Deuxième leçon

Il n’y a pas de forme de l’activité sociale qui puisse se passer d’une discipline morale qui lui soit propre. En effet, tout groupe social, qu’il soit étendu ou restreint, est un tout formé de parties ; l’élément ultime dont la répétition constitue ce tout est l’individu. Or, pour qu’un tel groupe puisse se maintenir, il faut que chaque partie ne procède pas comme si elle était seule, c’est-à-dire comme si elle était elle-même le tout ; mais il faut au contraire qu’elle se comporte de manière à ce que le tout puisse subsister. Mais les conditions d’existence du tout ne sont pas celles de la partie, par cela seul que ce sont deux sortes de choses différentes. Les intérêts de l’individu ne sont pas ceux du groupe auquel il appartient et souvent même il y a entre les premiers et les seconds un véritable antagonisme. Ces intérêts sociaux dont l’individu doit tenir compte, il ne les aperçoit que confusément, et parfois même, il ne les aperçoit pas parce qu’ils lui sont extérieurs, parce que ce sont les intérêts de quelque chose qu’il n’est pas. Il n’en a pas la sensation toujours présente, comme il a la sensation de tout ce qui le concerne et l’intéresse. Il faut donc bien qu’il y ait une organisation qui les lui rappelle, qui l’oblige à les respecter, et cette organisation ne peut être qu’une discipline morale. Car toute discipline de ce genre est un corps de règles qui prescrivent à l’individu ce qu’il doit faire pour ne pas attenter aux intérêts collectifs, pour ne pas désorganiser la société dont il fait partie. S’il se laissait aller à la pente de sa nature, il n’y aurait pas de raison pour qu’il ne se développât pas, ou, tout au moins, ne cherchât pas à se développer sans mesure envers et contre tous, sans se préoccuper des troubles qu’il peut causer autour de lui. C’est elle qui le contient, qui lui marque des bornes, qui dit ce que doivent être ses rapports avec ses associés, où commencent les empiétements illégitimes et quelles sont les prestations effectives qu’il doit pour le maintien de la communauté. Et comme cette discipline a précisément pour fonction de représenter à ses yeux des fins qui ne sont pas les siennes, qui le dépassent, qui lui sont extérieures, elle lui apparaît et elle est réellement à certains égards quelque chose d’extérieur à lui et qui le domine. C’est cette transcendance de la morale que les conceptions populaires expriment en faisant des préceptes fondamentaux de l’éthique une loi émanant de la divinité. Et plus un groupe social est étendu, plus cette réglementation est nécessaire. Car, quand il est petit, l’écart est faible entre l’individu et la société ; le tout se distingue à peine de la partie et par conséquent, les intérêts du tout sont directement perceptibles pour chacun en même temps que les liens qui les rattachent aux intérêts de chacun. Mais à mesure que la société s’étend, la différence devient plus marquée. L’individu ne peut plus embrasser qu’une petite portion de l’horizon social ; si donc des règles ne lui prescrivent pas ce qu’il doit faire pour que son action soit conforme aux fins collectives, il est inévitable qu’elle devienne antisociale.

