I. Comment on voit le pénis dans l’imagination érotique

Le rôle de la féminité dans l’érection

« Avant de vous rencontrer, me disait un homme, je croyais que tout ce qui m’arrivait dans les rapports sexuels ne dépendait que de moi, j’avais toujours peur de me retrouver impuissant. Maintenant je crois qu’il y a deux façons de bander. L’une qui provient de ses propres fantasmes, l’autre qui provient du désir de la femme, de la façon dont elle nous accueille. Je m’en suis rendu compte cette nuit et maintenant je ne serai plus jamais coupable s’il m’arrive à nouveau de me croire impuissant. »

Il avait passé une partie de la nuit avec une femme qu’il avait rencontrée quelques jours auparavant : « Nous étions tous deux bien décidés à faire l’amour, mais cela a été épouvantable. Je ne comprenais rien à ce qui m’arrivait. Sitôt que je la pénétrais, je me mettais à débander. Nous nous sommes obstinés. C’était épuisant. J e l’ai quittée tard dans la nuit, sans y être arrivé. En rentrant chez moi, j’étais démoralisé. J’avais honte de ne pas lui avoir procuré le moindre plaisir. Une fois de plus, je me croyais impuissant. À la maison, une surprise m’attendait. Claudine était de passage à Paris. J’étais content de la voir, mais lorsqu’elle a commencé à me faire des avances, j’ai été pris de panique. J’ai essayé de lui faire comprendre que j’étais incapable de faire l’amour. Or voilà qu’elle insiste et que je sens une érection accompagnée d’un plaisir assez surprenant, vu ce qui m’était arrivé auparavant. J’ai fait l’amour avec elle sans aucun problème. Je ne me sentais plus du tout fatigué. C’était formidable. En me réveillant, je me disais qu’il n’y a pas de meilleur aphrodisiaque qu’une femme qui vous désire. L’autre me voulait, mais je crois qu’elle ne me désirait pas vraiment et que c’est ça qui me faisait débander. » La proximité temporelle de deux expériences aussi radicalement différentes permet en effet de prendre conscience de l’importance que représente le désir de l’autre dans la qualité de la jouissance sexuelle.

L’érotisme est en premier une affaire de communication. La jouissance sexuelle ne peut se représenter indépendamment du désir d’un autre. Les mécanismes qui la rendent possible ou impossible, intense ou médiocre, satisfaisante ou décevante n’en sont que plus mystérieux. La jouissance implique une rencontre affective, une sympathie, une complicité fantasmatique, un accord entre les inconscients : quelque chose de tout à fait irrationnel. L’attirance entre les êtres déborde le cadre des phénomènes conscients. La jouissance érotique met en jeu l’imaginaire dans sa dimension la plus personnelle. Les fantasmes qui en répondent n’ont apparemment rien de logique. S’ils permettent la communication entre les esprits et les corps, ce n’est pas au niveau de la raison, d’où la difficulté de les comprendre, si ce n’est de les accepter.

Le sexe peut aussi apparaître comme un besoin que la prostitution rend commercialisable. Il n’en est pas moins considéré dans toutes les cultures comme un art qui concerne en premier l’esprit. Le sexe, comme la nourriture, correspond à un besoin vital. Se nourrir est nécessaire, cuisiner y inscrit le désir sans lequel l’esprit ne saurait s’épanouir. La cuisine est un art. L’érotisme en est un autre. Jouir implique le corps, mais ne jouir que de son corps est source d’insatisfaction. Le vide créé par l’absence de paroles et de sentiments dans la jouissance sexuelle peut la rendre aussi intense qu’intolérable. Aussi fabuleuse soit-elle, la jouissance n’est cause de tranquillité que lorsqu’elle implique la satisfaction de l’esprit.

L’homme se différencie des autres espèces animales dans la mesure où sa sexualité n’est pas assujettie à un cycle saisonnier. Seul son propre désir y préside. Le premier obstacle qu’il y rencontre est ainsi d’avoir à en décider lui-même. Sa sexualité reste au service de l’espèce. Il peut l’utiliser à cette fin, mais il peut aussi l’utiliser pour la gratuité du plaisir. Tel est le statut de l’être humain : être seul juge du bien-fondé de ses désirs, de ses fantasmes et de ses actes. Voilà pourquoi la jouissance sexuelle peut faire peur. Les animaux n’ont pas inventé le planning familial. Ils n’ont pas plus inventé les camps d’extermination. La peur de ses propres fantasmes reste ainsi légitime pour l’homme.

On a encore pourtant souvent tendance à considérer la jouissance masculine comme une affaire sans problèmes. S’il n’est pas impuissant, l’homme est censé se satisfaire de l’orgasme que procure l’éjaculation. Comparée aux voiles dont on enrubanne celle de la femme, la sexualité virile est ainsi banalisée. On n’y voit rien de mystérieux. On la réduit à la crudité d’une fonction biologique que gouvernent les instincts de nature. Mais, complaisamment associée à toutes les formes de brutalités tolérables, la virilité est, du même coup, reléguée du côté des nécessités printanières qui s’arrondissent avec l’âge.

