Douzième leçon

La théorie de Kant peut se résumer ainsi. Le globe est la propriété du genre humain. Or une propriété qui n’est pas appropriée n’est pas une propriété. Il serait donc absurde, contradictoire que le genre humain interdise l’appropriation du sol. Ce serait nier son droit. Mais cette appropriation ne peut être faite que par les hommes, soit individuellement, soit par petits groupes. Donc le droit que l’humanité a sur la Terre implique le droit des particuliers à occuper des portions restreintes de la surface de la Terre. D’un autre côté, comme la volonté, quand ses décisions sont légitimes, a droit au respect, toute première occupation est respectable et la conscience du genre humain en doit reconnaître la légitimité. Car ma volonté, en agissant ainsi, ne fait qu’user de son droit sans attenter à aucun autre droit, puisque, par hypothèse, aucune autre volonté particulière ne s’était encore saisie du même objet. Le droit que je tiens de l’humanité, c’est-à-dire en somme de ma qualité d’homme, ne peut être limité que par le droit similaire des autres hommes. Si donc les autres hommes n’ont pas affirmé leur droit à propos de choses que je m’approprie, mon droit sur elles est absolu. D’où il suit que j’ai le droit de m’approprier tout ce que je puis m’approprier parmi les choses qui n’ont été antérieurement l’objet d’aucune appropriation. Dans ces limites, mon droit va aussi loin que mon pouvoir. Et comme les décrets de ma volonté tirent leur valeur de ma volonté même, que celle-ci est en dehors de l’espace, l’acte par lequel je me déclare propriétaire d’une chose m’en fait propriétaire, alors même que je ne la détiens pas matériellement.

Ce qu’a d’intéressant cette doctrine, c’est que nous y trouvons une théorie morale du droit du premier occupant. Kant ne recule aucunement devant cette conséquence de son système. Il ne craint pas de revendiquer comme sienne la formule connue : tant mieux pour celui qui possède, Beati possidentes. Mais ce privilège que l’on a généralement présenté comme une nécessité sociale, ou une convention et une fiction, il entreprend de le fonder en droit : « Cette prérogative du droit, qui résulte du fait de la possession empirique suivant la formule Beati possidentes ne vient pas de ce que le possesseur, étant présumé honnête homme, n’est pas tenu de prouver que sa possession est légitime, mais en ce que chacun a la faculté d’avoir comme sien un objet extérieur de sa volonté. » C’est donc un élément de l’idée de propriété, tout différent du travail, qui est ici mis en relief et c’est pourquoi il importe de connaître cette théorie qui, à elle seule, fait déjà sentir ce qu’il y a d’unilatéral dans la précédente. Il n’est pas douteux, en effet, que dans l’occupation qui n’est pas contraire à un droit préexistant, il y a un acte qui confère certains droits. De tout temps, l’humanité a accordé des prérogatives de droit à la première possession. La déclaration de volonté par laquelle nous affirmons notre intention de nous approprier un objet qui est sans possesseur actuel n’est pas sans valeur morale et a droit à quelque respect.

Mais, d’un autre côté, l’impossibilité de ramener toute la propriété à cet unique élément éclate tout particulièrement dans un système qui essaie de fonder sur un principe moral, et non pas seulement sur des considérations utilitaires, les prérogatives du premier occupant. Kant est obligé de contredire son propre raisonnement. Si les volontés sont tout ce qu’elles peuvent être indépendamment de leurs manifestations spatiales, elles peuvent entrer en conflit sans se trouver matériellement aux prises. Elles peuvent se nier, se contredire, se refouler mutuellement alors même que les corps qu’elles meuvent ne viennent pas se heurter en un point déterminé de l’espace. Si je m’approprie un objet qui n’est pas encore approprié en fait par autrui, mais qui est voulu par lui, sans que cette volonté se soit exprimée physiquement, n’y a-t-il pas empiétement de l’une sur l’autre ? Or, il n’y a pas d’objets qui ne soient susceptibles d’être voulus par d’autres que celui qui en prend effectivement possession. Des obstacles matériels, une impossibilité physique peuvent avoir empêché l’autre agent de s’affirmer à temps et de prendre les devants. Il est impossible d’accorder une valeur morale à des rencontres fortuites ou à une supériorité purement physique. C’est même une sorte de scandale logique que la place considérable qui est ainsi faite à la force matérielle dans un système spiritualiste. Le cercle des choses que je puis légitimement m’approprier est déterminé exclusivement par l’étendue de mon pouvoir. « Personne ne peut, dans le rayon de la portée du canon, se livrer à la pêche du poisson ou de l’ambre jaune sur la côte d’un pays qui appartient déjà à un certain État » (§ XV). Voilà donc la légitimité de l’appropriation placée sous la dépendance de la portée des canons. Que l’on invente des canons à plus longue portée et le domaine légitime, juridique de l’État se trouvera étendu ipso facto.

