Dixième leçon : l’homicide

Nous entrons maintenant dans une sphère nouvelle de la moralité. Nous avons examiné dans les sections précédentes les devoirs que les hommes ont les uns envers les autres parce qu’ils appartiennent à tel groupe social déterminé, parce qu’ils font partie d’une même famille, d’une même corporation, d’un même État. Mais il en est d’autres qui sont indépendants de tout groupement particulier. Je dois respecter la vie, la propriété, l’honneur de mes semblables alors même qu’ils ne sont ni mes parents, ni mes compatriotes. C’est la sphère la plus générale de toute l’éthique, puisqu’elle est indépendante de toute condition locale ou ethnique. C’est aussi la plus élevée. Les devoirs que nous allons passer en revue sont considérés chez tous les peuples civilisés comme les premiers et les plus pressants de tous les devoirs. L’acte immoral, par excellence, c’est le meurtre et le vol, et l’immoralité de tels actes n’est en rien diminuée quand il sont commis contre des étrangers. La morale domestique, la morale professionnelle, la morale civique ont certainement une gravité moindre. Celui qui manque à l’un de ces devoirs nous apparaît, en général, comme moins fautif que celui qui commet un de ces attentats dont nous venons de parler, Cette idée est si générale et si fortement imprimée dans les esprits que, pour la conscience commune, le crime consiste essentielle­ment ou presque uniquement à tuer, à blesser, à voler. Quand nous nous représentons le criminel, c’est toujours sous l’aspect d’un homme qui attente à la propriété ou à la personne d’autrui. Tous les travaux de l’école criminologique italienne reposent précisément sur ce postulat, admis comme un axiome, que c’est là tout le crime. Constituer le type du délinquant consiste par exemple à constituer le type de l’homicide ou du voleur, avec leurs différentes modalités.

À cet égard, la morale moderne présente avec la morale ancienne le contraste le plus absolu. Il s’est produit, surtout depuis le christianisme, une véritable interversion, un renversement de la hiérarchie des devoirs. Dans les sociétés tout à fait inférieures, et même sous le régime de la cité, les devoirs dont nous allons parler, au lieu d’être au point culminant de la morale, étaient seulement sur le seuil de l’éthique. Au lieu d’être mis au-dessus de tous les autres, ils avaient, ou du moins certains d’entre eux avaient une sorte de caractère facultatif. Ce qui prouve la moindre dignité morale qui leur était alors attribuée, c’est la moindre gravité des peines qui les sanctionnaient. Très souvent même, aucune peine n’y était attachée. En Grèce, le meurtre lui-même n’était puni que sur la demande de la famille et celle-ci pouvait se contenter d’une indemnité pécuniaire. A Rome, en Judée, la composition est interdite pour l’homicide qui est considéré comme un crime public, mais il n’en est pas de même des blessures ou du vol. C’est aux individus lésés à en poursuivre la réparation et ils peuvent, s’ils le veulent, permettre au coupable de se racheter moyennant une somme d’argent. De tels actes n’ont donc en somme que des sanctions à demi civiles ; ils ne donnent lieu très souvent qu’à des espèces de dommages-intérêts ; en tout cas, alors même qu’ils sont frappés d’une sorte de peine, c’est-à-dire alors même que le coupable est frappé dans son corps, ils ne paraissent pas assez graves pour que l’État en poursuive lui-même la répression. Ce sont les particuliers qui doivent en prendre l’initiative. La société ne se sent pas directement intéressée et menacée par ces attentats qui nous révoltent. Il arrive même que ce minimum de protection n’est accordé par la société qu’à ses membres, mais est refusé quand la victime est un étranger. Les vrais crimes, ce sont alors ceux qui sont dirigés contre l’ordre familial, religieux, politique. Tout ce qui menace l’organisa­tion politique de la société, tout manquement aux divinités publiques qui ne sont autre chose que des expressions symboliques de l’État, toute violation des devoirs domestiques sont frappés de peines qui peuvent être terribles.

