III. Comment se construit le sexe masculin

La sexualité bourgeoise ou l’apogée de la barbarie sexuelle

Il est difficile de situer l’impact de la découverte freudienne sans la réinsérer, ne serait-ce que très brièvement, dans l’histoire de la sexualité du monde occidental. Contrairement à ce qu’on a l’habitude de croire, la sexualité était beaucoup moins problématique au Moyen Age qu’au XIXe siècle. Le puritanisme dont hérite notre culture lui vient surtout de la bourgeoisie. Du temps de la noblesse, la sexualité était plus librement vécue. Regardons à travers un document de l’époque comment se présentait alors la sexualité.

Heroard était à la cour des Bourbons le médecin particulier du jeune Louis XIII. Tous les jours il notait scrupuleusement les événements de la vie du Dauphin. C’est ainsi que nous a été transmis comment, dès son plus jeune âge, le Dauphin assistait avec toute la cour aux ébats sexuels de ses parents royaux,

Henri IV et Marie de Médicis. Le 1er janvier 1603, Louis XIII a un peu plus de trois ans et Heroard écrit : « Porté en la chambre de la Reine où le Roi est venu, le Dauphin voit que le Roi la baisait. Il la lui fait baiser plusieurs fois5. » La liberté du sexe à la cour de France allait ainsi de pair avec une grande liberté de parole. Le jeune Dauphin est présenté par Heroard comme un enfant qui joue beaucoup avec son « guillery », son sexe, et en parle facilement à ceux qui s’occupent de lui. Le puritanisme sexuel de notre culture apparaît plus tardivement et s’affirme au XIXe siècle.

Juste avant la Révolution, la bourgeoisie commence à sécréter ses propres maîtres à penser. Ceux-ci prônent une répression sexuelle aussi absurde que délirante. L’année 1760 voit la publication d’un premier livre sur les méfaits de la masturbation qui va, peu à peu, déchaîner sur l’Europe un vent de folie antimasturbatoire dont les effets continuent de nos jours à se ressentir. C’est le livre du Dr Tissot, L’Onanisme, dissertation sur les maladies produites par la masturbation. Réédité jusqu’en 1905, cet ouvrage est suivi de toute une littérature qui divague sur les méfaits du sexe. Médecins et pédagogues unissent leurs voix afin de mater la sexualité des adolescents. Nombreux collègues et lycées octroient, au XIXe siècle, plus de place à la lutte contre la masturbation qu’à l’enseignement lui-même. Ce fanatisme n’épargne pas les filles. Afin de lutter contre leur « trop grande lubricité », c’est l’Europe qui préconise la clitoridectomie. En 1882, le Dr Zambaco conseille la cautérisation au fer rouge du clitoris. En 1894, le Dr Pouillet lui préfère le nitrate d’argent à l’aide duquel sera brûlée toute la surface de la vulve afin qu’après cette intervention, le moindre frottement provoque une vive douleur. Il faudra attendre 1912 et la création de la première société de psychanalyse pour qu’on puisse recommencer à considérer la masturbation comme normale dans l’enfance et l’adolescence.

Auparavant, les idéologues bourgeois ne reconnaissaient la sexualité de l’enfant que pour mieux la réprimer. Notre culture ignorait alors la façon dont l’enfant développe sa spiritualité et son esprit à travers l’investigation de la sexualité.

Derrière le masque de la moralité et de la bienséance, les pédagogues du XIXe siècle pouvaient initier, en toute bonne conscience, les enfants à une sexualité perverse. Avant même que l’enfant en ait eu conscience, ils réprimaient la masturbation. Pour cela, ils maîtrisaient son corps, en donnant libre cours à leurs pulsions sadiques. Lorsqu’on les traite ainsi en les violentant, les enfants ne se trompent pas sur la nature sexuelle des sévices qu’on leur impose. Comme ces enfants qui rient au moment où leur père les fouette, ils peuvent essayer d’annuler cette violence en lui donnant sa valeur de jouissance sexuelle. Mais dans leurs fantasmes, ils en concluent que la sexualité adulte est fondamentalement sadique.

L’impact de la parole maternelle dans la construction sexuelle de l’enfant

Le grand apport de Freud consiste à avoir situé l’enfance comme une période formative de la sexualité. L’être humain vient au monde prématuré. Ses cellules nerveuses n’achèvent leur construction qu’autour de la troisième année. Comme pour d’autres espèces, sa prématuration est physique. Elle est de plus, chez lui, redoublée d’une prématuration psychique dont dépend la construction de ce que nous appelons l’esprit. Ce dernier se construit dans la relation à une langue maternelle : un système de représentations qui associe les mots aux sensations et aux images. Avant de naître, le fœtus ignore autant ce système de représentations que l’existence de l’air. S’il différencie aisément les bruits internes à la matrice de ceux qui sont externes, ces bruits n’ont qu’une valeur musicale. Le fœtus peut entendre les mots mais il ne peut les associer à aucune image.

Se présentant sous forme d’images ou de mots, notre système de représentations est du domaine d’un acquis qui succède à la naissance. Pour résoudre sa prématuration psychique, l’homme use ainsi d’une langue maternelle qui joue le rôle d’un placenta dans la formation de l’esprit et la construction des fantasmes sexuels.

Il est difficile de concevoir le psychisme humain indépendamment de la langue et du système de représentations qui lui donnent forme. L’imagination, les particularités par lesquelles l’esprit se développe différemment, d’une personne à l’autre, dépendent de cet enracinement dans le placenta des mots et de la langue d’origine. Les fantasmes érotiques n’échappent pas à cette règle. C’est ce qu’éclaire la théorie freudienne de l’Œdipe. Elle explique de quelle façon l’enfance est une période de formation de la sexualité, au cours de laquelle le petit homme imagine des relations sexuelles avec ses parents et constitue ainsi la fantasmatique qui sera la sienne à l’âge adulte.

La plupart des adultes n’ont pourtant aucun souvenir des investigations sexuelles qui ont été les leurs au cours de l’enfance. De plus, les quelques souvenirs qui surnagent ne leur apparaissent pas forcément liés à un questionnement sur la sexualité. C’est une des raisons pour lesquelles la découverte par Freud de la sexualité infantile a soulevé en son temps le ricanement de bon nombre de ses contemporains.

