IX. Les problèmes de l’âge adulte et la procréation

Angoisse et culpabilité

L’écartèlement que peut vivre l’adolescent entre la nécessité de tuer imaginairement ses parents et le désir de s’inscrire, à leur suite, dans la vie active et la sexualité se poursuit tout le reste de l’existence. Vivre sa sexualité, c’est admettre que ses parents sont mortels, ce qui n’a rien d’évident aux yeux de l’être humain. La névrose est d’ailleurs la pathologie qui témoigne des difficultés que pose, dans l’esprit humain, l’abandon de ses propres parents. L’angoisse hystérique devance et court-circuite le fait de devoir les quitter. L’angoisse obsessionnelle ressasse l’impossibilité de s’en défaire.

Si assumer de faire des enfants demande de s’être séparé de père et mère, à l’inverse, sitôt que l’on procrée, c’est le modèle qu’ont été ses parents qui a toutes les chances de revenir. Ce modèle, on peut le refuser ou le reprendre à son compte. Il est de toute façon illusoire de croire que le désir de procréer puisse venir d’ailleurs que de sa propre enfance. Alors qu’affronter ses désirs sexuels demande d’avoir imaginairement tué père et mère, procréer réclame de pouvoir questionner ce qu’ils ont été pour nous.

La sexualité s’épanouit différemment d’une culture à l’autre. Elle n’a pas forcément la même place dans toutes les civilisations qui se sont succédé, ou se bousculent encore, à la surface de la planète. Elle dépend des valeurs culturelles de la famille et de la société dans lesquelles on voit le jour. La sexualité génitale ne peut donc être pensée indépendamment des règles morales et éthiques dont on hérite de ses lignées. Voilà les deux mouvements contradictoires qui sont à l’origine de toutes les difficultés liées à la sexualité génitale : l’un où la sexualité exige d’abandonner père et mère, l’autre où elle s’appuie sur la continuité généalogique dont ils sont le maillon.

Les désirs sexuels peuvent soulever toutes sortes d’émotions. L’idée de les satisfaire peut provoquer de l’angoisse. Or cette angoisse est curieusement proportionnelle au secret dans lequel on a enfoui ses désirs. L’angoisse émane d’une problématique très différente de la peur. Elle n’est pas provoquée par un danger réel. Si elle en signale un, c’est un danger assez étrange puisqu’il s’agit de la crainte que provoque la possible rencontre d’une chose inconnue, d’un territoire nouveau ou d’un plaisir étranger à son système usuel de représentation et de pensée.

Provoquée par les désirs sexuels, l’angoisse signale le danger que peut représenter une expérience érotique inconnue. Le plaisir n’est bien sûr, dans ce cas, dangereux qu’à un niveau imaginaire. Si sa possible réalisation se signale par de l’angoisse, ce n’est pas pour protéger la personne de son propre désir, mais pour lui rappeler que l’accomplissement du désir sexuel se paie de la perte des parents. L’angoisse est ainsi la conscience larvée qu’en s’adonnant aux plaisirs du sexe, on abandonne assez radicalement ces premiers objets d’amour qu’ont été les parents.

Or, la vérité en ce domaine est à double face : que la sexualité soit la façon la plus courte et la plus certaine pour accomplir un assassinat imaginaire de ses parents en affirmant que l’on n’a plus besoin d’eux ne supprime en rien le fait que la réticence à abandonner père et mère soit au fondement de l’humain.

Il est quand même étrange que la majorité des clients qui consultent un psychanalyste à notre époque témoignent de la même chose. Ils ont pour la plupart découvert la masturbation dans une culpabilité épouvantable. Seule pourtant une minorité d’entre eux a eu des parents qui réprimaient les actes sexuels. La culpabilité masturbatoire existe indépendamment de toute répression. La culpabilité à user de son sexe ne surgit pas face à la transgression d’un interdit. Elle existe de façon intrinsèque pour tout enfant qui n’a pas été informé que les lois de la vie et de la mort le destinaient à quitter ses parents. Alors que l’angoisse signale la perte qui découle de l’appropriation d’un territoire érotique nouveau, la culpabilité résiste à déposséder les parents du droit de propriété qu’ils ont eu sur notre corps.

Vus sous cet angle, les mécanismes psychiques qui régulent la dialectique de l’abandon et de la retrouvaille de ses propres parents dans le désir sexuel sont hautement sophistiqués. Il est en tout cas certain que la sexualité génitale et plus particulièrement la procréation dépendent d’un équilibre entre ces deux forces contradictoires qui gouvernent la sexualité : celle où le nécessaire abandon des parents est compensé par la retrouvaille inévitable des continuités généalogiques dont il nous faut hériter.

Jouissance et procréation

La structure du sexuel relève chez l’homme de sa spiritualité, c’est-à-dire de son évolution psychique, elle-même dépendante de la façon dont l’esprit humain se construit au cours des premières années de la vie. Nous avons déjà aperçu que la construction du psychisme s’effectue dans deux directions apparemment contradictoires, deux vectorisations premières autour desquelles s’organise toute la complexité de l’esprit. L’une, horizontale, vise à la constitution de l’ensemble des relations qui déterminent l’espace de sa propre génération. L’autre, verticale, inscrit l’être dans la continuité de ses lignées et de sa culture.

L’horizontalité psychique réfère le sexe à ses frères et sœurs, à son conjoint et à ses amis, au plaisir et à la jouissance : à tout ce qui constitue l’espace de sa propre génération. La verticalité psychique le réfère à ses parents, à la succession des générations, à la procréation, à la mort et au sacré : avant tout à l’héritage de ses ancêtres.

L’horizontalité se constitue, en premier, dans le rapport à la mère, en second, dans toutes les activités qui séparent d’elle : les jeux, les relations de fratrie et les amitiés d’école. Dans l’enfance, c’est le « touche-pipi ». Au moment où l’on en sort, c’est la bande d’adolescents, l’amitié grégaire au sein d’un groupe, les premiers flirts et l’adoption d’un style vestimentaire qui rompt avec la génération précédente.

