II. Utilité des fantasmes dans l’animation du désir sexuel

La découverte précoce de la sexualité et la constitution des fantasmes

À l’adolescence, l’homme perçoit sa mobilité sexuelle naissante à travers les réactions nouvelles qu’il éprouve dans ses relations, notamment à l’égard de l’autre sexe. Certaines personnes attirent plus que d’autres. Elles provoquent un émoi qui active l’imagination et érotise le corps. Le réveil de la sexualité se manifeste à travers la variété des signes et des images qui mettent en mouvement le sexe. Ce sera le galbe d’une silhouette, une certaine texture de peau, l’odeur qui l’accompagne, la couleur des cheveux ou des yeux, la fraîcheur d’une voix, la vivacité d’un regard, toutes sortes de signes qui apparaissent comme prometteurs du plaisir attendu de la rencontre sexuelle.

C’est à la même époque que l’on commence à prendre conscience de ses fantasmes sexuels. Les fantasmes jouent un rôle de premier plan dans la mise en mouvement du sexe et la promesse de jouissance qui en découle. Il en va des fantasmes comme des zones érogènes, chacun possède une gamme particulière d’images et de représentations qui lui signalent son désir sexuel et actionnent des résonances corporelles plus ou moins importantes.

Les fantasmes sexuels ont pour rôle de maintenir en vie des représentations qui permettent de retrouver la révélation qu’a été la jouissance sexuelle. Ils gouvernent la mobilité sexuelle et répondent de l’intensité du plaisir qui accompagne le coït. Ils sont entre autres indispensables à la masturbation. Lorsque les hommes font état des particularités de leurs fantasmes masturbatoires, une majorité d’entre eux déclarent qu’ils utilisent des images de femmes avec lesquelles ils ont éprouvé des expériences sexuelles particulièrement agréables. Lorsque leurs fantasmes se fixent sur une femme précise, c’est généralement sur la première avec laquelle ils ont ressenti la jouissance comme une révélation. Ce n’est pas forcément la première qu’ils ont connue. C’est celle avec qui les jeux érotiques ont révélé une qualité et une intensité de la jouissance sexuelle qu’ils ignoraient jusqu’alors.

Une plus petite minorité d’hommes comprennent et expliquent les particularités de leurs fantasmes en fonction d’une révélation qui s’est effectuée dans leur enfance. C’est le cas lorsqu’ils ont rencontré un adulte qui les a sexuellement séduits. La révélation qu’a été cet événement s’est définitivement inscrite dans leurs fantasmes.

La découverte de la jouissance sexuelle peut être précoce. L’enfant est capable d’éprouver des orgasmes bien avant d’avoir atteint sa maturité. Il éprouve de toute façon la jouissance dans ses dimensions orale et anale. Il peut aussi découvrir précocement la jouissance génitale. La découverte du pénis et de son rôle dans le plaisir ne dépend pas de la maturation des testicules. Le garçon est très tôt en mesure d’éprouver des orgasmes secs, semblables à ceux des hommes que l’on a opérés de la prostate. Voici deux exemples opposés dans la façon dont un petit garçon peut découvrir la jouissance sexuelle.

Un de mes clients dont les fantasmes étaient centrés sur les femmes âgées le devait à une nourrice. Lorsqu’il avait quatre ou cinq ans, une femme de ménage venait s’occuper de lui à domicile. Elle devait avoir dans les quarante ou cinquante ans. « Dans un de mes souvenirs les plus anciens, me racontait cet homme, je la vois prendre mon pénis dans sa bouche et le sucer très doucement. C’était après m’avoir baigné. Cela me procurait des frissons merveilleux. Je m’en rappelle très bien. Elle me demandait toujours si ça me plaisait. J’ai continué à avoir des rapports oraux avec elle jusque vers neuf ou dix ans. Ensuite ma mère a arrêté de travailler et a renvoyé cette femme. Dans mes fantasmes, les femmes ont généralement une soixantaine d’années. Plus elles sont âgées, mieux ça vaut. J’ai besoin qu’elles aient de l’expérience et je m’imagine que leur corps se met à trembler et à gémir comme le faisait notre femme de ménage. Encore maintenant, je ne fais l’amour qu’avec des femmes plus âgées que moi et j’en suis tout à fait heureux. » Son attirance pour les femmes un peu mûres ne posait vraiment aucun problème à cet homme. Ce n’était pas la raison qui l’avait amené à me consulter. Il m’avait d’ailleurs présenté cet épisode comme « le secret de son enfance qui lui avait donné confiance en lui-même ». Voici maintenant un cas inverse.

