonomie à coups de troubles de caractère que leur paraître ce qu’elles les induisent à être : des excréments (bâton merdeux). Tout ceci se vit à distance émotionnelle des personnes de leur partenaire ou mari et de leurs enfants. – À ceux-ci, au heu de les reconnaître dans leur personnalité lorsqu’ils sont plus grands, et qu’elles veulent obtenir d’eux ce qu’elles en attendent, elles donnent comme exemple les enfants des autres (« regarde les fils Untel, regarde les filles Untel… »), qui ont, à leur idée, toutes les perfections. Quant à leur conjoint, elles leur donnent en exemple le comportement d’un autre homme à l’égard de sa femme : « C’est pas lui qui ferait ça à sa femme ! Regarde comme il s’occupe d’elle », etc. Je disais qu’elles étaient restées dans un désir oral revendiquant de mutilation phallique ; en fait elles sont casse-pieds. Sans cesse occupées de ceux qui les entourent du fait de leur insatisfaction permanente, elles leur refusent la liberté de mouvement et d’initiative par laquelle le génie proprement sexuel prégénital d’un enfant, fille ou garçon, et le génie masculin d’un homme se manifestent lorsqu’ils sont authentiquement génitaux et authentiquement couplés à leur mère ou femme dans un sentiment de liberté à son égard.

Ces caractéristiques vulvo-vaginales de la libido, c’est-à-dire génitales en son début et qui en sont restées là chez ces femmes narcissiques, dont je fais un tableau à peine caricatural, sont différentes chez l’homme, lorsqu’il est époux et père narcissique. Cela est sans doute dû au fait que sa génitalité à lui, lorsqu’elle porte fruit, ne fait qu’assister sa compagne, mais ne geste pas l’enfant. S’il instruit et forme l’enfant à la société, c’est par des corrections paternelles transitoires, violentes et castrantes, parfois destinées à le vexer, à l’humilier et, dans son narcissisme, il se sent justifié à soutenir un Moi social valeureux qui lui donne bonne conscience. Mais il n’est pas casse-pieds comme une mère l’est, sans doute parce qu’elle porte son fruit rapté à l’homme en cachette et désire le construire pour elle. Elle n’en est pas arrivée, faute de résolution œdipienne, à la notion de la sublimation génitale sans laquelle une femme n’élève, ne peut élever, un enfant pour son autonomie et son dégagement d’elle et le donner à la société.

Vu par de telles femmes, leur conjoint ou leur partenaire sexuel devrait, tels la mère et le père réunis à l’époque orale et anale, les porter socialement, les nourrir, les vêtir, leur procurer du plaisir, les montrer en public, comme leur phallique signification, et leur laisser dominer et posséder des enfants, choses parthénogénétiques, qu’elles ont conçus, accouchés, nourris, soignés possessivement, fétiches qu’ils sont de l’amour d’elles-mêmes ; et l’homme devrait en cela les admirer, afin d’être leur vivant miroir, grâce auquel elles pourraient se contempler, à défaut de se sentir femmes vraiment ; mais en échange, elles n’ont jamais de tendresse pour leur homme et quoi qu’il leur donne, en réponse à leur demande ou gratuitement, ce n’est jamais cela qu’elles auraient désiré.

De telles femmes ne sont pas toujours frigides. Elles éprouvent des orgasmes nymphomanes, généralement de style masturbatoire clitoridien, camouflé avec le morceau de corps que l’homme met à leur disposition surtout si elles rencontrent des hommes qui désirent des femmes-enfants, à plaisir ditorido-vulvaire et cutané diffus sur tout le corps. Elles jouissent aussi en particulier de leurs mamelons dont la masturbation dans l’enfance est liée à celle du clitoris et à des émois fantasmés sadomasochistes. Ce sont des femmes ou passives ou masochiques sexuelles, totalement dépendantes en échange/troc de leur totale ou relative impuissance phallique industrieuse et surtout sociale.

— Elles ont en société des sentiments d’infériorité térébrants. Lorsqu’une frustration s’ajoute à leur habitus frustré, elles ont immédiatement des réactions psychosomatiques, dont tout le monde doit être au courant. Souffrir, être malade, à leurs yeux, surcompense un peu leur sentiment d’infériorité. Ce qui paraît étrange à l’observateur, c’est de voir la tolérance que les hommes ont à l’égard de ces femmes. Alors qu’une femme qui a investi son vagin d’une façon génitale et qui, de ce fait, a traversé l’angoisse de viol au moment du complexe d’Œdipe peut provoquer dans le désir un homme à l’abattre, celle-ci, qui en aurait tant besoin, tombe sur des hommes, comme on dit, qui se laissent manipuler à les soigner, à se plaindre en douce, mais à leur laisser continuer le cirque délétère pour le foyer et pour les enfants.