La verticalité est là dès le stade fœtal. Elle se particularise à la période œdipienne. C’est le rapport de l’enfant à son nom, à son père et à ses ancêtres, mais aussi à tous les doubles imaginaires que lui propose sa culture et qui jouent un rôle dans la constitution de ses idéaux. Dans l’enfance ce sont les grands-parents, les parrains et marraines, l’Ange gardien ou le petit Jésus. Plus tard ce sont les héros auxquels on s’identifie. À l’adolescence c’est le choix de toute activité qui répond d’un idéal par lequel on se sent participer au devenir de l’humanité.

Toutes les questions que sous-tend la sexualité se nouent à la croisée de ces deux vectorisations. Alors que l’horizontalité réfère le sexe au plaisir et à sa seule génération, la verticalité le réfère à la mort et aux rapports de filiation. L’horizontalité veut que l’être humain soit seul à décider du libre usage de son sexe. La verticalité fait qu’entre l’ascendance et la descendance, sa sexualité l’inscrit dans la succession des générations.

Le masculin et le féminin sont du même coup des qualités qui n’ont rien à voir avec le paternel et le maternel. Masculin et féminin relèvent de l’horizontalité psychique, de la jouissance et des joies érotiques. Paternel et maternel concernent la verticalité et relèvent de la procréation.

Masculin et féminin sont des qualités qui structurent l’individu dans la mobilité propre à son sexe. Ces qualités jouent un rôle dans les rapports sociaux et l’image qu’on y donne de soi. Décider d’être père ou mère est du domaine de l’intime et ne concerne que la solitude de son être. Masculin et féminin sont au fondement de la communication érotique, du plaisir à explorer le mystère de sa vie. Paternel et maternel impliquent autant la sexualité, mais en y additionnant la dimension nouvelle d’une sexualité platonique qui investit l’enfant.

Une des principales difficultés de la sexualité génitale réside dans l’investissement sexuel de l’enfant, destiné à rester platonique. Que les religions en soient arrivées à ne vouloir considérer le sexe qu’à travers les fonctions parentales situe d’ailleurs le problème. Père et mère sont des valeurs verticales. Faire des enfants, mais surtout permettre à l’amour qu’on leur porte de rester platonique est la façon la plus commune de se préparer à cet arrêt définitif de toute jouissance corporelle qu’est la mort. Il n’en est pas moins catastrophique d’oublier que la santé du père et de la mère dépend en premier de celle de l’homme et de la femme, et donc du plaisir qu’ils prennent à assumer tous les jeux de la bissexualité.

On le voit bien lorsqu’on est psychanalyste d’enfants. La psychose de l’enfant ne provient pas de parents qui assument mal leurs fonctions. Les mères des enfants psychotiques ne sont pas de mauvaises mères. Ce sont des femmes pour qui l’investissement du maternel s’est effectué au prix de leur féminité. Si elles étouffent leur enfant, c’est qu’elles l’investissent au détriment de leur sexualité adulte. L’enfant se développe mal ou régresse, car elles ne lui offrent aucune représentation adulte de la sexualité. On peut alors être effrayé du rôle que jouent les idéologies médicale et religieuse dans l’économie des foyers.

Dans un hôpital de jour où je travaillais, lorsque je demandais à un enfant psychotique comment, d’après lui, sa mère l’avait fait, j’avais systématiquement l’une de ces deux réponses. Le plus souvent : « À l’hôpital. » Plus rarement : « À l’église. » Si je lui demandais quel rôle avait joué son père là-dedans, j’avais toujours la même réponse : « Il gagne de l’argent. »

C’est, en effet, en limitant leur rôle à celui de porte-monnaie que ces pères n’aident pas du tout leur enfant. Au nom de la paternité, ils ne revendiquent plus rien d’une sexualité adulte, alors qu’ils sont pourtant aux premières loges d’un spectacle souvent assez obscène : celui où leur épouse se débat ou se complaît, avec leur enfant, dans les méandres d’une sexualité infantile qui leur dénie toute place. On constate d’ailleurs que l’enfant se met souvent à aller mieux lorsque son père prend une maîtresse ou revendique d’une façon ou d’une autre sa place d’homme et sa sexuation.

Sous les apparences de l’amour platonique, le rapport à l’enfant est imprégné d’une part sexuelle qui n’est pas évidente à vivre. L’arrivée de l’enfant modifie considérablement les échanges sexuels entre deux êtres. La santé psychique de la femme demande alors que l’avènement du maternel ne détruise pas sa féminité. On connaît cette facilité des mères à s’enfermer dans le rapport à leurs enfants, afin d’y nourrir une plainte inépuisable. Oubliant qu’elles sont femmes avant d’être mères, leur plainte se focalise sur l’ingratitude sexuelle de l’enfant qui les délaisse pour d’autres activités. Ce rapport à l’enfant qui se substitue à la sexualité adulte, n’épargne pas l’homme.

Dès qu’il prend forme dans le ventre de sa mère, l’enfant peut perturber la sexualité de son père. Nombreux sont les couples qui pensent à tort que les rapports sexuels sont nuisibles au fœtus. Les hommes fantasment alors facilement leur sexe comme un objet dangereux, susceptible de blesser le fœtus ou de perturber le nirvana symbiotique par lequel ils se représentent la vie fœtale. C’est là une opinion commune tout à fait erronée. Le fœtus réagit à tous les stress de la mère, mais aussi à tout ce qui concourt à sa santé. À travers la sexualité de sa mère, il communique avec son père. Cela peut apparaître à la naissance : si on observe des bébés dans une maternité, on s’aperçoit que le tonus de l’enfant qui vient de naître émane rarement d’une identification à sa mère. Il témoigne le plus souvent d’une identification au père qui se penche sur le berceau. On constate ainsi que la tonicité phallique de l’homme concerne l’enfant dès le stade fœtal.

