V. Le plaisir érotique et la différence des sexes

Jouissance sexuelle de la femme

Admettre la différence des sexes est une chose, l’assumer en est une autre. Sans revendiquer pour autant d’être une femme, ou compenser dans le fétichisme le regret d’être un garçon, un certain nombre d’hommes témoignent, à l’âge adulte, que la maturation œdipienne ne leur a pas permis l’investissement narcissique de leur propre sexe. Alors qu’ils sont sensibles à la beauté du corps féminin, le leur leur apparaît vulgaire et dépourvu de toute valeur esthétique. Cela ne les empêche pas d’aimer les femmes, mais s’ils hésitent plus que d’autres à s’y risquer, c’est qu’ils n’en retirent aucune valorisation de leur propre corps et de leur sexe. Certains, comme ce comédien traumatisé enfant par le libertinage et le sadisme de son père, ont besoin de rencontrer des femmes qui les réhabilitent dans leur corps et leur personne. N’ayant, à l’âge œdipien, ni pu idéaliser la sexualité d’un homme adulte, ni recevoir une parole qui leur permette d’être fiers de leur sexe, ils ont du mal, en devenant eux-mêmes adultes, à assumer leur identité virile. D’autres, à l’inverse, affichent une certitude phallique qui semble fonctionner indépendamment de leur rapport à la féminité. C’est ce que l’on reproche au machisme. On y voit une faculté de bander en devançant la demande qui dénie tout autre désir que celui concernant directement son propre entrejambe.

L’érotisme implique une représentation de soi-même qui permette de se concevoir comme le possible acteur de la jouissance d’un autre. Pour l’homme, les fantasmes doivent soutenir le désir de pénétrer. Pour la femme, celui d’être pénétrée. Mais du fait qu’il pénètre, on a tendance à considérer la jouissance de l’homme comme plus externe, moins compromettante ou plus anodine que celle de la femme. On la limite ainsi à un plaisir de conquérir dont l’éjaculation est l’aboutissement. Du même coup, virilité et brutalité sont indissociables de la complaisance avec laquelle y répond le sexe adverse. Caractérisée par le désir de pénétrer, de trouver, par le sexe, accès au corps de l’autre, la jouissance virile implique sinon des fantasmes de viol, du moins des fantasmes de puissance qui valorisent la verge et soutiennent sa capacité à conquérir le corps d’une femme. La fantasmagorie virile est toujours possessive dans la mesure où le pénis doit s’approprier le lieu où il dépose sa semence. La position masculine n’implique pas moins la mise en jeu du plus intime de soi-même.

Pour l’homme, comme pour la femme, la jouissance sexuelle est un accès au plus interne de l’autre, mais aussi de soi-même. La sexualité ne peut que dévoiler les images de l’enfant qu’on a été. C’est par exemple ce dont se défend l’érotique sadomasochiste.

Le sadomasochisme est une forme abâtardie de l’érotique du maître et de l’esclave sur laquelle nous reviendrons. Les fantasmes de viol et de possession y apparaissent comme le principal moteur de la sexualité. C’est une érotique qui valorise la puissance phallique et les fantasmes guerriers afin de garantir que le territoire de la sexualité adulte n’appartient plus à la mère. Ce qui fait alors retour dans l’érotisme est la façon dont l’enfant a cru comprendre que sa sexualité ne se différenciait de celle de l’adulte que par le droit de ce dernier à user librement de son sadisme. L’enfant battu par celui dont il dépend et qu’il idéalise le réinterprète automatiquement dans ses fantasmes comme une jouissance qu’il procure. À l’âge adulte, soit, de façon masochiste, il continuera dans sa sexualité à ne pouvoir se prendre que pour un enfant, soit, de façon sadique, il essaiera désespérément de croire qu’il a enfin acquis les vrais pouvoirs de l’âge adulte.

Voilà pourquoi le sadomasochisme peut trôner à la devanture des sex-shops. En cherchant à faire du pénis un maître absolu ou une arme toute-puissante, l’érotique sadomasochiste lui attribue la charge de gouverner les visions quelque peu effrayantes que l’on s’est données, enfant, de la sexualité. Assujetti au règne de la violence phallique, l’infantile semble ainsi tenu en laisse, mais il est en fait masqué derrière des représentations guerrières de pacotille. L’image que l’homme sadique se donne de lui-même est en carton-pâte car il essaie avec obstination de croire que la dureté ou la violence du pénis est seule responsable de la jouissance sexuelle. Or, l’intensité de la jouissance érotique dépend autant des facultés viriles que de l’accueil qui leur est fait.

L’homme est certes narcissiquement centré sur le fonctionnement de son pénis, mais s’il se considère comme ne pouvant jouir que de sa propre phallicité, il risque de devenir envieux des femmes qu’il regarde alors comme les seules à posséder la capacité de jouir de tout le corps. Du même coup, la jouissance féminine est considérée comme un phénomène d’autant plus mystérieux qu’il n’est assujetti à aucun organe précis. Freud lui-même voyait dans la sexualité féminine un « continent noir », un domaine qu’il n’était pas parvenu à explorer. On se demandait à l’époque comment jouissaient les femmes. Devaient-elles jouir avec leur clitoris ou leur vagin ? La jouissance clitoridienne étant en continuité de celle, infantile, que la fille a connu avec sa mère, la jouissance vaginale peut situer le passage à l’âge adulte. C’est ainsi que la princesse Marie Bonaparte choisit de se faire opérer du clitoris, car la psychanalyse qu’elle avait faite avec Freud ne l’avait pas guérie de sa frigidité.

