Quatrième leçon : définition de l’état

Nous avons successivement étudié les règles morales et juridiques qui s’appliquent aux rapports de l’individu avec lui-même, avec le groupe familial, avec le groupe professionnel. Nous allons maintenant l’étudier dans les relations qu’il soutient avec un autre groupe, plus étendu que les précédents, le plus étendu même de tous ceux qui sont actuellement constitués, c’est à savoir le groupe politique. L’ensemble des règles sanctionnées qui déterminent ce que doivent être ces relations forme ce qu’on appelle la morale civique.

Mais avant d’en commencer l’étude, il importe de définir ce qu’il faut entendre par société politique.

Un élément essentiel qui entre dans la notion de tout groupe politique, c’est l’opposition des gouvernants et des gouvernés, de l’autorité et de ceux qui lui sont soumis. Il est très possible qu’à l’origine de l’évolution sociale cette distinction n’ait pas existé ; l’hypothèse est d’autant plus vraisemblable que nous trouvons des sociétés où elle n’est que très faiblement marquée. Mais, en tout cas, les sociétés où elle s’observe ne peuvent être confondues avec celles où elle fait défaut. Les unes et les autres constituent deux espèces différentes que des mots différents doivent désigner, et c’est aux premières que doit être réservée la qualification de politiques. Car si cette expression a un sens, elle veut dire avant tout organisation au moins rudimentaire, constitution d’un pouvoir, stable ou intermittent, faible ou fort, dont les individus subissent l’action, quelle qu’elle soit.

Mais un pouvoir de ce genre se rencontre ailleurs que dans les sociétés politiques. La famille a un chef dont les pouvoirs sont tantôt absolus, tantôt restreints par ceux d’un conseil domestique. On a souvent comparé la famille patriarcale des Romains à un petit État ; et si, comme nous le verrons tout à l’heure, l’expression n’est pas justifiée, elle serait irrépréhensible si la société politique se caracté­risait uniquement par la présence d’une organisation gouvernementale. Une autre caractéristique est donc nécessaire.

On a cru la trouver dans les rapports particulièrement étroits qui unissent toute société politique au sol qu’elle occupe. Il y a, dit-on, une relation permanente entre toute nation et un territoire donné. « L’État, dit Bluntschli, doit avoir son domaine ; la nation exige le pays » (p. 12). Mais la famille n’est pas moins liée, au moins chez un grand nombre de peuples, à une portion déterminée du sol ; elle aussi a son domaine dont elle est inséparable puisqu’il est inaliénable. Nous avons bien vu que, parfois, le patrimoine immobilier était véritablement l’âme de la famille ; c’est lui qui en faisait l’unité et la pérennité ; il était le centre autour duquel gravitait la vie domestique. Nulle part le territoire politique ne joue un rôle plus considérable dans les sociétés politiques. Ajoutons, d’ailleurs, que cette importance capitale attachée au territoire national est de date relativement récente. D’abord, il paraît assez arbitraire de refuser tout caractère politique aux grandes sociétés nomades dont l’organisation est parfois très savante. Puis, c’était autrefois le nombre des citoyens et non le territoire qui était considéré comme l’élément essentiel des États. S’annexer un État, ce n’était pas s’annexer le pays, mais les habitants qui l’occupaient et se les incorporer. Inversement, on voyait les vainqueurs aller s’établir chez les vaincus, sur leurs domaines, sans perdre pour cela leur unité et leur personnalité politique. Pendant tous les premiers temps de notre histoire, la capitale, c’est-à-dire le centre de gravité territorial de la société, est d’une extrême mobilité. Il n’y a pas longtemps que les peuples sont devenus à ce point solidaires de leur habitat, de ce qu’on pourrait appeler leur expression géogra­phique. Aujourd’hui, la France, ce n’est pas seulement une masse, principalement les individus qui parlent telle langue, qui observent tel droit, etc., c’est essentiellement telle portion déterminée de l’Europe. Quand bien même tous les Alsaciens en 1870 auraient opté pour la nationalité française, on aurait été fondé à considérer la France comme mutilée ou diminuée, par cela seul qu’elle aurait abandonné à une puissance étrangère une partie déterminée de son sol. Mais cette identification de la société avec son territoire ne s’est produite que dans les sociétés les plus avancées. Elle tient sans doute à des causes nombreuses, à la valeur sociale plus haute qu’a prise le sol, peut-être aussi à l’importance relativement plus grande que le lien géographique a acquise, que d’autres liens sociaux, de nature plus morale, ont perdu de leur force. La société dont nous sommes membres est davantage pour nous un territoire défini, depuis qu’elle n’est plus essentiellement une religion, un corps de traditions qui lui sont spéciales, ou le culte d’une dynastie particulière.