Précisément parce que l’acte de vouloir est un acte mental, l’équilibre des volontés individuelles doit être lui-même mental, c’est-à-dire moral. Il ne se trouve pas justifié par cela seul que les mouvements matériels par lesquels ces volontés s’expriment sont géographiquement extérieurs les uns aux autres, ne se rencontrent pas sur un même point de l’espace. Il faut encore et surtout qu’elles ne se nient pas et ne s’excluent pas moralement. Pour que l’occupa­tion puisse être regardée comme légitime au moins au regard de notre conscience morale actuelle, il faut donc qu’elle soit soumise à d’autres conditions que cette simple antériorité dans le temps. Nous ne reconnaissons pas à l’individu le droit d’occuper tout ce qu’il peut physiquement occuper. C’est déjà ce que reconnaissait Rousseau. Rousseau, lui aussi, ramenait le droit de propriété au droit de première occupation consacrée et sanctionnée par la société. Seulement il limitait les droits de l’occupant par ses besoins normaux. « Tout homme, disait-il, a naturellement droit à ce qui lui est nécessaire » (Contrat social, I, 9). On empiète donc sur le droit d’autrui par cela seul qu’on s’approprie plus de choses qu’on en a besoin, alors même que ces choses ne seraient pas encore appropriées. « En général, dit-il, pour autoriser sur un terrain quelconque le droit de premier occupant, il faut les conditions suivantes : premièrement, que ce terrain ne soit encore habité par personne ; secondement, qu’on n’en occupe que la quantité dont on a besoin pour subsister » (1, 9). Rousseau ajoute aussi, il est vrai, que le travail et la culture sont nécessaires pour qu’il y ait prise de possession véritable. Mais ce n’est pas que le travail lui paraisse impliquer analytiquement le droit de posséder conformément à la théorie que nous avons discutée en premier lieu. C’est que le travail est à ses yeux le seul signe authentique d’occupation. Ce n’est qu’un symbole, un titre juridique. Sur ce point, par conséquent, il ne s’écarte que secondairement de la théorie de Kant.

Une divergence plus importante vient de ce qu’il subordonne l’étendue de l’occupation légitime à l’étendue des besoins normaux. Mais cette fois il est clair que si le droit du premier occupant était trop illimité dans la théorie de Kant, il est ici trop restreint. On peut dire peut-être que l’homme est en droit de posséder au moins ce qui lui est nécessaire pour vivre, mais non qu’il n’a pas le droit de posséder davantage. Rousseau était dominé par cette idée qu’il y a un équilibre naturel dont les conditions sont fonction de la nature de l’homme, d’une part, de la nature des choses, de l’autre, et que toute modification à cet équilibre faisait déchoir l’homme de son état normal et le précipitait dans le malheur. De là sa conception d’une société où toutes les conditions seraient sensiblement égales, c’est-à-dire également médiocres, chacun ne possédant pas beaucoup au-delà de ce qui est indispensable pour vivre. Mais cette conception n’a plus aujourd’hui qu’un intérêt historique. Cet équilibre naturel est une hypothèse sans réalité. Le grand changement qu’y apporte la vie sociale, c’est de substituer à l’équilibre fixe, invariable qu’on observe chez les animaux, un équilibre mobile qui varie sans cesse, c’est d’avoir substitué aux besoins dits naturels d’autres besoins qu’il n’est pas indispensable de satisfaire pour entretenir la vie physique, et dont la satisfaction pourtant n’est pas moins légitime.

