Huitième leçon : forme de l’état. La démocratie

Nous avons vu dans la dernière leçon qu’il était tout à fait impossible de définir la démocratie et les autres types d’État d’après le nombre des gouvernants. En dehors des peuplades les plus inférieures, il n’est pas de sociétés où le gouvernement soit immédiatement exercé par tout le monde ; il est toujours entre les mains d’une minorité, désignée ici par la naissance et là par l’élection, qui est, selon les cas, plus ou moins étendue, mais qui ne comprend jamais qu’un cercle restreint d’individus. Il n’y a à cet égard que des nuances entre les différentes formes politiques. Gouverner est toujours la fonction d’un organe défini, partant délimité. Mais ce qui varie d’une manière très sensible suivant les sociétés, c’est la manière dont l’organe gouvernemental communique avec le reste de la nation. Tantôt, les relations sont rares, irrégulières ; le gouvernement se dérobe aux regards, vit replié sur lui-même, et, d’un autre côté, il n’a lui-même que des contacts intermittents et insuffisamment multipliés avec la société. Il ne la sent pas d’une manière constante, et il n’est pas senti par elle. On se demandera a quoi, dans ces conditions, il emploie son activité ? Elle est en majeure partie tournée vers le dehors. S’il est si peu mêlé à la vie interne, c’est que sa vie, à lui, est ailleurs ; il est, avant tout, l’agent des relations extérieures, l’agent des conquêtes, l’organe de la diplomatie. Dans d’autres sociétés, au contraire, les communications entre l’État et les autres parties de la société sont nombreuses, régulières, organisées. Les citoyens sont tenus au courant de ce que fait l’État, et l’État est périodiquement ou même d’une manière ininterrompue, informé de ce qui se passe dans les profondeurs de la société. Il est, soit par la voie administrative, soit par le moyen des consultations électorales, renseigné sur ce qui se passe dans les couches même les plus lointaines et les plus obscures de la société, et celles-ci, à leur tour, sont renseignées sur les événements qui se produisent dans les milieux politiques. Les citoyens assistent de loin à certaines des délibérations qui s’y sont passées, savent les mesures arrêtées, et leur jugement et le résultat de leur réflexion revient à l’État par des voies spéciales. C’est là vraiment ce qui constitue la démocratie. Peu importe que les chefs ou les directeurs de l’État soient en tel ou tel nombre ; ce qui est essentiel et caractéristique, c’est la manière dont ils communiquent avec l’ensemble de la société. Sans doute, même à cet égard, il n’y a que des différences de degrés entre les différents types de régimes politiques, mais ces différences de degrés sont, cette fois, très réellement marquées, et d’ailleurs, elles s’accusent extérieurement par la présence ou l’absence des institutions propres à assurer cette étroite communication qui est distinctive de la démocratie.

Mais cette première caractéristique n’est pas la seule. Il en est une seconde, qui est d’ailleurs solidaire de la précédente. Plus la conscience gouvernementale est localisée dans les limites mêmes de l’organe, moindre est le nombre des objets sur lesquels elle porte. Moins il y a de liens qui l’unissent aux diverses régions de la société, moins elle a d’étendue. Et cela est assez naturel, car où pourrait-elle s’alimenter, puisqu’elle n’a que des rapports lointains et rares avec le reste de la nation. L’organe gouvernemental n’a que faiblement conscience de ce qui se passe à l’intérieur de l’organe – société, par conséquent, par la force des choses, presque toute la vie collective reste confuse, diffuse, inconsciente. Elle est faite entièrement de traditions inavouées, de préjugés, de sentiments obscurs, qu’aucun organe n’appréhende pour les tirer à la lumière. Comparez le petit nombre de choses sur lesquelles les délibérations gouvernementales portaient au XVIIe siècle, et la multitude d’objets auxquels elles s’appliquent actuellement. L’écart est énorme. Jadis, les affaires extérieures occupaient presque seules l’activité publique. Le droit entier