Première leçon

La physique des mœurs et du droit a pour objet l’étude des faits moraux et juridiques. Ces faits consistent en des règles de conduite sanctionnée. Le problème que se pose la science est de rechercher :

1° Comment ces règles se sont constituées historiquement, c’est-à-dire quelles sont les causes qui les ont suscitées et les fins utiles qu’elles remplissent.

2° La manière dont elles fonctionnent dans la société, c’est-à-dire dont elles sont appliquées par les individus.

Autre chose est, en effet, de se demander comment s’est formée notre notion actuelle de la propriété, et d’où vient, par suite, que le vol dans les conditions fixées par la loi est un crime ; autre chose est de déterminer quelles sont les conditions qui font que la règle protectrice du droit de propriété est plus ou moins bien observée, c’est-à-dire, comment il se fait que les sociétés ont plus ou moins de voleurs. Mais, quoique distinctes, les deux sortes de questions ne sauraient être séparées dans l’étude ; car elles sont étroitement solidaires. Les causes d’où est résulté l’établissement de la règle, et les causes qui font qu’elle règne sur un plus ou moins grand nombre de consciences, sans être identiquement les mêmes, sont pourtant de nature à se contrôler et à s’éclairer mutuellement. Le problème de la genèse et le problème du fonction­nement ressortissent donc à un ordre de recherches. C’est pourquoi les instruments de la méthode qu’emploie la physique des mœurs et du droit sont de deux sortes : d’une part, il y a l’histoire et l’ethnographie comparées qui nous font assister à la genèse de la règle, qui nous en montrent les éléments composants dissociés puis se surajoutant progressive­ment les uns aux autres ; en second lieu, il y a la statistique comparée qui permet de mesurer le degré d’autorité relative dont cette règle est investie auprès des consciences individuelles, et de découvrir les causes en fonction desquelles varie cette autorité. Sans doute, nous ne sommes pas actuellement en état de traiter chaque problème moral à l’un et à l’autre point de vue, car, très souvent, les renseignements statistiques nous font défaut. Mais il n’est pas sans importance de remarquer qu’une science complète doit se poser les deux questions.

L’objet de la recherche ainsi défini, les divisions de la science étaient par cela même déterminées. Les faits moraux et juridiques – nous dirons plus brièvement les faits moraux tout court –, consistent en des règles de conduite sanctionnées. La sanction est donc la caracté­ristique générale de tous les faits de ce genre. Nul autre fait d’ordre humain ne présente cette particularité. Car la sanction, telle que nous l’avons définie, n’est pas simplement toute conséquence engendrée spontanément par un acte que l’homme accomplit, comme quand on dit, par un emploi abusif du mot, que l’intempérance a pour sanction la maladie, ou la paresse du candidat l’échec à l’examen. La sanction est bien une conséquence de l’acte, mais une conséquence qui résulte, non de l’acte pris en lui-même, mais de ce qu’il est conforme ou non à une règle de conduite préétablie. Le vol est puni et cette peine est une sanction. Mais elle ne vient pas de ce que le vol consiste en telles et telles opérations matérielles ; la réaction répressive qui sanctionne le droit de propriété est due tout entière à ce que le vol, c’est-à-dire l’attentat contre la propriété d’autrui, est défendu. Le vol n’est puni que parce qu’il est prohibé. Supposez une société qui ait de la propriété une idée différente de celle que nous en avons, et bien des actes qui sont aujourd’hui considérés comme des vols et punis comme tels, perdront ce caractère et cesseront d’être réprimés. La sanction ne tient donc pas à la nature intrinsèque de l’acte puisqu’elle peut disparaître, l’acte restant ce qu’il était. Elle dépend tout entière du rapport que soutient cet acte avec une règle qui le permet ou qui le prohibe. Et voilà pourquoi c’est par elle que se définissent toutes les règles du droit et de la morale.

Cela étant, la sanction, étant l’élément essentiel de toute règle morale quelle qu’elle soit, devait naturellement constituer le premier objet de notre recherche. C’est pourquoi la première partie de ce cours a été consacrée à une théorie des sanctions. Nous avons distingué les différentes sortes de sanc­tions : pénales, morales, civiles – cherché leur souche commune et comment, à partir de cette souche, elles avaient été déterminées à se différencier. Cette étude des sanctions a été faite indépendamment de toute considération relative aux règles elles-mêmes. Mais après avoir ainsi isolé leur caractéris­tique commune, il nous fallait arriver aux règles elles-mêmes. C’est là ce qui constitue la partie essentielle et centrale de la science.

