CHAPITRE VI Pierre Janet et l’analyse psychologique

Pierre Janet fut le premier, chronologiquement, à proposer un nouveau système de psychiatrie dynamique destiné à remplacer ceux du XIXe siècle – aussi son œuvre se situe-t-elle au point de jonction entre la première psychiatrie dynamique et les systèmes plus récents. Parmi les promoteurs de ces systèmes nouveaux, nul, mieux que lui, ne connaissait la première psychiatrie dynamique ou ne lui emprunta davantage (du moins consciemment). Son œuvre fiit également l’une des principales sources de Freud, d’Adler et de Jung qui, contrairement à Janet, provenaient en ligne plus ou moins directe du Romantisme, tandis que Janet suivait sa propre ligne de recherche. Dans le contraste entre Janet d’une part, Freud, Adler et Jung d’autre part, nous pouvons voir une dernière manifestation de l’opposition entre l’esprit des Lumières et celui du Romantisme.

Les grandes lignes de la vie de Pierre Janet

Pierre Janet naquit à Paris en 1859 et y mourut en 1947. Hormis sept années d’enseignement en province et plusieurs voyages à l’étranger, il y passa toute sa vie et il était parisien jusqu’au bout des ongles dans son allure, son langage et ses habitudes.

A sa naissance, en 1859, l’empire de Napoléon III était à son apogée. Quelques années plus tard, cependant, l’empereur s’engageait dans la funeste guerre du Mexique, le régime déclina et il fut finalement balayé par la défaite de 1870. A l’âge de 11 ans, Pierre Janet subit avec sa famille les bombardements et la faim du siège de Paris. Strasbourg, ville natale de sa mère, fut occupé et annexé par les Allemands. Son adolescence et sa jeunesse coïncidèrent avec le rapide redressement de la France, son essor économique et intellectuel et la constitution de son empire colonial. En 1886, quand Janet publia ses premiers articles scientifiques, la France connaissait la fièvre du mouvement boulangiste qui réveilla temporaireriient les sentiments patriotiques et le désir de libérer l’Alsace et la Lorraine. Il publia ses premières œuvres importantes durant la période relativement paisible s’étendant de 1889 à 1905. De 1905 à 1914, l’Europe connut des tensions croissantes marquées par une série de crises de plus en plus graves qui aboutirent à la Première Guerre mondiale en 1914. Janet avait 60 ans quand la victoire des Alliés et le traité de Versailles mirent fin à la guerre. La France, épuisée par cette guerre, avait perdu son statut de grande puissance mondiale et traversait une grave crise intellectuelle et morale. En 1925, Janet entreprit de réviser ses théories et édifia un nouveau système qui passa presque inaperçu au milieu de la confusion politique et morale qui sévissait alors. Quand Hitler prit le pouvoir en Allemagne, en 1933, Janet avait 73 ans. Il prit sa retraite deux ans plus tard, mais continua à écrire. Quand éclata la Deuxième Guerre mondiale, il avait 80 ans. Il connut alors l’invasion allemande et l’occupation de la France, et, à la libération de Paris en 1944, il avait 84 ans. Il apparaissait comme une « figure d’un autre âge » quand il mourut en 1947 à 87 ans.

Il était issu de la bourgeoisie moyenne, d’une famille qui avait produit plusieurs hommes de lettres, juristes et ingénieurs. Il était membre d’associations professionnelles et était en relation avec les savants français les plus éminents de son temps. Il se proclamait agnostique et libéral, mais ne participa jamais à aucune action politique. De 1907 à sa mort, il vécut rue de Varennes, dans un des quartiers d’élection de la noblesse et du corps diplomatique. Toutefois, la plupart des malades qu’il soigna et qui lui fournirent les matériaux de ses travaux psychiatriques appartenaient aux classes les plus populaires.

Janet apparaît ainsi comme un représentant de la bourgeoisie française, qui passa pratiquement toute sa vie (s’étendant sur toute la durée de la Troisième République) à Paris.

Les antécédents et le cadre familial949

L’arrière-grand-père de Pierre Janet, Pierre-Étienne Janet (1746-1830), avait ouvert et fait prospérer une librairie dans la rue Saint-Jacques, à Paris950. Il avait inculqué à ses six fils le goût de la littérature et du théâtre. L’un d’eux, Pierre-Honoré Janet, fut aussi libraire et se spécialisa dans les éditions musicales. Il mourut prématurément en 1832, laissant deux fils et une fille, Jules, Paul et Félicité. Le plus jeune fils, Paul (1823-1899), devint le célèbre philosophe et l’orgueil de sa famille. L’aîné, Jules (1813-1894), s’engagea dans une carrière commerciale, bien que, d’après la tradition familiale, Paul l’eût encouragé à entreprendre des études juridiques. Cependant, même s’il est désigné sur certains documents comme avocat, il semble bien qu’il n’ait jamais plaidé et qu’il ait gagné sa vie comme rédacteur juridique. U se maria deux fois. Sa première femme, une cousine, s’appelait Adélaïde-Antoinette Janet ; il l’épousa le 5 septembre 1832. En 1850, elle lui donna une fille, Berthe. Elle mourut peu après. Quelques années plus tard, en visite chez son frère Paul, alors professeur à T université de Strasbourg, Jules fit la connaissance de Fanny Hummel, une jeune voisine de Paul. Ils se marièrent le 10 avril 1858 et eurent trois enfants, Pierre, Marguerite et Jules951.

Nous savons peu de chose sur la famille Hummel. Le père de Fanny, François-Jacques Hummel, était entrepreneur à Strasbourg. Il eut cinq enfants, dont Fanny l’aînée, née le 4 septembre 1836. Les Hummel étaient de fervents catholiques et Fanny, la mère de Pierre Janet, resta toute sa vie très attachée à sa foi. Sa sœur Marie, née le 2 mai 1838, entra chez les religieuses de l’Assomption et vécut dans des couvents de cet ordre, d’abord en France, puis en Angleterre. (La fille de Pierre Janet, madame Hélène Pichon-Janet, raconte une visite qu’elle fit un jour à sa tante de Londres en compagnie de son père.) Les Hummel étaient de ces Alsaciens ardents patriotes français, pour qui l’annexion de l’Alsacé et de la Lorraine par l’Allemagne représenta un véritable drame familial952. Dans nombre de ces familles, certains restèrent en Alsace, tandis que d’autres allèrent s’établir en France. La tradition familiale rapporte qu’un des frères de Fanny passa en France et rejoignit l’armée française où il devint officier (étant ainsi considéré comme réfractaire par l’Allemagne). Il revint une fois à Strasbourg en habits civils, pour une visite clandestine, accompagné de son jeune neveu Pierre.

Nous ne savons que fort peu de chose sur la personnalité du père de Pierre Janet. Selon la tradition familiale, c’était un homme très aimable, bien que timide, réservé et « psychasthénique ». Les rares détails qui nous sont parvenus à son sujet ne sont pas faciles à interpréter. Pierre Janet rapporte un incident de son enfance qui est resté gravé dans sa mémoire. Il marchait de long en large dans le bureau de son père et donnait des coups de pied dans la porte, mais son père le regardait faire calmement sans dire un mot. Lejeune Pierre finit par se lasser à ce jeu et quitta la pièce. Est-ce à dire que son père était à ce point passif qu’il était incapable de toute réaction ou, au contraire, son attitude relevait-elle d’une profonde sagesse, qui lui dictait que le spectacle de sa patience aurait raison de la mauvaise humeur de son fils ?

On dit que la mère de Pierre Janet était une femme d’une grande sagesse, sensible et affectueuse. Pierre lui resta profondément attaché et parla toujours d’elle avec une vive affection. Il était le premier enfant d’une mère très jeune ; elle avait 21 ans à sa naissance, tandis que son père en avait 45, une génération de plus. La demi-sœur de Pierre Janet et les frères et sœurs de sa mère se rattachaient à une génération intermédiaire.

La sœur de Pierre, Marguerite, qui épousa un certain M. Vuitel, resta, comme sa mère, une fervente catholique. Son frère Jules, né le 22 décembre 1861, devint médecin : il fut un spécialiste réputé en urologie. Il s’intéressait beaucoup à la psychologie et, pendant ses années d’internat, il collabora avec son frère dans ses expériences sur l’hypnose. Sa thèse de médecine, consacrée aux troubles de la miction d’origine névrotique, constitue un apport intéressant dans le domaine de ce que nous appellerions aujourd’hui la médecine psychosomatique ; il en fut de même d’une étude ultérieure sur l’anurie. Pierre et Jules restèrent toujours très attachés à leur famille953.

Son oncle Paul exerça une influence prépondérante sur Pierre Janet. Non seulement il aida Pierre dans sa carrière, mais le jeune homme semble l’avoir pris comme modèle. On peut trouver un certain nombre de traits parallèles dans la vie de ces deux hommes. Tous deux étaient des garçons timides et renfermés qui passèrent par une période de dépression pubertaire pour s’engager ensuite dans une brillante carrière. Ils fréquentèrent tous deux le lycée Louis-le-Grand, entrèrent à l’École normale supérieure, passèrent l’agrégation de philosophie et enseignèrent cette matière dans un lycée avant de devenir professeurs à l’université et membres de l’Institut de France.

Paul Janet était aussi l’auteur de manuels de philosophie qui furent des classiques en France pendant deux ou trois générations, et il publia de nombreuses études sur l’histoire de la philosophie. Le fils du philosophe, qui s’appelait également Paul Janet, devint un éminent ingénieur électricien qui fonda l’Institut électronique de Grenoble, puis l’École supérieure d’électricité à Paris. Il s’intéressait aussi à la philosophie et publia des études sur la philosophie de la science et la psychologie des découvertes scientifiques954. Par sa nombreuse parenté, Pierre Janet avait diverses autres relations dans le monde de l’université, de l’industrie, de l’administration.

Les principaux événements de la vie de Pierre Janet

Pierre Janet naquit à Paris le 30 mai 1859, au 46 de la rue Madame, une petite rue près du jardin du Luxembourg ; peu après ses parents déménagèrent à Bourg-la-Reine où ils avaient acheté une maison. Aujourd’hui faubourg de Paris, Bourg-la-Reine était une petite ville indépendante à cette époque. C’était une vieille maison qui, à la différence des maisons du quartier, était de style Renaissance avec un toit d’ardoise fortement incliné et des murs roses. La tradition familiale veut que cette maison ait été le dernier vestige d’une résidence offerte par le galant Henri IV à sa célèbre maîtresse, Gabrielle d’Estrées. La rue porte effectivement le nom d’« impasse Gabrielle d’Estrées ». Pierre Janet garda toujours un souvenir très agréable de cette maison et de son jardin.

Il fréquenta le collège Sainte-Barbe-des-Champs à Fontenay-aux-Roses, la ville voisine. On dit qu’il était un garçon très timide qui se liait difficilement avec ses camarades de classe. Quelques années plus tard, il entra au collège Sainte-Barbe de Paris, qui était plus important. C’est une des plus anciennes et des plus célèbres écoles de France. Peu d’écoles peuvent se glorifier d’avoir vu passer tant de grands hommes : saint Ignace de Loyola, saint François Xavier et Calvin, ainsi que de nombreux savants, écrivains, politiciens et militaires éminents. Le niveau des études y était élevé, comme on était en droit de s’y attendre d’une institution aussi vénérable. Quand Janet eut 11 ans, lors de la guerre franco-allemande de 1870, ses parents eurent la malencontreuse idée de quitter Bourg-la-Reine pour s’installer provisoirement à Paris, pensant qu’ils y seraient plus en sûreté. Du coup la famille Janet eut à subir le siège de Paris avec toutes ses conséquences. Dès que la guerre fut terminée, les enfants furent envoyés dans la famille de leur mère, à Strasbourg ; le jeune Pierre fut ainsi témoin de la souffrance et de l’angoisse de ces Alsaciens qui, comme la famille de sa mère, étaient de fervents patriotes français et qui voyaient l’Alsace arrachée à la France et annexée à l’Allemagne955.

A l’âge de 15 ans, Pierre traversa une période de dépression accompagnée d’une crise religieuse, ce qui l’obligea à interrompre ses études pendant plusieurs mois. Il réussit cependant à surmonter cette épreuve et à retrouver un équilibre. A partir de cette date, il fut un brillant élève et décida de s’orienter vers la philosophie.

Ayant passé son baccalauréat avec succès le 10 juillet 1878, et après une année préparatoire à Louis-le-Grand, Janet fut admis au difficile concours d’entrée à l’École normale supérieure qui offrait trois années de formation intensive à des étudiants particulièrement doués, se préparant à l’enseignement dans les lycées. Cette école prépare aussi nombre de futurs professeurs d’université. L’enseignement y était de la plus haute qualité, mais les étudiants y disposaient aussi de beaucoup de liberté et de loisirs leur permettant de se former une pensée personnelle et indépendante. Malgré sa propension au cynisme et à la controverse (ce que l’on appelle l’esprit normalien, expression privilégiée de cette pensée indépendante), ce milieu n’en reste pas moins favorable à la constitution d’amitiés durables entre des hommes appelés à devenir les guides intellectuels de leur génération956. Au concours de 1879 furent admis en même temps que Janet plusieurs élèves qui devaient devenir célèbres dans leurs disciplines, en particulier Durkheim (le futur sociologue) et Goblot (le logicien). Nous ne disposons que de fort peu de détails sur les trois années que Janet passa à l’École957. Nous savons qu’il obtint le titre de licencié ès Lettres le 3 août 1880, et que le directeur Ernest Bersot958, philosophe et moraliste, qui mourut le 1er février de cette même année, fut remplacé par l’historien Fustel de Coulanges. Janet consacra une partie de ses loisirs à l’étude des sciences et obtint le diplôme du « baccalauréat restreint » en sciences le 7 avril 1881959. Le 7 septembre 1881, il fut reçu second au concours de l’agrégation de philosophie (huit candidats seulement furent reçus, dont Durkheim, qui était le septième). Èn 1881, alors que Janet était encore à l’École normale supérieure, l’Exposition internationale d’électricité se tint à Paris, apportant la révélation d’un nouveau monde à venir où la vie serait dominée par la science, la technique et l’électricité. Un autre événement fit sensation en 1882 : la communication de Charcot à l’Académie des sciences, réhabilitant officiellement l’hypnose qui acquit soudain un statut scientifique. Charcot fut vivement contesté et, s’il faut en croire Parodi, Janet rêvait déjà de devenir médecin et de discuter des théories de Charcot960. Bergson et Jaurès furent admis à l’agrégation un an avant Janet. Bergson et Janet entretinrent des relations intellectuelles étroites tout au long de leur vie.

Sitôt agrégé, Janet entra dans la carrière professorale. A cette époque, les normaliens étaient dispensés du service militaire : les dix années d’enseignement dont ils prenaient l’engagement en tenaient lieu961.

Janet avait alors 22 ans. Par décision ministérielle, il fut nommé le 23 septembre 1882 professeur de philosophie au lycée de Châteauroux, dans la province du Berry, où il prit ses fonctions le 4 octobre 1882. Chose assez curieuse, il quitta ce lycée le 22 février 1883 pour le lycée du Havre962. Il n’était pas courant qu’un professeur fût transféré d’un lycée à un autre au milieu d’une année scolaire : la seule explication plausible est qu’au Havre on avait un urgent besoin de professeur, par suite de la vacance subite d’un poste. Le Havre représentait une situation bien supérieure à Châteauroux. Peu avant son départ de Châteauroux, le 10 février 1883, Janet donna une conférence sur le fondement du droit de propriété963. Il est intéressant de noter, dans cette première publication connue de Pierre Janet, la logique du développement, la fermeté de la pensée et la clarté du style dont il devait faire preuve dans tous ses écrits ultérieurs. La propriété privée, écrit-il, n’a pas toujours existé : elle ne répond ni à une nécessité métaphysique, ni à une nécessité naturelle, mais elle a été inventée par l’homme pour des raisons utilitaires. Elle aurait besoin d’être améliorée et elle devrait avoir pour fin de réconcilier l’intérêt et la justice.

Pierre Janet passa les six années et demie suivantes (de février 1883 à juillet 1889) au Havre, ville maritime, industrielle et commerciale, qui comptait 105 000 habitants à cette époque. Elle était administrée par un maire progressiste, Jules Siegfried, issu d’ime famille protestante alsacienne qui avait quitté l’Alsace lors de son annexion par l’Allemagne. Siegfried était un administrateur actif et énergique, très préoccupé de la prospérité de la ville. La lecture de deux hebdomadaires locaux de l’époque, Le Passe-Temps du Havre et Le Carillon, montre que Le Havre n’était certainement pas Ame citadelle de l’esprit victorien (que l’on dit avoir prédominé en Europe à cette époque), puisque ces deux journaux abondent en railleries à l’adresse du maire qui cherchait à mettre un frein à la prostitution et au vice dans la ville. Un autre aspect de la vie de cette ville était sa passion politique : des vagues de nationalisme et de germanophobie s’emparaient périodiquement du Havre. Pour ce qui est des spectacles, il y avait, outre de fréquentes représentations données par des troupes d’acteurs parisiens, de tapageuses séances publiques d’hypnotisme. Ainsi, en mai 1883, les deux hebdomadaires locaux rapportèrent qu’un professeur avait eu la malencontreuse idée de vouloir démasquer les supercheries de Donato et avait dû quitter la scène sous les huées de l’assistance. On attribuait à « l’hystérie » le fait que des femmes tombent amoureuses de musiciens ou écrivent des lettres anonymes, et l’hystérie elle-même était attribuée à une frustration sexuelle. Les journaux mentionnés plus haut conseillaient ironiquement d’aller consulter Charcot. Nous ne savons pas jusqu’à quel point Janet participa à cette fièvre, nous ne savons même pas s’il prenait une part quelconque à la vie mondaine de la ville. Pour lui, un des grands avantages du Havre était la rapidité et la facilité des communications avec Paris, ce qui lui permettait de faire de fréquentes visites à sa famille. A l’occasion de ses séjours à Paris, il voyait aussi des malades avec son frère Jules, alors étudiant en médecine, qui s’intéressait vivement aux névroses et à l’hypnotisme. C’est aussi pendant son séjour au Havre que Pierre Janet perdit sa mère : elle mourut le 3 mars 1885 à l’âge de 49 ans.

Nous sommes peu renseignés sur les activités professionnelles de Janet. Ses cours de philosophie étaient sans doute soigneusement préparés et assez originaux, à en juger par le manuel qu’il publia ultérieurement. Dans les lycées français, l’année scolaire se termine normalement par la cérémonie de la distribution des prix, précédée d’un discours prononcé par l’un des plus jeunes professeurs du corps enseignant sur un thème de son choix. C’est ainsi que, le 5 août 1884, Pierre Janet parla de l’enseignement de la philosophie, sous la présidence du maire Jules Siegfried964. Nous considérons comme allant de soi, dit Janet, que la philosophie soit enseignée dans tous les lycées français, mais nous oublions les luttes de nos prédécesseurs en vue de permettre l’enseignement d’une philosophie indépendante dans nos écoles. Maintenant que nous bénéficions de tant de libertés civiles et politiques, l’enseignement de la philosophie n’en est que plus important, puisque le véritable but de la philosophie est d’apprendre à l’homme à se défier de ses idées préconçues et à respecter les opinions d’autrui. Deux années plus tard, en 1886, Janet édita une des œuvres philosophiques de Male-branche, avec une introduction et des notes, à l’usage des établissements secondaires965.

Au Havre, Janet partageait sa maison avec un ami. Elle était entourée d’un jardin où il pouvait s’adonner à son goût du jardinage. Pendant quelque temps, l’autre occupant de la maison fut le mathématicien Gaston Milhaud, un collègue de Janet et célibataire comme lui. On sait que Janet consacrait l’essentiel de ses loisirs à travailler bénévolement à l’hôpital du Havre et à faire des recherches en psychiatrie pour son propre compte.

Dans une note autobiographique, Janet dit qu’à son arrivée au Havre il était un jeune professeur impatient de trouver un sujet convenant à sa thèse de doctorat ès Lettres966. Il songeait à une thèse sur les hallucinations en rapport avec les mécanismes de la perception, et s’adressa au docteur Gibert, médecin bien connu du Havre. Celui-ci n’avait pas de malade intéressant à lui proposer, mais il lui parla d’un sujet remarquable, Léonie, susceptible d’être hypnotisée à distance. A la requête du docteur Gibert, Léonie vint au Havre et se soumit aux expériences de Janet, plusieurs années durant, à intervalles variables. Les premières expériences de Janet avec Léonie s’étendirent du 24 septembre au 14 octobre 1885. Il put ainsi constater par lui-même qu’il était effectivement facile d’hypnotiser Léonie, non seulement directement, mais à distance, et de lui imposer des suggestions « mentales » dont elle s’acquittait ensuite parfaitement. Il écrivit un article sur ses premières expériences que son oncle Paul Janet se chargea de présenter à la Société de psychologie physiologique de Paris, le 30 novembre 1885, sous la présidence de Charcot967. Nous ignorons si Pierre Janet assista à cette séance. Son article fit en tout cas sensation, comme en témoigne la discussion qui suivit, telle qu’elle fut rapportée par un des participants, le docteur Ochorowicz968. Janet avait pris soin de présenter ses observations sans en tirer aucune conclusion, mais à la suite de cette communication, plusieurs visiteurs éminents se déplacèrent au Havre pour voir Léonie. Vinrent de Paris : Charles Richet, Julian Ochorowicz et Marillier. D’Angleterre, la Society for Psychical Research envoya une délégation composée de Frederick Myers, de son frère A. Myers, et de Sidgwick. Paul, l’oncle de Pierre Janet, et Jules, son frère, se joignirent au groupe. Les expériences préliminaires débutèrent le 13 avril, et les expériences décisives eurent lieu du 21 au 24 avril. Les résultats semblaient confirmer l’existence du phénomène de suggestion à distance. Cependant ces expériences furent apparemment ignorées du grand public969. Elles eurent, en revanche, un grand retentissement dans le monde scientifique et Janet fit ainsi la connaissance de Charcot, de Richet, de Myers et d’autres. Mais « avec surprise et regret », Janet constata que beaucoup le citaient par ouï-dire, au lieu de s’adresser directement à lui. Il estimait que toutes les précautions n’avaient pas été prises pour éviter la suggestion indirecte et que les rapports publiés n’étaient pas assez fidèles. Dès lors, il éprouva une méfiance durable à l’égard des recherches parapsychologiques et décida de se limiter, au moins pour l’instant, à l’exploration systématique des phénomènes élémentaires de l’hypnose et de la suggestion.

En même temps, Janet participait régulièrement à des travaux cliniques à l’hôpital du Havre où le docteur Powilewicz lui donna accès à un petit service dans lequel il pouvait examiner des femmes hystériques. On raconte que Janet, pour plaisanter, appelait cette salle « Salle Saint-Charcot » (à cette époque de nombreuses salles d’hôpital en France portaient des noms de saints). Janet estimait que le grand avantage qu’il y avait à travailler au Havre était d’y avoir des malades frais et non blasés, parce qu’ils n’avaient pas été examinés des centaines de fois par des médecins et des étudiants, comme c’était le cas à la Salpêtrière. Mais Janet ne tarda pas à faire une découverte inattendue : Léonie avait déjà été magnétisée dans le passé. Ses exploits actuels n’étaient que la répétition d’exercices magnétiques auxquels elle s’était soumise antérieurement et que Janet trouva décrits dans les écrits des magnétiseurs de la génération précédente. Tout ce que Charcot et Bernheim présentaient comme d’étonnantes nouveautés était déjà connu par ces hommes tombés dans l’oubli. C’était tout un monde de savoir oublié que Janet redécouvrait ainsi et, remontant dans le passé de génération en génération, il se rendit compte que même les magnétiseurs les plus anciens, Puy-ségur et Bertrand, connaissaient déjà la plupart des phénomènes que ses contemporains croyaient avoir découverts. Janet entreprit de se documenter sur les travaux de ces anciens pionniers et il utilisa par la suite les connaissances qu’il en retira dans la partie historique de son livre, Les Médications psychologiques.

Tirant les conclusions de ses propres expériences avec Léonie et de celles entreprises par la délégation venue l’examiner au Havre, Janet s’imposa trois règles méthodologiques : d’abord, toujours examiner ses malades lui-même, sans témoins ; en second lieu, noter avec précision tout ce que les malades disaient ou faisaient (ce qu’il appelait : la méthode du stylographe) ; enfin, explorer minutieusement tous les antécédents des malades et les traitements dont ils avaient pu être l’objet dans le passé. Ces principes nous apparaissent évidents aujourd’hui, mais à l’époque ils représentaient une grande nouveauté. Les premiers résultats de ces recherches furent publiés dans une suite d’articles de la Revue philosophique, de 1886 à 1889, et furent le point de départ de la thèse principale de Janet, L’Automatisme psychologique.

Le doctorat ès Lettres requérait la rédaction d’une thèse principale en français et d’une autre, moins importante, en latin, sur un sujet différent. Janet choisit pour sujet de sa thèse en latin Bacon et les Alchimistes970. La personnalité de Francis Bacon, qui était à la fois le fils spirituel des anciens alchimistes (héritant ainsi d’un savoir maintenant dépassé), et le pionnier d’une nouvelle science expérimentale, semble avoir fasciné Janet. On peut penser qu’il y trouvait comme un écho de son propre problème. Il était, lui aussi, l’héritier d’une tradition séculaire de psychologie philosophique, dont son oncle Paul était l’un des derniers représentants, en même temps qu’il se sentait appelé à participer à l’élaboration d’une nouvelle psychologie expérimentale que Ribot était en train d’annoncer : sa thèse principale, L’Automatisme psychologique, devait être un premier pas dans ce sens.