fonctionnait automatiquement, d’une manière inconsciente ; c’était la coutume. Il en était de même de la religion, de l’éducation, de l’hygiène, de la vie économique, au moins en grande partie ; les intérêts locaux et régionaux étaient abandonnés à eux-mêmes et ignorés. Aujourd’hui, dans un État comme le nôtre, et même, avec des différences de degrés, comme le sont de plus en plus les grands États européens, tout ce qui concerne l’administration de la justice, la vie pédagogique, économique du peuple, est devenu conscient. Chaque jour amène des délibérations sur ces questions qui soulèvent différentes réactions. Et cette différence est même sensible au-dehors. Ce qui est diffus, obscur, inconnaissable, échappe à notre action. Quand on ne sait pas ou qu’on sait mal quel est son caractère on ne peut guère le changer. Pour modifier une idée, un sentiment, il faut d’abord les voir, les atteindre le plus clairement possible, se rendre compte de ce qu’ils sont. C’est pour cette raison que plus un individu est conscient de lui-même et réfléchi, plus il est accessible aux changements. Les esprits incultes sont au contraire les esprits routiniers, immuables, sur lesquels rien n’a de prise. Pour cette même raison, quand les idées collectives et les sentiments collectifs sont obscurs, inconscients, quand ils sont diffus dans toute la société, ils restent immuablement les mêmes. Ils se soustraient à l’action parce qu’ils sont soustraits à la conscience. Ils sont insaisissables parce qu’ils sont dans les ténèbres. Le gouvernement ne peut rien sur eux. Aussi est-ce une erreur de croire que les gouvernements que l’on dit absolus soient tout-puissants. C’est une de ces illusions comme en produit la vue superficielle des choses. Ils sont tout-puissants contre les individus et c’est là ce que signifie cette qualification d’absolus, qui leur est appliquée ; en ce sens, elle est fondée. Mais, contre l’état social lui-même, contre l’organisation de la société, ils sont relativement impuissants. Louis XIV pouvait bien lancer des lettres de cachet contre qui il voulait, mais il était sans force pour modifier le droit régnant, les usages régnants, les coutumes établies, les croyances reçues. Que pouvait-il contre l’organisation religieuse et les privilèges de toute sorte qu’entraînait avec elle cette organisation qui se trouvait par cela même soustraite à l’action gouvernementale ? Les privilèges des villes ou des corporations ont résisté jusqu’à la fin de l’Ancien Régime à tous les efforts faits pour les modifier. Aussi on sait avec quelle lenteur évoluait alors le droit. Que l’on mette en regard la rapidité avec laquelle des changements importants s’introduisent aujourd’hui dans ces différentes sphères de l’activité sociale. A chaque instant, un nouveau règlement de droit est voté, un autre aboli, une modification apportée à l’institution religieuse ou administrative, à l’éducation, etc. C’est que toutes ces choses obscures parviennent de plus en plus dans la région claire de la conscience sociale, c’est-à-dire dans la conscience gouvernementale. Par suite, la malléabilité en devient plus grande. Plus une idée, plus un sentiment sont clairs, plus complètement ils sont sous la dépendance de la réflexion, plus celle-ci a de prise sur eux. C’est dire qu’ils peuvent être librement critiqués, discutés, et ces discussions ont nécessairement pour effet de leur faire perdre de leur force de résistance, de les rendre plus aptes à des changements, ou même de les changer directement. Cette extension du champ de la conscience gouvernementale, cette malléabilité plus grande, voilà encore un des traits distinctifs de la démocratie. Parce qu’il y a un plus grand nombre de choses soumises à la délibération collective, il y a aussi plus de choses en voie de devenir. Le traditionalisme, au contraire, est la caractéristique des autres types politiques. A cet égard encore, la distinction est très nette par rapport aux pseudo-démocraties dont on trouve des exemples dans les sociétés inférieures et qui sont, au contraire, incapables de s’écarter des traditions et des coutumes.

