IV. L’importance des testicules dans la virilité

Les bourses et la nomination du sexe

Lorsque sous la royauté naissait le Dauphin, toutes les dames de la cour défilaient devant le berceau de cet enfant destiné à régner. Elles s’extasiaient sur la beauté ou la forme de ses bourses. Les testicules du Dauphin recevaient un hommage bruyant des femmes car ils étaient le symbole de la transmission du sang royal. Tel était l’usage qui voulait que les testicules d’un prince naissant soient exposés à la vue et aux commentaires de tous.

Dans la construction sexuelle du garçon, les représentations qui cernent les testicules jouent un rôle de premier plan. Comme le voulait l’usage à la cour de France, leur fonction de reproduction doit être nommée. Ne pas informer l’enfant du rôle des testicules dans la fécondité, c’est le priver de la possibilité d’idéaliser le sexe de son père. C’est le laisser construire sa sexualité sur un mode qui, ne pouvant pas se représenter la maturité sexuelle, risque, comme dans le cas d’Hercule Moineau, de ne trouver à idéaliser que les mécanismes infantiles de la jouissance.

Le petit homme ne peut ignorer ni l’érection ni le plaisir qu’elle procure. Bébé, il pouvait uriner en bandant. En grandissant, il ne le peut plus, mais il ne peut toujours pas comprendre, dans le seul fonctionnement de son corps, que le sexe puisse produire autre chose que de l’urine. Que ses parents lui parlent ou non de l’érection ne modifie pas grand-chose à l’appréhension qu’il a de son sexe. Ce n’est pas pareil au niveau de ses bourses. Les testicules doivent être pris dans le langage, afin que l’enfant puisse se représenter son devenir adulte.

Dans l’image inconsciente que le garçon se fait de son corps, les testicules sont, beaucoup plus que le pénis, un répondant au vagin. La petite fille a un rapport à la sexualité clitoridienne semblable à celui du garçon avec son pénis. Quand sa mère lui nettoie l’entrejambe, elle y prend autant de plaisir que lui. Tous deux repèrent là une zone érogène particulière. Pour pouvoir se détourner d’une fixation infantile à la mère, tous deux ont donc besoin de savoir qu’il existe une autre jouissance que celle, infantile, qu’ils ont connue avec elle.

Pour la fille, la découverte du vagin est le pivot de sa maturation sexuelle. C’est un endroit de son corps où la mère ne peut ni entrer ni procurer de jouissance. Dans son image du corps, le vagin est un coffret, une sorte de boîte à musique dont sa mère n’a pas la clef. Encore faut-il qu’elle ait été mise au courant du rôle de l’homme dans la reproduction. Que seuls les hommes possèdent la clef qui peut animer cette boîte à musique, et qu’il soit interdit à sa mère d’y entrer, voilà ce qui intéresse une petite fille : c’est là le tremplin qui lui permet de se projeter dans l’avenir. D’ailleurs, à l’âge adulte, lorsqu’une femme souffre de frigidité vaginale, lorsqu’elle ne peut atteindre qu’une jouissance clitoridienne, c’est que la jouissance vaginale est inconsciemment vécue comme un plaisir qui risque de trop brutalement la séparer de sa mère.

L’idée qu’un homme puisse la pénétrer est ainsi, pour la fille, ce qui lui permet de se détourner des plaisirs infantiles qu’elle a connus avec sa mère. Pour le garçon, ce sont les représentations qu’il se fait de ses testicules. À l’adolescence, les avoir pleins est en effet ce qui l’oblige à aller chercher autre chose que ce qu’il trouve auprès de sa mère. La fille a besoin de savoir que son vagin est interdit à sa mère. Le garçon doit pouvoir se représenter que la puissance de vie que recèlent ses bourses, et dont il disposera à l’adolescence, ne peut être utilisée par sa mère. Plus que le port du pénis, ou même d’avoir pu éprouver avec une mère sa fonction érogène, c’est d’avoir, comme on dit, des « couilles au cul » qui signale au garçon la destinée propre à son sexe.