Cette discussion a donc eu surtout l’avantage de nous faire sentir la complexité du phénomène. Il y entre bien certainement des éléments différents. Essayons maintenant de les analyser. Mais pour cela il nous faut au préalable définir la chose dont nous parlons. Que faut-il entendre par droit de propriété ? En quoi consiste-t-il ? A quoi se reconnaît-il ? On verra que la solution de ce problème initial facilitera la recherche des causes.

La définition que nous cherchons doit exprimer le droit de propriété d’une manière générale, c’est-à-dire abstraction faite des modalités particulières qu’il a pu prendre dans les différents temps et les différents pays. Il nous faut d’abord tâcher d’atteindre ce qu’il a d’essentiel, c’est-à-dire ce qui se trouve de commun dans les diverses manières dont il a pu être conçu.

L’idée de propriété éveille d’abord l’idée d’une chose. Entre ces deux notions il semble qu’il y ait une étroite connexité ; qu’on ne puisse posséder que des choses et que toutes choses puissent être possédées. Il est bien certain que, dans l’état actuel de nos idées, il nous répugne que le droit de propriété puisse s’exercer sur d’autres objets. Encore faut-il comprendre sous le nom de choses les animaux qui sont aussi complètement possédés que les choses inanimées. Mais cette restriction est relativement récente. Tant qu’il y eut des esclaves, les esclaves étaient l’objet d’un droit réel qui est indiscernable du droit de propriété. L’esclave était à son maître comme son champ ou ses animaux. Il en était de même à certains égards, au moins à Rome, du fils de famille. Sauf pour ce qui concerne ses relations publiques, il était considéré comme un objet de propriété. Anciennement, il pouvait être revendiqué ; or la rei vindicatio ne s’appliquait qu’aux choses qui comportent un droit de propriété quiritaire, c’est-à-dire aux choses corporelles in commercio. A l’époque classique encore le père pouvait le manciper valablement et jusqu’à l’époque de Justinien il pouvait faire l’objet d’un furtum. L’idée de mancipation et de furtum implique nécessairement une chose soumise au droit de propriété.

Inversement, il y a des choses qui ne sont l’objet d’aucun droit de propriété. Telles étaient jadis les choses sacrées, ce qu’on appelait à Rome les res sacrae et religiosae. Les choses sacrées, en effet, étaient hors du commerce, absolument inaliénables et ne pouvaient devenir l’objet d’aucun droit réel et d’aucune obligation. Elles n’étaient possédées par personne. On peut dire, il est vrai, et on disait qu’elles étaient la propriété des dieux. Mais il résulte de cette formule même qu’elles ne constituaient pas une propriété humaine ; or c’est du droit de propriété exercé par les hommes que nous nous occupons ici. En réalité, cette attribution des choses sacrées aux dieux n’était qu’une manière d’exprimer qu’elles n’étaient et ne pouvaient être appropriées par aucun homme. Mais ces sortes de choses ne sont pas les seules qui présentent ce caractère. Il y a aussi ce qu’on appelait à Rome les res communes, c’est-à-dire celles qui n’appartiennent à personne parce qu’elles appartiennent à tout le monde, qui échappent par leur nature à toute appropriation particulière : l’air, l’eau courante, la mer. Chacun peut en user, mais on ne peut indiquer ni un individu, ni un groupe qui en soit le propriétaire. Il y a en fait ce qu’on appelle aujourd’hui les biens du domaine publie, les chemins, les routes, les rues, les rivages navigables ou flottables, les rivages de la mer. Tous ces biens sont administrés par l’État, mais ne sont pas possédés par l’État. Tout le monde en use librement, même les étrangers. L’État qui les gère n’a pas le droit de les aliéner ; il a à remplir des devoirs à leur occasion, il n’a pas sur eux de droit de propriété.

