Quatorzième leçon

La propriété n’est la propriété que si elle est respectée, c’est-à-dire sacrée. On pourrait croire a priori que ce caractère sacré lui est venu de l’homme ; que c’est le laboureur qui a communiqué au sol qu’il remue, qu’il exploite, quelque chose du respect dont il est lui-même l’objet, de la sainteté qui est en lui. Dans ce cas, la propriété n’aurait d’autre valeur morale que celle que lui prête la personnalité humaine : ce serait celle-ci qui, en entrant en rapport avec les choses, en les faisant siennes, leur conférerait, par une sorte d’extension, une certaine dignité. Les faits semblent bien démontrer que la notion de propriété s’est formée tout autrement. L’espèce de religiosité qui écarte de la chose appropriée tout autre sujet que le propriétaire, ne vient pas de ce dernier ; elle résidait originellement dans la chose elle-même. Par elles-mêmes, les choses étaient sacrées ; elles étaient peuplées de principes, plus ou moins obscurément représentés, qui en étaient censés les véritables propriétaires et qui les rendaient intangibles aux profanes. Ceux-ci n’ont donc pu empiéter sur le domaine divin qu’à condition de faire aux dieux leur part, d’expier leur sacrilège par des sacrifices. Grâce à ces précautions préalables, ils ont pu se substituer au droit des dieux, se mettre à la place de ces derniers. Mais si, grâce à ce biais, le caractère religieux du champ avait cessé d’être un obstacle aux entreprises du laboureur, il n’avait pas disparu. Il avait été simplement transporté du centre à la périphérie et là, il produisait ses effets naturels contre tous ceux qui n’avaient pas acquis à son égard, une sorte d’immunité. Les dieux n’avaient pas été chassés du champ, mais transférés à la périphérie : une sorte de lien s’était fait entre le propriétaire et eux ; ils étaient devenus ses protecteurs et, par des cérémonies périodiques, il s’assurait la continuation de leur faveur. Mais pour tous ceux qui étaient au-dehors, ils continuaient à être des puissances redoutables. Malheur au voisin dont la charrue avait simplement heurté un dieu terme ! Ils n’avaient désarmé que pour ceux qui avaient payé la dette qui leur était due et s’étaient comportés avec eux comme il convenait. Le champ se trouvait ainsi mis à l’abri de toute incursion et de toute usurpation étrangère ; un droit de propriété se trouvait fondé au profit de certains hommes. Ce droit est donc d’origine religieuse ; la propriété humaine n’est que la propriété religieuse, divine mise à la portée des hommes grâce à un certain nombre de pratiques rituelles.

On s’étonnera peut-être de voir une institution aussi fondamentale et aussi générale que la propriété reposer ainsi sur des croyances illusoires et des préjugés qui passent pour être sans fondement objectif. Il n’y a pas de génies du sol ou de génies du champ ; comment donc une institution sociale a-t-elle pu durer, qui n’a d’autre base que des erreurs ? Il semble qu’elle aurait dû s’écrouler dès que l’on eut découvert que ces conceptions mystiques ne répondaient à rien. Mais c’est que les religions, même les plus grossières, ne sont pas, comme on l’a quelquefois cru, de simples fantasmagories qui ne correspondent à rien dans la réalité. Sans doute, elles n’expriment pas les choses du monde physique telles qu’elles sont ; comme explication du monde, elles sont sans valeur. Mais elles traduisent, sous forme symbolique, des nécessités sociales, des intérêts collectifs. Elles figurent les divers rapports que la société soutient avec les individus dont elle est composée, ou les choses qui font partie de sa substance. Et ces rapports, ces intérêts sont réels. A travers une religion, on peut retrouver la structure d’une société, le degré d’unité qu’elle a atteint, la plus ou moins grande coalescence des segments dont elle est formée, l’étendue d’espace qu’elle occupe, la nature des forces cosmiques qui y jouent un rôle vital, etc. Les religions sont la manière primitive dont les sociétés prennent conscience d’elles-mêmes et de leur histoire. Elles sont dans l’ordre social ce qu’est la sensation dans l’individu. On demandera pourquoi elles défigurent ainsi les choses en les pensant ; mais est-ce que la sensation ne défigure pas les choses qu’elle représente aux individus ? Il n’y a pas plus de son ou de couleur ou de chaleur dans le monde qu’il n’y a de dieux, de démons ou de génies. Par cela seul que la représentation suppose un sujet qui se représente – (ici un sujet individuel et là, collectif) – la nature de ce sujet est un facteur de la représentation et dénature les choses représentées. L’individu, en pensant par la sensation les rapports qu’il soutient avec le monde qui l’entoure, y met ce qui ne s’y trouve pas, des qualités qui viennent de lui. La société fait de même en pensant, par la religion, le milieu qui la constitue. Seulement l’altération n’est pas la même dans les deux cas parce que les sujets sont différents. C’est affaire à la science à rectifier ces illusions pratiquement nécessaires. On peut donc être assuré que les croyances religieuses que nous avons trouvées à la base du droit de propriété recouvrent des réalités sociales qu’elles expriment métaphoriquement.