Le territoire écarté, il semble qu’on puisse trouver une caractéristique de la société politique dans l’importance numérique de la population. Il est certain qu’en général on ne donne pas ce nom à des groupes sociaux qui comprennent un trop petit nombre d’individus. Mais une telle ligne de démarcation serait singulièrement flottante ; car à partir de quel moment une agglomération humaine est-elle assez considérable pour être classée parmi les groupes politiques ? Suivant Rousseau, c’était assez de dix mille hommes, Bluntschli juge ce chiffre trop faible. L’une et l’autre estimation est également arbitraire. Un département français contient parfois plus d’habitants que bien des cités de la Grèce ou de l’Italie. Chacune de ces cités constitue pourtant un État, alors qu’un département n’a pas droit à cette dénomination.

Cependant nous touchons ici à un trait distinctif. Sans doute on ne peut pas dire qu’une société politique se distingue des groupes familiaux ou professionnels parce qu’elle est plus nombreuse car l’effectif des familles peut, dans certains cas, être considérable, et l’effectif des États très réduit. Mais ce qui est vrai, c’est qu’il n’y a pas de société politique qui ne contienne dans son sein une pluralité de familles différentes ou de groupes professionnels différents, ou des uns et des autres à la fois. Si elle se réduisait à une société domestique, elle se confondrait avec celle-ci et serait une société domestique ; mais du moment qu’elle est formée par un certain nombre de sociétés domestiques, l’agrégat ainsi formé est autre chose que chacun de ses éléments. C’est quelque chose de nouveau, qui doit être désigne par un mot différent. De même, la société politique ne se confond avec aucun groupe professionnel, avec aucune caste, si caste il y a ; mais c’est toujours un agrégat de professions diverses ou de castes diverses, comme de familles différentes. Plus généralement, quand une société est formée par une réunion de groupes secondaires, de natures différentes, sans être elle-même un groupe secondaire par rapport à une société plus vaste, elle constitue une entité sociale d’une espèce distincte : c’est la société politique que nous définirons : une société formée par la réunion d’un nombre plus ou moins considérable de groupes sociaux secondaires, soumis à une même autorité, qui ne ressortit elle-même à aucune autre autorité supérieure régulièrement constituée.

Ainsi, et le fait mérite d’être noté, les sociétés politiques se caractérisent en partie par l’existence de groupes secondaires. C’est déjà ce que sentait Montesquieu quand il disait de la forme sociale qui lui paraissait la plus hautement organisée, à savoir la monarchie, qu’elle impliquait : « Des pouvoirs intermédiaires, subordonnés et dépendants » (Il, p. 4). On voit toute l’importance de ces groupes secondaires dont nous avons parlé jusqu’à présent. Ils ne sont pas seulement nécessaires à l’adminis­tration des intérêts particuliers, domestiques, professionnels, qu’ils enveloppent et qui sont leur raison d’être, ils sont aussi la condition fondamentale de toute organisation plus élevée. Bien loin qu’ils soient en antagonisme avec ce groupe social qui est chargé de l’autorité souveraine et qu’on appelle plus spécialement l’État, celui-ci suppose leur existence ; il n’existe que là où ils existent. Point de groupes secondaires, point d’autorité politique, du moins, point d’autorité qui puisse, sans impropriété, être appelée de ce nom. D’où vient cette solidarité qui unit ces deux sortes de groupements, c’est ce que nous verrons plus tard. Pour l’instant, il nous suffit de la constater.

Il est vrai que cette définition va contre une théorie, pendant longtemps classique ; c’est celle à laquelle MM. Summer Maine et Fustel de Coulanges ont attaché leur nom. D’après ces savants, la société élémentaire dont seraient sorties les sociétés plus composées serait un groupe familial étendu, formé par tous les individus qu’unissent des liens de sang ou des liens d’adoption, et placé sous la direction du plus ancien ascendant mâle, le patriarche. C’est la théorie patriarcale. Si elle était vraie, nous trouverions dans le principe une autorité constituée, de tous points analogue à celle que nous trouvons dans les États plus complexes, qui serait par conséquent vraiment politique, alors que pour­tant la société dont elle est la clef de voûte est une et simple, n’est composée d’aucune société plus petite. L’autorité suprême des cités, des royaumes, des nations qui se constituent plus tard n’aurait aucun caractère original et spécifique ; elle serait dérivée de l’autorité patriarcale sur le modèle de laquelle elle se serait formée. Les sociétés dites politiques ne seraient que des familles agrandies.

