Interférences familiales et sociales dans le développement de la libido~

Fréquence de la prolongation de la situation œdipienne2*

Comment se fait-il que la non-résolution œdipienne chez les femmes soit si répandue ? On peut même se demander : comment se fait-il que la pose de la situation de relations affectives non conflictuelles de trois personnes sexuées, génitalement autonomes, soit si rare chez la femme ? Par contre, sont très courantes les situations de vie duelle, dans une sorte de gémellage positif ou négatif, où les deux éléments d’un doublet a-génital sont en relation de rejet réciproque entretenu. Ce doublet s’articule à une personne phallique – masculine ou féminine – et à un objet de désir génital, substitut paternel inhibiteur des jeux prégénitaux, dont le doublet se cache pour accomplir ses conciliabules infantiles et ses jeux de nursery.

Chaque élément du doublet trouve sa satisfaction génitale avec une personne différente de l’autre, et lui est parfois très attaché. Cependant, si le doublet se brise pour des raisons d’éloignement géographique ou de départ d’une des personnes phalliques – objet du désir d’un des pôles du doublet –, la relation génitale est, elle aussi, détruite, ou bien une dépression survient chez les éléments du doublet, jusqu’à ce que soit retrouvée une situation trinitaire analogue ou qu’une mutation créatrice ne signe le travail de deuil, soit de l’homosexualité, pour atteindre une situation d’autonomie hétérosexuelle, soit de la génitalité, pour régresser à une plus grande dépendance orale vis-à-vis de l’objet auparavant soi-disant génital.

J’attribue ce fait à ce que, primitivement (entre trois et quatre ans, environ), le désir du pénis centrifuge a été déplacé sur la poupée, fétiche de pénis absent, puis

fétiche de boudin fécal. Ces deux sortes de poupées servent à l’extériorisation d’un comportement servo-materno-patemel, toujours phallique imaginaire, de personne vraie à personne postiche, substitut représentatif des sensations internes de la fille. À six ans, le jeu de poupée change de style : la région vulvo-vaginale est à cet âge investie et c’est un enfant vivant, allant se développant, que la fillette désire et à qui elle s’imagine donner des soins, après l’avoir reçu de son père, plus rarement de sa mère3. Ce sont de vrais enfants qui lui donnent des émois humains de maternité et de guidance pédagogique qu’elle demande, sous le nom de petit frère ou de petite sœur, qu’elle réclame « pour jouer avec ».

L’enfant imaginaire du désir œdipien, inverti ou non, c’est-à-dire vécu en liaison à la représentation imaginée de la mère ou du père, peut être transféré dans la réalité charnelle d’un petit frère ou d’une petite sœur, qui naît à ce moment dans la famille et dont, très maladroitement, souvent, les parents donnent le marrainage et la responsabilité à la grande sœur, en voyant son exaltation devant ce bébé.

L’enfant de la même mère et du même père, à six ans de différence, est la pierre d’achoppement de l’Œdipe des filles. La croyance magique à la réalisation de leur vœu peut inconsciemment les culpabiliser de l’inceste, avec toutes les conséquences de castration symbolique qui en découlent pour leur personne, castration dont elles se défendent en refoulant leur génitalité féminine consciente, ou en castrant le petit garçon ou la petite fille qui leur a été confié ; et cela, par des manifestations phalliques, en faisant tout pour lui et en inhibant ses propres initiatives, en réprimant surtout les initiatives érotiques, car la liberté de vivre laissée au plus jeune les met elles-mêmes en danger – en danger de ne plus être l’image conseillère (« il n’y a plus d’enfant »), ou de voir leurs propres refoulements remis en question. C’est là le modèle des mères surprotectrices, phalliques, castratrices et culpabilisantes de toute initiative d’émancipation extra-familiale.