En résumé, pour arriver à se faire une idée un peu définie de ce qu’est la démocratie, il faut commencer par se dégager d’un certain nombre de conceptions courantes qui ne peuvent que brouiller les idées. Il faut faire abstraction du nombre des gouvernants ; plus encore des titres qu’ils portent. Il ne faut pas non plus croire qu’une démocratie soit nécessairement une société où le pouvoir de l’État est faible. Un État peut être démocratique et être fortement organisé. La véritable caractéristique est double : 1° L’extension plus grande de la conscience gouver­nementale. 2° Les communications plus étroites avec cette conscience de la masse des consciences individuelles. Ce qui justifie dans une certaine mesure les confusions qui ont été commises, c’est que dans les sociétés où le pouvoir gouvernemental est restreint et faible, les communications qui le relient au reste de la société sont nécessairement assez étroites, parce qu’il ne s’en distingue pas. Il n’existe, pour ainsi dire, pas en dehors de la masse de la nation, il communique donc de toute nécessité avec elle. Dans une peuplade primitive, les chefs politiques ne sont que des délégués toujours provisoires, sans fonctions bien spéciales. Ils vivent de la vie de tout le monde, et leurs délibérations décisives restent placées sous le contrôle de la collectivité tout entière. Mais c’est qu’ils ne constituent pas un organe défini et distinct. Aussi ne trouvons-nous dans ce cas rien qui rappelle le deuxième caractère que nous avons indiqué : à savoir, la plasticité due à l’extension de la conscience gouvernementale, c’est-à-dire du champ des idées claires collectives. De telles sociétés sont les victimes de la routine traditionnelle. Cette seconde caractéristique est donc peut-être encore plus distinctive que la première. Au reste le premier critère lui-même peut être employé fort utilement, pourvu qu’on l’emploie avec discernement, et qu’on se garde de confondre la confusion qui vient de ce que l’État n’est pas encore séparé de la société et constitué à part, et les communications qui peuvent exister entre un État défini et la société qu’il gouverne.

De ce point de vue, la démocratie nous apparaît donc comme la forme politique par laquelle la société arrive à la plus pure conscience d’elle-même. Un peuple est d’autant plus démocratique que la délibération, que la réflexion, que l’esprit critique jouent un rôle plus considérable dans la marche des affaires publiques. Il l’est d’autant moins que l’inconscience, les habitudes inavouées, les sentiments obscurs, les préjugés en un mot soustraits à l’examen, y sont au contraire prépondérants. C’est dire que la démocratie n’est pas une découverte ou une renaissance de notre siècle. C’est le caractère que prennent de plus en plus les sociétés. Si nous savons nous affranchir des étiquettes vulgaires qui ne peuvent que nuire à la clarté de la pensée, nous reconnaîtrons que la société du XVIIe siècle était plus démocratique que celle du XVIe plus démocratique que toutes les sociétés à base féodale. La féodalité, c’est la diffusion de la vie sociale, c’est le maximum d’obscurité et d’inconscience, qu’ont restreints les grandes sociétés actuelles. La monarchie, en centralisant de plus en plus les forces collectives, en étendant ses ramifications dans tous les sens, en pénétrant plus étroitement les masses sociales, a préparé l’avenir de la démocratie et a été elle-même relativement à ce qui existait avant elle, un gouvernement démocratique. Il est tout à fait secondaire que le chef de l’État ait alors porté le nom de roi ; ce qu’il faut considérer, ce sont les rapports qu’il soutenait avec l’ensemble du pays ; c’est le pays qui s’était chargé effectivement dès lors de la clarté des idées sociales. Ce n’est donc pas depuis quarante ou cinquante ans que la démocratie coule à pleins bords ; la montée en est continue depuis le commencement de l’histoire.