Ce qui résulte de ces faits, c’est que le cercle des objets appropriables n’est pas nécessai­rement déterminé par leur constitution naturelle, mais par le droit de chaque peuple. C’est l’opinion de chaque société qui fait que tels objets sont considérés comme susceptibles d’appropriation, tels autres non. Ce ne sont pas leurs caractères objectifs, tels que les sciences naturelles peuvent les déterminer, c’est la façon dont ils sont représentés dans l’esprit publie. Telle chose qui hier ne pouvait être appropriée, l’est aujourd’hui et inversement. D’où il suit que la nature de l’être approprié ne peut pas entrer dans notre définition. Nous ne pouvons même pas dire qu’il doit consister en une chose corporelle, saisissable aux sens. Il n’y a pas de raison pour que des choses incorporelles ne soient pas capables d’être appropriées. A priori, aucune limite ne peut être assignée au pouvoir dont dispose la collectivité pour conférer ou retirer à tout ce qui est les caractères nécessaires pour en rendre l’appropriation juridiquement possible. Si donc dans ce qui suit, je me sers du mot chose, c’est dans un sens absolument indéterminé et sans que je veuille prouver la nature particulière de la chose.

On en peut dire autant du sujet qui possède. Sans doute, c’est généralement un homme ou des hommes qui possèdent. Mais d’abord c’est tantôt un groupe ou ce peut être un être de raison comme l’État, la commune, la famille tant que la propriété est collective. Puis, il ne suffit pas d’être homme pour pouvoir être propriétaire. Pendant longtemps seuls les membres de chaque société peuvent exercer ce droit. Le cercle des personnes qui sont aptes à posséder est déterminé par la législation de chaque pays comme celui des choses aptes à être possédées. Par conséquent, tout ce que notre définition peut exprimer, c’est la nature du rapport qui unit la chose appropriée au sujet qui l’approprie, abstraction faite des caractères constitutifs de l’un et de l’autre.

En quoi consiste ce rapport ? Qu’a-t-il de caractéristique ?

Il peut sembler au premier abord que la méthode la plus naturelle soit d’aller chercher cette caractéristique dans la nature des pouvoirs dont le sujet qui possède dispose vis-à-vis de la chose possédée.

Ces pouvoirs, l’analyse juridique les a depuis longtemps réduits à trois : le jus utendi, le jus fruendi et le jus abutendi. Le premier est le droit de se servir de la chose telle qu’elle est, d’habiter une maison, de monter un cheval, de se promener dans une forêt, etc. Le jus fruendi, c’est le droit aux produits de la chose, produits des arbres, du sol, intérêts d’une somme d’argent que l’on possède, loyer d’une maison, etc. Comme on voit, entre le jus utendi et le jus fruendi, il n’y a qu’une nuance ; l’une et l’autre consistent dans le pouvoir d’utiliser la chose sans la dénaturer matériellement ou juridiquement, c’est-à-dire sans modifier sa constitution physique ni sa condition légale. C’est ce dernier pouvoir qui est impliqué dans le jus abutendi. On entend par là la faculté de transformer la chose, voire même de la détruire, soit en la consommant, soit autrement, ou bien encore de l’aliéner, de changer sa situation juridique.

L’énumération de ces différents pouvoirs est-elle vraiment distinctive du droit de propriété ?

En premier, le pouvoir d’utiliser la chose et ses produits est si peu caractéristique de ce droit qu’il peut s’exercer sur des choses qui ne sont pas susceptibles d’appropriation. J’use de l’air, de l’eau, de toutes les choses communes et pourtant je ne les possède pas. De même, j’use des routes, des rues, des rivières, etc., sans que j’en sois propriétaire. Je puis cueillir les fruits de l’arbre qui pendent au-dessus des chemins et qui poussent dans les forêts publiques quoiqu’ils ne soient pas ma propriété. En d’autres termes, le droit d’user d’une chose ou de ses fruits implique seulement que la chose considérée n’a pas été préalablement appropriée par autrui, mais ne suppose aucunement que je l’ai appropriée. Mais, de plus, de quel droit d’user s’agit-il ? Est-ce d’un droit illimité ? Veut-on dire que le propriétaire peut se servir de la chose à sa guise, sans qu’aucune limite lui soit assignée ? Il n’est pas de pays où une telle illimitation ait été reconnue et consacrée par la loi. Le droit d’user est toujours défini et borné. Il y a des règlements pour les choses, pour les récoltes, auxquels le propriétaire est obligé de se conformer. Jadis, il était absolument interdit de faire la moisson ou la vendange avant le jour dit, et la manière dont il y fallait procéder était également prescrite. Le droit d’user de son bien et des fruits de son bien est extrêmement restreint et pourtant il est bien celui du propriétaire 19. Il en est de même de la femme mariée propriétaire de sa dot, à l’égard de celle-ci et de ses fruits.