Pour que notre explication fût vraiment satisfaisante, il faudrait donc atteindre ces réalités, sous la lettre des mythes découvrir l’esprit qu’elle traduit ; c’est-à-dire apercevoir les causes sociales qui ont donné naissance à ces croyances. La question revient à celle-ci : d’où vient que l’imagination collective a été amenée à considérer le sol comme sacré, comme peuplé de principes divins ? Le problème est beaucoup trop général pour pouvoir être traité ici, d’autant plus que la solution est loin d’avoir été trouvée. Voici pourtant une manière provisoire de se représenter les choses. Elle permettra du moins d’apercevoir comment ces hallucinations mythologiques peuvent, en réalité, avoir une signification positive.

Les dieux ne sont autre chose que des forces collectives incarnées, hypostasiées sous forme matérielle. Au fond, c’est la société que les fidèles adorent ; la supériorité des dieux sur les hommes, c’est celle du groupe sur ses membres. Les premiers dieux ont été les objets matériels qui servaient d’emblèmes à la collectivité et qui, pour cette raison, en sont devenus les représentations : par suite de ces représentations, ils ont participé aux sentiments de respect que la société inspire aux particuliers qui la composent. C’est de là qu’est venue la divinisation. Mais si la société est supérieure à ses membres pris isolément, elle n’existe qu’en eux et par eux. L’imagination collective devait donc être amenée à concevoir les êtres religieux comme immanents aux hommes eux-mêmes. C’est en effet ce qui est arrivé. Chaque membre du clan est censé contenir en lui une parcelle de ce totem dont le culte est la religion du clan. Dans le clan du loup, chaque individu est un loup. Il a en lui un dieu et même plusieurs. Si donc il y a des dieux dans les choses, notamment dans le sol, c’est parce que les choses et notamment le sol sont associés à la vie intime du groupe aussi bien que les individus humains. C’est qu’elles sont crues vivre de la vie commune. Par suite, il est tout naturel que le principe de la vie commune réside en elles et les rende sacrées. Nous entrevoyons maintenant ce qu’est ce caractère religieux dont le sol est revêtu. Ce n’est pas une simple invention sans consistance, une idée de rêve.

C’est l’empreinte que la société a mise sur les choses par cela seul qu’elles étaient étroitement mêlées à sa vie, qu’elles faisaient partie d’elle-même. Si le sol était inabordable aux particuliers, c’est qu’il appartenait à la société. Voilà la puissance réelle qui l’a ainsi mis à part et soustrait à toute appropriation privée. Tout ce que nous avons dit par conséquent pourrait se traduire ainsi : c’est que l’appropriation privée suppose une première appropriation collective. Nous disions que les fidèles se substituaient au droit des dieux : nous dirons que les particuliers se sont substitués au droit de la collectivité. C’est de celle-ci qu’émane toute religiosité. Elle seule, si l’on s’en tient aux choses empiriquement connues, a un pouvoir suffisant pour élever ainsi une réalité quelle qu’elle soit, champ, animal, personne, au-dessus des atteintes privées. Et la propriété privée est née parce que l’individu a fait tourner à son profit, à son usage, ce respect que la société inspire, cette dignité supérieure dont elle est revêtue et qu’elle avait communiquée aux choses dont est fait son substitut matériel. Quant à l’hypothèse d’après laquelle c’est le groupe qui fut le premier propriétaire, elle est parfaitement conforme aux faits. Nous savons en effet que c’est le clan qui possède d’une manière indivise le territoire qu’il occupe et qu’il exploite par la chasse ou par la pêche.

