Préface

C’est dans la perspective d’un congrès international de psychanalyse, prévu à Amsterdam en septembre I9601, que Françoise Dolto s’engage dans la rédaction d’un rapport sur la question de la sexualité féminine. Cette rencontre, décidée au cours d’un séminaire annuel de la Société française de psychanalyse (SFP) à l’instigation de Jacques Lacan et Daniel Lagache, va bénéficier d’une longue préparation de deux ans. Ce congrès a plusieurs objectifs dont la plupart sont clairement énoncés, dès 1958, par Lacan dans ses Propos directifs, programme théorique2 qui nous permet aujourd’hui encore d’apprécier la diversité d’intérêts spéculatifs et politiques qui occupaient les responsables et rapporteurs de ce congrès, et tissaient les relations de ce groupe de psychanalystes qui eut par la suite un si grand impact sur la vie intellectuelle et le développement du mouvement analytique français. Françoise Dolto en fut, sans conteste, une des figures les plus marquantes.

Rappelons d’abord le climat de tension politique dans lequel cette rencontre va s’ouvrir. Organisée avec la société hollandaise dissidente, comme la SFP, de l’International Psychoanalytical Association (IPA), elle se tient précisément au moment où, avec l’accord de Lacan, depuis juillet 1959, les responsables de la SFP ont renouvelé leur demande d’affiliation. Une commission d’enquête vient d’être créée pour en examiner les conditions : J. Lacan et F. Dolto sont sur la sellette et durement remis en question en tant que didacticiens 3. Les enjeux politiques étant aussi préoccupants, on pourrait penser dans un premier temps que la visée principale du congrès d’Amsterdam ne se limitait pas à la simple opportunité offerte de rouvrir le débat sur la sexualité féminine, débat qui fut entre 1923 et 1935 l’occasion de tant de polémiques et de luttes théoriques intestines. En effet, hormis un rappel historique très sérieux, pris en charge par un psychanalyste québécois, Camille Laurin-, ce débat ne paraît plus vraiment au centre des préoccupations des rapporteurs pris dans leur ensemble. Le plus souvent, il n 'est qu’'effleuré ou même pas évoqué. Selon le témoignage de Wladimir Granoff, autre rapporteur du groupe français à Amsterdam, il s’avère même que l’adresse tant des Propos directifs de Lacan que du rapport dont Granoff fut le coauteur avec François Perrier était tout autre. Dans leur portée immédiate, Granoff révèle que, malgré le caractère international de la rencontre, ils s’adressaient surtout au public restreint des psychanalystes français et laissaient apparaître, à l’intérieur de la SFP, certaines dissensions. Ainsi précise-t-il :

« Ce qui était visé, c’était une dérive que l’on trouvait préoccupante, que l’on croyait pouvoir prévenir, et dont à tort on attribuait la responsabilité majeure à Françoise Dolto, dérive qui amenait les choses de l’analyse vers un enveloppement absolu du féminin dans ce qui était considéré comme d’essence maternelle, vers une promotion, théoriquement exorbitante, du couple mère-nourrisson comme dominant les grandes coordonnées de la psychanalyse. Ce qui s’accompagnait d’une occupation du terrain de la spéculation théorique par l’observation directe, la réalité des corps, et cela, nécessairement aux dépens de la tension toute différente de l’horizon théorique proposé par Lacan, où l’essor se prenait à partir de la piste d’envol constitué par le RSI (Réel, Symbolique, Imaginaire) proposé dès l’acte initial d’enseignement donné à la Société française de psychanalyse6 ».

L’évocation au sein de la SFP de sa division en deux courants, dont l’un, autour de Lacan, privilégierait l’apport doctrinal du maîtrele rapport de Granoff et Perrier s’en faisant à Amsterdam le porte-parole –, alors que l’autre, regroupé autour de F. Dolto, s’occuperait de l’abord clinique, de l'« observation directe » des rapports mère-enfant et des stades précoces du nourrisson, s’est mis pour nous en résonance lointaine avec l’histoire originaire du mouvement analytique. En cela, le sujet de la rencontre était loin d’être anodin. Ce congrès rouvrait, déplaçant les enjeux en les réactualisant, ce débat dont nous avons déjà dit qu’'il avait divisé la communauté psychanalytique en provoquant l’affrontement théorique du groupe des psychanalystes regroupés à Vienne autour des thèses de Freud (Jeanne Lampl de Groot, Hélène Deutsch, Ruth Mack Brunswick, Marie Bonaparte, Anna Freud) et de celui qui s’était constitué à Londres autour de Jones7 (Karen Horney, Melanie Klein, Josine Muller). Une multiplicité de voix, pour la plupart féminines, s’était fait entendre. L’intérêt de ce débat historique, si on voulait aujourd’hui lui rendre justice, ne se réduirait plus seulement à cette simple dimension polémique qui le résume souvent hâtivement. D’unepart, ceux qui, à Vienne défendaient la théorie freudienne du monisme sexuel, celle d’une stricte essence masculine de la libido, soutenant de la part de la petite fille une totale ignorance du vagin, le rôle essentiel du clitoris comme homologue du pénis, construisant ainsi la théorie « phallique » de la sexualité féminine. De l’autre, ceux qui, à Londres, s’appuyant sur l’apport plus contradictoire de la clinique et une conception dominante de la complémentarité entre les sexes, fondée essentiellement sur l’anatomie, soutenaient l’existence d’une libido spécifiquement féminine, s’opposaient à Freud sur la question de l’« envie du pénis » en affirmant son caractère défensif et secondaire qui permet le refoulement d’un « sentiment du vagin » existant à un stade très précoce chez la petite fille. Dans ce débat, l’opposition tranchée entre une théorie qui s’est affirmée de manière souvent abrupte, et une clinique qui venait l’infirmer en la frappant d’invraisemblance ou en la désignant de simple vue de l’esprit, même si elle peut nous aider à cerner la trame de la polémique, réduit le propos des auteurs à un simple point de vue partisan. Elle ne nous permet pas d’en apprécier les apports divers, plus personnels, d’y reconnaître le courage et l’originalité et peut-être surtout, de retrouver comment, en l’accompagnant, ces voix ont enrichi la pensée freudienne de la sexualité féminine, en l’infléchissant ou quelquefois même en confirmant ses intuitions8. Or, cette controverse, très largement développée dans les publications de l’époque-, tomba dans l’oubli peu de temps après la disparition de Freud.

Pourquoi, en 1958, le besoin se fait-il sentir pour les responsables de la SFP de remettre ces questions sur la sexualité féminine à l’ordre du jour ? Pourquoi Lacan se met-il en tête d’aller réveiller « la Belle au bois dormant » ? Il est vrai qu’en 1960, comme dans les années vingt, on assiste à une féminisation croissante de la profession. D’autre part, cette partie de la spéculation analytique, délaissée par la psychanalyse, gardait les traces encore très vivaces de questions qui avaient poursuivi leur chemin en passant par le détour du féminisme, faisant place à un abord plus sociologique de la question féminineC'est Simone de Beauvoir qui, en 1949, fut la première à réintroduire la problématique psychanalytique de la sexualité féminine dans Le deuxième sexe11.

Déjà en 1956, devant l’auditoire de son séminaire, Lacan s’étonnait de ce que les « divagations théoriques », dont ce débat avait été l’occasion, donnaient, comme Renan disait de la bêtise humaine, une idée de l’infini, sans pour autant, précisait-il aussitôt, que la bêtise n 'ait rien à y faire. Ce qu’'il constatait, avec une pointe de nostalgie, était plutôt les signes d’un temps où le groupe des analystes autour de Freud partageait dans le transfert au maître la même « passion doctrinale » :

« Il est en effet frappant de voir à quelles difficultés extraordinaires ont été soumis les esprits des différents analystes à la suite des énoncés, si abrupts et si étonnants, de Freudr »

La nécessité se fit donc progressivement sentir de revenir sur les données de ce débat et les malentendus qu’'il avait engendrés, produisant ce qui pouvait apparaître comme un véritable délire théorique face aux contradictions apportées par la clinique. La trace la plus insistante que ce débat avait laissée gardait l’accent irritant de la polémique.