Il arrive qu’elles soient frigides avec leur conjoint, socialement gratifiant, mais c’est lorsqu’elles ont des raisons de penser que leur jouissance serait gratifiante pour l’homme. Elles ne le sont pas avec leurs amants auxquels elles prennent du plaisir dans le coït en compensation de la puissance phallique, argent ou enfants, qu’elles ne lui soutirent pas. Bref, leurs relations endogènes à leur mari sont ambivalentes, agressives émotionnelles, et passives corporelles ; ou passives émotionnelles et agressives corporelles, si la zone érogène pénienne du mari est fétichiquement élue et, plus encore, si la dépendance sociale a permis le transfert à son égard d’une dépendance économique satisfaisante, comme d’une petite fille dont papa-maman garnissent le porte-monnaie et entretiennent la garde-robe.22- J’ajoute que ces femmes, quel que soit leur milieu social et culturel d’ailleurs, ont fort peu d’intérêts culturels, sociaux ou politiques, dans le sens large du terme. Elles n’ont jamais le temps, disent-elles comme excuse. En fait, elles n’ont pas d’autre désir que de s’occuper dans le concret de surcompenser ce qui leur manque là, immédiatement, dans les choses qu’elles peuvent prendre matériellement et toucher matériellement. Bref, elles se sont arrêtées avant le complexe d’Œdipe et ne sortent pas de leur retard affectif.

C’est assez surprenant de voir la vie émotionnelle et sexuelle des humains de notre civilisation française23- de plus en plus arrêtée avant la résolution de l’Œdipe, ou régressée à ce stade (après une tentative d’escapade à deux, la « fugue » ratée du voyage de noces). La situation œdipienne est chez l’adulte déplacée des géniteurs tabous et périmés sur des contemporains, patrons ou supérieurs en réussite sociale ou sexuelle. C’est le style courant des relations affectives dans la société. Cette situation œdipienne, continuellement remise en question avec des pions guignolesquement variés, alterne avec (ou s’intrique à) une sexualité érotisable à n’importe quel contact, érotisation sans référence à la personne possédant le corps qui ébranle et suscite le désir, sans référence non plus à la persistance consciente ou non de relations passionnelles prégénitales avec les géniteurs, les grands-parents des enfants, ou les beaux-parents, les collatéraux et les engendrés, et avec les contemporains des deux sexes.

C’est bien là, à tous les âges, dans ces familles ou dans ces groupes sociaux, toute l’instabilité de la vie sexuelle, de style répétitif, œdipien, où l’individu, homme ou femme, se sent toujours menacé de castration, fantasme valorisant pour l’homme, puisqu’il lui prouve que, pour les autres, il paraît puissant, si de cela il n’est pas convaincu, qu’il soit menaçant pour toute femme (fantasme de viol). Dans la vie conjugale, il semble nécessaire qu’existe le piment d’une présence implicite, cachée, ou explicite, d’un ou d’une rivale qui menace le couple. Cette situation de vaudeville entretient l’infantilisme libidinal des couples et augmente les ventes de la dite presse du cœur.

C’est cette intrication de relations d’objets œdipiens qui fait le style érotique soi-disant génital de notre culture ; je dis soi-disant génital, parce qu’il n’y a de génital, en fait, que la zone érogène de chacun. Il semble que les conditions d’une actualisation de la situation de transfert pré-œdipien ou œdipien chez l’adulte soient nécessaires et suffisantes à l’obtention de volupté orgastique dans une décharge nerveuse physiologique réconfortante et narcissisante pour l’homme, parfois aussi pour la femme ; mais parfois aussi, pour elle, inutile si elle s’estime suffisamment valorisée par sa possessivité légale et revendiquante de ses droits à l’égard de la liberté d’option et d’action de l’homme, et par ses droits sur ses enfants, fétiches phalliques au service de ses désirs encore infantiles homosexuels, conscients ou inconscients. Elle veut à leur égard avoir, bien au-delà de l’âge où ses enfants devraient la supporter, une relation de maître à eux, ses esclaves, et en même temps ses objets de projection de son désir, tour à tour homosexuel ou hétérosexuel par rapport à ces jeunes gens et jeunes filles.

Ces conditions parfois exclusivement narcissiques et suffisantes pour une vie hétérosexuelle manifeste chez l’homme et chez la femme nous montrent que, dans le contexte social de notre civilisation et quel que soit le niveau social et le statut économique des gens observés, le fonctionnement génital dans le coït et dans ses corollaires émotionnels narcissiques et ses conséquences sociales (maintenance du couple, si on peut appeler ça le couple) peuvent exister. Car la maturité physiologique est atteinte pour le corps, en dépit d’une relative résolution œdipienne chez l’homme et d’une absence totale de résolution œdipienne chez la femme ; les gens se croient amants, amoureux, se désirant et s’aimant, les familles, bien que clastiques à l’intérieur de leurs murs, sont jugées comme des familles honnêtes et bien françaises…

