VI. Adolescence et liberté sexuelle

Le meurtre imaginaire des parents et l’entrée dans la vie active

Nombreux sont ceux qui racontent que la sexualité, mais surtout les questions qu’elle sous-tend, leur est tombée dessus à l’adolescence, comme une sorte de foudre à laquelle ils ne s’attendaient pas le moins du monde. La sexualité humaine a cela d’étrange : extrêmement présente chez l’enfant de moins de huit ans, les questions qu’elle pose sont ensuite oubliées jusqu’à l’adolescence qui les retrouve telles qu’elles ont été laissées en plan au sortir de la petite enfance. C’est ce qui fait de l’adolescence un moment de grande fragilité. Le temps du réveil de la sexualité est aussi celui de la délinquance, des épisodes délirants et des premières dépressions dues aux chagrins d’amour qui, dans le temps, conduisaient les jeunes filles au couvent et les garçons à s’enrôler sous les drapeaux.

Nous verrons plus en détail, à propos des difficultés inhérentes à la génitalité, en quoi le psychisme

humain, et plus particulièrement la sexualité, est architecturé par deux mouvements d’expansion, deux vectorisations premières et antinomiques : l’horizontalité et la verticalité psychiques. L’expansion horizontale de la sexualité correspond à la constitution de sa propre génération. Elle réfère le sexe au plaisir, à sa fratrie et à ceux de sa classe d’âge. L’expansion verticale l’inscrit dans la succession des générations. Elle le réfère à la reproduction, à ses parents, à l’ascendance et à la descendance. L’adolescence est une période oà se construit l’horizontalité sexuelle, le rapport au plaisir et à l’espace de sa propre génération. La sexualité ne peut, d’entrée de jeu, être envisagée dans sa dimension procréatrice. Avant de pouvoir considérer le sexe comme un outil de reproduction, il est nécessaire de le découvrir comme un outil de plaisir et de communication. Or cette découverte ne peut se faire dans le rapport aux parents. Avant de voir comment la bande d’adolescents entreprend la constitution d’un nouvel espace, celui de sa propre génération, voyons la difficulté que l’on peut rencontrer à cette période de la vie pour assumer la nouveauté de son désir.

C’est en écoutant les adolescents que l’on comprend le mieux de quelle façon la jouissance génitale peut faire peur. User de son sexe, c’est non seulement pouvoir se reconnaître seul maître de son désir, mais c’est aussi assumer ou non un pouvoir, vécu comme plus ou moins dangereux, celui par lequel se perpétue la vie. Pour se reconnaître seul responsable de l’accomplissement de son désir, il faut tout d’abord se défaire de sa peau d’enfant. Pour cela l’enfant doit être en mesure de tuer imaginairement ses parents, de les faire choir de la place où ils ont été les maîtres du désir. Voilà la première difficulté que rencontrent les adolescents. « Assurer », comme ils disent, et entrer dans la vie active réclame d’avoir pu épuiser toute demande à l’endroit de ses parents.

L’adolescence est, sous cet angle, la dernière étape d’une longue naissance au sortir de laquelle l’homme est censé être en mesure d’assumer seul sa vie. Il n’est pas étonnant que cette ultime naissance puisse être aussi bouleversante et riche que douloureuse, tant pour les parents que pour l’adolescent. Pouvoir regarder ses parents comme de simples mortels n’a en effet rien d’évident. Or, le premier travail de l’adolescent consiste justement à les rejeter dans leur rôle et leur fonction, afin de se défaire de l’endroit où, jusqu’alors, ils ont pensé pour lui. L’adolescence est du même coup, très souvent, une période de crise qui voit l’être submergé par des fantasmes de mort pour ceux qui lui sont le plus chers.

Le rapport aux parents est ainsi, à cet âge, toujours problématique. Pour pouvoir entrer dans la vie active, l’adolescent a besoin d’aide. Il n’a encore aucune relation établie. Ses parents sont généralement les seuls à pouvoir l’aider, mais sitôt qu’ils le font, voilà du même coup qu’ils l’encombrent, puisqu’ils le privent de pouvoir se défaire d’eux. Pour sortir de ce cercle vicieux, les adolescents peuvent avoir besoin de consulter un psychanalyste. Les psychanalystes s’adressent d’ailleurs souvent à eux, dans leurs œuvres testamentaires. C’est le cas de Donald Winnicott qui leur a consacré le dernier chapitre du dernier de ses livres. C’est celui de Françoise Dolto qui laisse parmi ses derniers ouvrages La Cause des adolescents. L’adolescent retrouve en effet souvent la liberté de l’enfant, sa rapidité de clairvoyance, sa faculté à percevoir et verbaliser la vérité des choses. C’est probablement pourquoi les adolescents sont, comme les enfants de moins de sept ans, les seuls, parmi nos clients, qui soient capables de nous utiliser avec beaucoup d’efficacité, sans pour autant s’éterniser chez nous.