On peut faire des remarques analogues à propos du jus abutendi, c’est-à-dire du droit de disposer par… ou autrement… Il peut être exercé par d’autres que par le propriétaire. Tout pouvoir d’administration implique un pouvoir de disposer. Le conseil de famille, le conseil judiciaire aliène, transforme les biens du mineur ou de l’interdit. Ils n’en sont pas propriétaires, et aussi les pouvoirs du mari à l’égard des biens de sa femme 20. Très souvent le droit de propriété n’implique aucunement le droit d’aliéner. Pendant des siècles, le patrimoine familial a été inaliénable : tant que le droit de tester n’a pas été reconnu, les droits du père à aliéner ses biens étaient restreints ; il ne pouvait en disposer librement par voie de testament. Maintenant encore ses droits à cet égard sont limités dans la plupart des pays. Les donations entre vifs qu’il a pu faire sont même révoquées dans plusieurs droits s’il y a survenance d’enfants légitimes. Les immeubles dotaux ne peuvent être ni aliénés, ni hypothéqués ni par le mari, ni par la femme, quoique celle-ci en soit propriétaire, sauf certains cas déterminés par la loi ; et cette inaliénabilité est telle au profit de la femme qu’elle permet de faire révoquer certains actes une fois le mariage dissous 21. Les droits du majeur muni de conseil judiciaire sont également limités à cet égard. C’est ici qu’éclate surtout la limitation étroite de tous les droits accordés au propriétaire sur les choses. Ce qui montre bien qu’ils ne sont pas laissés à l’arbitraire de ce dernier, c’est que celui-ci ne les conserve intégralement que s’il en use d’une certaine manière. Le prodigue, c’est-à-dire celui qui use de sa fortune d’une manière inconsidérée, qui la dissipe et la compromet, s’en voit retirer l’administration et même la jouissance. C’est la meilleure preuve que celle-ci n’a rien d’absolu.

Ainsi le pouvoir d’user et de jouir se retrouve dans des cas où il n’y a pas de droit de propriété. Le pouvoir de disposer peut presque totalement exister sans que le droit de propriété s’évanouisse pour cela et peut être exercé par d’autres que le propriétaire. Ce n’est donc pas l’inventaire de ces droits qui saurait caractériser le droit de propriété. Ceux-ci peuvent manquer, ceux-là peuvent se retrouver ailleurs, et les uns et les autres peuvent varier très sensiblement sans que le droit de propriété varie dans la même mesure. Tout ce qu’on peut dire, c’est que partout où ce droit existe, il y a un sujet qui est susceptible d’exercer légalement certains pouvoirs sur l’objet que l’on dit être possédé, mais sans qu’on puisse dire avec précision d’une manière générale en quoi consistent ces pouvoirs, Il faut toujours qu’il y en ait, mais sans qu’on puisse préciser quels ils sont. Ici, nous trouvons le droit d’aliéner, là, il est absent ; ici le droit de dénaturer, ailleurs il manque. Il est ici très développé, là moins, etc. Or, dans ces termes, ils ne sauraient servir à caractériser le droit de propriété. Car il y a des choses sur lesquelles nous avons des pouvoirs et que nous ne possédons pourtant pas. L’hypo­thèque nous donne des droits sur l’immeuble hypothéqué, nous n’en sommes pas propriétaires ; tout droit d’administrer implique une certaine action exercée sur les choses, et pourtant administrer n’est pas posséder.