Quant aux liaisons homosexuelles entre adultes, conscientes ou inconscientes, il faut bien dire que celles qui sont conscientes, assumées émotionnellement et érotiquement, impliquent souvent davantage les deux personnes humaines et les deux sexes des éléments du couple et, de ce fait, portent des fruits symboliques culturels plus valables que ne le sont les fruits, les enfants et les œuvres, des relations hétérosexuelles courantes. C’est peut-être parce que, à ce niveau général de l’évolution libidinale où la situation œdipienne inconsciente est partout valorisée – dans les romans, le théâtre, la vie –, le fait d’affirmer, en l’assumant, une option sexuelle en opposition au consensus social (pour lequel la mascarade des corps apparemment couplés selon leur sexe complémentaire suffit à rassurer le bon peuple), c’est peut-être parce que la non-fécondité génitale (cette triste ou fatale fécondité subie jusqu’à présent tout au moins, et qui dédouane, si j’ose dire, les unions interpersonnelles et intersexuelles les moins valables oralement, analement, génitalement) pousse deux personnes du même sexe qui s’entre-aiment sans fécondité corporelle possible à créer trinitairement, à donner la vie à une œuvre, à se donner l’un à l’autre joie, bref, à porter un fruit sur un plan symbolique, qui est génitalement conçu de façon souvent plus authentique que bien des enfants de chair nés de coïts rapaces, indifférents ou sado-masochistes (avec ou sans orgasme).

Quoi qu’il en soit, il faut retenir :

1. que les orgasmes clitoridiens, vulvaires et vaginaux ne sont pas du tout signifiants de l’accès à une libido génitale de la femme, mais seulement d’un investissement narcissique oral et anal déculpabilisé26* des voies génitales du sujet féminin observé ;

2. que la fixation érotique à une personne de l’autre sexe n’est pas en elle-même signifiante d’un amour génital au sens émotionnel du terme, que l’intérêt émotionnel à la progéniture n’est pas un signe en lui-même d’un amour objectal génétique de style génital, que toutes ces fixations érotiques ou émotionnelles peuvent n’être que narcissiques et qu’à notre connaissance elles sont, dans notre société, presque toujours organisées par ou pour le narcissisme, du fait de l’absence presque totale d’éducation sexuelle et d’exemples trop rares du sens génital de la structure du couple que forment les parents pris par les enfants comme modèles. Le sens de la paternité est à peu près perdu dans notre société. Si les garçons y étaient éduqués, conjointement à l’éducation des filles et à la maturation de leur génitalité théoriquement possible depuis les moyens anticonceptionnels, peut-être notre société occidentale retrouverait-elle son équilibre émotionnel, et peut-être que jeunes gens et jeunes filles aborderaient l’adolescence ayant totalement rompu avec des fixations au stade précoce de la libido, en ayant résolu la dépendance aux parents, l’ambivalence à l’égard des deux sexes et le sentiment de frustration qui en découle, accompagné d’une angoisse constamment latente de castration et de viol28.

Caractéristiques de l’amour génital chez la femme

L’amour d’une femme pour l’homme qui l’a fécondée ou non, mais avec qui elle est liée par le désir et l’amour, ne s’éprouve pas pour elle au sentiment de culpabilité qu’elle aurait à le tromper (qui relève toujours de l’angoisse de castration et de viol), mais au sens qu’elle donne à consacrer ses forces à l’épanouissement de l’œuvre culturelle de l’homme qu’elle aime et de ses enfants, et dès qu’elle en a la liberté, à son épanouissement propre. J’ajoute que les enfants de cet homme, elle s’en occupe aussi bien, qu’ils soient conçus par une autre femme ou par elle. Le désir et l’amour d’une femme qui a atteint ce niveau de maturité prend son sens indépendamment de l’aisance matérielle que cet homme lui procure, et son attachement à lui n’est pas diminué par l’éloignement dans l’espace. La bonne entente émotionnelle qu’elle éprouve en son cœur avec cet homme perdure qu’il soit présent ou absent, médiatisée et créatrice dans toutes les formes langagières entre elle et l’homme et dans celles qu’elle entretient avec les adultes des deux sexes qui l’entourent, et que, éventuellement, il lui arrive de désirer, mais non pas à la fois d’aimer et de désirer, car c’est son homme qui focalise ces deux valeurs. Ce mode d’amour génital n’est pas nécessairement ressenti pour un homme avec qui les coïts sont orgasmiques, et toujours superlatifs, ni pour un homme qui a l’exclusivité de lui procurer des orgasmes. La qualité de sa valeur subjective phallique vient du désir dans l’émotion toujours renouvelée qu’elle a de se donner à celui qu’elle aime, et non du plaisir local qu’elle en éprouve.