« Bien que je sois devenu un comédien assez connu, me disait un autre homme, au cours d’un premier entretien, je n’ai jamais été tranquille dans ma sexualité. » Ses parents l’avaient conçu très jeunes. Sa mère était morte peu de temps après sa naissance et il avait l’impression que son père ne lui avait jamais pardonné cette mort. C’était sa façon d’expliquer des rapports aussi épouvantables avec son père. Incapable de s’occuper de lui, celui-ci s’était installé dans la débauche en ne s’adressant à son fils que pour le maltraiter. Les femmes défilaient par dizaines et c’est ainsi qu’il avait découvert la sexualité.

« Un jour, une de ses femmes m’a fait des avances, probablement par jeu. Je devais avoir une dizaine d’années. Mon père était sorti. Elle était assise sur le lit. Elle me fit approcher en me prenant la main. Elle me caressa en se dirigeant vers mon sexe. Je me mis à bander et je me souviens que ça l’amusait beaucoup. Elle sortit mon sexe, se pencha, le toucha de ses lèvres et commença à le sucer. Je crus que ma tête allait exploser. J’étais envahi de sensations dont je ne savais que faire. C’est à ce moment que mon père est revenu. La femme a déclaré que c’était moi qui lui avais fait des avances et qu’elle n’avait voulu que me faire plaisir. Ça l’a rendu violent. Il m’a brutalisé en me menaçant de me couper le sexe. Je suis resté longtemps terrorisé à l’idée qu’il puisse mettre sa menace à exécution.

« À l’époque je n’ai pas compris où elle voulait en venir. J’étais excité mais je ne comprenais pas ce qu’elle faisait. Je sais maintenant qu’elle se servait de moi comme d’un jouet et ça a dû beaucoup me marquer. J’ai toujours été craintif avec les femmes. Avant mon mariage, je ne pouvais jamais aller jusqu’au bout avec une femme. J’étais pris d’angoisses. J’avais peur qu’elle ne m’utilise que pour son seul plaisir. C’était toujours cette peur qui revenait dans mes fantasmes. Je me revoyais avec l’amie de mon père et j’essayais de la séduire sans qu’elle se moque de moi. Même maintenant je continue à me sentir fragile dans ma virilité. Dans mon métier je rencontre des tas de femmes qui me font des avances. J’ai plutôt tendance à les fuir car j’ai toujours peur qu’elles ne s’intéressent à moi que comme à un objet de jouissance. C’est comme si je les voyais toutes à l’image de l’amie de mon père. »

Ces deux exemples montrent que la découverte précoce de la sexualité peut colorer à vie les fantasmes qui l’animent. Ils ont de plus l’avantage de préciser en quoi les rapports sexuels entre enfants et adultes peuvent être traumatiques. Si l’adulte qui a séduit l’enfant s’est adressé à lui en le respectant dans son désir et sa personne, on en entend rarement parler comme d’une expérience traumatique. En revanche, si l’enfant a été violé dans son corps et son désir par un adulte qui l’a ainsi traité comme un objet, il est rare qu’à l’âge adulte, il puisse le pardonner. La douleur physique s’oublie aisément, la douleur affective est une autre affaire. Le souvenir ne la laisse pas aussi facilement s’effacer. Être traité comme un jouet dont on se débarrasse après utilisation est toujours destructeur. Lorsqu’une expérience de la sorte coïncide avec la révélation de la jouissance sexuelle, il est particulièrement difficile de l’oublier. Les fantasmes sexuels dépendent des premières expériences à travers lesquelles s’est révélée l’extraordinaire intensité de la jouissance sexuelle. Usant de ces événements pour se construire, ils maintiennent, pour leur propre compte, le souvenir d’une expérience traumatique que l’érotisme adulte pourra avoir du mal à dépasser.

Ce n’est donc pas d’avoir été sexuellement séduit par un adulte qui est en soi traumatique, c’est d’avoir, à cette occasion, intégré une conception de la sexualité déconnectée des processus affectifs qui font la qualité de la communication entre les êtres.

Dans sa forme la plus commune, l’entrave qu’impose l’adulte au développement sexuel de l’enfant provient surtout, et à l’inverse, de sa peur de le prendre pour un objet sexuel. C’est pour se protéger de leur propre peur d’être incestueux que ses parents le regardent comme un être asexué. Du même coup, ils interdisent à l’enfant de pouvoir se fantasmer dans le rôle et la séduction propres à son sexe. L’enfant intègre là aussi une conception de la sexualité déconnectée des processus affectifs, et donc traumatique.

À une époque où la sexualité de l’enfant commence tout juste à être reconnue, le traumatisme infantile, dont témoignent la majorité des clients des psychanalystes, consiste surtout dans l’impossibilité où ils ont été, enfants, d’intégrer une conception cohérente de la sexualité. Ne pas avoir pu se représenter et comprendre les mécanismes sexuels qui gouvernent ses parents est ainsi la première raison qui fait qu’à l’âge adulte, les fantasmes se présentent comme complètement déconnectés des processus affectifs. Il est logique qu’ils puissent alors faire peur. Dans la solitude ou la masturbation leur incompréhensible crudité ne peut plus, du même coup, que poser problème.