Cette évolution qui a eu pour effet de mettre au point le plus élevé de la morale ce qui n’en était d’abord que la partie la plus inférieure est la conséquence de l’évolution correspondante qui s’est produite dans la sensibilité collective et que nous avons eu bien souvent l’occasion de signaler. Primitivement les sentiments collectifs les plus forts, ceux qui tolèrent le moins la contradiction sont ceux qui ont pour objet le groupe lui-même, soit le groupe politique dans son intégrité, soit le groupe familial. De là viennent l’autorité exceptionnelle des sentiments religieux et la sévérité des peines qui en assurent le respect : c’est que les choses sacrées ne sont que des emblèmes de l’être collectif. Celui-ci se personnifie sous la forme de Dieu, d’êtres religieux de toutes sortes et c’est lui qui est l’objet du respect, de l’adoration qui s’adresse en apparence aux êtres fictifs du monde religieux. Au contraire, tout ce qui concerne l’individu affecte peu vivement la sensibilité sociale. La douleur de l’individu touche peu, car son bien-être intéresse peu. Au contraire actuellement, c’est la souffrance individuelle qui est la chose haïssable. L’idée qu’un homme souffre sans l’avoir mérité nous est insupportable, mais comme nous le verrons, même la souffrance méritée nous pèse, nous angoisse et nous nous efforçons de l’atténuer. C’est que ces sentiments qui ont pour objet l’homme, la personne humaine deviennent très forts tandis que ceux qui nous attachent directement au groupe vont passer au second plan. Le groupe ne nous semble plus avoir de valeur par lui-même et pour lui-même. C’est seulement le moyen de réaliser et de développer la nature humaine autant que le réclame l’idéal du temps. C’est le but par excellence par rapport auquel tous les autres sont secondaires. C’est pourquoi la morale humaine s’est élevée au-dessus de toutes les autres morales. Quant aux raisons qui ont déterminé et cette régression de certains sentiments collectifs et cette évolution de certains autres, nous les avons trop souvent indiquées pour qu’il y ait lieu d’y revenir. Elles tiennent à cet ensemble de causes qui, en différenciant de plus en plus les membres des sociétés, ne leur ont plus laissé d’autres caractères communs essentiels que ceux qu’ils tiennent de leur qualité d’hommes. Celle-ci est donc devenue tout naturellement l’objet par excellence de la sensibilité collective.

Après avoir ainsi indiqué le caractère général de la partie de l’éthique que nous abordons maintenant, entrons dans le détail, pour examiner les principales règles qu’elle comprend, c’est-à-dire les principaux devoirs qu’elle impose.

Le premier et le plus impératif est celui qui défend d’attenter à la vie de l’homme et prohibe l’homicide sauf dans les cas déterminés permis par la loi (cas de guerre, condamnation légalement prononcée, légitime défense). D’où vient que l’homicide a été prohibé et que cette prohibition est devenue toujours plus sévère, c’est une question qu’il n’est pas nécessaire de traiter après ce qui vient d’être dit. Du moment que le but de l’individu est le bien moral, que faire le bien c’est faire du bien à autrui, il est clair que cet acte ayant pour effet de priver un être humain de l’existence, c’est-à-dire de la condition de tous les autres biens, doit nécessairement apparaître comme le plus détestable de tous les crimes. Nous ne nous attarderons donc pas à expliquer la genèse de la règle qui prohibe le meurtre. Ce qui est plus utile et plus suggestif, c’est de chercher comment la règle fonctionne dans nos sociétés contemporaines, de quelles causes dépend le plus ou moins grand empire qu’elle exerce sur les consciences, le plus ou moins grand respect qui y est attaché. Pour répondre à cette question, c’est à la statistique qu’il nous faut nous adresser. C’est elle en effet qui nous renseigne sur les conditions en fonction desquelles varie le taux social des homicides, et c’est ce taux qui mesure le degré d’autorité dont est investie la règle prohibitive du meurtre. Cette recherche nous fera mieux comprendre la nature de ce crime et par cela même jettera quelque jour sur les caractères distinctifs de notre moralité.