La virginité de l’adolescent peut s’accompagner de facultés télépathiques de toutes sortes. C’est là quelque chose de connu. Dans l’Église catholique, la pureté virginale des jeunes adolescents leur octroie la fonction d’enfants de chœur. D’une façon homologue, les prêtres taoïstes les utilisaient pour leur faculté médiumnique, dans les rituels d’exorcisme et de soin des familles. C’était par leur intermédiaire que le prêtre communiquait avec les divinités et les âmes des défunts. Or, dans la mesure où elle n’est plus guère reconnue, cette clairvoyance de l’adolescence peut aussi être vécue comme tout à fait encombrante.

Un jeune garçon qui n’avait pas encore quinze ans avait demandé à me voir pour me parler de ses rêves. Il pensait ne faire que des rêves de prémonition. Il m’en raconta un certain nombre et, en effet, toutes sortes de choses dont il avait rêvé s’étaient réalisées. Récemment – c’était ça qui le préoccupait – il avait rêvé que son père roulait sur l’autoroute d’Orly et qu’un terrible accident mettait fin à ses jours. Ce rêve l’avait énormément angoissé. Il n’avait jamais parlé à personne de ses rêves de prémonition et il avait tremblé d’effroi pendant plusieurs jours, terrorisé à l’idée que son rêve se réalise. Or, voilà qu’un soir son père rentre épuisé et furieux. Il avait perdu la moitié de sa journée à aller réceptionner un client à l’aéroport d’Orly. « Vous voyez, ajouta le fils à mon intention, je ne rêve que de choses qui se réalisent. » Je ne comprenais pas ce qu’il essayait de me dire. « Mais votre père n’est pas mort ! – Bien sûr que non », ajouta-t-il avec un grand sourire, c’est justement ce que je ne comprends pas. »

Je le questionnai plus longuement sur lui et sa famille. Il idéalisait toujours très fortement son père comme le font les enfants. Je pouvais donc lui expliquer qu’à mon avis, son rêve parlait du bouleversement qu’il ressentait à l’idée de devenir un adulte. Pour cela, il lui fallait se défaire de la façon dont il investissait la vie, encore beaucoup plus à travers son père qu’à travers lui-même. Rêver de la mort de ses parents n’implique pas qu’on leur veuille du mal. Cela signale tout simplement qu’il est nécessaire de les perdre pour pouvoir naître à l’âge adulte.

Contrairement à ce que laisse entendre Freud, lorsque les fantasmes de mort concernent le père, cela ne rend pas compte de questions sur la sexualité mais de questions sur la mort. En fantasmant la mort de son père, l’enfant ne cherche ni à l’éliminer ni à prendre sa place. Il essaie de se situer lui-même dans la succession des générations. Les fantasmes qui concernent la mort des parents permettent ainsi avant toute chose de penser à la sienne. En identification à eux, ils supportent la conscience du lieu où aboutit le projet de toute vie.

Comme c’est très fréquent lorsqu’on consulte un psychanalyste à cet âge, ce n’était pas, pour cet adolescent, l’intégration de la sexualité qui avait été en défaut, à l’âge œdipien, mais son pendant : les pensées sur la mort. En actualisant la sexualité, la montée hormonale de l’adolescence réactualise aussi les questions de la vie et de la mort. Le sexe y redevient aussi prégnant et incontournable qu’à l’âge œdipien, si ce n’est que la sexualité ne se présente plus seulement comme une chose à comprendre et à penser. Elle se présente avec la nouveauté de ce qu’il faut dorénavant savoir vivre dans la « charnalité » de son corps. Or, assumer sa sexualité, c’est assumer la vie, mais au regard de la mort.

Dans l’enfance, au moment où se constituent les fantasmes sexuels, la sexualité est avant tout une activité platonique. Les sentiments et la tendresse priment sur les actes charnels. L’âge adulte doit assumer l’inverse, en permettant aux fantasmes, qui invitent à vivre sa sexualité, de ne pas se déconnecter des sentiments. N’ayant ni règles ni pollutions nocturnes, l’enfant est en quelque sorte immortel dans la biologie de son corps. Il l’est en tout cas dans sa façon d’être. La mort est pour lui une chose abstraite dont il ne peut percevoir la gravité qu’à travers la peur qu’elle provoque chez l’adulte. L’effroi qu’elle soulève est avant tout une affaire d’héritage, car le rapport à la mort se structure, comme la sexualité, à la période œdipienne.

Dans la platonicité de sa sexualité, l’enfant a une tendance certaine à se vivre comme immortel. La venue de la première pollution nocturne ou des premières règles bouleverse considérablement cet ordre de choses. Qu’on en ait été informé ou pas, que les parents aient permis ou interdit de penser à la sexualité, c’est de toute façon le corps qui signale ainsi sa future et lointaine disparition. Concomitamment, les fantasmes sexuels se manifestent en mettant l’accent sur la charnalité des orifices sexuels. L’adolescent se retrouve ainsi en demeure de se penser mortel, dans le même mouvement où il lui faut se défaire de ses parents et entrer dans la vie active. Il est donc fréquent que les adolescents éprouvent plus le besoin de parler de leurs fantasmes de mort que de leurs fantasmes sexuels.