En fait, l’homme ne possède pas moins que la femme la capacité de jouir de tout son corps. La femme est toutefois plus apte à le ressentir et à en parler. Non pas que l’absence de pénis soit compensée chez elle par une plus grand érogénéité du reste du corps, mais parce que la féminité se caractérise, en premier, comme une capacité d’accueil et de réception qui permet de s’ouvrir au plus profond de soi-même. Lorsqu’elle s’interroge sur sa féminité et qu’elle en parle à un analyste, c’est en abordant ses capacités d’accueil que la femme peut commencer à dévoiler le mystère de sa propre jouissance. Il lui arrive alors de découvrir, en cours de cure, la faculté de jouir de tout son corps. C’est souvent pour elle une révélation. La jouissance qu’elle a connue jusqu’alors lui semble s’être éternisée dans des jeux préliminaires, car elle a eu, cette fois, la sensation première que l’énergie qui passe par le sexe de l’homme l’a envahie dans tout son être. L’image qui vient alors aux femmes est celle d’une jouissance qui résonne dans toutes leurs cellules.

On voit ainsi que les notions de jouissances clitoridienne et vaginale sont insuffisantes pour décrire la jouissance féminine. Cette jouissance qui, pour la femme, envahit tout le corps n’érotise pas que le vagin. Elle le situe comme une porte qui peut ou non s’ouvrir sur une jouissance plus globale. Beaucoup plus que celle limitée au clitoris et au vagin, c’est cette jouissance qui est transcendantale pour la femme. C’est la seule qui effectue un remaniement en profondeur de son image du corps et la dégage du même coup du poids que représentent souvent pour elle les identifications à la mère.

Voilà qui éclaire la jouissance féminine mais rend du même coup plus mystérieuse celle de l’homme. L’homme ne jouit-il que de faire jouir sa partenaire, ou peut-il connaître, en dehors de l’éjaculation, une jouissance équivalente à celle de la femme ?

Jouissance sexuelle de l’homme

Alors même qu’elle se concentre sur son pénis, la jouissance masculine ne se limite pas à la conquête du territoire que représente le corps de la femme. Elle résonne autant à partir de toute l’intériorité de lui-même. Elle correspond pour lui aussi à l’ouverture du jardin secret de son être dont les portes sont habituellement fermées. Pour lui comme pour elle, la jouissance consiste à aller chercher au plus profond de soi-même et dans la totalité de son corps les énergies qui en sont cause.

La jouissance sexuelle correspond à une intense circulation énergétique qui provient du contact des muqueuses. Pour en arriver là, l’homme pénètre et la femme se fait pénétrer. Mais au niveau du contact des muqueuses, il s’agit d’une compénétration énergétique et réciproque dans laquelle l’homme met en jeu autant que sa compagne le plus intime et le plus profond de lui-même. Sous cet angle d’ailleurs, le pénis n’est guère plus externe que le vagin, puisque l’érection est avant tout une sortie des muqueuses qui permet un contact d’intérieur à intérieur.

On ne voit donc pas pourquoi le jardin secret de l’homme serait moins fragile que celui de la femme. La différence de leurs fragilités provient de la différence de leur rapport à la mère. Alors que pour la femme le rapport au pénis et à la jouissance qu’elle en retire lui indique qu’elle a bien quitté sa mère, pour l’homme rien de tel ne lui est garanti lorsqu’il use de son pénis. Toutes sortes de signes jalonnent sa vie sexuelle et semblent venir là comme pour lui signaler que le fantôme de sa propre mère est incontournable dans sa sexualité.

Ceux qui coïtent en rêve avec leur mère sont suffisamment nombreux pour avoir permis à Freud d’inventer la théorie de l’Œdipe. Ce genre de rêves ne correspondent toutefois pas à la mise en images d’un désir pur et simple. Le cas de Don Juan montre qu’ils ont pour objectif premier de réparer la perception que l’on s’est faite, enfant, de la sexualité de ses parents. S’ils sont fréquents dans l’économie masculine, c’est qu’il n’est pas forcément évident, aux yeux de l’homme, que sa mère soit aussi une femme.

Assez nombreux sont les hommes qui consultent pour impuissance après la naissance d’un premier enfant. Ils n’ont généralement rencontré jusque-là aucune inhibition sexuelle avec leur épouse. C’est seulement depuis qu’ils ont assumé de recréer une mère que leurs facultés viriles se retrouvent en impasse. Ils découvrent ainsi, pour l’occasion, à quel point la leur, en interdisant toute représentation de sa féminité, les a profondément inhibés dans leur construction sexuelle.

D’autres, qui peuvent se vanter d’être des chauds lapins, consultent pour une autre forme d’impuissance qui surgit bizarrement au moment où ils tombent amoureux. Trop aimer une femme se traduit chez eux par une inhibition de leurs facultés érectiles. Ils ont alors souvent le fantasme que leurs anciennes débauches vont salir un si bel amour. C’est la façon dont revient, à travers celle qu’ils aiment, la représentation d’une mère qui n’aurait jamais été déflorée. N’ayant pas eu, enfants, le droit d’imaginer leur mère comme une personne sexuée, leur érotisme est entravé par la représentation de la Vierge Marie. Aimer une femme non plus comme un jeu anodin, mais aussi intensément qu’ils ont aimé leur mère les rend, au lit, aussi asexués que le petit Jésus qu’ils ont été pour elle.

Le simple fait d’avoir aimé sa mère sans avoir pu la considérer dans sa féminité peut ainsi rendre l’homme impuissant. Sous cet angle, il est plus fragile que sa compagne. On voit rarement la frigidité féminine provoquer un suicide. L’impuissance masculine peut y conduire.

En se donnant de tout son corps à la jouissance, la femme transcende ou dépasse les identifications à sa propre mère. Elle ne retrouve pas celle qui, à travers la parure et le vestimentaire, lui a indiqué ce qui était permis ou interdit dans le domaine sexuel. Elle retrouve celle qui, antérieure et nue, l’a portée dans son ventre. C’est pourquoi la jouissance peut résonner dans toutes les cellules du corps. Elle n’est plus entravée par une référence aux images de la personne qu’a été sa mère. Elle se soutient d’une identification plus ancienne à la matrice d’avant la naissance.