Dans son attitude avec ses enfants, l’amour maternel qu’elle leur porte, si la femme est génitale au niveau de sa libido, elle le porte narcissiquement de façon excentrée, hors d’elle-même, au témoignage que l’enfant représente de la personne du géniteur de ses enfants tout au long de leur éducation, qu’elle reste elle-même ou non couplée dans son sexe au sexe de leur père. Elle ne joue pas à prévaloir elle-même sur le père dans le cœur de ses enfants, ni à faire prévaloir un second ou un troisième compagnon de sa vie sexuelle. Cet amour maternel, elle le porte à chacun de ses enfants qui grandissent à ses côtés, à leur personne originale et respectée

comme telle. Elle les suscite à l’expression émotionnelle qui est la leur, et non pas calquée sur la sienne, à l’expression sociale valable pour eux de leurs libres options créatrices intrinsèques, heureuse de leur bonheur même s’il doit les éloigner spatialement d’elle. Heureuse si leurs options esthétiques ou éthiques sont différentes des siennes. Lorsque leurs enfants se choisissent des compagnons de plaisir ou des compagnons sexuels, elles ne jouent pas les prophètes de malheur, ni ne cherchent à les retenir par des sentiments de culpabilité vis-à-vis d’elles. – En fait, tout ceci n’est pas par grandeur d’âme, c’est simplement parce que leur libido a atteint le niveau des pulsions génitales authentiques, et que leurs pulsions archaïques et les pulsions génitales, qui ne sont pas toutes dans le corps à corps satisfaites, trouvent à se sublimer dans des activités qui leur apportent plaisir et en même temps sont utiles à la société. Devenues grand-mères, elles sont heureuses de leur descendance et capables de donner à leurs enfants et petits-enfants une aide qui ne leur semble pas un sacrifice, en même temps qu’elles ne cherchent pas à prendre dans le cœur de leurs petits-enfants la place de leur mère ou de leur grand-mère de l’autre lignée. Bref, en toutes choses, et sans effort parce que cela correspond au génie sexuel d’une femme génitale, elles sont selon leurs moyens et au jour le jour au service de la vie, et particulièrement de celle des humains, tant dans sa réalité quotidienne que dans son aspect symbolique.

À la différence de l’homme, fréquemment polygame (j’ai étudié dans le chapitre précédent les causes qui m’en paraissent prudentielles dans son économie libidinale), la femme génitale n’éprouve pas la nécessité de coïts fréquents et spectaculaires pour être narcissisée. Passé ce moment d’intimité dans lequel son corps et le corps de son partenaire ne font qu’un et son désir et son amour se ressourcent, la femme se retrouve appauvrie si son cœur n’est pas, de l’homme qu’elle désire, épris. Le coït en lui-même ne lui suffit pas.

Ce qu’elle désire est inaccessible, comme l’est son propre lieu de plaisir dont l’ouverture et les profondeurs ne peuvent jamais, dans leur don maximal, signifier l’immense puissance qui, dans l’amour, la bouleverse, au sens propre du terme, parce qu’il la déréalise avec volupté. La pensée de l’aimé réveille toujours en elle l’épreuve de son impuissant amour, car elle n’a encore à ses yeux jamais rien su lui donner, à part ses forces, ses enfants, en échange de cette gratification d’avoir pour elle, femme, un homme vrai, et non pas un rêve à aimer en silence – peut-être même à son insu –, d’en être entièrement sensée, bonheur qui la tient vivante et féconde dans tous les instants de sa vie, dans ses plus humbles occupations, des soins de son corps aux soins des enfants, en passant par les soins du foyer, qui deviendraient stérilement obsessionnels si lui, celui qu’elle aime, ne leur donnait leur sens au-delà des sens.

C’est pourquoi, dans beaucoup de civilisations, les vierges et les veuves transfèrent leur amour sans rien refouler sur la personne symbolique d’un Dieu. Peut-être est-il frangé d’imaginaire ? En donnant pour lui des soins attentifs à une œuvre dont elles sont les gestantes et les gardiennes légales, elles se sentent gratifiées et n’éprouvent pas le sentiment de frustration que l’on voit à tant de veuves qui n’ont pas atteint le niveau génital, et à tant de femmes qui pourtant ont partenaire et satisfaction sexuelle.

C’est ce don d’elles-mêmes qui confère à certaines d’entre elles un rayonnement particulier et confirme que la dialectique génitale porte son fruit hors des corps présents dans leur existence temporo-spatiale, je veux dire quand la femme qui désire et aime ne peut rencontrer physiquement celui qu’elle aime. Lorsque dans une œuvre ces femmes adultes consacrent leur génitalité, elles obéissent aux lois de la dialectique génitale, car elle est symbolique de leur don du cœur dans un au-delà d’œuvre de chair qui y est symboliquement incluse. En fait, elles ne refoulent pas leur libido, elles la transfèrent sur une œuvre et leurs pulsions y trouvent à se satisfaire.