Mais cette théorie patriarcale n’est plus aujourd’hui soutenable ; c’est une hypothèse qui ne repose sur aucun fait directement observé et que démentent une multitude de faits connus.

Jamais on n’a observé de famille patriarcale telle que l’ont décrite Summer Maine et Fustel de Coulanges. Jamais on n’a vu un groupe formé de consanguins, et vivant à l’état d’autonomie sous la direction d’un chef plus ou moins puissant. Tous les groupes familiaux que nous connaissons, qui présentent un minimum d’organisation, qui reconnaissent quelque autorité définie, font partie de sociétés plus vastes. Ce qui définit le clan, c’est qu’il est une division politique en même temps que familiale, d’un agrégat social plus étendu. Mais dira-t-on, dans le principe ? Dans le principe, il est légitime de supposer qu’il existait des sociétés simples ne contenant en elles aucune société plus simple ; la logique et les analogies nous obligent à faire l’hypothèse, que certains faits confirment. Mais en revanche, rien n’autorise à croire que de telles sociétés furent soumises à une autorité quelconque. Et ce qui doit faire rejeter cette supposition comme tout à fait invraisemblable, c’est que plus les clans d’une tribu sont indépendants les uns des autres, plus chacun d’eux tend vers l’auto­nomie, plus aussi tout ce qui ressemble à une autorité, à un pouvoir gouvernemental quelconque, y fait défaut. Ce sont des masses presque complètement amorphes, dont tous les membres sont sur le même plan. L’organisation des groupes partiels, clans, familles, etc., n’a donc pas précédé l’organi­sation de l’agrégat total qui est résulté de leur réunion. D’où il ne faut pas conclure davantage que, inversement, la première est née de la seconde. La vérité est qu’elles sont solidaires, comme nous disions tout à l’heure, et se conditionnent mutuellement. Les parties ne se sont pas organisées d’abord pour former un tout qui s’est organisé ensuite à leur image, mais le tout et les parties se sont organisés cri même temps. Une autre conséquence de ce qui précède est que les sociétés politiques impliquant l’existence d’une autorité, et cette autorité n’apparaissant que là où les sociétés comprennent en elles une pluralité de sociétés élémentaires, les sociétés politiques sont nécessairement polycellulaires ou polysegmentaires. Ce n’est pas à dire qu’il n’y ait jamais eu de sociétés faites d’un seul et unique segment, mais elles constituent une autre espèce, elles ne sont pas politiques.

Il reste d’ailleurs qu’une même société peut être politique à certains égards, et ne constituer qu’un groupe secondaire et partiel à certains autres. C’est ce qui arrive dans tous les États fédératifs. Chaque État particulier est autonome dans une certaine mesure, plus restreinte que s’il n’y avait pas confédé­ration régulièrement organisée, mais qui, pour être plus faible, n’est cependant pas nulle. Dans la mesure où chaque membre ne relève que de lui-même, où il ne dépend pas du pouvoir central de la confédération, il constitue une société politique, un État proprement dit. Dans la mesure, au contraire, où il est subordonné à quelque organe qui lui est supérieur, il est un simple groupe secondaire, partiel, analogue à un district, à une province, à un clan ou à une caste. Il cesse d’être un tout pour ne plus apparaître que comme une partie. Notre définition n’établit donc pas entre les sociétés politiques et les autres une ligne de démarcation absolue ; mais c’est qu’il n’y en a pas, et ne saurait y en avoir. Au contraire, la série des choses est continue. Les sociétés politiques supérieures sont formées par l’agrégation lente des sociétés politiques inférieures ; il y a donc des moments de transition où celles-ci, tout en gardant quelque chose de leur nature originelle, commencent pourtant à devenir autre chose, à contracter des caractères nouveaux, où, par suite, leur condition est ambiguë. L’essentiel n’est pas de marquer une solution de continuité là où il n’y en a pas, mais d’apercevoir les caractères spécifiques qui définissent les sociétés politiques, et qui, suivant qu’ils sont plus ou moins présents, font que ces dernières méritent plus ou moins franchement cette qualification.