Passons aux règles, il en est de deux sortes. Les unes s’appliquent à tous les hommes indistinc­tement. Ce sont celles qui sont relatives à l’homme en général, considéré soit chez chacun de nous, soit chez autrui. Toutes celles qui nous prescrivent la manière dont il faut respec­ter ou développer l’humanité, soit en nous, soit chez nos semblables, valent également pour tout ce qui est homme indistinctement. Ces règles de morale universelle se répartissent en deux groupes : celles qui concernent les rapports de chacun de nous avec soi-même, c’est-à-dire celles qui constituent la morale dite individuelle, celles qui concernent les rapports que nous soutenons avec les autres hommes, abstraction faite de tout groupement particulier. Les devoirs que nous prescrivent les unes et les autres tiennent uniquement à notre qualité d’homme ou à la qualité d’hommes de ceux avec lesquels nous nous trouvons en relation. Ils ne sauraient donc, au regard d’une même conscience morale, varier d’un sujet à l’autre. Nous avons étudié le premier de ces deux groupes de règles, et l’étude du second constituera la dernière partie du cours. Il ne faut pas d’ailleurs trop s’étonner que ces deux parties de la morale, qui, par certains côtés sont si étroitement parentes, soient à ce point séparées dans notre étude et situées aux deux extrémités de la science. Cette classification n’est pas sans raison. Les règles de la morale individuelle ont en effet pour fonction de fixer dans la conscience de l’individu les assises fondamentales et générales de toute la morale ; c’est sur ces assises que tout le reste repose. Au contraire, les règles qui déterminent les devoirs que les hommes ont les uns envers les autres par cela seul qu’ils sont hommes, sont la partie culminante de l’éthique. C’en est le point le plus élevé. C’est la sublimation du reste. L’ordre de la recherche n’est donc pas artificiel ; il correspond bien à l’ordre des choses.