Dans les mythologies religieuses qui structurent notre culture, c’est pourtant, et à l’inverse, plutôt la sexualité masculine qui est présentée comme un événement peu banal, doté de sa part mystérieuse. La façon dont Zeus apparaît, d’un coït à l’autre, sous la forme d’un volatile ou d’une pluie d’or, vaut le même pesant d’interrogations que celle qui permet au Dieu chrétien de se présentifier à la Vierge Marie par l’intermédiaire d’un ange. La langue, elle aussi, semble considérer l’érection comme un événement peu banal dont le mystère la prend au dépourvu. La plupart des langues disposent d’une étonnante profusion de termes pour désigner l’organe mâle dans ses fonctions actives. En français, le Petit Robert des synonymes en dénombre plus de cent cinquante, sans pouvoir en donner une liste exhaustive.

Cet éclatement langagier confère au sexe masculin un statut tout à fait unique dans la parole. Existe-t-il un autre objet qui produise un fleurissement aussi exubérant d’images et de termes, plus ou moins courants mais ayant une certaine place dans le langage usuel ?

Ce feu d’artifice dans les représentations que génère l’organe mâle peut se classifier dans un nombre assez limité de rubriques. Ce sont tout d’abord les objets qui évoquent sa forme comme le gland, la trique, le mont Chauve, la queue ou la broquette, un petit clou à large tête. La forme peut être associée à l’une ou l’autre de ses fonctions. C’est la bite ou le bout qui servent à s’amarrer, le goupillon qui pénètre ou asperge, la pipe ou le cigare qui brillent du feu du désir, le plantoir, la canne à papa ou le créateur qui illustrent le fait d’ensemencer, de donner vie.

Viennent ensuite trois types d’objets qui indiquent plus précisément la place qu’occupe l’organe viril dans les fantasmes des deux sexes. Ce sont tout d’abord les objets servant à se nourrir. Le biscuit, l’asperge, la carotte, le pain au lait, l’os à moelle ou le service trois pièces évoquent les relations du pénis et de la bouche vaginale qu’il est censé nourrir. Viennent ensuite les armes guerrières. l’arbalète, le gourdin, l’arc, le pistolet, la lame ou le braquemart situent l’exaltation des qualités viriles, aiguisées par les combats et l’absence de femmes sur les champs de bataille. Ce sont, enfin, les instruments de musique. Le biniou, le flageolet, le trombone, le fifre, l’épinette ou la cornemuse l’associent aux vibrations de la jouissance sexuelle, conçue sur un mode musical.

Plus rares sont les appellations qui le considèrent comme un avoir déterminant le destin. On l’appelle alors l’histoire, les affaires personnelles, la tête chercheuse ou le saint-frusquin, expression qui désignait, dans le temps, tout ce qu’un homme possédait sur lui comme argent et comme habits. On l’appelle aussi le petit Jésus, ce qui en fait autant un objet sacré qu’un petit personnage. Voilà la dernière catégorie de représentations qui désignent le pénis, celles qui l’assimilent à un être vivant, un animal, un personnage ou ses qualités psychologiques. Du côté des animaux, c’est la bébête, le petit oiseau, le lézard, le canari, le marsouin ou le poisson rouge. Identifié à un personnage, c’est le petit frère, le baigneur, le borgne ou le petit chauve à col roulé. Au niveau de son caractère, c’est la précieuse, la ravissante, \a frétillante, le coquin ravageur ou le braque, un synonyme d’« étourdi » et d’« écervelé ».

C’est surtout cette dernière catégorie d’appellations qui différencie la sexualité masculine de celle de la femme. Contrairement à elle, l’homme ne vit pas son sexe comme faisant un avec son corps. Très tôt, le garçon est confronté à l’autonomie de son pénis. L’érection ne dépend pas de sa volonté. Elle peut se manifester au moment où il ne s’y attend pas. C’est pourquoi il y voit un petit personnage avec lequel il lui faut savoir composer. Lorsqu’une érection se manifeste indépendamment de sa volonté, cela le décentre de sa personne au profit de ce sexe qui s’exprime tout seul. Il n’a alors que deux solutions. Ou il donne satisfaction à son pénis ou il lui impose le silence. Que ce petit appendice puisse aussi n’en faire qu’à sa tête n’est donc pas sans lui poser problème. Si le garçon souffre d’érections intempestives, il n’y verra rien d’agréable. Le dialogue qui le relie à son pénis est ainsi pour l’homme de la plus haute importance, car c’est en lui que réside un possible accord entre son cœur et son entrejambe, ses sentiments et ses pulsions sexuelles.