La théorie freudienne ne s’étonne pas que la majorité des adultes n’aient pas de souvenirs de leur sexualité infantile. Freud avance que cet oubli, qu’il appelle le refoulement, fait partie de l’évolution humaine et y occupe une fonction dynamique. Le refoulement permet en effet de ne pas s’éterniser dans l’enfance. C’est pour cela qu’il relègue dans les oubliettes de l’inconscient le fait que les parents aient généralement été, dans les fantasmes de l’enfant, ses premiers partenaires sexuels.

La rareté des souvenirs de la petite enfance s’explique autrement. Les souvenirs provenant de l’enfance sont sélectifs et ne rendent généralement compte que des particularités par lesquelles l’enfant s’est connecté à ce placenta psychique qu’est la langue maternelle. Nous ne possédons généralement aucun souvenir des années qui ont précédé l’entrée dans la parole. Les premiers souvenirs ne s’inscrivent qu’au moment où l’enfant est capable de reprendre à son compte l’usage des mots. Ces souvenirs sont de plus, pour la plupart, des souvenirs reconstruits qui résument la façon dont on s’est intégré dans un système de représentations. Freud appelle ce genre de souvenirs des « souvenirs couvercles ». Il les caractérise par le fait qu’on s’y visualise soi-même sous les traits de l’enfant que l’on a été. C’est ce qui indique qu’il ne s’agit pas de souvenirs réels mais de souvenirs reconstruits ultérieurement par les processus mêmes de la pensée fantasmatique.

Privé de la possibilité de jouer avec sa mère, l’enfant le réinterprète en y réinscrivant la puissance de son Je désirant : dans ses fantasmes, c’est lui qui la prive de ce plaisir. De la même façon, les souvenirs se fixent autour d’une image où l’on se voit soi-même. Les fantasmes sexuels inscrivent celui qui les produit au centre de représentations qui évoquent la jouissance d’un autre. Les souvenirs reconstruits maintiennent vivante la façon dont on s’est inséré dans le système de représentations des autres, en y surajoutant une image de soi-même.

La construction fantasmatique par laquelle l’enfant se donne une image de son propre sexe dépend donc de la langue maternelle, du vocabulaire en usage dans la bouche des parents. Que ceux-ci ne puissent assumer avec des mots la réalité de leur sexe est alors la première chose qui risque de perturber la construction sexuelle de l’enfant. « On ne parle pas de ça », disait une mère installée sur un banc public à son fils de trois ans qui était venu lui demander : « Pourquoi mon zizi il est dur ? ». « Il ne faut pas ! » répétait-elle nerveusement comme pour ne pas sombrer elle-même dans le vide. L’enfant s’immobilisa, comme sidéré. Sa visible stupeur venait du fait qu’il découvrait que sa mère n’avait pas de mots pour parler un acte de son corps.

C’est cette absence de mots qui crée des béances dans le système de représentations sexuelles de l’enfant. Ce sont ces trous auxquels l’enfant est confronté dans la langue maternelle qui génèrent à l’âge adulte des inhibitions ou des perversions sexuelles. Lorsque les parents se refusent ou ne peuvent parler de la façon dont ils ont eu eux-mêmes à assumer le sexe et la mort, ils condamnent l’enfant à n’avoir pas d’autre recours que sa seule imagination pour se donner une idée de la place du sexe dans les relations humaines.

Il suffit par exemple qu’incapable de parler sa mère lui retourne une gifle à la première question qu’il pose sur ses érections pour que le garçon n’ait plus qu’un pas très court à faire en direction d’une organisation perverse de ses pulsions viriles. La pensée rationnelle et la pensée fantasmatique ont des fonctionnements antinomiques : la pensée rationnelle soutient la faculté de jugement, la pensée fantasmatique soutient la mobilité sexuelle. Elle permet de se concevoir comme le possible acteur de la jouissance d’un autre. Lorsqu’il reçoit une gifle, l’enfant peut difficilement intégrer cet événement à l’aide de la seule pensée rationnelle. Il peut bien sûr penser que sa mère est excédée ou fatiguée. Mais s’il pense ainsi, il ne joue plus aucun rôle dans cette gifle qu’il a reçue. Si cette dernière est liée à un acte de son corps, un plaisir corporel ou à plus forte raison une érection, elle met donc automatiquement en mouvement la pensée fantasmatique. C’est en effet la seule façon qu’il a de se penser actif dans cette gifle qu’il a reçue.

Toute punition pourra ainsi devenir, dans les fantasmes de l’enfant, la preuve de l’amour que ses parents lui portent et l’assurance de la jouissance corporelle qui les relie à lui. Ayant pris une gifle à cause de la dureté de son membre, le garçon en conclura, dans ses fantasmes, que cette dureté du pénis est liée à une méchanceté qui caractérise les hommes. Il comprendra du même coup que sa mère redoute autant qu’elle désire cette méchanceté ou cette dureté propre aux hommes. La gifle deviendra ainsi dans ses fantasmes le signe certain d’une jouissance dont il prive sa mère. Mais, devenu homme, il risquera de ne pas savoir quoi faire de ses pulsions viriles car il les appréhendera en lui comme des pulsions sadiques.

Si les parents se refusent ou ne peuvent laisser imaginer à l’enfant leur propre rapport à la jouissance adulte, ce dernier est contraint d’élaborer des théories sexuelles erronées. Découvrant que sa mère n’a pas de pénis, le garçon peut le comprendre comme une absence pure et simple. Si la parole ne lui apprend pas que l’homme et la femme ont, à cet endroit, des orifices différents, il pourra ignorer que sa mère possède un orifice complémentaire du pénis. S’il entend que le pénis joue un rôle dans la reproduction, il pourra tout d’abord y voir quelque chose d’incompréhensible. Papa a-t-il à ce point des urines différentes des siennes ? Se fixer à cette question est la porte ouverte vers l’urolagnie : la fétichisation sexuelle des urines. S’il comprend que le père use de son pénis pour pénétrer la mère, mais s’il ignore que la mère possède aussi son propre orifice sexuel, il essaiera de comprendre la chose à partir du fonctionnement de son propre corps et des orifices dont il connaît l’usage. Papa féconde-t-il maman par la bouche ou par l’anus ? Il inventera alors un modèle sexuel qui ne se référera qu’à la jouissance infantile qu’il a connue avec sa mère. Mais à l’âge adulte, il risquera d’avoir tendance à rechercher une bouche ou un anus plutôt qu’un vagin pour user de son pénis.