Sans doute Lacan y voit-il un intérêt théorique majeur : les questions débattues dans les années vingt mettaient au premier plan celle du « primat du phallus » dont il avait fait lui-même le centre de sa réflexion sur la relation d’objet13. Le « retour à Freud » semblait, ici aussi, s’imposer. Aussi Lacan acceptait-il de se laisser ainsi ressaisir par les apories concernant le complexe de castration chez la femme, celles mêmes qui avaient envahi le champ de la spéculation psychanalytique des années vingt.

Le débat des années vingt ou la querelle anglo-viennoise

Ce débat prend, en effet, son essor en 1923 autour de la « phase phallique » que Freud met en avant dans son article « L’organisation génitale infantile14 ». Destiné à être inséré dans les Trois essais sur la théorie sexuelle, comme complément aux différents ajouts de 1910 et 1922, ce texte concerne plus particulièrement l’investigation sexuelle infantile15. Il précise en quoi consiste le caractère principal de cette troisième et dernière phase du développement infantile qui la distingue de l’organisation génitale définitive de l’adulte : « Il réside en ceci que, pour les deux sexes, un seul organe génital, l’organe mâle, joue un rôle. Il n’existe donc pas un primat génital, mais un primat du phallus16. »

Ce texte de Freud, à plus d’un titre exemplaire, lui permet d’abord d’affirmer sa conviction sur ce moment essentiel de l’investigation sexuelle infantile où l’enfant maintient, à l’encontre de toutes les contradictions apportées par l’observation, la supposition que tout être possède un organe génital phallique. Freud y décrit en outre les processus noués dans cette phase à la menace de castration qui entraînera, pour le garçon, la disparition du complexe d’Œdipe. En même temps, il fait entendre que cette description ne concerne que l’enfant mâle et que force lui est de constater qu’'il existe une grande incertitude quant aux matériaux dont il dispose pour décrire les processus correspondants chez la petite fille. Ceux-ci lui font « défaut ».

Ce défaut, constaté par Freud en 1923, des matériaux cliniques concernant la sexualité de la petite fille et de la femme qui sont à sa disposition est bien surprenant . La question sur la sexualité féminine n’a-t-elle pas constitué l’ouverture de sa théorie soutenue par une observation clinique qui, comme nous le savons bien, portait à ses débuts essentiellement sur des femmes hystériques-. Dès 1905, pourtant, il constatait déjà le « voile épais19 » qui recouvrait la sexualité des femmes qu’'il attribuait tantôt à l'« atrophie » imposée à leur sexualité par la civilisation, tantôt à une pudeur conventionnelle2^ sur leur vie érotique. Le silence des femmes à ce sujet n’était alors envisagé que sur le terrain des préjugés les plus communs sur le « sexe faible ». Or, dès 1923, il s’agit de tout autre chose. À mesure que la description du complexe d’Œdipe du garçon s’enrichit de nombreux détails et de nouveaux développements, se révèle l’aspect lacunaire de la version féminine de ce même complexe. Freud écrit alors :

« Ici, notre matériel devient – d’une façon incompréhensible – beaucoup plus obscur et lacunaire (…) dans l’ensemble il faut avouer que notre intelligence des processus de développement chez la fille est peu satisfaisante, pleine de lacunes et d’ombres—. »

Le voile, jusqu’ici porté pudiquement par les femmes, passe sur la théorie. Le théoricien y serait-il pour quelque chose ? Ce même voile que, selon Freud, les petits garçons sur le point de découvrir la différence sexuelle « jettent sur la contradiction entre observation et préjugé-… », passant de la négation pure et simple du manque de pénis chez la femme à la conception que cette absence serait le résultat d’une punition mutilante. Cette théorie sexuelle infantile, élaborée par le petit garçon dans ce moment essentiel de l’affrontement visuel avec la vérité de la différence des sexes, sera lourde de conséquences et fera qu’il ne pourra plus se dérober à la castration susceptible de se retourner sur sa propre personne. Dès lors et de ce fait, il sera amené à renoncer à son désir œdipien, cependant que, selon les théories sexuelles qu’il a construites, « l’organe génital féminin semble n 'être jamais découvert23 ».

Même si Freud soutient, par la suite, la conviction selon laquelle on peut attribuer à la fille une organisation phallique et un complexe de castration, il renonce dès lors à envisager les choses de façon strictement symétrique24 en calquant l’Œdipe de la fille sur celui du garçon. Cette illusion symétrique l’empêchait jusque-là de concevoir les différences qui existent dans le développement psychique des deux sexes et dans leur rapport à la castration. Freud apporte alors un éclaircissement supplémentaire : dans l’éveil au problème de la différence sexuelle, la fille et le garçon ne sont pas logés à la même enseigne. Devant la perception de la région génitale féminine, le petit garçon «… se conduit de manière irrésolue, peu intéressé avant tout. Il ne voit rien ou bien, par un déni, il atténue sa perception, cherche des informations qui permettent de l’accorder à ce qu’'il espère… ». Il cédera plus tard sous la pression de la menace de castration et gardera, comme cicatrice de ce moment, une « horreur de ces créatures mutilées » ou un « mépris triomphant à leur égard ». Quant à la fille, elle semble prendre un parti plus tranché et la concision du texte freudien lui-même est extrême : « D’emblée elle a jugé et décidé. Elle a vu cela, sait qu’elle ne l’a pas et veut l’avoir. » Du fait de l’ignorance où elle se trouve de sa spécificité anatomique et du rôle joué par son clitoris comme homologue du pénis, la petite fille se perçoit comme désavantagée et traverse une phase de « déconvenue narcissique ». Elle peut se consoler en projetant, dans un avenir meilleur, l’espoir d’obtenir un appendice plus satisfaisant et s’engage alors dans le « complexe de masculinité » et la voie des revendications infinies. Elle peut aussi choisir de renvoyer la possession de ce pénis dans le passé et se faire la seule victime d’une punition. Cette blessure, une fois généralisée à toutes les femmes, elle peut en concevoir comme l’homme un profond mépris. Reste une différence essentielle. Contrairement au garçon, elle part d’un « fait accompli » : elle ne l’a pas. Pour Freud, cette dissymétrie par rapport à la castration, partant de la différence anatomique, peut justifier de ce que l’angoisse de castration qui, pour le garçon, est un puissant moteur d’édification du Surmoi et de démolition de l’organisation génitale infantile, semble pour la fille manquer. L’entrée dans l’Œdipe féminin se caractérisera par une transformation symbolique de l'« envie du pénis » de la fille qui lui garde sa valeur phallique : elle désire un enfant du père. Mais la séquence finale qui constitue l’issue de l’Œdipe, si logique et évidente chez le garçon du fait de la menace de la castration, apparaît affaiblie et même improbable pour la fille. La construction théorique de l’Œdipe féminin se heurte à l’inévitable prolongation de la phase œdipienne chez les femmes.

Pour Freud, dès 1925, l’urgence se fait sentir de remettre les choses au travail. Il appelle ses disciples à l’aider à trouver des matériaux, communiquant les siens même dans leur état lacunaire, dans l’attente que leur soit apportée confirmation ou infirmation. D’abord, il faut aller chercher les matériaux manquants dans « la première période de l’enfance », « l’époque de la floraison précoce de la vie sexuelle ». Freud réaffirme avec force l’importance pour la psychanalyse de l’investigation des stades précoces de la sexualité infantile.