Et il est aisé de comprendre ce qui détermine ce développement. Plus les sociétés sont vastes, complexes, plus elles ont besoin de réflexion pour se conduire. La routine aveugle, la tradition uniforme ne peuvent servir à régler la marche d’un mécanisme plus délicat. Plus le milieu social devient complexe, plus il devient mobile ; il faut donc que l’organisation sociale change dans la même mesure, et pour cela, comme nous l’avons dit, il faut qu’elle soit consciente d’elle-même et réfléchie. Quand les choses se passent toujours de la même manière, l’habitude suffit à la conduite ; mais quand les circonstances changent sans cesse, il faut au contraire que l’habitude ne soit pas souveraine maîtresse. Seule, la réflexion permet de découvrir les prati­ques nouvelles qui sont utiles, car elle seule peut anticiper l’avenir. Voilà pourquoi les assemblées délibérantes deviennent une institution de plus en plus générale ; c’est qu’elles sont l’organe par lequel les sociétés réfléchissent sur elles-mêmes, et, par suite, l’instrument des transforma­tions presque ininterrompues que nécessitent les conditions actuelles de l’existence collective. Pour pouvoir vivre aujourd’hui, il faut que les organes sociaux changent à temps, et pour qu’ils changent à temps et rapidement, il faut que la réflexion sociale suive attentivement les changements qui se font dans les circonstances et organise les moyens de s’y adapter. En même temps que les progrès de la démocratie sont ainsi nécessités par l’état du milieu social, ils sont également appelés par nos idées morales les plus essentielles. La démocratie, en effet, définie comme nous l’avons fait, est le régime politique le plus conforme à notre conception actuelle de l’individu. La valeur que nous attribuons à la personnalité individuelle fait que nous répugnons à en faire un instrument machinal que l’autorité sociale meut du dehors. Elle n’est elle-même que dans la mesure où elle est une société autonome d’action. Sans doute, en un sens, elle reçoit tout du dehors : ses forces morales comme ses forces physiques. De même que nous ne soutenons notre vie matérielle qu’à l’aide des aliments que nous empruntons au milieu cosmique, nous n’alimentons notre vie mentale qu’à l’aide d’idées, de sentiments qui nous viennent du milieu social. Rien ne vient de rien, et l’individu abandonné à lui seul ne pourrait s’élever au-dessus de lui-même. Ce qui fait qu’il se surpasse, qu’il a à ce point dépassé le niveau de l’animalité, c’est que la vie collective retentit en lui, le pénètre ; ce sont ces éléments adventices qui lui font une autre nature. Mais il y a deux manières pour un être de recevoir de l’aide des forces extérieures. Ou bien il les reçoit passivement, inconsciemment, sans savoir pourquoi, et, en ce cas, il n’est qu’une chose. Ou bien il se rend compte de ce qu’elles sont, des raisons qu’il a de s’y soumettre, de s’ouvrir à elles, et alors, il ne pâtit pas, il agit consciemment, volontairement, en comprenant ce qu’il fait. L’action n’est en ce sens qu’un état passif dont nous savons et dont nous comprenons la raison d’être. L’autonomie dont peut jouir l’individu ne consiste donc pas à s’insurger contre la nature ; une telle insurrection est absurde, stérile, qu’on la tente contre les forces du monde matériel ou contre celles du monde social. Être autonome, c’est, pour l’homme, comprendre les nécessités auxquelles il doit se plier et les accepter en connaissance de cause. Nous ne pouvons pas faire que les lois de choses soient autrement qu’elles ne sont ; mais nous nous en libérons en les pensant, c’est-à-dire en les faisant nôtres par la pensée. C’est là ce qui fait la supériorité morale de la démocratie. Parce qu’elle est le régime de la réflexion, elle permet au citoyen d’accepter les lois de son pays avec plus d’intelligence, partant avec moins de passivité. Parce qu’il y a des communications constantes entre eux et l’État, l’État n’est plus pour les individus comme une force extérieure qui leur imprime une impulsion toute mécanique. Grâce aux échanges constants qui se font entre eux et lui, sa vie se rattache à la leur, comme la leur se rattache à la sienne.

Mais cela posé, il existe une conception de la démocratie et une manière de la pratiquer qui doit être avec soin distinguée de celle que nous venons d’exposer.