Ce frère ou cette sœur à six ans de distance en plus ou en moins, est l’origine névrosante, pour beaucoup d’enfants, dans le processus de structuration : névrose au niveau de la libido génitale œdipienne pour l’aînée, au niveau de l’image de la personne dont le corps reste morcelé ou obsédé de phallisme revendicant pour le jeune, qui se construit avec des enclaves phobiques dues à l’infirmation de sa personne à l’âge oral ou anal, par l’accolement d’un corps prothèse, imposé inutilement à lui par son tuteur jaloux, frustré-frustrant.

Mais laissons de côté les innombrables conséquences psychosantes du rôle prégnant de l’aînée sur le destin psychologique du plus jeune, et revenons à la fille œdipienne. Pourquoi les parents leurrent-ils ainsi cette innocente, au lieu de l’aider à faire son deuil de ses mythomanies génitales4 ?

Les parents sont des complices inconscients de cette mutilation, car une fille qui doit renoncer à sa génitalité en famille, passe par une période de latence un peu dépressive, dont elle se défend par des réactions agressives vis-à-vis des membres du groupe familial et des besoins sociaux et culturels extra-familiaux, qui peuvent être désagréables à des parents possessifs. Alors qu’une fille comblée par une pseudomaternité, une fille satellite de sa mère est heureuse, elle seconde effectivement celle-ci, économisant ainsi la paie d’un personnel auxiliaire rémunéré. En réalité, elle développe un second complexe de virilité, mais qui est non apparent pour l’entourage, du fait que le comportement pseudo-maternel est pris pour un comportement véritablement maternel, tant les gens se leurrent de gestes, sans vraiment voir les émois qui les sous-tendent et qui sont ainsi leur sens symbolique profond – c’est-à-dire leur sens créatif ou décréatif.

La fille œdipienne, qui est frustrée de tout substitut imaginaire à son désir d’enfant vulvo-anal, souffre, disions-nous, et se montre agressive envers sa mère réelle, rivale satisfaite (à ses yeux non frustrée), agressive aussi envers les autres femmes ou jeunes filles qui plaisent à ses frères et aux hommes en général. Elle s’affronte aux femmes éducatrices et cherche homosexuellement à se faire aimer d’hommes ou de femmes, de filles ou de garçons plus forts, dont elle imagine ainsi gagner des faveurs consolatrices, des pouvoirs, à peu de frais libidinaux, ou, peut-être, un investissement enfin narcissique de son sexe féminin ressenti comme non valable. Elle est aussi agressive passive, vis-à-vis du conjoint de son objet œdipien, mère ou belle-mère, qu’elle cherche à désarmer par des plaintes afin qu’elle lui donne des faveurs additives d’intérêt phallique consolateur ; et cela à défaut de faveur corporelle, vulvo-vaginale, à son sexe dont elle redoute l’effraction désirée – ce que manifestent ses rêves de rapt, de viol et de tortures, à l’âge de la puberté encore œdipienne. L’angoisse de viol génital s’éveille à chaque contact un peu trop proche, ou à chaque agression kinétique provoquée par son comportement agressif-attractif en face des hommes.

C’est en pleine phase de latence que la fille peut, au plus tôt, renoncer à un enfant de son père, enfant qu’elle a espéré longtemps, dans ses fantasmes de jeux de poupée et dans ses fantasmes masturbatoires ; elle y arrive à la suite d’un processus de compréhension d’une série d’images et notions : la dimension du sexe masculin adulte, le coït nécessaire, l’accouchement vu comme effraction réelle, qui éveillent en elle des angoisses de viol à effet inhibiteur.

Le désir incestueux taillé en pièces, la scène primitive – scène originaire de son existence corporelle – prend sa valeur initiatique et socialisante, pour la fille comme pour le garçon. Si ces notions cognitives concernant le commerce sexuel génital des corps lui sont refusées, il n’y a pas de raisons pour que la fille ne reste pas une éventuelle concubine soumise au bon plaisir du père, qu’elle attendra parfois toute sa vie.