Dans les années qui vont suivre, nous le verrons tenter de reconstruire la séquence initiale de l’Œdipe, qu’il appellera le pré-Œdipe-. Ainsi peut-il, après un temps de latence, le confirmer en 1931— : la fille, comme le garçon, a sa mère comme premier objet d’amour. C’est cette préhistoire de l’Œdipe féminin qui lui apparaît maintenant clairement et qu’il compare à ce que fut la découverte de la civilisation minoé-mycénienne pour la civilisation grecque. La question insistante amenée par l’observation de la prolongation de la phase œdipienne chez la fille et portant, pour Freud, sur la façon dont elle peut renoncer à son amour pour son père, s’ouvre dès lors en amont sur une question préalable : qu’est-ce qui l’amène à renoncer à sa mère comme objet d’amour et à se tourner vers son pères27 ? En même temps, alors que l’Œdipe du garçon semblait si clair à Freud, des éléments lui apparaissaient qui en révélaient la double orientation. L’Œdipe du garçon se compliquait d’une position féminine à l’égard du père, et d’un désir de se substituer à la mère. Le voile sur la théorie s’était encore déplacé.

Cette remise en question de sa propre théorie par Freud fut l’œuvre des années vingt, et l’enjeu d’un débat qui fera venir au-devant de la scène les femmes analystes comme ses partenaires privilégiées. Freud y découvrira que le transfert qu’'il agissait en tant quhomme et père fondateur de la psychanalyse dans ses cures de femmes (transfert du côté du père) l’empêchait d’avoir accès aux matériaux essentiels de la toute petite enfance, ce qui n 'était pas le cas des femmes analystes. Il découvrira également que ce qu’il avait conçu comme premier dans l’Œdipe féminin, la relation au père, n’était qu’'un refuge, un recours second par rapport à ce qui en constituait la séquence initiale et manquante, que ce qui lui apparaissait jusque-là comme indestructible, l’attachement tenace de certaines femmes à leur père, n’était qu’une transformation du lien intense à leur mère dans la période préœdipienne qui exerce une si grande influence sur l’avenir de la femme.

La libido génitale et son destin féminin

F. Dolto a témoigné à plusieurs reprises de l’inquiétude qui fut alors la sienne d’avoir à s’avancer théoriquement en rédigeant ce dont elle ne manquait jamais de préciser qu’il fut un « rapport commandé » par les instances responsables de la SFP. Prévue d’abord pour une contribution en collaboration avec Marianne Lagache-, elle dut se résoudre à s’avancer seule dans une épreuve dont elle percevait les enjeux politiques et théoriques. Hormis sa thèse en 193929 et de nombreux articles, F. Dolto n’avait encore rien publié. Elle connaissait les impasses théoriques du débat historique sur la sexualité féminine et luttait, dira-t-elle plus tard, contre le sentiment confus d’un certain manque de maturité pour rédiger ce rapport. Elle ne se sentait « pas prête » mais décida de relever le défi en abordant les choses par le biais d’une description phénoménologique et génétique de l’évolution de la petite fille, à partir de sa clinique et sans parti pris théorique, ce qui, selon son expression, consistait à « aller au charbon ». Contrairement aux Propos directifs de Lacan et à l’introduction de Granoff et Perrier qui réaffirmaient le constat freudien d’un manque essentiel de matériaux, elle découvrait pour sa part, en s’engageant dans le travail d’écriture, qu’elle avait finalement « pas mal d’expérience et des choses à dire3 ».

À Amsterdam, elle prend donc le parti qui sera le sien tout au long de sa vie : plus que de théorie, il s’agit pour elle de « témoignage mis en mots31 ». Sans l’affronter directement, sans se priver non plus de son appui, il s’agit de faire surgir aux côtés de la théorie, souvent trop prompte à légiférer, les faits menus de son observation clinique. Ce rapport, bien à elle, entre la théorie et la pratique, elle ne cessera d’en témoigner, le portant comme une exigence, souvent comme un style où ceux qui l’ont approchée reconnaissent, témoignant à leur tour, le tranchant de son travail analytique. Prendre le parti de l’ignorance pour faire échec aux dogmes et aux préjugés, ne se faire le disciple que de ses patients, des enfants, des enfants psychotiques32, mais aussi, et surtout à la fin de sa vie, des nourrissons. Telle fut sa position tout au long de son parcours de praticienne-. C’est ce qu’elle reconnaîtra plus tard avoir été, en septembre 1960, sa contribution personnelle et son originalité par rapport à l’abord essentiellement théorique qui, à l’exception de sa seule présence féminine à la tribune, était celui des hommes de ce congrès. On comprend mieux l’inquiétude qui était la sienne dans les mois qui précédèrent cette épreuve et l’évaluation qu’'on doit faire de ce moment comme d’un tournant décisif dans sa vie de femme et de psychanalyste.

Ainsi, revenant sur ce moment, en 1982, elle convient même : « On n’était pas, encore, en France, prêt à écouter un rapport qui était fait par une femme-. » En effet, son sentiment intime et qui demeurera, sans jamais se démentir, sera qu’on ne l’avait pas entendue parmi ses collègues psychanalystes à Amsterdam. Le seul écho, se répétant à l’infini, sera celui que Lacan, à l’issue de son exposé, lui offre en relevant ce que sa prestation avait de « culotté », mais en lui refusant aussitôt tout autre commentaire-.

S’adressant à F. Dolto, à propos de son texte sur la sexualité féminine, Élisabeth Roudinescoy relève l’absence de toute allusion au débat des années vingt^ En effet, il est construit, apparemment du moins, dans son corps principal, sans référence majeure-. Seul, placé en ouverture, comme en regard du texte lui-même, un choix de citations de Freud dont la quasi-totalité émane des Trois essais sur la théorie sexuelle38. Le lien privilégié qui est ici affirmé avec ce texte de Freud en particulier apparaît essentiel. Tout d’abord, en ce qu’'il accorde la place centrale à la théorie de la libido ou encore à la libido comme sujet actant de la théorie. Le titre original du rapport d’Amsterdam, La libido génitale et son destin féminin, dont elle laisse entendre que, tout comme le sujet à traiter, il lui fut imposé, en portait encore la marque. Le faisant apparaître comme sous-titre de cet ouvrage, nous avons voulu ici marquer à nouveau cet ancrage premier, tant il nous paraissait regrettable qu’on l’ait fait disparaître dans la publication de 1982. Ainsi choisissons-nous de faire écho aux regrets que F. Dolto avait elle-même exprimés lors de la première publication de son livre : « Nous avons choisi comme titre Sexualité féminine pour faciliter en quelque sorte la compréhension, mais en fait ce n’est jamais de la sexualité dont il s’agit, c’est de la libido en tant qu’inconsciente. La sexualité, c’est conscient. (…) c’est cette confusion entre sexualité (conscient) et libido (inconscient) qui nous entraîne vers cette voie de garage, de résistance, à cet enlisement dans l’abêtissement au lieu de l’humanisation. La sexualité peut être femelle, la libido ça ne peut être que féminin39. »

C’est sans doute par ce « féminin » dont elle marque le destin de la libido que F. Dolto fait un pas de plus, reprenant à son compte, en l’interprétant à sa manière, l’esprit de la thèse soutenue par Freud dans les Trois essais sur la théorie sexuelle d’une libido toujours active et d’essence masculine

En effet, pour F. Dolto, ce qui caractérise le destin féminin de la libido est à penser à partir de la différence qui existe entre une libido active à visée d’émission (pôle masculin) et une libido toujours active mais à visée d’attraction (pôle féminin). Au sujet de la « phase phallique », F. Dolto dénonce l’inflation que connut dans la théorie analytique la phase de « déconvenue narcissique », ce moment de déception que traverse la fille après la découverte de l’infériorité formelle de son sexe. Pour F. Dolto, « cette déconvenue narcissique toujours observable avait fait penser que la sexualité des femmes s’était dépressivement construite sur ce moment ». Or, elle l’affirmera avec force, même si cette phase est toujours évidente chez la fille dans l’observation courante, elle reste temporaire et dépendante de la discrimination des formes qui n’est possible qu’à un certain âge. Il devient important de laisser la fille se renseigner sur cette différence et de libérer toute sa curiosité à ce propos.