Cette autonomie du membre viril apparaît dans certains rêves où l’homme voit son pénis séparé de son corps qui voyage dans les airs. Ces rêves sont assez fréquents chez les névrosés obsessionnels1 qui compensent ainsi, dans leur vie onirique, la maladive immobilité que génère cette névrose. Dans d’autres rêves, l’homme se représente son pénis comme un véhicule, une moto, un cheval, ou tout autre moyen de locomotion qui lui permet d’effectuer des prouesses. Les rêves où il se le représente comme un animal doué de facultés prodigieuses ne sont pas moins fréquents. Voici le rêve d’un de mes clients qui souffrait d’inhibition sexuelle.

« J’étais dans mon lit. C’était la maison que nous habitions dans mon enfance. Ma mère était dans la pièce à côté. Tout d’un coup, je sens sous les draps un animal étrange qui était relié à mon corps par une laisse. C’était un animal comme je n’en avais jamais vu, à moitié mammifère, à moitié oiseau. Une sorte de paon avec une tête de cerf. Je n’avais pas peur. J’étais au contraire très excité à l’idée de montrer à ma mère ce prodigieux animal. Avec les mains, je détachais la laisse qui le reliait à mon corps pour qu’il puisse la rejoindre et qu’elle le voie. Mais sitôt détaché, l’animal s’est volatilisé et j’en étais très triste. Je voyais alors des taches sur les draps dont je n’arrivais pas à distinguer la couleur. Je me demandais si elles étaient rouges ou blanches, mais je n’arrivais pas à me décider entre les deux. »

Ce rêve montre comment l’enfant qu’a été le dormeur s’est représenté son propre sexe. Cet animal étrange est un cerf-paon. Non pas un serpent, bien que cela puisse aussi s’entendre, mais un cerf-paon. Aux yeux de l’homme, le serpent peut difficilement représenter son propre sexe. Le Petit Robert ne le donne d’ailleurs pas dans la liste des cent cinquante synonymes du sexe masculin. Si le serpent peut évoquer le pénis, c’est avant tout dans les rêves et l’imagination féminine, car il y symbolise alors le rôle de la féminité dans la mise en mouvement du sexe masculin.

Cet animal qui ondule sur le sol est, dans toutes les mythologies, le symbole des « énergies de la terre » et du même coup de la féminité. C’est le sens qu’il a dans le mythe d’origine judéo-chrétien. Le serpent y représente de quelle façon Eve fait commettre à Adam le péché de chair. Il n’entretient aucun rapport particulier avec Adam, car il y symbolise l’outil de séduction de la femme : les énergies qui, venant d’elle, animent l’organe mâle. Le mythe judéo-chrétien situe ainsi le mystère de la phallicité comme une conséquence directe du désir féminin. La qualité de l’érection est en effet proportionnelle à la qualité d’accueil du vagin qui la provoque, et, dans les imageries érotiques, le serpent est toujours le représentant d’une puissance féminine qui donne force à l’érection.

L’homme, quant à lui, peut difficilement confondre son pénis avec un animal assujetti à ramper sur le sol. Son sexe se caractérise par la faculté de se redresser vers le ciel. On le lui présente d’ailleurs comme un petit oiseau ou un petit Jésus. Aux yeux du garçon, le pénis ne peut être pris pour un serpent qu’au moment où il semble dormir. C’est pourquoi le désir du dormeur substitue au serpent le cerf et le paon, deux animaux qui brillent par le fleurissement céleste de leurs atouts. La queue du paon qui fait la roue ou l’ampleur des bois qui couronnent la tête du cerf sont, pour un petit garçon, des représentations autrement plus appropriées que le serpent pour évoquer la fierté de ses érections.

Voilà ce que le dormeur voulait, enfant, faire admirer à sa mère. Les mains qui détachent la laisse évoquent la masturbation. La détumescence est représentée par la volatilisation de l’animal. Viennent alors, à sa place, des taches blanches ou rouges qui sont là un rappel des questions sur la maturation sexuelle. Les garçons font-ils des taches rouges comme les règles, ou font-ils des taches blanches ? Un autre homme aurait pu faire le même rêve en se représentant l’animal attaché à son corps sous la forme d’un lièvre ou d’un lapin. Il aurait alors pu associer cet animal à des expressions comme « le chaud lapin », ou au « lapin » que tout garçon doit pouvoir « poser » à sa mère.

C’est précisément cette série de questions qui étaient restées interdites dans l’enfance de mon client. Comme c’est malheureusement souvent le cas, la mère de cet homme avait assumé sa maternité dans un oubli total de sa féminité. Excellente mère, elle n’en avait pas moins entravé la construction sexuelle de son garçon en interdisant toute parole sur le sexe. Or, ce n’est pas, dans ce cas, devoir répondre aux questions de l’enfant sur sa propre anatomie qui dérange profondément une mère. C’est la peur de lui laisser percevoir de quelle façon elle trouve plaisir ou répulsion à animer le sexe masculin. C’est de sa féminité qu’il est alors interdit de parler.