Un des graves accidents psychosociaux de cette perdurabilité de sa dépendance au père, c’est le mariage par choix narcissique avec « un jumeau » ou par choix de transfert de l’amour filial. Ce n’est alors qu’avec la naissance du premier enfant (à demi incestueux) que la femme atteint à sa stature œdipienne et, de ce fait, considère son enfant comme appartenant plus à sa famille qu’à celle du père de l’enfant. L’enfant de l’Œdipe ainsi obtenu grâce à l’obligeance d’un mari complaisant envers qui la femme (demi-enfant) n’était bien souvent pas frigide, termine enfin le cycle œdipien de la fille. Son évolution sociale dans une option culturelle autonome peut alors commencer, correspondant à la phase de latence des voies génitales et du désir sexuel génital, phase qui caractérise l’Œdipe résolu. La reviviscence dépassée de la scène primitive introduit la véritable culturation de la femme, non pas pour plaire à autrui mais par sublimation.

Malheureusement, la femme, qui n’était pas frigide alors qu’elle était encore inféconde est maintenant frigide à son conjoint transférentiel, car son conjoint est rarement celui qu’elle aurait choisi hors des motivations œdipiennes. De plus, l’intensification des désirs culturels, la confiance qu’elle a acquise en elle-même du point de vue social, grâce à ce mariage et à cette maternité, lui permettent une évolution culturelle sublimée, dont elle était névrotiquement incapable à l’époque de sa jeunesse infantile et non frigide d’avant le mariage. Cette évolution culturelle désirée peut la culpabiliser vis-à-vis d’un conjoint qui n’y est pas sensible, et entraîner ainsi le refoulement. Elle peut aussi l’inciter à chercher des fréquentations sociales tout à fait nouvelles par rapport à son conjoint qu’elle conserve comme géniteur légal.

Résultats cliniques de la non-résolution œdipienne ; compatibilité de l’homosexualité avec l’hétérosexualité chez la femme

Ses désirs émotionnels et ses désirs érotiques sont dissociés, mais plus ou moins compatibles avec une adaptation sociale qui exclut son adaptation érotique, ou avec une adaptation érotique qui exclut son adaptation sociale. Les tableaux qui suivent peuvent grouper cliniquement la majorité des comportements féminins où la relation d’objet et la fixation érotique ne concourent pas à son unité créatrice, spécifique à une structure génitale de la personne.

Dans tous ces cas, dès qu’il y a perte de l’objet passionnel amoureux ou frustration narcissique érotique, apparaissent des symptômes cliniques intra-narcissiques qui servent à la pathologie fonctionnelle psychosomatique de la femme, concernant l’image du corps génital dans la pathologie gynécologique, l’image du corps kinétique dans la pathologie de la vie métabolique. Les effets secondaires de ces décompensations ne permettent pas, sans psychanalyse de la femme ou de ses enfants, à leur évolution œdipienne de continuer sa marche. La femme sera alors engagée dans des cercles vicieux où sa libido enfermée aboutit de moins en moins à la productivité et à l’oblativité médiatrice de rencontres émotionnelles fructueuses, pour elle-même et pour son groupe social.

A. Homosexualité de forme passionnelle amoureuse, à génitalité latente (inconsciente), compatible avec une hétérosexualité civile, génitalement consommée et frigide.

La femme évolue avec ses maternités selon le schéma œdipien, ses vicissitudes et ses avatars. C’est le cas très fréquent des femmes qui viennent consulter des psychanalystes d’enfants pour des comportements réactionnels de ceux-ci ou pour leurs comportements personnels déraisonnables à l’égard de leurs enfants, et qui les inquiètent pour l’avenir de ceux-ci. Hélas, leurs faiblesses les inquiètent moins que leurs violences.

B. Homosexualité de forme passionnelle, génitalement consciente et assumée – pas toujours orgasmique –, avec refoulement de l’hétérosexualité émotionnelle

interpersonnelle et de l’hétérosexualité génitale.

C’est une fixation morbide à la relation dyadique narcissique, qui peut conduire même à la psychose délirante, au rapt d’enfant, à une délinquance morale inconsciente, qui se rencontre chez certaines assistantes sociales, certaines éducatrices, filles-mères ou mères adoptives célibataires, composant avec le désir du rapt d’enfant, dont elles refoulent les satisfactions génitales, pour le lier à leur activité sociale érotisée sur un mode obsessionnel envahissant.