Pour cette raison, il est impossible que chaque activité professionnelle n’ait pas sa morale. Et en effet, nous avons vu qu’un grand nombre de professions satisfont à ce desideratum. Seules les fonctions de l’ordre économique font exception. Ce n’est pas que, même chez elles, on ne trouve quelques rudiments de morale professionnelle ; mais ils sont si peu développés, si faiblement sanctionnés, qu’ils sont comme s’ils n’étaient pas. On a revendiqué, il est vrai, cette anarchie morale comme un droit de la vie économique. On a dit que, pour être normale, elle n’avait pas besoin d’être réglée. Mais d’où lui pourrait venir un tel privilège ? Comment cette fonction sociale pourrait-elle se soustraire à la condition la plus fondamentale de toute organisation sociale ? Sans doute, si tout l’économisme classique a pu s’abuser à ce point, c’est qu’il étudiait les fonctions économiques comme si elles avaient leur fin en elles-mêmes sans se demander quelle répercussion elles pouvaient avoir sur tout l’ordre social. De ce point de vue, la production paraissait être la fin essentielle, unique de toute l’activité industrielle et il peut sembler à certains égards que la production, pour être intense, n’a nul besoin d’être réglementée ; qu’au contraire, le mieux est de laisser les initiatives individuelles, les égoïsmes particuliers se stimuler et s’enfiévrer mutuellement au lieu de chercher à les contenir et à les modérer. Mais la production n’est pas tout, et si l’industrie ne peut être à ce point productive qu’à condition d’entretenir entre les producteurs un état de guerre chronique et un perpétuel mécontente­ment, le mal qu’elle fait est sans compensation. Même du point de vue purement utilitaire, que sert d’entasser des richesses si elles ne parviennent pas à calmer les désirs du plus grand nombre, mais ne font, au contraire, qu’exciter les impatiences ? Puis c’est oublier que les fonctions économiques ne sont pas là pour elles-mêmes ; ce n’est qu’un moyen en vue d’une fin ; c’est un des organes de la vie sociale et la vie sociale c’est avant tout une communauté harmonique d’efforts, une communion des esprits et des volontés dans une même fin. La société n’a pas de raison d’être si elle n’apporte pas un peu de paix aux hommes, paix dans leurs cœurs et paix dans leur commerce mutuel. Si donc l’industrie ne peut être productive qu’en troublant cette paix et en déchaînant la guerre, elle ne vaut pas la peine qu’elle coûte. Ajoutez à cela que même au regard des seuls intérêts économiques, l’intensité de la production n’est pas tout. La régularité a aussi son prix. Il n’importe pas seulement que beaucoup de choses soient produites, mais qu’elles arrivent régulièrement en quantité suffisante aux travailleurs ; que l’on ne voie pas se succéder des périodes de pléthore et des périodes de détresse. Or, l’absence de réglementation ne permet pas cette régularité.

L’économisme vaut souvent 4 la disparition des anciennes disettes qui sont, en effet, deve­nues impossibles depuis que l’abaissement des douanes, la facilité des communications permet­tent à un pays de demander aux autres les provisions qui viennent à lui manquer. Mais les crises alimentaires d’autrefois sont remplacées par des crises industrielles et commerciales qui, par les troubles qu’elles causent, ne sont pas moins monstrueuses. Et plus les dimensions des sociétés deviennent considé­rables, plus les marchés s’étendent, plus l’urgence d’une réglement­ation qui mette fin à cette instabilité devient importante. Car, pour la raison exposée plus haut, plus le tout dépasse la partie, plus la société déborde l’individu, moins celui-ci peut sentir par lui-même les nécessités sociales, les intérêts sociaux dont il est pourtant indispensable qu’il tienne compte.

Or, pour que cette morale professionnelle puisse s’établir dans l’ordre économique, il faut que le groupe professionnel, qui fait presque complètement défaut dans cette région de la vie sociale, se constitue ou se reconstitue. Car lui seul peut élaborer la réglementation qui est nécessaire. Mais ici, nous nous heurtons à un préjugé historique. Ce groupe professionnel, il a un nom dans l’histoire, c’est la corporation, et la corporation passe pour être solidaire de notre ancien régime politique et par conséquent pour ne pas lui pouvoir survivre. Il semble que réclamer pour l’industrie et le commerce une organisation corporative, ce soit faire un retour en arrière, et, en thèse générale, de telles régressions sont justement considérées comme des phénomènes morbides.