Maintenant que nous savons à quels signes se reconnaît une société politique, voyons en quoi consiste la morale qui s’y rapporte. De la définition même qui précède, il résulte que les règles essentielles de cette morale sont celles qui déterminent les rapports des individus avec cette autorité souveraine, à l’action de laquelle ils sont soumis. Comme un mot est nécessaire pour désigner le groupe spécial de fonctionnaires qui sont chargés de représenter cette autorité, nous conviendrons de réserver pour cet usage le mot État. Sans doute il est très fréquent qu’on appelle État non pas l’organe gouvernemental, mais la société politique dans son ensemble, le peuple gouverné et son gouvernement pris ensemble, et nous avons nous-même employé ce mot pris dans ce sens. C’est ainsi qu’on parle des États européens, qu’on dit de la France qu’elle est un État. Mais comme il est bon d’avoir des termes spéciaux pour des réalités aussi différentes que la société et un de ses organes, nous appellerons plus spécialement État les agents de l’autorité souveraine, et société politique le groupe complexe dont l’État est l’organe éminent. Cela posé, les principaux devoirs de la morale civique sont évidemment ceux que les citoyens ont envers l’État et, réciproquement, ceux que l’État a envers les individus. Pour comprendre quels sont ces devoirs, il importe donc avant tout de déterminer la nature et la fonction de l’État. Il peut sembler, il est vrai, que nous ayons déjà répondu à la première de ces questions, et que la nature de l’État ait été définie en même temps que la société politique. L’État, n’est-ce pas l’autorité supérieure à laquelle est soumise toute la société politique dans son ensemble ? Mais en réalité ce mot d’autorité est bien vague et a besoin d’être précisé. Où commence et où finit le groupe de fonctionnaires qui sont investis de cette autorité et qui constitue à proprement parler l’État ? La question est d’autant plus nécessaire que la langue courante commet à ce sujet bien des confusions. On dit tous les jours que des services publics sont des services de l’État ; justice, armée, Église, là où il y a une Église nationale, passent pour faire partie de l’État. Mais il ne faut pas confondre avec l’État lui-même les organes secondaires qui reçoivent le plus immédiatement son action, et qui ne sont par rapport à lui que des organes d’exécution. Tout au moins, le groupe ou les groupes spéciaux – car l’État est complexe – auxquels sont subordonnés ces groupes secondaires qu’on appelle plus spéciale­ment les administrations en doivent être distingués. Ce que les premiers ont de caractéristique, c’est que, seuls, ils ont qualité pour penser et pour agir aux lieu et place de la société. Les représentations, comme les résolutions qui s’élaborent dans ce milieu spécial, sont naturellement et nécessairement collec­tives. Sans doute, il y a bien des représentations et bien des décisions collectives en dehors de celles qui se forment ainsi. Dans toute société, il y a ou il y a eu des mythes, des dogmes, si la société politique est en même temps une Église, ou des traditions historiques, morales, qui constituent des représentations communes à tous ses membres, et qui ne sont l’œuvre spéciale d’aucun organe déterminé. De même, il y a à chaque moment des courants sociaux qui entraînent la collectivité dans tel ou tel sens déterminé, et qui n’émanent pas de l’État. Très souvent, l’État subit leur pression, plutôt qu’il ne leur donne l’impulsion. Il y a ainsi toute une vie psychique qui est diffuse dans la société. Mais il en est une autre qui a pour siège spécial l’organe gouvernemental. C’est là qu’elle s’élabore, et si elle retentit ensuite sur le reste de la société, ce n’est que secondairement et par voie de répercussion. Quand le Parlement vote une loi, quand le gouvernement prend une décision dans les limites de sa compétence, l’une ou l’autre démarche dépend sans doute de l’état général, de la société ; le Parlement et le gouvernement sont en contact avec les masses de la nation, et les impressions diverses qui se dégagent pour eux de ce contact contribuent à les déterminer dans tel sens ou dans tel autre. Mais s’il y a ainsi un facteur de leur détermination qui est situé en dehors d’eux, il n’en est pas moins vrai que cette détermination, c’est eux qui la prennent, qu’avant tout elle exprime le milieu particulier où elle prend naissance. Aussi arrive-t-il souvent qu’il y a même une discordance entre ce milieu et l’ensemble de la nation, et que les résolutions gouvernementales, les votes parlementaires, tout en valant pour la communauté, ne correspondent pas à l’état de cette dernière. Il y a donc bien là vie psychique collective, mais cette vie n’est pas diffuse dans toute l’étendue du corps social ; tout en étant collective, elle est localisée dans un organe déterminé. Et cette localisation ne vient pas d’une simple concentration sur un point déterminé d’une vie qui a ses origines en dehors de ce point. C’est en partie sur ce point même qu’elle prend naissance. Quand l’État pense et se décide, il ne faut pas dire que c’est la société qui pense et se décide par lui, mais qu’il pense et se décide pour elle. Il n’est pas un simple instrument de canalisations et concen­trations. Il est, dans un certain sens, le centre organisateur des sous-groupes eux-mêmes.