L’usage qu’à l’âge adulte l’individu fait de son sexe répond bien sûr d’un savoir inconscient. Informer l’enfant sur la sexualité ne peut donc être conçu sur un modèle pédagogique. L’apprentissage et la pédagogie ne génèrent que du savoir conscient. Cela ne supprime pas l’existence d’un savoir inconscient qui gouverne ce que chaque homme doit réinventer. Le sexe est par définition quelque chose qui ne s’apprend pas mais se réinvente à chaque génération. Il ne s’agit donc pas de confondre la prise dans le langage et la pédagogie, surtout dans le rapport à ses propres enfants. Le corps est pris dans le langage. Porter un nom caractérise l’humain. Celui de son père inscrit l’enfant dans la succession des générations. La prise dans le langage des testicules ne concerne donc pas tant ceux de l’enfant que ceux des hommes adultes auxquels il s’identifie. Voyons plus précisément en quoi cela concerne les représentations conscientes ou inconscientes avec lesquelles son père vit ses propres testicules.

La transmission des « bijoux de famille »

Lorsque les testicules ne sont pas pris dans le langage, ils se signalent autrement. Chez l’enfant, il arrive qu’ils se refusent à descendre dans les bourses. Au-delà de l’adolescence, c’est un symptôme grave car c’est un risque de stérilité. Voilà toutefois quelque chose qui se soigne aisément par la seule parole. D’une façon générale, la stérilité est un symptôme sur lequel la psychanalyse peut avoir des effets étonnants. Chez la femme, c’est une des rares pratiques qui permette de rendre réversible le diagnostic qui, après bilan médical, l’a déclarée définitivement stérile. Lorsqu’on voit ainsi des femmes dénouer une stérilité par la seule exploration des transmissions qui, de mère en fille, gouvernent leur génitalité, on est bien obligé d’admettre que la reproduction est, jusque dans sa dimension la plus somatique, gouvernée par le psychisme. Il en va de même au niveau du risque de stérilité que court le garçon lorsque ses testicules refusent de descendre.

À une époque où je travaillais pour une institution qui prenait en charge des enfants psychotiques, je reçus un jour un coup de fil d’un éducateur. Il savait que j’avais suivi en thérapie un enfant qui avait résolu dans son travail avec moi un problème de descente des testicules. Il voulait m’interroger à ce sujet car sur les cinq enfants dont il avait la charge, trois présentaient ce même symptôme. Ils atteignaient la puberté et leurs testicules n’étaient toujours pas descendus. La majorité des autres éducateurs étant des femmes, il était un des rares hommes de l’institution. C’est pourquoi il avait hérité de la majorité des garçons qui, devenant pubères, commençaient à poser problème à ses collègues féminines.

Il en avait déjà longuement parlé avec le psychiatre. Ce dernier l’avait engagé à prendre avis de mon côté, car ils n’y avaient trouvé ni l’un ni l’autre de solution satisfaisante. Ils ne pouvaient pas plus se résoudre à être les témoins passifs de la mise en place d’une stérilité qu’imposer aux parents une opération chirurgicale qui, dans le cas des enfants psychotiques, risque toujours d’être vécue de façon problématique. Il était de plus exclu que je m’en occupe personnellement car il s’agissait de familles qui avaient déjà à plusieurs reprises refusé énergiquement de rencontrer un analyste. Je lui proposai donc que nous nous rencontrions avec le psychiatre pour débattre tous trois de la question.