Un portrait de 1889 montre Janet, alors âgé de 30 ans, assis au pied de son arbre favori, dans son jardin du Havre, vers la fin de son séjour dans cette ville. Il était sur le point de partir pour Paris où il allait affronter l’épreuve de la soutenance de thèse qui devait lui ouvrir une nouvelle carrière scientifique. Sa physionomie exprime la force tranquille et la concentration de la penséefcomme la plupart des autres photographies de l’époque.

La cérémonie de soutenance de thèse eut lieu à la Sorbonne, le 21 juin 1889, sous la présidence du doyen Himly971. Le jury était composé des professeurs Bou-troux, Marion, Séailles, Waddington et Paul Janet972. Les objections et contre-arguments ne manquèrent pas, mais Janet impressionna le jury par la vivacité de son esprit, la subtilité de ses arguments et son éloquence. Le jury le félicita et lui sut gré de s’être maintenu strictement sur le plan philosophique et d’avoir soigneusement évité d’empiéter sur le terrain de la médecine.

Janet, qui était déjà bien connu dans les milieux philosophiques et psychologiques pour ses publications des trois années précédentes, jouit désormais de la réputation d’un maître. Il alla s’établir à Paris où il avait été nommé à un nouveau poste. Sa soutenance de thèse eut lieu pendant l’Exposition universelle de 1889, au moment même où les savants du monde entier se rencontraient dans la Ville-Lumière en des congrès scientifiques nombreux – jusqu’à trois simultanément ! – et de qualité. Entre autres, le Congrès international d’hypnotisme expérimental et thérapeutique se tint du 8 au 12 août973. Janet faisait partie de son comité d’organisation avec Liébeault, Bernheim, Déjerine et Forel, et il eut amplement l’occasion de faire connaissance avec les célébrités du monde psychologique et psychiatrique. Parmi les 300 participants du congrès, on relève la présence de Dessoir, de Myers, de William James et d’un neurologue viennois du nom de Sigmund Freud.

Janet savait dès l’abord qu’il ne pourrait pas poursuivre ses recherches psychopathologiques sans être docteur en médecine et il décida de commencer ses études médicales tout en continuant à enseigner et à poursuivre ses propres recherches. De 1889 à 1893, il fut entièrement absorbé dans ses travaux, menant de front ses études, ses recherches et son enseignement au lycée Louis-le-Grand pendant l’année scolaire 1889-1890, puis au collège Rollin. La seule trace de ses activités durant cette période est le discours qu’il prononça à l’occasion de la distribution des prix du 30 juillet 1892 ; il s’adressa alors à peu près en ces termes aux élèves des classes terminales : « Qu’est-ce que vous avez acquis pendant ces dix ans de collège ? Une instruction abondante, de la science, oui, mais beaucoup plus, une véritable éducation. Cette éducation se fait par le développement insensible des facultés, grâce aux exercices littéraires […]. Plus encore, le but de l’enseignement secondaire est de nous faire acquérir une certaine compréhension des hommes, de nous aider à connaître et à comprendre les problèmes sociaux. […] H s’agit de devenir plus capables de se faire une opinion raisonnée et de bien comprendre celles des autres »974.

Janet commença ses études médicales en novembre 1889975 ; à cette époque, les études médicales ne duraient que quatre ans, y compris une année préparatoire consacrée à la physique, la chimie et les sciences naturelles, et il fallait prévoir une cinquième année pour l’examen final et la thèse. Janet fut toutefois dispensé de la première année. Ayant eu par ailleurs la chance d’être dispensé de maintes obligations par un effet de la bienveillance de ses professeurs, il passa, à partir de 1890, une bonne partie de son temps dans le service de Charcot à la Salpêtrière, à examiner des malades. Nous disposons aussi de rapports sur ses stages cliniques à l’hôpital Laënnec et à l’hôpital Saint-Antoine. Dans ce dernier, il examina le cas d’une jeune fille de 14 ans qui avait été hospitalisée pour des symptômes d’apparence névrotique et qui ne tarda pas à mourir. L’autopsie révéla qu’elle souffrait d’un kyste hydatique au cerveau. Janet publia un article sur le cas, marquant son étonnement qu’une lésion de cette importance ait donné si peu de signes cliniques976. La malade, ajoutait-il, était issue d’une famille à l’hérédité névrotique très chargée, ce qui expliquait peut-être que le kyste se soit localisé dans le cerveau plutôt qu’en un autre organe. Janet passa ses examens le 31 mai 1893 et présenta sa thèse de médecine le 29 juillet de cette même année. Charcot présidait le jury dont faisait également partie Charles Richet. Il fut reçu avec la plus haute mention.

Entre-temps, Janet avait repris ses recherches cliniques, examinant, à la Salpêtrière, madame D., Marcelle, Isabelle et Achille qui devaient jouer un rôle si important dans l’élaboration de ses théories. S’appuyant sur ces observations, il construisit sa théorie de l’hystérie qu’il exposa d’abord dans diverses revues, puis dans sa thèse en 1893. Sa réputation avait déjà traversé la Manche, et au Congrès international de psychologie expérimentale, à Londres, en juillet 1892, il présenta une communication rendant compte de ses recherches sur les rapports entre l’amnésie et les idées fixes subconscientes977.

De 1893 à 1902, Janet travailla assez librement à la Salpêtrière. Le successeur de Charcot, le neurologue Fulgence Raymond, ne s’intéressait pas personnellement aux névroses, mais il maintint le laboratoire de psychologie de la Salpêtrière et donna son approbation aux recherches de Janet. Dans la mesure où ils se rapportaient à des malades de la Salpêtrière, la plupart des articles de Janet publiés à cette époque parurent sous les signatures conjointes de Raymond et de Janet. Ce fut aussi, pour Janet, une période de travail intense dans d’autres domaines. Il continua à enseigner la philosophie au collège Rollin jusqu’en 1897 et, pendant l’année scolaire 1897-1898, au lycée Condorcet. On lui confia ensuite l’enseignement de la psychologie expérimentale à la Sorbonne, d’abord comme chargé de cours (1898-1899), puis comme maître de conférences (1898-1902). Durant cette même période, Ribot lui demanda de le remplacer temporairement au Collège de France, de décembre 1895 à août 1897978. En 1894, Janet publia le manuel de philosophie auquel il avait travaillé pendant douze ans et dont nous reparlerons plus loin.

Charcot s’était longtemps vivement intéressé à la psychologie. Il avait fondé, avec Charles Richet, la Société de psychologie physiologique. Désirant incorporer la psychologie expérimentale au grand service de recherche qu’il avait mis sur pied à la Salpêtrière, il ouvrit un laboratoire à cette fin, et le confia à Pierre Janet. Puisque Charcot avait besoin de Janet et que celui-ci avait besoin de Charcot pour accéder au riche matériel clinique fourni par la Salpêtrière, la collaboration entre les deux hommes s’annonçait féconde. Mais le 17 août 1893, soit trois semaines seulement après la soutenance de thèse de Janet sous la présidence de Charcot, on apprenait la mort subite et inattendue du maître.

La vie privée de Janet avait, elle aussi, connu des changements. En 1894, il épousa Marguerite Duchesne, la fille d’un commissaire-priseur du Havre qui était venue s’établir à Paris à la mort de son père. Le jeune couple s’installa d’abord rue de Bellechasse, puis déménagea, en 1889, dans la rue Barbey-de-Jouy, près du Quartier latin. Ils eurent trois enfants : Hélène (qui épousa le psychanalyste Édouard Pichon), Fanny (qui devint professeur de français) et Michel (qui eut une brève carrière d’ingénieur avant de mourir prématurément). Janet menait la vie d’un universitaire, c’est-à-dire qu’il enseignait pendant neuf mois à Paris et qu’il disposait de trois mois de vacances qu’il occupait à préparer ses cours pour l’année universitaire suivante. Il passait habituellement ses vacances à Fontainebleau où il faisait de longues promenades botaniques dans la forêt. Son père mourut le 22 octobre 1894, à l’âge de 82 ans.

Durant toutes ces années, Janet s’intéressa aux domaines les plus variés, ainsi qu’en témoignent ses comptes rendus d’ouvrages : de l’histologie cérébrale à la psychologie expérimentale et à la criminologie. Le centre d’intérêt de ses recherches cliniques se déplaça de l’exploration clinique de l’hystérie à celle de la neurasthénie. Ses recherches furent à la fois très extensives, en ce qu’il voyait beaucoup de malades en consultations externes et dans les services, et très intensives, en ce qu’il choisissait un petit nombre de malades sur lesquels il entreprenait des études minutieuses et prolongées s’étendant sur des années. Parmi ces derniers, il y avait une femme, qu’il appelle « Madeleine », qui était entrée à la Salpêtrière en proie à des extases religieuses délirantes et porteuse de stigmates, en février 1896. Elle occupa une place centrale dans ses études pendant plusieurs années. Il avait en outre sa clientèle privée qu’il recevait dans une maison de santé à Vanves. Sa réputation d’éminent spécialiste des névroses était déjà bien établie, et il recevait de nombreux visiteurs étrangers. En 1896, il fit une communication sur « l’influence somnambulique » au Congrès international de psychologie à Munich : c’était une nouvelle formulation de l’ancien concept de rapport.

Pendant plusieurs années, Janet avait songé à fonder une nouvelle société psychologique pour remplacer la Société de psychologie physiologique qui n’avait pas survécu longtemps à la mort de Charcot. En 1900, fut fondé à Paris un Institut psychique international grâce à l’aide de nombreux mécènes, dont Serge Yourie-vitch, attaché à l’ambassade impériale de Russie. Il était parrainé par un comité international qui comptait parmi ses membres William James, Frederick Myers, Cesare Lombroso, Théodore Flournoy et Théodule Ribot979. Le but de cet Institut ne semble pas avoir été clairement défini. Il se proposait d’ouvrir une consultation psychopathologique, des laboratoires, une bibliothèque, mais aussi de publier un bulletin. La plupart de ces ambitieux projets ne purent se réaliser, mais l’Institut vit vraiment le jour, ses quarante membres fondateurs se réunissant tous les mois et publiant leurs comptes rendus dans son bulletin. Il comptait parmi ses membres actifs Pierre Janet et l’un de ses collègues, plus jeune que lui, le docteur Georges Dumas, qui fut nommé secrétaire de la nouvelle société. L’histoire de l’Institut psychologique n’a jamais été écrite. Il serait intéressant de savoir pourquoi il ne se développa pas davantage, mais disparut quelques années plus tard.

En 1902, Théodule Ribot quitta son poste de professeur titulaire de psychologie expérimentale au Collège de France. Il y avait deux candidats à sa succession, Pierre Janet et Alfred Binet. A l’assemblée des professeurs, le 19 janvier 1902, Bergson soutint la candidature de Janet et le physiologiste Marey celle de Binet980. Marey énuméra les nombreuses expériences menées à bien par Binet dans les secteurs les plus divers de la psychologie et souligna sa compétence en psychologie expérimentale. Bergson attira l’attention sur la façon méthodique et réfléchie dont Janet conduisait ses expériences et sa recherche, et l’extrême importance de ses découvertes dans le domaine du subconscient. La décision restait aux mains du ministre de l’Instruction publique, qui nomma Janet le 17 février 1902. Celui-ci avait déjà remplacé Ribot de décembre 1895 à août 1897, puis à partir de novembre 1900. Dès lors, le Collège de France fut au centre de ses activités. Ses cours étaient surtout suivis par des visiteurs étrangers, des non-spécialistes et quelques rares étudiants. Il est de règle au Collège de France que les cours aient lieu une fois par semaine et que le professeur change de sujet chaque année, en annonçant son programme à l’avance. Entre 1902 et 1912, Janet traita des émotions normales et pathologiques, de la conscience, de l’hystérie et de la psychasthénie, de la psychothérapie, de la psychologie des tendances, de la perception et des tendances sociales. La substance de ces cours se retrouve en partie dans ses ouvrages, en particulier dans Les Obsessions et la psychasthénie et dans Les Médications psychologiques. En 1904, Janet fonda le Journal de psychologie avec son ami Georges Dumas : dès lors il y publia la plupart de ses articles. En 1907, il déménagea dans un bel et vaste appartement où il passa le reste de sa vie. Il était situé au 44 de la rue de Varenne, dans le quartier dit du Faubourg Saint-Germain, le quartier aristocratique des romans de Marcel Proust. L’appartement comportait sept grandes pièces, un hall splendide et un balcon où Janet faisait pousser des fleurs et des cactus.

Raymond, successeur de Charcot à la Salpêtrière, mourut en 1910 et fut remplacé par Déjerine qui était hostile à Janet et à ses travaux. Par ailleurs, des hommes comme Babinski, qui n’avaient retenu des enseignements de Charcot que les aspects neurologiques, se montraient très méfiants à l’égard de Janet qu’ils accusaient de perpétuer les erreurs de Charcot. Nous ignorons par quelles intrigues Janet fut éloigné de son laboratoire et du service qu’avait dirigé Charcot. La Salpêtrière comportait toutefois des services dirigés par d’autres médecins, entre autres le docteur Nageotte, neurologue s’intéressant presque exclusivement à l’histologie cérébrale, qu’il enseignait au Collège de France. Nageotte mit une salle de son service à la disposition de Janet, qui pouvait y héberger quelques malades et les voir régulièrement. Ces conditions précaires ne permettaient cependant pas à Janet de donner un enseignement clinique, si bien qu’il fut dans l’impossibilité de donner suite à des demandes émanant d’étudiants981.

La réputation de Janet continua cependant à s’étendre. Le 24 septembre 1904, il traita de psychopathologie au Congrès international réuni à l’occasion de l’Exposition universelle de Saint Louis (Missouri), sous la présidence du docteur Edward Cowles et avec le docteur Adolf Meyer comme secrétaire de la section982.

S’il faut en croire sa famille, Janet fut enthousiasmé par les États-Unis et par le merveilleux accueil qui lui fut réservé à Saint Louis, à Boston, à Chicago et ailleurs. Il visita les Rocheuses et les chutes du Niagara. En juin 1906, il fit partie de la délégation du Collège de France à Londres, à l’occasion des festivités organisées par l’université de la ville. En octobre et novembre, il fut invité par l’université Harvard, à Boston, aux États-Unis, où il donna une série de quinze conférences sur l’hystérie983. Il participa aussi à plusieurs congrès internationaux à Rome (1905), à Amsterdam (1907) et à Genève (1909).

En août 1913, se tint à Londres le Congrès international de médecine. Dans la section psychiatrique, une séance avait été prévue pour discuter de la psychanalyse de Freud. Janet devait y présenter un point de vue critique, tandis que Jung devait la défendre. La critique de Janet porta essentiellement sur deux points : d’abord il affirma son antériorité dans la découverte de la cure cathartique des névroses par l’élucidation de leurs origines subconscientes ; il estimait que la psychanalyse n’était qu’un développement de cette idée fondamentale. Ensuite, il critiqua sévèrement Freud pour son interprétation symbolique des rêves et pour sa théorie de l’origine sexuelle des névroses. Il qualifia la psychanalyse de système « métaphysique »984. Nous reviendrons plus loin sur cette séance mémorable du 8 août 1913, avec le rapport de Jung sur la psychanalyse et la discussion qui s’ensuivit. Dans cette circonstance, Janet semble s’être départi de l’attitude conciliante qu’il adoptait le plus souvent dans les discussions scientifiques. Il prenait d’ordinaire le plus grand soin à énumérer ses sources et à rendre à ses prédécesseurs ce qui leur était dû, jusque dans les plus petits détails. Mais il attendait la même courtoisie des autres, et se sentit donc sans aucun doute lésé en entendant Freud développer une idée, dont il revendiquait la paternité, sans faire véritablement référence à ses travaux. Janet regretta d’avoir ainsi manifesté son irritation, mais il resta convaincu toute sa vie que Freud avait commis une injustice à son égard. Néanmoins, quand Freud fut violemment attaqué lors d’une réunion de la Société de psychothérapie, le 16 juin 1914, Janet prit sa défense, acte d’autant plus courageux que l’hostilité à l’égard de l’Allemagne était de plus en plus vive en France. Son intervention fut publiée dans la Revue de psychothérapie en 1915, alors que la guerre faisait déjà rage985.

A partir de 1910, Janet développa sa théorie dans le sens d’un système plus achevé des « fonctions hiérarchiques » de l’esprit. Son étude sur l’alcoolisme, en 1915, témoigne aussi de l’intérêt qu’il portait aux problèmes sociaux et nationaux. La vague de chauvinisme qui submergea la France aussi bien que l’Allemagne pendant la Première Guerre mondiale n’épargna que fort peu de savants. Dans tous les écrits de Janet datant de ces années, on ne trouve pas la moindre trace de ce chauvinisme, bien que sa mère fût alsacienne (ou peut-être pour cette raison) et que certains de ses parents alsaciens servaient probablement dans l’armée allemande, tandis que des membres de la famille Janet servaient dans l’armée française.

La publication des Médications psychologiques, résultat de nombreuses années de travail, fut retardée jusqu’en 1919. Traité de psychothérapie complet et systématique de plus de 1 100 pages, cet ouvrage ne répondait toutefois plus, de par son organisation et son style, à la façon de voir et de sentir de l’après-guerre. Les mentalités avaient changé. Ce fut le dernier ouvrage de Janet à être traduit en anglais.

Mais Janet avait entrepris de développer son système dans de nouvelles directions. En 1921 et 1922, il donna un cours sur l’évolution du comportement moral et religieux. Un Américain qui avait assisté à ce cours, le pasteur W.M. Horton de New York, en publia un résumé dans Y American Journal ofPsychology986. Janet, qui avait été fasciné pendant vingt-cinq ans par le cas de Madeleine, en fit un point de départ autour duquel il organisa les résultats des recherches psychologiques qu’il exposa dans son livre De l’angoisse à l’extase. Les relations scientifiques entre la France et les autres pays se normalisèrent progressivement, et, en mai 1920, Janet donna trois conférences à l’université de Londres. En mai 1921, il fut invité à assister aux cérémonies du centenaire de l’hôpital Bloomingdale, près de New York, où il donna une conférence le 26 mai, après quoi il participa à des congrès à Boston, Atlantic City et Niagara Falls. En mai 1922, il assista aux cérémonies commémorant le centenaire de l’indépendance du Brésil, en tant que délégué de l’Institut de France et du Collège de France. Il participa aussi au Congrès international de psychologie à Oxford (du 27 juillet au 2 août 1923). En 1925, le gouvernement français l’envoya à Mexico dans le cadre d’échanges de professeurs : il y donna quinze conférences en français987. Il en donna aussi deux à Puebla et une à Guadalajara. Avant de revenir en France, il visita une nouvelle fois les États-Unis avec des étapes à Princeton, à New Jersey, à Philadelphie et à l’université Columbia de New York.

A partir de 1925, Janet continua à construire son système de psychologie du comportement. Ses cours donnés au Collège de France, de 1925 à 1930, ont été publiés dans une version non revue par lui. Les années suivantes, il écrivit ses cours et s’en servit plus tard pour la préparation de ses derniers ouvrages. Mais malgré le travail énorme qu’il consacra à l’élaboration de ce nouveau système et l’originalité de ses nouvelles théories, il semble que fort peu de gens étaient disposés, en France, à suivre Janet dans ces orientations nouvelles. Son nom avait apparemment été trop longtemps lié aux concepts d’automatisme psychologique et de psychasthénie. Sa réputation restait cependant grande à l’étranger. En 1932, il fut invité à donner une série de conférences à Buenos Aires et il traversa le pays jusqu’aux chutes de l’Iguassu988. En 1933, il donna une nouvelle série de vingt conférences à Rio de Janeiro. En avril 1937, il alla à Vienne où il rendit visite à Wagner von Jauregg. Freud, quant à lui, refusa de le recevoir989.

En février 1935, Janet se retira du Collège de France mais continua sa pratique médicale privée. Il s’intéressait maintenant à de nouveaux secteurs de la psychologie (comme la graphologie) et à de nouveaux types de malades. Il examina des paranoïaques à l’hôpital Henri-Rousselle et fut ainsi amené à modifier et à compléter sa théorie sur les délires de persécution990. Il examina également des délinquantes et des criminelles à la prison de la Petite-Roquette991. Il est regrettable, cependant, qu’il n’ait jamais rien écrit sur ses recherches criminologiques. Entre 1935 et 1937, il publia ses trois derniers ouvrages et, en 1938, il rédigea un condensé de tout son système psychologique sous la forme d’un article destiné à Y Encyclopédie française992. En septembre 1936, il fut invité à participer aux cérémonies du tricentenaire de Harvard où il donna également des conférences.

En 1939, Janet fêtait son 80e anniversaire. Son gendre, Édouard Pichon, édita un ouvrage commémoratif en son honneur, contenant des articles écrits par les membres de sa famille. Son frère Jules y rapporte ses souvenirs sur le cas Léonie et sur les expériences du Havre993. Le 22 juin 1939, la Sorbonne célébra le centenaire de la naissance de Théodule Ribot, et les organisateurs décidèrent de fêter Janet en même temps que son maître Ribot. Janet avait présenté sa thèse, L’Automatisme psychologique, exactement cinquante ans et un jour plus tôt. Piaget, Minkowski et d’autres firent des discours en l’honneur de Janet, après que Janet eut fait lui-même l’éloge de Ribot994.

Mais avant la fin de cette année éclata la Deuxième Guerre mondiale. Au début de l’invasion de la France, Janet et son épouse quittèrent Paris et passèrent quelque temps à Lédignan, dans le sud de la France, avec leurs amis le professeur et madame Georges Dumas, puis ils choisirent de retourner à Paris. Outre les tribulations subies par la France dans son ensemble, Janet souffrit de la perte de ses parents et amis les plus proches. Il avait déjà perdu son gendre Édouard Pichon en janvier 1940 ; sa sœur Marguerite et son frère Jules moururent en 1942, sa femme en octobre 1943, peu avant le 50e anniversaire de leur mariage, son fils Michel mourut en janvier 1944, sa belle-sœur en 1945.

Après la mort de sa femme, Janet continua à vivre dans son vaste appartement de la rue de Varenne avec sa fille Fanny. En 1942, le docteur Jean Delay, l’un de ses anciens étudiants, fut nommé professeur de psychiatrie et directeur de la Clinique psychiatrique universitaire Sainte-Anne, à Paris. Il invita Janet à venir voir quelques malades chaque semaine995. Janet fut pris d’un regain d’intérêt pour la psychiatrie, et, durant l’année universitaire 1942-1943, à l’âge de 83 ans, ü suivit régulièrement les cours du professeur Delay, sans jamais en manquer un seul, au grand étonnement des étudiants. Ils ne furent pas peu surpris non plus de constater l’intérêt passionné dont témoignait le grand vieillard. On lui demanda aussi de donner quelques conférences aux étudiants. En observateur perspicace, Janet assistait à l’instauration d’une nouvelle psychiatrie, très différente de celle qu’il avait apprise à la Salpêtrière. Il se réjouissait aussi de voir comment certaines de ses propres idées avaient pris une forme nouvelle. La narco-analyse réalisait son ancienne prédiction qu’une nouvelle sorte d’hypnose serait induite un jour par des substances chimiques, et il nota la ressemblance entre le traitement narco-analytique des traumatismes psychiques et ses anciennes expériences sur ses premiers malades au Havre996. Il s’intéressa vivement à la thérapeutique par l’électrochoc et constata avec étonnement qu’un malade déprimé, qui avait suivi sans succès, pendant presque une année, une cure psychanalytique, se trouva guéri après le troisième électrochoc997. En août 1946, Janet fut invité à Zurich et reçu à l’hôpital psychiatrique du Burghôlzli par le professeur Manfred Bleuler, fils d’Eugen Bleuler qu’il avait bien connu. Janet donna des causeries au Burghôlzli et à la Société suisse de psychologie appliquée.

Il travaillait encore à un ouvrage sur la psychologie de la croyance, quand il mourut dans la nuit du 23 au 24 février 1947, à l’âge de 87 ans. Ses funérailles eurent lieu le 27 février, en l’église Sainte-Clotilde de Paris, et il fut inhumé dans le tombeau familial du cimetière de Bourg-la-Reine, aux côtés de sa mère, de son père, de sa femme, de son frère et de sa belle-sœur. Sa tombe porte cette simple inscription :

PIERRE JANET f 1859-1947

La personnalité de Pierre Janet

Il n’est pas facile de porter un jugement objectif sur la personnalité de Pierre Janet. Il établit toujours une distinction très nette entre sa vie publique et sa vie privée et fuya toute publicité. C’est ainsi qu’il n’accorda jamais aucune interview à des journalistes998. Même en causant librement avec ses amis intimes, il répugnait à dévoiler ses propres sentiments.

C’était un homme assez petit, maigre dans sa jeunesse, mais corpulent plus tard. Il avait les cheveux bruns, les yeux sombres, d’épais sourcils noirs et une barbe bien soignée. Beaucoup gardent de lui le souvenir d’un homme très actif et vivant, enjoué, intelligent et brillant causeur. D’autres le décrivent comme un homme calme, écoutant avec une expression d’attention concentrée, mais capable aussi de s’absorber dans sa méditation, souvent distrait et porté à la dépression. Ces deux aspects semblent refléter les personnalités de ses deux parents, sa mère active et enjouée, et son père « psychasthénique ». Les photographies de lui en portent trace. Celles où il pose le représentent habituellement dans une attitude de tranquille attention. Quelques instantanés pris sans qu’il s’y attende le montrent engagé dans une conversation vivante. Il avait une écriture claire et lisible. Comme la plupart des enseignants de son époque, il entretenait une active correspondance avec ses collègues. Il ne dicta jamais ses lettres, mais les écrivit toujours lui-même, comme il dactylographia lui-même, plus tard, ses manuscrits.