C. Homosexualité dite sublimée, qui permet des relations de personnes féminines de style génital, sans rapport de corps, compatible avec une hétérosexualité passionnelle5- consommée génitalement et frigide.

Ces femmes sont inconsciemment des œdipiennes violées par le mari, pseudopère, scotomisé dans son sexe, vénéré dans sa personne pour ce qu’elle a de social, ignoré dans sa réalité sensible. L’hétérosexualité latente est génitale et l’hétérosexualité sublimée est sans désirs génitaux érotiques. C’est la forme la plus compatible avec la vie en société mixte. La distribution de cette libido est bien supportée par la femme elle-même, par sa santé mentale et physiologique. Les psychanalystes voient ces femmes à l’occasion de difficultés œdipiennes de leurs enfants. Il y a non-valorisation éthique de tous les désirs érotiques chez leurs fils, qui deviennent abouliques, avec la puberté. Leurs filles sont hystériques et homosexuelles, avec symptômes spectaculaires, car le père seul est désirable pour elles, mais aucun accès à la personne du père ne leur est laissé par ces mères envahissantes, qui veulent être la fille unique de leur mari, leurs enfants devant rester des poupées sages.

D. Hétérosexualité polyandre passionnelle instable, consommée génitalement avec ou sans refoulement d’homosexualité.

C’est un défaut lacunaire de structuration, dû à l’absence de valorisation éthique et culturelle de la fille, à l’époque anale et phallique de son développement prégénital. Son corps morcelé s’est, dans tous ses morceaux, identifié au désir dans une forme de corps à dialectique orale : plus il y a de consommateurs, plus elle est valorisée. La débilité sociale ou la débilité affective est toujours présente, s’il y a une valeur sociale par coaptation passive avec un mari indulgent et riche. Il n’y a pas de frigidité, mais des orgasmes clitoridiens et vulvaires impérieux de type nymphomane ou « allumeuse ». Séduire, c’est, pour elles, exister quel que soit l’objet séduit. Elles peuvent, par évolution de leurs tendances orales et anales passives, valoriser le masochisme, le surcompensant parfois par dipsomanie ou par des toxicomanies pharmaceutiques variées, les manies des régimes.

E. Homosexualité, d’abord latente, puis consommée après quelque échec émotionnel ou sexuel de l’hétérosexualité.

Elle conduit la femme à renier toute hétérosexualité. Elle est le résultat d’un Œdipe impossible à poser, à cause de la fragilité émotionnelle de la personne du père, parfois compliquée de l’infantilisme affectif et civique de la mère. Le désir du pénis est refoulé, tout à fait inconscient ; c’est le propre des femmes pédérastes. Le pénis est toujours l’objet désiré, mais fétichiquement représenté par les enfants, filles et garçons (ces derniers avant l’âge de sept ans). Ce n’est pas un état génital stable et l’évolution vers la criminalité et la psychose peut se faire à l’occasion de la nécessité imaginaire de réaliser dans le sensoriel et le social le meurtre de l’enfant œdipien – souvent enfant naturel d’une aventure ou d’une fécondation artificielle ou de l’objet incestueux. L’obstétrique psychosomatique en voit un grand nombre, ainsi que les services de chirurgie d’enfants (accidents par actes manqués de la mère).

F. Hétérosexualité farouchement monoandre.

Elle conduit la femme, hors de sa fixation amoureuse éperdue à son conjoint (dans un style qui, dans les cas les plus marqués, est de l’ordre de l’érotomanie), à renier ses attachements à d’autres femmes ou d’autres hommes, et à dénier toute valeur érotique aux autres personnes masculines ou féminines, à renoncer même à son désir de maternité pour complaire à son conjoint6*. C’est en fait une fixation morbide de dépendance régressive de la femme à sa mère, transférée sur la situation conjugale. Une telle fixation est rapidement anxiogène et source de régression massive psycho-sante ou de maladie psychosomatique à but secondaire de mécanisme de défense contre des angoisses phobiques.