En les écoutant tous deux me parler de ces enfants, je constatai avec étonnement que ces risques de stérilité ne semblaient concerner que les hommes, excepté les pères des enfants : aucune des trois mères ni aucune des éducatrices qui s’étaient auparavant occupées de ces enfants n’avait jamais soulevé ce problème de stérilité. Quant aux pères, ils brillaient par leur absence, on ne les voyait quasiment jamais dans l’institution. Du même coup, les quelques hommes de l’institution se sentaient interpellés à leur place. C’était justement ce qui n’allait pas car ce genre de symptôme concerne les transmissions père-fils. Je leur fis donc remarquer que la décision d’opérer un enfant ne pouvait être prise par l’institution. Si une telle décision devait être prise, c’était aux pères et à eux seuls de l’assumer. Il fallait donc leur donner les moyens de s’exprimer sur cette question. Vu le contexte et afin de faire ressortir en quoi ce genre de symptôme concerne les transmissions de père en fils, je proposai de provoquer des réunions d’hommes où l’on convierait un père et un fils, mais en en excluant les mères, ainsi que toute femme de l’institution. Il n’était pas souhaitable que je participe à ces réunions, mais le psychiatre et les éducateurs n’avaient pas besoin de moi pour questionner les pères sur la façon dont la sexualité avait été parlée à leur enfant. Ils verraient bien alors si les enfants avaient entendu parler du rôle des testicules dans la reproduction. Il me semblait que le seul fait de parler d’une chose pouvait avoir des effets. C’était de toute façon permettre aux pères de prendre eux-mêmes une décision qui concernait la génitalité de leurs enfants.

Un mois plus tard, nous nous revîmes pour faire le point sur ce travail. Une réunion avait eu lieu avec chacun des pères. Sur les trois enfants, deux ne posaient plus problème. Leurs testicules étaient descendus à la suite de la réunion. Le psychiatre et les deux éducateurs qui y avaient participé avaient été confrontés au même scénario. Fortement émus d’être questionnés par des hommes sur la façon dont ils avaient parlé du sexe à leur enfant, les pères avaient commencé par bégayer comme s’ils ne comprenaient pas de quoi on leur parlait. L’un avait même rougi jusqu’aux oreilles. Tous trois avaient fini par sortir le même argument : « Mais enfin, il a vu les animaux. – Oui, certainement, avaient répondu les éducateurs, mais sait-il à quoi servent les testicules et d’ailleurs, les animaux le savent-ils ? » Une question aussi simple avait remis les choses en place, la discussion avait pu se poursuivre et, quelques jours plus tard, les testicules des gamins étaient descendus.

L’intérêt d’un tel exemple réside dans le fait qu’il ne s’agit pas d’une intervention sur l’enfant mais sur la prise de son corps dans le langage. Ce sont, dans ce cas, les questions posées au père sur la place des testicules dans les pensées sur le sexe qui produisent un effet thérapeutique sur l’enfant. Confrontés à d’autres hommes, les pères bégaient ou rougissent, car cette question les concerne eux. En rougissant et en bégayant, ils se montrent eux-mêmes comme des enfants qui ont pu observer les animaux, mais n’ont pu se donner une claire représentation de la fonction des testicules. C’est ainsi leur propre rapport à l’érection qui est déconnecté des testicules. Or, si un père oublie ses propres testicules, il ne peut plus du même coup se situer dans un rapport de filiation à son enfant.

Les testicules témoignent d’un endroit où la virilité a créé la mère. C’est pourquoi ils doivent être pris dans le langage. Lorsqu’il y a absence de représentation pour les bourses, elles induisent une conception de la sexualité qui exclut la reproduction et le fait qu’à ce niveau, l’homme ne fonctionne justement pas comme les animaux. Le rapport aux testicules se transmet ainsi de père en fils. On les appelle les « bijoux de famille ». Ils représentent une richesse transmise d’homme à homme et utilisable avec les femmes.

L’histoire du carreau cassé et des couilles à papa

C’était un petit garçon de quatre ans qui souffrait de troubles du sommeil depuis qu’un soir, son père, en rentrant ivre, avait cassé un carreau. L’enfant était pris d’angoisses au moment de se coucher. Il refusait de s’endormir et n’en disait qu’une chose : « Mon carreau va se casser. » Le père avait lui-même fait une psychanalyse. Avant de me consulter, il avait essayé par ses propres moyens de tranquilliser l’enfant. Il lui avait expliqué pourquoi il lui arrivait de boire, mais cela n’avait eu aucun effet. L’enfant continuait à ne pas pouvoir s’endormir par peur que son carreau ne se casse. Ce n’était ni le carreau de son père ni celui qui avait été cassé qui empêchait l’enfant de dormir. C’était la peur ou le désir de voir se casser son carreau à lui.