Janet rédigea par deux fois de courtes notices autobiographiques, la première pour Histoire de la psychologie dans l’autobiographie de Cari Murchison999. Dans la seconde, écrite un an avant sa mort et plus complète que la première, il explique sa vocation psychologique comme une sorte de compromis entre son attrait prononcé pour les sciences de la nature et les profonds sentiments religieux de son enfance et de son adolescence1000. Il réfréna toujours ses dispositions mystiques et rêva, comme Leibniz, d’une conciliation entre la science et la religion sous la forme d’une philosophie perfectionnée qui satisfît la raison et la foi. « Je n’ai pas trouvé cette merveille, écrit-il, mais je suis resté philosophe. » Tournant ses efforts vers la psychologie, Janet construisit un système extrêmement vaste où presque tous les aspects de cette science trouvaient leur place. Il y a une remarquable continuité entre ses premiers écrits philosophiques et ceux que la mort ne lui permit pas d’achever. Il y eut évidemment bien des changements, mais ceux-ci se présentaient plutôt comme de nouveaux développements, ne supplantant que rarement ses théories antérieures. La même continuité se retrouve aussi dans le déploiement de sa vie. Enfant, Janet apparaissait timide et réservé. Puis ce fut la crise de sa dix-septième année avec la dépression et les préoccupations religieuses qu’elle engendra. Il fut ensuite un brillant étudiant ; toute sa vie il travailla avec acharnement. Malheureusement les témoignages sur les sept années qu’il passa au Havre sont rares, mais ses publications de cette époque révèlent non seulement un enseignant, mais un clinicien et un psychothérapeute très habile. Ces qualités ne pouvaient que se développer bien davantage encore à Paris, quand il eut élargi son expérience clinique à la Salpêtrière. Max Dessoir, qui rendit visite à Janet à Paris, en 1894, parle de lui en ces termes : « C’était un professeur réputé et un spécialiste des névroses recherché […]. C’était un homme enjoué, à la chevelure sombre, qui parlait le français avec l’accent parisien et qui aimait entretenir ses interlocuteurs de ses expériences »1001. Dessoir ajoute que Janet, bien qu’il ait réussi d’intéressantes expériences de télépathie et de suggestion à distance, se montrait plutôt sceptique à l’égard de ces phénomènes. « Son esprit critique avait la force d’un acide prêt à décaper le platine des faits. Mais il restait toujours courtois dans ses manières ». A ce point, nous pouvons suggérer une hypothèse : en 1893 Marcel Prévost publia un roman, L’Automne d’une femme, dans lequel il dépeint plusieurs personnes névrosées, ainsi qu’un certain docteur Daumier de la Salpêtrière qui entreprend des cures psychothérapiques très habiles, selon des méthodes rappelant celles de Janet1002. On ne peut s’empêcher de penser que ce docteur Daumier, ainsi décrit dans son comportement et son langage, n’est autre que Janet lui-même.

Tout au long de sa carrière parisienne, Janet fut non seulement un médecin actif et un rude travailleur et chercheur, mais il participa également beaucoup à la vie sociale, donnant de belles réceptions dans son appartement. Il entretenait une amitié étroite avec certains de ses collègues, français et étrangers, dont Morton Prince et James Mark Baldwin. Tous les témoins s’accordent à reconnaître à Janet une courtoisie raffinée, avec toutefois un penchant pour le paradoxe, si bien que ceux qui ne le connaissaient pas bien se demandaient parfois s’il parlait sérieusement ou non. C’est ainsi qu’il donnait à l’occasion l’impression de jouer avec les idées plutôt que de chercher un échange sérieux.

Il semble qu’avec l’âge les composantes psychasthéniques de sa personnalité, qui n’avaient jamais été complètement éliminées, devinrent plus manifestes. Il avait sans doute été bien plus affecté qu’il ne voulait le laisser paraître par l’hostilité de ses collègues de la Salpêtrière et par l’isolement relatif qui s’en était suivi. Peut-être ce travailleur acharné avait-il préjugé de ses forces. On dit que Janet passa de plus en plus souvent par des épisodes dépressifs et qu’il se révéla de plus en plus distrait, manquant d’esprit pratique. Au témoignage de sa famille, les jugements qu’il portait sur les gens rencontrés dans la vie quotidienne étaient souvent superficiels, sauf lorsqu’il s’agissait de ses malades. Ces traits de caractère s’accentuèrent les dernières années de sa vie, au milieu des sinistres événements mondiaux et des pertes personnelles qu’il eut à subir. Janet était également porté à s’accrocher obstinément à d’anciennes habitudes et conceptions. Cependant, quand il en arrivait à accepter de nouvelles idées, il retrouvait sa vivacité d’esprit. Madame Pichon-Janet rapporte qu’un jour il se convainquit qu’il devrait aller au-delà de ses anciens auteurs favoris, tel Victor Hugo, et s’enthousiasma alors pour Marcel Proust et Paul Valéry, au point de citer fréquemment le premier et d’apprendre par cœur Le Cimetière marin du second.

Janet était un homme d’habitudes, économe et ordonné ; il était aussi un collectionneur passionné. Sa principale collection fut consacrée à ses malades : plus de 5 000 observations, soigneusement écrites de sa main, occupaient toute une pièce de son appartement. Une autre pièce était occupée par sa vaste bibliothèque, qui comportait une collection unique des œuvres des anciens magnétiseurs et hypnotiseurs, mais aussi de nombreux livres qui lui avaient été offerts par leurs auteurs. Son herbier, de belle taille, composait une troisième collection ; il comportait les plantes que le savant recueillit et classa tout au long de sa vie.

Pierre Janet appartenait à cette génération de savants qui considéraient comme leur devoir de donner beaucoup de leur temps et de leur activité aux organisations universitaires officielles et aux sociétés et revues scientifiques établies. C’est ainsi qu’il fut un membre actif de la Société de neurologie, de la Société médico-psychologique et surtout de la Société de psychologie, et qu’il remplit diverses fonctions à l’Académie des sciences morales et politiques. Selon tous les témoignages, Pierre Janet se montra toujours méticuleux dans ses rapports avec ses collègues. A la Société de psychologie, il ne parlait pas très souvent, mais il était fidèle aux réunions, écoutait attentivement les orateurs et parfois prenait des notes. Quand il discutait les communications, il les « traduisait » pour ainsi dire dans la langue de ses propres théories.

Aucune source ne nous permet d’évoquer le Janet professeur de lycée, mais il est probable qu’il s’est acquitté de sa tâche comme, plus tard, il assurera ses conférences au Collège de France et ailleurs. Tous ses auditeurs s’accordent à reconnaître qu’il était un admirable conférencier. Le pasteur Walter Horton de New York, qui assista à ses cours durant l’hiver 1921-1922, décrit ainsi l’auditoire :

« […] ils s’entassaient dans sa salle de cours défraîchie, jusqu’au maximum de sa capacité, dès le premier cours, et ils supportaient allègrement tout l’hiver l’inconfort de bancs sans dossier et d’une mauvaise ventilation sans que jamais leur intérêt se relâchât ; la popularité du cours était évidemment due, dans une certaine mesure, aux étincelles de son esprit voltairien (dont le texte imprimé est incapable de donner réellement idée) mais son succès lui venait surtout, je crois, de l’intérêt intrinsèque du sujet traité et de l’originalité des vues qu’il exposait. Je suis persuadé que je ne suis pas le seul auditeur étranger à estimer que ces cours valaient à eux seuls le voyage pour la France »1003.

Janet avait une élocution claire et vivante, et son style était intermédiaire entre l’écrit et l’oral. Nous pouvons nous faire une idée de sa façon de faire ses cours d’après la publication des comptes rendus sténographiques de ses leçons de 1926 à 1929, puisqu’ils n’ont pas été revus par lui avant d’être édités et que, parfois, ils conservent même des lapsus linguae, comme « Arnold Meyer » au lieu d’« Adolf Meyer », ou l’une ou l’autre de ces petites histoires qu’un professeur raconte parfois en cours, mais qu’il ne retiendra pas pour la publication. Il disait par exemple que « l’amour est une hypothèse transformée en idée fixe »1004. Parfois, en discutant d’une question qui lui tenait à cœur, Janet mettait plus de vivacité dans ses paroles et soulignait sa pensée avec des gestes de la main. Un témoin rapporte qu’au Congrès international de psychologie à Paris, en 1937, Janet fut prié de parler plus lentement pour que l’interprète puisse le suivre, mais que quelques minutes après il avait oublié cette recommandation et se mit à parler avec animation. L’interprète, dans sa loge d’où il ne pouvait voir Janet, fut pris par la même animation et fit les mêmes gestes que Janet « comme par une sorte de télépathie ».

Deux traits caractéristiques ressortent des relations de Janet avec ses malades. D’abord sa perspicacité. Il était extrêmement habile à distinguer l’authentique du factice. Il souligne avec insistance que le comportement de bien des malades implique un élément de jeu (c’est-à-dire cette même « fonction ludique » que Floumoy avait montrée à l’œuvre chez ses médiums), mais aussi un besoin de se faire admirer. C’est surtout vrai, disait-il, des perversions sexuelles. Dans une réunion de la Société de psychologie de 19081005, Janet exprime des doutes sur la sincérité de bon nombre de déviants sexuels et, dans sa préface à la traduction française de Psychopathia Sexualis de Krafft-Ebing1006, il n’hésite pas à dire qu’une bonne partie du comportement sexuel anormal n’est que théâtre et jeu. Il alla jusqu’à mettre en question la sincérité de bien des psychotiques, même gravement atteints : « Le plus souvent, les aliénés jouent la comédie. Ne croyez pas le quart de ce qu’ils racontent ; ils essayent de vous donner une impression sur leur grandeur, leur culpabilité. Ils n’y croient qu’à moitié et souvent pas du tout »1007.

Une autre qualité de Janet fut son talent de psychothérapeute, « sa prodigieuse ingéniosité », selon l’expression des éditeurs de Y Hommage à Janet1008. Bien que de nombreux exemples de ce savoir-faire se retrouvent dans Les Médications psychologiques, ils n’épuisent pas le sujet et il faudrait lire bon nombre de ses articles pour se faire une idée de la variété presque illimitée des procédés thérapeutiques auxquels il avait recours. Mais il semble qu’il n’existe aucun compte rendu de cure entreprise par Janet, rédigé par l’ancien malade lui-même, bien que l’un d’eux, Raymond Roussel, que Janet avait traité pendant plusieurs années pour des idées mégalomaniaques et qui fut connu ultérieurement comme écrivain surréaliste, ait reproduit dans l’un de ses ouvrages, sans aucun commentaire, ce que Janet avait écrit à son sujet1009. Fort peu d’étudiants apprirent la psychothérapie de Janet, puisque, nous l’avons déjà signalé, les intrigues de la Salpêtrière lui ôtèrent toute possibilité de dispenser un enseignement clinique valable. Le docteur Ernest Harms, qui rendit visite à Janet à la Salpêtrière, écrit :

« Quand je vins à Paris pour étudier les techniques de Janet, on me conseilla de me familiariser avec les internés et avec leur cadre de vie. Venant de chez Kraepelin et de Zurich je fus stupéfait par l’organisation de la Salpêtrière. Je trouvais entassés les uns sur les autres de nombreux malades atteints de délire de persécution qui s’excitaient les uns les autres en se racontant des histoires fantastiques. Quand j’interrogeai Janet sur son approche thérapeutique, il me fit cette réponse étrange : “Je les crois, jusqu’à ce qu’on me prouve que ce qu’ils disent est faux.” Je venais tout juste de rencontrer un jeune homme qui évitait soigneusement de marcher sur une ombre quelconque, parce que dans toute ombre rôdait Napoléon qui voulait le forcer à s’engager dans l’armée. A ses côtés, il y avait une femme de 70 ans passés, qui se sentait persécutée par le maire de Paris qui voulait la forcer à l’aimer. Je n’arrivais à reconnaître aucune trace de vérités dans ces idées fixes. Janet se rendit compte que ses paroles sibyllines me laissaient perplexe. Il reprit : “Ces gens, voyez-vous, sont tourmentés par quelque chose, et il vous faut entreprendre une enquête minutieuse pour en découvrir la racine.” Il voulait me faire comprendre qu’il ne fallait pas écarter les délires de persécutions en n’y voyant que des manifestations ridicules ou de simples symptômes ; il fallait, au contraire, les prendre au sérieux et les analyser, jusqu’à en découvrir la cause profonde. Je n’ai jamais oublié ces mots de Janet, pleins de sagesse, sur les idées de persécution, pas plus que d’autres phrases de lui qui représentaient l’un des éléments essentiels de ses relations avec ses étudiants. Il avait un talent socratique que je n’ai jamais rencontré chez aucun maître éminent en psychiatrie. Dans le cas de Janet, cette façon de faire était inséparable de sa conception de la psychiatrie »“.

Un petit incident témoigne du respect dont Janet témoignait à l’égard de ses malades hospitalisés et montre combien il veillait à les protéger contre toute indiscrétion et curiosité inopportune. Au cours d’un des séjours de Madeleine à la Salpêtrière, le président de la République vint visiter l’hôpital. L’interne, qui n’était autre que Jean Charcot, le fils du grand neurologue, appela Madeleine pour la montrer au président de la République. « Tout de suite », écrit Madeleine à sa sœur, dans une lettre du 26 juin 1898, « monsieur Janet, qui connaît ma répugnance, s’est avancé et a fait signe à monsieur Charcot de ne rien dire »1010 1011. Certains estimaient que Janet prenait trop de précautions pour cacher l’identité des malades dont il publiait les observations. Quand il mourut, ses observations sur plus de cinq mille malades furent détruites ainsi qu’il l’avait ordonné. On ne peut s’empêcher de regretter la perte d’un matériel aussi riche et si bien classé (en particulier les observations sur des malades comme Léonie et Madeleine) mais on est bien obligé aussi de rendre hommage à cet acte de respect du secret professionnel.

Nous possédons quelques notes de madame Hélène Pichon-Janet sur la vie familiale de Pierre. Ses parents étaient tous deux plutôt réservés dans l’expression de leurs sentiments, dit-elle, mais ils ne se quittèrent jamais l’un l’autre, et étaient vraiment inséparables. Madame Janet accompagnait son mari dans tous ses voyages et il ne pouvait se passer d’elle dans sa vie sociale ni pour régler les questions pratiques. Elle ajoute qu’il était un père affectueux et tendre. Ainsi, bien qu’il fût extrêmement absorbé par son travail, il trouvait toujours un moment pour faire la lecture à ses enfants après le dîner.

Comme bien d’autres savants, Janet s’intéressa dans sa jeunesse aux domaines les plus variés pour se limiter ensuite progressivement et se consacrer tout entier à l’œuvre de sa vie. A l’époque où il étudia à l’École normale supérieure, l’enseignement du grec et du latin y était excellent et les étudiants en philosophie étaient tout aussi familiarisés avec Cicéron et Virgile qu’avec les classiques français. Janet semble avoir quelque peu perdu ce contact vivant avec les classiques, bien qu’il fît preuve, à l’occasion, de sa maîtrise du latin. S’il faut en croire la tradition familiale, lors de sa première rencontre avec J.M. Baldwin, leur ignorance réciproque de la langue de l’autre les contraignit à recourir au latin, la différence dans la prononciation rendant le dialogue passablement laborieux. Janet avait appris l’allemand à l’école, mais (peut-être sous l’influence des sentiments patriotiques de sa mère) il semble avoir développé une sorte d’inhibition à l’égard de cette langue. Sa connaissance médiocre de l’allemand lui fut un sérieux handicap. Quant à l’anglais, il l’apprit plus tard et parvint à le maîtriser, sans jamais parvenir à se débarrasser d’un très fort accent français.

Peut-être par manque de temps, Janet ne lisait guère que des écrits psychologiques et psychiatriques. Par ailleurs, il ne s’intéressait guère à la musique, à l’art ou à l’architecture. Mais rien ne serait plus éloigné de la vérité que de le présenter comme un vieil érudit distrait ou un rat de bibliothèque. L’amour de la nature était profondément enraciné en lui. L’herbier qu’il constitua patiemment pendant de longues années n’était qu’une expression de son amour des fleurs. Dès l’enfance, il s’occupa de son petit jardin à lui et il aima toujours faire pousser toutes sortes de plantes. Chaque fleur, disait-il, a sa propre individualité qu’il savait décrire en termes poétiques. D avait fait un peu d’équitation avec ses oncles Hummel. Plus tard, il apprit à faire de la bicyclette, ce qui était alors un sport tout nouveau. Mais il avait une nette préférence pour la marche. Même dans sa vieillesse, il aimait parcourir les rues de Paris. Il se reposait en flânant et en herborisant dans la forêt de Fontainebleau. Il considérait comme les plus beaux moments de sa vie ses voyages dans les montagnes Rocheuses et au Yellowstone Park, à la grande forêt brésilienne et aux chutes de l’Iguassu.

Avant de devenir psychologue et psychiatre, Janet avait été philosophe. Ses manuels de philosophie lui permirent d’exprimer ses idées sur divers sujets. Il s’y révèle préoccupé de justice sociale et de l’émancipation future des colonies. D écrit que l’idée de propriété privée a besoin d’être éclaircie, que la peine de mort est un reste de la barbarie et que l’humanité aurait intérêt à créer et à utiliser une langue internationale artificielle1012. Bien qu’il ait pris le plus grand soin à ne jamais introduire de concepts philosophiques dans ses théories psychologiques, il est une idée métaphysique qui revient sans cesse dans ses écrits, comme une sorte de leitmotiv : le passé de l’humanité, dans son ensemble, a été entièrement préservé, d’une certaine manière1013. Il alla jusqu’à prédire qu’un jour viendrait « où l’homme saura se promener dans le passé comme il commence à se promener dans les airs ». « Tout ce qui a existé », disait-il, « existe et dure dans un espace que nous ne comprenons pas, où nous ne pouvons pas aller ». Il disait aussi que si jamais le « paléoscope » était inventé, l’homme apprendrait des quantités de choses dont il n’avait pas la moindre idée aujourd’hui.

A l’arrière-fond de toutes ses idées philosophiques, nous retrouvons non seulement l’influence de la « philosophie spiritualiste » de son oncle Paul, mais les sentiments religieux réfrénés depuis son enfance. Bien qu’on le présente habituellement comme athée, Janet a été, en fait, un agnostique qui n’a sans doute jamais totalement rompu ses attaches religieuses. Sa femme, qui avait été élevée dans un couvent, semble être allée plus loin que lui dans sa rupture avec la religion et s’être opposée ouvertement à l’Église catholique. Madame Hélène Pichon-Janet rapporte que son père insistait pour que ses trois enfants fréquentent l’instruction religieuse dans une des églises protestantes de Paris. Il pensait apparemment que ses enfants éprouveraient peut-être plus tard le besoin de la religion, et que, dans cette éventualité, il ne fallait pas les priver d’une instruction religieuse élémentaire. A la mort de madame Janet, il insista pour qu’elle ait des funérailles catholiques, comme ce devait être le cas pour lui-même quelques années plus tard. Plus on étudie les œuvres de Janet, plus on a le sentiment que son sourire socratique recelait une sagesse qu’il emporta avec lui dans la tombe.

Les contemporains de Pierre Janet

Aucun esprit créateur n’œuvre jamais seul. Les plus grands innovateurs ont eu non seulement des maîtres et des disciples, mais aussi des compagnons de route, des hommes de la même génération, amicaux, hostiles ou indifférents, mais qui ont subi une évolution parallèle et dont les idées devaient nécessairement influer les unes sur les autres.

Si nous jetons un coup d’œil sur la génération de Pierre Janet, c’est-à-dire sur ceux qui sont nés sensiblement en même temps que lui, nous trouvons, en France, une liste impressionnante de grands penseurs. Font partie de sa génération, entre autres, les philosophes Henri Bergson (1859-1941), Émile Meyerson (1859-1933), Edmond Goblot (1858-1935) et Maurice Blondel (1861-1949), les sociologues Émile Durkheim (1858-1917) et Lucien Lévy-Bruhl (1857-1939), le leader socialiste Jean Jaurès (1859-1914), le mathématicien et philosophe Gaston Milhaud (1858-1918) et le psychologue Alfred Binet (1857-1911).

Un rapide coup d’œil sur la biographie de Bergson révèle un certain parallélisme entre sa vie et celle de Janet66. L’un et l’autre sont nés à Paris en 1859. L’un et l’autre firent leurs études secondaires dans un lycée de Paris, Bergson au lycée Condorcet, Janet au collège Sainte-Barbe. Ils furent tous deux reçus à l’École normale supérieure, Bergson en 1878, Janet en 1879. Ils ont tous deux commencé par enseigner la philosophie dans un lycée de province : Bergson a passé un an à Angers et cinq ans à Clermont-Ferrand, Janet six mois à Château-roux et six ans et demi au Havre. Ces années en province furent pour eux une période de maturation et de travail intense. Ils se sont tous deux intéressés à l’hypnotisme. Le premier article de Bergson, en 1886, traitait de la simulation inconsciente dans l’hypnose, et le premier article de Janet, publié la même année, rend compte de ses expériences avec Léonie1014. Ces articles témoignent l’un et l’autre du scepticisme de leurs auteurs à l’égard des interprétations parapsycho-logiques. Tous deux publièrent des œuvres philosophiques et soutinrent leur thèse en Sorbonne en 18891015. Ils cherchèrent tous deux le fondement de la psychologie dans les phénomènes psychiques les plus élémentaires : Bergson, dans son Essai sur les données immédiates de la conscience, et Janet, dans son Automatisme psychologique, abordèrent en fait le même sujet sous un angle différent. Ils enseignèrent l’un et l’autre la philosophie dans un lycée de Paris : Janet fut le successeur direct de Bergson au lycée Rollin. Tous deux enseignèrent à la Sorbonne, puis au Collège de France où Bergson entra avant Janet : il défendit ensuite sa candidature devant l’assemblée des professeurs. Ils furent alors pendant de longues années collègues au Collège de France, puis à l’Académie des sciences morales et politiques, et ils se fréquentèrent par ailleurs. Enfin, l’un et l’autre, sur le tard, manifestèrent leurs profondes préoccupations religieuses.

Bergson exerça une grande influence sur Janet, ainsi que lui-même le reconnaît. La notion bergsonienne d’« attention à la vie » ressemble fort à la « fonction du réel » de Janet, comme les idées de Bergson sur la fine pointe de la vie, avant-garde de l’évolution, sont proches du concept de « tension psychologique » de Janet. Janet reconnaît aussi que s’il en est venu à décrire les faits psychologiques en termes d’activité, ce fut probablement sous l’influence des premiers ouvrages de Bergson1016. Mais l’influence de Janet sur Bergson fut non moins importante. Dans Matière et Mémoire, Bergson se réfère aux recherches de Janet sur les dissociations de la personnalité et c’est aussi à Janet qu’il emprunta l’expression de « fonction fabulatrice », concept qui n’est peut-être pas très éloigné de ce que Frederick Myers appelait la fonction mythopoïétique de l’inconscient.