Les mécanismes de la séduction érotique

Dans la rencontre d’un partenaire sexuel, les fantasmes sont aussi présents, mais ils ne s’expriment pas de la même façon. Voyons ce qui se passe lorsqu’un homme rencontre une femme qu’il ne connaît pas, mais qui opère sur lui une séduction érotique. C’est tout d’abord une image, un certain nombre de signes qui l’arrêtent. L’attirance érotique s’attache aux signes venant de l’autre. Or ces signes qui permettent à un homme de regarder une femme inconnue comme une possible partenaire sexuelle émanent avant tout de sa propre sensibilité érotique. Ils ne le renseignent donc que sur ses propres fantasmes.

L’attrait sexuel utilise les qualités de la personne désirée mais, comme justement il est activé par les fantasmes, il n’en use pas de façon rationnelle. L’imagination peut amplifier les qualités attribuées à l’autre. Elle peut aussi les inventer de toutes pièces. C’est le propre des fantasmes de tordre ou de dénier la réalité pour arriver à ses fins. Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas, et ce qui, chez l’autre, provoque nos réactions sexuelles ne nous renseigne pas forcément sur les qualités réelles et objectives de la personne qui nous séduit. Cela ne nous renseigne que sur nous-mêmes et nos propres fantasmes. Les images érotiques semblent provenir de ceux qui nous attirent. Elles émergent, en fait, d’une ouverture de notre propre sensibilité fantasmatique. L’érotisme va ainsi de pair avec la capacité de projeter sur l’autre sinon la crudité de ses propres fantasmes, du moins un certain nombre d’images qui rendent possible l’animation sexuelle.

Vu sous cet angle, le désir sexuel est avant tout un phénomène projectif. Renforcé par la puissance des fantasmes, l’imaginaire n’est pas exempt de leurres. L’homme réel ne coïncide jamais avec le prince charmant qui a occupé les rêveries de la jeune fille. Les apparences divines dont on pare une maîtresse évitent d’avoir à regarder en face la croqueuse de diamants. Telle est une des caractéristiques de la sexualité humaine. Elle reste, à l’âge adulte, en continuité avec celle de l’enfant : le petit voit en ses parents des divinités charnelles, l’homme adulte est tout autant capable de projeter sur une femme la déesse qui détiendra les clefs de son âme.

Les fantasmes : une pensée en images

La projection fantasmatique dont dépend l’animation sexuelle utilise de façon préférentielle les représentations d’images. La pensée usuelle privilégie la raison et les mots. La pensée érotique donne la primeur à l’image. Articulées entre elles, comme dans un scénario, les images érotiques jouent dans la sexualité le rôle d’un carburant psychique. Certaines images activent plus fortement la machine fantasmatique. D’où les revues et les films pornographiques : en commercialisant des images pour bander, ils permettent en quelque sorte de faire tourner à vide le moteur de la sexualité.

Chacun n’en possède pas moins une fantaisie imaginative qui lui est propre. La banale uniformité de la pornographie témoigne avant tout de l’impossibilité où est l’être humain de se débarrasser de ses fantasmes. La conscience et la raison n’ont guère prise sur la prégnance des images fantasmatiques. La force inconsciente des fantasmes sexuels renverse aisément tous les barrages que tente d’y opposer la conscience morale. Le conscient et la morale sont régis par les mots, l’inconscient leur oppose un foisonnement d’images qui, comme dans les rêves, déjouent l’ordre habituel des pensées. Chacun le pressent, les bizarreries fantasmatiques émanent de l’inconscient et se présentent comme des scénarios. « Arrête ton cinéma », dira l’homme à celle qui lui casse les pieds. Inversement, s’il est sensible à ses charmes, il ne verra pas qu’elle lui en met « plein les mirettes ».

À l’âge adulte, les fantasmes sexuels s’imposent ainsi à l’esprit comme une succession d’images, de scénarios non seulement propres à chacun, mais de plus assez inamovibles dans la façon dont ils reviennent sous une forme identique. Dans la masturbation, par exemple, la succession des images est aussi indispensable au plaisir que le travail de la main. Or, si l’onanisme peut déranger, c’est avant tout par sa monotonie et la pauvreté du scénario imaginaire qui l’anime. Ce scénario peut bien sûr adopter toutes les variantes. Dans son déroulement, il n’en est pas moins assujetti à se répéter de façon identique. La masturbation ne peut en effet s’exprimer dans les représentations psychiques que comme la reconnaissance d’un manque de communication érotique. Comment d’ailleurs pourrait-elle gratifier autre chose ? À travers les fantasmes, l’organisme exprime son besoin de communication sexuelle. Pour cela, il valorise les réminiscences d’une expérience érotique antérieure qui n’exclut pas l’érotisme infantile.