Non moins nombreux sont ceux qui consultent après la naissance d’un premier enfant. Depuis que ce petit est là, ils sont incapables de retrouver avec leur épouse la moindre mobilité sexuelle. D’avoir recréé une mère fait qu’ils ont perdu tout contact avec sa féminité. Les voilà devenus, avec la paternité, aussi asexués que Joseph est supposé l’être dans la mythologie chrétienne. Or, contrairement à ce que l’on pourrait croire, rien n’est plus encombrant, pour un enfant, qu’un père ou une mère se servant de sa venue pour renoncer à sa propre sexualité.

Dans sa fonction horizontale, la sexualité est responsable de la santé corporelle et psychique de la personne. Dans sa fonction verticale, elle est responsable d’une tout autre santé, celle de sa descendance, qui ne peut alors se penser indépendamment de celle de ses lignées. La complémentarité du masculin et du féminin gouverne ainsi la santé individuelle. Celle du paternel et du maternel relève de la santé des familles. Mais à condition qu’en devenant père et mère on n’oublie pas l’homme et la femme.

Comment l’enfant crée père et mère

L’enfant arrive au monde immature. Son système nerveux n’atteint sa pleine fonctionnalité que vers la troisième année. La construction du psychisme et l’intégration de la sexualité sont sous la dépendance directe de l’espace d’incarnation. On ne peut concevoir ni l’esprit humain ni la sexualité indépendamment de la langue maternelle qui leur donne forme. La sexualité est dépendante de l’éducation que l’on reçoit. Or c’est là une difficulté réelle, puisque cette dépendance persiste à l’âge adulte. Cette persistance n’est pas forcément pathogène. Elle est à la base de la morale et de l’éthique avec lesquelles on assume sa sexualité. Mais lorsqu’on ne s’est pas donné les moyens de la repenser, la morale héritée génère aussi toutes les formes de la rigidité sexuelle. Le fait de devenir père ou mère est à ce niveau une épreuve de vérité.

L’adolescence est un âge où il s’agit avant tout de construire le masculin et le féminin dans le style et la créativité de sa propre génération. Pour quitter père et mère, l’adolescent rejette aisément les morales apprises. La procréation relève d’un mouvement radicalement inverse. Elle renoue avec ses propres parents en réinscrivant l’être dans ses lignées et sa verticalité ancestrales. En essayant de se prendre pour un père ou une mère, on a, du même coup, plutôt tendance à retrouver la rigidité des morales apprises.

L’esprit humain ne répond pas aux mêmes lois, lorsqu’il évolue dans l’espace, horizontal, de sa propre génération ou dans celui, vertical, de sa continuité ancestrale. Avec ceux de son âge, on assume le plaisir et la sexualité. Avec l’enfant, on assume surtout sa propre mort. Paternel et maternel ne sont d’ailleurs pas des fonctions qui émanent du masculin et du féminin. Il n’y a aucune continuité entre la jouissance érotique et l’éducation des enfants. Seule la venue de l’enfant crée le père et la mère. Que ses parents l’aient désiré n’y change rien. Tant que l’enfant n’est pas là, ils ne peuvent rien éprouver de l’état de père ou de mère. Paternel et maternel ne s’inscrivent pas dans une continuation du féminin et du viril, mais comme une création de l’enfant. Si les parents peuvent répondre à la façon dont l’enfant les crée, c’est parce que le père et la mère sont, dans l’imaginaire et la vie psychique, des instances qui existent de toute éternité.

Dans la vie fantasmatique, les images du père et de la mère situent la vectorisation temporelle de la succession des générations. Ce sont des représentations qui existent indépendamment de toute sexuation. Dans les rêves, le père et la mère ne sont que très rarement sexués. Ce sont avant tout des représentations symboliques par lesquelles l’être humain reconnaît qu’il est assujetti au langage. L’esprit est difficilement abordable en dehors de la langue où il prend forme. Or, cette langue préexiste à la naissance et survit au-delà de la mort. Père et mère sont donc, en premier, des images symboliques qui inscrivent la suprématie du Verbe dans la succession des générations. C’est d’ailleurs ainsi qu’on les donne à vénérer dans la panoplie des icônes. Dieu le père et la Madone ont leurs pendants dans toutes les religions.

À l’âge adulte, l’idée que l’on se fait de ce que doivent être un père et une mère ne dépend aucunement du féminin et du viril. Elle dépend des parents que l’on a eus, mais aussi de ses grands-parents et ancêtres. Dans notre système de représentation, père et mère sont des figures atemporelles et verticales qui gèrent plus la survie du groupe, de l’ethnie et de l’espèce que celle de la personne. On trouve le père et la mère au fronton de toutes les églises, car ce sont, dans l’inconscient, des instances symboliques qui gouvernent beaucoup plus une reconnaissance de la mort qu’une reconnaissance du sexe.

C’est d’ailleurs un des points obscurs de la théorie freudienne. On comprend généralement la théorie de l’Œdipe comme une maturation sexuelle de l’enfant qui s’effectue à travers la croyance qu’il lui faut éliminer l’un de ses deux parents, pour prendre sa place auprès de l’autre. On résume alors un peu trop rapidement un processus dont la complexité dépend justement des vectorisations horizontale et verticale du psychisme humain. Sur sa vectorisation horizontale, la maturation sexuelle de l’enfant consiste à se fantasmer dans des activités sexuelles, semblables à celles des personnes de son propre sexe. Sur son versant vertical, sa maturation sexuelle est plus ardue, car il s’agit d’arriver à concevoir que ces adultes dont il dépend totalement et qu’il idéalise dans ses fantasmes comme ses premiers partenaires sexuels sont en fait destinés à mourir avant lui.