L’enfant ne peut pas, du même coup, donner sens à ses érections. Face à sa mère, il ne peut se montrer fier de son sexe et, à l’âge adulte, il souffrira d’inhibition sexuelle. C’est ce que cherche à dire le rêve du cerf-paon. Comme dans les rébus de l’enfance, il situe l’invisible féminité de la mère à travers un serpent invisible mais retrouvable dans l’assemblage de deux animaux mâles qui, comme père et fils, brillent de leurs atouts phalliques.

La place de l’inconscient dans la sexualité

La jouissance sexuelle s’appréhende dans le corps comme une vibration énergétique extraordinaire, un plaisir qui peut rejoindre l’extase. Mais sitôt qu’on s’interroge sur ce qui le fait jouir, on n’y voit aucune logique. Certains sont attirés par les gros seins, d’autres par les petits, d’autres par les talons aiguilles, comme dans certaines formes de fétichisme. De même pour les zones corporelles responsables du plaisir. Le pénis n’est pas forcément le seul organe érogène du corps masculin. Pour certains hommes, la pointe du mamelon procure une jouissance extrême. Pour d’autres, ce sera l’anus sans qu’ils soient pour autant homosexuels. Pour eux, comme pour les femmes, les lieux du corps qui concentrent la jouissance ne sont non seulement jamais les mêmes d’un sujet à l’autre, mais ne résonnent pas avec la même intensité chez deux personnes différentes. S’interroger en ce domaine achoppe en premier sur le constat que la jouissance sexuelle échappe aux repères habituels de la pensée rationnelle.

La sexualité correspond, comme la nourriture, à un rééquilibrage énergétique du corps. Mais la difficulté qu’elle pose ne se situe pas tant au niveau du corps et du besoin qu’au niveau du désir et de la communication psychique. La jouissance sexuelle résonne certes dans le corps. Elle n’en dépend pas moins des fantasmes qui la gouvernent. Elle ne peut correspondre à un simple besoin, car elle implique surtout de pouvoir assumer la complexité de son propre désir et de sa vie fantasmatique. L’amour sexué est ainsi un art hautement personnel. La capacité de prendre ses particularités et son imagination au sérieux, le plaisir de concrétiser ses rêves dans la vie, d’y faire, par le sexe, participer un partenaire font de l’érotisme un art privé. Plus difficilement partageable que ceux qui président aux plaisirs de la table, c’est un art qui ne se pratique que dans la stricte intimité. D’où la difficulté de pouvoir en parler.

Pouvoir parler de la jouissance sexuelle, c’est admettre que l’inconscient y joue un rôle beaucoup plus important que le conscient. Le conscient gouverne la survie immédiate de la personne, l’inconscient a une visée plus vaste. Il gouverne la survie de l’espèce. Sa prégnance est donc incontournable dans l’érotisme. La jouissance sexuelle émane d’une communication psychique d’autant plus mystérieuse et fragile qu’elle contourne l’usage des mots. Elle implique une communication des inconscients et c’est dans cette mesure qu’elle peut poser problème.

La communication érotique met en jeu le désir qui la rend satisfaisante ou pas. Or, à la différence des besoins qui demandent une satisfaction réelle, le désir peut se satisfaire d’objets immatériels. Il s’exprime aussi bien dans une rencontre chaste que dans la mise en jeu du sexe. L’amour peut être platonique, le désir peut viser Dieu, il peut aussi dépendre de toute la variété d’objets immatériels qui peuplent la pensée et l’imaginaire. Le désir peut ainsi aisément se tromper sur le choix de son objet. La communication érotique est à son enseigne. Elle dépend des échanges fantasmatiques qui eux-mêmes ne rendent que très partiellement compte de la communication des inconscients nécessaire à la jouissance corporelle. Ainsi il est aussi difficile de cerner ce qui intensifie le plaisir jusqu’à l’extase avec certains partenaires que ce qui le rend obstinément insipide avec d’autres, et cela, malgré tous les efforts qu’on y met. Satisfaisante ou décevante, la jouissance sexuelle semble ignorer ce qui la meut. La communication érotique échappe aux processus conscients. Elle dépend des relations d’inconscient à inconscient qui déterminent l’attirance entre les êtres et font la force de l’érotisme.

Voilà la principale raison qui rend difficile de parler de sa sexualité. On peut bien sûr rendre compte des particularités de ses propres fantasmes, mais tant qu’on ne leur a pas donné sens dans la relation à un autre, les fantasmes sexuels apparaissent surtout comme le répondant psychique de la masturbation. En revanche, sitôt que l’on fait l’amour, les fantasmes perdent de leur poids et les plaisirs de la communication érotique suppriment toute nécessité d’en parler.