Cette pseudo-oblativité du stade génital qui, aux yeux des témoins, paraît une authentique oblativité dans le sens de désintéressement, parce qu’elles sont des êtres de dévouement, est en fait la preuve que la dialectique génitale (toujours de nature libidinale érogène, symbolique, même dans les amours entre deux humains là présents dans leur corps) porte son fruit32- qui, lui-même, portera des fruits, et ainsi de suite. Ces femmes font œuvre de vie. Cette puissance d’effectif dévouement lui aussi chaste et soumis aux règles qui le délimitent est bien un érotisme génital sublimé.33- Certaines de ces femmes dont la maturité génitale est à la source de leur activité sociale, et lorsque celle-ci leur donne pour mission de s’occuper des jeunes, ont un impact vitalisant et maternel créatif sur ceux qui la prennent pour modèle, pour Moi Idéal momentané de leur évolution. Il y en a parmi elles, parmi ces femmes qui s’occupent de jeunes, des stériles symboliques, certainement, mais y en a-t-il plus que chez les femmes charnellement mères ? Quant aux femmes fidèles et heureuses dans leur couple (et non masochiques), ce qui fait leur joie, indissociable de leur option totale pour leur conjoint, c’est d’éprouver à travers les épreuves de la vie quotidienne combien elles leur paraissent négligeables, à côté du plaisir qu’elles ont trouvé et qu’elles trouvent encore à donner leur intelligence, leur force, leur cœur à des manifestations symboliques socialisées, plus durables que leur caduque personne et qui, tels les enfants de leur chair pour les épouses des hommes, ont plus de droit à la vie que leur propre personne, et le soin apporté à la conservation, à l’entretien, de ces œuvres dont elles s’occupent a plus de valeur éthique que celui de leur propre conservation.

Si ce n’est ni l’organe mâle, ni l’orgasme qui sont recherchés en eux-mêmes, quel est donc le mode de satisfaction génitale spécifiquement féminin ?

Cette question mérite d’être posée. Ne serait-ce pas l’effusion transposée de son sexe béant appelant le phallus,34* signifiant par son jaillissement spermatique une fécondité qu’elle ne désire que si l’homme à qui elle s’est donnée la désire ? Cette effusion s’exprime alors dans le don qu’elle lui fait de son corps et de ses forces, jusque dans le renoncement éventuel à sa fécondité somatique, pour être son épouse,35- identifiée avec l’éclat de sa carrière – qui pour cet homme est son œuvre majeure et son but à lui –, sa réussite matérielle, affective et sociale.

Pour peu qu’une femme accède, au-delà de l’apparence phallique des corps, à l’immanence émotionnelle de la réalité de son sexe, elle se comprend réflexivement moins qu’elle ne comprend l’homme ; mais ici encore comme au moment de la masturbation clitoridienne dont elle s’est détachée, lui trouvant peu d’intérêt, c’est une blessure narcissique pour son intelligence qui cherche, comme celle de l’homme, la logique et la raison en s’appuyant sur des mécanismes dérivés des sublimations prégénitales et phalliques. Toutes ces motivations authentiques et dynamiques sont sexuelles, bien entendu. Et son sexe, alors qu’elle le ressent en son tréfonds, quoi qu’elle dise de ses options, il lui reste intangible, inapparent, invisible, polymorphe dans ses sensations érotiques – des plus verbalisables et des plus localisables dans la périphérie –, dans les fonctions de son corps – aux plus ineffables et aux plus diffuses dans l’intimité de son corps interne –, dans toute sa personne, et même au-delà de ses limites temporelles et spatiales, donc au plus déraisonnable, sans que cela soit pour la surprendre. Ce sexe qu’elle assume depuis son enfance sans discontinuer, et qui est pour elle une source permanente d’émois inconditionnés, sexe formellement abscons hors la dialectique de la fécondité, celle-ci même tellement hors de proportion entre les émois qu’elle promet et ceux qu’elle tient, que les mères en confondent innocemment, dans la révélation qu’elles font de son usage matriciel, le viscère utérus et le viscère cœur, tellement plus honorable, peut-être, mais peut-être aussi tellement plus vraisemblable.

Quant à la fécondité, j’allais dire à la fertilité de sa sexualité de tous les niveaux des pulsions, elle aussi est valoriellement inappréciable du point de vue des corps, et même des cœurs, quand il s’agit d’êtres humains essentiellement éthiques et dont, alors, le sens est dans le sens du fruit que portera leur fruit, le sens génétique sublimé et non dans l’enfantement formel, ni dans les soins puériculteurs et éducatifs qu’elles sont justifiées de leur prodiguer, ni dans les performances spectaculaires dérivées de l’éthique phallique érectile, ni dans la réussite sociale dérivée de l’esthétique anale et qui peuvent quelque temps les flatter. Leurs souffrances et leurs bonheurs sont inappréciables, incommunicables, incompréhensibles, et pourtant source permanente et prévalente à cause de leur joie d’aimer.

Mais dans tout cela il n’est question que de psychologie génitale saine. Une femme saine, qu’est-ce donc ?