L’homme a un fonctionnement quelque peu différent. Pour lui aussi la sexualité atteint sa pleine dimension dans la retrouvaille des énergies prénatales : dans le coït, l’activité de son pénis se substitue, consciemment ou inconsciemment, à celle du fœtus dans la matrice. C’est ce qui lui procure une sensation de nirvana ou de perte de la gravité. Mais les identifications qu’il lui faut transcender concernent en premier la phallicité de son père et la façon dont il a conçu, enfant, que ce dernier satisfaisait sexuellement la mère. En assumant de jouir de son pénis, il résout du même coup ce qui lui a manqué dans la relation à sa mère.

Si celle-ci ne lui a pas radicalement caché qu’elle était aussi une femme, enfant, dans sa relation amoureuse à elle, il a surtout eu à supporter la prématuration de son pénis et l’impossibilité de remplacer son père dans le lit maternel. C’est pourquoi la puissance sexuelle est, à l’âge adulte, une des clefs de voûte du narcissisme masculin. Dès qu’il use de son pénis, l’homme a la garantie qu’il n’est plus un enfant. Mais dès qu’il se fixe sur une femme, il risque aussi de retrouver tout ce qui lui a manqué dans la relation à sa mère.

Si sa virilité est mise en échec, si son sexe ne lui apparaît plus comme le lieu par lequel il donne vie et plaisir, il peut alors sombrer dans une déprime infantile, en ne pouvant que projeter une tyrannie maternelle sur toute femme dont il attend quelque chose. On comprend pourquoi l’homme adulte ne répugne pas au libertinage. Se servir de son sexe est le premier garant de son identité adulte. Le fantôme de sa propre mère étant incontournable dans sa sexualité, le libertinage le protège d’avoir à retrouver l’enfant en lui-même. S’il ne connaît qu’une seule femme, il court le risque de la confondre avec sa mère. Inversement, s’il ne supporte que des rencontres libertines qui lui évitent d’approfondir la moindre relation, c’est qu’il trouve là le moyen le plus simple pour éviter d’avoir à retrouver sa mère dans sa sexualité.

Ce n’est donc pas sur la profondeur de leurs jardins secrets que l’homme et la femme diffèrent, mais sur la différence des ressorts qui en permettent l’ouverture ou la fermeture, cette différence qui se structure à la période œdipienne. Dès qu’il est mobile sur ses jambes, l’enfant est en mesure d’intégrer la différence des sexes. Debout, il réenvisage la différence anatomique car il la voit d’une tout autre façon. La puissance qu’acquiert, en retombant sur le sol, le jet d’urine est un événement nouveau. Le jeu du robinet, la faculté d’en actionner ou non de ses mains la direction, différencie les filles des garçons. Dans leur façon de parler, les adultes le soulignent. Complaisants vis-à-vis du garçon qui manipule son robinet, ils renvoient la fille à sa différence anatomique en la traitant de pisseuse.

C’est ainsi, à partir de la station verticale, que se structure l’appareillage pulsionnel qui soutient l’entrejambe. La pulsion est un terme du vocabulaire analytique qui désigne un mouvement affectif et sexuel, un mouvement de vie intermédiaire entre ceux du corps et ceux de l’esprit. Les pulsions anales donnent forme à la matière, mais soutiennent aussi la forme du corps et la façon dont on le présente. Elles modèlent les excréments avant de les expulser. Aux yeux de l’enfant, ce sont des pulsions maternelles, puisqu’elles évoquent le corps de la mère donnant forme au fœtus, le modèle avant de l’expulser. Les pulsions urétrales, qui poussent l’urine dans le canal de l’urètre et provoquent la miction, évoquent des souffles plus radicalement masculins. La puissance du jet fait bien sûr penser à celle de l’éjaculation. Mais pour l’enfant, et plus particulièrement le garçon, elle évoque surtout, comme nous allons le voir, l’invisible endroit où l’identification à un père donne les ressorts de sa propre mobilité sexuelle.

Cette mobilité, dont dépend à l’âge adulte l’animation sexuelle, est très différente pour la fille et le garçon. L’âge œdipien voit les unes jouer à la poupée et les autres au revolver. N’allons pas en conclure que le sexe faible se focaliserait sur la vie, laissant au sexe fort la fascination pour la mort. La petite fille est tout à fait capable de tuer sa poupée. La mort n’a pas plus pour elle que pour le garçon la valeur irrémédiable qu’elle acquiert à l’âge adulte. Tuer est, pour l’enfant des deux sexes, un jeu qui valorise la vie dans les modalités sexuelles qui l’opposent à la mort. Pour l’inconscient qui considère la mort comme une ultime naissance vers un espace inconnu, tuer est l’équivalent de donner vie. Ce n’est toutefois pas cela qui intéresse en premier le garçon dans le jeu du revolver. Ce qui l’intéresse, c’est de pouvoir manier un objet dont l’extraordinaire force permet de se séparer d’un projectile tout en en maîtrisant la portée et la direction. Nous retrouvons ainsi le jeu du robinet agrémenté d’une notion nouvelle, celle de projectile. Voilà quelque chose qui préfigure déjà mieux que l’urine le fonctionnement du pénis à l’âge adulte.

Or, si la balle ou la fléchette peuvent évoquer le sperme, il s’agit là de quelque chose que l’enfant ne peut pas voir de ses yeux. Même s’il assistait à un coït, il n’y verrait pas grand-chose, puisque le pénis ne dévoile sa puissance que caché par un vagin. D’où le fait que, pour le garçon, le projectile est semblable au Verbe et aux souffles qui animent son corps et l’identifient à son père.

Chez l’enfant, comme chez l’adulte, la vie fantasmatique ne cherche pas à se représenter le pénis tel qu’on peut l’observer en ouvrant les yeux. Si les fantasmes ne le représentaient que comme une protubérance de chair, ils n’apporteraient aucun éclairage sur la puissance des souffles sexuels. C’est pourquoi ils lui substituent toutes sortes d’objets fabuleux qui, comme les armes ou les instruments de musique, le représentent dans son activité et valorisent sa puissance énergétique. C’est ce qu’indique le jeu du revolver. Il s’agit avant tout d’un jeu qui signale que le garçon se préoccupe du rôle que joue le pénis dans la sexualité de sa mère. Se sentant immature et incapable de la satisfaire, c’est en jouant au revolver qu’il idéalise le fonctionnement adulte du pénis et se détourne de la jouissance infantile qui l’a relié à elle.