La possibilité de parler de son intimité sexuelle est assez récente dans notre culture. Elle date du début du siècle : c’est l’apport incontestable de la psychanalyse à la pensée occidentale. On en trouve la preuve dans l’évolution de la langue. Le mot « fantasmer » et le sens qu’on lui donne à notre époque n’existent pas dans les dictionnaires qui précèdent l’apparition de la psychanalyse. Dans le Littré de 1863, on trouve « fantaisie » mais pas « fantasme ». On y trouve « fantasmatique », mais le terme ne désigne alors que ce qui a trait à la vision du fantôme. Le mot « fantasme » n’existe pas encore. Il apparaît dans le Larousse de 1922, mais sans modifier pour autant la définition première de « fantasmatique ». Sous la forme active d’un verbe, « fantasmer » n’apparaît que plus tard. Écrit différemment, « phantasme » est un terme plus ancien, mais il est alors strictement réservé au vocabulaire médical. Il désigne des images chimériques et fantomatiques, distinctes des hallucinations, provenant d’une lésion du sens de la vue ou des facultés mentales qui se produit soit chez les malades atteints de névrose, soit passagèrement à l’occasion de digestions laborieuses ou de menstrues difficiles.

À travers cette évolution de la langue, on constate le pas décisif qu’a fait notre culture en matière de sexualité. Que « fantasmer » y devienne, peu à peu, un verbe actif indique l’importance assez nouvelle que l’homme du XXe siècle attribue à ses facultés imaginaires tant dans le domaine sexuel que dans celui de la créativité en général.

La qualité de la jouissance érotique ne dépend pas des échanges conscients et verbaux. Elle dépend de ceux, inconscients, qui lui donnent sa mystérieuse étrangeté. La communication sexuelle possède ainsi toujours sa part de fragilité, puisque c’est l’intelligence d’un commerce entre les inconscients qui la rend possible ou impossible, intense ou médiocre, satisfaisante ou insatisfaisante. Le regard assez neuf avec lequel l’homme du XXe siècle réenvisage sa sexualité provient donc autant de la mise au point des contraceptifs que de l’apparition de la psychanalyse, s’offrant à lui comme un nouvel outil permettant de penser la sexualité.

Dépendant beaucoup plus des échanges inconscients que conscients, la sexualité n’est pas forcément parlable avec ceux-là mêmes avec qui on la pratique. Il est paradoxalement plus facile d’en parler dans une relation qui exclut les échanges corporels. Voilà ce qui fonde la psychanalyse. Elle met en place une relation où les échanges érotiques n’ont pas lieu d’être, mais où, en revanche, tout ce qui les concerne peut être dit.

Les psychanalystes occupent ainsi, dans la société moderne, une place qui était, dans l’ancien temps, celle des directeurs de conscience et des exorcistes. Ils ne dispensent bien sûr aucune morale et c’est en quoi leur fonction est nouvelle. Ils permettent à ceux qui le désirent de questionner eux-mêmes leur sexualité et leur vie. Ils n’ont pris le relais des religieux que dans la mesure où leur domaine est celui des pathologies de la spiritualité.

La psychanalyse explore la formation de l’esprit et rend compte de l’évolution spirituelle de l’être. C’est une des rares pratiques où le besoin de pleurer peut être reconnu. On nous consulte aussi bien pour les problèmes que l’on rencontre avec soi-même que pour ceux qui surgissent dans la relation à son conjoint, à ses parents, à ses enfants ou aux autres en général. Dans sa fonction, l’analyste est avant tout le lieu d’un témoignage. On lui parle de sa sexualité comme on n’en parle à nul autre. On lui apprend ainsi toutes sortes de choses qui peuvent être utiles à un plus grand nombre. Le métier d’analyste consiste donc d’une part à écouter ses clients, de l’autre à rendre compte de ce que l’on y apprend.

Lacunes des théories dans le domaine de la sexualité virile

Nous verrons, dans les deux chapitres suivants, comment les fantasmes sexuels se constituent dans l’enfance et comment Freud conçoit la construction sexuelle de l’enfant mâle. Dans son abord de la sexualité virile, la théorie freudienne est toutefois insuffisante. Étudiant la façon dont l’enfant se forge une fantasmagorie sexuelle, elle constate que la mère joue un rôle central dans la découverte de la sexualité et l’imagination érotique du garçon. Pour cette raison, elle attribue au père une place primordiale dans l’interdit de l’inceste. Mais elle ne considère pas que la névrose des parents, ou plus simplement le fait qu’ils aient aussi un inconscient, puisse influer, d’une façon ou d’une autre, sur le développement de l’enfant et la construction des fantasmes sexuels.