Les fantasmes de mort qui, à cet âge, assaillent l’être peuvent, la plupart du temps, se ramener à la même question : la difficulté de naître à soi-même par résistance à se défaire de ceux qu’on a jusqu’alors le plus aimés. Tuer, même imaginairement, ceux à qui l’on doit la vie n’est pas une mince entreprise. Submergé par ces fantasmes de mort qu’il ne comprend pas, l’adolescent peut, au lieu de les exprimer, les retourner sur lui-même. Il protège ainsi ses parents mais c’est alors qu’il se met à aller mal, car il est entravé dans l’accomplissement de son propre destin.

Charles ou la découverte de son propre désir

Charles avait quinze ans. Ses parents l’avaient prénommé ainsi en hommage à la mémoire du général de Gaulle. Il était le troisième d’une fratrie de garçons. Ses deux frères aînés poursuivaient brillamment des études supérieures. Lui-même était encore au lycée et désespérait ses parents par la nullité de ses résultats scolaires. Honteux d’être moins brillant que ses frères et fortement déprimé de ne pas pouvoir, comme eux, satisfaire ses parents, Charles voyait les deux années de lycée qu’il lui restait à faire comme le plus horrible des calvaires. Il devenait amorphe, perdait tout désir et, du même coup, tout goût pour la vie. C’est alors qu’un ami de la famille lui conseilla de voir un psychanalyste et en parla à son père. Charles prit ainsi rendez-vous avec moi.

À notre premier entretien, il se présenta comme démuni de toute vitalité. Les épaules rentrées vers l’abdomen et les lèvres pendantes, il parlait à voix basse, de façon presque inaudible. Rien ne semblait l’avoir jamais intéressé, ni les études ni les filles ni les nombreuses activités que lui avaient proposées ses parents, ni même la nourriture qu’il n’avalait que pour leur faire plaisir. Au lycée, il était un cancre. Par ses maladresses, il s’était mis à dos la moitié de ses professeurs. Ne comprenant pas pourquoi il provoquait une telle agressivité, il n’avait trouvé d’autre solution que de se retrancher en lui-même, mais c’était, là aussi, un endroit où il s’ennuyait à mourir.

Il énonçait tout cela d’une voix monocorde, comme si ce qu’il disait ne le concernait pas. Tout lui paraissait aussi vain qu’illusoire. Il n’avait d’ailleurs jamais compris l’intérêt que pouvaient trouver les autres humains à toujours s’activer. N’y avait-il vraiment rien sur terre qui puisse l’intéresser ? Si, l’acrobatie. Le gymnase était le seul endroit où il se sentait vivre. Il y passait deux soirées par semaine, ainsi que les week-ends où ses études le laissaient libre.

Enfant, il voulait être acrobate. Plus tard, il avait voulu faire l’école du cirque, mais son père s’y était opposé en avançant que ce n’était pas avec des gamineries qu’on construisait une vie d’homme. Désirait-il toujours être acrobate ? Certainement, mais maintenant c’était trop tard. Il lui fallait devenir ingénieur ou avocat, comme l’un de ses deux frères.

Et que me demandait-il ? Il n’en avait pas la moindre idée. Ses yeux s’éclairèrent pourtant lorsqu’il me parla de l’ami de son père qui lui avait donné mes coordonnées. En bavardant avec lui, il avait compris que cet homme s’était, lui-même, défait d’une difficulté à vivre aussi tenace que la sienne. Il m’était donc d’autant plus facile de lui expliquer que la psychanalyse relève d’un paradoxe, puisqu’on y paie quelqu’un pour pouvoir y faire soi-même un travail sur sa propre personne. Il fallait donc qu’il trouve la possibilité de me payer lui-même, soit avec son argent de poche, soit par n’importe lequel des petits boulots que l’on peut faire à son âge. C’est ce qu’il fit et nous décidâmes de nous voir une fois par semaine.

Les trois premières semaines, il ne fit que ressasser, inlassablement et de la même voix monocorde, son impossibilité à désirer quoi que ce soit. Tout dialogue était devenu impossible avec son père. Ce dernier le faisait travailler tous les week-ends, afin qu’il ne soit pas mis à la porte du lycée. Face à lui, il ne pouvait que se bloquer dans un mutisme obstiné qui n’arrangeait rien à leurs rapports. À notre quatrième rendez-vous il m’annonça, toujours sur le même ton dénué de tout affect, qu’entre les deux séances il avait fait une tentative de suicide. Il avait essayé de s’injecter de l’air dans les veines, afin de mourir d’une paralysie du cerveau. Après s’être acharné une demi-heure sur son poignet, il y avait renoncé. Il me racontait cela d’une voix impersonnelle, comme s’il était étranger à son acte.