Centrées sur le fonctionnement du pénis, les pulsions viriles soutiennent un mouvement d’émission tourné vers l’extériorité du corps, le voyage, la possession et la conquête. Relevant d’un mouvement inverse, les pulsions féminines sont polarisées sur l’intériorité du corps et de l’être. Elles soutiennent la réceptivité, l’appel, l’attraction et le recel propres à l’utérus. Les fantasmes qui correspondent aux pulsions viriles sont des fantasmes d’attaque, de pénétration, de chevauchée, de maîtrise et de conquête. Ceux qui correspondent aux pulsions féminines mettent en scène la séduction, le don de soi, la réceptivité à l’organe mâle et la capacité de se laisser conquérir au plus intime de soi-même. L’érotisme est, à ce niveau, indissociable des images guerrières. Il l’est pour l’homme qui voit en son sexe le principal outil de ses conquêtes. Il l’est pour la femme qui, voyant en lui un « tendre ennemi », lui attribue des armes auxquelles elle ne peut résister.

L’homme est du même coup, beaucoup plus que la femme, préoccupé par la jouissance qu’il est censé procurer. Lorsqu’on est psychanalyste, on entend rarement les femmes s’interroger sur leur capacité à donner de la jouissance sexuelle. Les hommes, à l’inverse, sont particulièrement inquiets sitôt qu’en ce domaine, à tort ou à raison, ils fantasment une défaillance de leur part. L’usage commun qui consiste à déléguer l’activité aux pulsions viriles et la passivité aux pulsions féminines n’arrange rien à la chose. Qu’elles émettent ou qu’elles réceptionnent, les pulsions sexuelles sont toujours actives. Féminines ou masculines, les pulsions relèvent avant tout d’une générosité première de l’être et du besoin d’échanger avec son prochain. Vouloir que la femme soit passive dans sa sexualité renvoie à des images d’Epinal qui prennent source dans la rigidité sexuelle du XIXe siècle. Dans de nombreuses cultures, le rôle de la mère est d’éduquer sexuellement sa fille, afin de l’initier à la compréhension du fonctionnement masculin. Dans la nôtre, on a plutôt cherché à éduquer les filles en leur laissant croire que le moment venu, elles n’auraient rien d’autre à faire qu’à ouvrir les cuisses, en se bouchant les yeux et les oreilles.

L’homme, en retour, a tendance à penser qu’il est seul responsable de la jouissance qu’il prend ou qu’il procure. Il se représente alors le vagin comme une sorte de gant dépourvu de toute activité propre et il ne conçoit pas que la jouissance sexuelle puisse provenir d’autre chose que de ses propres facultés érectiles. Si, en pénétrant une femme, il n’y trouve que peu de jouissance, ou si, après l’avoir pénétrée, il se met à débander, il interprète cela comme une défaillance qui ne le concerne que lui.

Rappelons-nous la surprise de l’homme sur lequel s’ouvre ce livre. Après avoir passé une partie de la nuit à être impuissant avec une femme, il découvre, à son grand étonnement, qu’il ne l’est plus du tout avec une autre. C’est ce qui l’amène à conclure qu’il n’y a pas de meilleur aphrodisiaque qu’une femme qui vous désire vraiment. Jusqu’alors, cet homme ne s’était jamais rendu compte du rôle de la féminité dans la qualité de ses érections. Il se croyait seul responsable du plaisir que procure la jouissance. Par la suite, je l’ai longuement entendu s’extasier sur la vivance du vagin et la façon dont les énergies féminines déterminent la puissance du coït. Le vagin n’est pas moins actif que la verge. L’art du coït implique de part et d’autre la capacité de se concentrer sur les sensations et les fantasmes qui relèvent du désir, afin de laisser passer les énergies sexuelles qui font la qualité du voyage. Dans ce duo, la femme n’est pas plus passive que l’homme et la magie de l’érection n’enlève rien à l’activité qui, de son côté, la provoque.

Polygamie de l’homme

La capacité de satisfaire plusieurs femmes à la fois est partie prenante de l’érotisme viril. Comme dans Huit et demi, le film de Fellini, l’homme s’imagine aisément au milieu d’un harem centré sur sa phallicité. Cela ne l’empêche nullement de rêver aussi à une monogamie sans faille dans laquelle la femme idéale est tout à la fois sœur, mère, amante et épouse. L’homme est, dans sa nature, plus enclin à la polygamie que sa compagne, c’est un fait bien connu. Très fréquemment, la femme se plaint qu’il soit coureur. Elle rêve alors de pouvoir tenir en laisse le pénis de son conjoint. Mais elle peut aussi difficilement ignorer que la réalisation d’un tel fantasme n’aboutirait qu’à une seule chose, le faire débander.

On conçoit que le fantasme du harem puisse apparaître aux yeux de l’homme comme un répondant de sa virilité. Il est déjà plus étonnant de constater que sa polygamie est aussi, dans l’imaginaire et les fantasmes féminins, un garant de sa virilité. Lorsque son compagnon la trompe, il est rare que la femme n’en souffre pas. Mais, à l’inverse, si dans un couple l’homme avoue à sa compagne qu’il était puceau avant de la connaître, il arrive qu’elle devienne sexuellement phobique de lui. La femme consulte alors un thérapeute, car cette phobie qui lui fait brusquement rejeter sexuellement celui qu’elle aime lui apparaît aussi irrationnelle qu’absurde. Ne pouvant interpréter les aveux de son homme comme un manque d’amour à son égard, elle ne comprend pas ce qui lui arrive.