Rencontres émotionnelles ; leur rôle dans l’évolution de la femme8* ; le mariage

L’écueil libidinal de l’échec érotique des premiers rapports sexuels vrais est source de conflits névrotiques dans les cas de fécondité immédiate (même si elle est désirée, car ce désir est alors un camouflage de rapt d’enfant et signe d’une attitude libidinale régressive). Cela d’autant plus dans un mariage qui rend les conjoints prisonniers d’une parole qu’ils reconnaissent trop tard comme ayant été donnée prématurément, pour des raisons passionnelles ou raisons d’intérêt, contradictoires à leur option libidinale authentique.

Lorsque la jeune fille arrive vierge au mariage et que son mari est peu expérimenté ou inhibé face à cette situation nouvelle de mari-amant, c’est le sentiment d’échec érotique inattendu, ressenti par l’homme, qui le dénarcissise dans les heures qui suivent la dévirginisation de sa jeune femme. Cette attitude dépressive de l’homme aimé déçoit la jeune femme encore plus que son échec érotique, qu’elle a tendance à attribuer à sa propre niaiserie. De cette situation dépressive, postnuptiale, l’homme immature sort avec de grands sentiments de culpabilité, qui le font régresser à un mode de rapports sexuels narcissiques masturbatoires, consolateur et régressif. Le sexe de sa femme devient alors un outil matrimonial et non l’objet de son désir, tandis que la personne de sa femme devient pour lui, dans les rapports sexuels, de plus en plus accessoire, à moins qu’elle ne devienne, par régression de sa relation à son conjoint, un objet de sado-masochisme physique ou mental, ressenti par lui comme spécifiquement castrateur.

Alors que dans la vie sociale leurs rapports gardent la même façade, la femme ne se sent pas plus valorisée dans sa personne que dans ce qu’elle a de culturel, de spectaculaire ou d’utilitaire, donc de façon œdipienne ou homosexuelle. Elle tend, à l’image de son conjoint, à rééprouver son sexe comme inintéressant et à revivre des émois surcompensateurs, qui lui avaient réussi au moment de l’angoisse de castration primaire ; de plus, parler de son échec amoureux à ses amies est tout aussi dangereux que de ne pas en parler. La voilà donc avec un sexe dont elle ne sait que faire et dont elle ne sait que dire, considérant le sexe de son conjoint, qui ne sait que faire du sien, comme un inconnu qu’elle ne saurait comprendre. Ainsi s’établit une frigidité primaire, qui serait le plus souvent de courte durée et sans aucune gravité, si les deux conjoints pouvaient se dire cette déconvenue réciproque.

C’est de la sorte que les premiers rapports sexuels entre deux jeunes mariés prennent valeur de traumatisme sexuel pour tous les deux, du seul fait de leur non-valorisation érotique ou narcissique, qu’aucune médiation symbolique n’a temporisé pour l’un, venant de l’autre, chacun étant pour l’autre objet de maldonne dans cette relation duelle de corps à corps décevant. Le face à face de ce couple, prématurément construit, dont les corps et les cœurs sont insatisfaits l’un de l’autre, redevient une odieuse fascination par le miroir, où chacun voit sur le visage de l’autre l’image de sa propre déception9.

Dans le cas de non-entente sexuelle entre les partenaires, le rejet de l’autre serait, pour chacun, la seule solution libidinale structurante valable ; et, souvent, le rejet définitif, ce qui ne veut pas dire, à l’inverse, que l’entente sexuelle justifierait le mariage. Ce risque est toujours encouru dans les premières rencontres sexuelles, d’où, hélas ! par manque d’éducation, un enfant (accidentel) est ainsi conçu d’une femme morte-née, mère traumatisée-traumatisante. Si, par chance, ce coït-échec a lieu hors mariage, pourquoi faut-il encore que la légitimation de l’enfant, absolument nécessaire au Surmoi génital et à l’Idéal du Moi10- des deux partenaires, soit le plus souvent déniée par le géniteur, ou qu’elle serve de moyen de chantage pour légitimer une union non préalablement concertée et catastrophique pour la santé mentale du trio ?