Dans les rêves par exemple, on assassine assez couramment père et mère. Ce genre de rêve est à ce point fréquent qu’on ne peut y voir un simple désir de mort. Ce serait là confondre les catégories du conscient et de l’inconscient. Alors que le conscient veille à la survie quotidienne de la personne, l’inconscient gouverne la vie d’une façon plus vaste. Dépositaire du savoir ancestral, il ne se préoccupe pas tant de la survie de la personne que de son évolution. Pour cela, il resitue cette évolution dans celle plus globale de la famille, du groupe et de l’espèce. C’est la raison pour laquelle il banalise la mort. Il la présente en rêve comme un événement dépourvu de sentiments et d’affects. Car, au regard de l’évolution de l’espèce, il n’y a là, en effet, qu’un événement banal. La mort des parents est du même coup, dans les rêves, la représentation qui exprime le plus clairement ce qu’il faut perdre pour assumer sa propre évolution.

Les instances parentales représentent ainsi, dans l’inconscient, un potentiel psychique qui préexiste aux croyances et aux religions, tout en en justifiant le fondement. Paternel et maternel sont des instances qui gouvernent la construction du psychisme et l’évolution spirituelle. L’enfant construit tous ses idéaux à travers les images du père et de la mère. Que sa construction psychique soit dépendante de ses parents est d’ailleurs ce qui le différencie des autres mammifères. À l’âge adulte, ces idéaux perdurent dans tout ce qui, en l’être, privilégie le pouvoir de l’esprit sur la matière et la chair, sa force vis-à-vis de la mort, et la certitude que le mouvement de la vie ne saurait s’arrêter avec son propre cadavre. Père et mère sont ainsi des représentations symboliques garants du statut de l’être humain.

Le petit enfant, et à sa suite l’inconscient, auréole ses parents d’une idéalisation qui les immortalise. Il ne se contente pas de créer père et mère, il les pare d’une lumière divine qui transcende leur mortalité afin de pouvoir, lui-même, se construire un idéal humain. Avec eux, il apprend ce qu’est la vie. Il découvre la sexualité, mais aussi la mort. Sur le versant horizontal de ses scénarios œdipiens, il rêve d’être en âge de pouvoir vivre sa sexualité avec eux. Sur le versant vertical de ces mêmes scénarios, il lui faut assassiner les divinités qu’il a vues en eux pour pouvoir imaginer qu’il leur succède. Présents de toute éternité dans les structures de l’inconscient, père et mère sont des fonctions qui renaissent avec chaque enfant, mais qui périssent aussi à chaque adolescence.

Vie conjugale, plaisir et libertinage

La verticalité psychique rend l’homme capable de sacrifier sa propre vie pour celle d’un groupe, d’une cause ou de sa descendance. L’horizontalité n’est pas à ce point assujettie aux idéaux. Masculin et féminin sont des instances qui privilégient beaucoup plus la conscience de la vie que la nécessité d’y assumer la mort. Virilité et féminité inscrivent la vivance du corps dans l’espace de sa propre génération et des plaisirs qui en découlent. Associant le sexe non plus à la mort et au sacré, mais au plaisir et au rapport à l’autre, masculin et féminin ont la charge de réinventer la vie pour son propre compte et avec ceux de son âge. La sexualité ne s’apprend pas avec les parents. Elle se réinvente à chaque génération, au même titre que le style vestimentaire, les danses et la musique. En dehors du rôle que la mère y a joué dans les premières années de la vie et dans la sexualité infantile, l’horizontalité n’est partagée qu’avec ceux de son âge.

L’héritage psychique d’un être humain n’est donc pas de même nature dans les mouvements horizontaux et verticaux de sa sexualité. L’horizontalité sexuelle se constitue tout d’abord dans la découverte de la jouissance et le rapport à la mère. Ensuite à travers les identifications aux parents mais aussi aux autres adultes de leur classe d’âge. Les scénarios œdipiens de l’enfant cadrent les attitudes sexuelles des parents qu’il compare avec celles de ses amis et de tous ceux qu’il fréquente. L’enfant se donne ainsi une place dans l’une ou l’autre des deux polarités du discours entre les sexes. Cette intégration des mouvements qui orchestrent la mobilité sexuelle exclut les grands-parents que leurs petits-enfants vivent le plus souvent comme des personnes asexuées.

L’intégration de la verticalité sexuelle s’effectue tout autrement. Au niveau du paternel et du maternel, les scénarios œdipiens de l’enfant ne cadrent aucun modèle qui puisse s’appréhender à l’extérieur de la famille. En revanche, ils réfèrent le modèle que sont ses parents à leurs propres parents et aux ancêtres. L’enfant se donne ainsi une place qui l’installe à l’avant de ses lignées. Alors que les parents et leurs amis lui servent à comprendre les mécanismes sexuels, les grands-parents lui permettent surtout de référer la sexualité à la mort et au pourquoi de sa présence sur terre.

L’horizontalité et la verticalité sexuelle répondent ainsi à des gammes de valeurs qu’il n’est pas forcément aisé de superposer l’une à l’autre, mais dont l’équilibre détermine pourtant la santé du génital.

L’horizontalité sexuelle gouverne la mobilité de son propre sexe, l’exploration de son corps et de celui de l’autre. D’elle dépendent toutes les variantes du plaisir, de la créativité et du libertinage. Elle engendre la mode et les stéréotypes sexuels, le machisme et le féminisme. Elle domine dans l’homosexualité qui privilégie la gratuité du sexe sur la reproduction. Elle est avant tout responsable du plaisir et de la complémentarité affective entre les êtres.

La verticalité sexuelle soutient en premier la conscience que le sexe est lié à la reproduction. Elle produit la majorité des tabous sexuels. Elle maintient la morale et l’éthique. Elle génère l’institution du mariage et les rituels nuptiaux. Elle peut être responsable d’une vocation religieuse, mais aussi d’une stérilité. Devenir, comme la nonne ou le curé, père ou mère d’une Église sans pour autant procréer vise, dans l’inconscient, à soigner les blessures de ses propres parents. La stérilité peut de façon symptomatique servir la même cause. N’est-elle pas avant toute chose l’impossibilité pour l’être de reproduire pour un autre ce que ses parents ont fait pour lui-même ?