Les figures de la perversion sont, à partir de là, aussi riches que les tableaux de Jérôme Bosch. La comparaison est à prendre au sérieux. Toutes les bizarreries de la sexualité humaine proviennent de la richesse imaginative de l’enfant, lorsque la langue maternelle s’est refusé à lui livrer les représentations qui permettent de comprendre concrètement la réalité de la sexualité humaine.

L’acceptation de son propre sexe et le rapport au père

Dès qu’il est mobile sur ses jambes, l’enfant entre dans la période appelée « œdipienne ». Cette période où il intègre les modalités sexuelles qui lui serviront à l’âge adulte se clôt autour de sept, huit ans. Cet âge apparaît dans de nombreuses cultures comme la fin d’un premier cycle dans le développement de l’individu. Chez nous, on l’appelle l’âge de raison. Y succède une autre période au cours de laquelle les questions sexuelles passent généralement au second plan. Y prime alors la vie en groupe qui, avec la scolarisation, prépare à l’enracinement social. Freud appelle cette période d’accalmie dans le développement sexuel de l’individu la période de latence. Suit l’adolescence qui retrouve le sexe dans la fraîcheur où elle l’a découvert à l’âge œdipien.

Don Juan nous a permis d’entrevoir la complexité du processus œdipien par lequel se construit la sexualité du garçon. Or, en voulant appliquer la théorie de l’Œdipe à la lettre, cet homme n’arrivait qu’à mettre en échec son travail avec moi. Ce qu’on appelle le complexe d’Œdipe est en effet généralement assez mal compris. Dans la mythologie grecque, Œdipe est un héros que le destin conduit à assassiner son père et épouser sa mère. Freud a vu dans ce mythe le modèle de maturation sexuelle qui permet au garçon d’intégrer l’existence de la sexualité en s’identifiant à son père et en fantasmant la capacité de le remplacer auprès de la mère. Il serait donc naïf de croire que le garçon puisse vouloir pour de vrai éliminer son père. Si tel était le cas, il y perdrait le support identificatoire que représente le père, c’est-à-dire précisément ce qui lui permet de se fantasmer, face à sa mère, dans la position d’un homme adulte. Ne pouvant alors que se fantasmer comme un enfant, sa maturation œdipienne en serait entravée.

L’amour qui permet de s’identifier à un père est bien ce que Don Juan a revécu et retrouvé, dans sa psychanalyse, en transférant sur moi l’idéalisation que, tout petit, il portait à son père. Au début de nos entretiens, il croyait en effet ne jamais avoir eu aucun rapport structurant avec lui. Au moment où est apparu ce rêve à répétition, où il se voyait coïter avec sa mère, il en était toujours là. L’intensité des émois qu’il avait éprouvés pour son père avant quatre ans était jusqu’alors du domaine d’un vécu infantile qu’il avait oublié et refoulé. Ce vécu n’apparaissait que dans la façon dont il le transférait sur son analyste. Soit, comme un tout petit enfant, il s’accrochait à moi, terrorisé par l’impossible tâche où l’appelaient ses désirs incestueux. Soit, gémissant sur l’impuissance qu’il m’attribuait, il sombrait dans une lugubre dépression où il revivait une identification inconsciente à son père.

En quoi l’accident de son père avait-il été traumatique pour lui-même ? Certes pas au niveau de ses propres capacités viriles. Pour l’enfant, le trauma avait été l’absence de paroles et le mystère de leur rapport au sexe. L’accident s’était matérialisé par l’absence de toute parole sur le sexe, devenue brusquement taboue. C’est ce qui l’avait empêché de continuer à idéaliser son père comme une personne sexuée. Pour seul tiers entre lui et le brûlant désir que lui vouait sa mère, en ne vivant que pour lui, il n’avait alors trouvé que le bataillon de ses cousines. Mais il avait aussi, comme il le disait lui-même, « appris à faire l’amour sans jamais avoir eu la moindre idée de ce à quoi ça servait ». C’était bien de cela que rendait compte la répétition lancinante de son rêve. Alors qu’il voulait le prendre pour l’actualité de son désir, il se montrait à moi comme un enfant qui, gémissant, m’avait perdu en tant que père.

Le complexe d’Œdipe est indissociable pour Freud du complexe de castration. Freud désigne ainsi le processus de maturation psychique qui permet de s’assumer dans son sexe biologique, de s’accepter homme ou femme. Il ne faut toutefois pas en conclure que l’imaginaire masculin est centré sur la hantise de perdre ce précieux objet qu’est le pénis. C’est malheureusement trop souvent le seul sens que l’on donne à ce concept. Si le garçon peut avoir du mal à assumer son sexe, ce n’est pas par peur de le perdre. Lorsque cette peur se présente, elle provient surtout de la difficulté où est l’homme à concevoir son sexe comme faisant bien un avec son corps. L’érection et la détumescence ne se présentant pas comme des actes volontaires, le garçon a tendance à voir son sexe comme un petit personnage pourvu d’une autonomie qui lui est propre. Mais le voir comme un petit Jésus ou un petit oiseau, c’est déjà lui attribuer des facultés dont l’adulte, et à plus forte raison l’enfant, peut avoir un certain mal à mesurer l’ampleur.

Dans le rapport à leur psychanalyste, les hommes qui souffrent d’inhibition sexuelle continuent à se vivre comme des enfants. C’est alors qu’il leur arrive de rêver que leur sexe se détache de leur corps et peut ainsi voyager dans les airs de façon autonome. Ces rêves ne veulent pas dire que l’homme souffre alors de la peur de voir son petit oiseau le quitter. Tout au contraire, ce sont des rêves où le désir du dormeur proteste contre la névrose qui inhibe sa sexualité. Le rêve s’énonce comme un message qui dit que la vie du pénis est déconnectée de celle du reste du corps. Les hommes qui produisent ces rêves se pensent gauches, inhibés ou maladivement timides. Ils n’ont aucune crainte sur leurs qualités viriles, mais ils se sentent incapables d’aborder une femme et c’est là leur névrose. Dans ce cas le rêve ne parle pas de la peur de perdre son sexe, mais du désir de le voir accomplir ces fabuleux voyages qui situent l’orgasme comme un lieu où l’« on s’envoie en l’air ».