Sous cet aspect, les fantasmes masturbatoires peuvent paraître assez pauvres. On y voit soit les simples images d’un coït, soit des images autrement plus crues, aux yeux mêmes de celui qui les produit. Les premières peuvent briller d’une émotion qui s’enracine dans les profondeurs de l’être. Les autres mettent en scène le pénis dans ses relations à tous les autres orifices du corps : le vagin mais aussi l’anus, la bouche, les seins, les yeux ou les narines. Que les fantasmes jouent alors des charmes aussi effrayants que fascinants du sadomasochisme, ou qu’ils évoquent d’autres territoires érotiques, ce qui les caractérise avant tout, c’est de pouvoir apparaître aussi invraisemblables qu’incompréhensibles à celui même qui les utilise pour son plaisir.

Lorsqu’elle apparaît contraire à la morale et à la conscience, une telle production d’images peut être vécue comme un encombrement. Les mots manquent pour en parler. Honte et culpabilité verrouillent un endroit où le fantasme se maintient comme un diable qui, présent en soi-même, donne l’impression d’être double. Le respectable Dr Jekyll devient ainsi, dans les fantasmes, le terrible Mr Hyde qu’il incarne la nuit venue. Le principal problème est alors l’impossibilité de la personne à comprendre sa propre langue fantasmatique. Les fantasmes ne sont rien d’autre qu’une pensée en images. Encore faut-il pouvoir comprendre la logique de cet étrange dialecte dont dépend la sexualité.

La place de la jouissance de Vautre dans les fantasmes

Alors même qu’ils peuvent paraître encombrants, les fantasmes jouent un rôle de soutien et de moteur dans la sexualité de l’homme adulte : c’est leur fonction première et du même coup nécessaire. Ressentis comme le ricanement d’un diable intérieur, ils ne sont que le rappel d’une fonction vitale, celle où l’âge adulte impose la nécessité de vivre sa sexualité. Les fantasmes se constituent dans l’enfance, mais à quoi correspond le processus de fantasmatisation tel qu’on peut l’observer chez l’enfant ?

Imaginons un enfant de quatre ou cinq ans qui désire jouer avec sa mère. Il le lui demande mais elle répond que c’est impossible. Elle a autre chose à faire. Face à elle, il comprend la rationalité de l’argument et s’en va jouer seul dans sa chambre. Mais dans la solitude, tout en jouant, il réinterprète cet événement qui a fait obstacle à son désir. C’est alors que la pensée fantasmatique se met en œuvre. En dialoguant avec des personnages imaginaires, il leur laisse entendre que l’obligation où est sa mère de faire autre chose l’a privée du très grand plaisir de jouer avec lui. S’il a vécu le refus de sa mère comme une punition, il pourra même réexpliquer l’événement en laissant entendre qu’il lui a fallu priver sa mère du plaisir qu’elle aurait pris s’il lui avait permis de jouer avec lui. Voilà à quoi correspond le travail de fantasmatisation. Les fantasmes redonnent au sujet une place active aux endroits où les processus désirants dépendent de Vautre. Usant de la pensée rationnelle, l’enfant peut comprendre que sa mère a autre chose à faire que de jouer avec lui, mais dans ses fantasmes, il semble ignorer qu’elle puisse être gouvernée par autre chose que son désir à lui.

L’enfant battu par ses parents en est un autre exemple : dans la pensée rationnelle, l’enfant peut concevoir qu’il s’agisse là d’une punition qu’il a méritée. Mais si l’événement se répète trop souvent, il aura tendance à l’interpréter, dans ses fantasmes, comme le signe certain de l’irrésistible désir que ses parents ont pour lui. Il pourra alors développer des fantasmes masochistes afin de ne pas les priver du plaisir qu’il leur procure. En regardant les choses ainsi, on commence à comprendre pourquoi l’érotique sadomasochiste est si fréquente chez l’adulte.

Les fantasmes érotiques maintiennent dans la sexualité adulte le fonctionnement par lequel ils ont pris forme dans l’enfance. Ils peuvent ainsi mettre en scène des événements qui, dans la vie quotidienne, seraient vécus comme tout à fait désagréables. L’idée de battre quelqu’un ou de se faire battre, celle de le surprendre dans sa nudité ou d’être soi-même violé dans son intimité peuvent avoir dans les fantasmes la même valeur de jouissance érotique. Masochistes, les fantasmes sont polarisés par la création d’un maître tout-puissant en matière de sexualité. Sadiques, ils tentent de revaloriser la jouissance de l’autre. Voyeuristes, ils cherchent à la saisir. Exhibitionnistes, ils essaient de la provoquer.