Mais entre ces deux points extrêmes s’intercalent des devoirs d’une autre nature. Ils tiennent non à notre qualité générale d’hommes, mais à des qualités particulières que tous les hommes ne présentent pas. Déjà, Aristote remarquait que, dans une certaine mesure, la morale varie avec les agents qui la pratiquent. La morale de l’homme, disait-il, n’est pas celle de la femme ; la morale de l’adulte n’est pas celle de l’enfant ; celle de l’esclave n’est pas celle du maître, etc. L’observation est juste, et elle est aujourd’hui d’une plus grande généralité que ne pouvait supposer Aristote. En réalité, la majeure partie de nos devoirs ont ce caractère. C’était déjà le cas pour ceux que nous avons eu l’occasion d’étudier l’an dernier, c’est-à-dire pour ceux dont l’ensemble constitue le droit et la morale domestique. Là, en effet, nous trouvons la différence des sexes, celle des âges, celle qui vient du degré plus ou moins proche de parenté, et toutes ces différences affectent les relations morales. Il en est de même aussi des devoirs que nous aurons prochainement l’occasion d’étudier, c’est-à-dire des devoirs civiques ou devoirs de l’homme envers l’État. Car comme tous les hommes ne dépendent pas du même État, ils ont de ce fait des devoirs différents et parfois contraires. Sans même parler des antagonismes qui se produisent ainsi, les obligations civiques varient suivant les États, et tous les États ne sont pas de même nature. Les devoirs du citoyen ne sont pas les mêmes dans une aristocratie ou dans une démocratie, dans une démocratie ou dans une monarchie. Cependant, devoirs domestiques et devoirs civiques présentent encore un assez grand degré de généralité. Car tout le monde, en principe, appartient à une famille et en fonde une. Tout le monde est père, mère, oncle, etc. Et si tout le monde n’a pas le même âge au même moment, ni par suite, les mêmes devoirs au sein de la famille, ces différences ne durent jamais qu’un temps, et si ces devoirs divers ne sont pas remplis en même temps par tous, ils sont remplis par chacun successivement. Il n’en est pas dont l’homme n’ait eu à s’occuper, au moins normalement. Les différences qui viennent du sexe sont seules durables, et elles se réduisent à des nuances. De même si la morale civique change suivant les États, tout le monde cependant dépend d’un État, et a pour cette raison des devoirs qui se ressemblent partout dans leurs traits fondamentaux (devoirs de fidélité, de dévouement). Il n’est pas d’homme qui ne soit citoyen. Mais il est une sorte de règles dont la diversité est beaucoup plus marquée : ce sont celles dont l’ensemble constitue la morale professionnelle. Nous avons des devoirs comme professeurs, qui ne sont pas ceux des commerçants ; l’industriel en a de tout autres que le soldat, le soldat que le prêtre, etc. On peut dire à cet égard qu’il y a autant de morales que de professions différentes, et, comme en principe, chaque individu n’exerce qu’une profession, il en résulte que ces différentes morales s’appliquent à des groupes d’individus absolument différents. Ces différences peuvent même aller jusqu’au contraste. Ces morales ne sont pas seulement distinctes les unes des autres, il en est entre lesquelles il y a une véritable opposition. Le savant a le devoir de développer son esprit critique, de ne soumettre son entendement à aucune autre autorité que celle de la raison ; il doit s’efforcer d’être un libre esprit. Le prêtre, le soldat, à certains égards, ont le devoir contraire. L’obéissance passive, dans une mesure à déterminer, peut être pour eux obligatoire. Le médecin a parfois le devoir de mentir ou de ne pas dire la vérité qu’il connaît ; l’homme des autres professions a le devoir opposé. Ici donc, nous trouvons, au sein de chaque société, une pluralité de morales qui fonctionnent parallèlement. C’est de cette partie de l’éthique que nous allons nous occuper. La place que nous lui assignons ainsi dans la suite de cette étude est d’ailleurs en parfaite conformité avec le caractère que nous venons de lui reconnaître. Ce particularisme moral, si l’on peut ainsi parler, qui est nul dans la morale individuelle, apparaît dans la morale domestique, pour atteindre son apogée dans la morale professionnelle, décliner avec la morale civique et disparaître à nouveau avec la morale qui règle les rapports des hommes en tant qu’hommes. A cet égard donc, la morale professionnelle se trouve bien à son rang, entre la morale familiale dont nous avons parlé, et la morale civique dont nous parlerons plus tard. C’est pourquoi nous allons en dire quelques mots.

Mais nous ne pouvons en parler que brièvement ; car il est manifestement impossible de décrire la morale propre à chaque profession, – et ce serait déjà une grosse entreprise que cette description – et de l’expliquer. Nous ne pouvons que présenter quelques considérations sur les questions les plus importantes qui peuvent se poser à ce sujet. Nous les ramènerons à deux : 10 Quel est le caractère général de la morale professionnelle par rapport aux autres sphères de l’éthique ? 20 Quelles sont les conditions générales nécessaires à l’établissement et au fonctionnement normal de toute morale professionnelle ?

Le trait distinctif de cette morale, ce qui la différencie des autres parties de l’éthique, c’est l’espèce de désintéressement avec lequel la conscience publique la considère. Il n’est pas de règles morales dont la violation, au moins en général, ne soit regardée par l’opinion avec autant d’indulgence. Les fautes qui ne concernent que l’exercice de la profession ne sont l’objet que d’un blâme assez incertain au-delà du milieu proprement professionnel. Elles passent pour vénielles. Jamais la peine disciplinaire prononcée par exemple contre un fonctionnaire par ses supérieurs hiérarchiques ou les tribunaux spéciaux dont il relève n’entache gravement l’honneur du coupable, à moins, bien entendu, qu’elle ne soit en même temps une offense contre la morale commune. Un percepteur qui commet une indéli­catesse est traité comme tous les auteurs d’indélicatesse ; mais un agent comptable qui se contente de ne pas observer les règles d’une comptabilité scrupuleuse, un fonctionnaire, d’une manière générale, qui met un zèle insuffisant dans l’accomplissement de ses fonctions ne fait pas l’effet d’un coupable, alors que pourtant il est traité comme tel dans le corps auquel il appartient. Le fait de ne pas faire honneur à sa signature est une honte, presque la honte suprême, dans les milieux d’industriels et de commerçants. On le juge d’un tout autre œil ailleurs. Nous ne songeons pas à refuser notre estime à un failli, qui n’est que failli. Ce caractère de la morale professionnelle s’explique d’ailleurs aisément. Elle ne peut pas intéresser vivement la conscience commune, précisément parce qu’elle n’est pas commune à tous les membres de la société, parce que, en d’autres termes, elle est un peu en dehors de la conscience commune. Précisément parce qu’elle règle des fonctions que tout le monde ne remplit pas, tout le monde ne peut pas avoir le sentiment de ce que sont ces fonctions, de ce qu’elles doivent être, de ce que doivent être les relations spéciales des individus qui en sont chargés. Tout cela échappe plus ou moins à l’opinion générale, se trouve au moins partiellement en dehors de sa sphère immédiate d’action. Voilà pourquoi le sentiment publie ne se trouve que faiblement offensé par ces sortes de fautes. Celles-là seules l’atteignent qui, par leur gravité, sont susceptibles d’avoir des répercussions générales.