A vrai dire, il pourrait sembler après tout ce qui précède, que les causes dont dépend la tendance à l’homicide soient évidentes et n’aient pas besoin d’être autrement déterminées. Ce qui fait que l’homicide est aujourd’hui prohibé sous la menace des peines les plus fortes dont disposent nos codes, c’est que la personne humaine est l’objet d’un respect religieux qui, jadis, s’attachait à de tout autres choses. N’en faut-il pas conclure que ce qui fait qu’un peuple a plus ou moins de penchant au meurtre, c’est que ce respect est plus ou moins répandu, c’est qu’une valeur plus ou moins grande y est attribuée à tout ce qui regarde l’individu. Et un fait confirme cette interprétation : depuis que l’on peut suivre la marche des homicides à travers la statistique, on les voit progressivement diminuer. En France, on en comptait, pendant la période 1826-1830, 279 ; le chiffre décroît progressivement de la manière suivante : 282 (1831-35) ; 189 (1836-40) ; 196 (1841-45) 240 (1846-50) 171 (1851-55) 119 (1856-60) 121 (1861-65) 136 (1866-70) 190 (1871-75) 160 (1876-80) soit une diminution de 62 % en 55 ans, diminution d’autant plus notable que pendant le même temps la population a augmenté de plus d’un cinquième. On retrouve chez tous les peuples civilisés la même régression, quoiqu’elle soit plus ou moins marquée selon les pays. Il semble donc que l’homicide diminue avec la civilisation. C’est ce que paraît confirmer cet autre fait qu’il est d’autant plus développé que les pays sont moins civilisés et inversement. C’est l’Italie, la Hongrie, l’Espagne qui tiennent la tête. Puis vient l’Autriche. Or, les trois premiers pays sont certainement parmi les moins avancés ; ce sont les arriérés de l’Europe. Ils contrastent avec les nations de haute culture, l’Allemagne, l’Angleterre, la France et la Belgique dont la criminalité homicide est comprise entre 10 et 20 par millier d’habitants, alors que la Hongrie et l’Italie en ont plus de 100, soit 10 ou 5 fois davantage. Enfin, à l’intérieur de chaque pays, on retrouve la même distribution. L’homicide est essentiellement rural ; de toutes les professions, ce sont les cultivateurs qui fournissent le plus gros contingent. Or, il n’est pas douteux que le respect dont est entourée la personne, la valeur qui lui est attribuée par l’opinion croissent avec la civilisation. Ne peut-on pas dire par conséquent que l’homicide varie selon la place plus ou moins haute que l’individu occupe dans la hiérarchie des fins morales ?

Il est bien certain que cette explication n’est pas sans quelque fondement. Seulement elle est beaucoup trop générale. Sans doute le développement de l’individualisme n’est pas sans rapports avec la baisse de l’homicide ; mais il ne la produit pas directement. S’il avait cette efficacité, il la manifesterait également sur les autres attentats dont souffre l’individu. Les vols, les escroqueries, les abus de confiance infligent à ceux qui en sont victimes des douleurs parfois aussi vives que les lésions matérielles proprement physiques. Une fraude commerciale, une grave escroquerie, par les maux qu’elles causent, font souvent d’un seul coup plus de malheurs qu’un meurtre isolé. Or tous ces maux, au lieu de diminuer, ne font que se multiplier avec la civilisation. Les vols qui étaient au nombre de 10 000 en 1829, étaient déjà à 21000 en 1844, à 30 000 en 1853, à 41 522 en 1876-1880, soit une augmentation de 400 %. Les banqueroutes se sont élevées de 129 à 971. Il y a aussi des attentats matériels qui présentent la même ascension : ce sont d’abord les attentats à la pudeur contre les enfants, et aussi les coups et blessures qui sont passés de 7 à 8 000 pendant la période 1829-1833 à 15-17 000 en 1863-1869. Pourtant le respect de la personne devrait protéger celle-ci aussi bien contre les blessures que contre les attentats mortels. Pour que, au contraire, un pareil accroissement ait pu se produire, il faut qu’à lui seul, ce sentiment n’ait eu qu’une puissance inhibitrice assez faible. Ce n’est donc pas lui à proprement parler qui peut expliquer l’esprit inhibitif que rencontre à un certain moment le courant homicide. Mais il faut que parmi les circonstances qui accompagnent le progrès de l’individualisme moral, il y en ait qui soient spécialement contraires au meurtre sans montrer le même antagonisme avec les autres attentats contre la personne. Quelles sont ces circonstances ?