L’inverse n’est pas vrai. Lorsque la femme qu’il aime était vierge, et qu’il se sait être le seul à l’avoir pénétrée, l’homme y voit généralement une valeur érotique tout à fait certaine. Il n’interprète en tout cas jamais la monogamie de la femme comme un défaut de sa féminité. Hommes et femmes semblent ainsi se regarder sous des éclairages tout à fait différents. Alors que dans les fantasmes masculins la virginité est ressentie comme une valeur érotique d’autant plus précieuse que rare, dans les fantasmes féminins, l’idéalisation virile de l’homme implique qu’il ait eu d’autres aventures. C’est là une différence fondamentale qui provient d’une autre différence, celle de leurs structures œdipiennes.

Les fantasmes qui animent la sexualité se construisent au cours de la période œdipienne. Cette période commence avec le jeu du robinet. Elle se termine autour de la septième année, moment où, par le biais de l’école, l’enfant est initié à la vie sociale. Le langage commun ne se trompe pas sur ce qu’est la fin de l’Œdipe. Il appelle cet âge l’âge de raison, car il constate que l’enfant peut enfin renoncer à l’idée un peu folle d’épouser l’un ou l’autre de ses géniteurs.

À l’âge adulte, la structure œdipienne d’une personne correspond à la gamme personnelle des fantasmes qui lui permettent de vivre sa sexualité. Cette structure diffère pour l’homme et pour la femme : le petit garçon construit le modèle de sa sexualité dans le désir pour sa mère. La fille en fait autant dans la relation à son père.

Aux yeux de la petite fille, le garçon a un avantage. Porteur d’un robinet, il possède un objet qui, d’entrée de jeu, lui permet de se différencier de la mère. Visible, le pénis apparaît comme un garant de l’identité sexuelle du garçon. N’en ayant pas, la fille doit trouver autre chose pour éviter le risque de ne pas se différencier du lieu d’où elle émerge. Cherchant à construire sa propre identité sexuelle, elle intègre la féminité dans une rivalité identificatoire à sa mère. Pour remédier à ce qu’elle vit comme un manque anatomique, il lui faut séduire l’homme, le père qui, porteur d’un pénis, fait des enfants à la mère. La formation sexuelle d’une petite fille – et du même coup, la santé du féminin – implique donc une période où il lui soit possible de fantasmer un rapport sexuel avec son père. Cela demande bien sûr qu’elle puisse le percevoir comme quelqu’un qui satisfait la mère. C’est ce qui la dégage, tout comme le garçon, d’avoir, elle, à la satisfaire. Mais si le père est son premier objet sexuel, dans ses fantasmes d’enfant, la fille ne l’utilise qu’en second, puisqu’elle le prend à la mère. Voilà pourquoi, dans l’érotisme féminin, l’homme aimé est censé avoir connu d’autres femmes avant elle. Celle qui devient sexuellement phobique de son homme en apprenant qu’il était puceau ne fait que buter sur ses propres fantasmes oedipiens. Ayant rêvé, enfant, qu’elle épousait son père, elle ne pouvait le faire, dans ses scénarios œdipiens, qu’en tant que seconde épouse, la première restant sa mère. On comprend ainsi que dans les fantasmes féminins, l’homme idéal ne puisse jamais briller d’une fraîcheur virginale.

Monogamie de la femme

Chez la fille, la prématuration des organes sexuels n’entrave pas forcément la constitution des fantasmes mettant en scène un rapport sexuel avec le père. Ses organes génitaux sont invisibles. Elle peut ainsi les imaginer semblables à ceux de sa mère.

Une petite fille de quatre ans m’est amenée car elle régresse depuis que sa mère est enceinte d’un deuxième enfant. Elle refuse d’aller à l’école, se remet à sucer son pouce et se comporte comme un bébé. Les parents l’interprètent comme de la jalousie à l’égard de celui que l’on attend. C’est là où ils se trompent. Je questionne la gamine en ce sens. Un grand sourire me signale la joie où elle est de voir sa fratrie s’agrandir. Je lui demande alors s’il se passe quelque chose dans son ventre à elle. L’enfant perd son sourire, baisse les yeux, se montre triste et honteuse, attrape machinalement son pouce et se recroqueville sur elle-même.

Nous voilà au centre du symptôme pour lequel ses parents me l’amènent. En leur présence, je lui explique qu’elle aimerait bien, elle aussi, que son papa lui fasse un enfant, mais que ce n’est pas possible car son utérus n’en est pas encore capable. Pour qu’un homme puisse lui faire un enfant, il lui faut attendre d’être grande comme sa mère. Sidérée, elle écarquille les yeux. « Ah bon », dit-elle. Nous reprenons rendez-vous mais à la séance suivante, tous ses symptômes ont disparu. Elle est sortie de sa régression. Il n’est plus nécessaire que je la revoie. Sachant que son utérus est immature, elle peut de nouveau idéaliser sa mère et se projeter dans l’âge adulte.

Il est tout aussi important de nommer à la fille la prématuration de son utérus que de parler au garçon de la fonction des testicules. L’intériorité des organes génitaux féminins peut en effet laisser croire à la petite fille que les siens sont semblables à ceux de sa mère. Il n’en va pas de même pour le petit garçon. S’il fantasme un rapport sexuel avec sa mère, il bute automatiquement sur la prématuration de son sexe, car chez lui cette prématuration est visible. Son père produit de la semence. Il s’en préoccupe puisqu’il en est la preuve vivante, mais par son propre sexe il ne voit passer que de l’urine. Il est donc obligé d’admettre qu’il ne pourra pas faire un enfant à sa mère avant d’avoir atteint l’âge adulte.