Les fantasmes sexuels sont ainsi des représentations qui apparaissent comme partie prenante de la jouissance d’un autre. Le plaisir qu’ils provoquent ou qu’ils devancent maintient en vie la possibilité de s’investir comme le principal acteur de cette jouissance. La façon dont ils s’énoncent sur un mode passif ou actif est indépendante du sexe du sujet. Dans les fantasmes, c’est avant tout le Je désirant qui s’inscrit au centre de la jouissance d’un autre. « Je veux voir » ou « Je veux être vu », « Je veux battre », ou « Je veux être battu » sont des propositions qui soutiennent avec la même intensité le fait de s’inscrire sur l’une ou l’autre des deux faces d’une dualité jouissante.

Les fantasmes peuvent choquer ou déplaire. Ils peuvent même apparaître à l’esprit comme des intrus indésirables. Ils n’en sont pas moins le produit d’un travail de maturation psychique qui s’est effectué dans l’enfance. Qu’elle soit sexuelle ne change rien au fait que l’imagination est dépendante d’un système de représentations qui ne s’intègre qu’après la naissance. C’est pourquoi les fantasmes érotiques sont le produit de la façon dont l’enfant a développé son esprit dans le domaine de l’investigation sexuelle.

Don Juan et le fantôme de son père4

La vie fantasmatique d’une personne ne se résume pas à ses fantasmes sexuels. Ceux-ci ne sont qu’une des émergences par lesquelles se signale l’enracinement inconscient de la pensée fantasmatique. La psychanalyse est à ce niveau une des seules voies qui, dans notre culture, ait tenté de comprendre quelque chose à la vie inconsciente et aux fantasmes par lesquels elle se représente. Le travail y est parfois ardu. Les racines des fantasmes sexuels prennent source dans la petite enfance. Elles se constituent dans le rapport aux parents, à ce qu’ils énoncent, mais aussi dans le rapport à leur inconscient, à ce qu’ils taisent. Certaines bizarreries des scénarios sexuels ne concernent pas que l’enfance et l’histoire de celui qui les produit. Les bizarreries fantasmatiques peuvent servir de cache à une situation traumatique de l’enfance que l’âge adulte tente en vain d’oublier, elles peuvent aussi provenir de l’histoire de ses parents ou même de ses grands-parents. Elles peuvent être le produit de ce qui nous est légué par nos ancêtres. Dans ce cas, l’image du carburant que sont les fantasmes dans la sexualité adulte est toujours valable, mais le véhicule qu’est la sexualité, n’en faisant qu’à sa tête, semble manœuvré par un conducteur fantôme. Le donjuanisme illustre souvent assez bien cela.

Qu’est-ce donc, en effet, que cet étrange voyage qui conduit Don Juan à l’obligation de satisfaire toutes les femmes qui passent à sa portée ? Le rythme infernal d’une telle sexualité n’évoque-t-il pas un voyage au pays des fantômes ?

Un de mes clients, qui s’était structuré dans une telle sexualité, semblait, à l’entendre, ne jamais avoir connu le moindre repos dans ses ébats érotiques. Très jeune, il avait dépucelé un nombre impressionnant de cousines. C’est ainsi qu’il avait pris pied dans le monde des femmes et la passion d’en déchiffrer le mystère. Il avait développé la capacité de soutenir à la fois cinq ou six relations plus ou moins fixes, ce qui ne l’empêchait nullement de brûler d’une passion ardente pour toute autre nouvelle figure féminine qui venait à croiser son chemin. La richesse des scénarios qu’il mettait en scène pour les unes et les autres débordait d’imagination. Son seul désir étant de toutes les satisfaire, il était passé maître dans l’art de travestir sa propre réalité jusqu’à changer de personnage en passant de l’une à l’autre. C’était le seul moyen qu’il avait trouvé pour pouvoir les combler toutes à la fois, dans la diversité de leurs goûts et de leurs rêves.

Cette aisance à changer de peau laissait aussi entendre qu’il n’avait jamais pu habiter la sienne. Fils unique d’une mère qui continuait à n’exister que pour lui, il avait eu dans son enfance le rôle écrasant de soutenir à lui seul toute la mobilité imaginative de sa mère. Étant pour elle le seul et unique centre de tous les rêves, il semblait continuer, sur cette ligne, à ne pouvoir qu’honorer, de son corps et de ses rêves, toutes les femmes de la création. À l’entendre, il n’avait pas la moindre idée de ce qu’aurait pu être une peau qui lui soit propre. Il était par contre passé maître dans l’art d’en changer au gré de la satisfaction de l’autre. N’ayant aucune raison de se plaindre de sa propre virilité, Don Juan ne pouvait du même coup s’expliquer pourquoi il se sentait si mal dans sa peau. Timide dans sa façon de consulter, il redoutait que la psychanalyse ne puisse remettre en cause une liberté sexuelle qui était sa seule passion, mais son incapacité à se fixer sur aucune des nombreuses femmes dont il me parlait commençait aussi à lui poser problème.