Les fantasmes se construisent bien, comme l’indique Freud, dans l’enfance et le rapport aux parents, mais cette constitution dépend autant du conscient que de l’inconscient des adultes tutélaires. Dès l’adolescence, la fantasmagorie érotique peut ainsi être soit parasitée, soit activée par toutes sortes de fantômes provenant directement de l’inconscient des parents. C’est généralement le cas dans ce qu’on appelle les perversions sexuelles. À travers d’étonnantes bizarreries, la sexualité semble alors n’avoir qu’un seul but : exorciser une problématique inconsciente qu’on a héritée de ses parents.

Pervers veut dire « tourné à l’envers ». La sexualité perverse reste, en effet, tournée vers les parents au lieu de pouvoir s’investir dans l’avenir et la reproduction. À la différence des névrosés qui souffrent d’inhibition sexuelle, les pervers sont particulièrement inventifs en ce domaine. Leur érotisme n’en est pas moins astreint à toutes sortes de fantaisies sexuelles qui demandent, pour pouvoir se comprendre, un certain élargissement de la théorie freudienne. Je ne me suis pas appesanti sur cette question. J’en ai traité ailleurs2 et je ne tenais pas à alourdir ce livre d’un débat théorique qui n’est pas son propos. Je présente toutefois deux histoires d’hommes qui, d’une certaine façon, parlent d’elles-mêmes.

Le premier, un grand don juan, dévoile les ressorts d’une dimension de la sexualité masculine où l’homme semble ne rien pouvoir faire d’autre que de jouer à saute-mouton d’une partenaire à l’autre. Nous verrons comment il a découvert que la dimension compulsive de sa sexualité avait l’étrange fonction de maintenir le secret sur l’impuissance de son père.

Le second, un fétichiste du caoutchouc, contredit le point de vue freudien. On sait que Freud conçoit le fétiche sexuel comme un substitut du pénis imaginaire que l’enfant mâle aurait tendance à attribuer à sa mère. Freud voit les choses ainsi pour différentes raisons, mais entre autres parce que le fétichisme est un trouble de la sexualité qui ne semble concerner que les hommes. Le cas que je présente, explique, d’une tout autre façon, pourquoi le fétichisme est une perversion avant tout masculine. L’obligation d’utiliser un fétiche pour atteindre à l’orgasme ne provient pas, chez lui, de la découverte que la mère n’a pas de pénis. Avec sa mère, s’il a découvert quelque chose, c’est surtout un plaisir sexuel dans lequel le caoutchouc était le seul répondant. Mais si son enfance le fixe sur un fétiche, c’est, pour lui aussi, dans le rapport au père et l’impossibilité d’idéaliser le sexe qui est le leur à tous deux. On verra ainsi comment la passion sexuelle du caoutchouc peut servir d’écran à l’inexprimable regret de ne pas être une fille.

Ces témoignages montrent bien que les théories psychanalytiques ne doivent pas être appréhendées comme du savoir définitivement constitué. Quel que soit leur objet, et c’est valable pour la science, les théories peuvent en effet difficilement fonctionner autrement que comme des idées préétablies. De plus, à l’exception de Wilhelm Reich, les psychanalystes ne proposent pas de théories de la jouissance orgastique. Ils décrivent comment l’infantile peut nourrir ou parasiter la fantasmagorie sexuelle, mais ils abordent rarement la sexualité adulte proprement dite.

Sur la place des testicules dans l’image du corps masculin, je n’ai, par exemple, trouvé aucun auteur à qui me référer. J’y ai donc consacré un plein chapitre.

De même pour l’adolescence. Un certain nombre d’auteurs comme Françoise Dolto ou Donald Winnicott en traitent avec beaucoup de finesse, mais aucun ne situe l’adolescence comme une période formative de la sexualité.

Quant aux fantasmes qui soutiennent, à l’âge adulte, l’érotisme phallique, j’ai là aussi eu l’impression de me confronter à un terrain vierge. Pourtant la virilité a de tout temps été associée aux arts de la guerre. La sexualité phallique se soutient ainsi d’une fantasmagorie guerrière qui s’exprime aussi bien dans l’érotisme viril que dans l’expression sociale du masculin et la gestion politique. On verra dans le chapitre que j’y ai consacré comment la dimension homosexuelle des fantasmes guerriers valorise la virilité et a ainsi, dans la jouissance érotique, la même prégnance pour les deux sexes.