Cependant, il y a un premier fait qui devrait mettre en garde contre ce raisonnement : c’est la haute antiquité des corporations. Si elles dataient uniquement du Moyen Age, on pourrait croire en effet que, nées avec le système politique d’alors, elles devaient nécessairement disparaître avec lui. Mais en réalité, elles ont une bien plus ancienne origine. Dès qu’il y a des métiers, dès que l’industrie cesse d’être purement agricole, c’est-à-dire dès qu’il y a des villes, le corps de métier apparaît. A Rome, il remonte certainement à l’époque préhistorique. Une tradition que rapportent Plutarque et Pline en attribuait l’institution au roi Numa. « Le plus admirable des établissements de ce roi, c’est la division qu’il fit du peuple par métiers. La ville était composée de deux nations, ou plutôt séparée en deux parties… Pour faire disparaître cette grande et principale cause de division, il distribua tout le peuple en plusieurs corps. La distribution eut lieu par métiers. C’étaient les flûtistes, les orfèvres, les charpentiers, etc. » (Numa, 17). Sans doute, ce n’est là qu’une légende, mais elle suffit à prouver la haute antiquité de ces collèges d’artisans. Cependant, sous la royauté et sous la république, ils eurent une existence si obscure que nous savons mal ce que fut alors leur organisation. Mais déjà au temps de Cicéron, leur nombre était devenu considérable. « Toutes les classes de travailleurs semblent possédées du désir de multiplier les associations professionnelles. Sous l’Empire, nous voyons le règne corporatif prendre une extension qui n’a peut-être pas été dépassée depuis si l’on tient compte des différences économiques » (Waltzing, 1, 57). Il vient un moment où toutes les catégories d’ouvriers, fort nombreuses, parce que la division du travail était déjà poussée fort loin, semblent s’être constituées en collèges. Il en fut de même des gens qui vivaient du commerce. A ce même moment, les collèges changent de caractère. Ce n’était d’abord que des groupes privés que l’État ne réglementait que de loin. Ils deviennent alors de véritables organes de la vie publique. Ils ne peuvent se constituer qu’avec l’autorisation du gouvernement, et ils remplissent de véritables fonctions officielles. Les corporations de l’alimentation (boucherie, boulangerie, etc.), par exemple, répondent de l’alimentation générale. Il en était de même des autres métiers, quoiqu’à un moindre degré. Ayant ainsi une charge publique, les membres de ces corporations avaient, en échange des services qu’ils rendaient, certains privilèges que leur accordèrent successivement les empereurs. Peu à peu le caractère officiel, peu important dans le principe, prit le dessus et les corporations devinrent de véritables rouages de l’administration. Mais alors, tombées sous la tutelle, elles furent tellement écrasées de charges qu’elles voulurent reprendre leur indépendance. L’État, devenu tout-puissant, s’y opposa en rendant la profession, et les obligations d’ordre publie qu’elle impliquait, héréditaires. Nul ne pouvait s’en libérer qu’en proposant quelqu’un qui le remplaçât. Les corporations vécurent ainsi dans la servitude jusqu’à la fin de l’Empire romain.