Après les avoir reçus tous trois avec la mère, je proposai au père de me parler plus longuement de cette soirée où il était rentré ivre et où il avait, lui, cassé un carreau. « Il ne s’est rien passé de particulier dans cette soirée, me répondit-il. Je rentrais d’un dîner et j’étais cafardeux. Ma femme dormait à poings fermés. Je devais déjà être complètement saoul. Je ne me rappelle pas grand-chose. J’ai dû me servir un dernier whisky dans la cuisine. C’est là que j’ai cassé le carreau qui a réveillé le petit. Je n’ai pas la moindre idée de pourquoi j’ai fait ça. Derrière la fenêtre, il y avait la lune. C’est comme si je m’en étais pris au ciel ou à la lune, mais je ne vois vraiment pas pourquoi. »

Je traitai l’événement comme s’il s’agissait d’un rêve, en lui demandant ce qu’il pouvait associer à la cuisine, à la fenêtre, au carreau, au ciel, à la lune, à chacun des éléments qui surnageaient dans son souvenir. Il associa la cuisine à sa mère, la fenêtre à la naissance, le ciel à Dieu le père, la lune à la façon dont sa mère nommait le sexe des filles. Au carreau, en revanche, il ne pouvait rien associer spontanément. La seule chose qui lui vint fut l’expression « se tenir à carreau », ce qui le ramena à sa mère et aux griefs qu’il avait accumulés contre elle. Or, en me parlant d’elle, il eut l’impression de brusquement comprendre ce qui s’était passé le soir où il avait envoyé son poing en plein dans un carreau.

« En fait je crois que je m’en suis pris au ciel ou à Dieu. J’étais très cafardeux. Je me sentais horriblement seul et en m’en prenant à la lune, j’invectivais le Créateur. Je lui en voulais de m’avoir fait homme et je revois maintenant cette lune qui me narguait derrière le carreau. » Il avait associé la lune au sexe des filles, je le lui fis remarquer. « Oui, vous avez certainement raison, ça a été une question importante dans ma psychanalyse. Ma mère parlait aisément de la « lune » des filles mais je ne l’ai jamais entendue mettre aucun mot sur le sexe des garçons. C’est une personne assez étrange. J’ai fini par penser qu’elle n’a jamais aimé les hommes. Pour elle, je crois qu’il n’existe qu’un seul sexe, le sien, et pendant très longtemps, je l’ai tenue pour responsable de la mort de mon père. »

Je leur donnai rendez-vous pour la semaine suivante. Il revint me voir seul sans amener l’enfant. Il était rayonnant car l’insomnie du petit s’était résolue. Il n’était d’ailleurs venu que pour me raconter comment cela s’était passé. Deux jours après m’avoir vu, il s’était à nouveau saoulé. Il était rentré tard. Il avait dû faire du bruit et l’enfant s’était à nouveau réveillé. Il avait essayé de le rendormir, mais l’enfant lui avait posé toutes sortes de questions. Comme toujours, lorsqu’il avait bu, il ne se rappelait que la moitié des choses. Il avait le souvenir d’avoir parlé assez longtemps avec son fils. En tout cas, il se rappelait très bien lui avoir fait un cours d’anatomie sexuelle. Il lui avait montré sur son ventre l’endroit où les femmes ont des ovaires en lui expliquant que eux, les hommes, avaient des testicules. Il lui avait ainsi présenté la complémentarité des organes qui permettent de faire des enfants. Il s’en souvenait d’autant mieux qu’après cela l’enfant avait déclaré qu’il était fatigué et qu’il voulait dormir. À son grand étonnement, il s’était endormi sans aucun problème. Le lendemain, alors que son père dormait encore, l’enfant s’était précipité vers sa mère en lui disant : « Tu sais, j’ai des couilles, c’est papa qui l’a dit. » Depuis lors, il avait cessé d’être insomniaque.

Voilà un exemple qui illustre assez bien en quoi les symptômes des enfants ne sont souvent rien d’autre que des questions. À travers ses insomnies, cet enfant essayait de poser des questions à son père. Il lui a en effet suffi de trouver réponses à ses questions pour se débarrasser de sa difficulté à s’endormir. Il en est ainsi lorsque l’enfant est assailli par des questions qu’il ne peut même pas formuler. C’est ce qu’avait provoqué l’ivresse de son père.