Cette déconvenue peut être surmontée à plusieurs conditions. L’une, de première importance, tout aussi valable pour le garçon, est d’avoir été adopté à sa naissance par ses géniteurs dans son existence sexuée. L’autre, concernant plus précisément la fille, peut s’offrir à l’occasion de questions qu’elle pose sur sa naissance et sa fécondité future, si le père et la mère y répondent par la confirmation valorisante de son sexe creux, lui permettant ainsi de s’identifier positivement à sa mère. C’est à cette première curiosité génétique que F. Dolto fait remonter les jalons du complexe d’Œdipe de la fille et l’accès à sa génitalité. Elle fera la distinction entre une « envie du pénis centrifuge » associée à cette déconvenue narcissique de la petite fille et solidaire de l’angoisse de castration primaire, et une « envie du pénis centripète » qui sera, elle, associée à la valorisation de ses voies creuses et mise en connexion avec la procréation. Car, dès trois ans, la procréation est pour la fillette « chose de femme », même si elle la conçoit encore sur le mode de la magie digestive et parthénogénétique. Cette disponibilité féminine à la recherche de la masculinité complémentaire, F. Dolto l’observe à l’œuvre chez le nourrisson fille dès les stades les plus précoces dans les premières attractions hétérosexuelles. Elle décrit comment, dès qu’'elle est repue, la fille peut se détourner de l’attrait prégnant du visage de la mère pour d’autres attraits, olfactif auditif ou visuel d’une présence masculine alentour. Le corps de la petite fille est très vite investi par des pulsions actives d’attraction qui se traduisent par des mimiques de turgescence et de rotation que F. Dolto met en relation avec le mouvement de la naissance, et qui se retrouvent plus tard, aussi bien dans la rigidité de l’opisthotonos des crises hystériques que dans la sensibilité diffuse de tout leur corps dont certaines femmes témoignent en parlant de leur jouissance sexuelle.

L’envie du pénis centripète fondée sur sa réceptivité et son ouverture domine l’éthique de la fillette à partir de trois ans. Elle s’accompagne d’un sentiment manifeste de fierté de son sexe clitorido-vulvaire, conçu dès lors, comme tel, complet dans sa forme. Quand elle en parle, elle le caractérise elle-même par un « bouton » (le clitoris), associé aux « mamelons », formes pleines dont sa mère qui en est pourvue peut par ses dires la rassurer sur leur possession à venir, et un trou-réceptacle (le vagin) autour duquel, si la petite fille n’est pas gênée dans sa curiosité, elle pourra adjoindre à la valorisation éthique de l’ouverture de son sexe, celle, esthétique, des bordures et des plis. D’où cet intérêt qu’'elle a pour les creux, les secrets et les cachettes, les boîtes41 où elle peut enfouir ses trésors, mais aussi pour les voiles et les plis. Cette découverte de la conformité de son sexe avec celui de sa mère et des autres filles peut donc s’accompagner d’une acceptation gratifiante et lui permettre l’identification à toutes ses potentialités féminines. En particulier, cette valorisation de son pôle attractif lui permet de se tourner vers son père qui apparaît encore comme le compagnon de maman dont celle-ci a l’exclusivité.

On voit bien comment F. Dolto répond et prend ses distances par rapport à l’ignorance supposée du vagin par la fille. Cependant, elle ne perd pas de vue le fait qu’'en même temps que la petite fille reçoit une parole qui lui donne la possibilité de nommer les émois qu’'elle ressent au lieu de son sexe, elle investit aussi celui-ci en relation aux modes de valorisation du stade oral et anal, déjà précédemment structurés en référence à la symbolique phallique. Pour F. Dolto, deux motivations souvent en opposition dynamique sont donc clairement mises en jeu dans cette phase phallique de la fille : la valorisation phallique du corps entier de la fille et de la femme qui devient signal attractif pour l’homme d’une zone érogène non phallomorphe, et la gratification narcissique éprouvée par la fille de posséder un sexe creux érogène et un réceptacle qu’'elle sait procréatif.

En même temps, sur cette nécessaire parole valorisante du sexe de la fille, F. Dolto introduit un bémofi essentiel afin de maintenir la dynamique en jeu dans ce destin féminin de la libido. Car s’ouvre pour la fille un moment précieux, celui de l’apprentissage de son autonomie et des sublimations, contemporain de la séparation d’avec la mère. Aussi, si cette valorisation de son pôle attractif féminin est excessif, il peut arriver qu’elle en soit gênée dans l’élaboration des sublimations de ses pulsions prégénitales. Sur le point du « dire » et du « faire », activités culturelles phalliques transférées de l’oral et de l’anal, nous voyons la fille prendre une belle avance sur le garçon. Elle aura « la langue bien pendue » en compensation, dira F. Dolto, de son sexe atrophié. Là, intervient la richesse unique de ce texte sur l’importance érogène du jeu qui peut être transfert de fonction masturbatoire, particulièrement pour la fille dont les poupées sont substituts d’objets oral ou anal, reconstituant la dyade jumelle qu’'elle formait avec sa mère tout en lui permettant de s’en dégager par la production de fictions fantasmatiques, mais aussi « poupée fétiche du “laisser prendre” ou d'“avoir maîtrise”sur le pénis du père, (…) vis-à-vis de laquelle elle se comporte en petite mère ».

À la fin de la troisième année, l’entrée de la fille dans l’Œdipe hérite d’un conflit qui surgit entre l’angoisse de castration sous la forme de « viol éviscérant », issu de l’investissement dans la sexualité précoce de la représentation de l’organe-trou – – oral, anal ou vaginal des périodes prégénitales – et un « désir de viol » fécondateur qui, dégagé des imaginations prégénitales cannibaliques, n’est fantasmé ni comme douloureux ni comme humiliant. Adressant au père ce « désir de viol » dans la période œdipienne, la petite fille en attend confirmation de son pouvoir attractif féminin et de son sexe qui en est la source cachée. L’angoisse de castration sous la forme du viol mutilateur éviscérant ne sera surmontée dans la résolution œdipienne que par un renoncement narcissique qui « porte le fruit » de la sublimation. L’engagement de l’Œdipe ainsi que sa résolution n 'est possible que si la petite fille peut verbaliser les émois de son attirance pour son père sans s’en sentir condamnée par sa mère. De même, elle doit recevoir de celui-ci la verbalisation de l’interdit de l’inceste, loi à laquelle il reste soumis, pour le grand soulagement que ce faisant, il lui procure à elle, tout entière occupée à le séduire, par l’assurance de la chasteté de leur relation d'« aimance4 ». Cette réponse juste quant aux rapports d’amour et aux contacts physiques du père et de la mère va la faire accéder au fantasme de la scène primitive qui lui permet de se dégager de ce qui restait incestueux vis-à-vis de ses parents.