Une fois l’Empire disparu, il n’en survécut guère que des traces à peine perceptibles dans les villes d’origine romaine en Gaule et en Germanie. D’ailleurs, les guerres civiles qui désolèrent la Gaule, puis les invasions avaient détruit le commerce et l’industrie. Les artisans, pour qui les corporations étaient devenues l’origine de charges si lourdes et que ne compensaient pas des profits suffisants, en avaient profité pour fuir les villes et se disperser dans les campagnes. Ainsi, de même que plus tard au XVIIIe siècle, la vie corporative, au premier siècle de notre ère, était presque complètement éteinte. Si un théoricien avait à ce moment pris conscience de la situation, il eût vraisemblablement conclu que, si les corporations étaient mortes, c’est que, par elles-mêmes, elles n’avaient plus de raison d’être, si tant est qu’elles en eurent jamais eu ; il aurait pu traiter toute tentative pour les reconstituer comme une entreprise rétrograde, destinée à échouer, pour cette raison qu’on n’arrête pas les mouvements historiques. C’est ainsi que, à la fin du siècle dernier, les économistes, sous prétexte que les corporations de l’ancien régime n’étaient plus à la hauteur de leur rôle, se crurent autorisés à y voir de simples survivances du passé, sans fondement dans le présent, et dont il importait de supprimer les dernières traces. Et cependant, les faits devaient donner un éclatant démenti à un tel raisonnement. Dans toutes les sociétés européennes, les corporations, après une éclipse d’un temps, recommencèrent une nouvelle existence. Elles durent renaître vers le XIe siècle et le XIIe siècle. « Le XIe et le XIIe siècle, dit Levasseur, paraissent être l’époque où les artisans commencent à sentir le besoin de s’unir et forment leurs premières associations. » Dès le XIIIe siècle, elles sont de nouveau florissantes et elles se développent jusqu’au jour ou commence pour elles une nouvelle décadence. N’y a-t-il pas dans cette antiquité et dans cette persistance la preuve qu’elles dépendent non de quelque particularité contingente et accidentelle, propre à un régime politique déterminé, mais à des causes générales et fondamentales ? Si depuis les origines de la cité jusqu’à l’apogée de l’Empire, depuis l’aube des sociétés chrétiennes jusqu’à la Révolution française elles ont été nécessaires, c’est vraisemblablement qu’elles répondent à quelque besoin durable et profond. Et le fait même qu’après avoir disparu une première fois, elles se sont reconstituées d’elles-mêmes et sous une forme nouvelle, n’ôte-t-il pas toute valeur à l’argument qui présente leur disparition violente à la fin du siècle dernier comme une preuve qu’elles ne sont plus en harmonie avec les nouvelles conditions de l’existence collective ? Le besoin que ressentent actuellement toutes les grandes sociétés européennes de les rappeler à la vie n’est-il pas au contraire un symptôme que cette suppression radicale a été elle-même un phénomène morbide, et que la réforme de Turgot appelle une réforme en sens contraire ou différent ?