De ce point de vue, même ces pratiques rituelles que nous avons décrites prennent une signification et peuvent être traduites en un langage laïque. Ce sacrilège que l’homme croit commettre envers les dieux par cela seul qu’il déchire et bouleverse le sol, il le commet réellement envers la société ; puisqu’elle est la réalité cachée derrière ces conceptions mythologiques. C’est donc à elle, en quelque sorte, que s’adressent ces sacrifices qu’il fait, cette victime qu’il immole. Aussi, quand ces imaginations se dissiperont, quand ces dieux fantomatiques s’évanouiront, quand la réalité qu’ils figuraient apparaîtra toute seule, c’est à elle, c’est-à-dire à la société que s’adresseront ces redevances annuelles par lesquelles le fidèle achetait primitivement de ses divinités le droit de labourer et d’exploiter le sol. Ces sacrifices, ces prémices de toute sorte sont la première forme des impôts. Ce sont des dettes qu’on payait d’abord aux dieux, puis ils deviennent la dîme payée aux prêtres et cette dîme est déjà un impôt régulier qui passe par la suite entre les mains des pouvoirs laïques. Ces rites expiatoires et propitiatoires deviennent définitivement un impôt qui s’ignore. Mais le germe de l’institution s’y trouve et il se développera dans l’avenir.

Si donc cette explication est fondée, la nature religieuse de l’appropriation put longtemps signifier simplement que la propriété privée a été une concession de la collectivité. Mais quoi qu’il en soit de cette interprétation, les conditions dans lesquelles la propriété prenait naissance en déterminaient la nature. Elle ne pouvait être que collective. En effet, c’est par groupes qu’on s’appropriait ainsi le sol, qu’on procédait aux formalités que nous avons décrites, et dès lors tout le groupe bénéficiait des résultats de ces formalités. Celles-ci avaient même pour effet de lui donner une personnalité et une cohésion qu’il n’avait pas primitivement. Car cette bande de terrain consacré qui isole le champ des champs voisins, isole aussi tous ceux qui s’y trouvent des groupes similaires, établis ailleurs. C’est pourquoi l’avènement de l’agriculture a certainement donné aux groupes familiaux plus restreints que le clan une cohésion, une fixité qu’ils n’avaient pas jusqu’alors. C’est vraiment l’individualité du champ qui a fait leur individualité collective. Désormais, ils ne pouvaient plus, sous l’influence des moindres circonstances, se former pour un temps et se disperser selon le sens où les poussaient des sympathies privées ou des intérêts passagers. Ils avaient des formes, une ossature définie qui était marquée d’une manière indélébile sur le terrain même qu’ils occupaient, puisque c’étaient les formes mêmes, les formes immuables de ce terrain.

Par là se trouve expliqué un des caractères de la propriété familiale collective que nous avons déjà eu l’occasion de signaler l’an dernier. C’est que, sous ce régime, les personnes sont possédées par les choses au moins autant que les choses par les personnes. Les parents ne sont parents que parce qu’ils exploitent en commun un certain domaine. Que l’un sorte définitivement de cette communauté économique et tout lien de parenté est coupé avec ceux qui restent. Cette influence prépondérante des choses est rendue très sensible par ce fait que, dans de certaines conditions, ils peuvent sortir du groupe ainsi constitué ; ils peuvent cesser d’être parents. Les choses, au contraire, le fonds et tout ce qui y tient de près, y restent à perpétuité puisque le patrimoine est inaliénable 23. Dans certains cas, cette possession des personnes par les choses finit même par devenir un véritable esclavage. C’est ce qui arrivait à la fille épicière à Athènes. Quand un père n’avait pour descendance qu’une fille, c’est elle qui héritait, mais c’était la condition juridique des biens qu’elle recevait ainsi qui fixait sa propre condition juridique à elle. Comme ces biens ne devaient pas sortir de la famille, précisément parce qu’ils en étaient l’âme, l’héritière était tenue d’épouser son plus proche parent mâle ; si elle était déjà mariée, elle devait rompre son mariage ou abandonner son héritage. La personne suivait la chose. La fille était héritée plus qu’elle n’héritait. Tous ces faits s’expliquent aisément si la propriété immobilière a l’origine que nous avons dite. Car alors c’est elle qui relie le fonds à la famille ; c’est elle qui en a constitué le centre de gravité, qui lui a même prêté ses formes extérieures. La famille, c’est l’ensemble des individus qui vivaient dans cet îlot religieux isolé que formait tel domaine. Ce sont les lois qui les unissent au sol sacré qu’ils exploitaient qui, par contrecoup, les unissent les uns aux autres. Voilà d’une manière générale d’où vient l’espèce de culte dont est l’objet le champ familial, le prestige religieux qu’il avait auprès des esprits. Ce prestige ne lui vient pas simplement de la grande importance que la terre a pour des agriculteurs, ni de la toute-puissance de la tradition, mais simplement de ce que le sol, de lui-même, était tout pénétré de religiosité. Il était la chose sainte dont la sainteté s’est communiquée à la famille beaucoup plus qu’elle n’en est venue.