Les influences réciproques entre Janet et Binet sont tout aussi complexes. Alfred Binet avait deux ans de plus que Janet : il était né à Nice, en 18571017. Il commença ses études au lycée de Nice et les termina au lycée Louis-le-Grand de Paris où il fut condisciple de Babinski. Il s’intéressa d’abord au droit, puis à la biologie, et enfin à la psychologie. Il entra alors en relation avec Ribot et avec Charcot, qui lui permit d’examiner des malades de son service. L’un de ses premiers travaux de chercheur portait sur « la vie psychique des micro-organismes »1018. Comme Janet et Bergson, Binet s’intéressait également au problème des formes les plus élémentaires de la vie psychologique, problème qu’il aborda en étudiant les êtres vivants qu’il estimait au degré le plus bas de l’échelle de la vie, c’est-à-dire les infusoires : il pensait avoir mis en évidence chez eux des manifestations d’activité sensorielle, d’intelligence et même des rudiments d’aide mutuelle. Son premier ouvrage, publié en 1886, fut La Psychologie du raisonnement, où il choisit l’hypnotisme à titre de voie d’approche : il conclut à l’existence d’un processus de raisonnement permanent et automatique, sous-jacent à toute activité humaine psychique consciente1019. Il consacre plusieurs années à des recherches sur l’hypnose, l’hystérie et le dédoublement de la personnalité. Binet et Janet menaient ainsi des recherches parallèles, tantôt en avance, tantôt en retard l’un sur l’autre suivant les moments. Quand Janet publia L’Automatisme psychologique, Binet en fit le compte rendu détaillé pour la Revue philosophique : il reconnut que Janet l’avait devancé sur certains points de sa propre recherche, si bien qu’il ne valait plus la peine qu’il continue1020. Comme Janet, Binet s’intéressa aussi au magnétisme animal et écrivit un livre sur ce sujet en collaboration avec Féré1021. Dans ce domaine, il lui manquait cependant la connaissance exhaustive qu’avait Janet. Les années suivantes, Janet et Binet se sont sans doute rencontrés assez fréquemment. Ils se citent réciproquement dans leurs ouvrages, et ils travaillèrent tous deux pendant un certain temps au laboratoire de psychologie expérimentale de la Sorbonne. Ils semblent cependant s’être éloignés l’un de l’autre pour une raison que nous ignorons. En 1893, Binet fonda L’Année psychologique, annuaire très connu de psychologie dans lequel il publia ses nombreux articles, mais où Janet ne publia jamais rien. Binet connut de sérieux échecs dans sa carrière. Alors qu’il était candidat au Collège de France, il dut céder la place à Janet, tandis qu’à la Sorbonne on donna la préférence à Georges Dumas. Aussi Binet évita-t-il progressivement tout contact avec ses collègues. Son laboratoire à la Sorbonne était situé dans une mansarde reculée dont fort peu de gens trouvaient le chemin et, du fait de son extrême timidité, il n’assista jamais à aucun congrès. Mais il fut un travailleur acharné qui innova dans bien des secteurs de la psychologie. Dans son Étude expérimentale de l’intelligence, il se livre à une exploration minutieuse des fonctions intellectuelles de ses deux filles, Armande et Marguerite, exploration conduite à l’aide de tests psychologiques : il montra ainsi qu’elles présentaient deux types caractériels différents, ceux, précisément, que C.G. Jung, quelques années plus tard, devait appeler le type intraverti et le type extraverti1022. Binet fut le premier à proposer un test destiné à mesurer l’intelligence d’enfants d’âge scolaire, le test de Binet et Simon, en 1905. Il fit œuvre de pionnier dans la psychologie de l’enfant, dans la pédagogie expérimentale et dans la psychologie sexuelle. IL décrivit le fétichisme : c’est lui qui forgea le terme. Il écrivit aussi des pièces de théâtre lugubres, sous un pseudonyme, soit seul, soit en collaboration. C’était un écrivain infatigable, qui dispersa malheureusement son énergie dans de trop nombreuses directions et qui ne réussit jamais à créer la grande œuvre qui aurait consigné les résultats du travail de toute sa vie. Quand il mourut prématurément en 1911, il avait apparemment perdu tout contact avec Janet, alors que leurs travaux avaient été si proches pendant un certain temps.

On pourrait tracer d’autres parallèles, entre Janet et Durkheim, Janet et Lévy-Bruhl ou d’autres de ses contemporains. Préciser les influences réciproques entre ces hommes suppose un travail colossal. A distance, on dirait des statues se dressant dans leur splendide isolement ; de plus près, il devient manifeste qu’ils étaient engagés dans un dialogue plus ou moins permanent.

L’œuvre de Pierre Janet

I – La philosophie

Il n’est pas possible de comprendre pleinement le système psychologique de Pierre Janet sans tenir compte de son soubassement philosophique. Janet avait étudié la philosophie au lycée Louis-le-Grand, puis à l’École normale supérieure où elle était enseignée par le moraliste Bersot, le logicien Rabier, le platonicien Ollé-Laprune et le néo-kantien Boutroux. Janet était certainement aussi familier des ouvrages de son oncle Paul Janet. Comme il l’écrit dans sa notice autobiographique, il avait manifesté de profonds sentiments religieux dans sa jeunesse et avait passé par une crise religieuse à l’âge de 17 ans. Il avait rêvé de construire une philosophie qui réconcilierait la science et la religion. « Je n’ai pas trouvé cette merveille », reconnut-il dans sa vieillesse, ajoutant que ses efforts pour construire une nouvelle psychologie avaient été un substitut au rêve de sa jeunesse. Nous avons cependant de bonnes raisons de croire que, pendant un certain temps, Janet fit plus que rêver et qu’il chercha effectivement à édifier un tel système philosophique. La seule façon d’aboutir à quelque clarté à ce sujet est d’examiner les écrits philosophiques de Janet.

Dans son premier manuel, publié en 1894, il établit une distinction fondamentale entre la philosophie scientifique et la philosophie morale1023. La première partie s’ouvre sur une définition de la science : les hommes ont cherché à se défendre contre les forces naturelles, ils sont parvenus à les maîtriser, puis ils ont essayé de transformer le monde. La science est née du désir brûlant de l’homme de conquérir le monde, ce qui suppose d’abord qu’on le comprenne : pour le connaître, il fallait une méthode appropriée fondée sur l’analyse et la synthèse. Janet présente ensuite une classification des sciences et donne un bref aperçu des principales : les mathématiques, les sciences de la nature, les sciences morales (qui incluent la psychologie et la sociologie) et l’histoire. Puis vient un chapitre sur les grandes hypothèses scientifiques, qui comporte une critique de la théorie darwinienne et du culte exagéré du progrès : il est dangereux, écrit-il, de trop attendre du progrès, parce que cette attitude conduit à mépriser le présent et à détruire le passé. La seconde partie du manuel, consacrée à la philosophie morale, comporte une analyse de problèmes tels que la liberté, la responsabilité, la conscience et la justice, enfin l’existence de Dieu et la religion. Ce survol de la philosophie, inauguré dans une perspective baconienne, s’achève sur une citation d’Épictète : « Je suis un être raisonnable, il me faut chanter Dieu. Voilà mon métier et je le fais. »

II est clair que Janet mit beaucoup de soin à rédiger ce manuel et qu’il fut le fruit de longues méditations. On y retrouve presque textuellement la conférence qu’il donna en 1882, à l’âge de 22 ans, à Châteauroux, sur la notion de propriété. Chaque terme philosophique se trouve clairement défini. Sur chaque problème, il expose de façon objective les principales théories. Il semble bien que, sous le couvert d’un manuel scolaire, Janet ait voulu présenter une esquisse de sa propre philosophie. Deux années après, en 1896, pour la seconde édition, il le soumit à une refonte complète. Le contenu était sensiblement le même, mais les questions étaient maintenant abordées selon le programme officiel de l’enseignement de la philosophie dans les lycées ; il en fat de même des éditions suivantes, souvent augmentées.

Nous ne savons pas exactement à quel moment le centre d’intérêt de Janet se déplaça de la philosophie à la psychologie, de même qu’il avait passé auparavant de la religion à la philosophie. Son attitude ultérieure à l’égard de la philosophie peut être déduite de ce qu’il écrivait dans l’introduction à son édition de Male-branche : « La science n’est possible et ne fait de progrès que sous l’inspiration de quelques idées générales qui lui fournissent une méthode et des moyens d’explication. Ces idées générales sont inventées par quelques grands philosophes qui, pour les concevoir, ont besoin de tout un échafaudage métaphysique ou mystique »1024. A cet égard, il est intéressant de considérer ce que Janet retint de la philosophie quand il se tourna vers la psychologie. Il tenait à aborder les phénomènes psychologiques dans un esprit scientifique qui reposait, disait-il, sur la curiosité et l’indépendance, à l’exclusion de tout principe d’autorité et de tradition. Janet définit la méthode scientifique comme un mélange harmonieux d’analyse et de synthèse. L’analyse consiste à dissocier un tout en ses éléments, à condition que ces derniers soient les véritables éléments constitutifs. Un anatomiste, par exemple, ne coupera pas le corps en quatre ou en cent morceaux, mais il distinguera les muscles, les nerfs, les vaisseaux sanguins et les autres composantes du corps. C’est sur ce modèle que Janet conçoit la psychologie scientifique : elle doit commencer par l’analyse psychologique, c’est-à-dire par l’identification et l’étude séparée des fonctions psychologiques élémentaires. Cette étape sera suivie ultérieurement par la synthèse psychologique, c’est-à-dire par la reconstruction du tout à partir de ses éléments séparés.

II – L’automatisme psychologique

Bien des philosophes avant Janet avaient essayé de reconstruire la psyché humaine en recourant à l’analyse et à la synthèse. La plupart avaient fait de la sensation l’élément fondamental et le point de départ. Condillac avait imaginé le mythe philosophique d’une statue dotée progressivement, l’un après l’autre, de tous les sens : il décrivit à partir de là le développement hypothétique de l’esprit de la statue. Il s’agissait, malheureusement, d’une construction purement fictive. Quand Janet s’engagea dans une recherche similaire, il resta sur le terrain solide de la psychologie expérimentale. Sa thèse principale, L’Automatisme psychologique, porte ce sous-titre révélateur : « Essai de psychologie expérimentale sur les formes inférieures de l’activité humaine ». Ainsi Janet ne part pas, comme Condillac, de la « sensation pure », mais de l’« activité », ou plutôt il ne dissocie jamais la conscience de l’activité.

L’Automatisme psychologique est le fruit des recherches menées par Janet au Havre de 1882à 1888. Les articles qu’il publia régulièrement à cette époque dans la Revue philosophique nous permettent de suivre le développement de cette recherche. Après ses premières expériences d’hypnose à distance sur Léonie, qu’il jugea non convaincantes, il examina Lucie, une jeune femme de 19 ans qui était saisie d’accès de terreur, sans motivation apparente. Grâce à l’écriture automatique, Janet découvrit et la cause et la signification de ces accès de terreur. Alors qu’elle avait sept ans, deux hommes cachés derrière un rideau s’étaient amusés à lui faire peur. Quand Lucie avait ses accès de terreur, une seconde personnalité surgissait en elle, Adrienne, qui revivait cet épisode initial. Janet décrit comment il fit usage du « rapport » pour débarrasser la malade de ses symptômes et comment la seconde personnalité finit par s’évanouir1025. Lucie eut une rechute huit mois plus tard, mais elle céda rapidement grâce à une thérapeutique combinant l’hypnose et l’écriture automatique. Janet décrit de façon plus précise le phénomène du rapport, en particulier son trait caractéristique, l’électivité, c’est-à-dire l’état permanent de suggestibilité à l’égard d’une seule personne, Janet, à l’exclusion de toute autre1026.

De nouvelles expériences avec Léonie permirent à Janet de faire plusieurs découvertes intéressantes1027. Il montra que l’hypnose pouvait faire surgir deux séries de manifestations psychologiques très différentes : d’une part les « rôles » joués par le sujet en vue de plaire à l’hypnotiseur, d’autre part la personnalité inconnue qui peut se manifester spontanément, en particulier sous la forme d’un retour à l’enfance. Sous hypnose, Léonie parlait d’elle-même sous le surnom de son enfance, Nichette. Mais sous cette personnalité hypnotique peut s’en cacher une troisième, susceptible d’émerger à son tour comme expression de l’hypnotisation de la seconde personnalité. Le fait le plus remarquable, c’est que cette seconde personnalité était une reviviscence, vingt ans après, d’une ancienne personnalité hypnotique que les magnétiseurs avaient fait apparaître en Léonie dans le passé. Elle ne s’était plus jamais manifestée dans l’intervalle, mais elle réapparaissait à présent exactement comme elle s’était manifestée dans le passé.

L’Automatisme psychologique était dédié aux docteurs Gibert et Powilewicz, qui avaient permis à Janet d’examiner leurs malades : 14 femmes hystériques, 5 hommes hystériques et 8 psychotiques et épileptiques. La plus grande partie de son travail, cependant, reposait sur l’examen approfondi de 4 femmes : Rose, Lucie, Marie et surtout la célèbre Léonie. Janet s’efforça de rester sur le terrain solide des faits : aussi renonça-t-il à parler de ses expériences parapsycholo-giques avec Léonie. Il lui fallait aussi éviter soigneusement de trop mettre en évidence les implications thérapeutiques de ses recherches, d’une part parce que la faculté des lettres était susceptible sur ce point, d’autre part pour ne pas susciter la méfiance chez les médecins.

L’expression d’« automatisme psychologique » n’était pas nouvelle. Despine, entre autres, en avait déjà parlé, le définissant comme « des actes fort compliqués, intelligents, atteignant un but parfaitement déterminé et varié selon les circonstances, actes ressemblant exactement à ceux que le moi commande dans d’autres occasions par les mêmes appareils »1028. Pour Despine, toutefois, l’automatisme psychologique est le fait d’une « machine vivante, sans personnalité », tandis que pour Janet il s’agit d’un phénomène psychologique autonome, comportant toujours une conscience rudimentaire.

Janet classe les manifestations de l’automatisme psychologique en deux groupes : l’automatisme total, processus s’étendant au sujet en son entier, et l’automatisme partiel, qui implique qu’une partie de la personnalité est exclue de la conscience et suit dès lors un développement autonome, subconscient1029. La forme la plus rudimentaire de l’automatisme total, dit-il, est la catalepsie. L’état de conscience d’un cataleptique peut se comparer à celui d’un malade qui se remet d’une syncope : il existe une certaine conscience, mais sans conscience du moi. Les recherches de Janet sur la catalepsie le conduisirent à trois constatations : 1. Ces états de conscience ont tendance à subsister sans modification, à moins que n’intervienne une stimulation extérieure. 2. Il n’y a pas de conscience sans quelque forme de motilité. 3. Toute émotion surgie dans cet état tend à déterminer un mouvement en rapport avec ce sentiment, à condition que ce sentiment ne contredise pas la personnalité du sujet.

Un état moins rudimentaire que la catalepsie, le somnambulisme artificiel, c’est-à-dire l’état hypnotique, peut être, selon Janet, reconnu à trois critères :

1. oubli complet pendant la veille de ce qui s’est passé à l’état somnambulique ;

2. souvenir complet de ce qui s’est passé dans les états somnambuliques précédents ; 3. souvenir complet pendant le somnambulisme de ce qui s’est passé à l’état de veille.

Mais la réalité est plus complexe. Janet rend compte ici de ses expériences sur Léonie et de ses trois états : Léonie I, Léonie II et Léonie III (alias Léonore) et des relations que ces trois existences entretiennent les unes avec les autres. Janet pensait avoir découvert des relations définies entre les divers états de l’oubli et de la mémoire d’une part, et, d’autre part, les divers états de l’anesthésie et de la sensibilité, interprétant ainsi le phénomène de l’oubli post-hypnotique comme une modification des conditions de la sensibilité.

*

 

Plus complexes encore que l’état hypnotique sont les états que Janet appelle existences successives (évitant ainsi l’expression de personnalités alternantes). Janet analyse comment chacune de ces personnalités perçoit les autres : parfois elle ne les perçoit absolument pas mais elle éprouve comme un sentiment d’étrangeté ou de bizarrerie. Parfois elle les perçoit avec un sentiment d’hostilité ou de mépris. Parfois l’autre personnalité se révèle plus infantile, adoptant le surnom de son enfance.

Janet commence l’étude de l’automatisme partiel par ses formes les plus simples, la catalepsie partielle et les distractions, c’est-à-dire des états particuliers d’absence d’esprit. Dans ces cas, l’attention du sujet est absorbée par quelque chose d’autre et il pourra répondre, sans en avoir conscience, à une question murmurée par le médecin. Janet a montré qu’en faisant appel à des distractions on pouvait imposer au sujet des suggestions ou même des hallucinations, aboutissant ainsi à de curieux mélanges et interférences entre les manifestations conscientes et inconscientes. Le phénomène de l’écriture automatique, largement utilisé par les spirites à partir de 1850, est très proche des distractions. En mettant une plume dans la main d’un sujet et en attirant son attention ailleurs on peut le voir écrire des choses dont il n’a pas conscience, faisant ainsi émerger de vastes fragments de matériaux inconscients. Une autre manifestation de l’automatisme partiel est la suggestion post-hypnotique, problème très controversé, que Janet propose d’expliquer ainsi : le subconscient, qui a tenu l’avant de la scène pendant l’hypnose et qui s’est maintenant retiré, n’en subsiste pas moins et veillera à l’exécution ponctuelle des ordres reçus sous hypnose. Janet rend compte du difficile problème des existences simultanées dans le cadre de sa théorie générale de la désagrégation psychologique, concept assez voisin de celui de dissolution psychologique proposé d’abord par Moreau (de Tours), puis par Hughlings Jackson.

Le reste de l’ouvrage est consacré à la description et à l’interprétation de diverses formes d’automatisme psychologique partiel : la baguette divinatoire, le spiritisme et le médiumnisme, les impulsions morbides, les idées fixes et les hallucinations des aliénés, enfin ce qu’il appelle la possession, c’est-à-dire l’état dans lequel les attitudes, les actes et les sentiments du sujet sont sous l’emprise d’une idée subconsciente – que le sujet ignore – comme dans le cas de « Lucie ». « J’ai peur et je ne sais pas pourquoi », pouvait dire Lucie au début de sa crise, quand elle avait les yeux hagards et faisait des gestes terrifiés. C’est que l’inconscient a son rêve, il voit les hommes derrière les rideaux et met le corps dans l’attitude de la terreur. « Je pleure et je ne sais pourquoi, disait Léonie, cela me rend triste sans raison et c’est ridicule. » Nous devons supposer aussi qu’il y a ici une idée subconsciente qui provoque directement les soupirs et indirectement la tristesse de la malheureuse. « Il faudrait passer en revue toute la pathologie mentale et peut-être même une partie importante de la pathologie physique pour montrer tous les désordres psychologiques et corporels que peut produire une pensée persistant ainsi en dehors de la conscience personnelle », conclut Janet.

L’Automatisme psychologique, dont certaines parties étaient déjà connues par la publication d’extraits dans la Revue philosophique, fut salué d’emblée comme un classique des sciences psychologiques. Il contribuait à éclaircir bien des sujets controversés, tout en suscitant à son tour de nouvelles questions. Rappelons-en brièvement les éléments essentiels. 1. Travaillant avec des malades qui n’avaient jamais été internés, Janet échappait à l’objection que les symptômes étudiés étaient le résultat de la culture en serre chaude de la Salpêtrière et de sa contagion mentale. Une de ses patientes, cependant, avait déjà eu affaire aux anciens magnétiseurs, et, en enquêtant sur sa vie, Janet fut amené à découvrir l’univers oublié d’un siècle de recherches effectuées par les magnétiseurs et les hypnotiseurs1030. 2. Dans son analyse psychologique, Janet sort du cadre conceptuel de la psychologie classique avec sa distinction tranchée entre l’intellect, l’affectivité et la volonté. Il affirme que même au niveau le plus rudimentaire de la vie psychique, il n’est pas de sensation ou de sentiment sans mouvement, et il admet, avec Fouillée, que toute idée a naturellement tendance à s’exprimer dans un acte. 3. Janet use d’une approche dynamique en termes de force et de faiblesse psychologiques. 4. Il insiste sur la notion de « champ de conscience » et sur son rétrécissement chez les hystériques, conséquences leur faiblesse psychologique. 5. Au niveau le plus inférieur de la vie mentale, Janet trouve les deux degrés de sensation per se et de sensation en rapport avec le moi conscient. Ceci l’amène à formuler la notion de fonction de synthèse (qui annonce déjà ses concepts ultérieurs de hiérarchie des fonctions psychiques et de tension psychologique). 6. Se tournant vers la notion de rapport, déjà vieille d’un siècle, il l’interprète comme une forme particulière d’anesthésie, c’est-à-dire une distorsion dans la perception du monde, en d’autres termes un mode particulier de perception du monde centré autour de la personne de l’hypnotiseur. 7. Janet affirme que certains symptômes hystériques peuvent être rapportés à l’existence de fragments détachés de la personnalité (les idées fixes subconscientes) dotés d’une vie et d’un développement autonomes. Il montre qu’ils ont leur ongine dans des événements traumatisants du passé et suggère la possibilité de guérison des symptômes hystériques par la découverte, puis la dissolution, de ces systèmes psychologiques subconscients. A cet égard, l’histoire de la maladie et de la guérison psychologique de Marie mérite une mention spéciale.

« Cette jeune fille fut amenée de la campagne à l’hôpital du Havre à l’âge de 19 ans, parce qu’on la considérait comme folle et que l’on désespérait presque de sa guérison. En réalité, elle avait des périodes de crises convulsives et de délires qui duraient des journées entières. Après quelque temps d’observation, il était facile de constater que la maladie se composait d’accidents périodiques revenant régulièrement au moment de ses époques et d’autres accidents moins graves se prolongeant et survenant irrégulièrement dans les intervalles.

Considérons d’abord les premiers. A l’approche de ses règles, Marie changeait de caractère, devenait sombre et violente, ce qui ne lui était pas habituel, et avait des douleurs et des secousses nerveuses dans tous les membres. Cependant les choses se passaient à peu près régulièrement pendant la première journée mais, vingt heures à peine après le début, les règles s’arrêtaient subitement et un grand frisson secouait tout le corps, puis une douleur vive remontait lentement du ventre à la gorge et les grandes crises d’hystérie commençaient. Les convulsions, quoique très violentes, ne duraient pas longtemps et n’avaient jamais l’aspect de tremblements épileptoïdes : mais elles étaient remplacées par un délire des plus longs et des plus forts. Tantôt elle poussait des cris de terreur, parlant sans cesse de sang et d’incendie et fuyant pour échapper aux flammes ; tantôt elle jouait comme une enfant, parlait à sa mère, grimpait sur le poêle ou sur les meubles, et dérangeait tout dans la salle. Ce délire et ces convulsions alternaient, avec d’assez courts instants de répit, pendant quarante-huit heures. La scène se terminait par plusieurs vomissements de sang après lesquels tout rentrait à peu près dans l’ordre. Après une ou deux journées de repos, Marie se calmait et ne se souvenait de rien. Dans l’intervalle de ces grands accidents mensuels, elle conservait des petites contractures tantôt aux bras ou à la poitrine, dans les muscles intercostaux, des anesthésies variées et très changeantes et surtout une cécité absolue et continuelle de l’œil gauche […]. En outre, elle avait de temps en temps des petites crises sans grand délire, mais qui étaient caractérisées surtout par des poses de terreur. Cette maladie, rattachée si évidemment aux époques menstruelles, semblait uniquement physique et peu intéressante pour le psychologue. Aussi ne me suis-je d’abord que fort peu occupé de cette personne. Tout au plus ai-je fait avec elle quelques expériences d’hypnotisme et quelques études sur son anesthésie, mais j’évitai tout ce qui aurait pu la troubler vers l’époque où approchaient les grands accidents. Elle resta ainsi sept mois à l’hôpital sans que les diverses médications et l’hydrothérapie qui furent essayées eussent amené la moindre modification. D’ailleurs les suggestions thérapeutiques, en particulier les suggestions relatives aux règles, n’avaient que de mauvais effets et augmentaient le délire.

Vers la fin du huitième mois, elle se plaignait de son triste sort et disait avec une sorte de désespoir qu’elle sentait bien que tout allait recommencer : “Voyons, lui dis-je par curiosité, explique-moi une fois ce qui se passe quand tu vas être malade. – Mais vous le savez bien,… tout s’arrête, j’ai un grand frisson et je ne sais plus ce qui arrive.” Je voulus avoir des renseignements précis sur la façon dont ses époques avaient commencé et comment elles avaient été interrompues. Elle ne répondit pas clairement, car elle paraissait avoir oublié une grande partie des choses qu’on lui demandait. Je songeai alors à la mettre dans un somnambulisme profond, capable, comme on l’a vu, de ramener des souvenirs en apparence oubliés, et je pus ainsi retrouver la mémoire exacte d’une scène qui n’avait jamais été connue que très incomplètement. A l’âge de 13 ans, elle avait été réglée pour la première fois, mais par suite d’une idée enfantine et d’un propos entendu et mal compris, elle se mit en tête qu’il y avait à cela quelque honte et chercha le moyen d’arrêter l’écoulement le plus tôt possible. Vingt heures à peu près après le début, elle sortit en cachette et alla se plonger dans un grand baquet d’eau froide. Le succès fut complet, les règles furent arrêtées subitement, et, malgré un grand frisson qui survint, elle put rentrer chez elle. Elle fut malade assez longtemps et eut plusieurs jours de délire. Cependant tout se calma et les menstrues ne reparurent plus pendant cinq ans. Quand elles ont réapparu elles ont amené les troubles que j’ai observés. Or, si l’on compare l’arrêt subit, le frisson, les douleurs qu’elle décrit aujourd’hui en état de veille avec le récit qu’elle fait en somnambulisme et qui, d’ailleurs, a été confirmé indirectement, on arrive à cette conclusion : tous les mois, la scène du bain froid se répète, avec le même arrêt des règles et un délire qui est, il est vrai, beaucoup plus fort qu’autrefois, jusqu’à ce qu’une hémorragie supplémentaire ait lieu par l’estomac. Mais, dans sa conscience normale, elle ne sait rien de tout cela et ne comprend même pas que le frisson est amené par l’hallucination du froid ; il est donc vraisemblable que cette scène se passe au-dessous de cette conscience et amène tous les autres troubles par contrecoup.

Cette supposition vraie ou fausse étant faite, et après avoir pris l’avis du Dr Powilewicz, j’ai essayé d’enlever de la conscience somnambulique cette idée fixe et absurde que les règles s’arrêtaient par un bain froid. Je ne pus tout d’abord y parvenir ; l’idée fixe persista et l’époque menstruelle qui arrivait deux jours après fut à peu près comme les précédentes. Mais, disposant alors de plus de temps, je recommençai ma tentative : je ne pus réussir à effacer cette idée que par un singulier moyen. Il fallut la ramener par suggestion à l’âge de 13 ans, la remettre dans les conditions initiales du délire, et alors la convaincre que les règles avaient duré trois jours et n’avaient été interrompues par aucun accident fâcheux. Eh bien, ceci fait, l’époque suivante arriva à sa date et se prolongea pendant trois jours, sans amener aucune souffrance, aucune convulsion, ni aucun délire.