L’imaginaire masculin représente facilement le pénis séparé du corps, car l’homme vit son sexe comme un véhicule dont il doit acquérir la maîtrise. À moins d’avoir eu, comme le comédien du chapitre précédent, un père dont la folie interdit de s’identifier à un homme adulte, « couper le zizi » évoque avant tout dans l’imagination érotique du garçon la détumescence. Si un homme adulte le menace, en plaisantant, de lui couper le sexe, le garçon aura tendance à éclater de rire. La petite fille qui assistera à la scène n’y verra, elle, rien de drôle. Le garçon rit car il y entend une complicité d’homme à homme sur le fonctionnement de son sexe. Pour lui, c’est bien le propre du pénis d’être, la plupart du temps, coupé ou séparé des étonnantes facultés que lui confère l’érection. De plus, tant qu’il n’a pas atteint la maturité sexuelle, le garçon ne peut mesurer la vraie puissance de son sexe. C’est à travers les hommes adultes qu’il imagine son propre devenir sexuel. S’il est préoccupé par la taille de son pénis, c’est qu’il se sent coupé ou démuni d’un sexe dont il ne pourra vraiment prendre possession qu’à l’adolescence. Il arrête d’ailleurs d’en vérifier la longueur sitôt qu’ayant fait l’amour, il découvre la vraie longueur de l’envolée qu’est le voyage sexuel.

Le petit homme ne peut accepter son pénis qu’à condition de pouvoir se représenter le rôle que joue cet organe à l’âge adulte. Or, pour en arriver là, il lui faut tout d’abord avoir pu renoncer aux avantages de l’autre sexe. Être fier d’être un garçon demande, en premier, d’avoir admis l’impossibilité de posséder un ventre aussi puissant que celui de sa mère. Les angoisses de castration sont ainsi, chez l’homme, très souvent centrées sur son ventre. C’est ce dont témoigne Don Juan. Au moment où sa tante lui fait le portrait d’un père dont il a tout oublié, il n’est pas pris de honte ou d’une douleur hystérique aux testicules. Il est assailli par une douleur au ventre qui vient là pour lui rappeler qu’il est bien construit à l’image de son père.

Si l’acceptation de son propre sexe allait de soi, le transsexualisme, le désir de certains hommes d’être transformés en femme par une opération chirurgicale, n’existerait pas. La reconnaissance et l’acceptation de son sexe biologique dépendent des modalités par lesquelles l’esprit infantile s’est connecté au placenta qu’est, pour lui, la langue maternelle. L’enfant structure le cadre de son désir et accepte ou non la nature de son sexe en fonction des représentations qu’il reçoit de son espace d’accueil, de ce que ses parents lui disent du sexe qui est le sien. Il intègre ainsi une image de sa sexuation par l’identification à l’adulte du même sexe.

La sexualité ne peut se construire dans le seul rapport pulsionnel à l’adulte du sexe opposé. Sa construction implique une idéalisation identificatoire de l’adulte de son propre sexe. La santé sexuelle de l’enfant s’exprime alors par une fière idéalisation des caractéristiques avec lesquelles ses parents considèrent le devenir de son sexe. Sous cet angle, machisme et féminisme ne sont que les résurgences, à l’âge adulte, de ce qui a dérangé, dans l’enfance, l’idéalisation tranquille de son propre sexe.

Le sexe du père ou le levier de la maturation sexuelle

Freud situe les désirs incestueux du garçon au centre de ses questions sur la sexualité, mais il indique aussi et surtout que l’idéalisation du sexe paternel est le véritable levier de la maturation sexuelle du garçon.

L’enfant mâle ne peut d’ailleurs produire et verbaliser des fantasmes où il remplace son père auprès de sa mère qu’à condition que ce dernier soit non seulement bien vivant, mais solidement installé dans le lit de la mère. S’il ne peut idéaliser son père, si celui-ci est malade, névrosé, ou si les parents ne s’entendent plus sexuellement, le garçon ne peut plus produire de tels fantasmes car ceux-ci sont alors trop menaçants pour lui.

Ne pouvoir se fantasmer que dans un rapport duel à la mère est, pour l’enfant des deux sexes, le premier handicap à sa maturation sexuelle. On caractérise habituellement la sexualité de l’enfant comme polymorphe. On veut dire par là qu’il peut jouir sous des formes multiples. Sa jouissance implique aussi bien la bouche que l’anus, ou tout ce qui, au niveau de son corps, peut procurer du plaisir. L’être humain découvre ainsi la sexualité dans le rapport charnel à sa mère. Après avoir éprouvé avec elle la réalité de la jouissance, l’enfant doit, dans un deuxième temps, prendre conscience de son incapacité à la satisfaire sexuellement. Cette prise de conscience s’effectue dans le rapport à l’homme et à la découverte de son rôle dans la reproduction. En apprenant que le pénis de son père est à l’origine de sa propre présence, le petit garçon trouve un modèle à son devenir. Il idéalise alors le fonctionnement adulte de son sexe et se détourne de la sexualité infantile dont il a fait l’expérience avec sa mère. Tel est ce qu’on appelle le processus de maturation œdipienne.

Il n’y a qu’à écouter les petits garçons pour constater que jouer au revolver, aux missiles ou aux vaisseaux spatiaux sont de tous les jeux les plus passionnants. Dès que le garçon a pris conscience du fonctionnement adulte de la sexualité, perpétuer les modalités d’une jouissance infantile devient contraire à ses idéaux focalisés sur l’âge adulte. Faire des bisous ou jouer avec les filles ne l’intéresse plus beaucoup. Il peut bien sûr jouer avec elles au papa et à la maman, au docteur ou à touche-pipi. Mais dès qu’il est conscient de la prématuration de son sexe, et du même coup de son devenir d’adulte, le garçon répugne à ce genre de jeux. Si on lui demande pourquoi, il répond que ce sont des jeux de bébé. Il veut dire par là qu’au regard de sa future condition d’homme, il ne trouve aucun intérêt à perpétuer dans le jeu du docteur une jouissance infantile qu’il a déjà connue avec sa mère. Jouer au revolver ou aux missiles est autre chose, car il peut alors se fantasmer en possession d’un objet fabuleux ayant pouvoir de vie et de mort. C’est de cette façon qu’il projette dans l’avenir une image de son sexe qui peut engendrer la vie. C’est pourquoi, à cet âge, les petits garçons préfèrent jouer entre eux.