Voilà ce qui définit l’État. C’est un groupe de fonctionnaires sui generis, au sein duquel s’élaborent des représentations et des volitions qui engagent la collectivité, quoiqu’elles ne soient pas l’œuvre de la collectivité. Il n’est pas exact de dire que l’État incarne la conscience collective, car celle-ci le déborde de tous les côtés. Elle est en grande partie diffuse ; il y a à chaque instant des multitudes de sentiments sociaux, d’états sociaux de toutes sortes dont l’État ne perçoit que l’écho affaibli. Il n’est le siège que d’une conscience spéciale, restreinte, mais plus haute, plus claire, ayant d’elle-même un plus vif sentiment. Rien d’obscur et d’indécis comme ces représentations collectives qui sont répandues dans toutes les sociétés : mythes, légendes religieuses ou morales, etc. Nous ne savons ni d’où elles viennent, ni où elles tendent ; nous ne les avons pas délibérées. Les représen­tations qui viennent de l’État sont toujours plus conscientes d’elles-mêmes, de leurs causes et de leurs buts. Elles ont été concertées d’une manière moins souterraine. L’agent collectif qui les concerte se rend mieux compte de ce qu’il fait. Ce n’est pas que, là aussi, il n’y ait souvent bien de l’obscurité. L’État, comme l’individu, se trompe souvent sur les motifs qui le déterminent, mais que ses déterminations soient ou non mal motivées, ce qui est essentiel, c’est qu’elles soient à quelque degré motivées. Il y a toujours, ou généralement au moins, un semblant de délibération, une appréhension de l’ensemble des circonstances qui nécessitent la résolution, et l’organe intérieur de l’État est précisément destiné à prendre ces délibérations. De là ces conseils, ces assemblées, ces discours, ces règlements, qui obligent ces sortes de représentations à ne s’élaborer qu’avec une certaine lenteur. Nous pouvons donc dire en résumé : l’État est un organe spécial chargé d’élaborer certaines représen­tations qui valent pour la collectivité. Ces représentations se distinguent des autres représentations collectives par leur plus haut degré de conscience et de réflexion.

On sera peut-être étonné de voir ainsi exclure de notre définition toute idée d’action, d’exécution, de réalisation au-dehors. Ne dit-on pas couramment de cette partie de l’État, tout au moins de ce qu’on appelle plus spécialement le gouvernement, qu’il contient le pouvoir exécutif. Mais l’expression est tout à fait impropre : l’État n’exécute rien. Le Conseil des Ministres, le prince, pas plus que le Parlement n’agissent pas par eux-mêmes ; ils donnent des ordres pour qu’on agisse. Ils combinent des idées, des sentiments, en dégagent des résolutions, transmettent ces résolutions à d’autres organes qui les exécutent ; mais là se borne leur rôle. A cet égard, il n’y a pas de différence entre le Parlement ou les conseils délibératifs de toutes sortes dont peuvent s’entourer le prince, le chef de l’État et le gouvernement proprement dits, le pouvoir dit exécutif. On dit de ce dernier qu’il est exécutif parce qu’il est plus proche des organes d’exécution ; mais il ne se confond pas avec eux. Toute la vie de l’État proprement dit se passe non en actions extérieures, en mouvements, mais en délibérations, c’est-à-dire en représentations. Les mouvements, ce sont d’autres, ce sont les administrations de toutes sortes qui en sont chargées. On voit la différence qu’il y a entre elles et l’État ; cette différence est également celle qui sépare le système musculaire du système nerveux central. L’État est, rigoureuse­ment parlant, l’organe même de la pensée sociale. Dans les conditions présentes, cette pensée est tournée vers un but pratique et non spéculatif. L’État, au moins en général, ne pense pas pour penser, pour construire des systèmes de doctrines, mais pour diriger la conduite collective. Il n’en reste pas moins que sa fonction essentielle est de penser.