Après avoir constaté ce résultat, il fallait étudier les autres accidents. Je passe sur des détails de la recherche psychologique qui fut quelquefois difficile : les crises de terreur étaient la répétition d’une émotion que cette jeune fille avait éprouvée en voyant, quand elle avait 16 ans, une vieille femme se tuer en tombant d’un escalier ; le sang dont elle parlait toujours dans ses crises était un souvenir de cette scène ; quant à l’image de l’incendie, elle survenait probablement par association d’idées, car elle ne se rattache à rien de précis. Par le même procédé que tout à l’heure, en ramenant le sujet par suggestion à l’instant de l’accident, je parvins, non sans peine, à changer l’image, à lui montrer que la vieille avait trébuché et ne s’était pas tuée, et à effacer la conviction terrifiante : les crises de terreur ne se reproduisirent plus.

Enfin je voulais étudier la cécité de l’œil gauche, mais Marie s’y opposait lorsqu’elle était éveillée, en disant qu’elle était ainsi depuis sa naissance. Il fut facile de vérifier, au moyen du somnambulisme, qu’elle se trompait : si on la change en petit enfant de 5 ans suivant les procédés connus, elle reprend la sensibilité qu’elle avait à cet âge et l’on constate qu’elle y voit alors très bien des deux yeux. C’est donc à l’âge de 6 ans que la cécité a commencé. A quelle occasion ? Marie persiste à dire, quand elle est éveillée, qu’elle n’en sait rien. Pendant le somnambulisme et grâce à des transformations successives pendant lesquelles je lui fais jouer les scènes principales de sa vie à cette époque, je constate que la cécité commence à un certain moment à propos d’un incident futile. On l’avait forcée, malgré ses cris, à coucher avec un enfant de son âge qui avait de la gourme sur tout le côté gauche de la face. Marie eut, quelque temps après, des plaques de gourme qui paraissaient à peu près identiques et qui siégeaient à la même place ; ces plaques réapparurent plusieurs années à la même époque, puis guérirent, mais on ne fit pas attention qu’à partir de ce moment, elle est anesthésique de la face du côté gauche et aveugle de l’œil gauche. Depuis, elle a toujours conservé cette anesthésie, du moins, pour ne pas dépasser ce qui a pu être observé, à quelque époque postérieure que je la transporte par suggestion, elle a toujours cette même anesthésie, quoique le reste du corps reprenne à certaines époques sa sensibilité complète. Même tentative que précédemment pour la guérison. Je la ramène avec l’enfant dont elle a horreur, je lui fais croire que l’enfant est très gentil et n’a pas la gourme, elle n’en est qu’à demi convaincue. Après deux répétitions de la scène, j’obtiens gain de cause et elle caresse sans crainte l’enfant imaginaire. La sensibilité du côté gauche réapparaît sans difficulté et, quand je la réveille, Marie voit clair de l’œil gauche.

Voilà cinq mois que ces expériences ont été faites, Marie n’a plus présenté le plus léger signe d’hystérie, elle se porte fort bien et surtout se renforcit beaucoup. Son aspect physique a absolument changé. Je n’attache pas à cette guérison plus d’importance qu’elle n’en mérite, et je ne sais pas combien de temps elle durera, mais j’ai trouvé cette histoire intéressante pour montrer l’importance des idées fixes subconscientes et le rôle qu’elles jouent dans certaines maladies physiques aussi bien que dans les maladies morales »1031.

III – L ’analyse psychologique

Dès qu’il eut commencé ses études médicales à Paris, fin 1889, Janet reprit ses recherches psychologiques à la Salpêtrière où il pouvait examiner les malades des services de Charcot, de Falret et de Séglas.

L’une des premières malades sur lesquelles il expérimenta sa méthode d’analyse et de synthèse psychologique fut Marcelle, jeune femme de 20 ans1032. Elle avait été hospitalisée dans le service du docteur Falret en raison de graves troubles mentaux qui avaient débuté à l’âge de 14 ans et qui avaient progressivement empiré. Elle éprouvait une grande difficulté à mouvoir ses jambes, bien qu’elle ne fût pas paralysée, et elle souffrait également de graves troubles de la mémoire et de la pensée. Comment pouvait-on aborder une telle malade, du point de vue de la psychologie expérimentale ? Janet mettait en garde contre toute espèce de mesure des fonctions psychologiques, méthode qui s’avérait stérile. « La psychologie expérimentale », disait-il, « consiste avant tout à bien connaître son sujet, dans sa vie, dans ses études, dans son caractère, dans ses idées, etc., et à être convaincu qu’on ne le connaît jamais assez. Il faut ensuite mettre cette personne dans des circonstances simples et déterminées, et noter exactement ce qu’elle fera et ce qu’elle dira. » L’observateur doit d’abord s’intéresser au comportement du malade, en examinant ses actes et ses paroles, puis il doit examiner en détail chaque fonction particulière. Le symptôme le plus apparent de Marcelle était la difficulté des mouvements. Il se trouvait que les mouvements automatiques étaient conservés, tandis que les actes volontaires étaient perdus. Le courant de sa pensée était souvent interrompu par ce qu’elle appelait des « nuages » : son esprit était alors envahi par toutes sortes d’idées confuses et d’hallucinations. Elle se souvenait bien de tous les événements survenus avant l’âge de 15 ans, elle n’avait que des souvenirs vagues de ceux qui se situaient entre 15 et 19 ans, tandis qu’au-delà l’amnésie était totale. Elle était absolument incapable de se représenter l’avenir et elle avait l’impression d’être devenue étrangère à sa propre personnalité.

Janet entreprit alors de classer les symptômes selon leur profondeur. Au niveau le plus superficiel, il y avait les « nuages », qu’il comparait aux effets des suggestions post-hypnotiques. D se demandait si leur contenu ne reflétait pas, au moins en partie, les romans-feuilletons qu’elle avait lus avec passion pendant des années. A un niveau intermédiaire, se situaient les impulsions que Janet attribuait à l’action d’idées fixes subconscientes qui avaient leur source dans certains souvenirs traumatisants. En creusant encore, on aboutissait au « fond maladif » constitué par l’hérédité, par les graves maladies physiques subies dans le passé et par certains « événements sociaux » tels que la mort du père.

L’analyse psychologique devait être complétée par une synthèse psychologique, c’est-à-dire par une reconstruction de l’évolution de la maladie. Il y avait d’abord la constitution innée, puis une grave fièvre typhoïde à l’âge de 14 ans qui avait frappé un coup fatal en privant la malade de sa capacité d’adaptation. Il en était résulté un cercle vicieux : incapable de s’adapter à de nouvelles situations, Marcelle s’était réfugiée dans ses rêveries qui avaient aggravé son inadaptation, et ainsi de suite. Elle subit un autre traumatisme un an plus tard. Son père, qui souffrait de paraplégie depuis deux ans, mourut. Un amour malheureux fut le dernier coup, engendrant des idées de suicide. C’est alors que la malade perdit tout souvenir des événements récents.

Que pouvait-on faire pour cette malade ? Janet tenta d’abord, en vain, de développer la fonction de synthèse par des exercices de lecture élémentaires. Puis il essaya la suggestion pour combattre les idées fixes, mais un symptôme avait à peine disparu qu’il était remplacé par un autre, tandis que la résistance de la malade lors des séances d’hypnose ne faisait que s’accroître. Des essais d’écriture automatique aboutirent à des crises d’hystérie classique. Janet ne tarda cependant pas à s’apercevoir que ces diverses tentatives n’avaient pas été totalement stériles. L’hypnose et l’écriture automatique engendraient des crises, il est vrai, mais ensuite l’esprit était plus clair. Les crises s’aggravèrent de plus en plus et les idées fixes qui émergeaient avaient une origine de plus en plus ancienne. Toutes les idées de ce type que la maladie avait développées au cours de sa vie réapparurent l’une après l’autre, en ordre inverse. « En enlevant la couche superficielle du délire, je favorisais l’apparition de vieilles idées fixes anciennes et tenaces qui se trouvaient toujours au fond de la conscience. Ces dernières disparurent à leur tour, amenant ainsi une nette amélioration. » Entre autres points discutés dans cette histoire, il y a l’affirmation, soulignée par Janet, que « dans l’esprit humain rien ne se perd » et que « les idées fixes subconscientes sont, d’une part, le résultat d’une faiblesse mentale, et, d’autre part, la cause d’une faiblesse mentale supplémentaire et plus grave ».

Bien que Janet prît soin de choisir des malades nouvellement arrivés à la Salpêtrière pour éviter les effets morbides de la contagion mentale qui y sévissait, il fit cependant une exception pour le cas d’une malade presque légendaire, madame D., à propos de laquelle Charcot avait développé sa théorie de l’amnésie dynamique. Le 28 août 1891, dans une ville de l’ouest de la France, on avait trouvé cette couturière, âgée de 34 ans, dans un état d’anxiété intense. Un inconnu, disait-elle, venait de l’appeler par son nom et lui avait annoncé que son mari était mort. La nouvelle était fausse et cet incident ne fut jamais tiré au clair, mais pendant trois jours la malade resta dans un état de léthargie et de délire hystériques. Le 31 août, elle fut atteinte d’une amnésie rétrograde s’étendant sur six semaines. Elle se souvenait parfaitement de toute sa vie jusqu’au 14 juillet 1891. Ces six semaines avaient été marquées par certains événements, comme la cérémonie de distribution des prix dans l’école que fréquentaient ses enfants et un voyage à Royan, mais elle ne se souvenait absolument de rien. Elle souffrait aussi d’une amnésie antérograde totale. Elle oubliait tout d’une minute à l’autre, comme les malades atteints de la psychose de Korsakoff. Elle fut ainsi mordue par un chien présumé enragé, cautérisée, conduite à l’Institut Pasteur par son mari, sans qu’elle se souvînt de quoi que ce fût. Avant de quitter Paris, son mari l’amena chez Charcot à la Salpêtrière où on l’hospitalisa. On s’aperçut qu’elle parlait la nuit dans ses rêves et qu’elle racontait ainsi des incidents apparemment oubliés. Cela poussa Charcot à la faire hypnotiser par l’un de ses assistants. Au cours de l’une des mémorables conférences cliniques de Charcot, le 22 décembre 1891, madame D. fut présentée à l’auditoire avant d’être hypnotisée. Charcot l’interrogea sur la mort de son mari, Royan, la morsure du chien, la tour Eiffel, l’Institut Pasteur et la Salpêtrière. Elle ne se souvenait absolument de rien. Au terme de ce premier interrogatoire, on emmena la malade, on l’hypnotisa et on la ramena devant l’auditoire. Cette fois-ci, quand Charcot posa les mêmes questions, elle y répondit parfaitement1033. On confia la malade à Janet pour une psychothérapie. Il nota qu’en dépit de cette amnésie continue les souvenirs récents avaient bien dû laisser quelque trace, sinon la malade n’aurait pas pu s’adapter aussi bien à la vie à l’hôpital. Janet entreprit dès lors d’explorer ces souvenirs subconscients. Outre l’émergence des souvenirs oubliés dans les rêves et sous hypnose, il parvint à les faire surgir au moyen de l’écriture automatique et des distractions, et aussi par un nouveau procédé, la parole automatique, qui consistait à laisser la malade parler au hasard, à voix haute, au lieu de la faire écrire automatiquement1034. Mais pourquoi la malade était-elle incapable de rappeler elle-même ces souvenirs latents ? Janet attribua cette incapacité au traumatisme psychique et entreprit de dissocier cette idée fixe. Sous hypnose, il évoqua prudemment l’image de l’homme qui l’avait effrayée et il suggéra à la malade une modification de cette image. Puis il l’amena à reconstituer la scène : l’inconnu étant remplacé par Janet lui-même qui lui demanda si elle pouvait le recevoir dans sa maison. Les souvenirs affluèrent à nouveau à la conscience, mais la malade avait maintenant de graves maux de tête et des poussées suicidaires, qui finirent cependant par disparaître. Le traitement par l’hypnotisme fut complété par un programme d’entraînement intellectuel établi spécialement pour elle. A nouveau, Janet souligna les deux aspects de l’idée fixe, à la fois cause et résultat de faiblesse mentale1035. Charcot inclut l’histoire de madame D. dans son ouvrage, Clinique des maladies du système nerveux, avec une note reconnaissant l’heureuse issue de la cure entreprise par Janet1036.

Parmi les premières malades de Janet à Paris, il y eut aussi Justine, femme mariée de 40 ans, qui était venue à la consultation externe du docteur Séglas à la Salpêtrière en octobre 1890. Depuis quelques années, elle souffrait d’une crainte morbide du choléra, ne cessant de vociférer : « Le choléra, il me prend, au secours ! », ce qui était l’annonce d’une crise hystérique. Enfant, elle avait déjà une crainte morbide de la mort, probablement parce qu’elle avait souvent aidé sa mère qui était garde-malade et qui assistait à la mort des malades. Elle avait été impressionnée par la vue des cadavres de deux cholériques. Janet entreprit un traitement ambulatoire, qui s’étendit sur trois ans et qui fut l’une de ses guérisons les plus célèbres1037. Là encore, il n’était pas question de dissocier analyse psychologique et processus thérapeutique.

Janet commença par analyser le contenu des crises hystériques. Il était inutile de chercher à faire parler Justine pendant ses crises. Elle semblait ne pas entendre. Aussi Janet entra-t-il dans le drame intime de sa crise comme second acteur ; quand la malade s’écriait : « Le choléra ! Il va me prendre ! » Janet répondait : « Oui, il te tient par la jambe droite » et la malade retirait cette jambe. Janet demandait alors : « Où donc est-il, ton choléra ? » et elle répondait, par exemple : « Là, vous voyez bien, ce mort tout bleu, comme ça pue ! » Janet pouvait alors entrer en conversation avec elle et transformer progressivement la crise en un état hypnotique ordinaire et élucider le contenu des crises. Elle voyait deux cadavres qui se tenaient debout à ses côtés ; l’un, au premier plan, était un horrible vieillard nu, vert et bleu, exhalant une odeur de putréfaction. En même temps, on sonnait les morts et l’on criait : « Choléra, choléra ! » Une fois la crise passée, Justine semblait avoir tout oublié, hormis l’idée de choléra constamment présente à son esprit. Janet chercha comment utiliser l’hypnose dans un tel cas. Les ordres donnés sous hypnose n’avaient que des effets limités. La dissociation de l’image hallucinatoire était plus efficace, mais c’était un processus lent et qui comportait lui aussi des limites. La méthode la plus efficace s’avéra être la substitution : Janet suggérait une transformation progressive de l’image hallucinatoire. Le cadavre nu fut pourvu de vêtements et identifié à un général chinois qui avait impressionné Justine lors de l’Exposition universelle. Le général chinois commença à se lever et à marcher, si bien que de terrifiante cette image devint comique. Les crises hystériques se modifièrent : elles consistaient maintenant en quelques cris, suivis d’accès de rire. Puis les cris disparurent et les visions de choléra ne subsistèrent plus que dans ses rêves, jusqu’ à ce que Janet les en bannît en suggérant des rêves inoffensifs. Ce résultat avait demandé une année de traitement. Mais l’idée fixe du choléra subsistait à la fois au niveau conscient et au niveau subconscient. On pouvait parfois surprendre Justine murmurer le mot « choléra », tandis que son esprit était occupé par une autre activité. Des essais d’écriture automatique n’aboutirent qu’à la répétition sans fin du mot « choléra, choléra… ». Janet dirigea dès lors son attaque contre le mot lui-même, suggérant que Cho-lé-ra – était le nom du général chinois. La syllabe cho se vit adjoindre d’autres terminaisons jusqu’au jour où le mot « choléra » perdit sa résonance maléfique.

Mais la maladie n’avait pas disparu. Une fois la principale idée fixe disparue, des idées fixes secondaires s’étaient développées. Janet les classa en trois groupes : les idées fixes par dérivation, résultant de l’association avec l’idée fixe principale (par exemple la crainte morbide des cercueils et des cimetières) ; les idées fixes stratifiées : quand on a enlevé une idée fixe, on est tout étonné d’en voir surgir une autre qui n’a aucun rapport avec la première ; c’est une idée fixe ancienne, antérieure à celle qui vient d’être traitée, et qui réapparaît ; une fois celle-ci enlevée à son tour, on se trouve en présence d’une troisième, encore plus ancienne, si bien qu’il faut traiter, dans l’ordre inverse de leur apparition, toutes les idées fixes dont le malade a souffert au cours de sa vie ; les idées fixes accidentelles, qui sont absolument nouvelles, et ont été provoquées par un incident quelconque de la vie quotidienne : elles sont faciles à déraciner, à condition d’agir immédiatement ; le fait qu’elles puissent naître si facilement montre que le malade est dans un état de réceptivité, ce qui implique la nécessité d’un traitement ultérieur ; la suggestion n’est d’aucun secours ici. La solution du problème réside plutôt dans le développement de la capacité d’attention et de synthèse mentale chez le sujet. A cet effet, Janet élabora un programme d’exercices scolaires élémentaires pour Justine, en commençant par quelques opérations arithmétiques ou quelques lignes d’écriture. Pour ce faire, il s’assura la collaboration de son mari, très compréhensif. Au terme d’une année d’exercices de ce genre, c’est-à-dire vers la fin de la troisième année de traitement, Justine était apparemment en bonne santé, mais Janet se gardait encore de parler de guérison totale.

Dans la reconstruction synthétique de la maladie de Justine, Janet prit en considération l’hérédité et l’histoire de la malade. En étudiant cette histoire, il discuta l’action réciproque des maladies physiques et des traumatismes psychiques. A l’âge de 6 ou 7 ans, Justine avait été atteinte d’une grave maladie de nature inconnue, peut-être d’une méningite. Plus tard, elle eut la fièvre typhoïde. Janet fait remarquer que bien des malades ont été atteints de fièvre typhoïde ou de grippe avant de tomber dans une névrose grave. Dans son enfance, Justine avait plusieurs fois éprouvé de violentes craintes et des chocs émotifs qui avaient culminé dans l’épisode des cadavres de malades morts du choléra. Reconstruisant la généalogie de la malade sur cinq générations, Janet retrouva chez ses ascendants plus éloignés des impulsions et des obsessions morbides, ainsi que des alcooliques, et chez ses ascendants plus proches des épileptiques et des débiles, exactement comme dans ces arbres généalogiques sur lesquels Morel faisait reposer sa théorie de la dégénérescence mentale. Janet, toutefois, ne croyait pas au caractère fatal de cette dégénérescence : il estimait que les maladies familiales pouvaient rétrocéder, tout comme les maladies individuelles. L’essentiel, disait-il, est de comprendre que la maladie s’étend au-delà de l’individu : aussi, dans un cas de ce genre, ne faut-il jamais s’attendre à une guérison complète. Mettant en garde contre une autre illusion, il soulignait que « plus la guérison est en apparence facile, plus l’esprit est en réalité malade », parce qu’une grande suggestibilité est la marque de cette faiblesse psychologique qui engendre chez le tnalade un besoin de somnambulisme, « besoin qui peut aboutir à une intoxication aussi dangereuse », selon Janet, que la morphinomanie. Ces malades ont non seulement soif d’être hypnotisés, mais ils ont constamment besoin de se confesser au médecin dont l’image ne quitte pas leur subconscient, et de se faire réprimander et diriger par lui. Justine croyait souvent voir Janet et entendre sa voix. Dans cet état hallucinatoire, il lui arrivait de demander son avis et, en réponse, l’image de Janet lui donnait des conseils très judicieux qui, chose curieuse, étaient autre chose qu’une simple répétition des paroles que Janet lui avait effectivement dites. Le problème thérapeutique, conclut Janet, consiste d’abord à prendre la direction de l’esprit du malade, puis à réduire cette direction au strict nécessaire, en espaçant les séances avec le malade. Janet voyait d’abord Justine plusieurs fois par semaine, puis une fois seulement, enfin, la troisième année, une fois par mois. Pendant combien de temps un tel traitement devait-il se poursuivre ? Janet répond en citant l’histoire de Morel qui avait magnétisé une aliénée et l’avait guérie. La malade quitta l’hôpital, mais elle revenait fréquemment le voir. Or, quand Morel mourut, la malade fit une rechute et il fallut l’interner, cette fois de façon définitive. « Nous espérons que pareil accident n’arrivera pas trop tôt à nos malades », concluait Janet.

Une autre guérison célèbre de Janet fut celle d’Achille. Cet homme de 33 ans fut amené à la Salpêtrière fin 1890 avec des manifestations de possession démoniaque. Il était issu d’un milieu très superstitieux et l’on racontait que son père avait un jour rencontré le diable au pied d’un arbre. Achille était dans un état de violente agitation, ne cessant de se frapper lui-même, proférant des blasphèmes et faisant parfois alterner la voix du démon avec la sienne. Charcot demanda à Janet de s’occuper d’Achille. L’histoire de la maladie n’apporta guère de lumière. Environ six mois auparavant, le malade avait fait un petit voyage pour ses affaires : à son retour, sa femme avait remarqué qu’il était préoccupé, morne et taciturne. Les médecins qui l’examinèrent ne lui trouvèrent rien. Soudain il fut pris d’un grand éclat de rire qui lui secoua le corps pendant deux heures : il racontait qu’il voyait l’enfer, Satan et les démons. Puis, après s’être attaché les pieds, il se jeta dans une mare d’où on le retira : il dit qu’il s’agissait d’une épreuve pour savoir s’il était possédé ou non. Achille resta dans cet état de possession démoniaque pendant plusieurs mois, et Janet nota qu’il portait tous les signes traditionnels de la possession démoniaque. Mais Achille refusait de parler et il fut impossible de l’hypnotiser.

Janet eut alors l’idée d’utiliser les distractions du malade. Il lui mit un crayon dans la main et lui murmura des questions dans le dos. Quand la main commença à écrire, Janet demanda : « Qui donc es-tu ? » La main qui écrivait répondit : « Le diable. » Janet répliqua : « Oh ! très bien, nous allons pouvoir causer. » Alors Janet lui réclama, à titre de preuve, qu’il fasse lever le bras du malade sans que celui-ci le sache, ce que le démon accomplit. Il lui demanda comme preuve supplémentaire qu’il endorme le malade contre son gré, ce qui se produisit également. Une fois hypnotisé, le malade accepta lui-même de répondre et raconta son histoire. Durant son voyage de quelques jours, six mois auparavant, il avait été infidèle à sa femme. Il avait essayé d’oublier cet incident mais il s’aperçut qu’il devenait muet. Il commença à rêver abondamment du diable, puis il se trouva soudain possédé.

Ainsi que l’explique Janet, le délire d’Achille n’était pas uniquement le développement de ce rêve. « C’est le mélange, c’est la réaction de deux groupes de pensées qui partagent ce pauvre esprit ; c’est l’action mutuelle du rêve qu’il a et de la résistance de la personne normale. »

Aussi la suggestion ne saurait-elle suffire dans un tel cas. « Il faut rechercher le fait fondamental, originaire du délire. […] De même, la maladie de notre homme n’est pas la pensée du démon ; cette pensée est un fait secondaire, c’est une interprétation que lui ont fournie ses idées superstitieuses. La véritable maladie, c’est le remords. » Sous hypnose, Janet lui assura que sa femme lui accordait son pardon. Le délire disparut à l’état de veille, mais persistait la nuit sous forme de rêves, d’où il fallut, à son tour, l’éliminer. Quand il publia son observation en décembre 1894, Janet dit que son malade était maintenant guéri depuis trois ans et il en conclut : « L’homme, trop orgueilleux, se figure qu’il est le maître de ses mouvements, de ses paroles, de ses idées, de lui-même. C’est peut-être à nous-mêmes que nous commandons le plus difficilement. Il y a une foule de choses qui s’exécutent en nous sans notre volonté »1038. Janet ajoute que les humains ont tendance à se consoler de la triste réalité en se racontant de belles histoires. Chez certains, ces histoires prennent le dessus au point de devenir plus importantes que la réalité1039.

Un autre cas classique, un peu plus tard, fut celui d’Irène, qui avait été amenée à la Salpêtrière à l’âge de 23 ans avec de graves troubles hystériques, des crises de somnambulisme, des hallucinations et de l’amnésie1040. La maladie avait débuté après la mort de sa mère, deux ans plus tôt. Irène était l’enfant unique d’un ouvrier alcoolique et d’une mère névrosée. Elle était très intelligente, obéissante et travailleuse, mais anxieuse et extrêmement timide. A l’âge de 20 ans, il lui fallut s’occuper de sa mère gravement atteinte de tuberculose, tout en étant obligée de gagner la vie de toute la famille. Les deux derniers mois que vécut sa mère, Irène la soigna jour et nuit sans même aller se coucher. A la mort de sa mère, en juillet 1900, le comportement d’Irène changea du tout au tout. Elle éclata de rire au cimetière et ne prit pas le deuil. Elle se mit aussi à fréquenter le théâtre. Elle savait que sa mère était morte, mais elle parlait de sa mort comme d’un événement historique qui ne la touchait pas. Une amnésie profonde s’étendit sur les trois ou quatre mois qui avaient précédé la mort de sa mère, et elle se souvenait aussi difficilement des événements qui avaient suivi. Par moments, cependant, elle avait des hallucinations en éclair où elle voyait l’image de sa mère et entendait sa voix qui lui ordonnait de se suicider… Irène avait surtout des crises de somnambulisme où elle jouait et racontait tous les détails de la mort de sa mère. Ces scènes pouvaient durer plusieurs heures et constituaient, au dire de Janet, un spectacle d’une intensité et d’une beauté remarquables : aucune artiste dramatique n’aurait été capable de jouer ces scènes lugubres avec une telle perfection. Irène se mettait alors à dialoguer avec sa mère morte, et, sur son ordre, elle s’étendait sur les rails du chemin de fer et manifestait sa terreur d’une façon impressionnante lorsque le train était sur le point de l’écraser. Irène revivait aussi d’autres expériences traumatiques : c’est ainsi qu’elle assistait au suicide d’un homme qui s’était tué d’un coup de revolver.