Avait-il déjà commis des actes semblables ? Oui, un soir, six mois auparavant, il avait avalé un demi-tube de somnifères, mais la dose avait été trop faible. Il s’était juste réveillé dans un état assez comateux, et avait fait croire à ses parents qu’il avait un début d’angine. Cette fois-ci, comme la dernière, il n’avait pas dit un mot à ses parents de ses impulsions suicidaires. Le choc aurait été trop violent pour sa mère. Quoi, en effet, de plus horrible pour une mère que de voir son enfant lui renvoyer que tout le travail accompli pour le mettre au monde a été parfaitement inutile ? Il était vital que je lui parle.

Je commençai par lui demander s’il ne me prenait pas pour une mère à protéger, puisqu’il ne m’avait jamais parlé auparavant de ses impulsions suicidaires. Il ouvrit de grands yeux étonnés. D’après lui, était-ce ou non un symptôme de ne pas pouvoir parler à ses parents lorsqu’on se sentait aussi mal ? Il continuait à écarquiller les yeux, incapable de répondre. Je lui expliquai donc que s’il ne pouvait parler à ses parents d’une chose aussi importante pour eux que sa vie, c’était parce qu’il était à un âge où, justement, il devait prendre possession de sa vie, et du même coup en déposséder ses parents. Il était visible à son expression qu’une chose aussi simple ne lui avait jamais été signalée. J’ajoutai qu’en essayant de s’injecter de l’air dans les veines, il ne risquait pas que de mourir. Il risquait aussi de se retrouver sur une chaise roulante, ce qui était le moyen le plus simple pour ne jamais quitter sa mère. Il était donc temps qu’il commence à me parler de son désir à lui et de comment il allait s’y prendre pour le réaliser.

Il essaya d’argumenter que c’était justement là où il était un incapable. Le week-end précédent l’en avait convaincu. Afin de lui faire préparer une interrogation écrite, son père avait consacré deux pleines journées à le faire travailler. Il suffisait d’apprendre un certain nombre de choses par cœur. Le dimanche soir, il avait cru qu’il avait enregistré ce qu’il devait savoir, mais le lundi, au moment de l’interrogation écrite, il avait tout oublié. Lui-même aurait bien voulu devenir ingénieur ou avocat, mais il fallait se rendre à l’évidence, il n’était qu’un bon à rien.

Je lui répondis que s’il m’avait dit qu’il voulait être médecin ou président de la République, j’aurais pu le croire. Mais ingénieur ou avocat, je ne le croyais pas.

C’était là ce qu’avaient choisi ses frères. C’étaient donc leurs désirs à eux ou ceux de leur père, mais pas le sien. « Mais, moi-même, argumenta-t-il encore, je n’ai jamais eu d’autre désir que d’être acrobate. – Soit, lui dis-je, si tel est votre désir, débrouillez-vous pour me parler de comment vous allez le réaliser. »

Fort de m’avoir entendu dire qu’il était en droit d’assumer son propre désir, Charles commença à y penser sérieusement. Il voulait être acrobate et rien d’autre. Il lui fallait donc en assumer la décision. Il possédait déjà des relations assez solides dans les milieux de l’acrobatie et autres professions du cirque. Il se renseigna sur les cours qui s’offraient à lui et se donna un programme de formation où il envisageait de poursuivre ses études par correspondance. Pour cela, il lui fallait de l’argent. Mais, puisqu’il était capable de me payer, il se sentait aussi capable de se payer ses cours. Il se mit à travailler et à économiser, déclara à ses grands-parents, oncles et tantes qu’il préférait de la liquidité à des cadeaux, vendit quelques objets. Au bout de quelques mois, il avait économisé une somme dont il pouvait être fier. Il organisa alors son départ. Les vacances approchaient. Il avait trouvé à se faire embaucher dans un petit chapiteau qui partait en tournée pour l’été. Non pas comme acrobate, mais comme homme à tout faire. On ne pouvait pas le payer mais il serait nourri. Il pourrait ainsi se familiariser avec la vie du cirque et travailler son acrobatie. Le départ était fixé pour les premiers jours de juin. Il partirait alors en laissant une lettre à ses parents et ne les reverrait plus jamais. Il m’annonçait ainsi par la même occasion qu’à partir de cette date je ne le verrais plus moi-même.

J’avais déjà, à plusieurs reprises, essayé de l’engager à ouvrir le dialogue avec ses parents. C’était là quelque chose qui lui paraissait impossible. Charles pouvait commencer à prendre au sérieux son propre désir, mais affronter son père pour lui démontrer le bien-fondé de son point de vue était la chose qui lui faisait le plus peur.

Après qu’il m’eut annoncé son départ, je lui dis donc que son projet me paraissait cohérent, mais qu’il restait encore un détail qu’il avait à régler avant son départ. Il fallait qu’il me dise ce que j’aurais à répondre à son père lorsque, après son départ, celui-ci m’appellerait. Il savait que son père avait eu beaucoup de mal à admettre qu’un analyste puisse recevoir un adolescent sans éprouver le besoin de rencontrer ses parents. Ce n’était que parce que son vieil ami répondait de moi qu’il avait fini par l’admettre. Si Charles disparaissait, je serais à coup sûr la première personne qu’il appellerait. Je pourrais alors essayer de lui expliquer que l’éthique de ma profession m’interdisait de répondre à ses questions, mais c’était là une situation aussi inconfortable pour lui que pour moi. C’est pourquoi je voulais savoir quelle était l’opinion de Charles sur ce que je devais dans ce cas lui répondre.