Ainsi « la chute des dents de lait » suivie des retrouvailles dans le miroir de son sourire de jeune fille prometteur de conquêtes encadrent-ils cette phase œdipienne. La charge de signifiance extrême accordée à un fait apparemment aussi menu porte le texte à des moments d’incandescence qui nous semblent révélateurs du génie de F. Dolto. Le texte procède ainsi par touches successives, constituant dans leurs répétitions, modulations et variations une pensée en acte. Ce sourire de la jeune fille dans le miroir, sortant de la période de déréliction narcissique dont sa bouche était frappée par la chute des dents de lait, apparaît comme un arrêt décisif mais aussi un seuil, une issue après toutes ces épreuves « mutantes et progressives » qui marquent le dynamisme évolutif de la libido, au point de signer l’acte de la résolution œdipienne. Cela pourrait nous paraître abrupt si nous nous contentions de cette simple affirmation sans aller collecter ce qui se dépose progressivement dans les différentes versions qu’'elle en donne tout au long du texte, constituant ainsi un dépôt théorique fait de ses observations. L’angoisse structurante qui accompagne la perte de sa denture de lait soutient la fille à dépasser les conflits archaïques qui surviennent au moment de la castration œdipienne. Dans cette résolution, la petite fille meurt à un mode de sentir et d’agir d’une zone érogène qui a été élective jusqu’à six et sept ans. Tout ce qui touche à la bouche, au goût, à la parole pour les filles est très investi de libido orale active et passive. Avec sa denture de lait, elle perd non seulement le pouvoir séducteur de son sourire, mais elle est en outre gênée pour goûter, pour manger, pour parler et se faire entendre. Elle revit dans cette épreuve le réveil d’une angoisse de castration primaire d’une époque antérieure qu’elle croyait dépassée. « Lorsque la denture définitive a remplacé la précédente… c’est cette intégrité nouvelle de la bouche, après sa dévastation qui est par elle-même, inconsciemment et consciemment, le dépassement d’une épreuve qui s’est montrée initiatique, pour triompher d’une angoisse, celle d’une zone érogène archaïquement dominante, blessée puis rénovée, transfigurée » Pour F. Dolto, le destin féminin connaît des déconvenues et des restaurations de son dynamisme marqué par les étapes successives de ces épreuves initiatiques. Ainsi fait son chemin, comme elle aimait à le dire, « l’allant-devenant dans le génie de son sexe », qu’'elle reconnaissait tout autant au génie masculin

Cette résolution de l’Œdipe n’est possible qu’à la seule condition d’un renoncement narcissique constitué de deux deuils consécutifs : celui de son pouvoir de séduction sur sa mère, puis sur son père auquel s’ajoutera plus tard celui autrement difficile de son fantasme narcissique et possessif maternel47. Car la maternité qui peut venir achever l’évolution libidinale de la femme peut également donner lieu à des régressions émotionnelles contaminant les enfants, si l’Œdipe n 'estpas résolu.

Mais revenons à la jeune fille dont le destin s’achemine vers la rencontre avec l’homme qu’elle perçoit d’abord comme dangereuse. Son propre désir suscite en elle une grande méfiance car, affirme F. Dolto à plusieurs reprises, contrairement à l’homme, une femme ne peut concevoir la rencontre sans en projeter son éventuelle fertilité. Comme le langage lui a délivré la notion de sa féminité, c’est encore l’échange verbal avec une femme de confiance, si c’est possible la mère, qui pourra la libérer éventuellement du danger où elle est de céder aux instances des garçons quand elle n’éprouve ni désir ni amour, par crainte d’être frigide. C’est pour soigner cette frigidité due aux suites de relations sexuelles qui n 'avaient pas eu de sens pour elle, qu’'elle aura parfois recours à la psychanalyse. Pour F. Dolto, le danger réside dans le fait que dans ces conditions qui créent l’insensibilité sexuelle, se croyant frigides, ces jeunes filles se risquent à arrêter la pilule pour s’assurer qu’elles sont au moins des femmes par la conception. Ici, l’avortement, si nécessaire comme recours en cas d’immaturité, peut devenir l’expérience mutilante d’un rituel d’assurance de féminité. Car « l’accomplissement de son désir dans l’orgasme complet exige de la femme une totale participation dans la rencontre émotionnelle et sexuelle avec son partenaire, ce qui fait problème à ce qu’il y a de phallique dans son narcissisme… car le don de la femme à l’homme, son narcissisme l’ignore ». Cette rencontre ne se fait pas dans la dimension narcissique de la rêverie qui ne ferait que l’encombrer ou la mener à l’échec. « Le coït est bien l’acte surréaliste au sens plein du terme, “une déréalisation” marquant la perte pour l’homme et la femme de leur commune et complémentaire référence au phallus. » C’est cette perte commune qui permet l’ouverture du champ poétique de la rencontre entre un homme et une femme. Elle remet en lui, dans ce moment, tout ce qui du phallisme provient des stades prégénitaux, frôlant toujours ce danger qui constitue le risque féminin par excellence dans la rencontre amoureuse, celui de se sentir « devenir rien ». C’est ce qui, plus que l’homme, la rend sensible à la valorisation narcissique qu’elle reçoit de lui après l’orgasme, celle lui reconnaissant la valeur du don qu’elle fait de son sexe qui s’associe, inconsciemment pour elle, à la perte de sa valeur. Ne retrouvons-nous pas là encore le lien que F. Dolto maintient tout au long de son parcours selon lequel, pour la femme, « ce qui n’est pas nommé n’est rien ». Ainsi l’homme a-t-il à apprendre qu’avec elle « ça ne va pas sans dire », sans l’appréciation éthique et esthétique qu’il lui témoigne en paroles afin d’exorciser le « rien » déshumanisant qui la menace à chaque rencontre. Car, pour F. Dolto, « une femme quant à son sexe ne se connaît jamais ». Cette déréalisation ressentie comme une menace, elle s’y risque par l’abandon total de son narcissisme qui devient la condition de sa jouissance. C’est précisément, nous dit F. Dolto, cette prévalence liminaire des pulsions de mort, dans un abandon d’elle-même qui la fait se donner, qui peut attirer l’homme narcissiquement mais qui peut aussi éveiller chez lui l’angoisse de castration primaire et le ramener au sadisme rémanent des pulsions archaïques. Ainsi, dans l’étrangeté qu’elle lui renvoie, ce désir féminin d’être prise et pénétrée peut-il rester impensable à l’homme, pressé souvent qu’'il est de l’interpréter comme masochisme48 et le fait se réfugier dans cette crainte qui le prend à partir du moment où elle le désire et se met à l’aimer d’amour-. L’hommepeut reculer devant ce vertige qu’'elle lui présentifie, comme tout petit enfant devant le sexe dénudé de la femme. Telle est la version de F. Dolto au déphasage amoureux de l’homme et de la femme : « Alors qu’'elle, c’est devant le coït qu’'elle avait tendance à fuir, c’est devant la première jouissance qu’'elle a senti en elle une mutation se faire. Lui, maintenant, c’est à son tour de fuir devant cet amour et le désir de cette femme qui lui doit sa sereine maturité et la fidélité de son désir pour lui. Quelle est la métamorphose en sa totale maturité ignorée que l’homme en la pressentant, fuit ? Orphée, sa fidélité maladroite à Eurydice et son désir scopique, les a payés de sa vie. Serait-il plus adroit qu’Orphée ? Ne vaut-il pas mieux s’en séparer avant, de cette femme qui, coït après coït, lui dérobe la forme toujours invisible de son désir qui, étreinte après étreinte, du sens de son amour le laisse dans l’ignorance ? “Ignorance et invisibilité”, deux repères qui, un jour ou l’autre, font à l’homme lâcher prise de la femme, parce qu’'à leur tour elles font affleurer ses pulsions de mort insupportables au narcissisme et à la cohésion masculine »