Ce n’est donc pas la détermination positive des pouvoirs qu’implique la propriété qui saurait définir cette dernière. Ils sont trop précis, trop spéciaux, ou trop généraux. Ou ils ne sont particuliers qu’à certains modes de propriété, à certaines circonstances, ou ils existent en dehors de toute espèce de propriété. Mais voici un trait qui est caractéristique. On peut user des choses qu’on ne possède pas, et en user légitimement : mais quand il y a propriété, seul le propriétaire peut en user, qu’il soit un être réel ou de raison, un individu ou une collectivité. Les pouvoirs d’usage peuvent être ou étendus ou restreints, mais il est seul à les exercer. Une chose sur laquelle j’exerce un droit de propriété est une chose qui ne sert qu’à moi. C’est une chose retirée de l’usage commun pour l’usage d’un objet déterminé. Je puis n’en pas jouir en toute liberté, mais nul autre que moi n’en peut jouir. On peut me préposer un conseil judiciaire qui surveillera et réglera la manière dont je dois m’en servir, mais on ne peut me substituer personne qui s’en serve à ma place. Ou bien, si nous sommes dix à nous en servir, c’est que nous sommes dix propriétaires. On objectera l’existence de l’usufruit. L’usufruitier, en effet, jouit de la chose, il n’en est pas propriétaire. Mais qu’est-ce qui fait que le propriétaire en est le propriétaire ou est propriétaire, sinon parce qu’il est appelé à en jouir un jour ? Retirez ce droit de jouissance éventuelle, il ne reste rien. On dit qu’il possède le fonds ; c’est dire qu’il possède la capacité de se servir du fonds à partir d’un certain moment. Vendre le fonds, c’est vendre cette capacité qui est encore latente tant que l’usufruit s’exerce, mais qui doit entrer en acte un jour. Il y a donc là en réalité deux propriétaires : l’un qui jouit présentement, l’autre qui jouira plus tard avec cette différence que les droits du premier doivent s’exercer de manière à réserver ultérieurement les droits du second. C’est pourquoi il ne peut pas dénaturer le fonds qui est la condition d’existence du droit. On dit couramment d’ailleurs que le droit d’usufruit est le produit d’un démembrement du droit de propriété ; il serait peut-être plus exact de dire que c’est le résultat d’une division de ce droit dans le temps.

Mais il ne faut pas perdre de vue qu’à elle seule, la jouissance ne caractérise pas la propriété ; c’est la jouissance exclusive ; c’est l’interdiction de la jouissance de l’objet consi­déré à tous les autres sujets. Le droit de propriété consiste essentiellement dans le droit de retirer une chose de l’usage commun. Le propriétaire en usera ou n’en usera pas, c’est une chose secondaire. Mais il est fondé juridiquement à empêcher autrui d’en user, et presque d’y toucher. Le droit de propriété se définit beaucoup plus par un côté négatif que par un contenu positif, par les exclusives qu’il implique que par les attributions qu’il confère.

Cependant il y a à cet égard une réserve à faire. Il y a une individualité qui, au moins dans des conditions déterminées, peut user des choses appropriées par les particuliers : c’est l’individualité collective représentée par l’État. L’État, en effet, peut, par voie de réquisition, obliger l’individu à mettre sa chose à sa disposition ; il peut même l’obliger à s’en dessaisir complètement par voie d’expropriation pour cause d’utilité publique et les organes secondaires de l’État, les communes, jouissent du même droit. C’est donc seulement vis-à-vis des particuliers ou des groupes privés que s’exerce ce droit d’exclusion dont nous faisons les caractéristiques du droit de propriété. Nous dirons donc définitivement : le droit de propriété est le droit qu’a un sujet déterminé d’exclure de l’usage d’une chose déterminée les autres sujets individuels et collectifs à la seule exception de l’État et des organes secondaires de l’État dont le droit d’user ne peut d’ailleurs s’exercer que dans des circonstances spéciales, prévues par la loi.

Or cette définition nous indique dans quel sens il faut chercher pour trouver comment s’est constitué le droit de propriété.