Quelle charge inhumaine et aliénante les témoins de tels mariages ne mettent-ils pas sur leurs conjoints et sur l’aîné d’une telle famille construite sur la lâcheté parentale devant l’épreuve de réalité d’un coït expérimental ! Au lieu d’assumer génitalement leur enfant, par la reconnaissance de leurs responsabilités réciproques de devoirs et d’assistance, chacun, en se mariant à l’autre, veut tirer un profit des « droits sur l’enfant » qui lui « appartient ». Un slogan courant résume la loi soi-disant morale : « Il a fait une bêtise, qu’il fasse maintenant son devoir. » Ce devoir consiste en fait à ratifier la première méprise par une seconde erreur, toute consciente celle-là, le mariage scellant une désunion, suivie d’autant d’autres bêtises que de coïts fécondateurs de ces époux prisonniers l’un de l’autre, exemplaires du non-sens génital d’une vie. Ceci est toujours illustré par le climat névrotique étouffant de leur foyer. La liberté conservée de leur état civil de célibataire responsable de ses actes chacun pour lui seul11- est une épreuve d’insécurité nécessaire à ce travail de maturation, puis de fiançailles de leurs cœurs et de leurs corps, travail tout à fait indépendant de leur fécondité physiologique qui, dans les cas de « mariage hâtif », correspond à un transfert avec un acting ouïr2.

Combien de névroses familiales et de dégénérescences libidinales seraient évitées par une éducation sexuelle à la procréation concertée, jamais risquée avant l’accès à l’autonomie civique pécuniaire des deux éléments du couple, c’est-à-dire à l’état adulte de leur Moi, et jamais avant l’accès à une volupté satisfaisante commune, c’est-à-dire à un échange libidinal, génitalement et génétiquement sensé ! Tous les ajustements légaux du divorce sont des remèdes après coup, avec une perte d’énergie libidinale absurde, tant pour les géniteurs que pour leurs enfants. Mieux vaudrait prévenir les névroses et les psychoses que de tenter de les guérir ! Il est probable d’ailleurs que bien des mariages se feraient entre les mêmes partenaires, après quelques années nécessaires à leur libre évolution vers l’accomplissement libidinal complet, c’est-à-dire la réalisation du sens de leur responsabilité génitale réciproque, face à leur destin émotionnel et personnel.

Un homme et une femme ne se sont pas toujours trompés dans leur première attraction sexuelle, mais ils engagent souvent trop vite leur existence, avant même d’avoir atteint l’âge du désir de donner naissance à un troisième terme, l’enfant, avant d’être mûrs pour excentrer leur narcissisme dans le fruit vivant de leur amour. Cette dialectique génitale vécue de fertilité sensée n’apporte certes pas plus le « bonheur » que les autres dialectiques – pas moins non plus –, mais elle annule, le jour où elle éclôt, la validité des unions de commerce duel, à troc bénéficiaire ou à perte, des cœurs, des corps, et de leur sens symbolique. Les charges matérielles et morales, les joies et les peines émotionnelles et sexuelles qui surviennent dans la famille d’un couple sainement structuré libidinalement au moment de son option maritale, sont rarement source de régression en cas d’épreuve, tant pour les personnes des parents que pour celles des enfants auxquels ils servent d’imago au cours de leur croissance. Tel est le témoignage des psychanalystes d’enfants.

La maternité et son rôle dans l’évolution sexuelle de la femme13*

Ce n’est pas seulement après la défloration désirée, par un homme à qui elle s’est donnée librement et qui a su comment la prendre, mais après une maternité corporelle effective que l’évolution de la sexualité féminine est en situation d’atteindre véritablement à la totale résolution des résidus émotionnels œdipiens, au deuil possible du narcissisme phallique de son corps et de son sexe, à l’abandon de sa dépendance homosexuelle par culpabilité vis-à-vis de ses parents (surtout de sa mère), à l’investissement de son corps pour celui à qui son sexe appartient, à qui elle reste fidèle non par obligation, mais par libre option d’amour.