En consultation, un garçon de quatre ans me racontait l’histoire du roi et de la reine qui n’arrivaient pas à s’entendre : « Tu comprends, le roi il était roi, alors il avait tout. Il avait un vaisseau transformeur pour aller dans les étoiles. La reine, elle, n’avait rien. C’est pour ça qu’elle était pas contente. » Répondant à mon air étonné : « Non, elle avait une bouche, elle avait rien ! C’était une reine qui aimait beaucoup les gâteaux. Alors le roi il a eu l’idée. Il a demandé à son transformeur. C’était un transformeur-robot, un transformeur qui parlait. Avec son transformeur le roi il pouvait aller dans toutes les étoiles à la fois. Et le transformeur il connaissait toutes les étoiles où il y avait des pâtisseries. C’était ça l’idée. Après la reine, elle était contente. Elle aimait bien que le roi il la conduise avec son transformeur. Elle allait dans toutes les pâtisseries des étoiles et elle mangeait plein de gâteaux. »

Un autre garçon de six ans, jouant par terre dans mon bureau et faisant semblant de ne pas faire attention à moi, énonçait, en frappant le sol de sa main d’un air enjoué et affirmatif : « C’est les messieurs qui font du bruit. Ils font les pétards, les tonnerres et les éclairs. » Il s’arrêta comme sidéré par ce qu’il venait de dire et ajouta, comme une question qu’il s’adressait à lui-même : « Mais au fait, les dames, que font-elles ? »

C’est de cette façon que les petits garçons expriment la très haute idée qu’ils ont du sexe adulte. Les armes fabuleuses, les éclairs ou le tonnerre rendent compte de l’idéalisation qu’ils font de la puissance de ce sexe. Le « transformeur » en est une autre variante. Il évoque, on ne peut mieux, le fonctionnement du sexe masculin. On conçoit qu’il puisse faire la fortune des marchands de jouets.

Très tôt, le garçon se détourne ainsi des plaisirs qu’il a connus avec sa mère. La sexualité orale et anale dont il a fait l’expérience avec elle lui apparaît dérisoire et de peu d’intérêt face à celle d’un homme adulte qui, à l’image de Dieu, peut perpétuer la vie. Encore faut-il qu’on l’ait informé du rôle que joue le pénis dans la reproduction. Se défendre des questions de l’enfant en les colmatant par des histoires de choux, de roses ou de cigognes n’a rien de grave, mais ne l’aide nullement à résoudre les questions qui sont les siennes.

Entre un et sept ans, les questions sur le sexe sont le pain quotidien de sa maturation. D’où viennent les enfants ? Quels sont ces bruits que font les parents la nuit ? Pourquoi maman préfère-t-elle dormir avec papa plutôt qu’avec moi ? Pourquoi ferme-t-elle la porte à clef quand elle est seule avec lui ? Autant de questions auxquelles l’enfant se donne des réponses aussi bien réelles qu’imaginaires et fantasmatiques. L’ensemble de ces réponses se concentrent dans les jeux et les rêves à partir desquels se constituent les fantasmes qui soutiennent la sexualité à l’âge adulte. Le garçon s’imagine alors facilement dans la peau d’un héros qui, possédant la puissance sexuelle du père, sauve la veuve et l’orphelin. Cycliste ou motard, il possède une puissance entre les jambes qui trace le bon chemin. Pompier, il éteint le feu du désir. Soldat, il assassine les démons de la sexualité infantile.

Pour le garçon, la nécessité d’idéaliser à l’âge œdipien le sexe de son père découle du fait qu’il ne peut pas mesurer la vraie puissance du sien dans le seul rapport à son propre corps. L’érection peut certes très tôt procurer du plaisir, mais tant que le garçon n’a pas pu donner sens au plaisir que lui procure son organe, elle peut aussi être vécue comme un encombrement. « Pourquoi mon zizi il est dur ? » demande le tout-petit à sa mère. S’il découvre avec stupeur qu’elle ne possède aucun mot pour lui répondre, c’est alors que la masturbation peut être accompagnée de culpabilité. Cette culpabilité signale l’absence totale de sens que l’enfant trouve au plaisir qu’il découvre. Ce n’est toutefois pas du sexe dans sa valeur de jouissance que l’enfant a besoin d’entendre parler. Ayant découvert la jouissance corporelle dans le rapport à sa mère, il n’a nullement besoin d’être informé de la réalité de la jouissance. En revanche, il ne peut, dans le seul fonctionnement de son corps, comprendre le rôle du masculin dans la reproduction. C’est de cela qu’il a besoin d’être informé. Si on lui cache le rôle du pénis dans sa venue sur terre, il ne peut ni prendre conscience de sa prématuration génitale, ni différencier la sexualité adulte de celle, orale et anale, qui est la seule qu’il connaisse. Sa construction sexuelle risque d’en être entravée. Pour se donner un modèle de la sexualité adulte, il n’a plus d’autre recours que de projeter sur ses parents le fonctionnement oral et anal de sa sexualité. N’est-ce pas d’ailleurs ce dont témoignent les perversions, en se présentant comme une confusion dans la fonction de tous les orifices du corps ?

C’est pourquoi la possibilité d’idéaliser le sexe de son père est le pivot le plus important de la maturation sexuelle du garçon. S’il peut reconnaître ce sexe comme responsable de sa propre présence, le garçon voit alors le sien capable de bien d’autres performances que celles qu’il connaît déjà. Pouvoir se projeter, à travers son père, dans une idéalisation de la sexualité adulte est, du même coup, ce qui lui permet de se détourner des plaisirs infantiles qu’il a connus avec sa mère. C’est aussi ce qui rend possible son entrée dans la période de latence, où il peut alors supporter l’attente d’une sexualité adulte sur laquelle il projette ses idéaux.