Il y a pourtant une raison qui rend généralement sceptique sur les effets utiles que pourrait avoir une telle réorganisation. Si elle doit servir, c’est surtout à cause de ses conséquences morales ; c’est que chaque corporation doit devenir le foyer d’une vie morale sui generis. Or, les souvenirs que nous ont laissés les corporations, l’impression même que nous causent les rudiments qui en subsistent aujourd’hui, n’inclinent pas à croire qu’elles soient propres à un tel rôle. Il nous semble qu’elles ne peuvent remplir que des fonctions utilitaires, qu’elles ne peuvent servir que les intérêts matériels de la profession ; que les reconstituer, ce serait substituer simplement à l’égoïsme individuel, l’égoïsme corporatif. On se les représente comme aux derniers temps de leur existence la plus récente exclusivement occupées à retenir jalousement ou même à accroître les privilèges et leurs monopoles. Or, il ne semble pas que des préoccupations aussi étroitement professionnelles puissent avoir une action bien favorable sur la moralité du corps ou de ses membres. Mais il faut se garder d’étendre à tout le régime corporatif ce qui a pu être vrai de certaines corporations à un moment déterminé de leur histoire.

Bien loin que ce vice soit inhérent à toute organisation corporative, les corporations romaines en étaient tout à fait exemptes. Elles ne poursuivaient que très secondairement des fins utilitaires. « Les corporations d’artisans, dit Waltzing, étaient loin d’avoir chez les Romains un caractère professionnel aussi prononce qu’au Moyen Age ; on ne rencontre chez elles ni règlement sur les méthodes, ni apprentissage imposé, ni monopole ; leur but n’était pas non plus de réunir les fonds nécessaires pour exploiter une industrie » (1, 194). Sans doute l’association leur donnait plus de force pour sauvegarder au besoin et le cas échéant leurs intérêts communs. Mais c’était là une des conséquences utiles qu’elle produisait ; ce n’en était pas la raison d’être principale. Quelles étaient donc ses fonctions essentielles ? D’abord, la corporation était un collège religieux. Chacune d’elles avait son Dieu spécial, son culte spécial, qui, quand elle en avait les moyens, se célébrait dans un temple spécial. De même que chaque famille avait son Lar familiaris, chaque cité son Genius publicus, chaque collège avait son Dieu tutélaire, Genius collegii. Ce culte profes­sionnel n’allait pas sans fêtes et ces fêtes sans sacrifices ni sans banquets célébrés en commun. Ce n’était pas seulement pour fêter le Dieu de la corporation que se réunissaient les confrères, mais aussi dans d’autres occasions. Par exemple, aux étrennes, « les ébénistes et les ivoiriers romains se réunissaient dans leur schola ; ils recevaient cinq deniers, des gâteaux, des dattes, etc., aux frais de la caisse ». On fêtait aussi la fête domestique de la Cara cognatio ou Caresta (chère parenté), et à cette occasion, comme au 1er janvier (?), on se faisait des cadeaux dans les familles, il y avait une distribution faite en frais communs à l’intérieur des collèges. On s’est demandé si la corporation avait une caisse de secours, et si elle assistait régulièrement ceux de ses membres qui se trouvaient dans le besoin. Les avis sur ce point sont partagés. Mais ce qui enlève à la discussion une partie de son intérêt et de sa portée, c’est que ces distributions d’argent et de vivres qui se faisaient lors des fêtes, ces banquets en commun qui (revenaient en commun ?) tenaient en tout cas lieu de secours et pouvaient passer pour une assistance indirecte. De toute manière, les malheureux savaient qu’ils pouvaient compter périodiquement sur cette subvention dissimulée. Comme corollaire de ce caractère religieux, la corporation romaine avait un caractère funéraire. Unis comme les gentiles dans un même culte pendant la vie, ses membres voulaient comme eux dormir ensemble leur dernier sommeil. Toutes les corporations qui étaient assez riches pour cela avaient un columbarium collectif, où chacun de leurs membres avait le droit de se faire enterrer. Quand le collège n’avait pas les moyens d’acheter une propriété funéraire, il assurait du moins à ses membres d’honorables funérailles aux frais de la caisse commune. Mais le premier cas était le plus général. Un culte commun, des banquets communs, des fêtes communes, un cimetière commun, ne retrouve-t-on Pas là les caractères distinctifs de l’organisation domestique chez les Romains ? Chaque collège, dit Waltzing, « était une grande famille. La communauté du métier, des intérêts, remplaçait les liens du sang, et les confrères n’avaient-ils pas, comme la famille, leur culte commun, leurs repas communs, leur sépulture commune ? Nous avons vu que les fêtes religieuses ou funèbres étaient celles des familles ; comme elles, ils célébraient la chère parenté et le culte des morts » I, 322). Et ailleurs : « Ces fréquents repas contribuaient puissamment à transformer le collège en une grande famille. Aucun mot n’indique mieux la nature des rapports qui unissaient les confrères, et bien des indices prouvent qu’une grande fraternité régnait dans leur sein. Les membres se regardaient comme des frères et parfois ils se donnaient ce nom entre eux » (330). L’expression plus ordinaire était celle de sodales. Mais ce mot même exprime une parenté spirituelle qui implique une étroite fraternité. Le protecteur et la protectrice du collège prenaient souvent le titre de père et de mère. Une preuve du dévouement que les confrères avaient pour leur collège, ce sont les legs et les donations qu’ils leur font. Ce sont aussi ces monuments funéraires où nous lisons Pius in collegio, il fut pieux envers son collège, comme on disait et comme on inscrivait Pius in suos. Cette vie familiale était même, suivant Boissier, le but principal de toutes les corporations romaines. « Mais dans les corporations ouvrières, dit-il, on s’associait avant tout pour le plaisir de vivre ensemble, pour se faire une intimité moins restreinte que la famille, moins étendue que la cité, pour s’entourer d’amis et se rendre ainsi la vie plus facile et plus agréable. »