« Mais, rétorqua-t-il, je ne veux pas que mes parents soient dans le coup. – Je sais, lui retournai-je, on ne paie pas un psychanalyste pour qu’il parle à votre place. On le paie pour apprendre soi-même à reconnaître l’importance de la parole, et c’est pour ça que je vous pose cette question. » Mes paroles semblaient l’avoir rendu pensif. C’était l’heure de nous séparer.

Il arriva à la séance suivante complètement transformé. C’était assez spectaculaire. Il semblait avoir dix centimètres de plus. Ses épaules s’étaient redressées vers l’arrière. Sa nuque s’était verticalisée. Pour la première fois depuis le début de nos entretiens, Charles me présentait un superbe corps d’athlète suspendu à un large sourire. Voilà, tout était résolu. Il s’était jeté à l’eau et avait parlé à son père. Il s’était dit qu’après ce qu’il me devait, il ne pouvait pas disparaître en me le mettant à dos. Il avait longuement ruminé le problème et était allé prendre avis du côté de l’ami de son père qui lui avait donné mon adresse. C’était ce qui lui avait donné la force d’affronter papa. Le père avait été fortement impressionné par la somme qu’avait accumulée le fils et le sérieux avec lequel il avait organisé son projet. Charles lui avait expliqué qu’en continuant ses études par correspondance, il pourrait toujours, dans le cas où il se serait trompé sur sa vocation d’acrobate, les reprendre par la suite. Son père avait donc accepté. Dès le lundi suivant, il arrêtait le lycée, commençait à travailler en gymnase et s’inscrivait à des cours par correspondance.

Je revis encore Charles trois ou quatre fois. Tout allait bien et il n’avait évidemment plus grand-chose à me dire. Mais comme il s’était engagé dans l’analyse sur le modèle du travail à long terme que lui avait présenté l’ami de son père, il continuait à venir. Or, un jour, il arriva avec une question qui le préoccupait.

Comment se faisait-il que depuis qu’il suivait des cours par correspondance il pouvait se souvenir facilement de ce qu’il apprenait ? Du temps où il était au lycée, il passait des heures avec son père à apprendre ses leçons sans jamais arriver à rien enregistrer. Maintenant qu’il suivait des cours par correspondance, il les apprenait avec rapidité et il était le premier étonné de ne plus tout oublier aussi vite qu’il l’avait appris. Pouvais-je lui expliquer cela ?

Sa question résumait tellement bien les enjeux de son travail avec moi qu’elle me fit éclater de rire. J e lui dis qu’il était en train de prendre conscience de la force que représentait son propre désir. Il arrivait à apprendre car maintenant il s’agissait de son désir à lui, alors qu’auparavant il n’y arrivait pas car c’était le désir de son père.

À la séance suivante, il avait longuement médité sur cet extraordinaire phénomène où lui apparaissait le désir. Mais alors, maintenant qu’il avait pu en prendre conscience, fallait-il qu’il continue à me fréquenter ? J e lui dis que c’était à lui d’en décider. Avait-il le droit d’arrêter tout de suite ? Si tel était son désir, pourquoi pas ? Charles ne m’avait jamais parlé de sexualité. J’en profitai pour le lui faire remarquer, en ajoutant que maintenant qu’il savait ce qu’il voulait faire, cette question allait pouvoir se poser à lui. Il pourrait donc, s’il en avait besoin, reprendre contact avec moi quand il le voudrait. En rougissant, il bredouilla des remerciements.

La bande d’adolescents et la constitution de sa propre génération

L’adolescent a besoin de pouvoir être satisfait de lui-même avant d’oser s’engager dans la sexualité. Il voit son corps se transformer. C’est là une surprise dont il est généralement incapable de parler avec ceux qui ne sont pas de sa classe d’âge. L’expérience des plus vieux ne peut lui être d’aucune utilité, car il s’agit d’affronter lui-même et, avec ceux de sa génération, une nouvelle étape de sa vie. C’est pourquoi l’adolescence est avant tout l’époque de la bande, un moment où les activités du groupe que l’on forme avec ceux de son âge priment les désirs personnels.

Cette période qui voit l’être privilégier le groupe sur sa propre individualité est une étape nécessaire à la formation sexuelle et affective. L’adolescence n’est pas un temps qui voit l’accès direct et immédiat à la sexualité adulte. C’est l’ultime période formative de la sexualité, et si les adolescents peuvent apparaître particulièrement libres avec leur sexe, c’est avant tout parce que cela leur est profondément nécessaire pour éprouver la nouveauté de leur corps et des désirs qui s’y présentent.