Irène avait été isolée à l’hôpital pendant trois mois et avait été traitée par l’hydrothérapie et l’électricité, sans aucun résultat. Quand Janet essaya de l’hypnotiser, il se heurta à une très vive résistance. Elle ne retrouva la mémoire qu’au prix d’un grand effort et après avoir été stimulée par le thérapeute. La réapparition des souvenirs oubliés s’accompagnait de violents maux de tête, comme cela avait été le cas pour madame D., et les souvenirs retrouvés avaient tôt fait d’être engloutis de nouveau dans l’amnésie. Le principal agent thérapeutique fut la stimulation de la mémoire : « Depuis le moment où Irène fut capable de penser volontairement à sa mère, elle cessa d’y penser involontairement ; depuis qu’il n’y avait plus d’amnésie, il n’y eut plus d’hypermnésie. Les crises hystériques cessèrent complètement, les hallucinations, toutes les terreurs subites d’origine subconsciente, disparurent absolument. »

Janet fait remarquer que, dans le cas d’Irène, le processus thérapeutique avait été exactement l’inverse de celui mis en œuvre par madame D., chez qui la dissociation de l’idée fixe avait fait disparaître l’amnésie. Janet en conclut que, dans ces cas d’hystérie, « la maladie consiste en deux choses simultanées : 1. L’incapacité où est le sujet d’évoquer consciemment et volontairement les souvenirs ;

2. la reproduction automatique, irrésistible et inopportune de ces mêmes souvenirs ». On a donc affaire à l’émancipation de certains souvenirs que la conscience ne gouverne plus et qui se développent indépendamment. Dans le cas d’Irène, comme dans d’autres cas similaires, le traitement par l’hypnose et la suggestion devait être complété par un traitement de stimulation mentale et de rééducation.

Progressivement, Janet étendit la notion d’idée fixe subconsciente au-delà du domaine de l’hystérie classique, par exemple aux cas d’insomnie rebelle, rappelant à cette occasion que Noizet et les anciens magnétiseurs avaient souligné le rôle de la volonté et de la suggestion dans le sommeil. Janet montra qu’il existait une variété d’insomnie par idée fixe subconsciente, en s’appuyant sur l’exemple suivant.

Une femme de 37 ans qui avait perdu un enfant fut atteinte, quatre mois après, d’une grave fièvre typhoïde, à la suite de quoi elle fut obsédée par la mort de son enfant pendant un ou deux mois1041. Quand cette obsession disparut, elle commença à souffiL d’une insomnie rebelle qui, à l’époque, durait depuis trois ans. Les soporifiques aggravaient les maux de tête et la confusion mentale, mais ne la faisaient pas dormir. La malade fut hospitalisée à la Salpêtrière et on la surveilla pendant la nuit. On ne la trouva jamais endormie. Quand Janet entreprit de l’hypnotiser, elle s’assoupit d’abord pendant deux ou trois minutes, puis se réveilla en sursaut avec terreur. Elle était donc capable de s’endormir, mais non de continuer à dormir. Janet réussit à établir un rapport avec elle pendant ces quelques minutes de sommeil spontané : en lui parlant doucement, il put même la tenir endormie pendant deux heures consécutives. Elle lui parla alors, lui révélant qu’elle faisait un rêve, toujours le même : elle voyait mourir son enfant, assistait à son enterrement ; parfois son enfant était remplacé par son père ou son frère. L’idée fixe avait ainsi été d’abord une idée obsédante consciente, puis elle était devenue subconsciente, engendrant l’insomnie. Là encore, le traitement consista à dissocier l’idée fixe, mais après la disparition de ses symptômes, la malade continua à avoir besoin d’être dirigée constamment par Janet.

En étudiant huit malades souffrant de spasmes du tronc, Janet découvrit qu’ils avaient tous subi un traumatisme psychique ou un choc affectif1042. « La contracture persiste », disait Janet, « parce que l’émotion persiste ; c’est en quelque sorte une émotion figée », et le sujet s’en rend mal compte. Le traitement par la suggestion, ajoute-t-il, est insuffisant. Il faut traiter l’idée fixe subconsciente et compléter le traitement psychologique par des massages dont le résultat, selon Janet, dépend beaucoup de l’influence personnelle exercée par le masseur sur le malade.

Janet rapporte bien d’autres histoires détaillées de maladies guéries par la découverte et la dissociation des « idées fixes subconscientes », à commencer par les histoires de Lucie (1886), de Marie (1889) et de Marcelle (1891), d’où il devait tirer la conclusion que « l’analyse psychologique peut aussi avoir une valeur thérapeutique »1043.

Résumons maintenant brièvement les principales acquisitions de l’« analyse psychologique » de Janet.

1. Il y eut d’abord la découverte des « idées fixes subconscientes » et de leur rôle pathogène. Ces idées ont habituellement leur origine dans un événement traumatisant ou effrayant dont le souvenir est devenu subconscient et a été remplacé par des symptômes. Ce processus est lié, pense Janet, à un rétrécissement du champ de la conscience.

2. Janet découvrit des niveaux intermédiaires d’idées subconscientes entre la conscience claire et la structure constitutionnelle des malades étudiés. Mais les choses sont encore plus complexes : autour de l’idée fixe primaire peuvent émerger des idées fixes secondaires, par association ou substitution. Parfois on rencontre toute une succession d’idées fixes subconscientes, chacune trouvant son origine à un moment donné de l’histoire du malade.

3. Ces idées fixes subconscientes, selon Janet, sont à la fois cause et effet de faiblesse mentale, ce qui constitue un cercle vicieux pathologique. Elles subissent des modifications lentes. Parfois elles se développent et s’amplifient spontanément, parfois elles se métamorphosent à l’intérieur du subconscient.

4. Il n’est pas toujours facile d’identifier ces idées fixes subconscientes. Parfois le contenu de la crise est lui-même révélateur (comme dans les crises somnambuliques d’Irène qui lui faisaient revivre la mort de sa mère). Plus souvent, les crises hystériques sont des manifestations déguisées des idées fixes subconscientes. Janet fait parfois allusion au caractère symbolique des symptômes (dans le cas de Marie, par exemple). L’idée fixe subconsciente doit être mise au jour en recourant à des techniques d’investigation objectives. Parfois (comme dans le cas de madame D.) une exploration des rêves du malade fournit quelques indications, mais Janet recourt surtout à l’hypnose grâce à laquelle le malade livre ses souvenirs oubliés avec plus ou moins de résistance. L’hypnose peut souvent être complétée par l’écriture automatique ou l’utilisation des distractions. Janet employa aussi, à l’occasion, la méthode de la parole automatique (dans le cas de madame D., par exemple) ou celle de la vision cristallomancique1044.

5. Les idées fixes subconscientes sont caractéristiques de l’hystérie, par opposition aux névroses obsessionnelles où les idées fixes sont conscientes. Cependant Janet ne tarda pas à découvrir l’existence d’idées fixes subconscientes dans d’autres états morbides, tels que l’insomnie grave et les spasmes musculaires. Son article sur l’automatisme ambulatoire, publié en collaboration avec Raymond, semble représenter le premier cas où les divers actes accomplis par un malade durant les fugues sont expliqués comme les effets coordonnés d’une série d’idées fixes subconscientes1045.

6. Le thérapeute doit rechercher l’idée fixe subconsciente, mais Janet souligna dès le début qu’il ne suffisait pas d’amener les idées subconscientes à la conscience pour guérir le malade. Cette façon de faire aboutirait simplement à transformer l’idée subconsciente en obsession consciente. Il faut détruire les idées fixes en les dissociant ou en les transformant. Puisque l’idée fixe n’est elle-même qu’un aspect de la maladie globale, il faut évidemment compléter ce traitement dissociant par un traitement synthétique, sous la forme d’une rééducation ou d’autres types d’exercices mentaux. L’électricité et le massage, pense Janet, agissent, pour une grande part, comme des formes déguisées de psychothérapie1046.

7. Janet souligne le rôle du rapport dans le processus thérapeutique. Dans L ’Automatisme psychologique, il avait déjà abordé le problème du rapport dans la perspective d’un rétrécissement électif du champ de la conscience autour de la personne de l’hypnotiseur. Janet reconnaît pleinement aux anciens magnétiseurs le mérite d’avoir décrit et étudié le rapport et d’avoir montré qu’il s’étendait bien au-delà de la séance hypnotique proprement dite (c’est « l’influence somnambulique » de Janet). Dans son article de 1891 sur Marcelle, Janet définit les règles qui permettent de manier cette « influence » au bénéfice du malade. Dans une première période, il faut établir ce rapport ; dans une seconde étape, il faut prévenir son développement indu et le restreindre en espaçant les séances thérapeutiques. En août 1896, au Congrès international de psychologie à Munich, Janet fit une communication sur « L’influence somnambulique et le besoin de direction »1047. Il notait que l’intervalle entre deux séances hypnotiques peut se diviser en deux périodes. Les premiers jours, le malade se sent soulagé, plus heureux, plus efficace, et ne pense guère à l’hypnotiseur. Ensuite il se sent déprimé, ressent le besoin de l’hypnose et ne cesse de penser à l’hypnotiseur. Son sentiment à l’égard de l’hypnotiseur peut varier : amour passionné, crainte superstitieuse, vénération ou jalousie. Certains malades acceptent cette influence, d’autres se révoltent contre elle. Mais alors même que cette influence n’est pas aussi clairement consciente, elle n’en existe pas moins en profondeur, se manifestant, par exemple, dans les rêves, dans les images qui surgissent dans la boule de cristal ou dans l’écriture automatique. Janet ne tarda pas à s’apercevoir que les malades non hystériques présentaient un phénomène analogue. Mais tandis que chez les hystériques il prend la forme d’un besoin d’hypnose, chez les obsessionnels ou les déprimés il prend celle d’un « besoin de direction ». Ces manifestations de dépendance psychologique, pense Janet, pourraient représenter un bon point de départ pour l’étude psychologique des sentiments sociaux et des relations humaines en général. Janet devait développer ces idées plus en détail dans des publications ultérieures1048.

Lorsqu’il parlait d’analyse psychologique, Janet ne prétendait pas désigner uniquement sa propre méthode. Il utilisait ce terme dans son sens le plus général, comme les mathématiciens quand ils parlent d’analyse algébrique et les chimistes d’analyse chimique. Il semble toutefois que quelques auteurs en vinrent à identifier l’expression d’« analyse psychologique » avec la méthode d’exploration des processus subconscients mise en œuvre par Janet1049.

IV – L’exploration des névroses

Janet commença ses recherches cliniques sur des hystériques, puis il passa à d’autres névrosés, ayant à sa disposition de nombreux malades de la Salpêtrière, puis aussi ses propres clients. Il s’efforça d’introduire un peu d’ordre dans ce vaste domaine et élabora une théorie synthétique de la névrose, qu’il exposa dans deux importants ouvrages, Névroses et idées fixes1050, et Les Obsessions et la psychasthénie1051. Il en résuma plus tard les idées essentielles dans un petit livre, Les névroses1052.

Janet ne sépara jamais ses travaux théoriques de ses observations cliniques : aussi, quelles que soient les modifications introduites plus tard dans la théorie des névroses, les observations de Janet conservent toute leur valeur en ce qui concerne la description des symptômes. Ce matériel clinique se trouve classé et intégré dans une synthèse qui repose sur la distinction de deux névroses fondamentales : l’hystérie et la psychasthénie. Janet écarta le terme de « neurasthénie », qui impliquait une théorie neurophysiologique à l’appui de laquelle on ne disposait pas de preuves convaincantes, et il forgea le terme de « psychasthénie » pour désigner un groupe de névroses parmi lesquelles il comptait les obsessions, les phobies et diverses autres manifestations névrotiques.

Les recherches de Janet sur l’hystérie furent publiées dans une série d’articles de 1886 à 1893, çt rassemblées dans sa thèse de médecine (1893)1053, qui fut suivie quelques années plus tard par une contribution à la psychothérapie de l’hystérie1054. Plus tard, il révisa certains points, ainsi qu’il apparaît dans son livre, Les Névroses. La conception de l’hystérie de Janet repose essentiellement sur la distinction entre deux niveaux de symptômes : les « accidents » (symptômes accidentels ou contingents) et les « stigmates » (symptômes permanents, fondamentaux). Les « accidents » sont fonction de l’existence d’idées fixes subconscientes. Les « stigmates », que Janet appelle aussi symptômes négatifs, sont l’expression d’un trouble fondamental qu’il appelle « le rétrécissement du champ de la conscience ».

En 1893, Janet entreprit une revue générale et une critique des diverses théories de l’hystérie qui avaient été proposées jusque-là1055. Il rejette à la fois la théorie purement neurologique et celle selon laquelle les symptômes hystériques sont simulés. Dans la ligne de Briquet et de Charcot, Janet voit dans l’hystérie une maladie psychogène (bien qu’elle se développe sur le terrain d’une constitution physiologique anormale). Janet accepte la théorie des « représentations morbides » défendue par Moebius et Strümpell, en ce qui concerne la pathogénie des « accidents » hystériques. Il manifeste son accord avec la théorie de Binet qui voit dans l’hystérie une forme de dédoublement de la personnalité : il reconnaît chez les hystériques une existence subconsciente, qui se manifeste extérieurement lors des crises et sous hypnose, et qui est la cause invisible des « accidents ». Cependant, pour rendre pleinement compte de la nature de l’hystérie, il faut faire appel à un mécanisme plus fondamental, le « rétrécissement du champ de la conscience ». Selon les termes mêmes de Janet, la personnalité hystérique « ne peut pas percevoir tous les phénomènes ; elle en sacrifie définitivement quelques-uns, c’est une sorte d’autotomie et ces phénomènes abandonnés se développent isolément sans que le sujet ait connaissance de leur activité »1056. Ce « rétrécissement du champ de la conscience », s’explique à son tour par un manque de force psychologique chez le malade.

Les descriptions et les études de Janet sur l’hystérie ne font aucune allusion à la métalloscopie ni aux phénomènes de « transfert » auxquels s’intéressaient vivement certains élèves de Charcot. Janet, certainement, n’y crut jamais, mais il s’abstint de toute critique.

Janet rassembla aussi d’abondantes données sur la psychasthénie, données qu’il systématisa en les intégrant dans un vaste cadre théorique. Sur ce point aussi il distingue deux niveaux de symptômes. Il situe au niveau le plus superficiel les divers types de crises psychasthéniques, les accès d’angoisse et toutes sortes de manifestations extérieures en rapport avec des idées fixes. Mais, à la différence de ce qui se passe dans l’hystérie, ces idées fixes sont conscientes et se présentent sous la forme d’obsessions et de phobies. Au niveau plus profond se trouvent les « stigmates psychasthéniques » que Janet rapporte à une perturbation fondamentale de la « fonction du réel ». Janet définit celle-ci comme « l’opération mentale la plus difficile puisque c’est elle qui disparaît le plus vite et le plus souvent ». Il l’identifie à ce que Bergson avait appelé « l’attention à la vie présente », mais Janet en donne une analyse plus détaillée1057 1058.

K

 

La manifestation la plus évidente de la fonction du réel est l’aptitude à agir sur des objets extérieurs et à transformer la réalité matérielle. La difficulté s’accroît quand il s’agit du milieu social, des activités plus complexes qu’implique une profession, quand il faut s’adapter à des situations nouvelles et faire preuve de liberté et de personnalité. La fonction du réel implique l’attention, qui est l’acte de perception de la réalité extérieure comme de nos propres idées et pensées. Ces deux opérations, l’action volontaire et l’attention, collaborent ensemble à une opération synthétique, la présentification, c’est-à-dire la concentration de l’esprit sur le moment présent. La tendance naturelle de l’esprit est de vagabonder dans le passé et dans l’avenir. Il faut un certain effort pour maintenir son attention fixée sur le présent et un effort plus grand pour la consacrer sur l’action présente. « Le présent réel pour nous c’est un acte, un état d’une certaine complexité que nous embrassons dans un seul état de conscience, malgré cette complexité et malgré sa durée réelle qui peut être plus ou moins longue […] La présentification consiste à rendre présent un état d’esprit et un groupe de phénomènes »m. Les opérations de l’esprit qui se situent à un niveau inférieur, Janet les qualifie d’activités indifférentes (les actes habituels, indifférents et automatiques). A un niveau plus bas encore, on trouve les fonctions de l’imagination (la mémoire, représentative, l’imagination, le raisonnement abstrait, les rêveries). Il y a, enfin, deux niveaux encore plus bas, celui des réactions affectives et celui des mouvements musculaires inutiles.

On voit ainsi comment les conceptions de Janet ont évolué. Dans L’Automatisme psychologique il ne distinguait que deux niveaux, la fonction de synthèse et la fonction automatique. Plus tard, il conçoit un système hiérarchique de fonctions du réel qui culmine dans la présentification (c’est-à-dire la capacité maximale de saisie de la réalité), et au niveau le plus bas se trouvent les décharges motrices. Cette nouvelle conception permet d’attribuer à chaque opération de l’esprit un « coefficient de réalité », qui fournit une clé permettant de comprendre les symptômes de la psychasthénie. « Si on considère l’ordre de fréquence et de rapidité avec laquelle se perdent les fonctions psychologiques chez nos malades, on constate qu’elles disparaissent d’autant plus vite que leur coefficient de réalité est plus élevé et qu’elles persistent d’autant plus longtemps que leur coefficient de réalité est plus bas. »

Janet en vint dès lors à penser qu’il ne suffit pas de concevoir l’énergie mentale en termes de quantité, mais qu’il faut aussi tenir compte de la « tensioïTpsÿcho-logique » du sujet, c’est-à-dire de sa capacité à hausser cette énergie jusqu’à un certain niveau dans la hiérarchie des fonctions. La tension psychologique, ainsi que Janet la définit en 1903, résulte de la combinaison de deux données : l’acte de concentration et d’unification des phénomènes psychologiques en une nouvelle synthèse mentale ; le nombre de phénomènes psychologiques qui se trouvent synthétisés de la sorte1059. Le degré de tension psychologique d’un individu se manifeste dans le niveau le plus élevé qu’il est capable d’atteindre dans la hiérarchie des fonctions mentales. C’est ainsi que, dans Les Obsessions et la psychasthénie, Janet esquisse la théorie dynamique qu’il devait développer par la suite.

La conception des névroses selon Janet n’est ni purement organiciste ni purement psychogénique. Dans l’hystérie comme dans la psychasthénie, il distingue un processus psychogénique qui a son origine dans des événements vécus et dans les idées fixes, et un substratum organique, c’est-à-dire une prédisposition névrotique. D attribue cette dernière à ces facteurs héréditaires et constitutionnels qu’on réunissait, en France, à la fin du XIXe siècle, sous l’appellation impropre de « dégénérescence mentale », terminologie héritée de Morel, qui avait perdu toute signification, mais que l’on continuait néanmoins à utiliser par routine.

Ce dualisme, entre le rôle de la psychogenèse dans le modelage des symptômes et celui des facteurs organiques dans le déclenchement de la maladie elle-même, se trouve parfaitement illustré dans un article de 1906 : un malade était entré à la Salpêtrière avec des délires de persécution qui avaient débuté plusieurs années auparavant et qui pouvaient s’expliquer partiellement par certains événements vécus. Cependant un examen ultérieur révéla qu’il était atteint de paralysie générale ; dans son délire paralytique, il était « tombé du côté où il penchait »1060.

V – La théorie dynamique

La distinction établie par Janet entre deux névroses fondamentales, l’hystérie et la psychasthénie, devait être reprise par C.G. Jung qui en fit les prototypes des personnalités extravertie et introvertie (cette dernière se rapportant aussi à la théorie de la schizophrénie de Bleuler). En même temps, au moins en France, l’école neurologique qui avait succédé à Charcot mettait en question l’existence d’une névrose hystérique et les hystériques disparurent progressivement des hôpitaux français. On critiqua également la notion de psychasthénie : s’agissait-il vraiment d’une entité nosologique ?

Janet reprit ses recherches sur les névroses et construisit une théorie dynamique dont il avait présenté une première esquisse dans Les Obsessions et la psychasthénie (1903). Il expose ces nouveaux développements dans Les Médications psychologiques (1919), puis, bien plus tard encore, dans La Force et la faiblesse psychologiques (1930). Avec le temps, il aboutit à une construction très différenciée que nous résumerons aussi brièvement que la complexité du sujet le permet.

A l’époque de Janet, bien des auteurs admettaient l’existence d’une hypothétique énergie nerveuse ou mentale, dont l’insuffisance pouvait engendrer des troubles neurasthéniques. Mais ils étaient embarrassés par certains faits : qu’un individu, par exemple, qui semblait complètement épuisé, puisse soudain, sous l’effet de certaines stimulations, trouver la force nécessaire pour accomplir des actes très difficiles. Janet surmonta ces contradictions apparentes en construisant un système dans lequel l’énergie psychologique est caractérisée par deux paramètres : |a force étlaterisioïf,

La force psychologique correspond à la quantité d’énergie psychique élémentaire, c’est-à-dire à la capacité d’accomplir des actes psychologiques nombreux, prolongés et rapides ; elle existe sous deux formes : latente et manifeste. Mobiliser l’énergie signifie la faire passer de la forme latente à la forme manifeste.

La tension psychologique correspond à la capacité de l’individu à utiliser son énergie psychique à un niveau plus ou moins élevé dans la hiérarchie des tendances telle que la décrit Janet. Plus est grand le nombre d’opérations synthétisées, plus est nouvelle cette synthèse, plus aussi sera élevée la tension psychologique correspondante1061.

On a proposé des comparaisons avec des phénomènes physiques. C’est ainsi qu’on a pu comparer les notions de force et de tension psychologiques à celles de calories et de température dans le domaine de la chaleur, ou encore à celles d’intensité et de voltage en électricité.

Les rapports s’établissant entre la force et la tension psychologiques se manifestent à travers divers phénomènes. L’agitation résulte d’une diminution de la tension psychologique lorsque la quantité de force reste inchangée. Les crises psycholeptiques et d’autres décharges nerveuses résultent d’un abaissement brutal de la tension psychologique, fl y a drainage quand l’énergie psychologique d’un certain niveau est élevée pour être utilisée à un niveau supérieur. Normalement il existe un équilibre entre la force et la tension. Mais cet équilibre est souvent difficile à maintenir, d’où les oscillations qui, selon Janet, jouent un rôle important en pathologie mentale.

En partant de ces concepts de force psychologique, de tension psychologique et de leurs interrelations, Janet construit un nouveau modèle théorique destiné à rendre compte des états névrotiques et de la psychothérapie.

« fl est probable qu’un jour on saura établir le bilan et le budget d’un esprit, comme on établit ceux d’une maison de commerce. A ce moment, le médecin psychiatre sera capable de bien utiliser de faibles ressources en évitant les dépenses inutiles et en dirigeant l’effort exactement au point nécessaire ; il fera mieux : il apprendra à ses malades à augmenter leurs ressources, à enrichir leur esprit »1062. Tel est le principe que Janet développe dans les 1 100 pages de ses Médications psychologiques. Son système fit l’objet d’élaborations ultérieures et d’une codification de la part de son disciple suisse, Leonhard Schwartz1063. Le résumé que nous donnons ici s’appuie à la fois sur les principes de Janet et sur les développements de Schwartz1064.

En présence d’un névrosé, la première chose à faire consiste à évaluer sa force et sa tension psychologiques. Il faut donc procéder à un interrogatoire minutieux sur le genre de vie du sujet ainsi que sur ses relations avec son entourage. Cette enquête systématique permettra au thérapeute de démêler la part respective des deux syndromes fondamentaux des états névropathiques : le syndrome asthénique et le syndrome hypotonique, lesquels d’ailleurs sont presque toujours associés en proportions variables.

Le syndrome asthénique, défini comme une insuffisance de la force psychologique, se manifeste avant tout par une fatigue augmentant à l’effort et diminuant au repos.

Les états asthéniques comportent une grande diversité. Janet en distingue trois groupes principaux1065. Dans les cas d’asthénie modérée, le malade est mécontent de lui-même, incapable de jouir pleinement du bonheur ou du plaisir, et il devient facilement anxieux ou déprimé. Étant très conscient de sa fatigabilité, il fuit les efforts, l’initiative, les relations sociales, et on le considérera comme égoïste ou ennuyeux. Il réduit autant que possible ses intérêts, ses sentiments et ses actes au point de mener une sorte de vie ascétique (c’est le faux ascétisme des névrosés). Il se montre méfiant à l’égard d’autrui, il est instable, il lui est difficile de s’adapter à des situations nouvelles. Il est cachotier, mais, d’autre part, il est incapable de garder un secret, et c’est généralement un grand menteur. Un des effets de son asthénie est qu’il consacre de grands efforts et une grande attention à des choses que la plupart des gens considèrent comme futiles.

Le groupe des asthénies intermédiaires, que Janet appelle aussi asthénies sociales, comprend les malades qui souffrent d’un sentiment du vide : les choses, les êtres humains et même leur propre personnalité leur semblent vides ; tout les dégoûte lorsque l’asthénie est importante. Ils n’éprouvent pas d’amour jkjur les autres et ne se sentent pas aimés, d’où leur impression d’isolement. Ils se mettant souvent en quête d’une personne à laquelle ils pourraient se soumettre. Ils consacrent une bonne partie de leur activité à chercher comment éviter au maximum les efforts. Bien des alcooliques appartiennent à ce groupe.