Mais, précisément parce que la propriété, quand elle est à ses origines, ne peut être que collective, il reste à expliquer comment elle est devenue individuelle. D’où vient que les individus ainsi groupés ensemble, unis à un même ensemble de choses, ont fini par acquérir sur des choses distinctes des droits distincts ? Le sol, en principe, ne peut pas se démembrer, il forme une unité, c’est l’unité de l’héritage ; et cette unité indivisible s’impose au groupe des individus. D’où vient que, pourtant, chacun d’eux est arrivé à se faire une propriété particulière ? – Comme on peut le prévoir, cette individuation de la propriété ne peut se produire sans être accompagnée d’autres changements dans la situation respective des choses et des personnes. Car tant que les choses conservaient cette espèce de supériorité morale sur les personnes, il était impossible à l’individu de s’en rendre maître et d’établir sur elles son empire.

Deux voies différentes ont dû mener à ce résultat. D’abord il a suffi qu’un ensemble de circons­tances élevât en quelque sorte en dignité l’un des membres du groupe familial, lui conférât ainsi un prestige que n’avait aucun des autres et en fît le représentant de la société domestique. Par suite, les liens qui attachaient les choses au groupe les attachèrent directement à cette personnalité privilégiée. Et comme elle incarnait en elle tout le groupe, hommes et choses, elle se trouva investie d’une autorité qui mit sous sa dépendance les choses comme les hommes ; et ainsi une propriété individuelle prit naissance. C’est avec l’avènement du pouvoir paternel et, plus spécialement du pouvoir patriarcal, que cette transformation s’accomplit. Nous avons vu, l’an dernier, quelles sont les causes qui amenèrent la famille à sortir de l’état d’homogénéité démocratique que présentaient encore récemment les familles chez les Slaves et à se choisir un chef auquel elle se soumet. Nous avons vu comment, par cela même, ce chef devient une haute puissance morale et religieuse ; c’est qu’en lui s’absorbe toute la vie du groupe et il eut ainsi sur chacun de ses membres la même supériorité que la collectivité elle-même. Il fut l’être familial personnifié. Et ce n’est pas seulement les personnes, les traditions, les sentiments qu’il se trouve ainsi exprimer dans sa personne. Mais c’est encore et surtout le patrimoine avec toutes les idées qui s’y rattachaient. La famille romaine était faite de deux sortes d’éléments : le père de famille, d’un côté, et, de l’autre, tout le reste de la famille, ce qu’on appelait la familia, laquelle comprenait à la fois les fils de famille et les descendants, les esclaves et toutes les choses. Or tout ce qu’il pouvait y avoir de moral, de religieux, dans la familia était comme concentré dans la personne du père. C’est ce qui fit à cette dernière une situation tellement éminente. Le centre de gravité de la famille se trouva ainsi déplacé. Il passa des choses où il résidait dans une personne déterminée. Désormais un individu se trouva propriétaire et dans le sens plein du mot, puisque les choses dépendirent de lui plus qu’il ne dépendait d’elles. Il est vrai que tant que le pouvoir du père de famille fut aussi absolu qu’il l’était à Rome, il était seul à exercer ce droit de propriété. Mais, quand il avait disparu, ses fils, chacun de leur côté, étaient appelés à l’exercer à leur tour. Et peu à peu, à mesure que le pouvoir patriarcal devint moins despotique, au moins en droit, à mesure que l’individualité des fils commença à être reconnue même avant la mort du père, ils purent, au moins dans une certaine mesure, devenir propriétaires de son vivant.

La seconde cause que nous avons signalée ne fut pas d’ailleurs sans concourir à ce résultat. Son action fut parallèle à celle dont nous venons d’indiquer les effets et les renforça.