Le fait de cet épanouissement tardif chez la femme provient de ce que la scène primitive est très souvent retardée jusqu’à son premier accouchement, qui lui permet de revivre narcissiquement le viol centrifuge de sa mère à travers son fœtus, partie d’elle-même identifiée à la mère. En effet, la scène primitive telle qu’elle a pu être imaginée grâce aux connaissances de son enfance œdipienne ou de son adolescence, si elle a préparé la femme dans la fillette, ne lui a cependant pas permis de revivre le fait déculpabilisé de l’effraction maternelle et l’angoisse de castration (séparation), dans sa toute première origine fœto-natale.

L’investissement narcissique des voies génitales creuses utéro-annexielles14- est le fruit de cette maternité, et ce d’autant plus si elle a été vécue comme une création génitale non possessive, un don au père de l’enfant qui l’a faite mère. En Chine, il est une phrase rituelle que la parturiente doit, paraît-il, dire à son enfant : « Je salue en vous, ô mon enfant, au nom de mes ancêtres, les ancêtres de votre noble père. »

L’option génitale de la femme est phallotropique. Le fruit de cette option est une fertilité désirée comme pouvoir reçu d’un représentant phallique, tant personnel que social, porteur d’un appareil génital fécond, dont elle suscite l’attention, l’intérêt et le choix délibéré.

C’est relativement à la fertilité imaginaire et à l’accouchement nécessaire imaginé, viol centrifuge et castration viscérale, que la libido génitale peut investir secondairement, à l’arrivée dans le temps de la maternité effective, le corps génital féminin en tant qu’existencecomplémentaire du phallus.

Avant cette scène de parturition, vécue et dépassée, toute représentation narcissique est encore plus ou moins contaminée de représentations orales, anales, de viol centripète, ou de castrations distales mamellaires ou clitoridiennes, en résonance avec les angoisses complémentaires masculines. La gestation, puis la maternité, apportent, dans le corps de la femme, le danger ou la sécurité de l’identification génitale à sa mère, avec une modification radicale de sa psychologie moïque, décentrée de son corps sur celui de l’enfant et le désinvestissement relatif de l’objet, jusque-là seul représentant phallique16-. On voit souvent, au cours de la première maternité – surtout s’il s’agit d’un enfant mâle –, la personne du mari n’être momentanément valable qu’en tant que père de l’enfant et mère phallique de la femme. Sa belle-mère (ses belles-sœurs) devient pour la femme l’héritière de l’hostilité qu’elle portait à son propre père, à une époque de son enfance où, mari de sa mère, il était son rival dans l’amour duel, oral et anal, qu’elle vouait à celle-ci ou revendiquait d’elle. Elle redoute le rapt de son enfant par sa belle-mère, elle ressent comme un viol ses visites au domicile de leur jeune ménage.

Sa mère à elle, pour peu qu’elle soit disponible, lui devient jumelle, ou grande sœur modèle expérimentée, ou encore servante masochisée. Il s’établit entre elles un couple homosexuel latent, sacré, situation qui, si elles vivent effectivement proches l’une de l’autre, et pour peu que la grand-mère soit génitalement frustrée, favorise des régressions en chaîne, et la formation de familles névrotiques, au climat irrespirable pour leurs hommes et leurs enfants.

Son père devient son grand (ou petit) frère, il n’y a même plus retour à la situation œdipienne passée, car il ne subsiste rien de séducteur de la fille au père, l’Œdipe étant éclaté.

Oui, la maternité peut apporter à la femme le risque d’une éventuelle ouverture à la régression homosexuelle pré-œdipienne. Heureusement, cette transformation apporte à la femme la possibilité d’un investissement génital créateur de sa personne, devenue symbolique de ses voies génitales, dans leur validité matricielle centrifuge, que la maternité réussie a confirmées comme bien existantes et que son heureuse délivrance a de nouveau, pour un temps, laissées vacantes mais sécurisées et humainement valables, si le mari se montre gratifié de sa paternité.