La version originale de ce texte fut écrite dans l’été 1960. Elle comprend 118 pages, ronéotypées par la SFP et distribuées au gré des demandes. Au grand étonnement de l’auteur, elles parviennent surtout d’hommes et de femmes, pour la plupart praticiens gynécologues et médecins. En 1964, La Psychanalyse, revue de la SFP, se donnera pour tâche de faire écho au congrès d’Amsterdam en publiant les contributions principales. Le texte de F. Dolto jugé trop long, il lui sera demandé d’en résumer l’introduction et les deux premiers chapitres qui n 'en font alors qu’'un. Cette partie de son propos, placée en introduction au thème qu’il lui était expressément demandé de développer pour le congrès, concernait tout particulièrement le développement libidinal, décrit depuis les stades précoces du nourrisson fillejusqu’’à la ménopause et la vieillesse. Elle dut donc renoncer pour cette première publication à ce qui lui apparut toujours comme son apport le plus original. De cette amorce première, le texte dans son ensemble garde l’empreinte très vive car il ne cesse de s’enrouler en suivant toujours le même mouvement impulsé initialement, autour du même axe. Difficulté supplémentaire dans sa lecture car il demande que l’on s’abandonne au vertige que produisent les apparentes répétitions d’une pensée en spirale, in statu nascendi.

Au cours des années soixante, amenée à plusieurs reprises à témoigner oralement ou par écrit au sujet de la sexualité féminine-, elle reste très préoccupée par le destin de ce texte. Elle est toujours convaincue par le courrier qu’elle reçoit que même si son intervention a eu très peu d’échos auprès de ses collègues psychanalystes, ce texte peut encore trouver un autre public. Cependant, elle ne se cache pas une difficulté majeure. Le texte est ardu, très dense, la trame d’écriture est serrée, le vocabulaire souvent trop spécialisé. Comment détourner un texte de l’adresse qui fut la sienne à l’origine ? N’est-elle pas à jamais inscrite dans ses implications les plus lointaines ? Cette difficulté inhérente au texte, son illisibilité première, F. Dolto s’en inquiète au point de l’adresser, dans le but de prendre son avis, à ce lecteur privilégié qu’'était pour elle le biologiste Jean Rostand qui lui avait manifesté tant d’intérêt dès la première publication de sa thèse. Il lui répond aussitôt : « C’est impossible. Si l’on modifie, si l’on tourne autrement, en trois phrases, une de vos propres phrases, elles sont tellement denses que, d’une part, on modifierait votre pensée, d’autre part, il n’y aurait plus toutes les associations qui se font lorsqu’on se débat avec votre écriture, ce qui fait se souvenir de quantités de choses vécues, d’expériences qu’'on a eues dans la vie. Il faut que vous gardiez ce texte tel qu’'il est53. » Lecteur idéal que cet ami qui se met à écouter la respiration profonde de la pensée dans la phrase. Elle lui répond qu’'elle ne le publiera peut-être jamais. Cependant, en 1969, à nouveau, elle demande à Jean-Mathias Pré-Laverrière de l’aider à reformuler son propos dont elle reste convaincue qu’'elle ne peut pas le transmettre tel quel à un public plus large, et s’engagera dans une lecture à deux de la première version ronéotypée. Ce travail de lecture, de corrections et d’explicitation qui prend souvent l’allure d’une conversation sera enregistré et retranscrit entre 1969 et 1970. Il n’aboutira pas, car elle ne s’en trouve pas satisfaite, ne se reconnaissant pas dans le résultat53. En 1971, elle se résout à publier, dans la même année, sa thèse soutenue en 1939, Psychanalyse et Pédiatrie55 ainsi que Le cas Dominique56. Enfin, la rencontre avec Eugène Simion relance le projet de la publication qui finit par aboutir en 1982 à la sortie de Sexualité féminine. Mais cette édition, très fautive, ne la satisfait pas encore. Le texte reste encore en retrait par rapport à ce qu’elle pouvait attendre de sa transmission. Aussi F. Dolto éprouve-t-elle le besoin d’entreprendre une relecture du texte de 1982 sous la forme d’une série d’entretiens avec E. Simion qui, comme les précédents, se poursuivra sur le mode de la conversation. Or, est-ce un hasard ? les documents de cette oralité partagée en 1969-1970 puis en 1985, et retrouvés jusqu’’à ce jour, portent exclusivement sur cette amorce du texte qui fut supprimée à la première publication. Revanche du destin d’un texte censuré. Dans la présente édition, cette partie s’en trouvera considérablement augmentée par l’apport de cette oralité en commentaire du texte. En outre, travaillant sur les modifications apportées au texte entre 1960 et 1985, nous avons dû nous rendre à l’évidence : cette seule partie du texte avait traversé le temps sans la moindre altération et datait dans sa totalité de 1960. Alors que la trame serrée de l’écriture dissimule souvent son propos dans la difficulté du vocabulaire et la précision des enchaînements qui s’enroulent indéfiniment, sa parole, au contraire plus directe, le déborde largement, déroulant une multitude d’associations inattendues, faisant les liens les plus inouïs qui nous permettent de saisir dans leur illumination comment F. Dolto les mettait au travail dans ses observations.

De ce texte dont le travail de filage s’étend sur vingt-cinq années, nous avons essayé d’établir l’histoire, d’en faire connaître les remaniements successifs et le lien particulier qui s’établissait avec son auteur. Sans cesse, elle se remit au travail de sa « mise à jour », maintenant sans jamais les effacer toutes les étapes de son élaboration, sans souci d’en faire disparaître les contradictions qui deviennent le ferment de sa pensée. Comme Freud avec Trois essais sur la théorie sexuelle, elle en conservera « l’ordonnance première », étoffant certains développements de toute son expérience clinique accumulée, si bien qu’elle crée dans son tissage, entre écrit et parole, l’occasion et l’espace d’un véritable apprentissage de la pensée.

Muriel Djéribi-Valentin 57

1 Ce congrès, qui eut lieu à l’université d’Amsterdam du 5 au 9 septembre I960, fut organisé par la SFP et la Nederlands Psychoanalytisch Genootschap, avec le concours d’analystes originaires d’Allemagne fédérale, Argentine, Autriche, Belgique, Canada, Etats-Unis, Grèce, Italie, Portugal et Suisse.

2 J. Lacan : « Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine, 1938 », in Ecrits, Le Seuil, 1966, pp. 725-736.

3 Cf. « Des jalons pour une Histoire », entretien entre F. Dolto et E. Roudinesco, in Quelques pas sur le chemin de Françoise Dolto, Le Seuil, 1988. Voir aussi E. Roudinesco, La bataille de cent ans. Histoire de la psychanalyse en France 2, Le Seuil, 1986, II, 3, pp. 288 à 377 et III, 2, 2, p. 517 et suiv.

4 C. Laurin, « Phallus et sexualité féminine », La Psychanalyse, no 7, P.U.F., 1964.

5 W. Granoff et F. Perrier, « Les idéaux féminins et la question des perversions chez la femme » (titre original). Ce texte fera l’objet d’un article : « Le problème de la perversion chez la femme » in La Psychanalyse, op. cit., puis de l’ouvrage : Le désir et le féminin, Paris, Aubier-Montaigne, 1979. Outre la postface de W. Granoff à la dernière édition, en 1991, de ce texte remarquable, nous avons bénéficié, pour la reconstruction de ce point historique, de son témoignage, lors d’un entretien qu’il nous a accordé (le 29 mars 1995) et qui nous a permis de percevoir, dans la finesse et la vivacité de son propos, les réels enjeux de la rencontre d’Amsterdam auxquels nous n’étions pas encore tout à fait sensible.