On dit très souvent que sous le régime démocratique, la volonté, la pensée des gouvernants est identique et se confond avec la pensée et les volontés des gouvernés. De ce point de vue, l’État ne fait que représenter la masse des individus et toute l’organisation gouvernementale n’aurait d’autre objet que de traduire le plus fidèlement possible, sans y rien ajouter, sans y rien modifier, les sentiments épars dans la collectivité. L’idéal consisterait, pour ainsi dire, à les exprimer le plus adéquatement possible. C’est à cette conception que répond notamment l’usage de ce qu’on appelle le mandat impératif et de tous ses succédanés. Car si, sous sa forme pure, il n’est pas entré dans nos mœurs, les idées qui lui servent de base sont très répandues. Cette manière de se représenter les gouvernants et leurs fonctions est d’une certaine généralité. Or rien n’est plus contraire, à certains égards, à la notion même de la démocratie. Car la démocratie suppose un État, un organe gouvernemental, distinct du reste de la société, quoique étroitement en rapports avec elle, et cette manière de voir est la négation même de tout État, au sens propre du mot, parce qu’elle résorbe l’État dans la nation. Si l’État ne fait que recevoir les idées et les volitions particulières, afin de savoir quelles sont celles qui sont les plus répandues, qui ont, comme on dit, la majorité, il n’apporte aucune contribution vraiment personnelle à la vie sociale. Ce n’est qu’un décalquage de ce qui se passe dans les régions sous-jacentes. Or, c’est ce qui est contradictoire avec la définition même de l’État. Le rôle de l’État, en effet, n’est pas d’exprimer, de résumer la pensée irréfléchie de la foule, mais de surajouter à cette pensée irréfléchie une pensée plus méditée, et qui, par suite, ne peut pas n’être pas différente. C’est, et ce doit être un foyer de représentations neuves, originales, qui doivent mettre la société en état de se conduire avec plus d’intelligence que quand elle est mue simplement par les sentiments obscurs qui la travaillent. Toutes ces délibérations, toutes ces discussions, tous ces renseignements statistiques, toutes ces informations administratives qui sont mises à la disposition des conseils gouvernementaux et qui deviendront toujours plus abondants, tout cela est le point de départ d’une vie mentale nouvelle. Des matériaux sont ainsi réunis dont ne dispose pas la foule, et ils sont soumis à une élaboration dont la foule n’est pas capable, précisément parce qu’elle n’a pas d’unité, qu’elle n’est pas concentrée dans une même enceinte, que son attention ne peut s’appliquer au même moment à un même objet. Comment de tout cela ne sortirait-il pas quelque chose de nouveau ? Le devoir du gouvernement est de se servir de tous ces moyens, non pas simplement pour dégager ce que pense la société, mais pour découvrir ce qu’il y a de plus utile pour la société. Pour savoir ce qui est utile, il est mieux placé que la foule ; il doit donc voir les choses autrement qu’elle. Sans doute, il est nécessaire qu’il soit informé de ce que pensent les citoyens ; mais ce n’est là qu’un de ses éléments de méditation et de réflexion, et, puisqu’il est constitué pour penser d’une manière spéciale, il doit penser à sa façon. C’est sa raison d’être. De même, il est indispensable que le reste de la société sache ce qu’il fait, ce qu’il pense, le suive et le juge ; il est nécessaire qu’il y ait entre ces deux parties de l’organisation sociale harmonie aussi complète que possible. Mais cette harmonie n’implique pas que l’État soit asservi par les citoyens et réduit à n’être qu’un écho de leurs volontés. Cette conception de l’État se rapproche trop évidemment de celle qui est à la base des soi-disant démocraties primitives. Elle s’en distingue en ce que l’organisation extérieure de l’État est autrement savante et compliquée. On ne saurait comparer un conseil de sachems à notre organisation gouvernementale, même la fonction serait-elle sensiblement la même. Dans un cas comme dans l’autre, elle serait privée de toute autonomie. Qu’en résulte-t-il ? C’est qu’un tel État manque à sa mission ; au lieu de clarifier les sentiments obscurs de la foule, de les subordonner à des idées plus claires, plus raisonnées, il ne fait que donner la prédominance à ceux de ces sentiments qui paraissent être les plus généraux.