La montée laiteuse aux seins, jusque-là seulement spectaculaires, signe la transformation de la jeune fille, devenue source médiatrice de vie. Ici encore le rôle du conjoint, s’il est l’amant trop fixé à l’intégrité juvénile phallique de sa femme, peut infirmer cette évolution génitrice, s’il se montre jaloux du nourrisson au sein (phénomène pas si rare chez les hommes, surtout s’ils étaient aînés ou derniers d’une famille nombreuse). Il est probable que la pathologie des seins est en rapport avec l’allaitement. La lactation touche le don phallique génital, que la femme peut faire à son œuvre, pour la maintenir et l’invigorer par-delà les angoisses de castration qu’elle a vécues à l’époque utérine et nourrissonne de ses relations à sa propre mère, et que l’homme qu’elle aime peut faire ressurgir en la dévalorisant narcissiquement à l’avance, se moquant d’un buste qui porterait l’affaissement que l’allaitement peut laisser. Ici encore, chez la femme, le rôle du désir de l’homme est prégnant et continue de lui favoriser ou de lui barrer l’évolution vers le décentrage de son narcissisme phallique, lié à son corps propre, vers leur œuvre commune qu’incarne l’enfant.

La paternité, à côté de la maternité, n’apporte à l’homme que charges et responsabilité morale, frustration momentanée de sa femme, alors que de son corps heureux à elle jaillit le lait pour le bébé, la nourriture primordiale. L’insécurité de la paternité biologique est tempérée, en général, par la certitude de sa paternité, confirmée devant la société, auprès de l’état civil où l’enfant est déclaré. Mais, tout au moins dans l’état actuel de nos mœurs, un coït triomphant immédiat avec la jeune femme phallique glorifiée ne lui est pas autorisé ; il doit subir le rival et, officiellement, aimer l’intrus. Il y a plus grand danger encore, pour l’homme devenant père, d’une régression homosexuelle, lors de laquelle il s’identifie à son père ; s’il a sa mère, la reviviscence de l’Œdipe ou de son danger, si elle est seule, est aggravée du fait de sa continence forcée et du changement brusque des rythmes, dans sa vie de nouveau célibataire occasionnel.

On conçoit aisément le cap difficile à passer pour un couple à son premier enfant et pour quelles raisons les thèmes du viol, de la castration, sont remaniés par l’inconscient des deux jeunes parents.

1* [En 1960, ce chapitre était la deuxième section du chapitre I

2* [En 1960, le titre était :] Observation clinique de la fréquence, chez la femme, de la prolongation de la situation œdipienne.

3 Ce cas se produit lorsque, du point de vue social et interpersonnel, c’est la mère qui, pour l’entourage et pour l’enfant, assume les responsabilités familiales du trio père-mère-enfant. (Note de l’auteur.)

4 [Suppression en 1982.] possessives

5* [Suppression en 1982 :] monoandre 6* [Suppression en 1982 :] ou à le refouler 7* [Suppression en 1982 :] et sexuelles 8* [Suppression en 1982 :] dévirginisée 9 [Suppression en 1982 :] dénarcissisante, traîtresse 10* [Suppression en 1982 :] (au moins anal)

11* [Suppression en 1982 :], et sachant supporter la liberté de l’autre et sa solitude propre

12 Sur la signification de ce terme, cf. J. Laplanche – J.-B. Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, P.U.F.,

1967, pp. 6-8.

13* [Suppression en 1982 :] et sur le couple parental

14* [Suppression en 1982 :] – en tant que matricielles disponibles au désir de pénétration pénienne de l’homme aimé (et dont la femme suscite électivement le désir) —

15* [Suppression en 1982] créatrice matricielle

16* [Suppression en 1982 :] (l’époux ou l’amant devenu le père de leur enfant)