Nous avons vu que, parallèlement aux progrès des sentiments collectifs qui ont pour objet l’homme en général, l’idéal humain, le bien et matériel et moral de l’individu, se produisaient une régression, un affaiblissement des sentiments collectifs qui ont pour objet le groupe, famille ou État, indépendamment du profit qu’en peuvent retirer les particuliers. Ces deux mouvements ne sont pas seulement parallèles, ils sont étroitement solidaires. Si les sentiments qui nous attachent à l’individu en général grandissent, c’est précisément parce que les autres s’affaiblis­sent ; c’est parce que les groupes ne peuvent plus avoir d’autres objectifs que les intérêts de la personne humaine. Or si l’homicide diminue, c’est beaucoup plus parce que le culte mystique de l’État perd du terrain que parce que le culte de l’homme en gagne. En effet, les sentiments qui sont à la base du premier sont, par eux-mêmes, des excitants au meurtre. De plus, ils sont très intenses, comme tous les sentiments collectifs ; par suite, quand ils sont offensés, ils tendent à réagir avec une énergie proportionnelle à leur intensité. Si donc l’offense est grave, ils peuvent entraîner l’homme qui sent l’offense à détruire son adversaire. Elle a d’autant plus facilement ce résultat que ces sortes de sentiments, par suite de leur nature propre, sont particulièrement aptes à faire taire tous les sentiments de pitié, de sympathie qui, en d’autres Circonstances, suffiraient à arrêter le bras du meurtrier. Car, quand les premiers de ces sentiments sont forts, les seconds sont faibles. Quand la gloire de l’État, la grandeur de l’État apparaissent comme le bien par excellence, quand la société est la chose sacrée et divine, à laquelle tout est subordonné, elle est même tellement au-dessus de l’individu que la sympathie, la compassion que celui-ci peut inspirer ne sauraient contrebalancer et contenir les exigences autrement impérieuses des sentiments offensés. Quand il s’agit de défendre un père, de venger un Dieu, que peut compter la vie d’un homme ? Elle pèse de bien peu dans la balance quand, dans l’autre plateau, se trouvent des objets d’une valeur, d’un poids tellement incomparables. Voilà comment la foi politique, le sentiment d’honneur domestique, le sentiment de caste, la foi religieuse sont très souvent par eux-mêmes générateurs d’homicides. La multiplicité des meurtres en Corse tient à la pratique toujours survivante de la vendetta : mais la vendetta elle-même vient de ce que le point d’honneur familial est encore très vivace, c’est-à-dire dire que les sentiments qui attachent le Corse à son clan sont encore très énergiques. La gloire du nom est encore au-dessus de tout.

Non seulement ces divers sentiments peuvent mener au meurtre, mais là où ils sont forts, ils produisent une sorte de disposition morale chronique qui, par elle-même et d’une manière générale, incline à l’homicide. Quand, sous l’influence de tous ces états moraux, on est porté à attacher si peu de prix à l’existence individuelle, on est fait par suite à cette idée qu’elle doit et peut être sacrifiée à toutes sortes de choses. Il suffit alors d’une bien légère impulsion pour porter au meurtre. Toutes ces tendances ont par elles-mêmes quelque chose de violent, de destructif, qui rendent le sujet d’une manière générale enclin à détruire, qui le prédisposent aux manifestations violentes, aux actes sanglants. C’est de là que viennent les tempéraments rudes et âpres qui caractérisent les sociétés inférieures. On a souvent cru que cette rudesse est un reste de bestialité, une survivance des instincts sanguinaires de l’animalité. En réalité, elle est le produit d’une culture morale déterminée. L’animal lui-même n’est pas violent par nature d’une manière générale ; il ne l’est que quand les circonstances dans lesquelles il vit rendent la violence nécessaire. Pourquoi en serait-il autrement de l’homme ? Si celui-ci est resté pendant si longtemps dur à ses semblables, ce n’est pas du tout parce qu’il était plus proche de l’animalité ; mais c’est la nature de la vie sociale qu’il menait qui l’a façonné ainsi. C’est l’habitude de poursuivre des fins morales, étrangères aux intérêts humains, qui l’ont rendu relative­ment insensible aux douleurs humaines. Tous ces sentiments dont nous venons de parler ne peuvent même être satisfaits qu’en imposant des souffrances à l’individu. Les Dieux que l’on adore ne vivent que des privations, des sacrifices auxquels s’astreignent les mortels ; parfois même ce sont des victimes humaines exigées, exigences qui ne font que traduire sous une forme mystique les exigences de la société sur ses membres. On conçoit qu’une telle éducation laisse dans les consciences une aptitude à causer de la douleur. De plus, tous ces sentiments sont des passions très vives, puisqu’ils ne tolèrent pas la contradiction, se considèrent comme intangibles. Des caractères ainsi formés sont donc essentiellement passionnels ; ce sont des impulsifs. Or la passion mène à la violence. Elle tend à briser tout ce qui la gène et l’arrête.