Mais ce n’est pas le seul inconvénient d’une telle conception. Nous avons vu que dans les sociétés inférieures, l’absence ou le caractère rudimentaire du gouvernement si faible, ont pour conséquence un traditionalisme rigoureux. S’il en est ainsi, c’est que la société a des traditions fortes et vigoureuses qui sont profondément gravées dans les consciences individuelles ; et ces traditions sont puissantes précisément parce que les sociétés sont simples. Mais il n’en est pas de même dans les grandes sociétés d’aujourd’hui ; les traditions ont perdu de leur empire et, comme elles sont incompatibles avec l’esprit d’examen et de libre critique dont le besoin se fait toujours plus vivement sentir, elles ne peuvent pas et elles ne doivent pas garder leur autorité d’autrefois. Qu’en résulte-t-il ? Ce sont les individus qui, dans la conception de la démocratie que nous examinons, donnent l’impulsion aux gouvernants ; l’État est incapable d’exercer sur eux une influence modératrice. D’un autre côté, ils ne trouvent plus en eux-mêmes un nombre suffisant d’idées et de sentiments, assez ancrés en eux pour pouvoir ne pas céder aux premiers coups du doute et de la discussion. Ils ne sont plus nombreux ces États despotiques assez forts pour se mettre au-dessus de la critique, ni davantage ces croyances ou ces pratiques sur lesquelles on ne permet pas les controverses. Par suite, comme les citoyens ne sont pas contenus du dehors par le gouvernement, parce que celui-ci est à leur remorque, ni du dedans par l’état des idées et du sentiment collectif qu’ils portent en eux, tout, dans la pratique comme dans la théorie, devient matière à controverse et à division, tout vacille. Le sol ferme manque à la société. Il n’y a plus rien de fixe. Et comme l’esprit critique est alors bien développé, que chacun a sa manière propre de penser, le désarroi est encore amplifié par toutes ces diversités individuelles. De là l’aspect chaotique que présentent certaines démocraties, leur perpétuelle mobilité et instabilité. Ce sont de brusques sautes de vent, c’est une existence décousue, haletante et épuisante. Si encore un tel état de choses se prêtait aux transformations profondes ! Mais les changements qui s’y produisent ne sont souvent que superficiels. Car les grandes transformations demandent du temps, de la réflexion, exigent de la suite dans l’effort. Trop souvent, il arrive que toutes ces modifications au jour le jour s’annulent mutuellement et que, finalement, l’État reste fondamentalement stationnaire. Ces sociétés si houleuses à la surface sont souvent très routinières.

Il ne sert de rien de nous dissimuler que cet état est en partie le nôtre. Ces idées d’après lesquelles le gouvernement n’est que le traducteur des volontés générales sont courantes chez nous. Elles sont déjà à la base de la doctrine de Rousseau ; avec des réserves plus ou moins importantes, elles se retrouvent à la base de nos pratiques parlementaires. Il importe donc au plus haut point de savoir de quelles causes elles dépendent. Il serait sans doute commode de se dire qu’elles tiennent simplement à une erreur des esprits, qu’elles constituent une simple faute de logique, et pour corriger cette faute, il suffirait de la signaler, de la démontrer avec preuve à l’appui, d’en prévenir le retour à l’aide de l’éducation et d’une prédication appropriée. Mais les erreurs collectives, comme les erreurs individuelles, tiennent à des causes objectives, et on ne peut les guérir qu’en agissant sur les causes. Si les sujets affectés de daltonisme se méprennent sur les couleurs, c’est que leur organe est constitué de manière à causer cette méprise, et on aura beau les avertir, ils continueront à voir les choses comme ils les voient. De même, si une nation se représente de telle manière le rôle de l’État, la nature des relations qu’elle doit avoir avec lui, c’est qu’il y a quelque chose dans l’état social qui nécessite cette représentation fausse. Et toutes les objurgations, toutes les exhortations ne suffiront pas à la dissiper, tant qu’on n’aura pas modifié la constitution organique qui la détermine. Sans doute, il n’est pas inutile de révéler au malade son mal et les inconvénients de son mal, mais pour qu’il puisse se guérir, encore faut-il lui faire voir quelles en sont les conditions, afin qu’il puisse les changer. Ce n’est pas avec de bonnes paroles qu’on peut produire de tels changements.