La sexualité génitale ne peut s’épanouir qu’à partir de l’écartèlement permanent qu’elle subit entre les visées horizontale et verticale du désir sexuel. Toutes les bizarreries de la vie fantasmatique ne sont que le produit de cet écartèlement premier entre le désir de combler ses parents, de ne rien perdre des relations de chair qui nous ont relié à eux, et la nécessité de les laisser choir, en soustrayant notre corps à leur emprise.

Fêter la liberté et le droit à user de son corps, s’attarder sur les mystères de la communication érotique ou explorer les chemins du libertinage sont des voies nécessaires à la reconnaissance d’une certaine solitude : celle de l’âge adulte. Si le libertinage se détourne autant de la famille dont on émerge que de celle que l’on recrée, c’est qu’il s’y oppose surtout comme une affaire d’aération.

Le regard social est là plus complaisant pour les hommes. On leur attribue facilement des besoins sexuels qualifiés de physiques, comme si la communication érotique pouvait être conçue indépendamment des processus psychiques. Appréhender les choses ainsi permet surtout de ne pas s’attarder sur la nature et le rôle des communications psychiques que met en jeu le libertinage.

Il est douteux de différencier l’homme et la femme par leurs besoins sexuels. Dans les modalités culturelles qui régissent leur sexe, la sexualité de l’homme et celle de la femme se différencient avant tout par la divergence de leurs rôles auprès de l’enfant. La mère participe beaucoup plus que le père à l’horizontalité naissante de l’enfant. Elle entretient obligatoirement avec lui toutes sortes de rapports corporels qui impliquent la sexualité. Elle est, du même coup, automatiquement plus pathogène que le père sitôt qu’elle en profite pour réduire sa féminité à sa seule expression maternelle. Croire que l’homme a plus que son épouse des besoins physiques en matière de sexualité consiste le plus souvent à ignorer que l’abstinence sexuelle des mères entrave avant tout le développement psychique ou spirituel de leur enfant. Et cela afin de ne pas savoir que cette entrave est d’autant plus certaine que leurs époux s’en arrangent.

Dans notre culture, on a tendance à n’opposer à la Vierge Marie que la figure de la putain, comme si le libertinage était radicalement dépourvu de valeurs spirituelles. Valoriser sa virilité ou sa féminité dans des relations multiples, ou même avec des partenaires que l’on paie, ne peut aucunement se réduire à un acte physique ou masturbatoire. La masturbation n’implique le masculin et le féminin que de façon virtuelle. Elle ne sépare en rien des parents. Le libertinage en prend le risque. Il n’est donc pas dépourvu de valeurs spirituelles. Il vénère au moins la complémentarité charnelle du masculin et du féminin. Il permet, aussi radicalement que le couvent, l’armée ou le séminaire, de se soustraire à l’emprise des parents. S’il possède sa part de spiritualité, c’est qu’il permet d’assumer sa solitude corporelle et psychique.

On le voit bien lorsque, au cours de leur psychanalyse, des personnes jusqu’alors modérées dans leur sexualité s’engagent momentanément dans une sexualité libertine. Le libertinage leur permet surtout, dans ce cas, d’explorer le potentiel psychique qui assume la solitude de ses propres désirs. Les grands mystiques ont d’ailleurs souvent été auparavant de grands libertins. Ignace de Loyola, par exemple, le fondateur de l’ordre des jésuites, était, en sa jeunesse, beaucoup plus passionné par les armes et les femmes que par la présence de Dieu. Le libertinage n’en est pas pour autant à considérer comme une étape liée à l’immaturité de la jeunesse. La source de tout libertinage est en effet la liberté sexuelle qu’exige à l’adolescence la construction du masculin et du féminin. Ce n’en est pas moins une étape nécessaire au développement de l’être, qui risque à tout âge de rappeler sa nécessité lorsque, justement à l’adolescence, on en a court-circuité l’approfondissement.

La sexualité est très active dans les hospices et les maisons de retraite où l’on installe les vieillards. Elle l’est d’autant plus qu’à cet âge, comme à l’adolescence, on se sent libre des entraves de la reproduction. Lorsqu’on travaille avec des personnes du troisième âge, on ne voit plus guère de différence entre la liberté sexuelle des hommes et des femmes. Cela prouve bien que le rapport à l’enfant est le principal facteur qui peut, à l’âge adulte, influer sur les différences de disponibilité sexuelle de l’homme et de la femme.

Le démon de midi n’est pas que l’apanage des hommes. Il existe autant chez la femme, mais il est chez elle plus étroitement dépendant de la maternité. Dans ce qu’elles en disent, il est rare que les femmes s’autorisent à prendre un amant pendant leur maternité. Elles le font, en revanche, souvent de façon irréfléchie et compulsive, au moment où leur dernier-né est en âge d’aller à l’école. D’autres attendent qu’il ait franchi l’adolescence. Elles consultent alors un psychanalyste afin de pouvoir assumer le personnage de la vieille dame indigne. Ce sont souvent des femmes qui ont eu très jeunes de nombreux enfants. Il est plutôt émouvant de les voir remettre en jeu une adolescence dont la maternité les avait trop vite dépossédées.

La nécessité de revaloriser sa féminité ou sa virilité peut resurgir à tout âge. Si le libertinage laisse des traces dans la culture, c’est qu’il soutient cette nécessité. S’il possède une certaine richesse, c’est qu’il tourne le dos à la rigidité morale et à la seule raison. Cependant, maintenus à n’importe quel prix, les échanges érotiques s’effectuent toujours au détriment de la parole et de son rôle dans l’équilibre affectif.

La passion amoureuse est, dans l’ordre érotique, ce qui se refuse à regarder cette vérité en face. Les amants se laissent aisément croire qu’ils ne pourront jamais se quitter. Or c’est précisément l’endroit où la passion amoureuse fait peur, car elle oublie tout simplement que l’amour est aussi la capacité de perdre l’autre.