Comme les sociétés chrétiennes ne sont pas constituées sur le modèle de la cité, les corporations du Moyen Age ne ressemblaient pas exactement aux corporations romaines. Mais elles aussi constituaient pour leurs membres des milieux moraux. « La corporation, dit Levasseur, unissait par des liens étroits les gens du même métier. Assez souvent, elle s’établis­sait dans la paroisse ou dans une chapelle particulière, et se mettait sous l’invocation d’un saint qui devenait le patron de toute la communauté… C’était là (dans une chapelle) qu’on s’assemblait, qu’on assistait en grande cérémonie à des messes solennelles, après lesquelles les membres de la confrérie allaient tous ensemble terminer la journée par un joyeux festin. Par ce côté, les corporations du Moyen Age ressemblaient beaucoup à celles de l’époque romaine » (1, 217-218). – « Afin de subvenir à toutes les dépenses, il fallait un budget à la corporation. Elle en avait un… Une partie des fonds était destinée… à des œuvres de bienfaisance… Les cuisiniers (de Paris) consacraient le tiers des amendes à soutenir les pauvres vieilles gens du métier qui seront déchus par faute de marchandises ou de vieillesse… Bien longtemps après, au XVIIIe siècle, on trouve encore dans les comptes des orfèvres, au chapitre des aumônes, un prêt gratuit de 200 livres fait à un orfèvre ruiné » (221). Puis des règles très précises fixaient pour chaque métier les devoirs respectifs des patrons et des ouvriers ainsi que les devoirs des patrons entre eux. Une fois que l’ouvrier était engagé, il ne pouvait rompre arbitrairement son engagement. « Les statuts défendent unanimement d’embaucher un valet qui n’a pas fini son temps et frappent d’une forte amende le maître qui propose et le valet qui accepte » (237). Mais de son côté, le valet ne pouvait être congédié sans raison. Chez les fourbisseurs, il fallait que les motifs du renvoi fussent agréés par dix valets et par les quatre maîtres gardes du métier. La règle décidait pour chaque métier si le travail de nuit était permis ou non. En cas d’interdiction, il était expressément défendu au maître de faire veiller ses valets. D’autres prescriptions étaient destinées à garantir la probité professionnelle. Toutes sortes de précautions étaient prises pour empêcher le marchand ou l’artisan de tromper l’acheteur, de donner à sa marchandise une apparence que ne justifiait pas sa qualité réelle. « Il était interdit aux bouchers de souffler la viande, de mêler le suif avec le saindoux, de vendre de la chair de chien, etc. ; aux tisserands de faire du drap avec de la laine fournie par les usuriers, parce que cette laine pouvait être un simple gage déposé comme caution d’une dette. On interdisait aux couteliers… de fabriquer des manches recouverts de soie, de fils d’archal ou d’étain, parce que intérieurement ils étaient de bois blanc et pouvaient par conséquent tromper un acheteur ignorant », etc. (p. 243). Sans doute, il vint un moment (XVIIIe siècle) où cette réglementation devint plus tracassière qu’utile ; où elle eut pour objectif de sauvegarder les privilèges des maîtres, plutôt que de veiller au bon renom de la profession et à l’honnêteté de ses membres. Mais il n’y a pas d’institution qui, à un moment donné, ne dégénère, soit qu’elle ne sache pas changer à temps pour s’accom­moder à de nouvelles conditions d’existence, soit qu’elle se développe dans un sens unilatéral, outrant certaines de ses propriétés, ce qui la rend malhabile à rendre les services dont elle avait la charge. Ce peut être une raison pour chercher à la réformer, non pour la déclarer à tout jamais inutile et la supprimer.

Toujours est-il que les faits qui précèdent démontrent clairement que le groupe profes­sionnel n’est nullement incapable de constituer un milieu moral puisqu’il a eu ce caractère dans le passé. Nous voyons même que c’est en cela surtout qu’a consisté son rôle dans la majeure partie de son histoire. Ce n’est là, d’ailleurs, qu’un cas particulier d’une loi plus générale. Du moment qu’au sein d’une société politique il y a un certain nombre d’individus qui ont en commun des idées, des intérêts, des sentiments, des occupations que le reste de la population ne partage pas avec eux, il est inévitable que, sous le flux de ces similitudes, ils soient comme poussés, comme attirés les uns vers les autres, qu’ils se recherchent, qu’ils entrent en relations, qu’ils s’associent et qu’ainsi se forme peu a peu un groupe restreint, ayant sa physionomie spéciale, au sein de la société générale. Or, une fois le groupe formé, il est impossible qu’une vie morale ne s’en dégage pas qui lui soit propre, qui porte la marque des conditions spéciales qui lui ont donné naissance. Car il est impossible que des hommes vivent ensemble, soient en commerce fréquent, sans qu’ils prennent le sentiment du tout qu’ils forment par leur union, sans qu’ils s’attachent à ce tout, s’en préoccupent, en tiennent compte dans leur conduite. Or cet attachement à quelque chose qui dépasse l’individu, aux intérêts du groupe auquel il appartient, c’est la source même de toute activité morale. Que ce sentiment se précise, qu’en s’appliquant aux circonstances les plus ordinaires et les plus importantes de la vie commune, il se traduise en formules plus ou moins définies, et voilà un corps de règles morales en train de se fonder.