Le deuil du fruit vivant de l’amour symbolisé par l’enfant : réveil de la castration, de son angoisse, et raz de marée des pulsions de mort

La mort de son enfant, surtout s’il est l’enfant de l’homme qu’elle aime, est la pire épreuve pour une femme, et cela quel que soit l’âge de cet enfant. Épreuve terrible, dramatique, qui lui demande, pour rester vivante et génitalement aimante, tant dans sa personne que dans son sexe, le plus grand sacrifice. Il lui faut passer d’abord l’épreuve des sentiments de culpabilité, découlant de son Surmoi génétique, toujours narcissique. L’avait-elle bien soigné, s’il est petit ? L’avait-elle bien armé pour la vie, s’était-elle assez donnée à sa maternité, ne l’a-t-elle pas contaminé de ses idéaux à elle, au lieu de lui permettre de lui échapper plus vite, et ainsi d’éviter ce qui, pour sa personne phallique, est un abandon de poste, la mort ? Ce poste, la femme se trouve être, en sentinelle auprès de lui, à la frontière entre les pulsions de vie et les pulsions de mort, celle qui introduit à l’agressivité au service de la maintenance et de la croissance du corps de son enfant, celle qui introduit au respect de la morphologie phallique des êtres vivants que nul n’est en droit de détruire inutilement. La mort de qui elle aime met toujours la femme en question ; mais la mort d’un enfant, fille ou garçon, c’est plus, c’est la disparition, peut-être la ruine du sens symbolique qu’elle avait donné à sa vie, en même temps qu’elle avait donné à cet enfant la vie. C’est aussi le deuil de son narcissisme excentré sur l’enfant qui rencontre dans cette épreuve l’expression de la douleur de son conjoint. Il réagit souvent complètement différemment d’elle à sa souffrance. Elle rencontre la douleur des autres membres de la famille, parfois leur indifférence, quelquefois chez les frères et sœurs l’absence de peine, sinon la réjouissance (un rival en moins). Que d’épreuves, d’impuissance et de solitude !

C’est encore, et surtout, la tentation narcissique des pulsions de mort auxquelles la femme est beaucoup plus que l’homme soumise, surtout si elle est sexuellement évoluée, c’est-à-dire très dégagée dans ses options génitales du narcissisme phallique de sa personne pour elle-même. C’est la tentation narcissique de fuir dans les fantasmes, dans la magie, dans tout ce qui la relierait imaginairement à cet enfant devenu son membre manquant, niant sa réalité à elle dans son existence temporo-spatiale, qui semble n’avoir plus aucun sens.36 Et son conjoint là, qui souffre, elle ne peut pas, elle ne sait pas l’aider. À quoi sert-elle donc ? Et personne, là, qui pourrait lui faire comprendre qu’une épreuve pareille peut être dépassée.

C’est enfin, et peut-être salutairement, l’agressivité rémanente contre la nature, mère inhumaine, déplacée sur les dieux, ou Dieu pour les monothéistes, ce Dieu recours matemo-patemel, aujourd’hui impuissant, ou entité pré-œdipienne jalouse, vengeresse.37- Comment, s’il existe, peut-il permettre que la vie d’un jeune s’arrête avant qu’elle, la vieille, soit morte ? Comment peut-il permettre qu’une créature faite pour la vie soit coupée dans sa fleur ? Et, pire encore, lorsqu’elle pense à son enfant dans la froideur de la terre où on l’a mis, elle sent alors des forces de révolte et de haine. Aucun hurlement qui sortirait de sa gorge ne pourrait soulager la douleur qu’elle ressent, pire qu’une éviscération que dans son enfance elle avait imaginée comme quelque chose d’affreux, mais qu’aujourd’hui, dans la réalité symbolique de son corps, elle vit dans l’amour qu’elle voudrait assez fort pour redonner sa vie charnelle à l’être humain, son enfant, qui a cessé de vivre.

La seule attitude pour une femme qui voit là, autour d’elle, les siens, les petits qui quémandent son attention, son époux qui a besoin d’elle, est l’acceptation renouvelée tous les jours, à chaque réveil, de l’angoisse de castration primaire qui, narcissiquement, s’est réveillée en elle et s’est décuplée dans sa force de s’être articulée à la souffrance de mère à la mort de son enfant réel. Cet événement qui concerne une possession imaginaire qu’elle avait illusoirement crue réelle, c’est ainsi qu’elle tourne ses pensées dans les moments de calme de son désespoir, cet événement ne signifie-t-il pas la liberté du destin qu’elle croyait avoir donné à la personne de son enfant, mais dont elle s’aperçoit aujourd’hui qu’elle ne l’avait pas vraiment donné, comme probablement tout ce qu’elle croit donner ? – C’est cette dernière pensée qui l’aide au mieux à supporter l’épreuve, la mutilation, et à redonner à ceux qui l’entourent un peu du droit à retrouver rire et plaisir et joie, et à son époux les mots qui lui montreront qu’elle est toujours avec lui, par-delà son épreuve. Aucune gratification narcissique ne découle de ce travail intérieur. L’épreuve d’un tel deuil est impensable, comme la mort, pour qui ne l’a pas connue et dépassée39-, car c’est en effet un peu d’elle qui est mort avec cet enfant, irremplaçable, comme tout être humain mais qui, dans les souvenirs qu’elle garde de lui, est lié à tant de joies de sa jeunesse et de son couple, qu’elle s’aperçoit alors qu’elle ne lui avait pas laissé tout emporter et qu’aujourd’hui le moment est venu, quand s’apaise un peu sa souffrance, de le lui donner, ce tout de son destin à lui.