Le troisième groupe comprend les malades dont l’asthénie est si grave qu’ils sont incapables de toute activité soutenue. Relèvent de ce groupe les états schizophréniques graves, qu’à cette époque on appelait encore démence précoce. Janet aimait à dire que « la démence précoce est une démence sociale ».

Le syndrome hypotonique, défini par une insuffisance de la tension psychologique, se caractérise par deux ordres de symptômes : les symptômes primaires, dus à l’incapacité d’accomplir des actes de synthèse psychologique dès que celle-ci atteint un certain niveau, et les symptômes secondaires (ou « dérivations »), exprimant un gaspillage des surplus de force nerveuse qui n’ont pas pu être utilisées au niveau psychologique souhaitable. Le symptôme subjectif fondamental est le sentiment d’incomplétude, exprimant le fait que le sujet, incapable d’accomplir des actes achevés, complets, doit se contenter d’un niveau d’activité inférieur. Les symptômes secondaires consistent dans l’immense gamme des « agitations » si minutieusement décrites par Janet dans Les Obsessions et la psychasthénie en 1903 : agitations motrices, tics, gesticulations, bavardage, anxiété, obsessions, ruminations mentales, et même asthme, palpitations, migraines, etc. Chose caractéristique, la fatigue augmente au repos et souvent diminue à l’effort. Ce type de malade cherchera donc spontanément l’excitation, parce que la stimulation est un phénomène complexe qui, d’une part, mobilise les forces latentes, mais d’autre part fait monter celles-ci à un niveau supérieur de tension psychologique.

Il est évident, dès lors, que ces deux syndromes nécessitent des traitements tout différents, souvent même diamétralement opposés.

Le traitement du syndrome asthénique doit être fondé sur le fait que l’asthénique est, psychologiquement, un « pauvre ». Le traitement peut se résumer en trois points : augmenter les revenus ; diminuer les dépenses ; liquider les dettes.

Tout d’abord, augmenter les revenus. Nous ignorons la nature exacte des forces psychologiques. Janet n’a jamais douté qu’elles étaient de nature physiologique et pensait sans doute qu’elles pourraient être mesurées un jour. Il estimait que ces forcés dépendaient, dans une large mesure, de l’état du cerveau et des organes, et qu’elles étaient investies dans les diverses tendances. Chaque tendance est dotée d’une certaine charge d’énergie psychique, différente d’un individu à l’autre. Il est évident que ces forces sont capables de se reconstituer et de se mettre en réserve. « Je ne sais pas où sont ces réserves, mais je sais qu’elles existent », disait Janet. Le sommeil est l’une des sources essentielles de cette reconstitution, d’où l’importance, pour le thérapeute, de savoir enseigner à son malade la meilleure façon de se préparer au sommeil. Il en est de même des diverses techniques de repos et de détente, de la répartition des moments libres dans la journée, des jours libres dans le mois et des vacances dans l’année. Une autre source de forces réside dans l’alimentation, non dans le sens de la méthode de suralimentation de Weir Mitchell, mais pfutôt dans celui d’un régime qualitatif, utilisant l’action des vitamines et d’autres agents diététiques encore mal connus.

Les stimulants sont habituellement peu utiles car ils ne font que mobiliser des réserves souvent insuffisantes, et les gaspillent. Diverses formes de stimulation semblent pourtant capables d’accroître effectivement l’énergie. Telles seraient certaines hormones, ainsi que certaines méthodes physiothérapiques exerçant une action sur la peau1066.

Il faut, en second lieu, diminuer les dépenses ; c’est là ce que Janet appelait les économies psychologiques. Sur ce point aussi, il faut toujours garder à l’esprit que les forces psychologiques se confondent en grande partie avec les forces physiologiques. On pensera aux déperditions d’énergie liées à certaines affections somatiques : infections chroniques, maladies des voies digestives, vices de réfraction oculaire, etc. Puis, s’enquérant de la façon de vivre du sujet, on l’amènera à supprimer certaines activités inutiles ou consommant trop d’énergie. Mais, ainsi que l’a souligné Leonhard Schwartz, les deux points faibles se situent habituellement dans les relations du malade avec son entourage et dans son activité professionnelle.

Le thérapeute s’enquerra d’abord des personnes avec qui le malade est en contact et des relations qu’il entretient avec chacune d’elles pour déterminer dans quelle mesure elles lui procurent des forces ou lui en enlèvent. Les plus à craindre sont les individus qui dévorent l’énergie (ceux qu’on pourrait appeler les « dyna-mophages »), c’est-à-dire ces gens qui, par leur mauvaise humeur perpétuelle, leurs scènes, leur jalousie, leur autoritarisme, épuisent ceux avec qui ils vivent. Leur action est souvent suffisamment nuisible pour que le psychiatre puisse se sentir autorisé à effectuer une « opération de chirurgie sociale », selon l’expression de Janet, c’est-à-dire à les éloigner, temporairement ou non. A une femme asthénique, on déconseillera d’avoir des enfants. Si elle en a, on lui recommandera de les confier pour un temps à une institution sociale. Dans les cas les plus bénins, il pourra suffire de donner à la famille certains conseils ou éclaircissements sur la façon de se conduire avec le malade. Il convient d’ajouter que le névrosé est souvent lui-même un « dyilamophage » pour son entourage et qu’il a généralement grand besoin de conseils quant à l’attitude à adopter à l’égard de ceux qui vivent avec lui. Il importe essentiellement de parvenir, d’une façon ou d’une autre, à liquider les conflits1067.

Il est aussi très important de donner au malade des conseils efficaces quant à sa vie professionnelle. Ce point avait été particulièrement développé par Léonhard Schwartz, qui s’intéressait à la psychotechnique et à la psychologie du travail. Il avait étudié en détail les exigences imposées au travailleur par divers métiers relativement à la force et à la tension psychologiques. Il est regrettable qu’il n’ait jamais publié qu’un aperçu préliminaire de ses découvertes1068. Bien des névrosés, disait-il, pourraient être grandement aidés en changeant simplement de métier ou encore en modifiant les horaires ou la durée de leur travail. D faut aussi tenir compte de l’élément humain, des relations avec les supérieurs, les compagnons de travail et les subordonnés. Les conceptions de Janet pourraient ainsi trouver d’intéressantes applications dans l’hygiène et la psychologie industrielles.

En troisième lieu, il faut liquider les dettes. Quand le malade, grâce aux traitements que nous venons de mentionner, aura retrouvé un certain degré de force, il deviendra possible d’entreprendre la liquidation des dettes psychologiques. Dans certains cas, il faudra tenir compte de ce que Janet appelle le « moratoire » : à la suite d’un surmenage physique ou émotif, un individu pourra paraître normal pendant un certain temps, puis il s’effondrera brusquement. C’est ce qui se produit lorsque le sujet a vécu pendant quelque temps sur ses réserves latentes et qu’il les a épuisées. Le psychiatre qui examine un individu pendant cette période de latence qui suit le surmenage devrait savoir soupçonner l’épuisement réel sous la santé apparente et traiter le sujet comme un asthénique vrai.

Nous retrouvons ici les idées fixes subconscientes ou réminiscences traumatiques auxquelles Janet s’était tant intéressé dans le passé. Ultérieurement il en était venu à n’y voir qu’une forme particulière d’un phénomène plus général, celui des actes non liquidés. Tout événement, tout conflit, toute maladie, toute étape même de notre vie devront être liquidés en leur temps, faute de quoi ils laisseront subsister des reliquats pathogènes entretenant une déperdition continue, bien qu’invisible, d’énergie mentale. Le malade doit passer sa vie en revue avec la collaboration du psychiatre et discuter avec lui l’interprétation de certains faits ou l’opportunité de procéder à certains actes de renonciation et de liquidation. Janet insiste sur l’extrême importance des « actes de terminaison ». Effectivement, lorsqu’on examine la biographie d’un névrosé ou d’un malade mental, on est frappé de voir le nombre et l’importance de ces situations mal terminées, incomplètement liquidées ; la maladie mentale elle-même peut compter au nombre de celles-ci1069.

Le traitement du syndrome hypotonique comprend deux ordres de mesures, en proportions différentes suivant les cas. Les unes s’adressent aux dérivations, les autres visent à rehausser la tension psychologique.

Il faut d’abord résorber les dérivations. On pourrait évidemment y parvenir en affaiblissant le malade, en diminuant ses forces, ce qui se produit naturellement au cours d’une affection fébrile. C’est, d’après Janet, de cette façon qu’agissent sur ces malades les bromures et les sédatifs. On obtient ainsi une sorte de victoire à la Pyrrhus.

Une méthode bien supérieure consiste à canaliser les agitations en les transformant en activités utiles. On procède ainsi à la façon d’une mère avisée qui assigne à ses enfants des jeux et des occupations bien définies. Au lieu de se disputer et de tout saccager dans la maison, les enfants s’absorbent chacun dans sa tâche. La méthode de thérapeutique systématisée par le travail, élaborée en Allemagne par Hermann Simon, repose sur le même principe1070. En déterminant avec précision le genre de travail susceptible de résorber l’agitation de chaque malade, Simon avait ainsi réussi à faire disparaître tout bruit et agitation de son hôpital psychiatrique à une époque où les méthodes de traitement physiologique n’existaient pas encore et où il n’y avait presque aucun sédatif. En présence d’un névrosé hypotonique, le psychiatre commettrait la plus grave des erreurs en le traitant par le repos, comme s’il s’agissait d’un asthénique. Selon la force de l’individu et le degré de son agitation il faudra l’inciter à des occupations actives : marche à pied, sports, chasse, travaux manuels ou autres. Le problème devient plus ardu quand les dérivations ont pris un caractère d’organisation autonome, comme c’est le cas dans les syndromes obsessifs-compulsifs. Les prescriptions susdites doivent alors se compléter d’autres procédés destinés à dissocier ces activités autonomes.

En second lieu, il faut élever la tension psychologique. En faisant monter la tension'psychologique à un niveau suffisant, les symptômes hypotoniques primaires disparaîtront, de même que les symptômes secondaires issus des dérivations. Selon les termes de Janet, le surplus d’énergie psychologique est ainsi drainé, c’est-à-dire utilisé à un niveau supérieur.

Le premier moyen qui s’offre pour rehausser la tension psychologique est la stimulation, procédé que le malade a une tendance naturelle à rechercher. La stimulation est un phénomène complexe, d’une part mobilisation de forces latentes, d’autre part élévation de ces forces à un niveau de tension psychologique supérieure. Janet a décrit en détail les diverses formes de stimulation, soit chimiques (l’alcool, le café, la strychnine), soit psychologiques (émotions stimulantes, voyages, changements dans la façon de vivre, intrigues amoureuses) que les malades recherchent spontanément. Mais l’excitation n’est qu’une transformation ou un déplacement d’énergie à caractère peu économique et temporaire : elle ne saurait donc être qu’une méthode provisoire.

Un procédé infiniment meilleur, mais plus long et plus difficile, consiste dans l’entraînement qui repose sur le principe suivant : l’exécution d’un acte achevé, complet, détermine une élévation de la tension psychologique. Cette méthode, telle qu’elle a été appliquée et perfectionnée par Schwartz, comporte quatre étapes :

1. Déterminer le niveau auquel le malade est capable d’exécuter un « acte complet ».

2. Lui faire exécuter un travail complet de ce genre, d’abord lentement et minutieusement, puis plus rapidement, mais toujours parfaitement, jusqu’à ce que ce travail ne présente plus de difficulté pour lui.

3. Passer alors à un autre genre de travail, plus difficile, de niveau un peu plus élevé.

4. Multiplier, varier les « placements » ainsi effectués.

Cette méthode est d’ailleurs à la base de toutes les variétés d’éducation et de rééducation dignes de ce nom.

Janet et Schwartz ont montré que des troubles exactement du même type que ceux du syndrome hypnotique pouvaient se manifester chez des individus contraints de travailler à un niveau de tension psychologique inférieur au leur propre, par exemple chez les émigrés qui doivent se contenter d’un métier d’un rang inférieur à celui de leur profession antérieure, à plus forte raison, évidemment, chez les chômeurs.

La théorie de l’énergie psychologique de Janet va bien au-delà de l’interprétation des états névrotiques énumérés ci-dessus. Il existe d’innombrables situations intermédiaires entre les individus normaux, les névrosés et les psychotiques. Janet n’a jamais construit de typologie à partir de sa conception de l’énergie mentale, mais il serait facile d’en établir une en rassemblant diverses observations dispersées dans ses œuvres.

Janet parle souvent des millionnaires psychologiques, c’est-à-dire de ceux qui disposent d’une grande réserve de force psychologique en même temps que d’un haut niveau de tension. Ces hommes sont capables d’une multitude d’actes hautement synthétiques. On peut penser, par exemple, à Napoléon sur le champ de bataille, combinant un grand nombre de données connues et supposées sur la force et les mouvements de l’ennemi, obligé de se livrer à des conjectures, de peser le pour et le contre et de prendre rapidement des décisions importantes, et ce sur de longues périodes.

Un autre type auquel Janet se réfère souvent correspond à ces individus qui sont sujets à des chutes brutales de la tension psychologique sous la forme d’une décharge d’énergie : le sujet tombe à un niveau très bas d’où il remontera lentement. Les crises psycholeptiques des psychasthéniques sont moins spectaculaires1071. Il y a là une soudaine perte d’acuité dans la perception et les actes et un abaissement du sentiment du réel ; la crise peut se terminer soit rapidement, soit progressivement. Janet pense que, chez certains individus, les oscillations de la tension psychologique ont un caractère cyclique : ces sujets peuvent vivre pendant un certain laps de temps dans un état de parfait équilibre, puis, à la suite de fatigue ou sous l’effet d’événements extérieurs, leur tension psychologique peut tomber et rester à un niveau inférieur pendant un temps, certains donnant ainsi l’impression de souffrir d’une psychose maniaque-dépressive.

Janet évoque souvent aussi le cas de l’individu dont la tension psychologique reste en permanence au-dessous du niveau souhaitable, bien qu’il ne manque pas de force psychologique. Cet état non seulement explique un grand nombre de cas de psychasthénie sous les formes classiques de l’obsession, des phobies, ou autres, mais permet aussi de comprendre divers troubles psychopathologiques. Le besoin de stimulation peut conduire ces sujets à recourir à des moyens artificiels d’élévation de la tension psychologique. Telle serait essentiellement, d’après Janet, la psychogénie de l’alcoolisme, et ce besoin de stimulation rend également compte de bien des cas de toxicomanies, de perversions sexuelles et de certaines formes de criminalité1072. La relation entre la kleptomanie et la dépression mentale est très bien illustrée par le cas d’une malade qui avait appris accidentellement à soulager sa dépression en recourant à la stimulation procurée par le vol à l’étalage1073.

Les sujets qui ont des réserves d’énergie psychologique très limitées, à un niveau inférieur, sont à l’opposé du millionnaire psychologique. Ces hommes se rendent souvent compte de leur faiblesse et se créent habilement un milieu à leur usage. Ils savent découvrir d’humbles fonctions, mal rémunérées mais tranquilles et sûres. Ils fréquentent peu de personnes, n’ont ni femme, ni enfants, ni maîtresse, ne se mêlent d’aucune affaire. Janet conclut : « Le public les appelle des égoïstes et des lâches, ce sont peut-être des sages »1074.

A un niveau tout inférieur, se situent certains schizophrènes à propos desquels Janet parlait de « démence asthénique ».

Tout en reconnaissant l’importance de l’hérédité, des facteurs congénitaux et organiques, Janet fait une large place au dynamisme autonome de l’énergie psychique. Si le psychiatre sait comprendre et utiliser les lois de ce dynamisme psychologique, il est en droit d’espérer des résultats thérapeutiques appréciables. Dans cette perspective, la loi fondamentale du dynamisme psychologique pourrait se formuler ainsi : « L’acte achevé et complet élève la tension psychologique du sujet, l’acte inachevé et incomplet l’abaisse. » Il en est, dit Janet, comme pour les placements financiers. Un placement bien fait procure des bénéfices ; une succession de tels placements procure des gains croissants et une augmentation de la fortune. Un placement mauvais entraîne une perte ; une succession de mauvais placements aboutit aux dettes et à la ruine1075. C’est exactement ce qui se produit spontanément chez de nombreux individus. Laissons de côté les formes intermédiaires pour ne considérer que les deux cas extrêmes.

Nous aurons d’un côté l’individu qui, par une suite ininterrompue d’actes achevés et bien faits, parvient à augmenter constamment sa tension psychologique. Janet cite le cas de certains timides qui, par suite des énormes efforts qu’ils accomplissent pour apprendre les conduites sociales, se guérissent et se transforment au point de pouvoir remporter des « triomphes sociaux ».

Le cas diamétralement opposé est celui de l’individu qui laisse tous ses actes inachevés, incomplets, réduisant ainsi chaque fois sa tension psychologique et devenant ainsi, chaque fois, moins capable d’adaptation. Il tombe dans un cercle vicieux dont l’aboutissement logique sera un syndrome asthénique-hypotonique, dont la schizophrénie hébéphrénique représente la manifestation extrême. Cette conception est remarquablement proche de la théorie de la schizophrénie d’Adolf Meyer qui y voit l’aboutissement d’une série de réactions inadéquates et de détériorations des habitudes.

La conception de Janet permet aussi de verser quelque lumière sur le mécanisme, très discuté, de la thérapie par le travail. A la lumière des théories de Janet, se distinguent deux types différents de thérapie par le travail. Le premier a pour effet de canaliser les dérivations : c’est le type de thérapie que recommandent certains ouvrages de vulgarisation écrits pour les névrosés, conseillant à ceux qui se sentent nerveux d’être toujours occupés, d’avoir le maximum de passe-temps et d’activités les plus variées1076. En psychiatrie, c’est aussi ce principe qu’Hermann Simon porta jusqu’à ses dernières conséquences en élaborant sa méthode de thérapie active des maladies mentales.

La seconde méthode, très différente, est celle de l’entraînement, de l’exercice : elle consiste à proposer au sujet une tâche manuelle ou intellectuelle qui requiert qu’il travaille à un niveau aussi élevé que possible, en fonction de ses capacités. Il apprendra d’abord à travailler lentement, complètement et parfaitement ; on élèvera ensuite progressivement la vitesse et le niveau. Tel était le principe de base de l’éducation classique, tel est aussi celui des écoles professionnelles, mais on peut également l’utiliser avec les malades mentaux en leur apprenant un nouvel art, un nouveau métier ou une nouvelle langue. Les résultats de cette méthode peuvent n’être pas aussi immédiatement apparents que ceux d’Hermann Simon, mais à la longue elle sera plus profitable.

On peut se demander quelle est la place de l’hypnotisme dans le cadre de cette théorie synthétique. Janet ne renonça jamais à cette méthode et y recourait habituellement avec les hystériques. Dans sa nouvelle perspective dynamique, l’hypnose était un moyen de régulation de l’énergie mentale chez les sujets souffrant d’une répartition imparfaite1077.

La vieille notion du rapport thérapeutique, que Janet avait étudiée en 1866 sous son aspect d’électivité, puis, en 1896, sous ses aspects plus généraux d’influence somnambulique et de besoin de direction, se voyait maintenant élargie elle aussi, devenant l’« acte d’adoption ». Dans les relations entre le patient et le « directeur », dit Janet, apparaîtra tôt ou tard, parfois subitement, un changement remarquable. Le patient adoptera un comportement tout à fait particulier à l’égard du thérapeute, comportement qu’il n’adoptera à l’égard d’aucune autre personne. Il soutiendra que le thérapeute est un être exceptionnel et que lui, le malade, a enfin trouvé quelqu’un capable de le comprendre et de le prendre au sérieux. Ceci signifie en réalité que le sujet est maintenant capable de parler de ses propres sentiments et de parler sérieusement de lui-même ; l’image irréelle qu’il se fait de son « directeur » est un mélange de toutes sortes d’inclinations plus ou moins analogues, éprouvées antérieurement pour d’autres personnes et synthétisées maintenant sous une forme particulière. Ces opinions et ces attitudes du sujet, qui s’expriment dans l’« acte d’adoption », et le renforcement de son estime de soi lui permettent d’accomplir des actes dont il se sentait incapable jusqu’ici, et permettent au thérapeute de l’aider à se sortir de nombre de difficultés.

On pourrait développer bien davantage ces considérations sur la psychothérapie de Janet. Ce que nous en avons dit devrait suffire à montrer qu’il s’agit d’une méthode souple et englobante, qui peut s’adapter à toute maladie et à tout sujet. Elle constitue moins une thérapeutique spécifique qu’une économie générale de la psychothérapie.

VI – La grande synthèse

Pour Janet, l’analyse psychologique restait toujours la première étape d’une méthode dont la seconde phase devait être la synthèse psychologique. Dans L’Automatisme psychologique, il distinguait le conscient et le subconscient, attribuant au conscient une fonction de synthèse. Dans Les Obsessions et la psychasthénie, il présentait une hiérarchie plus complexe de l’esprit avec ses cinq niveaux, la notion de tension psychologique, et l’interprétation de la psychasthénie comme abaissement de cette tension psychologique d’un niveau à l’autre. A partir de 1909, dans ses cours au Collège de France, Janet entreprit la construction d’une synthèse plus ample et plus complète, dont la première esquisse parut en 1926, dans le premier volume de son ouvrage, De l’angoisse à l’extase1078. Janet avait déclaré un jour que les psychologues de la fin du XIXe siècle avaient écrit trop de monographies sur des sujets limités, introduisant ainsi une grande confusion. Le besoin se faisait maintenant sentir de vastes systèmes d’ensemble qui permettraient aux psychologues d’ordonner, de classer et d’interpréter les faits observés, et qui susciteraient la discussion conduisant ultérieurement au dépassement de ces systèmes.

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Janet entreprit ainsi la construction d’une vaste synthèse s’appuyant non seulement sur la psychologie et la psychopathologie de l’adulte, mais aussi sur les données fournies par la psychologie de l’enfant, l’ethnologie et la psychologie animale. Il n’est guère de phénomène de l’esprit qui ne se trouve éclairé d’une façon ou d’une autre dans ce système. La perception, la mémoire, la croyance, la personnalité se voient interprétées d’une façon nouvelle, de même que des manifestations anormales telles que les hallucinations et les délires.

Dans ce système achevé, Janet conserve ses notions antérieures d’énergie et de tension psychologiques, mais il se concentre maintenant sur l’analyse psychologique des tendances (il préfère cette notion à celle d’instinct : les tendances sont plus soupfës^Ppëuvent s’associer les unes aux autres). Chaque tendance est dotée d’une certaine charge d’énergie latente qui diffère d’un individu à un autre. Chaque tendance, une fois activée par ses stimuli spécifiques, peut être amenée plus ou moins près de son accomplissement complet. Chaque tendance a sa place à l’un des niveaux de la hiérarchie des tendances, et c’est là ce qui nous permet de comprendre bien des états pathologiques. Dans ce nouveau système de repères, un acte du subconscient est défini comme « une action qui a conservé une forme inférieure au milieu d’autres actions d’un niveau plus élevé ». En d’autres termes, un acte d’un niveau quelconque peut devenir subconscient quand l’individu accomplit consciemment des actes d’un niveau supérieur1079.

La grande synthèse psychologique de Janet est un monument d’une telle ampleur qu’il faudrait un volume d’au moins 400 à 500 pages pour en exposer les éléments. Janet n’a jamais écrit ce livre1080. C’est Leonhard Schwartz qui s’en est le plus approché, mais son ouvrage posthume est resté inachevé (il y manque, entre autres, les chapitres consacrés aux théories de Janet sur les hallucinations et les délires)1081.

Essayons de donner un aperçu succinct de la grande synthèse de Janet. Rappelons que, dans son œuvre, elle représente une vingtaine de livres et un grand nombre d’articles.

Janet répartit les neuf tendances en trois groupes :

I. Les tendances inférieures

1. Les tendances réflexes

2. Les tendances perceptives-suspensives

3. Les tendances socio-personnelles

4. Les tendances intellectuelles élémentaires H. Les tendances intermédiaires

1. Les actions immédiates et les croyances asséritives

2. Les actions et croyances réfléchies El. Les tendances supérieures

1. Les tendances rationnelles-ergétiques

2. Les tendances expérimentales

3. Les tendances progressives

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Essayons de résumer brièvement ce que Janet dit de chacune de ces tendances.

1.1. Les tendances réflexes. Ce sont des actes explosifs qui commencent quand la stimulation atteint un certain degré : leur structure est organisée et ils sont accordés à un objet ou à une situation extérieurs. Il peut s’agir de réactions d’écartement ou de rapprochement, d’excrétion ou d’introduction dans le corps. Ce peuvent être aussi des actes plus complexes, des chaînes de réflexes, des « mélodies cinétiques ». Ils ne sont pas soumis à une régulation psychologique comme les émotions et, une fois commencé, l’acte explosif se déroule complètement jusqu’à ce que la tendance soit totalement déchargée. La psychopathologie nous offre des exemples de telles tendances réflexes dans le comportement de certains sujets atteints d’idiotie profonde. La crise épileptique représente une régression passagère à ce niveau.