Mais vers quoi tend cette pensée ? Autrement dit quelle fin poursuit normalement et, par consé­quent, doit poursuivre l’État dans les conditions sociales où nous sommes actuellement placés ? C’est la question qui nous reste à résoudre, et c’est seulement lorsqu’elle sera résolue qu’il nous sera possible de comprendre les devoirs respectifs des citoyens envers l’État et réciproquement.

Or, à ce problème, deux solutions contraires sont couramment données.

Il y a d’abord la solution dite individualiste, telle qu’elle a été exposée et défendue par Spencer et les économistes d’une part, par Kant, Rousseau et l’école spiritualiste de l’autre. La société, dit-on, a pour objet l’individu, par cela seul qu’il est tout ce qu’il y a de réel dans la société. N’étant qu’un agrégat d’individus, elle ne peut avoir d’autre but que le développement des individus. Et, en effet, par le fait de l’association, elle rend plus productive l’activité humaine dans l’ordre des sciences, des arts et de l’industrie ; et l’individu, trouvant à sa disposition, grâce à une production plus grande, une alimentation intellectuelle, matérielle et morale plus abondante, s’étend et se développe. Mais l’État par lui-même n’est pas producteur. Il n’ajoute rien, et ne peut ajouter à ces richesses de toutes sortes qu’accumule la société et dont l’individu bénéficie. Quel sera donc son rôle ? De prévenir certains mauvais effets de l’association. L’individu a par lui-même, en naissant, certains droits, par cela seul qu’il existe. Il est, dit Spencer, un être vivant, donc, il a le droit de vivre, de n’être gêné par aucun autre individu dans le fonctionnement régulier de ses organes. Il est, dit Kant, une personnalité morale, et par cela même, investi d’un caractère spécial qui en fait un objet de respect, aussi bien à l’état civil qu’à l’état dit de nature. Or, ces droits congénitaux, de quelque manière qu’on les entende ou qu’on les explique, sont conformés à certains égards par l’association. Autrui, dans les rapports qu’il a avec moi, par cela seul que nous sommes en commerce social, peut, soit menacer mon existence, soit gêner le jeu régulier de mes forces vitales, ou, pour parler la langue de Kant, il peut manquer au respect qui m’est dû, violer en moi les droits de l’être moral que je suis. Il faut donc qu’un organe soit préposé à la tâche spéciale de veiller au maintien de ces droits individuels ; car, si la société peut et doit ajouter quelque chose à ce que je tiens naturellement et avant toute institution sociale de ces droits, elle doit avant tout empêcher qu’il y soit touché ; autrement, elle n’a plus de raison d’être. C’est un minimum auquel elle ne doit pas se tenir, mais au-dessous duquel elle ne doit pas permettre qu’on descende, alors même qu’elle nous offrirait à la place un luxe qui ne saurait avoir de prix si le nécessaire nous manque en totalité ou en partie. C’est ainsi que tant de théoriciens, apparte­nant aux écoles les plus diverses, ont cru devoir borner les attributions de l’État à l’administration d’une justice toute négative. Son rôle devrait se réduire de plus en plus à empêcher les empiétements illégitimes des individus les uns sur les autres, à maintenir intacte à chacun d’eux la sphère à laquelle il a droit, par cela seul qu’il est ce qu’il est. Sans doute, ils savent bien qu’en fait les fonctions de l’État ont été dans le passé beaucoup plus nombreuses. Mais ils attribuent cette multiplicité d’attributions aux conditions particulières dans lesquelles vivent les sociétés qui ne sont pas parvenues à un degré suffisamment haut de civilisation. L’état de guerre y est parfois chronique, toujours très fréquent. Or, la guerre oblige à passer outre aux droits individuels. Elle nécessite une discipline très forte, et cette discipline à son tour suppose un pouvoir fortement constitué. C’est de là que vient l’autorité souveraine dont les États sont si souvent investis par rapport aux particuliers. En vertu de cette autorité, l’État est intervenu dans des domaines qui, par nature, devraient lui rester étrangers. Il réglemente les croyances, l’industrie, etc. Mais cette extension abusive de son influence ne peut se justifier que dans la mesure où la guerre joue un rôle important dans la vie des peuples. Plus elle régresse, plus elle devient rare, plus il est à la fois possible et nécessaire de désarmer l’État. Comme la guerre n’est pas encore complètement disparue, comme il y a encore des rivalités internationales à redouter, l’État doit, dans une certaine mesure, garder aujourd’hui encore quelque chose de ses attributions d’autrefois. Mais ce n’est là qu’une survivance plus ou moins anormale, dont les dernières traces sont destinées à s’effacer progressivement.