Par cela même se trouve indiquée la condition fondamentale sans laquelle il ne peut pas y avoir de morale professionnelle. Une morale est toujours l’œuvre d’un groupe et ne peut fonctionner que si ce groupe la protège de son autorité. Elle est faite de règles qui commandent aux individus, qui les obligent à agir de telle ou telle manière, qui imposent des bornes à leurs penchants et leur défendent d’aller plus loin. Or il n’y a qu’une puissance morale, et par conséquent commune qui soit supérieure à l’individu, et qui puisse légitimement lui faire la loi, c’est la puissance collective. Dans la mesure où l’individu est abandonné à lui-même, dans la mesure où il est affranchi de toute contrainte sociale, il est affranchi aussi de toute contrainte morale. La morale professionnelle ne saurait se soustraire à cette condition de toute morale. Puisque donc la société dans son ensemble s’en désintéresse, il faut qu’il y ait dans la société des groupes spéciaux au sein desquels elle s’élabore et qui veillent à la faire respecter. Ces groupes, c’est et ce ne peut être que les groupes formés par la réunion des individus de la même profession, ou groupes professionnels. Aussi, tandis que la morale commune a pour substratum unique, pour seul organe, la masse de la société, les organes de la morale professionnelle sont multiples. Il y en a autant que de professions ; et chacun de ces organes jouit, et par rapport aux autres, et par rapport à l’ensemble de la société, d’une autonomie relative, puisque pour les relations à la réglementation desquelles il est préposé, il est seul compétent. Et ainsi apparaît, avec plus d’évidence encore que dans ce qui précède, le caractère particulier de cette morale : c’est qu’elle implique une véritable décentralisation de la vie morale. Tandis que l’opinion qui est à la base de la morale commune, est diffuse dans toute la société, sans qu’on puisse dire à proprement parler qu’elle réside ici plutôt que là, la morale de chaque profession est localisée dans une région restreinte. Il se forme ainsi des foyers de vie morale distincts quoique solidaires, et la différenciation fonctionnelle correspond à une sorte de polymorphisme moral.

De cette proposition en découle immédiatement une autre, à titre de corollaire. Puisque chaque morale professionnelle est l’œuvre du groupe professionnel, elle sera ce qu’est ce groupe. D’une manière générale, toutes choses étant égales, plus un groupe est fortement constitué, plus les règles morales qui lui sont propres sont nombreuses et plus elles ont d’autorité sur les consciences. Car plus il est cohérent, plus les individus sont étroitement et fréquemment en contact ; or, plus ces contacts sont fréquents et intimes, plus il y a d’idées et de sentiments échangés, plus l’opinion commune s’étend à un plus grand nombre de choses, précisément parce qu’il y a un plus grand nombre de choses mises en commun. Imaginez au contraire une population clairsemée sur une vaste surface, sans que les différentes fractions puissent communiquer aisément, chacun vivra de son côté, et l’opinion publique ne se formera que pour les cas rares qui nécessiteront le laborieux assemblage de ces sections éparses. En même temps, quand le groupe est fort, son autorité se communique à la discipline morale qu’il institue, et qui est par suite respectée dans la même mesure. Au contraire, une société inconsistante, au contrôle de laquelle il est facile d’échapper, que l’on ne sent pas toujours présente, ne peut communiquer aux préceptes qu’elle édicte qu’un bien faible ascendant. Par conséquent, nous pouvons dire que la morale professionnelle sera d’autant plus développée et d’un fonctionnement d’autant plus avancé que les groupes professionnels eux-mêmes auront plus de consistance et une meilleure organisation.