Filles et garçons idéalisent ainsi très différemment le sexe de leur père. En jouant au revolver ou au transformateur, le garçon idéalise le fonctionnement adulte du sexe dont il hérite. Il idéalise alors un appareillage qui, à ses yeux, différencie l’homme adulte de l’enfant. La fille n’idéalise pas tant le sexe de son père dans son fonctionnement que dans les effets qu’elle en fantasme en son corps. Elle n’est pas préoccupée comme le garçon par la fonctionnalité des testicules. Elle est centrée sur la question de son propre utérus. C’est là un des points fondamentaux dans la différence de leurs structures œdipiennes. C’est aussi ce qui explique qu’à l’âge adulte l’homme soit, dans sa nature, plus polygame et la femme plus monogame.

Pour l’homme, c’est en soi une satisfaction tout à fait importante de constater le fonctionnement de son pénis. Le simple fait d’avoir des rapports sexuels le valorise et le rassure, car cela résout les questions qu’il s’est posées, enfant, sur son immaturité sexuelle. À la différence de sa compagne, il peut donc investir son narcissisme dans la seule activité de son sexe. Il lui est plus aisé qu’à elle d’assumer des rapports sexuels avec quelqu’un qu’il n’aime pas forcément. Plus enclin à une sexualité libertine, il peut plus facilement se satisfaire d’une sexualité qui s’éparpille dans la multiplicité des partenaires, car le constat d’un pénis fonctionnel est en continuité avec l’idéalisation par laquelle il a fantasmé, enfant, l’activité du sexe de son père.

C’est pour cela que l’homme est beaucoup plus vulnérable que la femme sur le fonctionnement de son entrejambe. S’il ne peut la satisfaire ou s’il se croit impuissant, il risque d’en être dramatiquement détruit. Pouvoir en satisfaire plusieurs concourt, au contraire, au narcissisme d’un pénis fort et invulnérable qui l’inscrit dans la continuité des fantasmes par lesquels il a idéalisé les hommes adultes. L’homme est donc rarement détruit par une sexualité libertine.

Optant pour une telle sexualité, la femme risque d’en être beaucoup plus facilement désorientée. Le libertinage est plus dangereux pour elle. La multiplicité des partenaires sexuels peut bien sûr valoriser son sexe, sa vulve, d’autres endroits de son corps ou ses qualités attractives. Elle est par là, elle aussi, rassurée d’avoir atteint l’âge adulte. Mais à la différence de l’homme, le libertinage ne peut pas s’inscrire pour elle dans la continuité de ses fantasmes œdipiens et de leur centrage sur la figure d’un père. Pour rester dans la continuité de sa structure œdipienne, elle ne peut se satisfaire d’une sexualité qui ne valorise que sa vulve. Le mystère que recèle son propre utérus étant central dans ses scénarios œdipiens, elle a beaucoup plus besoin que son partenaire de pouvoir le fantasmer comme un possible géniteur, un homme à travers lequel elle puisse retrouver l’idéalisation qu’elle a faite de son père.

Le rapport de la femme au pénis est ainsi très différent de celui de l’homme. La période œdipienne les décentre tous deux de la mère, en leur permettant de retourner leurs questions sur l’entrejambe du père. Mais alors que le garçon idéalise, chez son père, un appareillage, une activité et un fonctionnement sexuels qui ne lui sont pas encore permis, la fille n’idéalise le sexe de son père qu’en référence à l’utérus. Son idéalisation du sexe mâle ne porte pas sur la jouissance qu’elle pourrait en retirer : de cela, l’enfant ignore les ressorts. Elle porte sur la capacité du père à faire des enfants.

À l’âge adulte, sa tendance à la monogamie vient de là. Elle se justifie d’abord au regard de la procréation. Dans le cas où elle met au monde un enfant, il lui faut pouvoir lui indiquer qui est son père. La multiplicité des partenaires sexuels est à ce niveau un danger. Ne pas être capable de savoir qui est le père de son enfant peut être, pour la femme, une honte aussi douloureuse et semblable à celle de l’homme qui se découvre impuissant. Cette honte les renvoie en effet, chacun à sa façon, à l’idéalisation de l’enfant pour le père. Pour la fille, le pénis paternel a été un référent qui lui a permis de construire sa féminité et de se différencier de la mère. Soutenir cette référence au pénis à travers celui d’un homme qu’elle aime suffisamment pour pouvoir procréer la situe en continuité avec ses fantasmes d’enfant.

Beaucoup plus que l’homme, la femme a besoin d’une référence au pénis qui fasse de celui qu’elle aime une personne unique. Au lit elle s’étonne pourtant de la façon dont son partenaire la sollicite à parler de la jouissance qu’il lui procure. Aucun des deux n’ignore que tous les hommes sont pareillement constitués et que l’intensité du plaisir sexuel ne peut être attribuée à un seul des deux partenaires, mais dans l’amour l’homme peut avoir besoin d’entendre l’inverse.

Pour la femme, si l’homme qu’elle aime est unique, cela ne peut concerner le seul moment du coït. Les femmes sont donc étonnées que ce soit à ce moment-là que l’homme ait besoin d’entendre qu’il est unique pour elles. Elles ne comprennent pas pourquoi il les sollicite tant à verbaliser la jouissance qu’il leur procure. Pourquoi il tient tant à savoir ce qu’elles ressentent alors que souvent elles préféreraient se taire. Lorsqu’il cherche à savoir s’il les a mieux fait jouir qu’un autre, elles le trouvent un peu infantile. Elles ont du mal à comprendre qu’il cherche ainsi une preuve d’amour.

Comment tient une histoire de couple

Les paroles de la femme qu’il aime ont pour l’homme une valeur érotique tout à fait certaine. Elles valident bien sûr son narcissisme phallique. Mais surtout elles réparent l’endroit où, enfant, il lui a été interdit de se représenter la féminité de sa mère. Le besoin d’entendre parler celle qu’il tient dans les bras est chez lui proportionnel à la façon dont sa propre mère a muré, derrière le costume de la maternité, toute représentation de sa féminité. Investi dans sa propre puissance sexuelle et le fonctionnement de son organe, le narcissisme viril s’articule à la façon dont il satisfait l’autre. Dans la rencontre et les préliminaires, la femme demande à l’homme de lui signifier son désir. Dans le coït c’est surtout lui qui a besoin de l’entendre, afin de retrouver la qualité des premiers émois qu’il a ressentis face à sa mère. Du même coup, lorsqu’une histoire tient entre eux deux, c’est rarement le masculin qui en est responsable. C’est, généralement, la qualité de la parole féminine qui fait tenir deux êtres ensemble.