Or, dans l’espèce, il semble bien inévitable que cette forme déviée de la démocratie se substitue à la forme normale toutes les fois que l’État et la masse des individus sont directement en rapports, sans qu’aucun intermédiaire ne s’intercale entre eux. Car, par suite de cette proximité, il est mécaniquement nécessaire que la force collective la plus faible, à savoir celle de l’État, ne soit absorbée par la plus intense, celle de la nation. Quand l’État est trop près des particuliers, il tombe sous leur dépendance en même temps qu’il les gêne. Son voisinage les gêne, car, malgré tout, il cherche à les réglementer directement, alors qu’il est, comme nous savons, incapable de jouer ce rôle. Mais ce même voisinage fait qu’il dépend étroitement d’eux, car, étant le nombre, les particuliers peuvent le modifier comme il leur plaît. Du moment où ce sont les citoyens qui élisent directement leurs représentants, c’est-à-dire les membres les plus influents de l’organe gouvernemental, il n’est pas possible que ces représentants ne s’attachent pas plus ou moins exclusivement à traduire fidèlement les sentiments de leurs mandants, et il n’est pas possible que ces derniers ne réclament pas cette docilité comme un devoir. Ne s’agit-il pas d’un mandat contracté entre ces deux parties ? Sans doute, il serait d’une politique plus haute de se dire que les gouvernants doivent jouir d’une grande initiative, que c’est à cette seule condition qu’ils peuvent s’acquitter de leur rôle ? Mais il y a une force des choses contre laquelle les meilleurs raisonnements ne peuvent rien. Tant que les arrangements politiques mettent ainsi les députés et plus généralement les gouvernements en contact immédiat avec la multitude des citoyens, il est matériellement impossible que ceux-ci ne fassent pas la loi. Voilà pourquoi de bons esprits ont souvent réclamé que les membres des assemblées politiques fussent désignés par un suffrage à deux ou à plusieurs degrés. C’est que les intermédiaires intercalés affranchissent le gouvernement. Et ces intermédiaires ont pu être insérés sans que les communications entre les conseils gouvernementaux fussent pour cela interrompues. Il n’est aucunement nécessaire qu’ils fussent immédiats. Il faut que la vie circule sans solution de continuité entre l’État et les particuliers et entre eux et l’État ; mais il n’y a aucune raison pour que ce circulus ne se fasse pas à travers des organes interposés. Grâce à cette interposition, l’État relèvera davantage de lui-même, la distinction sera plus nette entre lui et le reste de la société, et, par cela même, il sera plus capable d’autonomie.

Notre malaise politique tient donc à la même cause que notre malaise social : à l’absence de cadres secondaires intercalés entre l’individu et l’État. Déjà, nous avons vu que ces groupes secon­daires sont indispensables pour que l’État ne soit pas oppressif de l’individu ; nous voyons maintenant qu’ils sont nécessaires pour que l’État soit suffisamment affranchi de l’individu. Et on conçoit en effet qu’ils sont utiles pour les deux côtés ; car de part et d’autre, il y a intérêt à ce que ces deux forces ne soient pas immédiatement en contact, quoiqu’elles soient nécessairement liées l’une à l’autre.

Mais quels sont ces groupes qui doivent ainsi libérer l’État de l’individu ? Il en est de deux sortes qui peuvent jouer ce rôle. Il y a d’abord les groupes territoriaux. On peut concevoir, en effet, que les représentants des communes d’un même arrondissement, peut-être même d’un même département, constituent le collège électoral chargé d’élire les membres des assemblées politiques. Ou bien on pourrait employer pour ce rôle les groupes professionnels une fois constitués. Les conseils chargés d’administrer chacun d’eux nommeraient les gouvernants de l’État. Dans un cas comme dans l’autre, la communication serait continue entre l’État et les citoyens, mais elle ne serait plus directe. De ces deux modes d’organisation, il en est un qui paraît plus conforme à l’orientation générale de tout notre développement social. Il est certain en effet que les districts territoriaux n’ont pas la même importance, ne jouent plus le même rôle vital qu’autrefois. Les liens qui unissent les membres d’une même commune, ou d’un même département, sont assez extérieurs. Ils se nouent et se dénouent avec la plus extrême facilité depuis que la population est devenue d’une telle mobilité. De tels groupes ont donc quelque chose d’un peu extérieur et artificiel. Les groupes durables, ceux auxquels l’individu apporte toute sa vie, auxquels il est le plus fortement attaché, ce sont les groupes professionnels. Il semble donc bien qu’ils soient appelés à devenir dans l’avenir la base de notre représentation politique comme de notre organisation sociale.