C’est alors qu’elle peut donner à cette fille, à ce garçon, le droit à sa mort qui enfin la libère sans pourtant jamais effacer le moment tragique de cette ultime mutation de sa génitalité en maturité. Très semblable à la terre lorsqu’un cyclone a passé, les mois et les années voient le paysage riant se reconstituer, chez la mère qui a perdu son enfant et qui a passé cette épreuve. Son époux la retrouve joyeuse et prête à se donner à lui. Ses enfants peuvent parler du disparu, sans immédiatement assombrir son visage. Elle aussi aime à se rappeler les moments de la vie ensemble, et ses amis retrouvent en elle plus sereine, plus détachée, la personne qu’ils connaissaient, qui a choisi le jeu du vivre sans plus se pencher sur son malheur. Lorsque je disais qu’elle avait été menacée par les pulsions de mort je ne parlais pas de ce qu’on appelle communément une dépression mélancolique, ce n’est pas du tout le même tableau. Il ne s’agissait pas d’une tentation de se donner la mort, ni d’un sentiment d’indignité de continuer à vivre. Bien que chez une femme pas encore génitale, cette tentation d’autodestruction puisse l’effleurer. Mais le plus souvent, cette castration réitérée que le destin l’a obligée à subir suscite en elle l’évolution de sa libido vers un développement génital dans la réalité et dans les sublimations qu’elle n’aurait pas connu autrement. Peut-être sera-t-elle parmi les rares personnes qui pourront, dans une épreuve pareille qui surviendra à d’autres, leur apporter sans mièvrerie, sans pitié pathogène, sans identification, le moyen de passer moins solitaire l’épreuve semblable à la sienne.

Pour une femme, son désir est-il signifiable pour elle-même ?

La femme, en tant qu’être sexué féminin, est pour l’espèce humaine un phénomène impensable. Une femme est aussi un être humain, disait Freud. Elle juge sa propre sexualité en tant qu’être humain avec la logique boiteuse homosexuelle qu’elle garde de son enfance prégénitale. C’est donc grâce à sa bisexualité qu’elle peut essayer de se considérer dans son rôle génital. Ce qu’elle est pour les représentants mâles de l’espèce, elle l’est aussi pour elle-même : une créature charnellement symbole de l’intangible plus elle se donne, de l’insensé plus elle parle, de l’anéthique plus elle est morale. Une femme ne peut que formuler ce jugement et ne peut en même temps que s’éprouver gratifiée d’être, pour l’homme qu’elle désire et qu’elle aime, l’absurde nécessité de son désir à lui, et la grave complice de l’incarnation du « JE » dans une rencontre40* qu’elle est incapable d’assumer dans la lucidité.

1* [La conclusion est une reprise presque fidèle de 1960. Nous signalons ce qui a été ajouté ou supprimé en 1982.] 2* [Suppression en 1982 :] par laquelle il a éprouvé du plaisir, cela n’infirme pas ce plaisir de s’être comporté dans sa totalité imagière existentielle narcissique et spécifique de son espèce

3* [Suppression en 1982 :] La femme, quelle qu’elle soit, pendant l’acte sexuel lui présentifie son pouvoir.

4* [Suppression en 1982 :] quand elles ne se défendent plus d’eux,

5* [Suppression en 1982 :] œdipienne 6* [Suppression en 1982 :] (Don Juan)

7* [Suppression en 1982 :] sur tous les hommes que ces femmes ont connus 8* [Ajout en 1982 : la phrase qui suit.]

9* [Ajout en 1982 : la phrase qui suit.]

10* [Ajout en 1982 : la phrase qui suit.]

11* [Suppression en 1982 : une note] Ce type d’investissement (et de l’image du corps qui en est concomitante) est la cause d’accouchements si douloureux qu’on qualifie d’accouchements par les reins. Les poussées parturiantes se dirigent subjectivement par-derrière en bas, au lieu de se diriger subjectivement par rapport à l’image du tronc (selon l’anatomie) par-devant en remontant, l’axe du corps du fœtus tendant à devenir, après la déflexion de la tête et du tronc, à la sortie des voies génitales de sa mère, d’abord perpendiculaire puis parallèle à l’axe du corps de sa mère (si le poids de sa masse ne le faisait pas tomber).