L’homme est naturellement labile dans sa sexualité : il lui est facile de changer de partenaire. Apte à en satisfaire plusieurs, il est rare qu’il s’en prive, car cela va de pair avec le narcissisme propre à son sexe. La jouissance féminine est polarisée sur l’intériorité du corps, le rapport à l’être et le recel de l’utérus. La sienne vise à conquérir et à ensemencer un domaine extérieur à son corps.

Dans les fantasmes des deux sexes, la virilité est conçue comme la capacité d’occuper le territoire le plus vaste possible. C’est ce que l’homme met en jeu dans ses activités guerrières et sociales. C’est aussi la façon dont il fantasme sa puissance sexuelle. Sa production testiculaire étant inépuisable, il passe aisément d’un lit à l’autre. Ainsi lorsqu’une histoire d’amour s’installe, c’est rarement la fidélité du masculin qui en est responsable. La féminité est non seulement beaucoup plus active que le masculin dans le choix que font l’un de l’autre deux partenaires sexuels, mais c’est surtout d’elle que dépend le maintien de cette relation.

Lorsqu’un homme met un terme à l’éparpillement de sa sexualité, lorsqu’une femme l’arrête et que se noue une histoire d’amour, c’est que le féminin a jeté sur lui un regard qui le particularise. C’est parce qu’il est regardé comme quelqu’un d’unique et de particulier qu’il se fixe sur ce qui le regarde. C’est ce que l’on constate lorsqu’on écoute les hommes s’interroger sur le choix de leur compagne. Lorsqu’ils se questionnent sur la façon dont ils se sont installés avec leur femme, il est rare qu’ils aient l’impression d’avoir eu à choisir. Ils racontent que les choses se sont faites toutes seules car avec celle-là, ils se sentaient toujours bien. S’ils s’interrogent plus avant, ils s’aperçoivent que ce sentiment de bien-être était étroitement lié au fait qu’ils se sentaient choisis et compris dans leurs particularités propres, alors qu’eux-mêmes ne s’étaient pas encore posé la question d’un choix qui leur permette de s’installer avec une femme.

Dans la réalité pulsionnelle des sexes, la soi-disant passivité de la femme est une chose absurde. Tous deux sont aussi actifs l’un que l’autre, dans leurs rencontres sexuelles. En dehors des idéologies bourgeoises qui culminaient au XIXe siècle, rien ne justifie de voir les choses ainsi, si ce n’est la difficulté des hommes à percevoir et reconnaître que la féminité est beaucoup plus active que le masculin dans la solidité des histoires d’amour.

Au XIXe siècle, la femme était loin d’obtenir le droit de vote. Les idéologues bourgeois essayaient de justifier leurs délires sur le sexe et la masturbation en s’appuyant sur l’Église. N’oublions pas que celle-ci était allée jusqu’à se demander s’il fallait accorder le droit d’avoir une âme à ces êtres dépourvus de pénis que sont les femmes. Considérant l’homme, Adam, comme fils de Dieu, elle n’avait su que faire de l’endroit où Eve ne procrée qu’au prix d’un pacte avec le Serpent. Les idéologues du XIXe siècle avaient ainsi tendance à considérer que la femme entretient, de par sa nature, des rapports particuliers avec le Démon. « Hystérie » vient d’« utérus », et avant que le Dr Charcot ne présente des cas d’hystérie masculine, on considérait que ces troubles étranges venaient du fait que les esprits démoniaques résidaient, de façon préférentielle, dans l’utérus des femmes. Eve était du même coup jugée beaucoup plus lubrique que son compagnon. Tels étaient les fondements idéologiques à partir desquels la médecine bourgeoise proposait de soulager les jeunes filles de cet appendice apparemment inutile dans la reproduction qu’est le clitoris. C’est dans un tel contexte que l’idéal féminin devait avoir toutes les apparences de la passivité.

À notre époque, il est plus aisé aux hommes de reconnaître quelque chose qui leur paraît évident sitôt qu’ils s’interrogent sur la qualité des souffles qui activent leur phallicité. Est-ce en effet autre chose que la mystérieuse activité de la féminité ?

Les questions que se posaient nos ancêtres sur les rapports de la femme et du Démon proviennent bien de la nature propre à l’activité féminine. Que celle-ci puisse jouer un rôle dans l’érection pose la nature même de son activité. À la différence de celle de l’homme, l’activité sexuelle de la femme ne se représente pas en elle-même. L’érection est visible, la féminité est beaucoup plus silencieuse. Pour l’homme, l’activité féminine peut donc, en soi, être une énigme. Lorsqu’il la perçoit et la réceptionne, il y voit une énergie d’autant plus invisible qu’elle se signale à lui et dans son corps d’une façon qui, à travers ses érections, est au contraire bien visible. Sous cet angle, les idéologues bourgeois de la sexualité étaient des hommes qui souffraient d’une certaine autonomie, celle qui caractérise le membre viril.

Revenons sur la façon dont le pénis apparaît dans la langue et les fantasmes, comme séparé du corps de l’homme et pourvu d’une vie qui le personnalise. C’est le petit frère, le petit Jésus, Charles le Chauve, le lapin sauteur, qui, comme celui de Pâques, dépose ses œufs sans qu’on puisse jamais le voir. C’est aussi le cerf-paon du rêve du début de ce livre, un animal extraordinaire et du même coup promu à de fabuleux voyages. Voilà une des fenêtres qui, dans les fantasmes, différencient l’homme de la femme. Vivant son sexe comme un véhicule vers la jouissance et l’extase, l’homme peut difficilement le concevoir comme faisant un avec son corps. L’érection n’est pas sous l’emprise de la volonté. Dans ses pensées, elle ne lui apparaît pas gouvernée par sa capacité de jugement et sa raison, mais par cette langue infantile et personnelle qu’est le dialecte fantasmatique.