Lorsqu’il ignore la séparation, l’amour risque de ne conduire qu’au tombeau. Qu’il s’agisse de Roméo et Juliette ou de Tristan et Iseult, les modèles occidentaux sont assez clairs sur ce point. L’endroit où débouche la passion amoureuse ne peut être que le drame. La passion tend un piège qui réside avant tout dans l’impossibilité de se perdre. Pour cela, elle idéalise la personne aimée. Elle la valide de ses propres rêves. Elle la charge du plus secret de ses désirs. Elle tend ainsi à lui faire endosser une parure qui n’a d’existence que dans ses propres fantasmes. Lorsqu’elles deviennent réciproques, ces projections par lesquelles le miroir de l’amour évacue la réalité des personnes peuvent toucher aux délices. Ne tenant compte que de la réalité fantasmatique, la passion amoureuse n’engage pas moins dans un jeu de miroirs déformants. L’illusion des miroirs de l’amour ne peut alors malheureusement rien faire d’autre que de provoquer une catastrophe pour pouvoir se briser.

Dans des équilibres plus quotidiens, l’articulation du viril et du féminin est une charnière de mobilité dont dépend la tenue narcissique de son corps. La mobilité sexuelle a une existence autonome et indépendante des fonctions parentales. Elle préexiste à la venue de l’enfant et reste, indépendamment de la procréation, un des principaux moteurs de l’existence. Faire des enfants ne devrait donc rien modifier à l’articulation sexuelle de l’homme et de la femme. C’est pourtant une des difficultés les plus courantes que rencontre la sexualité génitale. Nombreux sont ceux qui se plaignent du fait que la paternité ou la maternité empiète sur leur vie sexuelle.

À l’encontre des idées reçues, la procréation implique une certaine vigilance dans l’articulation du viril et du féminin. Cette vigilance n’a rien de superflu, car le paternel et le maternel ne possèdent entre eux aucune charnière de mobilité affective qui puisse exister en dehors de l’enfant. C’est le premier obstacle que rencontre le statut de père ou de mère sitôt qu’on l’investit au détriment de sa féminité ou de sa virilité. On le voit bien dans les problèmes de ceux qui, ayant des enfants, se séparent. La principale difficulté qu’ils rencontrent est qu’ayant rompu les charnières affectives qui les font hommes et femmes, ils ne savent plus comment continuer à se respecter en tant que pères et mères de leurs enfants. Cette difficulté est d’autant plus réelle que les enfants ne peuvent en aucun cas se substituer à une articulation sexuelle qui s’est rompue entre leurs parents.

L’enfant a déjà une lourde tâche vis-à-vis de ses parents. Il crée les fonctions parentales. Il est en fait le seul à les légitimer, puisque père et mère n’existent que par sa venue. De plus, on oublie toujours que le premier désir d’un enfant ne peut que concerner l’amélioration ou la réparation de son espace d’accueil. On oublie cela, car il paraît trop invraisemblable que la source de toutes les pathologies de l’enfant puisse résider dans l’amour qu’il porte à ses parents. C’est pourtant si vrai que l’on doit considérer les maladies dites infantiles comme faisant partie intégrante du développement psychique de l’enfant.

Il est particulièrement difficile pour l’enfant d’admettre qu’il ne peut communiquer avec ses parents par des actes charnels. Tel est pourtant l’enjeu de sa maturation sexuelle. Au cours de cette maturation, la découverte qu’il n’a aucune prise sur la virilité et la féminité de ses parents est compensée par ses capacités à relancer les échanges affectifs entre eux et lui. Mais en dehors de la parole, il n’y a que l’expression somatique qui puisse, de façon certaine, mobiliser à son profit l’affectivité de ses parents. C’est alors qu’il fait des otites, comme pour signaler qu’il est en manque de paroles, ou qu’il devient insomniaque comme l’enfant au carreau cassé. Cela ne veut pas dire que les symptômes de l’enfant sont à considérer comme du chantage affectif. Cela veut seulement dire que l’enfant a d’autant moins besoin d’utiliser l’expression somatique qu’il lui est possible de parler avec ses parents des contradictions qu’il rencontre, entre son désir de les combler au plus profond d’eux-mêmes et son impossibilité d’y atteindre par les voies sexuelles qui les relient entre eux.

Comprendre qu’il ne pourra pas épouser ses parents demande à l’entant de reconnaître l’existence de la mort. C’est à ce niveau que les maladies infantiles jouent un rôle nécessaire dans son développement psychique. Elles lui permettent de comprendre et d’intégrer que le corps est mortel. Or, il peut paraître étrange que cette prise de conscience doive obligatoirement passer par le corps et la maladie. La raison en est pourtant simple : la mort est un endroit où toutes les possibilités de parole atteignent irrémédiablement leur limite. Devant intégrer tout ce que lui présente l’univers, l’enfant n’arrête pas de se poser des questions. La mort est à ce niveau un endroit où les mots sont inaptes à donner des réponses. C’est précisément l’endroit où ses parents ne savent jamais répondre. S’il les questionne sur la mort, il échoue automatiquement à les mobiliser par la seule parole. C’est pourquoi la maladie lui est nécessaire pour pouvoir prendre conscience de cette limite qu’impose l’existence de la mort à la puissance des mots.

La psychose de l’enfant va, par exemple, très souvent de pair avec l’absence de toute maladie infantile. C’est en tout cas absolument frappant dans l’autisme qui en est la forme la plus achevée. Or les parents des enfants psychotiques sont loin d’être de mauvais parents. S’ils sont responsables du fait que leur enfant s’immobilise dans son développement psychique, ce n’est pas parce qu’ils pèchent en tant que parents, mais parce qu’ils acceptent de l’être dans un renoncement radical à toute revendication virile ou féminine. Leur mobilité libidinale et affective ne dépend que de l’enfant, qui n’a plus, du même coup, aucune raison de chercher à se construire de façon autonome et à l’éprouver dans la maladie.