Je l’interrogeai sur son père. Il me le présenta comme un personnage taciturne et sombre avec lequel il n’avait jamais eu le moindre rapport structurant. Militaire de carrière, ce dernier avait été mis à la retraite à la suite d’un malencontreux accident survenu au cours d’exercices. Il en était ressorti légèrement paralysé d’une jambe et sa retraite anticipée l’avait plongé dans une profonde dépression à tonalité religieuse. Il s’était peu à peu retranché du monde, passant la plus grande partie de son temps enfermé dans sa chambre à méditer dans l’ombre ou à lire des ouvrages de théologie. C’est ainsi qu’il s’était détourné de son fils autant que de sa femme, et Don Juan avait été, dès son plus jeune âge, le seul soutien affectif de sa mère.

C’était elle-même une femme que la vie avait meurtrie. Avant de voir sombrer son mari dans une totale indifférence pour les choses de ce monde, elle avait vu mourir trois frères à la guerre. Elle était ainsi la dernière survivante d’une fratrie où elle était de plus précédée de deux bébés filles, toutes deux mortes très peu de temps après leur naissance. Ses trois frères laissaient derrière eux une très nombreuse progéniture entièrement féminine. Seul descendant mâle de sa lignée maternelle, c’était avec cette triple fratrie de cousines que Don Juan avait, dès la petite adolescence, structuré cette étrange générosité phallique qui était la sienne.

Il me fréquentait déjà depuis pas mal de temps lorsqu’une production onirique, pourtant banale de la part d’un homme, le bouleversa outre mesure. En rêve, il s’était vu en train de coïter avec sa mère. Aucune autre image n’accompagnait cette vision d’effroi. Aucune association ne lui permettait de m’en dire plus. Il ne pouvait voir en ce rêve qu’une effroyable révélation sur l’insanité de son désir. Cela semblait l’avoir profondément désespéré. Il se traitait de tous les noms. Pour la première fois depuis le début de nos rencontres, Don Juan me présentait le scénario d’un homme envahi par la honte.

Assez interloqué de voir ce valeureux défenseur de l’érotisme être à ce point bouleversé par la révélation d’un désir œdipien, j’essayai maladroitement de lui dire que ce genre de rêve est l’apanage de tous les hommes. Cela le fit fondre en sanglots. « Non, vous ne comprenez rien, dit-il en suffoquant, ce rêve n’est pas un désir ancien, maintenant je le sais, c’est un désir tout à fait actuel. Je le sens. Toute ma vie sexuelle ne faisait que le cacher. » Il était à nouveau au bord des larmes. « Et maintenant, je le sais », ajouta-t-il en s’effondrant comme un enfant.

Ma tentative de lui parler venait de m’installer dans la position d’un père impuissant. C’était le seul sens qu’il pouvait donner à mes paroles. « J’ai bien compris, gémissait-il, vous n’avez jamais été confronté à un cas aussi invraisemblable que le mien. » Il m’avait ainsi installé dans le costume d’un père incapable de lui interdire l’obscénité de son désir. Les semaines suivantes le confirmèrent. Alors qu’auparavant, sa vie onirique était aussi riche que les scénarios qui agrémentaient ses ébats amoureux, depuis cette fatidique séance, Don Juan ne rêvait plus que d’une seule chose : il se voyait en train de coïter avec sa mère. Nuit après nuit, ce même rêve revenait avec une effrayante monotonie qui paralysait sa très grande mobilité imaginative habituelle. Ne voulant y voir que la vérité de son propre désir, la lucide conscience diurne de cette monstrueuse activité nocturne le laissait dans la journée profondément abattu. Il en perdait tout goût pour les jeux érotiques. Face à moi, il se lamentait sur mon incapacité à l’aider dans cet étrange destin où il voyait son désir aboutir.

Il s’était montré comme un enfant phobique, criant « au feu » et désignant du doigt le sexe de sa mère comme le lieu redouté d’un effroyable désir. Il semblait maintenant ne pratiquer mon divan que comme le lieu d’un effondrement où, à l’image de son père, il venait allonger une impossible douleur. Il s’accusait de ne jamais avoir éprouvé aucun désir vrai en dehors de ceux, incestueux, qu’il avait si longtemps voulu se masquer. Il ne s’en cramponnait pas moins à moi comme à une bouée de sauvetage. J’étais celui qui lui avait révélé l’origine de ses souffrances, mais il semblait aussi me vouloir incapable d’autre chose que de contempler, impuissant et muet, son terrible destin.