Cette cause, c’est le développement de la propriété mobilière. Seuls, en effet, les biens fonciers avaient ce caractère religieux qui les soustrayait, en quelque sorte, à la disposition des individus et, par conséquent, rendait nécessaire un régime communautaire. Au contraire, les biens meubles par eux-mêmes étaient, en principe, de nature profane. Seulement tant que l’industrie resta purement agricole, ils ne jouaient qu’un rôle secondaire et accessoire ; ils n’étaient guère que des dépendances et des appendices de la propriété immobilière. Celle-ci était le centre autour duquel gravitait tout ce qu’il y avait de mobile dans la famille, les choses comme les gens. Elle maintenait donc les premières dans sa sphère d’action, les empêchait, par suite, de se faire une condition juridique en rapport avec ce qu’avait de particulier leur nature et de développer ainsi le germe de droit nouveau qui était en elles. Aussi les gains que les membres de la famille pouvaient faire en dehors de la communauté familiale tombaient dans ce patrimoine familial, se confondaient avec le reste des biens en vertu du principe qui fait que l’accessoire suit le principal. Mais, comme nous l’avons dit, les instruments, animés ou inanimés, qui servaient plus spécialement aux travaux agricoles, qui étaient par suite plus étroitement en rapport avec le sol, participaient à l’attribut caractéristique de ce dernier, ils étaient inaliénables. – Mais avec le temps, avec les progrès du commerce et de l’industrie, la propriété mobilière prit plus d’importance ; alors elle s’émancipa de cette propriété foncière dont elle n’était qu’une annexe, elle joua par elle-même un rôle social, différent de celui que remplissait la propriété foncière, elle devint un facteur autonome de la vie économique. Ainsi se constituèrent des centres nouveaux de propriété en dehors de la propriété immobilière, et qui, par conséquent, n’en eurent pas les caractères. Les choses qui y étaient comprises n’avaient rien en elles qui les mît au-dessus des atteintes prévues : ce n’étaient que des choses et l’individu entre les mains duquel elles parvenaient se trouvait davantage vis-à-vis d’elles sur un pied d’égalité, ou même de supériorité. Il pouvait donc en disposer plus librement. Rien ne les fixait, à tel point déterminé de l’espace ; rien ne les immobilisait ; elles se trouvaient ainsi ne tenir directement qu’à la personne de celui qui les avait acquises, de quelque manière d’ailleurs qu’il les eût acquises. Voilà comment prit naissance ce droit de propriété nouveau. Mais à travers notre droit actuel, on voit très bien que la propriété immobilière et l’autre sont de nature différente, correspondent à des phases distinctes de l’évolution juridique. La première est encore toute chargée d’interdits, de gênes qui sont des souvenirs de son antique nature religieuse. La seconde a toujours été plus mobile, plus libre, plus complètement abandonnée à l’arbitraire des particuliers. Mais si réelle que soit cette dualité, elle ne doit pas faire perdre de vue que l’une de ces propriétés est sortie de l’autre. La propriété mobilière, comme entité juridique distincte, ne s’est formée qu’à la suite et à l’imitation de la propriété immobilière ; c’en est une image affaiblie, une forme atténuée. C’est l’institution de la propriété immobilière qui, la première, établit un lien sui generis entre des groupes de personnes et de choses déterminées. Une fois cela fait, l’esprit publie se trouva tout naturellement préparé à admettre que, dans des conditions sociales partiellement différentes, des liens analogues, quoique différents, puissent avoir pour point d’attache, non plus des collectivités, mais des person­nalités individuelles. Mais ce n’était qu’une application à des circonstances nouvelles d’une réglementation antérieure. La propriété mobilière n’est que la propriété foncière modifiée en conséquence de caractères particuliers aux meubles. Aussi porte-t-elle encore aujourd’hui la marque de ses origines. Elle est en effet héréditaire, au même titre que l’autre ; en cas de descendance en ligne directe, l’hérédité est même obligatoire. Or l’héritage est certainement une survivance de l’ancienne propriété communautaire. C’est donc bien que celle-ci, qui se confond à l’origine avec la propriété immobilière, a bien été réellement le prototype de la propriété mobilière.