On ne peut faire évoluer un enfant autiste sans tout d’abord permettre à sa mère de se redonner le droit à une féminité qui laisse un peu tomber l’enfant. Mais lorsqu’on arrive à ce résultat et que l’enfant émerge, il attrape, indépendamment de son âge, toute la gamme des maladies infantiles auxquelles il avait échappé jusqu’alors. C’est par là qu’il retrouve une affectivité normale avec ses parents en leur signalant pour la première fois qu’il est mortel.

L’enfant étant déjà seul à légitimer les statuts de père et mère, il est automatiquement pathogène pour lui d’être en plus une instance dont puisse dépendre la sexualité de ses parents. Les adultes ont malheureusement trop facilement tendance à oublier que la féminité d’une mère ne peut pas plus que la virilité d’un père dépendre de leur enfant. Cela ne veut pas dire que la féminité doive être exclue du maternel. Elle y est aussi nécessaire que lorsqu’un père joue avec lui à n’importe quel jeu qualifié de viril. Mais argumenter une séparation ou la refuser au nom de l’enfant est en revanche toujours excessivement douteux. Cela n’empêche pas qu’à la première embrouille, la majorité des parents oublient qu’ils entravent le développement de leurs enfants, en ne pouvant s’empêcher de les utiliser en remplacement d’une articulation sexuelle qu’ils n’arrivent plus à retrouver entre eux.

Devenir père ou mère comporte un certain danger auquel on est rarement attentif. Cela resserre les relations à son conjoint mais n’offre, en dehors de cette relation unique, aucune articulation affective avec ceux de sa classe d’âge. On dit des hommes qu’ils y enterrent leur vie de garçon. Quant aux femmes, elles y enterrent encore assez souvent leur vie professionnelle. Le risque que comporte la venue des enfants est donc toujours un risque d’enfermement. Telle est la fragilité du maternel et du paternel. Ce sont des instances inaptes à gouverner les relations affectives ailleurs que dans l’ascendance et la descendance.

La force de la virilité et de la féminité réside à l’inverse dans le fait qu’elles se détournent des relations platoniques qu’implique la famille. Cette force qui permet à l’adolescent de quitter ses parents est la même qui fait qu’on abandonne sa femme ou son mari. Masculin et féminin existent en effet indépendamment de l’enfant et sont, de plus, les seules instances capables de positionner l’être dans ses activités, parmi ceux de son âge.

Raison et séparation

Paternel et maternel dépendent du masculin et du féminin, alors que l’inverse n’est pas vrai. Le plaisir sexuel et le désir de faire des enfants ne peuvent s’articuler ensemble qu’à condition d’accepter les règles de cette dépendance. Dans un couple, père et mère sont dépendants d’un chassé-croisé qui assujettit d’un côté le maternel au masculin et à la production testiculaire de l’homme, de l’autre le paternel à la féminité qui soutient l’inscription de l’enfant dans son nom en lui désignant son père. C’est la seule façon par laquelle la sexualité génitale peut prendre en charge l’écartèlement où elle s’épanouit, entre le désir de s’accepter père ou mère et celui de rester homme ou femme.

Le maternel est dépendant de la virilité puisqu’il en est la conséquence. Le statut de mère est autant assujetti à la production testiculaire de l’homme qu’à sa force de travail. La santé du couple dépend à ce niveau de la valeur imaginaire et symbolique que la femme attribue aux « bourses » de son homme. Mais c’est aussi l’endroit où la générosité phallique s’oppose au pouvoir omnipotent de la mère.

Le maternel ne peut concerner l’homme que s’il s’en sent responsable. S’il n’en est pas le créateur, ou si elle n’implique pas directement son sexe, la maternité ne peut qu’inhiber l’homme, car elle ne renvoie alors pour lui qu’à l’époque où il était dépendant d’une mère. L’homme ne peut donc que s’opposer à une puissance maternelle qui prétendrait exister indépendamment de son sexe. Si sa compagne n’attribue plus à ses bourses la puissance créatrice dont dépend le maternel, elle le rend incapable de la soutenir en tant que mère.

C’est là encore un des problèmes les plus fréquents du couple qui se sépare. La liquidité monétaire étant pour l’homme un équivalent de sa liquidité testiculaire, il lui est toujours excessivement difficile de supporter qu’une fois séparée de lui, sa femme puisse continuer à utiliser son porte-monnaie. Cette question est à ce point fréquente dans les rapports de l’homme et de la femme qu’on ne peut l’évacuer comme un simple problème économique. Il faut y voir une protestation fondamentale masculine qui a aussi sa raison d’être. L’argent que l’homme donne à la femme, même après séparation, continue à être un équivalent de sa virilité. Vue sous l’angle de la féminité, la question de la séparation ramène au même endroit. Qu’elle en soit consciente ou non, le rapport de la femme à l’homme est centré sur sa production testiculaire. Même si elle est call-girl et qu’elle ne s’intéresse qu’à son portefeuille, c’est toujours cela qui est en cause.

Lorsqu’elle est mère, la femme consulte souvent pour son enfant, alors qu’elle a rompu tout rapport avec le père. Elle nous annonce avec une certaine fierté que, depuis sa séparation, elle s’est farouchement gardée de dépendre du père de son enfant et d’avoir à lui demander quoi que ce soit. Voilà quelque chose qui peut être assez sain du point de vue de son économie personnelle, mais qui ne tient pas compte du tout du développement de son enfant.

Un enfant a besoin de son père pour se développer. Il en a besoin, même dans le cas où ce dernier est mort, car l’image qu’il se fait de son géniteur influe autant sur son développement psychique que lorsqu’il vit avec lui. Si sa mère vit avec un autre homme, l’enfant peut bien sûr construire son identité sexuelle en identification à cet homme, mais à une seule condition : que son père géniteur soit respecté par l’homme qui le remplace. C’est le problème classique de la haine farouche du garçon pour son beau-père. Que les hommes se le disent : il est impossible d’occuper la moindre place structurante pour les enfants d’une femme qui ne sont pas de soi si le bien qu’on leur veut tend à dévaloriser leur père géniteur.