Dans les séances qui avaient précédé, des rêves lui avaient remis en mémoire plusieurs scènes de son enfance. L’une, où sa mère organisait les jeux d’enfant avec ses nombreuses cousines, l’avait ramené à sa découverte précoce de la sexualité et aux ruses que, plus tard, à l’adolescence, il avait très vite imaginées pour pouvoir, dans la même nuit, passer de l’une à l’autre. J’avais alors émis l’idée que ce harem de cousines l’avait, dès la petite enfance, soulagé de l’investissement massif et quelque peu encombrant de sa mère. Le rêve avait ainsi surgi comme une réponse à mes paroles. Depuis lors, Don Juan semblait mettre toute son énergie à me démontrer que ce rêve était bien, comme il l’avait lu chez Freud, le produit d’un désir inconscient. La façon dont le rêve se répétait inlassablement faisait plutôt penser à la réminiscence d’un événement traumatique. Mais lequel ?

Don Juan ne semblait pouvoir faire de moi qu’un Commandeur impuissant. J’essayai d’en articuler le levier, en lui faisant remarquer qu’il ne m’avait jamais vraiment parlé de la sexualité de son père. Il commença par protester, argumentant que je le détournais de ses propres associations, pour en conclure que de toute façon il m’avait tout dit de son père. « Non, lui dis-je, vous semblez n’avoir aucune représentation de ce qu’était votre père avant son accident. » Le silence qui succéda laissait entendre que mes paroles avaient porté.

Il avait un peu plus de quatre ans au moment de l’accident de son père. Non seulement aucun souvenir ne surnageait de cette époque, mais il n’avait pas non plus la moindre idée de ce qu’avait été la sexualité de son père avant qu’il ne rencontre sa mère. Il se rappela alors qu’un jour où il l’avait mise en colère, Natacha, l’une de ses cousines, lui avait jeté à la figure qu’il était bien comme son père, un horrible coureur de jupons. Une autre fois, cette même Natacha lui avait raconté que sa mère à elle avait été la maîtresse de son père à lui. Il n’avait sur le moment guère accordé crédit à ces racontars de femme capricieuse, mais, en y repensant, il se demandait si Natacha avait dit vrai. L’idée semblait l’amuser. « En tout cas, ajouta-t-il en riant, si papa a été l’amant de tante Bronchka, il n’a pas été le seul. »

Je lui fis remarquer que je n’avais jamais entendu parler de cette tante. Il me la décrivit comme une femme cultivée, mondaine et aimant la vie. Elle était l’exact opposé de sa mère et c’est pourquoi elle n’avait pas très bonne réputation dans la famille. On lui reprochait justement le trop grand nombre d’hommes qui avaient succédé à la perte de son époux. Bien qu’il ne l’ait pas revue depuis longtemps, lui-même avait toujours eu d’excellents rapports avec elle. Autant il lui apparaissait impossible de questionner sa mère sur la sexualité de son père, autant il lui paraissait aisé de vérifier auprès de cette tante si Natacha, sa fille, avait fabulé ou dit vrai. C’est ce que fit Don Juan. Il rendit visite à sa tante et en revint, à la séance suivante, encore plus bouleversé. Il avait, sans le vouloir, découvert l’horrible clef qui actionnait le mystère de sa vie fantasmatique.

En sa tante, il avait retrouvé une personne encore vive et pétillante. Cette femme vieillissante et bavarde semblait ravie de répondre à ses questions. Elle comprenait fort bien qu’il veuille entendre parler de la jeunesse de son père et elle s’empressa de lui en brosser un portrait étrangement différent de celui de l’homme qu’il avait connu. Elle lui décrivit à grand renfort d’images les aventures d’un jeune officier très galant et très apprécié des femmes. Il avait reçu cette vision inhabituelle de son père avec l’étrange sensation d’une douleur au ventre. Submergé par le flot verbal qu’il avait déclenché, il s’était senti de plus en plus mal. Afin de se ressaisir, il se fixa sur l’objet de sa venue, en essayant maladroitement de lui faire avouer une aventure avec son père. Elle semblait ne pas comprendre. Obnubilé par l’idée que cette aventure aurait pu avoir lieu du temps de son enfance à lui, il la questionna sur ce qui s’était passé pour son père à cette époque. Le flot verbal s’interrompit : « Tu veux parler, soupira-t-elle, de ce terrible accident qui l’a rendu impuissant ? »

En l’entendant, il avait eu l’impression d’être foudroyé sur place. Fait plus étrange, il avait eu aussi, dans le même temps, la sensation de savoir cela depuis toujours. Elle-même avait mentionné la chose sans se douter qu’il l’ignorait. Comment aurait-elle pu imaginer qu’on ait pu lui cacher, à lui, le drame de son propre père ? En m’en parlant, il voyait d’un autre œil les raisons pour lesquelles les paroles sur le sexe avaient été taboues tout au long de son enfance. Il ouvrait des yeux d’enfant sur le drame que son père avait eu à vivre, mais du même coup, il s’était arrêté de gémir.