Que voit l’enfant lorsqu’une personne qu’il idéalise se présente à lui dans un état d’ébriété où il donne l’impression de ne plus être maître de ce qu’il fait ? L’enfant voit un fantôme, une chose irreprésentable qui semble actionner les actes de l’adulte. Ne pouvant mettre un nom sur cette chose, il est l’objet de questions qu’il ne peut formuler. Voyant son père dans un état d’ébriété où il semblait aussi épuisé qu’incapable de se coucher, l’enfant n’avait pu formuler sa question que par une identification inconsciente à son père qui s’était traduite dans l’impossibilité de s’endormir.

Or, ce fantôme qui persécutait le père n’était nul autre que celui de sa propre mère. C’est ce qu’a mis au jour le travail avec moi, auquel l’enfant avait assisté. Cet homme avait fait une psychanalyse, car il avait des parents assez gravement névrosés. Dans son enfance, il n’avait lui-même jamais eu droit à un père qui lui parle aussi simplement du sexe qu’il l’avait fait avec son fils. Il n’avait donc pas pu avoir la moindre idée de ce à quoi servaient les testicules. Dans la bouche de sa mère, les filles avaient une « lune », mais lui n’avait rien d’équivalent. Voilà ce qu’avait réactualisé la vision de la lune derrière le carreau : une colère contre l’absence de son père qui l’avait laissé dans un face-à-face insoluble avec sa mère.

La lune est dans toutes les traditions un symbole du rayonnement féminin. Elle reflète la lumière du soleil qui symbolise le rayonnement masculin. Le soleil est émetteur de lumière et de vie. La lune est sa compagne qui, la nuit venue, reflète la puissance de son époux. Les ovaires restent cachés à l’intérieur du corps. Les testicules, à l’inverse, doivent descendre dans les bourses afin d’atteindre leur maturité. Comme le soleil, ils apparaissent au grand jour. Les ovaires sont, eux, comme la lune. Ils séjournent dans la nuit du corps et n’apparaissent dans leur fonction de reproduction qu’éclairés par la visibilité des testicules. Cette différence anatomique qui veut que les testicules sortent de l’intérieur du corps est à l’image des différences pulsionnelles entre l’homme et la femme. Le désir sexuel de l’homme est tourné vers l’extérieur de son corps. Il vise à l’expulsion de la semence. Le désir sexuel de la femme est tourné vers l’intérieur de son corps et la réceptivité de l’organe masculin. Telle est la complémentarité pulsionnelle entre les sexes. C’est aussi la raison pour laquelle on qualifie de « lune » le sexe des petites filles. Pour le garçon, on parle de « petit oiseau », ce qui image le mouvement de sortie des pulsions masculines et évoque aussi bien la descente des testicules que l’érection.

À partir de là, le « carreau cassé » peut prendre un autre sens. Ivre et confronté à la lune, cet homme envoie son poing dans un carreau. Voilà qui tente de réparer l’absence de parole maternelle sur son propre sexe. L’ivresse réactualise le vécu de son enfance, mais lui permet aussi de ne plus « se tenir à carreau » devant la lune ou la parole maternelle. Se tenir à carreau, c’est endosser la parole de sa mère qui, en ne nommant pas le « petit oiseau », dénie l’existence de son sexe. Le mouvement de sortie du bras qui brise la carreau tend à réparer cela, en donnant droit d’existence à l’extériorisation des pulsions masculines. On voit la symbolique sexuelle que cache un acte apparemment symptomatique.