Au point du cours où nous en sommes arrivés, il n’est pas bien nécessaire de réfuter en détail cette théorie. Elle est d’abord en contradiction manifeste avec les faits. Plus on avance dans l’histoire, plus on voit les fonctions de l’État se multiplier en même temps qu’elles devien­nent plus importantes, et ce développement des fonctions est rendu sensible matérielle­ment par le développement parallèle de l’organe. Quelle distance entre ce qu’est l’organe gouver­ne­mental dans une société comme la nôtre et ce qu’elle était à Rome ou dans une tribu de Peaux-Rouges. Ici des multitudes de ministères aux rouages multiples, à côté de vastes assemblées dont l’organisation elle-même est d’une extrême com­plexité, au-dessus, le chef de l’État avec ses services spéciaux. Là, un prince ou quelques magistrats, des conseils assistés de secrétaires. Le cerveau social, comme le cerveau humain, a grandi au cours de l’évolution. Et cependant la guerre, pendant ce temps, abstraction faite de quelques régressions passa­gères, est devenue de plus en plus intermittente et rare. Il faudrait donc considérer ce développement progressif de l’État, cette extension ininterrompue de ses attributions, de la partie adminis­tration de la justice, comme radicalement anormale ; et étant donné la continuité, la régula­rité de cette extension tout le long de l’histoire, une telle hypothèse est insoutenable. Il faut avoir singuliè­rement confiance dans la force de sa propre dialectique, pour condamner comme morbides, au nom d’un système particulier, des mouvements d’une telle constance et d’une telle généralité. Il n’est pas un État dont le budget ne s’enfle à vue d’œil. Les écono­mistes y voient un produit déplorable d’une véritable aberration logique et ils gémissent sur l’aveuglement général. Il serait peut-être de meilleure méthode de considérer comme régulière et comme normale une tendance aussi universellement irrésistible, sous réserve, bien entendu, d’excès et d’abus particuliers, passagers, qu’on ne prétend pas nier.

Cette doctrine écartée, il reste donc à dire que l’État a d’autres fins à poursuivre, un autre rôle à remplir que celui de veiller au respect des droits individuels. Mais alors, nous risquons de nous trouver en présence de la solution contraire à celle que nous venons d’examiner, de la solution que j’appellerais volontiers la solution mystique, dont les théories sociales de Hegel ont donné l’expression la plus systématique à certains égards. De ce point de vue, on a dit que chaque société a une fin supérieure aux fins individuelles, sans rapport avec ces dernières et que le rôle de l’État est de poursuivre la réalisation de cette fin vraiment sociale, l’individu devant être un instrument dont le rôle est d’exécuter ces desseins qu’il n’a pas faits et qui ne le concernent pas. C’est à la gloire de la société, à la grandeur de la société, à la richesse de la société qu’il doit travailler et il doit se trouver payé de ses peines par cela seul que, membre de cette société, il participe en quelque manière à ces biens qu’il a contribué à conquérir. Il reçoit une part des rayons de cette gloire ; un reflet de cette grandeur parvient jusqu’à lui et c’est assez pour l’intéresser aux fins qui le dépassent. Cette thèse mérite d’autant plus de nous arrêter qu’elle n’a pas seulement un intérêt spéculatif et historique ; mais profitant du trouble où sont actuellement les idées, elle est en train de commencer une sorte de renaissance. Notre pays, qui lui a été jusqu’à présent fermé, témoigne quelques dispositions à l’accueillir avec complai­sance. Parce que les vieilles fins individuelles que je viens d’expliquer ont cessé de suffire, on se rejette désespérément sur la foi contraire, et renonçant au culte de l’individu qui suffisait à nos pères, on essaie de restaurer sous une forme nouvelle le culte de la Cité.