Un cas de fétichisme du caoutchouc ou l’impossibilité d’idéaliser le sexe paternel

Construit comme une armoire à glace, ayant dans les trente-cinq ans et plutôt bel homme de sa personne, Hercule Moineau semblait de prime abord très gêné d’avoir pris rendez-vous avec moi. Il n’avait jamais parlé à personne de son fétichisme. Lui-même s’en était d’ailleurs toujours arrangé. C’était sa femme qui ne le supportait plus et, sans son insistance à elle, il n’aurait pas éprouvé le besoin de me consulter. Mais depuis quelques mois, elle ne supportait plus de porter les tabliers de caoutchouc dont il avait besoin pour la désirer sexuellement.

Au début, elle avait accepté cette particularité de sa sexualité. Mais peu à peu, avec le temps, elle avait fini par devenir jalouse des tabliers de plastique et de caoutchouc que lui-même affectionnait. Il en possédait une importante collection qu’il avait constituée au cours de ses voyages. C’était là le mystère de sa sexualité : un tel tissu, « tout d’abord frais et excitant, puis très vite chaud et humide au contact de la peau », lui était indispensable pour obtenir un véritable plaisir sexuel. Non pas qu’il fût incapable de faire l’amour sans ce précieux contact, mais il n’en éprouvait alors qu’un plaisir insipide et ne pouvait éjaculer qu’en évoquant mentalement la présence d’un tel tissu.

Comme encombré par sa forte carrure et rougissant de devoir me parler de sa sexualité, Hercule Moineau donnait l’impression d’avoir été un enfant qui avait poussé trop vite. Il avait en effet très précocement découvert la masturbation. Depuis sa toute petite enfance et sans aucune interruption, il avait utilisé une très vaste panoplie d’objets en plastique et en caoutchouc de toutes sortes, pour satisfaire une masturbation qui, bien que compulsive, ne lui avait jamais posé problème. Il n’en était pas moins arrivé en âge de se marier, sans avoir la moindre idée du rôle de la sexualité dans la venue des enfants. C’était un garçon de son âge qui l’en avait informé, ce qui l’avait sur le moment profondément bouleversé. À la même époque, il avait rencontré celle qui allait devenir sa femme. Elle ignorait autant que lui la finalité des jeux érotiques. Pendant plus d’une année, il l’avait platoniquement courtisée, avant d’oser lui proposer une masturbation réciproque. Il l’avait par la suite initiée à ses goûts érotiques et ils s’étaient épousés. Ils avaient deux enfants. Ils en étaient très heureux. En dehors de sa femme, j’étais moi-même la première personne à qui il parlait de sa sexualité.

J’avais cru, à l’entendre, que la masturbation jouait un rôle central dans son organisation sexuelle. Je lui en posai la question. « Peut-être, répondit-il avec un rire d’enfant, aussi loin que je me souvienne je me vois en train de me masturber. Dans le souvenir le plus ancien, je me vois dans mon petit lit, portant des langes et une culotte de caoutchouc. Ma mère vient de me changer et j’attends qu’elle s’en aille pour m’allonger et me masturber en me trémoussant sur le ventre. » Il souriait maintenant, évoquant un enfant qui n’aurait été nourri que de beurre et de brioches. J’essayai d’en savoir plus sur ses parents.

Issue d’une famille assez pauvre de marins bretons, sa mère avait attendu la majorité pour tourner le dos au destin des femmes de sa famille. Il semblait qu’elle ait voulu échapper à l’immobile résignation avec laquelle elle avait vu sa mère et sa grand-mère assumer, toutes deux, la perte prématurée des hommes que l’océan leur avait ravis. Fuyant ce triste destin, elle avait rejoint la capitale. Elle y avait trouvé du travail dans un hôpital. Tout d’abord comme femme de ménage, ce qui lui avait permis de faire des études et d’atteindre le statut d’infirmière. C’est dans ces conditions qu’elle avait rencontré le père d’Hercule. Il possédait une honnête situation. Il ne voulait pas que sa femme travaille. Elle-même avait été ravie d’abandonner l’hôpital pour assumer la promotion sociale que représentait à ses yeux ce mariage.

Dès lors, elle semblait n’avoir eu qu’une seule passion : assumer à la perfection son nouveau statut d’épouse bourgeoise. Elle l’avait investi autant dans la tenue de son foyer et de sa personne que dans celle de son fils. Hercule parlait de sa mère comme d’une femme aussi coquette et enjouée dans la façon de se vêtir que méticuleuse, organisée et maniaque dans la tenue de son foyer. En fait, il, semblait qu’elle ait compensé la culpabilité d’avoir abandonné sa propre mère dans un investissement assez obsessionnel des tâches ménagères dont l’éducation de son fils était le principal produit. Jusqu’à neuf ans et avant que les cigognes ne lui fassent tomber du ciel une petite sœur, Hercule avait été un enfant surinvesti par sa mère. Il décrivait avec humour les reluisants parquets auxquels il n’avait accès que sur des patins et la série de gamineries par lesquelles il avait fait souffrir sa mère en dérangeant l’ordonnance du décor auquel elle tenait tant.

De son père, en revanche, Hercule semblait ne rien avoir à dire. On lui avait souvent répété qu’il lui ressemblait. C’était de lui, en effet, qu’il tenait son impressionnante carrure. Mais lui-même ne s’était jamais trouvé aucune affinité avec lui. Ils avaient cohabité, non pas vraiment comme des étrangers, mais sans éprouver ni l’un ni l’autre le besoin de s’adresser la parole outre mesure. Certes, il avait l’impression qu’il aimait son père mais il ne voyait vraiment pas quoi ajouter à cela. Après un moment de silence, il revint à sa mère.

« Puisque vous m’interrogez sur mes parents, il faut aussi que je vous dise que ma mère possédait une garde-robe de très jolis vêtements. Elle avait elle-même une assez belle collection de tabliers en caoutchouc comme ceux qu’elle utilisait à l’hôpital et quelques autres en matière plastique agrémentés de jolis motifs. Elle aimait tout ce qui était moderne. Elle vantait souvent les qualités hygiéniques de ces matériaux et j’ai dû très tôt y être sensible. Toujours est-il qu’elle ne faisait jamais rien dans la maison sans avoir auparavant revêtu l’un de ses somptueux tabliers.