12* [Ajout en 1982 : la fin du paragraphe.]

13* [En 1960, la phrase qui suit était :] Les accouchements psychopathologiques laissent des traces profondes dues aux projections maternelles à l’époque symbiotique et dyadique, dans la structuration narcissique de l’enfant (et très particulièrement si c’est une fille) qui est né de ces viols catastrophiques de sa

14* [Suppression en 1982 :] homosexuellement

15* [Ajout en 1982 : le paragraphe qui suit.]

16* [Suppression en 1982 :] Elles éprouvent une réactivation du manque de puissance phallique. Elles éprouvent une avidité (rémanente de leur blessure narcissique œdipienne) de retirer à l’homme la puissance et la séduction de son sexe. Elles veulent la certitude, par sa présence formelle à leurs côtés, d’une complémentation phallique, qui est censée signer leur propre pouvoir de séduction.

17* [Suppression en 1982 :] alors que ces mêmes femmes ne pensent aux hommes que pour leur prendre tout : leurs affections, leurs amitiés, leurs enfants, leur argent, toute joie qu’elles ne surveillent pas, toute liberté de mouvements et d’options hors de leurs moments de rencontres sexuelles avec elles, au cours desquels (toutes les femmes le disent) le plaisir que l’homme prend est parfaitement égoïste !

18* [Suppression en 1982 :] (le bébé de concours)

19* [Ajout en 1982 : la phrase qui suit.]

20* [Ajout en 1982 : le passage qui suit jusqu’à casse-pieds.]

21* [Ajout en 1982 : le paragraphe qui suit.]

22* [Ajout en 1982 : la fin du paragraphe.]

23* [En 1960, à la place de française :] européenne 24* [Ajout en 1982 : la fin du paragraphe.]

25* [Ajout en 1982 : la fin du paragraphe.]

26* [Suppression en 1982 :] (« ça avale et ça sert » donc c’est en règle.)

27* [Ajout en 1982 : la fin du paragraphe et la note.]

28 Il n’est pas certain que sans éducation sexuelle génitale des garçons et des filles la plus grande liberté donnée aux filles de n’être plus les victimes des hommes qui les rendaient mères avant qu’elles ne se connaissent encore comme femmes change ce tableau social. Je le souhaite vivement mais je crains que ce qu’on appelle aujourd’hui les enfants désirés, c’est-à-dire ceux qu’on laissera naître, ne soient que des enfants qui répondent à un besoin pour des femmes qui s’ennuient ou qui ont besoin de cette confirmation phallique. (Note de l’auteur.)

29* [Ajout en 1982 : la fin du paragraphe.]

30* [Suppression en 1982 :] Le plaisir du coït n’est pas, en lui-même, pour elle, phallisant. Cela signifie que, plus que sa jouissance physique au moment du coït, qui s’accompagne toujours pour elle de plaisir émotionnel, elle désire croire en son partenaire, en la valeur inatteignable et secrète de son cœur.

31* [Suppression en 1982 :] Je pense aussi à certains cultes de vierges païennes et aux actuelles geishas qui, quoique œuvrant avec leur sexe, sont chastes dans le culte qu’elles entretiennent.

32* [En 1960, la fin de la phrase était :] hors des corps présents dans une existence temporo-spatiale ; dans ce fruit se décentre, puis s’excentre totalement le narcissisme de femme aimante.

33* [Suppression en 1982 :] Elle est le fruit de la joie d’appartenir à la puissance phallique déréalisée relativement au corps mono-personnel d’un humain et dévolu à la puissance impersonnelle phallique, présentifiée dans un leurre socialisé ou rituel, plus consciemment admis comme leurre que dans les amours objectaux érotisés.

34* [Suppression en 1982 :] créatif, signifié pour elle par le sexe masculin érigé et

35* [En 1960, la fin de la phrase était :] médiatrice du phallus, que cet homme identifie avec l’éclat de sa carrière et sa réussite matérielle.

36 [Ajout en 1982 : la fin du paragraphe.]

37* [Ajout en 1982 : la fin du paragraphe.]

38* [Ajout en 1982 : la phrase qui suit.]

39* [Ajout en 1982 : la fin de ce paragraphe et le suivant. En 1960, il y avait :] Elle doit continuer dans ses options inconditionnées de phallomorphisme, qui est vie, ou de disparition terrestre, qui est mort, à œuvrer dans sa chair et dans sa personne effleurée par le mystère, éprouvée par lui et retenue à ce qui est encore là présent dans sa phallique présence, et qui demande à son corps et à sa personne de jouer le jeu du vivre sous-tendu par ses pulsions de vie en complémentarité du jeu du non-vivre sous-tendu par les pulsions de mort, mais diamétralement opposé à la tentation égoïste du désir de mourir, leurre du narcissisme féminin blessé, inversion perverse de l’éthique féminine.

40* [Suppression en 1982 :] phallique