Dans sa langue fantasmatique, l’homme fait beaucoup plus corps avec l’idéalisation qu’il a portée, enfant, sur le sexe de son père qu’avec son propre pénis. Ne pas pouvoir trouver dans ses fantasmes la garantie que son sexe fait bien un avec son corps est ainsi, pour lui, au centre des questions sur sa propre sexualité.

Dans le dialogue qui le relie à son pénis, savoir ce qui anime ou inhibe ce petit appendice est la première de ses questions. C’est la question restée sans réponse dans l’enfance du dormeur qui se représente son sexe comme un cerf-paon. Cette question, le rêveur continue à l’adresser à sa mère, car elle porte, en dernière analyse, sur la nature des énergies féminines qui, comme des petits serpents, animent son propre entrejambe. C’est aussi ce que l’on entend lorsque le langage appelle l’organe mâle la précieuse, la ravissante ou la frétillante. N’est-ce pas là, précisément, toute une gamme de représentations qui évoquent la façon dont les énergies féminines animent l’organe mâle et lui donnent son curieux caractère ?

C’est de cette vision, un peu surprenante pour l’homme qui s’interroge sur la mobilité de son sexe, que souffraient, au XIXe siècle, les idéologues de la sexualité. Lorsque, comme tout un chacun, ils constataient que les charmes féminins avaient pouvoir de donner à leur appendice viril une autonomie contraire à la raison, ils se disaient que leurs ancêtres, les exorcistes moyenâgeux, avaient bien raison de penser que les femmes étaient des sorcières.

La différence des sexes peut difficilement se concevoir en dehors de toute référence à la communication qui anime le sexuel. Si l’homme et la femme n’ont ni la même nature ni la même structure œdipienne, la nature ne les a pas moins conçus dans un rapport de communication énergétique qui les rend complémentaires dans l’acte qui les réunit. Dans sa nature propre, l’homme est émetteur. Sa façon d’être est à l’image de son sexe. Dans sa façon d’exister, la femme est aussi à l’image de sa sexualité. Son activité est polarisée sur l’intériorité du corps et l’endroit où sa sexualité la met en position de récepteur. Lorsqu’on la dit plus intuitive, plus sentimentale, apparemment plus futile ou plus hystérique que lui, est-ce d’autre chose que l’on parle ?

Ces positions d’émetteur et de récepteur sont à la base de l’érotique amoureuse. Lorsqu’une femme veut séduire, elle se garde de le faire sur un mode qui est celui du masculin. Elle ne cherche pas à tenir un discours brillant ou à étaler un quelconque savoir. Elle s’arrange pour être en position de faire fonctionner ses oreilles. Elle laisse à l’homme le privilège des mots et des belles idées.

Ouvertes en permanence sur l’extérieur, les oreilles sont féminines. À l’inverse, la parole est émise. Elle véhicule la même magie que l’érection. Comme elle, elle promet un agrandissement du monde. Dans l’érotisme, elle est ainsi ressentie comme un équivalent phallique. Lorsque la femme lui laisse le privilège de l’émission des mots, l’homme peut croire que c’est lui qui la séduit. Aveugle sur l’activité qu’elle a déployée pour le conduire sur le terrain dont il parle si bien, l’homme, en parlant, investit un mode d’initiative propre à son sexe. Ce n’est pas moins l’activité féminine de sa partenaire qui est responsable du plaisir qu’il prend à sa propre activité verbale. Et n’est-ce pas, d’ailleurs, déjà là le début d’un coït ?

Ouvrant ses oreilles, la femme reste dans la continuité de sa structure œdipienne car, s’il parle si bien du terrain où, habilement, elle l’a conduit, c’est qu’il peut rendre compte de toutes sortes d’aventures qui précèdent sa rencontre avec elle. C’est pourquoi, même lorsqu’elle a des enfants avec lui, il est rare qu’elle lui reproche vraiment sa polygamie.

Le cas de figure le plus commun est ici celui où Madame consulte parce que Monsieur a attrapé le démon de midi. Elle arrive en larmes. Elle se sait hystérique mais en prend l’analyste à témoin. N’est-ce pas normal d’être dans cet état avec ce qui lui arrive ? « Vous rendez-vous compte, dit-elle, elle a l’âge de notre fille !… Si au moins il avait choisi quelqu’un de mon âge ! – Non, ponctue l’analyste, c’est justement du fait qu’elle ait l’âge de votre fille que vous venez me parler. »

En réponse, la voilà, elle, identifiée à sa fille, qui se rappelle toute la série des gamineries qu’elle a mises en scène, à l’adolescence, pour exciter son père. Elle ne sait même pas comment il est arrivé à lui résister. Elle a sorti son mouchoir et elle y pense avec un certain sourire. C’est alors qu’elle se rappelle qu’elle est mère. Absorbée dans ses pensées, elle se tait et devient sombre. Un rayon de sourire interne la ramène vers la parole. « Évidemment, dit-elle, je préfère le voir coucher avec celle-là plutôt qu’avec sa fille. » Voilà qui la fait franchement rire. Mais, ayant séché ses larmes, elle ne sait plus ce qu’elle fait là. Elle se trouve un peu futile d’avoir dérangé un analyste pour si peu. Elle aurait mieux fait de prendre rendez-vous avec son coiffeur ou d’aller s’acheter quelques robes. Elle lui parle longuement de Mme Dolto pour lui signaler qu’elle a le plus grand respect pour les gens de sa profession, mais, quant à elle, elle sait maintenant ce qui lui reste à faire. Elle paie et elle s’en va.

Où part-elle ? Très probablement chez son coiffeur, car l’analyste ne la reverra jamais. Il a tout de même appris, avec elle, que son métier n’est pas, certaines fois, sans rapport avec celui des agences matrimoniales.