Cette condition est suffisamment remplie par un certain nombre de professions. C’est surtout le cas de celles qui sont plus ou moins directement rattachées à l’État, c’est-à-dire qui ont un caractère publie, armée, enseignement, magistrature, administration, etc. Chacun de ces groupes de fonctions forme un corps défini, qui a son unité, sa réglementation spéciale, que des organes spéciaux sont chargés de faire respecter. Ces organes sont tantôt des fonctionnaires déterminés préposés au contrôle de ce que font leurs subordonnés (inspecteur, directeur, supérieur hiérarchique de toutes sortes), tantôt de véritables tribunaux, désignés par élection ou autrement, et chargés de réprimer les violations graves du devoir professionnel (conseils supérieurs de la magistrature, de l’instruction publique, conseils de discipline de toutes sortes). En dehors de ces professions, il en est une, qui n’est pas publique au même degré que les précédentes, et qui pourtant présente une organisation jusqu’à un certain point similaire : c’est celle des avocats. L’ordre, en effet, pour employer l’expression consa­crée, est une corporation organisée, qui a ses assemblées régulières et auquel est préposé un conseil élu, chargé de faire respecter les règles traditionnelles, communes au groupe. Dans tous ces cas, la cohérence du groupe est manifeste, et assurée par son organisation même. Aussi partout trouve-t-on une discipline réglementant tout le détail de l’activité fonctionnelle et sachant au besoin se faire respecter.

Mais – et c’est la remarque la plus importante à laquelle doit donner lieu cette étude de la morale professionnelle, – il y a toute une catégorie de fonctions qui ne satisfont d’aucune manière à cette condition ; ce sont les fonctions économiques, aussi bien l’industrie que le commerce. Sans doute les individus qui s’adonnent à un même métier sont par le fait même de leurs occupations similaires en relations les uns avec les autres. Leurs concurrences même les mettent en rapport. Mais ces rapports n’ont rien de régulier ; ils dépendent du hasard des rencontres et ils sont strictement individuels. C’est tel industriel qui se trouve en contact avec tel autre ; ce n’est pas le corps des industriels d’une même industrie qui se réunit à époques fixes. A plus forte raison, n’y a-t-il pas au-dessus de tous les membres de la profession un corps qui en maintienne l’unité, et qui soit le dépositaire des traditions, des pratiques communes et les fasse observer au besoin. Il n’y a pas d’organe de ce genre, parce qu’il ne peut être autre chose que l’expression de la vie commune au groupe et que le groupe n’a pas de vie commune, au moins, il n’en a pas d’une manière continue. Ce n’est qu’exceptionnellement que l’on voit tout un groupe de travailleurs de ce genre se réunir en congrès pour traiter quelques questions d’un intérêt général. Ces congrès ne durent jamais qu’un temps, ils ne survivent pas aux circonstances particulières qui les ont suscités, et par suite la vie collective dont ils ont été l’occasion s’éteint avec eux.

Or, de cette inorganisation des professions économiques, résulte une conséquence de la plus haute importance ; c’est que dans toute cette région de la vie sociale, il n’existe pas de morale professionnelle. Ou du moins, ce qui en existe est tellement rudimentaire qu’on peut tout au plus y voir peut-être un genre et une promesse pour l’avenir. Comme par la force des choses, il y a des contacts entre les individus, il y a bien quelques idées communes qui se dégagent, par suite quelques préceptes de conduite, mais combien vagues et de peu d’autorité. Si l’on essayait de fixer en un langage un peu défini les idées en cours sur ce que doivent être les rapports de l’employé avec son patron, de l’ouvrier avec le chef d’entreprise, des industriels concurrents les uns avec les autres et avec le publie, quelles formules indécises et indéterminées on obtiendrait ! Quelques généralités à peine saisissables sur la fidélité et le dévouement que l’employé et l’ouvrier doivent à ceux qui les emploient, sur la modération avec laquelle l’employeur doit user de sa prépondérance économique, une certaine réprobation de toute concurrence trop ouvertement déloyale, c’est à peu près tout ce que contient la conscience morale des différentes professions. Des prescriptions aussi vagues, aussi éloignées des faits ne peuvent pas avoir une bien grande action sur la conduite. D’ailleurs, il n’y a nulle part d’organe chargé de les faire respecter. Elles n’ont d’autres sanctions que celles dont dispose l’opinion diffuse, et comme cette opinion n’est pas entretenue par des rapports fréquents entre les individus, comme, pour la même raison, elle n’est pas en état d’exercer un contrôle suffisant sur les actes individuels, elle manque de consistance et d’autorité. Il en résulte que la morale professionnelle pèse d’un poids bien léger sur les consciences, elle se réduit à si peu de chose qu’elle est comme si elle n’était pas. Ainsi, il y a aujourd’hui toute une sphère de l’activité collective qui est en dehors de la morale, qui est presque tout entière soustraite à l’action modératrice du devoir.