Quant à l’enfant, contrairement à ce que l’on veut croire dans ces cas-là, ce n’est pas le fait d’avoir été réveillé par l’ivresse de son père qui l’a perturbé. Tout au contraire, c’est d’avoir perçu cette symbolique sexuelle avec laquelle se débattait son père qui l’a vivement intéressé, et cela du point de vue de ses nécessités identificatoires. Ayant perçu la symbolique d’un coït, mais ne comprenant pas tout, il aurait bien voulu en savoir plus. C’est pourquoi il a déclaré qu’il ne pouvait pas s’endormir. « Mon carreau va se casser » était là une question qui résumait tant bien que mal ce qu’il avait compris et indiquait qu’il voulait en savoir plus. C’est de son père qu’il attendait un complément d’information, autrement il me l’aurait fait formuler à moi-même. Il a d’ailleurs été assez doué pour l’obtenir et sitôt qu’il y est arrivé, il s’est empressé d’aller en informer sa mère : « J’ai des couilles, c’est papa qui l’a dit. » Il affirmait ainsi qu’il savait maintenant pourquoi les garçons ne se tiennent pas toujours à carreau.

On perçoit à travers cet exemple de quelle façon l’absence de parole sur « les bijoux de famille »peut se transmettre de père en fils sur un mode symptomatique. Sans la parole d’un adulte, le garçon ne peut ni se représenter la puissance solaire des testicules, ni atteindre à la fierté de son sexe. Il ne peut comprendre qu’il disposera, à l’âge adulte, d’une puissance qui, comme le soleil, émet la vie, car il ne voit passer par son sexe que de l’urine. Pour le comprendre, il faut que les testicules se signalent dans le langage. N’est-ce pas d’ailleurs ce qui s’entend lorsqu’en argot on les appelle les « grelots » ou les « sonnettes » ?

L’érotique des bourses et le rapport à l’argent

Dans les rêves, l’imaginaire et l’inconscient, la liquidité monétaire de l’homme apparaît souvent comme un équivalent de sa production testiculaire. Les testicules sont contenus dans des enveloppes qu’on appelle les bourses. En parlant de bourses, le langage associe le tintement de la monnaie à celui des « grelots » et la force de travail des hommes à leur capacité de produire des spermatozoïdes. La liquidité de l’argent renvoie ainsi à celle des testicules dont on use dans le commerce amoureux.

On a d’ailleurs tendance, dans notre culture, à juger de la moralité de la femme à travers la façon dont elle utilise la production testiculaire de l’homme. La maman et la putain sont alors deux images antagonistes qui déterminent celle qu’on se fait de la femme. D’un côté, l’image asexuée de la mère qui, sur le modèle de la Vierge Marie, dénie avoir eu à utiliser la production testiculaire de l’homme. De l’autre, celle de la putain qui, s’étant vendue au Diable, n’utilise les bourses qu’afin de les vider, en vue d’un vulgaire profit.

La symbolique qui associe l’argent aux testicules est, ainsi, aussi incontournable pour la femme que pour l’homme. La façon dont une femme assume ou non d’utiliser l’argent d’un homme dépend de celle dont elle use ou non de sa production testiculaire. Lorsqu’ils ont eu des enfants et qu’ils se séparent, il est fréquent que l’homme rechigne à payer une pension alimentaire. On dit alors qu’ « il a du mal à les lâcher ». On pense à ses sous, mais l’expression laisse aussi entrevoir le rapport à ses testicules dont il lui faut reprendre possession, en sevrant son ex-épouse du libre usage qu’elle en a eu, auparavant.

Lorsqu’on les écoute sur cette question, les hommes ne comprennent généralement pas eux-mêmes cette difficulté qu’ils ont à assumer, au-delà d’une séparation, d’avoir à payer une pension alimentaire. Ils n’y comprennent rien car il ne s’agit pas du rapport à leur enfant, mais d’une protestation qui concerne leur rapport à la femme. Qu’ils soient séparés ou pas, si l’argent qu’un homme donne à une femme n’est pas reçu comme le produit de sa virilité, il ne peut alors se vivre que comme une vache à lait et n’a plus aucune garantie que sa femme le différencie de ses parents à elle. Il lui est donc difficile d’admettre qu’elle puisse continuer, au-delà d’une séparation, à revendiquer d’avoir accès à ce qu’il vit, inconsciemment, comme un équivalent de sa production testiculaire.