Cette visite chez cette vieille tante ne mit pas seulement un terme à ses lamentations sur mon impuissance à l’analyser. Elle mit définitivement fin à son obsession d’un désir, qu’il prenait pour vrai, de faire l’amour avec sa mère. Le rêve qui revenait jusqu’alors de façon répétitive ne se reproduisit plus jamais. Don Juan pouvait dès lors comprendre de quelle façon s’étaient constituées les particularités de sa vie fantasmatique. Il avait quatre ans et demi au moment de l’accident. Ses parents lui avaient caché le drame, mais l’enfant ne l’avait que mieux perçu inconsciemment.

Du côté de sa mère et des femmes de sa famille à elle, il voyait clairement comment les choses s’étaient passées. Déjà investi, dans l’inconscient de sa mère, comme le dernier descendant mâle de sa lignée à elle, il était brusquement devenu le dernier homme sexuellement valide de cette lignée. Etant en deuil de leurs maris et n’ayant que des filles, les deux autres belles-sœurs de sa mère avaient contribué à cet investissement inconscient et massif de son entrejambe. Autant dire que ces deux tantes, qui voyaient d’un mauvais œil les frivolités de celle qu’il avait revue récemment, avaient littéralement poussé leurs filles à aduler ce seul rejeton mâle. De là, il n’avait eu qu’un pas à franchir, répondre aux avances de ses cousines, pour assumer le rôle du descendant toujours valide et prêt à le prouver par ses prouesses sexuelles.

Du côté de son père, Don Juan mit plus longtemps à comprendre comment s’étaient construits les mécanismes de sa structure fantasmatique. Il lui fallut tout d’abord retrouver l’image idéalisée qu’il s’était faite de son père dans les premières années de sa vie, et que l’accident avait reléguée dans les soubassements de l’inconscient. C’était la raison du malaise qu’il avait ressenti au moment où sa tante lui avait parlé de ce père jeune et séduisant qu’il croyait ne jamais avoir connu. Le portrait qu’elle lui en avait fait renvoyait à des images dont il avait tout oublié. Une nouvelle série de rêves mit l’accent sur la passion que, tout petit, il avait portée à son père et sur le drame qu’avait été pour lui de le voir brusquement se retrancher du monde. Il comprit alors d’où provenait la dimension compulsive et répétitive de sa sexualité. Cet endroit où la sexualité l’agissait plus qu’il n’agissait sur elle lui apparut comme la tentative inconsciente de continuer à faire vivre, en lui-même, ce grand séducteur qu’avait été son père. Telle fut pour lui la découverte la plus étrange de ce que cachaient les apparences de sa grande liberté sexuelle.

Dans sa lignée paternelle, la sexualité des hommes semblait être manœuvrée par les fantômes des pères. L’accident du sien était survenu à l’âge même où le père de son père était mort. Ce grand-père avait disparu dans la fleur de l’âge au cours d’un accident de chemin de fer. On pouvait voir là le nœud d’une répétition. C’était la raison que trouvait Don Juan pour expliquer que son père lui avait, à ce point, caché le drame de sa vie. Au sortir de cet accident, il s’était vu comme mort vivant. Il avait à coup sûr pensé au suicide, mais il n’avait pas voulu imposer à son fils la terrible douleur qu’il avait lui-même connue avec la disparition de son père. Ne trouvant que la religion comme soutien où ruminer son malheur, il avait d’autant mieux focalisé l’inconscient de son fils sur le terrible destin des hommes de sa famille et, dès la puberté, Don Juan s’était retrouvé en devoir d’en réparer l’injustice.

Depuis qu’il avait pu reconnaître le fantôme de son père dans la dimension compulsive et insatisfaisante de sa sexualité, Don Juan commençait à se sentir mieux dans sa peau. Ayant réinscrit les mouvements de sa sexualité dans la continuité des hommes de sa famille, il pouvait découvrir, en lui-même, le premier embryon d’un désir d’enfant.


4 Ce cas clinique ainsi que le suivant ont déjà été publiés dans Le Bloc-Notes de la psychanalyse, n° 9, Georg Éditeur, Genève, 1990.