Au tout début de la puberté, les bandes d’adolescents ignorent généralement la mixité. Cette période, qui précède l’entrée dans la sexualité proprement dite, correspond à un renforcement des images de son propre sexe. Elle remédie momentanément à la panique que provoque la montée hormonale, par un resserrement homosexuel des groupes : en bandes, filles et garçons s’opposent les uns aux autres. Le groupe a alors la fonction de forger les idées que l’on doit, dorénavant, se faire de son propre sexe, mais aussi les images qu’il s’agit d’en présenter au camp adverse.

À cet âge, ni les garçons ni les filles ne savent encore que faire de la nouveauté des désirs qu’ils ressentent dans leur corps. Bouleversés par l’idée toute nouvelle de pénétrer les filles, les garçons cachent leur timidité et leur peur en se serrant les coudes et en « roulant des mécaniques ». Ce n’est pas tant les actes sexuels avec les filles qui les préoccupent alors que ce qu’ils peuvent s’en dire entre eux. Il leur faut d’abord se donner une idée de ce qu’on fait avec une fille avant de pouvoir s’y risquer. De même pour les filles, bien que leur façon de glousser à la moindre apparition des garçons signale déjà qu’elles attendent d’eux qu’ils les forcent à s’éparpiller dans les fourrés où ils pourront les rejoindre.

Ce rire des filles à la petite adolescence est très particulier. Il signale l’ambivalence qui les saisit à l’idée qu’un homme puisse les pénétrer. On y entend simultanément une complicité qui, entre elles, les relie encore homosexuellement à leur mère et le désir tout nouveau qu’un homme les initie à une jouissance dont elles ignorent encore tout.

Du côté des garçons, les pulsions viriles se présentent comme un désir de pénétrer, de conquérir un corps de femme. La nouveauté de ces pulsions implique des fantasmes de puissance qui valorisent la verge. Or, pour pouvoir oser se risquer à un acte, il faut tout d’abord consolider ses fantasmes. C’est pourquoi les garçons éprouvent le besoin de se regrouper entre eux pour évoquer les exploits réels ou imaginaires auxquels les destine leur nouvel état.

Ces fantasmes de puissance sont nécessaires à la construction d’une peau d’homme. Ils permettent de se soustraire définitivement aux plaisirs qu’on a connus avec sa mère. Assumer l’initiative d’un coït équivaut en effet à déposséder sa mère du pouvoir qu’elle a eu jusqu’alors sur son corps d’enfant. Alors que les filles rêvent au prince charmant qui les éveillera à une autre sexualité que celle qu’elles ont connue avec leur mère, les garçons se voient aisément dans la peau d’un Superman qui n’a jamais eu besoin d’une mère pour bénéficier de son extraordinaire puissance. En bande, c’est ce qu’ils essaient de se laisser croire. Ils idéalisent les valeurs viriles et se détournent de tout ce qui risque d’évoquer leur mère.

Assez vite, la bande devient mixte. C’est l’époque des premières surprises-parties, des premiers flirts, de l’appréhension de son corps et de la découverte de ses effets sur l’autre sexe. À cet âge, l’adolescent continue à investir beaucoup plus le groupe où il s’insère que la solitude des rapports amoureux. La bande des copains est la seule chose qui semble compter pour lui. Ses parents ne le voient plus que pour les repas ou à l’heure de se coucher. Il peut même donner l’impression de les fuir. Il n’a en tout cas pour seuls désirs que ceux qui répondent aux idéaux de la bande. Tout ce que fait la bande est valorisé. Tout ce qu’elle rejette est jugé décadent ou démodé. Il adopte le style langagier et vestimentaire de la bande. Il se laisse pousser les cheveux, se les gomine ou les colore en fonction de la mode en cours parmi ceux de son âge. La création d’un style vestimentaire qui se démarque de celui des générations précédentes a pour but de rendre visible le passage vers l’âge adulte en affirmant qu’on se sépare des parents. De même pour les musiques et pour les danses. C’est ainsi que l’adolescent entreprend la création d’un nouvel espace, celui de sa propre génération.

Pour pouvoir naître à l’âge adulte, l’adolescent doit définitivement assumer la perte du corps maternel. Or, ceci ne va pas de soi. Se détourner de celle qui a jusqu’alors centré tous les processus affectifs de l’enfant ne peut se faire sans un support intermédiaire. C’est le rôle de la bande. De la même façon que la mère a jusqu’alors servi d’intermédiaire entre l’enfant et le monde, la bande est un corps annexe qui permet le passage vers l’âge adulte.

D’une façon générale, le groupe représente un corps agrandi aux dimensions de l’espace social. C’est ce qui s’entend, par exemple, lorsqu’on parle d’un corps d’armée. Il s’agit là d’un corps social que la pensée inconsciente assimile à un corps maternel ou paternel, mais avant tout capable de défendre sa propre intégrité. Le corps d’armée défend en effet les frontières de la terre natale ou de la mère patrie et le soldat s’y insère sur un mode qui évoque, dans l’inconscient, celui par lequel sa mère l’a porté, en elle, du temps de son immaturité. Le groupe d’adolescents se présente ainsi comme un corps annexe qui se substitue au rôle qu’ont joué les parents. C’est de cette façon qu’il préfigure l’insertion dans le social.