À l’âge adulte les difficultés sexuelles sont avant tout celles de la royauté. C’est l’âge où ses propres parents deviennent des vieillards, celui où l’on gouverne, tant en remplacement des générations partantes qu’en figure régnante pour celles qui arrivent. À la différence de la femme qui peut reconstruire la dimension perdue de la relation à sa mère dans le rapport à ses enfants, l’homme s’inscrit alors, avec ceux de sa classe d’âge, dans des groupes, des clubs, des partis, des Églises ou des armées. Michèle Montrelay est, à ma connaissance, la seule psychanalyste qui se soit penchée sur cette dimension de la sexualité masculine3. Elle voit, dans cette façon par laquelle l’homme fait bande avec son semblable, la reconstruction d’un corps anonyme qui se substitue au corps perdu de la mère. Cela est certes vrai à l’adolescence, moment où la bande n’échappe pas encore à la mixité. À cet âge le groupe des copains a en effet une fonction maternante, qui se substitue au corps de la mère, afin de pouvoir créer l’espace de sa propre génération. Mais dès que la bande sort de la mixité et se donne une tête, dès qu’elle prend corps dans un parti ou une Église, elle n’est plus, pour l’homme, un substitut du corps de sa mère, mais un substitut du corps de son père.

Qu’il se destine à la prêtrise ou aux armes, à la politique ou à la méditation, à l’économie ou à la connaissance, l’homme est fortement marqué, dans l’expression sociale de sa sexualité, par la présence occulte d’un père. L’Église et l’armée sont les deux premiers modèles de toute institution masculine. L’homme use ainsi d’un double modèle pour reconstruire la relation perdue au corps de son père : soit il investit la verticalité céleste à laquelle se consacre le prêtre, et peut ainsi devenir père, sans avoir à en passer par une autre mère que celle qu’il vénère au fronton de son Église. Soit il investit les armes, l’économie ou la politique, c’est alors dans l’horizontalité territoriale qu’il reconstruit le corps d’un père, identifié aux frontières du pays. Son rapport à la jouissance érotique n’en dépend pas moins de la relation qui l’a relié, enfant, à une mère.

On découvrira, tout au long de ces pages, comment le désir inconscient qui anime la sexualité masculine est profondément déterminé par son rapport au maternel. C’est le point dominant du discours des hommes, lorsqu’on les écoute quotidiennement parler d’eux-mêmes et de leur sexualité. La mère y est beaucoup plus présente que la femme. Les femmes ont bien sûr une place majeure dans la parole masculine, mais, lorsqu’elles y posent problème, c’est rarement en tant que femmes. C’est le plus souvent en tant que mères.

Complément nécessaire de la virilité, la féminité n’a, en soi, aucune raison de porter ombrage au masculin. Elle motive au contraire son expansion. Dans sa nature, l’homme a donc plutôt tendance à être complaisant avec le féminin. Les images de la maternité sont autrement plus problématiques pour lui. Que celle dont il parle soit mère ou veuille le devenir, qu’elle lui rappelle ou non la sienne, c’est toujours, consciemment ou inconsciemment, en référence à sa propre mère qu’un homme éprouve de l’attirance ou de la répulsion pour une femme.

Depuis Freud, on commence à savoir que le désir inconscient qui anime la sexualité virile prend racine dans le rapport à la mère. On s’est moins interrogé sur la dualité antinomique des images du maternel et de la féminité dans l’imaginaire masculin. Pour l’homme, la femme est soit mère, soit objet de jouissance, mais rarement les deux en même temps. Dans ses fantasmes sexuels, la mère et la femme ne sont jamais superposables. Les images de la féminité aiguisent ses désirs sexuels. Celles du maternel ont plutôt tendance à les inhiber.

Il en va de même pour la femme. Dans son équilibre sexuel et libidinal, le maternage et la féminité s’opposent comme des gammes de valeurs antinomiques. Se sentir écartelée entre son mari et ses enfants est un des thèmes majeurs de la parole féminine. Nombreuses sont celles qui constatent que l’arrivée d’un enfant les détourne sexuellement de leur conjoint et pèse ainsi sur leur vie de femme. Certaines, comme la mère de celui qui rêvait d’un cerf-paon, assument la maternité au prix d’un deuil radical de leur féminité. Elles s’enferment ainsi dans une névrose qui entrave en retour la construction sexuelle de leur enfant.

Il faut bien voir que la facilité avec laquelle les Églises opposent à la figure de la putain celle d’une mère immaculée ne fait que rendre compte d’une difficulté inhérente au désir masculin, puisque les Églises sont avant tout des institutions d’hommes. Si la mère joue un rôle central dans la construction sexuelle de l’enfant mâle, c’est à condition qu’il puisse la regarder comme une femme qui assume sa sexualité et son rapport à l’homme. C’est à travers les yeux de l’homme adulte, son père, que le garçon peut regarder sa mère comme une femme et être ainsi délogé de l’endroit où il l’a tout d’abord regardée comme une mère. C’est pourquoi la femme est toujours double dans l’imaginaire masculin. S’il la voit femme, il est dans la continuité des yeux de son père. S’il la voit mère, il est dans la continuité de la place qu’il a laissée vacante auprès de la sienne.