Tout cela se produit nécessairement quand des causes anormales ne viennent pas troubler la marche naturelle des choses. Mais en même temps, il est bon que cela soit, tant pour l’individu que pour la société. Cela est bon pour la société, car c’est à condition seulement que l’activité qui s’est ainsi dégagée se socialise, c’est-à-dire se règle. Si elle est abandonnée complètement aux individus, elle ne peut être que chaotique, s’épuiser en conflits, et la société ne peut pas impunément être secouée par tant de conflits intestins sans en souffrir. Pourtant, elle est trop loin des intérêts spéciaux qu’il s’agit de régler, des antagonismes qu’il s’agit d’apaiser pour pouvoir par elle-même ou par l’intermédiaire des Pouvoirs publics jouer ce rôle modérateur. C’est pourquoi elle a intérêt elle-même à laisser des groupes particuliers se constituer dans ce sens, qui s’acquittent de cette fonction. Elle doit même, à l’occasion, en hâter, en faciliter la formation. De même, l’individu trouve de sérieux avantages à se mettre à l’abri sous une tutelle pacificatrice de la collectivité. Car l’anarchie lui est douloureuse à lui-même. Lui aussi, il souffre de ces tiraillements continus, de ces frottements incessants qui se produisent quand les rapports interindividuels ne sont soumis à aucune influence régulatrice. Car il n’est pas bon pour l’homme de vivre ainsi sur le pied de guerre au milieu de ses compagnons les plus immédiats, et de camper perpétuellement au milieu d’ennemis. Cette sensation d’une hostilité générale, la tension qu’elle nécessite pour y résister, cette perpétuelle défiance des uns contre les autres, tout cela est pénible ; car si nous aimons la lutte, nous aimons aussi les joies de la paix, et on peut dire que ces dernières ont d’autant plus de prix que les hommes sont plus hautement, plus profondément socialisés, c’est-à-dire – ces deux mots sont équivalents – civilisés. Voilà pourquoi, quand les individus qui se trouvent avoir des intérêts communs s’associent, ce n’est pas seulement pour protéger ces intérêts, pour en assurer le développement contre les associations rivales, c’est aussi pour s’associer, pour le plaisir de ne faire qu’un avec plusieurs, de ne plus se sentir perdus au milieu d’adversaires, pour le plaisir de communier, c’est-à-dire, en définitive, pour pouvoir mener ensemble une même vie morale.

La morale domestique ne s’est pas formée autrement. A cause du prestige que la famille a à nos yeux, il nous semble que si elle a été, si elle est toujours un foyer de moralité, une école de dévouement, d’abnégation, de communion morale, c’est en vertu de certains caractères particuliers dont elle aurait le privilège, et qui ne se retrouveraient pas ailleurs. On se plaît à croire qu’il y a dans la consanguinité une cause exceptionnellement puissante de rapprochement moral. Mais nous avons vu l’an dernier que la consanguinité n’avait nullement l’efficacité extraordinaire qu’on lui attribue. Pendant très longtemps, les non-consanguins ont été très nombreux dans les familles : la parenté dite artificielle se contractait avec une extrême facilité et avait tous les effets de la parenté naturelle. La famille n’est donc pas uniquement, ni essentiellement un groupe de consanguins. C’est un groupe d’individus qui se trouvent avoir été rapprochés au sein de la société politique par une communauté plus particulièrement étroite d’idées, de sentiments et d’intérêts. La consanguinité a certainement contribué à causer cette communauté, mais elle n’a été qu’un des facteurs d’où celle-ci est résultée. Le voisinage matériel, la communauté des intérêts économiques, la communauté du culte en ont été des éléments non moins importants. On sait pourtant quel rôle moral a joué la famille dans l’histoire de la morale, quelle puissante vie morale s’est constituée au sein du groupe ainsi formé. Pourquoi en serait-il autrement de celui que produirait le groupe professionnel ? Bien certainement, on peut prévoir qu’elle serait moins intense à certains égards, non parce que les éléments qui y entrent seront de moindre qualité, mais parce qu’ils seront moins nombreux. La famille est un groupe qui embrasse la totalité de l’existence ; rien ne lui échappe ; tout y retentit. C’est une miniature de la société politique. Le groupe professionnel, au contraire, ne comprend directement qu’une partie déterminée de l’existence, à savoir ce qui concerne la profession. Encore ne faut-il pas perdre de vue la place énorme que la profession tient dans la vie, à mesure que les fonctions se spécialisent davantage, et que le champ de chaque activité individuelle se renferme de plus en plus dans les limites marquées par la fonction dont il est spécialement chargé.