L’homosexualité et la rencontre virile

À l’adolescence, l’homosexualité doit non seulement être considérée comme normale, mais d’une certaine façon nécessaire. Une telle affirmation peut bien sûr paraître choquante. Dans notre culture, les institutions d’hommes comme l’Église et l’armée sont pourtant cimentées par une homosexualité plus ou moins inconsciente, mais d’autant plus forte qu’elle n’est pas reconnue. La dimension charnelle de l’homosexualité y est bannie car elle est une menace pour la tenue de ces institutions. Il n’en a pas toujours été ainsi dans les cultures et civilisations qui précèdent la nôtre. On sait que dans la Grèce antique, l’homosexualité était considérée comme un des arts les plus délicats parmi ceux de l’amour. Elle était aussi jugée nécessaire à l’épanouissement psychique des adolescents. Du point de vue de la psychanalyse, l’homosexualité ne doit de toute façon pas être considérée dans sa seule dimension charnelle. Qu’elle soit platonique ou charnelle, c’est avant tout la dimension affective de l’homosexualité qui doit être considérée comme une étape nécessaire à la construction sexuelle de l’individu.

À l’adolescence, il faut pouvoir appréhender le fonctionnement de son corps, reconnaître les particularités de ses goûts et de ses désirs, leurs rapports à l’autre et à la jouissance, afin de développer la faculté de communiquer avec son sexe. C’est pourquoi l’adolescence réclame une très grande liberté sexuelle.

Les adolescents ont en effet souvent besoin d’éprouver le fonctionnement de leur corps avec plusieurs partenaires. C’est ainsi qu’ils peuvent reconnaître les différences de ce qu’ils vivent et ressentent avec les uns et les autres et, du même coup, découvrir que la satisfaction sexuelle provient d’une qualité particulière de communication avec certains. S’ils éprouvent alors le besoin d’une expérience homosexuelle, cela ne veut pas dire qu’ils vont forcément s’y fixer. Certains en ont besoin, ne serait-ce que pour ne pas risquer d’être obsédés par une chose qui, interdite, génère en retour une fascination. Souvent ils éprouvent le besoin de ce type d’expérience pour pouvoir affirmer, à leurs propres yeux, qu’ils ne sont pas homosexuels, puisqu’ils n’y ont rien éprouvé de satisfaisant.

C’est surtout dans sa dimension affective et platonique que l’homosexualité est nécessaire à la construction de l’horizontalité sexuelle et au plaisir d’assumer son propre sexe. Le rapport à l’autre sexe met en jeu la complémentarité, mais ne permet pas de construire les valeurs de l’éthique qui sont celles du sien. Cette construction réclame une certaine homosexualité qui se retrouve à l’âge adulte dans l’amitié, les sports, les clubs ou toute autre activité dont sont exclues les femmes. La construction des valeurs viriles n’implique pas la complémentarité. Elle implique au contraire une rivalité avec ceux que l’on estime, que l’on respecte ou que l’on idéalise.

L’homme a donc besoin d’entretenir des rapports affectifs avec ceux de son sexe. C’est le rôle que joue la bande au tout début de la puberté. Elle est nécessaire à la construction et au maintien des images que le garçon se donne de son sexe.

Or, la bande de copains peut par la suite refuser la mixité longtemps. À l’âge adulte, c’est une des caractéristiques du masculin. L’Église, l’armée, toutes les formes de congrégations et de clubs dont sont exclues les femmes ne sont que l’aboutissement de cette première organisation sociale qu’est la bande. Alors que la femme peut recréer la relation perdue au corps de sa mère dans le rapport à ses enfants, l’homme ne peut le faire. C’est pourquoi il crée des clubs, des Églises ou des corps d’armée. S’il bande, il peut bien sûr recréer la mère mais, sitôt qu’il a éjaculé, voilà une opération dont son propre corps est exclu. La bande où il s’insère non seulement n’exclut pas l’activité de son corps, mais lui permet, en plus, de se reconnaître dans un corps social autrement plus puissant que sa seule personne.

L’homosexualité qui règne dans la bande des hommes est une homosexualité grégaire, une homosexualité de groupe, et en cela forcément platonique. Cette homosexualité qui cimente la bande des copains est très différente de celle des amitiés particulières. L’amitié particulière construit et assume la possibilité d’un rapport affectif intense qui se démarque de ceux qu’on a connus dans les relations familiales. Comme la bande, elle pallie l’angoisse et l’inconnu que représente l’autre sexe. Elle permet d’affronter la nouveauté du sien en miroir à un semblable qu’on idéalise et sur lequel on projette son propre devenir. L’homosexualité grégaire travaille beaucoup plus à l’insertion dans l’espace social que doit assumer chaque génération. Alors que l’amitié particulière peut être platonique ou charnelle, l’homosexualité grégaire exclut la dimension sexuée des relations corporelles qui remettraient en cause l’équilibre du groupe. L’homosexualité y est toutefois reconnue et assumée sous forme de plaisanteries et de boutades qui rendent compte de la façon dont le groupe veille à la virilité de chacun de ses membres.