6 W. Granoff, op. cit., citation extraite de la postface ajoutée à la réédition du texte en 1991, pp. 114-115.

7 E. Jones, « La phase précoce du développement de la sexualité féminine », présenté en 1927 au congrès d’Innsbruck, traduit et publié dans La Psychanalyse, op. cit.

8 Sur l’évaluation théorique de cette polémique depuis 1960, il nous faut citer certains travaux. D’abord, le travail de confrontation et de conciliation, contemporain du congrès d’Amsterdam, et dirigé par J. Chasseguet-Smirgel, La sexualité féminine, recherches psychanalytiques nouvelles, avec la participation de C.-J. Luquet-Parat, B. Grunberger, J. Mc Dougall, M. Torok et C. David, Payot, 1964. P. Aulagnier-Spairani, « Remarques sur la féminité et ses avatars », in Le désir et la perversion, Le Seuil, 1967. M. Montrelay, « Recherches sur la féminité (1970) », in L’ombre et le nom, Editions de Minuit, 1977. L. Irigaray, Speculum de l’autre femme, Editions de Minuit, 1974. S. Kofman, L’énigme de la femme, Galilée, 1980. Enfin, plus récemment, M.-C. Hamon, Pourquoi les femmes aiment-elles les hommes et non pas plutôt leur mère ?, Le Seuil, 1992.

2 Certains de ces textes, très peu connus du public français, furent traduits et publiés dans La Psychanalyse, op. cit. Plus récemment, nous devons à M.-C. Hamon de les avoir remis à notre disposition dans Féminité Mascarade, Le Seuil, 1994.

10 Cette inflation de l’abord sociologique est très sensible, par exemple dans les écrits américains d’Hélène Deutsch qui fut l’une des protagonistes du débat des années vingt. Cf. H. Deutsch, Psychanalyse des fonctions sexuelles de la femme, P.U.F., 1994.

11 E. Roudinesco remarque avec justesse que l’élaboration freudienne de la théorie de la sexualité féminine et la controverse qui en découle sont contemporaines du déploiement du mouvement féministe et du débat sur la libération des femmes dont la réussite est particulièrement probante dans l’aire anglo-américaine qui, à l’intérieur de l’IPA, tente d’imposer sa domination. En outre, elle souligne une différence essentielle en France où le mouvement psychanalytique se tint dans une méconnaissance tenace du sens du débat anglo-viennois, laissant à Simone de Beauvoir, en 1949, le soin de traiter la question de l’identité sexuelle dans une optique culturaliste. Cf. S. de Beauvoir, Le deuxième sexe II, L’expérience vécue, Gallimard, 1949.

12 J. Lacan, La relation d’objet, Le séminaire, Livre IV, Le Seuil, 1994, p. 25.

13 Ce séminaire de Lacan sur la relation d’objet (1956-1957) est contemporain de son article sur « La signification du phallus », texte d’une conférence prononcée en mai 1938, in Ecrits, Le Seuil, 1966.

14 S. Freud, « L’organisation génitale infantile », 1923, in La vie sexuelle, P.U.F., 1969, pp. 113 et suiv.

15 Id., Trois essais sur la théorie sexuelle, Gallimard, 1987, chap. II : La sexualité infantile, 5 : Les recherches sexuelles infantiles.

16 Souligné par Freud, « L’organisation génitale infantile », op. cit., p. 114.

17 Le travail de M.-C. Hamon, op. cit., portant sur l’échange théorique qui eut lieu entre Freud et ses disciples part du caractère paradoxal de ce constat freudien. Son analyse suit le cheminement de cette querelle et a, entre autres mérites, celui de nous rappeler le rôle que joua Karl Abraham dans l’ouverture de la question sur la sexualité féminine. Posée à Freud, dans une de ses dernières lettres, cette question d’Abraham laissa le maître, à la mort du disciple survenue brutalement en 1925, dans la difficulté de ce qu’il lui avait avoué comme restant pour lui « extrêmement obscur ». Cf. S. Freud, K. Abraham, Correspondance, 1907-1926, Gallimard, 1969, pp. 381-384. Les années qui suivront la mort d’Abraham verront cette question se poser à l’intérieur de la communauté analytique jusqu’à la scinder en deux groupes et risquer de provoquer une rupture institutionnelle. Rupture évitée de justesse au prix de l’enterrement de la question elle-même. Le non-lieu sera déclaré. Ce ne fut donc pas une mince affaire pour le congrès d’Amsterdam que de rouvrir ce qui s’était apparemment cicatrisé, et dont la fadeur des théories analytiques de l’époque doublée d’une clinique rigidifiée portait le symptôme.

18 S. Freud, J. Breuer, Etudes sur l’hystérie, P.U.F., 1994.

19 Id., Trois essais sur la théorie sexuelle, op. cit., p. 59.

20 Un des effets théoriques de l’élaboration freudienne qui va vers la promotion de la notion de féminité donnera à Freud l’occasion de produire des justifications plus profondes de la pudeur féminine. Celles-ci bénéficieront de l’apport essentiel de son article de 1927 sur « Le fétichisme », dans La vie sexuelle, op. cit. Le « voile épais » de la pudeur féminine est ici rapproché d’une invention attribuée aux femmes dans la civilisation, celle du tissage et du tressage dont le but inconscient serait de continuer l’œuvre de la nature qui dissimule, par les poils pubiens, le défaut de son sexe, permettant ainsi à l’homme de s’en approcher sans en éprouver d’horreur. « Le progrès qui restait à faire était d’enlacer les fibres plantées dans la peau et qui formait une sorte de feutrage ». La pudeur féminine devient, à partir de ce texte de Freud, le corollaire du fétichisme de l’homme.

21 S. Freud, « La disparition du complexe d’Œdipe », 1923, in La vie sexuelle, op. cit., p. 121.

22 Id., « L’organisation génitale infantile », op. cit., p. 115.

23 Id., ibid., p. 116.

24 Cette illusion de la symétrie n’est-elle pas justement ce que Freud reprochera à la revendication féministe dans ses aspirations égalitaires : « Nous ne nous laisserons pas détourner de telles conclusions par les arguments des féministes qui veulent nous opposer une parfaite égalité de position et d’appréciation des deux sexes. » Cf. « Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes », 1925, in La vie sexuelle, op. cit., p. 131.

25 Sur la revendication du premier emploi de ce mot par Ruth Mack Brunswick, cf. M.-C. Hamon, op. cit., p. 327.

26 S. Freud, « Sur la sexualité féminine, 1931 », in La vie sexuelle, op. cit., pp. 139 et suiv.

27 Id., ibid., pp. 159-155.

28 Selon les souvenirs de F. Dolto, Marianne Lagache se désista en raison d’une arthrite de l’épaule. Elle, qui se réjouissait de cette collaboration et la regrettait amèrement, laisse entendre des années après, dans son entretien avec E. Roudinesco, que la raison principale de cette défaillance pouvait être le « machisme » de son mari, Daniel Lagache. Cette note « féministe » s’entend de même quand elle désigne, chaque fois qu’elle l’évoque, le rapport de Granoff et Perrier comme « le rapport des hommes », cf. Quelques pas sur le chemin de Françoise Dolto, op. cit., p. 31.

29 F. Dolto, Psychanalyse et Pédiatrie, Le Seuil, 1971. D’abord publié en 1940 à compte d’auteur, ce texte fut repris en 1961 aux Éditions de la Parole, puis en 1965 à la Librairie Bonnier-Les-piant.

30 Pour ces témoignages, voir « Dialogue préliminaire », dans ce volume, pp. 45 et suiv., et l’entretien avec É. Roudinesco, in Quelques pas sur le chemin de Françoise Dolto, op. cit.