S’abstenir de demander quoi que ce soit au père de son enfant sous prétexte qu’on l’a quitté est une attitude absurde si l’on se place du point de vue de l’enfant et de son développement. Ce n’est pas que cette attitude remette en cause l’image verticale du père originel. L’enfant porte de toute façon, au plus profond de lui-même, ne serait-ce qu’à un niveau inconscient, l’image de son père. Si c’est lui qui refuse de donner de l’argent à la mère, il pourra le juger radin ou égoïste, mais il n’aura aucun doute sur ses qualités viriles. N’en est-il pas d’ailleurs la preuve vivante ? À l’inverse, si c’est sa mère qui refuse l’argent de son père, il y verra un défaut de sa féminité, une fragilité qui ne concerne qu’elle, car sa propre présence ne lui permet pas de comprendre autrement que sa mère rejette ainsi la générosité phallique de son père.

On admet assez généralement que le rôle du masculin soit de soutenir le maternel au-delà des seules festivités de l’amour. Il faut aussi admettre que la féminité puisse avoir d’autres fonctions que celles dont dépend la qualité de l’érection. Du fait de l’enfant, le masculin se doit de soutenir le maternel. Pour la même raison, la féminité doit soutenir le paternel. C’est pourquoi ne rien vouloir recevoir du père de son enfant ne peut, dans l’esprit de l’enfant, que se concevoir comme un défaut de féminité de sa mère.

La soutenance du maternel est à ce point centrale dans l’imaginaire masculin qu’elle donne l’armature éthique du soldat. Ce n’est pas tant que le jeune homme puisse, au premier chagrin d’amour, aller se suicider dans les bras de la mère patrie. C’est, dans toutes les cultures, le rôle de la virilité de garantir l’intégrité de la terre natale et maternelle. L’éthique guerrière engendre alors un code de l’honneur dont les modalités garantissent la protection des femmes et des enfants. Dans son rapport à l’éthique et à l’ancestral, le masculin se reconnaît ainsi pour première fonction d’être garant de la survie du maternel.

Il en va de même dans les rapports du féminin au paternel. Quel que soit son rapport aux hommes, la femme soutient en premier le père de ses enfants. Cela s’articule à sa structuration oedipienne. Pour le garçon, la maturation sexuelle est centrée sur le désir et l’impossibilité de combler la mère. Pour la fille, il en va de même dans le rapport au père. Or, à l’âge adulte, père et mère n’ont d’existence que par rapport à l’enfant. Le soutien des images parentales ne se justifie qu’en fonction des nouveaux arrivants. Dans le développement de l’enfant, la façon dont la féminité soutient le paternel joue un rôle très différent de celle dont la virilité reconnaît le maternel comme un fleurissement de ses actes. Assujetti à la sauvegarde de la mère, le masculin est garant du développement physique et corporel de l’enfant. Assujetti à celui qu’elle a fait père, la féminité est, d’une façon complémentaire, garante de l’intégrité psychique et du développement spirituel de l’enfant.

Le statut de père n’engendre aucune modification corporelle. Inscrit dans le nom qu’on lui donne, il ne prend corps qu’avec la reconnaissance de l’enfant. Dans les structures de la langue maternelle, le nom est responsable de l’identité propre. C’est le pivot autour duquel se constituent le caractère et la personne. C’est la première amarre par laquelle l’être humain s’inscrit dans le langage et y articule les représentations qu’il se fait de lui-même. Garant de l’identité psychique, le nom propre est la porte qui permet à l’enfant de prendre pied dans le langage et de s’y constituer une identité propre.

Alors que la virilité se doit de reconnaître l’enfant comme un produit de ses actes, la féminité a pour devoir de lui indiquer que le corps d’une mère n’est pas le lieu premier de son origine. La reconnaissance du père et le fait de porter son nom permettent à l’enfant de concevoir son existence dans un espace plus vaste que celui du corps. Cet espace est celui de la langue, et donc celui où évolue l’esprit. La langue maternelle préexiste à l’incarnation et survit au-delà de la mort. Elle donne ainsi à l’existence psychique une force qui transcende la mortalité du corps et inscrit le travail d’une vie au sein de l’évolution de l’espèce. Reconnaître son père comme un lieu d’origine est ainsi le garant d’un potentiel psychique qui différencie l’humain de l’animal. Alors que le maternel répond de la tenue du corps, le paternel répond de celle de l’esprit. C’est pourquoi l’image paternelle concentre la croyance en l’immortalité de l’âme. Sitôt qu’avec l’apparition du monothéisme, Dieu devient la figure originaire de référence, il ne peut plus être représenté sous les traits d’une femme. Telle est la façon dont la religion reconnaît le père comme garant de l’identité psychique et y assujettit la féminité de la mère.

Masculin et féminin soutiennent les positions parentales et y sont noués de façon croisée. Ce soutien joue certes un rôle indispensable dans la reproduction et la survie de l’espèce, mais il comporte aussi un certain danger, celui d’inhiber la sexualité proprement dite. Dans la mesure où ils en sont l’aboutissement, paternel et maternel ne peuvent en aucun cas servir de moteur à la sexualité génitale. Ils ne peuvent, au contraire, qu’y jouer le rôle d’un frein.

Qu’elles président à la formation sexuelle de l’enfant, qu’elles garantissent la morale et la bienséance ou qu’elles reviennent inchangées, génération après génération, les images parentales ne peuvent que s’opposer à la pleine expansion de la sexualité. À À l’encontre des idéologies religieuses, il est donc tout à fait dangereux de limiter les visées de la sexualité génitale à la seule procréation. C’est oublier qu’avant d’être au service de l’espèce, la sexualité joue un rôle dans la régénération psychique de l’être. L’articulation du viril et du féminin reste à ce niveau le seul gouvernail qui puisse non seulement réguler les échanges affectifs entre les corps, mais positionner l’être dans l’espace de sa vie propre. La santé du génital est ainsi irrémédiablement liée à la complémentarité du viril et du féminin.