Pour s’occuper de moi et de ma toilette, elle mettait généralement un grand tablier blanc de caoutchouc très souple. Très tôt, j’ai perçu ce délicat contact que procure le caoutchouc. Elle était folle de rage quand j’avais mouillé mon lit. Après m’avoir lavé et avoir changé la literie, elle m’allongeait en travers de ses cuisses pour me donner une légère fessée. J’aimais déjà le contact froid et humide du caoutchouc sur mon pénis et j’ai très vite remarqué que la fessée provoquait un délicieux frottement. Après chaque bain, ma mère me prenait aussi sur ses genoux, mais dans la position inverse, pour me nettoyer correctement le sexe. Elle tirait sur le prépuce pour nettoyer le gland et aussi pour m’éviter une circoncision. Pendant ce temps évidemment, je bandais toujours… »

Comme il semblait lui-même l’éluder, je lui fis remarquer que pratiquement sa mère le masturbait. « Oui, reprit-il pensif… Je me rendais bien compte qu’elle y prenait du plaisir mais justement, lorsque je me mettais à agiter les jambes de joie, elle m’interdisait de le faire. Comme elle disait que c’était vilain, un jour, je lui ai demandé pourquoi. Elle m’a alors raconté une histoire sur les dames et les filles à laquelle je n’ai rien compris.

« Plus tard et après que j’ai connu d’autres enfants à la maternelle, un jour où elle faisait ma toilette, je lui ai demandé si on tirait aussi sur la peau des petites filles. C’est alors que j’ai appris que les femmes n’avaient pas de pénis, seulement un trou. J’en fus bouleversé. Là aussi, je m’en rappelle très bien. J’avais l’impression d’avoir appris quelque chose d’invraisemblable. »

Je l’interrogeai sur la position de son père dans cette histoire de circoncision. Il n’en avait pas la moindre idée. « Non, une autre fois, un peu plus tard, ajouta-t-il, je me suis fait surprendre par mon père en train de me masturber. Je devais avoir sept, huit ans, ma sœur n’était pas encore née. J’ai compris qu’il voulait me parler et j’attendais qu’il le fasse. Il a longuement ruminé le problème avant de me faire le seul sermon qu’il m’ait jamais fait de sa vie. Il m’a expliqué que c’était mal, que les petits garçons ne devaient pas faire cette chose, que ça pouvait leur faire du mal. J’en ai conclu que c’était réservé aux filles. Ça ne m’a pas du tout donné envie d’arrêter. J’ai recommencé à me masturber de plus belle en pensant aux filles et aux dames qui avaient le droit de se procurer ces merveilleuses sensations. Je les voyais atteindre le septième ciel dans de superbes tabliers de caoutchouc. Je me masturbais bien sûr déjà en chapardant les tabliers de ma mère. Je ne m’en sentais pas coupable. Je me racontais, au contraire, qu’en continuant ainsi, on finirait par m’amener à l’hôpital et que là, des médecins et des infirmières, belles comme des fées, vêtues de robes de caoutchouc, m’obligeraient à me masturber jusqu’au moment où mon pénis disparaîtrait définitivement et où je deviendrais une fille. Cela, je crois que je le redoutais aussi, encore qu’à cet âge, il est certain que j’aurais préféré être une fille. » Dans cet entretien, Hercule Moineau m’en avait dit assez pour que je puisse commencer à comprendre comment s’était construit son fétichisme. Son témoignage illustre assez bien ce que nous venons de voir. Dans le « souvenir couvercle » le plus ancien, il se voit portant une culotte de caoutchouc. Le fait qu’il s’y voie indique qu’il s’agit d’un souvenir reconstruit ultérieurement. Associé à la masturbation précoce, le caoutchouc y résume les pensées par lesquelles il s’est inscrit, enfant, dans le système de représentations sexuelles des adultes et plus précisément de sa mère.

Le caoutchouc est un tiers érotique qui permet à l’enfant de se fantasmer comme le principal acteur de la jouissance que sa mère est censée prendre en s’occupant de lui. Il est associé à la toilette et à la masturbation. Mais il est aussi, de façon plus étrange, le principal représentant de la féminité maternelle. Les tabliers de caoutchouc prennent place dans la garde-robe des « jolis vêtements ». Ils évoquent la coquetterie maternelle et résument ainsi les représentations que l’enfant se donne de la féminité. Dans ses fantasmes, ils deviennent l’outil de séduction des filles, des dames ou des infirmières qui atteignent « le septième ciel dans de superbes tabliers de caoutchouc ».

Ce rôle étrange que l’enfant attribue au caoutchouc provient du fait que les tabliers de sa mère ont servi d’accessoires à un érotisme précoce qui n’a pu se métaboliser et prendre sens dans la parole. La mère fétichise la propreté en masturbant obsessionnelle-ment son garçon, mais refuse de considérer cela comme un acte de jouissance. Ses tabliers n’en ont pas moins le pouvoir de transformer les fessées en délicieuses sensations érotiques.

On voit ainsi la pensée fantasmatique à l’œuvre. L’enfant n’ignore pas que sa mère utilise ses tabliers pour des tâches ménagères qui n’ont en soi rien d’érotique. Mais lorsque ses tabliers le concernent lui, il ne les associe pas au dégoût que sa mère peut avoir des excréments. Il les intègre au plaisir qu’il est censé procurer à sa mère à l’occasion de la toilette. Il ne peut concevoir qu’elle ne prenne pas un plaisir intense à lui nettoyer le sexe. D’ailleurs, à l’âge adulte, il en était toujours persuadé. Dans la pensée logique, le tablier de caoutchouc sert à protéger de la saleté. Dans les fantasmes, il sert à protéger la mère du trop grand plaisir qu’elle prend avec son enfant.

Voilà comment s’installe un déni. Le déni est un concept important en psychanalyse. Le déni rend compte de la façon dont la pensée fantasmatique s’infiltre dans la pensée logique et s’y présente comme un défaut de jugement. Alors qu’une vérité est reconnue dans la pensée rationnelle, dans un autre registre de pensée inconsciente cette vérité est annulée, afin de ne pas remettre en cause sa propre fantasmatique. D’un côté, cet homme savait bien que sa mère l’avait élevé avec une épouvantable rigidité obsessionnelle et que la vue des excréments était chez elle le premier obstacle à toute idée de jouissance. De l’autre, c’était comme s’il continuait à croire que sa mère affectionnait le caoutchouc par peur de trop jouir de son pénis. Les processus de pensée qui engendrent le déni sont naturels chez l’enfant. Mais au niveau de sa construction psychique et sexuelle, le déni ne s’installe que dans la mesure où l’enfant reprend à son compte ceux de son espace d’accueil.