Cet état de choses est-il normal ? De grandes doctrines l’ont soutenu. C’est d’abord l’économisme, d’après qui le jeu des ententes économiques se réglerait de lui-même et atteindrait automatiquement à l’équilibre sans qu’il soit nécessaire ni même possible de le soumettre à aucun pouvoir modérateur. C’est aussi, en un sens, ce qui est au fond de la plupart des doctrines socialistes. Le socialisme, en effet, admet comme l’économisme que la vie écono­mique est apte à s’organiser d’elle-même, à fonc­tion­ner régulièrement et harmoniquement sans qu’aucune autorité morale lui soit préposée ; à condi­tion toutefois que le droit de propriété soit transformé, que les choses cessent d’être monopolisées par les individus et les familles pour être remises entre les mains de la société. Cela fait, l’État n’aurait plus qu’à tenir une statistique exacte des richesses périodiquement produites, et à les répartir entre les associés d’après une formule une fois arrêtée. Or, l’une et l’autre théorie ne fait qu’ériger en état de droit, un état de fait qui est morbide. Il est bien vrai qu’actuellement, la vie économique a ce caractère ; mais il est impossible qu’elle le conserve, même au prix d’une transformation profonde de l’organisation de la propriété. Il n’est pas possible qu’une fonction sociale existe sans discipline morale. Car autrement, il n’y a plus en présence que des appétits individuels et comme ils sont naturellement infinis, insatiables, si rien ne les règle, ils ne sauraient se régler d’eux-mêmes.

Et c’est de là précisément que vient la crise dont souffrent les sociétés européennes. La vie économique a pris, depuis deux siècles, un développement qu’elle n’avait jamais eu ; de fonction secondaire qu’elle était, méprisée, abandonnée aux classes inférieures, elle est passée au premier rang. Devant elle, on voit de plus en plus reculer les fonctions militaires, administra­tives, religieuses. Seules les fonctions scientifiques sont en état de lui disputer la place, et encore la science n’a-t-elle guère de prestige aux yeux des sociétés actuelles que dans la mesure où elle peut servir à la pratique, c’est-à-dire en grande partie aux professions économiques. On a pu parler, non sans quelque raison, de sociétés qui seraient essentiellement industrielles. Une forme d’activité qui tend à prendre une telle place dans l’ensemble de la société ne peut être affranchie de toute réglementation morale spéciale, sans qu’il en résulte une véritable anarchie. Les forces qui ont été ainsi dégagées ne savent plus quel est leur développement normal, puisque rien ne leur représente où elles doivent s’arrêter. Elles se heurtent donc en des mouvements discordants, cherchant à empiéter les unes sur les autres, à se réduire, à se refouler mutuellement. Sans doute les plus fortes parviennent bien à écraser les plus faibles, ou tout au moins à les mettre dans un état de subordination. Mais comme cette subordination n’est qu’un état de fait que ne consacre aucune morale, elle n’est acceptée que par contrainte jusqu’au jour d’une revanche toujours espérée. Les traités de paix qui se signent ainsi ne sont jamais que provisoires ; ce sont des trêves qui De pacifient pas les esprits. Voilà d’où viennent ces conflits sans cesse renaissants entre les différents facteurs de l’organisation économique. Nous proposons cette concurrence anarchique comme un idéal auquel il nous faut nous tenir, qu’il convient même de réaliser plus complètement qu’il ne l’est aujourd’hui, c’est confondre la maladie avec l’état de santé. Et d’autre part, pour en sortir, ce n’est pas assez de modifier une fois pour toutes l’assiette de la vie économique ; car, de quelque manière qu’on l’arrange, quelque agencement nouveau qu’on y introduise, elle ne deviendra pas pour cela autre qu’elle n’est, elle ne changera pas de nature. Et par nature elle ne peut se suffire. L’ordre, la paix entre les hommes ne peut résulter automatiquement de causes toutes matérielles, d’un mécanisme aveugle, si savant qu’il soit. C’est une œuvre morale.