Dans ce genre de conflits, les femmes d’ailleurs ne sont généralement pas plus claires que les hommes. Soit elles consultent en se vantant de ne jamais avoir demandé quoi que ce soit au père de leur enfant, ce qui équivaut à dénier que l’enfant soit le produit des testicules de son père. Soit, à l’inverse, elles prétendent farouchement au droit de pouvoir continuer à user de sa liquidité dans un déni de toute rupture. C’est d’autant plus frappant lorsqu’elles n’ont pas d’enfant de lui. L’ex-mari devient aussi asexué qu’un père, mais a l’avantage d’être moins encombrant, puisqu’on lui fait assumer le rôle nourricier d’une mère. Voilà des femmes qui dénient leur propre castration, afin de ne rien perdre du confort que représente le fait d’avoir eu une mère.

Lorsqu’on compare le discours des hommes et des femmes qui nous consultent, on a l’impression qu’ils ne sont pas du tout préoccupés par les mêmes questions. Les femmes semblent, beaucoup plus que les hommes, être attentives à l’entretien de la vie, au vieillissement du corps, aux malaises par lesquels il se signale. Dans leurs activités familiales et professionnelles, elles se plaignent d’être débordées, d’en faire trop. De même dans leurs rapports amoureux avec les hommes. Elles ont toujours peur d’en avoir trop dit ou trop fait, d’avoir été trop spontanées ou indécentes. Pour les hommes, c’est exactement le contraire. S’ils se plaignent, c’est parce qu’ils ont l’impression de ne jamais en avoir fait assez. S’ils sont malades, c’est leur métier qui les préoccupe en premier. S’ils sont amoureux, ils s’angoissent sur tout ce qu’ils n’ont pas fait. Ils ont peur de ne jamais avoir assez produit de plaisir, de paroles ou de jouissance. Que ce soit dans le travail ou les rapports amoureux, ils ont toujours l’impression de ne pas en avoir fait suffisamment.

Cette différence fondamentale dans la plainte des hommes et des femmes répond de la différence de leur fonctionnement biologique. Notre façon de nous penser et de nous conduire est, à un autre niveau, l’écho de la vie de notre corps et de nos organes. Les oppositions entre l’homme et la femme émanent, dans ce cas, de leurs différences anatomiques. Produire ou pas différencie le fonctionnement des testicules de celui des ovaires. La femme ne produit pas d’ovules. Elle fonctionne sur le modèle d’une banque. Elle naît avec un stock d’ovules et le travail des ovaires consiste à en permettre la maturation. La ménopause correspond ainsi à la fermeture des guichets de la banque. L’homme a un fonctionnement très différent. Tout au long de sa vie, il produit des spermatozoïdes. Il en libère plusieurs centaines de millions à chaque éjaculation et cette production n’est soumise ni à une périodicité ni à une date limite. Voilà qui éclaire pourquoi la femme est beaucoup plus attentive à l’épuisement de son corps que l’homme qui semble, lui, polarisé sur la question de sa production.

Dans l’image consciente ou inconsciente qu’il se fait de son corps, les testicules sont pour l’homme le symbole de sa puissance créatrice. Ils témoignent de sa virilité. Testicule vient du latin testis, le témoin. Mais ils témoignent aussi de la façon dont l’homme vit sa force de travail, comme une ressource inépuisable. La dimension intarissable de sa production testiculaire répond d’une symbolique qui préside au plaisir de dépenser sa force de travail. Sous cet angle, claquer sa paie en une soirée peut être considéré comme une pratique virile, d’autant plus qu’elle n’a guère d’équivalent chez la femme. La dépense est pour l’homme la reconnaissance que sa force virile est intarissable ou que l’éjaculation n’épuise en rien sa production testiculaire.

Porter la culotte, c’est assurer la liquidité des bourses qu’elle contient. La dépense est ainsi partie prenante de l’érotisme masculin. Offrir des fleurs, des métaux précieux ou des pierreries est, dans l’économie masculine, répondre de l’assurance que confère le port des « bijoux de famille ». La production d’une liquidité utilisable étant centrale dans l’imaginaire et la mobilité masculines, son érotique est celle de la fête au cours de laquelle on utilise amplement la richesse testiculaire. C’est la luxure ou la dépense par lesquelles on puise abondamment dans l’inépuisable générosité des bourses.