Il en résulte en effet que la chose appropriée est une chose séparée du domaine commun. Or cette caractéristique est aussi celle de toutes les choses religieuses ou sacrées. Partout où il y a des religions, ce qui distingue les êtres sacrés, c’est qu’ils sont retirés de la circulation commune, ils sont séparés. Le vulgaire ne peut pas en jouir. Il ne peut même pas les toucher. Ceux-là seuls peuvent en user qui ont une sorte de parenté avec ces sortes de choses, c’est-à-dire qui sont sacrés comme elles : les prêtres, les grands, les magistrats, là où ces derniers ont une nature religieuse. Ce sont ces interdictions qui sont à la base de ce qu’on appelle l’institution du tabou, si répandu en Polynésie. Le tabou, c’est la mise à part d’un objet en tant que consacré, c’est-à-dire en tant qu’appartenant au domaine divin. En vertu de cette mise à part, il est interdit de s’approprier sous peine de sacrilège l’objet tabou ou même de le toucher. Ceux-là seuls peuvent en user qui sont tabou eux-mêmes ou au même degré que l’objet en question. Il en résulte qu’il y a des choses qui sont tabou, interdites pour certains, et dont d’autres peuvent librement se servir. Le domaine habité par un prêtre, par un chef était tabou pour le vulgaire, ne pouvait être utilisé par les gens du commun, mais cette séparation même faisait la pleine propriété du maître. Or, si l’institution du tabou est particulière ment développée en Polynésie, si elle s’observe là mieux qu’ailleurs, elle est en réalité d’une extrême généralité. Entre le tabou des Polynésiens et le sacer des Romains, il n’y a que des différences de degré. On voit quels étroits rapports il y a entre cette notion et celle de propriété. Comme autour de la chose sacrée, autour de la chose appropriée il se faisait un vide ; en quelque sorte, tous les individus doivent se tenir à l’écart, excepté celui ou ceux qui ont la qualité nécessaire pour y toucher et s’en servir. De part et d’autre, il y a des objets dont l’usage et presque l’abord sont interdits sauf à ceux qui remplissent une certaine condition ; et puisque, dans un cas, les conditions sont religieuses, il est infiniment vraisemblable que dans l’autre, elles sont de même nature. Par conséquent, on est en droit de supposer que c’est dans la nature de certaines croyances religieuses que doit se trouver l’origine de la propriété. Les effets étant identiques doivent, selon toutes les probabilités, être attribués à des causes de même espèce.

D’ailleurs, dans certains cas, on peut directement observer la filiation entre la notion du tabou ou du sacré et la notion de la propriété. La première engendre la seconde. A Tahiti, les rois, les princes, les grands sont des êtres sacrés. Or le caractère sacré est essentiellement contagieux ; il se communique à celui qui touche l’objet qui en est investi. Un chef ne peut donc entrer en contact avec une chose sans qu’elle devienne tabou par cela même, au même degré et de la même manière que lui. Or il en résulte que, ipso facto, elle devient sa propriété. Aussi, à Tahiti, ces sortes de personnages ne sortent-ils que portés sur des épaules humaines parce qu’autrement ils auraient taboué et se seraient approprié le sol, s’ils l’avaient foulé aux pieds. La parenté des idées est même telle que très souvent elles sont employées l’une pour l’autre. Déclarer une chose tabou ou se l’approprier sont synonymes. Comme on découvrit près d’Honolulu une mine de diamants, la reine la déclara tabou pour s’en réserver la propriété. Cédait-on un terrain à un étranger, on le déclarait tabou pour le soustraire aux entreprises des indigènes. Pendant la mousson ou la pêche, on déclarait tabou le fleuve ou le champ afin d’en protéger les produits. On procédait de même pour la forêt, pendant qu’on chassait. « Les simples particuliers eux-mêmes pouvaient par ce moyen protéger leur propriété. Ils lui communi­quaient ou lui faisaient communiquer un caractère sacré » (Wurlz, VI, 344). Le tabou finit alors par devenir un titre. D’où les rapports entre cette définition et celle de la propriété 22.