On entrevoit maintenant comment la propriété actuelle se rattache aux croyances mystiques que nous avons trouvées à la base de l’institution. Primitivement la propriété est foncière, ou du moins les caractères de la propriété foncière s’étendent même aux meubles à cause de leur moindre importance ; et ces caractères, en vertu de leur nature religieuse, impliquent nécessai­re­ment le communisme. Tel est le point de départ. Puis un double processus de la propriété collective dégage la propriété individuelle. D’autre part, la concentration de la famille d’où est résultée la constitution du pouvoir patrimonial fait partir de la personne du chef de la famille toutes ces vertus religieuses qui étaient immanentes aux patrimoines et qui faisaient leur situation exceptionnelle. Dès lors, l’homme est au-dessus des choses et c’est tel homme en particulier qui occupe cette situation, c’est-à-dire qui possède. Des systèmes de choses profanes se constituent indépendamment du domaine familial, s’affranchissent de ce dernier et deviennent ainsi l’objet du droit de propriété nouveau, essentiellement individuel. Et d’autre part l’individualisation de la propriété fut due à ce que les biens fonciers perdirent leur caractère sacro-saint qui fut absorbé par l’homme, et à ce que les biens qui n’avaient pas par eux-mêmes ce caractère se développèrent assez pour se faire une organisation juridique distincte et différente. Mais comme la propriété commune est la souche dont les autres sont issues, on en retrouve la trace dans la manière dont ces dernières sont organisées.

On s’étonnera peut-être de ne voir assigner dans la genèse du droit de propriété aucun rôle à l’idée d’après laquelle elle dérive du travail. Mais qu’on regarde la manière dont le droit de propriété est réglementé par notre code, on ne voit nulle part que ce principe y soit formulé expressément. La propriété, disent les articles 711 et 712 du Code civil, s’acquiert par succession – donation – accession – prescription, ou par l’effet des obligations. Or, sur les cinq modes d’acquisition ainsi énumérés, les quatre premiers n’impliquent à aucun degré l’idée du travail, et le cinquième ne l’implique pas nécessairement. Si la vente me transmet la propriété d’une chose, ce n’est ni parce que cette chose a été produite par le travail de celui qui me la cède, ni parce que ce que je donne en échange est le résultat de mon travail, mais c’est simplement parce que l’une et l’autre chose sont régulièrement possédées par ceux qui les échangent, c’est-à-dire que cette possession est fondée sur un titre régulier. Dans le droit romain, le principe est encore plus manifestement absent. On peut dire que, dans le droit, l’élément essentiel de tous les modes d’acquisition de la propriété, c’est l’appréhension matérielle, la détention, le contact. Non que ce fait physique suffise pour constituer la propriété ; mais il est toujours nécessaire, au moins à l’origine. Au reste, ce qui montre a priori que cette idée n’a pas pu affecter, ou du moins affecter profondément, le droit de propriété, c’est qu’elle est d’une origine toute récente. C’est seulement avec Locke qu’apparaît la théorie d’après laquelle la propriété n’est légitime qu’à condition d’être fondée sur le travail. Au commencement du siècle, Grotius paraît encore l’ignorer.

Est-ce à dire qu’elle soit complètement absente de notre droit ? Nullement, mais ce n’est pas des dispositions relatives au droit de propriété qu’elle a pris naissance ; c’est plutôt dans le droit contractuel. De plus, il nous paraît juste que tout travail utilisé ou utilisable par autrui soit rémunéré et que cette rémunération soit proportionnelle au travail utile dépensé. Or, toute rémunération confère des droits de propriété, puisqu’elle transmet des choses à celui qui en est le bénéficiaire. Il se fait ainsi un mouvement, une transformation dans le droit des contrats qui doit nécessairement affecter le droit de propriété. On peut même prévoir que le principe qui tendait à se développer est en antagonisme avec celui sur lequel a reposé jusqu’à présent l’appropriation personnelle. Car le travail à soi tout seul ne nous suffit pas, il implique une matière, un objet auquel il s’applique et il faut que cet objet soit déjà approprié puisqu’on travaille pour le modifier. Le travail supprime donc ces appropriations qui ne reposent pas sur le travail. De là ces conflits entre les exigences nouvelles de la conscience morale qui tendent à se faire jour et la conception ancienne de l’organisation du droit de propriété. Mais comme ces exigences nouvelles ont leur origine dans les idées qui tendent à se faire jour de la justice contractuelle, c’est dans le principe du contrat qu’il convient de les étudier.


23 Addition illisible au bas de la page.