C’est à ce niveau que le groupe prend le relais de la mère. Entre ses membres, la sexualité y est aussi fantastiquement présente qu’elle peut l’être dans le rapport à la mère, mais elle est aussi radicalement exclue qu’avec elle. Cela afin de ne pas remettre en cause aussi bien la tranquillité de l’amitié virile que la fonction maternante du groupe. Cette fonction maternante apparaît clairement sitôt qu’un membre du groupe « flanche », déprime ou se saoule. Les copains le prennent alors en charge sur un mode maternel, afin d’affirmer en chœur qu’on a passé l’âge où ce genre de problèmes nécessite la présence d’une mère.

La fonction maternante du groupe remédie aussi à la peur qui peut saisir le garçon face aux images qu’on lui propose de sa virilité. Ce sont principalement là les images guerrières, l’idée qu’il lui faut savoir se battre, porter un fusil et assumer en temps de guerre de tuer son semblable. Le groupe permet au garçon de se sentir plus fort et d’intimider les éventuels agresseurs. Avec les copains on peut apprendre à se battre sans risque. Au sein du groupe on peut s’avouer ses faiblesses et ses peurs, alors qu’à l’extérieur on cherche à présenter l’image d’un courage rompu à toute épreuve. Le garçon peut alors éprouver l’envie de mesurer sa propre force à celle d’un autre. L’éthique masculine est dans ce cas celle du combat singulier, de la rencontre virile, les copains n’étant là que pour garantir que le combat s’effectue à armes égales et sans traîtrise.

La virilité impliquant une rivalité pour pouvoir se construire, les images que s’en fait le garçon sont fortement liées à sa force combative et à sa capacité de vaincre un adversaire. C’est de plus ce que lui indiquent les multiples appellations qui assimilent son sexe à une arme guerrière. Sous son appellation de braquemart, le sexe masculin porte, par exemple, le nom d’une épée assez courte mais plus large qu’une autre. On lui attribue ainsi la fonction d’un objet usuel dans les combats aux xive et xve siècles. La virilité se présente du même coup comme l’habilité à user d’un objet assez court mais puissant, afin de pénétrer l’ennemi dans ses retranchements les plus intimes et la tripaille de sa chair.

La rencontre virile n’est donc pas dépourvue de symbolique sexuelle. En situation homosexuelle, face à un braquemart adverse, ou quelqu’un de son sexe qu’il ressent d’une puissance corporelle et sexuelle supérieure à la sienne, le garçon a deux solutions : prendre la fuite ou assumer la rencontre. N’allons pas croire qu’il confonde le pénis de son semblable avec une arme qui, le mettant en danger, légitime sa peur. Porteur lui-même d’un pénis, il ne confond pas les fantasmes qui l’animent et l’objet qu’il porte entre les jambes. S’il assume la rencontre, c’est toutefois cette gamme de fantasmes qui détermine les modalités du plaisir et du déplaisir qu’il en attend.

Il peut bien sûr, pour l’occasion, avoir envie de connaître dans son propre corps un plaisir semblable à celui que procure, chez l’autre sexe, l’utilisation de son organe viril. N’ayant pas la possibilité de ressentir d’une autre façon le plaisir que donne à une femme la mise en acte de sa sexuation, il y a là un désir qui peut apparaître tout à fait légitime au garçon. S’il assume ce désir, il lui faut toutefois adopter une position féminine et renoncer momentanément à l’investissement de sa propre virilité.

Si, inversement, il n’y renonce pas, ce sont les scénarios de l’homosexualité guerrière qui soutiennent sa virilité. Le combat singulier, le duel, la joute guerrière donnent le modèle fantasmatique de la rencontre virile. Face à l’autre, il s’agit de défendre le territoire que représentent son corps, ses pensées ou ses idéaux comme une citadelle fortifiée. Investissant dans sa propre force la capacité de tenir son semblable à distance, le choix viril pare l’endroit où le braque-mart de son adversaire pourrait pénétrer dans les retranchements les plus intimes et dévoiler du même coup une position féminine. Cela implique une certaine vigilance à l’endroit de ses sphincters qui sont au niveau des fantasmes les lieux par lesquels le corps est pénétrable.

Le territoire corporel et psychique relève d’une économie semblable à celle d’un pays. Dans l’économie globale de ce territoire, les sphincters et plus généralement les orifices sont les postes frontières qui assurent la gestion des entrées et des sorties. Les orifices de la perception filtrent les informations psychiques et affectives qui alimentent ou perturbent cette économie. L’œil est muni d’une porte qui se ferme à volonté. C’est la paupière. Les orifices comme la bouche et l’anus qui gèrent la circulation des liquides et des solides sont aussi pourvus de portes. Les sphincters en verrouillent l’accès. La rencontre virile réclame une tenue particulière de ces postes frontières que sont les orifices. En disant qu’on « voit rouge », qu’on « serre les fesses », qu’on « pisse de trouille » ou qu’on « chie dans son froc », c’est de cela que l’on parle.