À un autre point de vue encore, ce caractère amoral de la vie économique constitue un danger publie. Les fonctions de cet ordre absorbent aujourd’hui les forces de la majeure partie de la nation. C’est dans le milieu industriel et commercial que se passe la vie d’une multitude d’individus. D’où il suit que ce milieu n’étant que faiblement empreint de moralité, la plus grande partie de leur existence s’écoule en dehors de toute action morale. Comment un pareil état de choses ne serait-il pas une source de démoralisation ? Pour que le sentiment du devoir se fixe fortement en nous, il faut que les circonstances mêmes dans lesquelles nous vivons le tiennent perpétuellement en éveil. Il faut qu’il y ait autour de nous un groupe qui nous y rappelle sans cesse, au cas trop fréquent où nous sommes tentés d’y rester sourds. Une manière d’agir, quelle qu’elle soit, ne se consolide que par la répétition et l’usage. Si nous vivons d’une vie amorale pendant une bonne partie de la journée, comment les ressorts de la moralité ne se détendraient-ils pas en nous ? Nous ne sommes pas naturellement enclins à nous gêner, à nous contraindre ; si nous ne sommes pas invités à chaque instant à exercer sur nous cette contrainte sans laquelle il n’y a pas de morale, comment en prendrons-nous l’habitude ? Si dans les occupations qui remplissent presque tout notre temps, nous ne suivons d’autre règle que celle de notre intérêt bien entendu, comment prendrons-nous goût au désintéressement, à l’oubli de soi, au sacrifice ? Voilà comment le déchaînement des intérêts économiques a été accompagné d’un abaissement de la morale publique. C’est que, en tant que l’industriel, le commerçant, l’ouvrier, l’employé s’acquitte de sa profession, il n’y a rien au-dessus de lui qui contienne son égoïsme, il n’est soumis à aucune discipline morale, et par suite, il se dispense 2 de toute discipline de ce genre.

Il importe donc au plus haut point que la vie économique se règle 3, se moralise et afin que les conflits qui la troublent prennent fin, et enfin que les individus cessent de vivre ainsi au sein d’un vide moral où leur moralité individuelle elle-même s’anémie. Car il est nécessaire que dans cet ordre de fonctions sociales, une morale professionnelle se constitue, plus concrète, plus proche des faits, plus étendue que ce qui existe aujourd’hui. Il faut qu’il y ait des règles qui disent à chacun des collaborateurs ses droits et ses devoirs, et cela non pas seulement d’une manière générale et vague, mais précise et détaillée, visant les principales circonstances qui se produisent le plus ordinairement. Toutes ces relations ne peuvent rester dans cet état d’équilibre perpétuellement instable. Mais une morale ne s’improvise pas. Elle est l’œuvre du groupe même auquel elle doit s’appliquer. Quand elle fait défaut, c’est que ce groupe n’a pas une suffisante cohésion, qu’il n’existe pas assez en tant que groupe, et l’état rudimentaire de sa morale ne fait qu’exprimer cet état de désagrégation. Par consé­quent, le véritable remède au mal, c’est de donner, dans l’ordre économique, aux groupes profes­sionnels, une consistance qu’ils n’ont pas. Tandis que la corporation n’est aujourd’hui qu’un assemblage d’individus, sans liens durables entre eux, il faut qu’elle devienne ou redevienne un corps défini et organisé. Mais toute conception de ce genre vient se heurter à des préjugés historiques qui la rendent encore très impopulaire, et qu’il est par conséquent nécessaire de dissiper.


2 « se dispense » = lecture probable.

3 « se règle » = lecture seulement probable.