La mère n’ignore pas qu’elle masturbe son garçon. Cette masturbation hygiénique a d’ailleurs pour but de le préparer à une sexualité adulte, en lui évitant une circoncision. Il est donc logique qu’elle suscite les questions de l’enfant sur la sexualité. Sa mère essaie d’y répondre tant bien que mal. Mais lorsqu’elle le voit éprouver du plaisir, elle annule que ses questions puissent porter sur la jouissance qu’elle lui procure. Afin de ne pas avoir à se vivre comme une mère incestueuse, elle lui défend d’agiter les jambes, de manifester le plaisir qu’il y prend. L’enfant en conclut qu’il est normal de jouir avec sa mère mais vilain de l’exprimer. Il demande pourquoi mais n’obtient que des réponses auxquelles il ne comprend rien. Sa mère ne profite pas de l’occasion pour l’engager à réfléchir sur le fonctionnement de son sexe, en l’envoyant, par exemple, questionner son père sur les soi-disant risques qu’il court d’être circoncis. Elle lui fait des réponses sur les dames et les filles. Il n’entend donc parler que de sa culpabilité incestueuse à elle, et c’est ce à quoi il ne peut rien comprendre.

Le déni maternel est on ne peut plus clair. Elle n’ignore pas qu’elle masturbe son garçon. Mais il ne faudrait pas croire qu’il s’agit là de jouissance. C’est un devoir, au même titre que les autres tâches ménagères, ce dont le tablier répond.

Ce tablier répond du même coup de la façon dont le développement spirituel ou psychique de l’enfant est entravé par le déni maternel. Venant en place de ce que l’enfant perçoit des représentations sexuelles de sa mère, il représente un défaut de jugement, une barrière mentale, que les investigations sexuelles infantiles ne pourront pas dépasser. Il entrave ainsi le développement mental de l’enfant en éliminant précisément ce que Freud appelle le complexe de castration.

Prise dans le cercle vicieux de l’inceste et de la culpabilité, la mère élimine les représentations qui pourraient rendre compte de sa féminité adulte, de son rapport à un autre pénis que celui de son fils. Elle lui laisse ainsi entendre que son petit pénis à lui est plus important pour elle que celui qui lui a donné le jour. Elle prive du même coup son enfant d’un des moments les plus importants dans le développement spirituel et sexuel du garçon : celui où il lui faut constater la prématuration sexuelle de son pénis.

Pour pouvoir constater l’immaturité de son sexe, il est nécessaire à l’enfant de se comparer à un homme adulte capable de satisfaire sexuellement la mère et de lui faire des enfants. C’est ce qui lui permet de relativiser l’idéalisation de cette déesse qui s’occupe de lui, en reportant ses idéaux sur l’homme dont elle dépend. Dans ses fantasmes le garçon peut alors s’identifier à un homme adulte qui satisfait la mère autrement que comme un enfant. Il idéalise une autre jouissance que celle qu’il connaît avec elle. C’est ce qui lui permet d’entrer dans la période de latence et d’attendre tranquillement sa maturation biologique.

Tel est le tremplin qui permet au garçon de sortir de la relation duelle à la mère. Voilà aussi ce qui fait défaut dans l’enfance de cet homme à qui son père n’offre pas la moindre figure identificatoire dans le domaine sexuel. Il serait en effet simpliste de croire que les mères sont seules responsables du développement sexuel de leurs enfants. Venons-en au moment où l’enfant est surpris par son père en train de se masturber.

Du côté de l’enfant, c’est là une façon assez claire d’interpeller son père sur le fonctionnement du pénis. Ayant découvert de merveilleuses sensations, l’enfant aimerait bien savoir ce qu’en pense son père et ce qu’il a à lui apprendre à ce sujet. En prenant note du temps de rumination que prend celui-ci pour lui parler, il attend impatiemment une parole. Or, voilà que son père lui explique que la masturbation est mauvaise pour la santé des garçons. L’enfant ne peut à nouveau rien y comprendre. Comment le pourrait-il, puisque c’est pour son bien que sa mère le masturbe régulièrement ? Il en conclut que la masturbation est une activité purement féminine qui ne concerne que les dames et les filles. C’est pourquoi son père semble en ignorer les ressorts.

Le fait d’avoir un pénis devient, du même coup, problématique aux yeux de l’enfant. Comment, en effet, les hommes adultes peuvent-ils ignorer ces délicieuses sensations dont il aurait tant aimé entendre parler son père, si ce n’est parce qu’ils en sont privés pour pouvoir garder leur pénis ? Ne voyant rien de séduisant à l’idée d’être un homme, l’enfant choisit de s’identifier à une fille plutôt qu’à son père. C’est pourquoi de belles infirmières le font jouir, ce qui, lui faisant perdre son pénis, le transforme en fille.

Voilà un enfant qui, n’ayant pu idéaliser le fonctionnement sexuel de son père, n’a pu du même coup assumer la fierté de son sexe. À l’adolescence, cet homme retrouve la sexualité telle qu’il a eu à la comprendre à l’âge œdipien. Rencontrant celle qui deviendra sa femme, il ne trouve rien d’autre à lui proposer qu’une masturbation réciproque qui ne sort pas de l’auto-érotisme incestueux de son enfance.

Confrontant sa femme à cette sexualité qu’il continue imaginairement de vivre avec sa mère, il en arrive à la rendre jalouse d’un vulgaire tablier de caoutchouc.

On voit ainsi, comment un père peut être aveugle sur la façon dont son enfant reprend à son compte des dénis maternels. Si le père avait, pour l’occasion, tout simplement expliqué le rôle du pénis dans la reproduction, il aurait pu modifier toute la fantasmatique sexuelle de l’enfant. S’il ne peut idéaliser le fonctionnement adulte du pénis, l’enfant n’a aucune raison de renoncer à la jouissance infantile. Pour l’adulte, l’abstinence sexuelle est compréhensible et admissible dans la mesure où le sexe est investi du pouvoir de reproduction. On ne voit pas pourquoi cela serait différent pour l’enfant.


5 « Le journal d’Heroard », Nouvelle Revue de psychanalyse, n° 19, Paris, Gallimard, 1979.