31 Ainsi le précise-t-elle encore, au sujet de son activité théorique, dans un entretien avec Jean-Pierre Winter, le 18 janvier 1986 (Document vidéo à consulter aux Archives et documentation Françoise Dolto).

32 Entretien avec Jean-Pierre Winter, le 18 janvier 1986.

33 On entendit souvent F. Dolto dire qu’une cure d’enfant pouvait réussir sans qu’elle ait compris grand-chose. Cela autorisa certains à déclarer avec ironie qu’elle faisait des « miracles » ou, ce qui revient au même, à dire qu’elle ne savait pas ce qu’elle faisait. Ces critiques nous semblent confondre abusivement le savoir inconscient et la « comprenure » dont Lacan comme F. Dolto se méfiaient avec raison. D’autre part, elles ignorent, avec mépris, le souci que F. Dolto avait d’essayer toujours de transmettre ce qu’elle faisait, dans la mesure du possible, et cela jusque dans sa dernière tentative, sa consultation de nourrissons, qui nous semble constituer le dernier lieu de sa transmission et le lieu même de sa théorie.

34 Voir « Dialogue préliminaire », dans ce volume, p. 46.

35 Cette anecdote récurrente, rapportée à plusieurs reprises par F. Dolto elle-même, mais par bien d’autres aussi dans des témoignages, ne manque jamais de surgir à l’évocation du congrès d’Amsterdam. Commentant des années après cette remarque, F. Dolto confie à É. Roudinesco que, selon son hypothèse, Lacan y faisait allusion aux développements dans sa pensée concernant ces femmes qui, bien que couplées à des hommes, n’en étaient pas moins homosexuelles, en faisant de leur mari un substitut maternel. Les développements qui concernent les dégâts causés par ces femmes « pédophiles » sur leurs enfants souvent reçus par le psychanalyste sont toujours, dans ses écrits, chargés d’une grande intensité.

36 Cf. Quelques pas sur le chemin de Françoise Dolto, op. cit., p. 31.

37 Il s’avère à la lecture de l’œuvre de F. Dolto qu’elle ne fit pas grand cas de la référence et que cette absence fut un des aspects majeurs de son œuvre. Elle s’avança le plus souvent seule sur la scène publique et théorique et, bien qu’elle ait soutenu avec la plus grande force et persévérance ses intuitions cliniques fondamentales, elle ne participait pas à la polémique, soutenant essentiellement sa position d’analyste.

38 Nous utilisons la nouvelle traduction parue chez Gallimard qui insiste dans son titre même sur le terme allemand Sexual-theorie, en respectant l’identité du terme utilisé par Freud, à la fois pour ce titre et dans son article sur les théories sexuelles infantiles de 1908. Cette identité, qui suggère les liens profonds qui existent entre la théorie et le sexuel infantile, fait de l’enfant le théoricien par excellence. Cf. Trois essais sur la théorie sexuelle, traduction de Philippe Koeppel, préface de Michel Gribinski, Gallimard, 1987.

39 Voir « Dialogue préliminaire », p. 56, mais aussi Dialogues québécois, Le Seuil, 1987, pp. 121-122.

40 « Si l’on était capable de donner un contenu plus précis aux concepts de “masculin et féminin”, il serait même possible de soutenir que la libido est de façon régulière et conforme à des lois de nature masculine… », in Trois essais sur la théorie sexuelle, op. cit., p. 161, et note ajoutée en 1915. On peut se dire que F. Dolto ne pouvait être en accord avec le titre : Libido féminine, donné à son livre dans les rééditions les plus récentes.

41 Comment ne pas penser à l’ouverture de l’article de Lou Andréas-Salomé « Sur le type féminin » (1914) par ce qu’elle dit être son « plus lointain souvenir personnel » concernant la « boîte merveilleuse » dans laquelle il lui était permis de fouiller et qui contenait des boutons conservés une fois les vêtements hors d’usage : « Les boutons-bijoux restèrent pour bien longtemps la quintessence de ce qui est précieux et pour cette raison collectionné et dont on ne se dessaisit pas… D’une certaine façon des petites parcelles de ma mère elle-même (ou de ses vêtements dont je pouvais manipuler les boutons quand j’étais sur ses genoux) ou peut-être de ma fidèle nourrice sur la poitrine de laquelle j’appris à connaître concrètement le premier rubis sur son corsage ouvert. » Cf. L’amour du narcissisme, Gallimard, 1977, p. 68. Nous renvoyons également le lecteur à l’évocation d’un jeu appelé « jeu de l’œil » qui consiste pour la petite fille corse à se constituer, enfoui dans la terre, loin des lieux habités, un trésor secret d’objets hétéroclites choisis pour leur couleur ou leur brillance pour « faire du joli ». Cf. L. Desideri, « Jeu de l’œil, Apprentissages », article paru dans Ethnologie française, no 4, 1991.

42 Cette modulation de sa réflexion intervient dans les commentaires qu’elle fait de son livre avec E. Simion, dans ce volume, cf. p. 528, p. 146 et p. 125.

43 C’est cet « organe-trou insatiable » que Michèle Montrelay désigne, au centre de la sexualité précoce, dominée par les schèmes archaïques de la concentricité. L’Œdipe féminin constituerait un saut décisif au sens où il accomplirait la substitution de ces premiers représentants concentriques par des représentants « phalliques » masculins (la loi et les idéaux du père). Ce refoulement de la féminité constitue la castration symbolique de la femme lui ouvrant la voie à la sublimation. Cf. « Recherches sur la féminité », in L’ombre et le nom, op. cit., pp. 73-74. Nous notons que Michèle Montrelay est la seule à tenir compte de l’apport de F. Dolto dans la théorie de la sexualité féminine.

44 Cf. F. Dolto, « Aimance et amour », in Au jeu du désir, Le Seuil, 1981.

45 Cf. notamment p. 329, mais aussi pp. 222, 308, 324, 328 et 351.

46 On est loin de la vision pessimiste que Freud donne du destin féminin dans son dernier texte sur la question. Cf. « La féminité » in Nouvelles conférences sur la psychanalyse, Idées Gallimard, 1971, p. 177.

47 Sur ce point précis, les deux rapports français si différents pour les auditeurs d’Amsterdam, celui de F. Dolto et celui de W. Granoff et F. Perrier, se rejoignent. Ceux-ci font de la relation de maternage le lieu où peut se manifester le versant pervers de la femme, celle-là condamne avec force les mères « pédophiles » et fétichisantes.

48 Cf. F. Dolto, « Sur le soi-disant masochisme féminin », texte inédit, in Le féminin, Gallimard, à paraître en 1997.

49 Cf. p. 381.

50 Cf. pp. 382-385.

51 Même si elle lui consacre quelques pages, F. Dolto regrette de n’avoir pas fait la place dans son étude à la période de la gestation et du développement de la fille « dans le sein » et « au sein de » sa mère. Cf. p. 97.

52 Cf. « La condition féminine au regard de la psychanalyse », in L’encyclopédie de la femme, Plon, 1967, et la conférence de Louvain, prononcée en 1968 devant le cercle des étudiants en psychologie, dans la Revue de psychologie et des sciences de l’éducation, Louvain, 1969. Cf. aussi Le féminin, op. cit.

53 Cf. « Dialogue préliminaire » dans ce volume, p. 55.

54 Témoignage de J.-M. Pré-Laverrière.

55 F. Dolto, Psychanalyse et Pédiatrie, op. cit., p. 12.

56 Id., Le cas Dominique, Le Seuil, 1971.

57 Muriel Djéribi-Valentin, psychanalyste, a publié plusieurs articles sur le thème de la croyance et de la superstition dans la tradition orale, du point de vue d’une anthropologie psychanalytique.