Aussi la diminution des homicides actuels ne vient pas de ce que le respect de la personne humaine contient comme un frein les mobiles homicides, les excitants au meurtre, mais de ce que ces mobiles et ces excitants sont moins nombreux et moins intenses. Et ces excitants, ce sont ces sentiments collectifs qui nous attachent à des objets étrangers à l’humanité et à l’individu, c’est-à-dire qui nous attachent à des groupes, ou à des choses qui symbolisent ces groupes. Je n’entends pas dire, d’ailleurs, que ces sentiments qui autrefois étaient à la base de la conscience morale, sont destinés à disparaître ; ils survivront et doivent survivre mais en moins grand nombre et avec une intensité bien inférieure à celle qu’ils avaient autrefois. Voilà ce qui fait que, dans les pays civilisés, le taux de la mortalité homicide tend à s’abaisser.

Il est d’ailleurs facile de vérifier cette interprétation. Si elle est exacte, toutes les causes qui renforcent ces sortes de sentiments doivent élever le taux des meurtres. Or la guerre est évidemment une de ces causes. Elle ramène les sociétés, même les plus cultivées, à un état moral qui rappelle celui des sociétés inférieures. L’individu disparaît ; il cesse de compter ; c’est la masse qui devient le facteur social par excellence ; une discipline rigide et autoritaire s’impose à toutes les volontés. L’amour de la patrie, l’attachement au groupe rejette au second plan tous les sentiments de sympathie pour l’individu. Or qu’arrive-t-il ? Alors que, sous l’influence de causes diverses, les vols, les escroqueries, les abus de confiance deviennent sensiblement moins nombreux, l’homicide ou augmente ou, tout au moins, reste stationnaire. En France, en 1870, les vols diminuent de 33 %, ils passent de 31000 à 20 000, les vols qualifiés de 1 059 à 871. Les meurtres baissent peu ; de 339, ils passent à 307. Et encore cette baisse n’est-elle qu’apparente et dissimule une hausse probablement importante. En effet, cette diminution de la criminalité générale en temps de guerre tient pour une part qu’il ne faut pas exagérer, mais qu’il ne faut pas nier, surtout quand il y a invasion, à une cause qui devait nécessairement avoir un effet sur l’homicide, à savoir au désarroi de l’administration judiciaire. La poursuite des crimes doit se faire moins bien quand le territoire est envahi et que tout est bouleversé. Ce n’est pas tout. L’âge où l’on commet le plus d’homicides est de 20 à 30 ans. Un million d’hommes à cette période de la vie commettent 40 homicides par an. Or toute la jeunesse de cet âge se trouve alors sous les drapeaux ; les crimes qu’elle a commis ou qu’elle aurait commis en temps de paix ne sont pas entrés dans les calculs de la statistique. Si, malgré ces deux causes, le chiffre des homicides a un peu baissé, on peut être certain que, dans la réalité, il avait sérieusement augmenté. La preuve, c’est qu’en 1871, alors que les armées sont licenciées, que les tribunaux peuvent vaquer à leurs fonctions avec plus de régularité, mais sans que l’état moral du pays soit encore bien modifié, on constate une hausse considérable. De 339 en 1869, de 307 en 1870, les homicides passent à 447, soit une augmentation de 45 %. Depuis 1851, année exceptionnelle, comme nous verrons, ils ne s’étaient pas élevés si haut.