Ce rapprochement de la famille et du groupe professionnel se trouve tout particulièrement justifié et confirmé directement par les faits, dans le cas de la corporation romaine. Nous avons vu, en effet, que la corporation était une grande famille, qu’elle s’était formée sur le modèle même de la société domestique, banquets communs, fêtes communes, culte commun, sépulture commune. Et ici, précisé­ment parce que nous pouvons observer la corporation au début de son évolution, nous apercevons plus nettement qu’ailleurs comment elle s’est constituée en partie en vue de fins morales. Tant que l’industrie était exclusivement agricole, elle avait dans la famille et dans le groupe territorial formé par les familles juxtaposées dans le village, son cadre naturel. En principe, tant que l’échange est peu développé, la vie de l’agriculteur ne le tire pas hors de chez soi. Il se nourrit de ce qu’il produit. La famille est en même temps un groupe professionnel. Quand la corporation apparut-elle ? Avec les métiers. C’est qu’en effet les métiers ne peuvent plus avoir un caractère aussi exclusivement domestique. Pour vivre d’un métier, il faut avoir des clients, il faut donc tenir compte de ce que font les artisans du même métier, lutter contre eux, s’entendre avec eux. Une forme nouvelle d’activité sociale se trouvait ainsi constituée, qui débordait le cadre de la famille sans avoir de cadre approprié. Pour qu’elle ne restât pas ainsi à l’état inorganisé, il fallait donc qu’elle s’en créât ; qu’un groupe d’un genre nouveau se formât dans ce but. Mais les nouvelles formes sociales qui se constituent sont toujours des formes anciennes plus ou moins modifiées et partiellement altérées. La famille fut donc le type sur lequel se modela le groupement nouveau qui prit ainsi naissance, mais bien entendu il ne put qu’en imiter, sans les reproduire exactement, les traits essentiels. C’est ainsi que la corporation naissante fut une sorte de famille. C’est qu’il représentait la famille pour une forme de l’activité sociale qui échappe de plus en plus à l’autorité de cette dernière. C’est un démembrement des attributions de la famille.

En insistant sur ce rapprochement, je n’entends pas dire d’ailleurs que les corporations de l’avenir doivent ou puissent avoir 5 ce caractère domestique. Il est évident que plus elles se développent, plus aussi elles doivent développer des caractères originaux et s’éloigner davantage des groupes antécédents dont elles sont des substituts partiels. Déjà le corporatisme du Moyen Age ne rappelait que de beaucoup plus loin l’organisation domestique ; à plus forte raison en doit-il être de même des corporations qui sont nécessaires aujourd’hui.

Mais alors se pose la question de savoir ce que devraient être ces corporations. Après avoir vu pour quelles raisons elles sont nécessaires, on voudrait apercevoir quelle forme elles doivent affecter pour remplir leur rôle dans les conditions actuelles de l’existence collective. Si difficile que soit le problème, nous essaierons d’en dire quelques mots.


4 Lecture très probable. D. a et parlé plus haut de l’économisme classique comme se suffisant à lui-même et sans aucun souci qui le déborde : A l’économisme ainsi conçu, il reconnaît le mérite d’avoir souvent épargné aux hommes des crises de disette. L’idée est claire sinon l’expression « vaut ».

5 « puissent avoir – = lecture probable.