La féminité articule le sexe à la dimension du plaisir et de la pure jouissance. La maternité le réfère à la succession des générations et à la mort. Le désir sexuel s’épanouit ainsi dans l’écartèlement qu’il subit entre deux vectorisations antinomiques. L’une, horizontale, constitue le sexe dans le rapport au plaisir et à l’espace de sa propre génération. Ce sont alors les images de la sorcière et de la putain, toutes deux détentrices des clefs de la jouissance, qui brillent dans les fantasmes masculins. L’autre, verticale, réfère le sexe à la succession des générations, à la reproduction et à la mort. Ce sont alors les images de la maternité qui sont garantes, dans l’imaginaire masculin, de la façon dont on assume la paternité.

La virilité s’énonce toutefois comme un acte qui se détourne de la mère. Le rapport de l’homme à sa propre mère peut toute sa vie continuer à déterminer les modalités de sa propre mobilité sexuelle. L’érotisme n’en reste pas moins, pour lui comme pour sa compagne, un endroit où l’on enterre le premier objet de ses amours. Que le discours de l’homme sur sa sexualité soit polarisé par la mère ne renvoie d’ailleurs pas qu’à la sienne. Cette prégnance du maternel dans la parole masculine provient surtout de la charge qui incombe à la virilité : celle de recréer la mère. Qu’on le veuille ou qu’on le refuse, n’est-ce pas le but de toute éjaculation ? Que l’homme soit le créateur et le soutien du maternel implique pour lui la nécessité de savoir s’y opposer, ne serait-ce qu’afin d’être en mesure de pouvoir librement en assumer la contrainte.

Le désir inconscient masculin est ainsi toujours ambivalent face à la mère. Ce mini-accouchement qu’est l’éjaculation peut en effet difficilement rivaliser avec la phallicité du ventre qui enfante. La virilité a ainsi tendance à se détourner de la mère. Elle se caractérise d’ailleurs par des actions contraires à l’activité maternelle, lorsque, par exemple, elle s’investit dans le combat et l’art de la guerre. Elle n’assume alors d’en être le complément que de façon antagoniste. Là où le maternel est garant du maintien de la vie, la virilité assume et réglemente l’existence de la mort. À sa façon, le prêtre en fait autant, et à ce niveau le Christ ne manquait pas de virilité. « Quoi de commun entre toi et moi, femme, disait-il à Marie, sa mère, moi, je suis tout aux affaires de mon père. »

Dans toutes les traditions, la guerre et la religion s’opposent au maternel pour en être le complément.

Les civilisations qui se sont développées à la surface de la terre brillent par leur diversité. Elles ont toutes pour point commun d’exclure des activités guerrières et religieuses non point les femmes, mais celles d’entre elles qui sont mères ou destinées à l’être. L’histoire ne donne pas d’exemple de femmes qui endossent les armes ou optent pour la prophétie dans le temps de la maternité. Dans la Bible, on trouve deux prophétesses. Ce sont, comme Jeanne d’Arc, des femmes guerrières qui, sur le mode viril, tournent le dos à la maternité.

Soldat et prêtre sont les deux activités masculines qui s’opposent radicalement à la mère, du fait même qu’elles lui sont interdites. Se penser homme demande de s’être soustrait à une mère. Focale incontournable dans les objectifs conscients ou inconscients de la virilité, le rapport au maternel détermine ainsi l’acceptation ou le refus des conséquences de sa virilité. Mais qu’il s’oppose au maternel ou qu’il se donne la charge de le perpétuer, le désir inconscient qui anime la sexualité masculine ne s’énonce jamais dans une relation directe à celle qui a été sa mère. Il s’exprime dans un étrange dialecte, celui des fantasmes qui animent le sexuel.

Bien que la mère soit centrale dans sa construction sexuelle, les fantasmes érotiques peuvent difficilement, chez l’homme, représenter directement celle à qui il doit le jour. Leur rôle est de maintenir l’esprit ouvert sur les paysages de la sexualité adulte et d’en exclure les visions infantiles qu’évoquerait la mère. Ses propres fantasmes ne sont pas interchangeables avec ceux d’un autre. Ils répondent d’une solidité enracinée dans l’inconscient qui ne permet pas d’en changer à volonté. C’est ce qui indique que leurs particularités proviennent de l’enfance où se construit la sexualité. Ils n’en doivent pas moins repousser toute vision infantile de soi-même, afin de pouvoir jouer leur rôle dans la sexualité adulte. Les fantasmes sexuels correspondent à un dialecte dont on n’use que dans l’érotisme. Ils établissent un pont entre l’inconscient qui gouverne le sexe et le conscient qui répond de ses actes. Le dialecte fantasmatique étant antinomique ou complémentaire de la pensée logique et de la faculté de jugement, voyons donc quels sont les mécanismes de cette langue qui est celle de l’érotisme.