Les crises politiques ont la même influence. En 1876, eurent lieu en France les élections du Sénat et de la Chambre des Députés ; les homicides passent de 409 à 422 ; mais en 1877 l’agitation politique devient plus intense, c’est l’époque du Seize-Mai, un accroissement formidable se produit. Le chiffre s’élève d’un coup à 503, chiffre qui n’avait pas été atteint depuis 1839. Pendant les années d’effervescence qui vont de 1849 au moment où le Second Empire fut tout à fait consolidé, le même phénomène se produit. En 1848, on compte 432 homicides, 496 en 1849, 485 en 1850, 496 en 1851, puis en 1852 la baisse commence quoique les chiffres restent encore très élevés jusqu’en 1854. Pendant les premières années du règne de Louis-Philippe, les compétitions des partis politiques furent violentes. Aussi l’ascension de la courbe est continue de 462 en 1831 à 486 en 1832. Le maximum du siècle fut atteint en 1839 (569).

On sait que le protestantisme est une religion beaucoup plus individualiste que le catho­licisme. Chaque fidèle se fait sa foi plus librement, relevant davantage de lui-même ou de sa réflexion personnelle. Il en résulte que les sentiments collectifs communs à tous les membres de l’Église protestante sont moins nombreux et moins forts ou du moins qu’ils prennent nécessairement pour objet l’individu. Or, l’aptitude à l’homicide reste incomparablement plus forte dans les pays catholiques que dans les pays protestants. En moyenne, les pays catholiques d’Europe fournissent 32 homicides pour un millier, les pays protestants pas même 4. Les trois pays qui, a ce point de vue, tiennent la tête de toute l’Europe sont non seulement catholiques, mais foncièrement catholiques, l’Italie, l’Espagne et la Hongrie.

Le terrain favorable au développement de l’homicide est donc en définitive un état passionnel de la conscience publique qui a son retentissement naturel dans les consciences particulières. C’est un crime fait d’irréflexion, de peur spontanée, d’impulsion. Toutes les passions en un sens mènent aux violences et toutes les violences aux forces homicides, quoique celles-là surtout aient cet effet qui a des fins supra-individuelles.

Par conséquent le taux de l’homicide témoigne avant tout que notre immoralité devient quelque chose de moins passif, de plus réfléchi, de plus calculé. Tels sont en effet les caractères de notre immoralité qui se fait remarquer plutôt par l’astuce que par la violence. Ces caractères de notre immoralité sont d’ailleurs aussi ceux de notre morale. Elle aussi devient de plus en plus froide, réfléchie, rationnelle, la sensibilité y joue un rôle de plus en plus restreint et c’est ce que Kant exprimait en mettant la passion hors de la morale. L’acte moral nous apparaît aujourd’hui comme un acte de raison. Rien d’étonnant d’ailleurs à cette symétrie que nous observons entre les caractères de la morale et de l’immoralité. Nous savons en effet que ce sont des faits de même nature et qui s’éclairent mutuellement. L’immoralité n’est pas le contraire de la moralité, de même que la maladie n’est pas le contraire de la santé, l’une et l’autre ne sont que des formes différentes d’un même état, les deux formes de la vie morale, les deux formes de la vie physique.

Ainsi tout ce qui élève le niveau passionnel de la vie publique, élève le taux de l’homicide. Les fêtes ont naturellement pour effet d’intensifier la vie collective, de surexciter les sentiments. Or sur 40 homicides observés par Marro, 19 avaient été accomplis des jours de fête, 14 des jours ordinaires, 7 étaient incertains. Le nombre des cas est très restreint. Mais la prépondérance des jours de fête est tellement marquée qu’elle ne saurait être accidentelle. Il n’y a en effet dans l’année qu’une soixantaine de jours de fête. Ils devraient donc fournir 6 fois moins de cas que les autres jours de la semaine. Pour que, sur ces homicides pris au hasard, le contingent des jours fériés soit sensiblement supérieur aux autres, il faut que, d’une manière générale, il soit très considérable. La distribution même des homicides donne lieu à une remarque analogue. On est plutôt étonné de voir ainsi rattacher l’homicide à un certain état d’activité, alors qu’un niveau aussi élevé de l’activité peut passer plutôt pour normal. Mais c’est ce qui résulte justement du fait que le crime n’est pas en dehors des conditions normales de la vie. Par cela même qu’un certain degré d’activité passionnelle est toujours nécessaire, il y a toujours des crimes. L’essentiel est que le taux en soit propre à l’état où se trouve la société. Une société sans homicides n’est pas plus pure qu’une société sans passions 18.