1.2. Les tendances perceptives-suspensives. Ce sont des tendances dont la pleine activation requiert deux ou plusieurs stimulations distinctes. La première stimulation éveille la tendance, elle est suivie d’une période d’éveil et il faut ensuite une seconde stimulation pour conduire l’acte à son accomplissement. Parfois la tendance est plus complexe, comportant toute une série d’actions. A la différence des tendances purement explosives, les tendances perceptives-suspensives, une fois déclenchées par un stimulus extérieur, visent à modifier quelque chose dans le monde extérieur (ainsi l’action de la bête de proie sur sa victime) et elles impliquent donc un certain degré d’adaptation. Les tendances perceptives-suspensives sont le point de départ de toutes les formes d’action comprenant des phases d’éveil ou de recherche. Sur elles reposent l’acte de perception et la notion d’objet. La perception se situe à mi-chemin entre la première et la seconde stimulation. L’objet est fondamentalement un schème perceptif (par exemple la perception d’un fauteuil est un schème perceptif des mouvements que comporte l’acte de s’y asseoir). Parmi tous les objets, il en est un qui se trouve dans une situation privilégiée : c’est notre propre corps, parce qu’il manque d’extériorité et parce que nous adoptons une attitude conservatrice à son égard.

Janet trouve une illustration psychopathologique de ce niveau dans l’histoire du coureur de bicyclette qui s’engage dans la course dans un esprit de concurrence (tendance socio-personnelle), mais qui, sous l’effet de la fatigue croissante, devient indifférent aux spectateurs, au paysage et à l’idée de gagner. Son champ de perception se trouve rétréci, réduit à l’étape intermédiaire de la tendance per-ceptive-suspensive. Le degré suivant dans la régression consisterait à s’endormir et à continuer à rouler d’une façon purement réflexe135.

1.3. Les tendances socio-personnelles. Une différenciation s’est établie entre deux groupes de conduites, celles qui concernent le socius et celles qui concernent notre propre corps. Ces deux lignes de conduites comportent toutefois des interactions et des influences réciproques.

L’individu ajuste ses actions à celles d’autrui (socius). En conséquence, ces actes sont toujours, en proportions variables, des actes combinés. Suivant l’expression de Janet, ce sont des actes doubles. Ces actes incluent l’imitation, la collaboration, le commandement et l’obéissance. Pour ce qui concerne l’imitation, Janet souscrit à la définition de Durkheim : il y a imitation quand un acte a pour antécédent immédiat la représentation d’un acte semblable extérieurement accompli par autrui sans que, entre cette représentation et l’opération, s’intercale aucune opération intellectuelle portant sur les caractères de l’acte. L’imitation, en tant qu’« acte double », met enjeu une action non seulement de l’imitateur, mais aussi de celui qu’il imite. L’imitation spontanée est affinée par l’imitation consciente que les enfants apprennent par le jeu. Dans la collaboration, deux socii participent à une action commune visant un résultat commun et engendrant chez l’un et l’autre un sentiment de triomphe. Les actes de commandement et d’obéissance peuvent être considérés comme un type particulier de collaboration où les membres d’un groupe acceptent l’acte du chef comme une composante de l’acte total, et où les autres rôles sont répartis entre les participants. Mais comment les socii en arrivent-ils à cette distribution des rôles ? Par des actes de valorisation sociale, en s’attribuant à eux-mêmes une certaine valeur et en amenant les autres à l’accepter. Parmi les divers autres actes de ce niveau, Janet analyse la pitié, la rivalité, la lutte, le don et le vol, la dissimulation et l’exhibition, le comportement sexuel, etc.

Mais l’individu ne se contente pas d’ajuster ses actes à ceux du socius, il procède à un ajustement semblable à l’égard de lui-même. En d’autres termes, il agit envers lui-même de la même façon qu’envers les autres. Tel est le point de départ de ce que Janet appelle l’acte du secret, forme de conduite à laquelle il accorde la plus grande importance, puisque son terme ultime est la pensée intérieure136. Être seul signifie n’être pas observé et n’avoir donc pas à se conformer aux exigences du respect et des égards, d’où une simplification de la conduite et une moindre dépense d’énergie.

Du point de vue de la psychologie sociale, les cérémonies relèvent du même niveau. Dans ses études sur Vintichiuma des Australiens, Durkheim souligne le rôle de la stimulation que les participants exercent les uns sur les autres.

Selon Janet, c’est aussi à ce niveau que se rattachent les quatre émotions fondamentales. La plus grande partie des sentiments qui constituent la vie affective d’une personne résultent de la combinaison entre certaines conduites sociales et les quatre émotions fondamentales – l’effort, la fatigue, la tristesse et la joie. Ces quatre sentiments fondamentaux correspondent à des mécanismes de régulation de l’action. A titre de comparaison, la physiologie connaît non seulement les fonctions de la respiration et de la circulation du sang, mais aussi des mécanismes régulateurs qui renforcent ou diminuent la respiration et la circulation en fonction des besoins du moment. Il existe, de même, des régulations psychologiques destinées à accroître ou à diminuer l’énergie nécessaire à l’activation d’une tendance. Après avoir appris à réagir aux actes de ses socii, l’homme s’applique à lui-même ces mêmes conduites, apprenant ainsi à réagir à ses propres actions. Dans certains états, ces mécanismes régulateurs défaillent et le sujet éprouve alors un sentiment de vide. Janet compare les deux émotions élémentaires de l’effort et de la fatigue à l’accélérateur et aux freins d’une automobile. Les névrosés obsessionnels sont des gens qui font toujours des efforts exagérés et superflus, tandis que la paresse se caractérise par un penchant à fournir des efforts insuffisants. Dans cette même perspective, la tristesse correspond à une peur de l’action et à une réaction de perpétuel échec, tandis que la joie relève d’un surplus d’énergie après l’heureux achèvement d’une action (la réaction du triomphe). Janet compare la tristesse au passage en marche arrière dans une voiture. S’il en est ainsi, la joie pourrait être comparée à la libération d’un surplus d’énergie après avoir fait grincer les freins. En fait, cependant, la théorie des émotions de Janet est infiniment plus complexe. Dans son livre sur l’amour et la haine, par exemple, il entreprend une analyse minutieuse des multiples manifestations et des nuances de ces deux sentiments1082.

Du point de vue de la psychopathologie, Janet s’est vivement intéressé à toutes les formes de conduite sociale situées au-dessous du niveau du langage, telles qu’on les observe, par exemple, chez les arriérés profonds. A un niveau plus élevé, c’est la régression au niveau des tendances socio-personnelles qui fournit la clé de nombreux troubles psychopathologiques. Les troubles de la valorisation sociale se manifestent de deux façons différentes chez les timides et chez les autoritaires. C’est une insuffisance de valorisation sociale qui conduit à la réaction d’échec. Quant aux délires de persécution, ils s’expriment à travers un processus d’objectivation sociale et intentionnelle. Un autre type de délire, le délire d’influence dans lequel le sujet se croit constamment observé et a l’impression que les autres lisent ses pensées, relève, selon Janet, de l’inaptitude du sujet à accomplir l’« acte du secret ».

1.4. Les tendances intellectuelles élémentaires. Ce niveau est devenu l’un des sujets d’étude favoris de Janet : il lui a consacré deux de ses derniers ouvrages1083. C’est le niveau de l’intelligence d’avant le langage et des débuts du langage, le niveau de la mémoire, de la pensée symbolique, de la production et de l’explication.

La conduite intellectuelle la plus élémentaire consiste, selon Janet, à combiner deux conduites perceptives en un seul acte synthétique. A titre d’illustration, Janet analyse la « conduite du panier de pommes ». Elle comprend deux sortes d’actions qui n’appartiennent ni au panier, ni aux pommes : l’acte de remplir le panier de pommes et l’acte de vider le panier. Janet étudie du même point de vue les conduites relatives à l’outil élémentaire, au portrait, à la statue, au tiroir de l’armoire, à la porte, au chemin, à la place publique. Dans chacune de ces analyses subtiles, Janet montre qu’il y a association de deux actions mettant en jeu deux objets.

C’est également le niveau des débuts du langage, qui est, lui aussi, une conduite double : l’acte de parler et l’acte d’audition de la parole1084. Janet pense que le langage est né d’une modification des actes de commandement et d’obéissance. Des actes vocaux, tel le cri de guerre, se substituèrent aux gestes de commandement du chef. Une théorie analogue pourrait expliquer les débuts de la mémoire. La mémoire est une transformation de l’action de telle manière qu’elle puisse être'communiquée même à des absents (ainsi, par exemple, une sentinelle donnera l’alarme à l’arrivée de l’ennemi et c’est le début du langage ; en l’absence de l’ennemi, elle fera un rapport au chef, et c’est le début de la mémoire).

Janet écrit ainsi : « La mémoire est le commandement aux absents avant d’être le commandement des absents. »

C’est une autre sorte de conduite intellectuelle élémentaire qui explique l’origine de la production. Le potier associe, dans son esprit, deux représentations : celle de l’acte auquel servira l’objet et celle de l’acte qu’il est en train d’accomplir. Il passe sans cesse d’une perspective à l’autre, inventant des actions capables d’unir ces deux points de vue. L’origine de l’acte d’expliquer est très proche de celle de la production : c’est la prise de conscience d’un acte de production étranger.

Le niveau des tendances intellectuelles élémentaires a lui aussi des implications psychopathologiques. Certains idiots ou imbéciles profonds restés à un niveau inférieur au langage sont capables d’effectuer certains actes d’intelligence rudimentaire. D’autre part, des régressions à ce niveau peuvent survenir dans certains états de confusion mentale et d’onirisme.

ELI. Les actions immédiates et les croyances asséritives. Une fois né, le langage s’est développé démesurément et s’est étendu à tous les actes. Chaque action corporelle s’accompagne maintenant d’une action verbale. Le langage, qui n’était primitivement qu’un fragment de l’acte, s’est dissocié de l’action et les hommes l’ont utilisé pour se parler à eux-mêmes tout autant qu’à leurs socii. « L’homme est avant tout un animal bavard qui parle ses actes et agit ses paroles. » La conduite humaine s’est dès lors dissociée en conduite corporelle et en conduite verbale. Selon Janet, à ce stade, toute la conduite humaine devient l’analyse des relations entre conduite corporelle et langage. La conduite corporelle, la seule qui puisse immédiatement et directement transformer le monde, est la seule efficace, mais elle est lente, lourde et épuisante. La conduite verbale est facile, rapide et ne requiert qu’une dépense d’énergie minime, mais elle n’est pas capable de transformer immédiatement le monde. Pour Janet, cette dualité de la conduite humaine a été le point de départ de la distinction du corps et de l’âme comme deux entités séparées.

A l’origine, le mot n’était que le début de l’action, mais la parole s’est émancipée de la conduite corporelle. Puis, l’homme s’est mis à jouer avec le langage ; il en est résulté ce que Janet appelle le langage inconsistant1085. Le langage inconsistant peut s’observer chez les enfants de 3 à 6 ans qui parlent souvent entre eux sans se préoccuper si les autres les écoutent ni de ce qu’ils disent, ainsi que le décrit Piaget. De tels « monologues collectifs » se retrouvent aussi, ajoute Janet, chez certains débiles, et même à l’occasion, chez des adultes normaux. Mais les hommes ont éprouvé le besoin de faire des actes particuliers pour rétablir cette union entre le langage et l’action. D’abord dans l’affirmation, que Janet identifie à une promesse et où il voit l’origine de la croyance. Ensuite dans l’acte de volonté, qui est une autre façon de créer un lien étroit entre le langage et l’action.

Enfin l’homme eut recours au langage pour se parler à lui-même sous la forme du langage intérieur. Là réside l’origine de la pensée intérieure, à laquelle Janet a consacré tout un cours1086. Une des caractéristiques essentielles de ce stade est ce que Janet appelle la croyance asséritive, c’est-à-dire un type de croyance relevant plutôt des sentiments que des faits et qui, dès lors, est souvent contradictoire ou absurde. A ce niveau, l’honune croit ce qu’il désire ou craint. Ce type de croyance est habituel chez les'enfants, les débiles, il se retrouve dans le processus de la suggestion et éventuellement chez les personnes normales. La représentation que l’homme se fait de l’univers prend la forme de ce que Janet appelle le monde de la croyance asséritive : de même que la conduite perceptive a créé des objets, la conduite affirmative crée des êtres ; ces êtres ne sont autres que des objets dotés, par leur nom et par la croyance en leur existence, de permanence et de stabilité.

La mémoire, à ce stade, subit un processus analogue à celui du langage : la mémoire inconsistante s’émancipe de la mémoire liée à des actes. La mémoire inconsistante ignore toute localisation précise dans le temps : elle est ainsi à l’origine des légendes et des mythes.

L’individu évolue dès lors vers le personnage, caractérisé par des attitudes et des rôles. Le personnage est un individu qui agit conformément à l’image qu’il se fait de lui-même et qu’il offre à autrui. D’où sa suggestibilité et sa plasticité. D attribue de même des rôles aux autres.

Du point de vue psychopathologique, c’est là le niveau non seulement du langage et de la mémoire inconsistants, mais aussi de la suggestibilité (qui est une sorte de croyance inconsistante) et de la fabulation. Janet établit une distinction très nette entre la fabulation et la mythomanie. Dans la mythomanie, l’individu a conscience de son mensonge, tandis que la croyance asséritive se situe en deçà du niveau plus complexe de la conduite du mensonge.

H.2. Les actions et les croyances réfléchies. La réflexion, selon Janet, a sa source dans là discussion entre un individu et plusieurs socii. Cette conduite collective s’est trouvée intériorisée sous la forme d’une discussion intérieure où l’on peut distinguer plusieurs phases. C’est d’abord le doute, qui est une suspension de l’affirmation, puis la délibération, qui est une lutte entre diverses tendances et divers arguments, enfin c’est la conclusion qui aboutit à un acte de décision. La lutte de ces tendances est appelée délibération quand elle aboutit soit à un acte de volonté, soit à une croyance ; les actions et les croyances réfléchies se situent encore en deçà du niveau logique. Elles impliquent néanmoins une connaissance cohérente de l’objet extérieur et de soi-même.

A ce niveau, la représentation que l’homme se fait du monde prend la forme du monde de la croyance réfléchie (que Janet appelle aussi le réel réfléchi) qui comporte non seulement des êtres, mais des corps et des esprits. Dans le cadre de cette synthèse, Janet propose une nouvelle théorie du réel plus complexe que celle de 1903. C’est la partie de son système qui est la plus étroitement liée à ses théories des hallucinations et des délires. La réalité consciente, dit Janet, est constituée par une structure complexe où interfèrent trois niveaux de réalité : le réel complet, le presque réel et le demi-réel.

Le « réel complet » est le fruit d’une croyance liée à la possibilité d’une action immédiate ou d’une permanence intangible. Il comprend les corps et les esprits. Un corps est une réalité persistante à propos de laquelle on affirme avec réflexion tous les actes de perception, c’est-à-dire qu’il a une place, une forme, un poids, une couleur, etc., il est une réalité distincte et dépourvue d’intentions. Un esprit est une réalité invisible, distincte de l’individu qui parle, distincte des autres esprits, et douée d’intentions. Ces deux réalités distinctes (le corps et l’esprit) peuvent se réunir et se combiner dans l’homme, chez notre semblable comme en nous-mêmes.

Le « presque réel » est lié à la conduite d’attente et au récit que nous nous faisons à nous-mêmes ; il correspond à peu près à ce que Janet avait antérieurement appelé la présentification. H inclut les notions de l’instant présent, de l’action que nous sommes en train d’accomplir et qui occupe immédiatement notre esprit, ainsi que du récit que nous nous faisons à nous-mêmes, et il s’accompagne de la conscience, qui est la régulation de nos actions présentes.

Le « demi-réel » correspond aux zones limitrophes de la réalité qui sont, par ordre de proximité décroissante, la perception du futur prochain, du passé récent, de l’idéal, du futur lointain, de l’imaginaire, enfin de l’idée abstraite.

L’état normal requiert une adéquation entre le réel et le sentiment que nous en avons. Dans la maladie mentale surviennent des inadéquations, – soit sous la forme de surréalisation, quand un événement du passé lointain est revêtu d’un sentiment de certitude qui le situe dans le présent, soit sous forme de sous-réalisation, lorsque l’individu est incapable de percevoir la réalité des objets présents ; il en est ainsi quand les récits du malade ne correspondent plus aux idées de ses socii à propos des mêmes événements ou objets. Ces notions fournissent à Janet une clé pour la compréhension des délires, sujet qu’il exposa dans plusieurs articles très détaillés.

A ce même niveau, appartiennent la mémoire consistante, les actes de volonté conscients et un stade ultérieur du développement de l’individu, le moi réfléchi. Comparé au personnage, le moi réfléchi comprend une organisation temporelle de la personnalité et une biographie intégrée.

Ce niveau est particulièrement important, du point de vue psychopathologique. La régression à ce niveau ou des perturbations dans le processus de la croyance réfléchie se manifestent chez les individus qui se plaignent d’une perte du sentiment de la réalité et qui se mettent anxieusement en quête du réel. C’est de ce niveau que relèvent aussi certains troubles de la volonté, comme l’aboulie et la mythomanie déjà mentionnées. Ceux qui sont incapables de dépasser le niveau de l’action et de la croyance réfléchie se reconnaissent à des caractéristiques telles que la passion, l’égoïsme, la paresse et le mensonge.

UI.l. Les tendances rationnelles-ergétiques. Le niveau rationnel-ergétique correspond à la première des tendances supérieures. Une nouvelle fonction apparaît ici : la tendance au travail. Les animaux ne connaissent pas le travail, « la labour du bœuf n’est pas le vrai travail » ; les peuples primitifs le connaissent à peine. Il fait défaut chez certaines catégories de civilisés, tels les criminels et les prostituées. Il s’altère dans une foule de névroses, il est absent dans les aliénations.

Le travail exige une répartition particulière de l’énergie. L’homme puise cette énergie non seulement dans ses tendances inférieures, mais dans une réserve spéciale. C’est dire qu’un individu, à ce niveau, prend des décisions et fait des promesses, même s’il n’en tire aucune satisfaction. Kant l’a exprimé en langage philosophique avec sa notion d’« impératif catégorique ». Janet ajoute que « la valeur d’un homme se mesure par sa capacité à faire des corvées »142. Le devoir n’est qu’un cas particulier de ces corvées que l’homme supérieur est capable de s’imposer. Se situent aussi à ce niveau l’attention volontaire, la patience pour supporter l’attente, l’ennui et la fatigue, l’initiative, la persévérance. La notion de vérité appartient aussi à ce niveau. Elle implique que l’individu croit en une réalité permanente s’étendant au-delà du champ de la connaissance humaine présente. C’est ici encore que se situent, d’après Janet, les règles de la logique : avant qu’il y ait eu des concepts abstraits, il y avait des règles de conduite que l’homme s’était imposées à lui-même. Relève enfin de ce niveau l’acte d’enseigner, procédé qui, dans son sens le plus large, pénètre toute la civilisation. A ce niveau, l’individualité continue à se développer, elle passe du moi à la personne. La différence entre le moi et la personne est que la personne agit de façon cohérente, connaît une unité de vie.

Bien que les tendances rationnelles-ergétiques appartiennent aux niveaux supérieurs, elles ne sont pas totalement dépourvues d’implications psychopathologiques. Une personne qui resterait à ce niveau court le risque de manquer d’esprit pratique et de devenir un esprit faux, un individu dogmatique et pédant dont le jugement s’appuie sur des systèmes théoriques et des principes rigides plutôt que sur l’expérience.

III.2. Les tendances expérimentales. A la différence des tendances rationnelles-ergétiques, la conduite expérimentale tient compte de l’expérience et se soumet aux faits. Aussi cette conduite est-elle à l’origine de la science. Au sentiment de l’absolu se substitue la notion du possible. La nature est dès lors conçue comme un système de lois naturelles. L’homme sent « le besoin de vérification d’un appareil aussi bien que d’un récit » et de « critique des systèmes par leur succès pratique ». Ces tendances incluent aussi ce que les moralistes appellent la conduite vertueuse, en particulier l’humilité, la fermeté du caractère, la soumission à la vérité objective.

m.3. Les tendances progressives. Ce que Janet appelle « tendances progressives » correspond au plus haut développement des conduites individuelles et originales, comprises et recherchées comme telles. A ce niveau, l’homme atteint son individualité sans réplique, mais reconnaît aussi pleinement celle des autres, s’engageant avec eux dans une relation d’intimité spirituelle. Cette recherche de l’individualité s’étend aussi aux événements, notamment aux événements historiques. Janet aborde ici l’une de ses idées favorites qu’il exprime en termes voilés : « Nous nous bornons encore à pousser dans le temps comme des plantes dans l’espace. » C’est dire que l’évolution de l’homme, même comme entité biologique, n’est pas achevée. A cet égard, Janet semble rejoindre certaines pensées exprimées par Bergson dans son Évolution créatrice1087. « L’évolution », conclut-il, « n’est pas terminée et l’action humaine a été et sera encore une source de merveilles ».

VII – Psychologie de la religion

Janet ne se départit jamais du profond intérêt pour la religion qui avait marqué sa jeunesse. Dans le cours de ses activités cliniques, il rencontra plusieurs cas particulièrement instructifs du point de vue de la psychologie et de la psychopathologie de la religion. Il édifia ultérieurement une théorie psychologique de la religion qu’il exposa dans ses cours de 1921-1922. Janet ne rédigea jamais l’ouvrage qu’il avait projeté sur ce sujet, mais nous pouvons nous faire une idée de ses théories grâce à une version condensée publiée par un de ses auditeurs, le pasteur Walter Horton, et grâce aux allusions qu’il fit dans plusieurs de ses publications ultérieures1088. Il ne sera sans doute pas inutile de résumer brièvement certaines observations cliniques de Janet. Ce fut d’abord la célèbre histoire d’Achille, entré à la Salpêtrière en 1891 pour possession démoniaque et que Janet réussit à guérir en mettant au jour et en dissociant ses idées fixes subconscientes. Autre cas, celui de Meb, jeune femme de 26 ans, entrée à la Salpêtrière en raison d’hallucinations hystériques à thèmes mystiques et érotiques1089. La malade affirmait avoir eu des hallucinations de 8 à 12 ans. Elle avait reçu la visite d’anges ; elle appelait l’un d’eux sainte Philomène. A l’âge de 17 ans, à la suite d’un choc affectif, elle eut de nouveau des hallucinations. Sa mère et sa tante étaient de ferventes spirites. L’une des manifestations qui se produisaient chez elles était celle des « apports » : on trouvait des pierres brillantes dans les escaliers, des plumes d’oiseaux tombaient sur la table durant les repas ; Meb trouvait sur la table de sa chambre à coucher de petits morceaux de verre disposés en forme de croix : toute la famille croyait que ces objets avaient été déposés là par les esprits. Sous hypnose, Meb raconta à Janet qu’elle se souvenait avoir disposé la croix sur la table pendant la nuit, dans un état de somnambulisme. Elle avait également placé les pierres dans l’escalier, croyant l’avoir vu faire par sainte Philomène. Elle se rappela aussi que, durant la journée, elle était tombée dans une sorte de transe ou d’état somnambulique où elle se prenait elle-même pour sainte Philomène. Elle reproduisit la scène comme elle s’était passée : elle était montée sur une table et avait collé les plumes au plafond avec un mélange de farine et d’eau – elles s’étaient ensuite décollées et étaient tombées sur la table pendant le repas. Janet l’« exorcisa » comme il l’avait fait pour Achille.

La troisième malade, de loin la plus intéressante, fut Madeleine, objet d’une abondante littérature de la part de Janet et de certains théologiens catholiques. Cette femme, âgée de 42 ans, était entrée en février 1896 à la Salpêtrière où Janet s’occupa d’elle du 10 mai 1896 au 2 décembre 1901, puis à nouveau du 2 janvier 1903 au 5 mars 1904. Après sa sortie de l’hôpital jusqu’à sa mort en 1918, elle écrivit presque quotidiennement à Janet, si bien qu’il put la suivre pendant plus de vingt ans. Madeleine avait eu dès l’abord une vie extraordinaire1090. Elle était née en 1853 dans une région de fortes traditions catholiques de l’ouest de la France. Depuis sa plus tendre enfance, elle s’était montrée très dévote. A l’âge de 18 ans, elle partit pour l’Angleterre comme gouvernante, mais elle revint quelques mois plus tard et bouleversa sa famille en disant qu’elle voulait vivre dans la pauvreté et l’anonymat les plus absolus. Elle resta en relations avec sa famille par sa sœur. Elle passait la plus grande partie de son temps à s’occuper des pauvres, à soigner une femme atteinte du cancer et elle avait purgé une peine de prison pour avoir refusé de révéler sa véritable identité aux autorités. Madeleine était entrée à la Salpêtrière en raison d’une contracture douloureuse des muscles de la jambe la contraignant à marcher sur la pointe des pieds. On avait attribué ces troubles moteurs à l’hystérie. Janet soupçonna la syringomyélie ou quelque autre affection médullaire, mais le diagnostic définitif ne fut jamais établi. Madeleine avait aussi des délires mystiques à formes très différenciées : elle se croyait l’objet de révélations divines et capable de lévitation.

Durant son séjour dans la salle Claude-Bernard (où Janet hébergeait ses quelques malades), on observa que Madeleine présentait parfois des lésions cutanées particulières sur le dos des mains, sur les pieds et sur le côté gauche. Ces cinq plaies se mettaient à saigner toutes à la fois, à intervalles réguliers, plusieurs fois par an : elles correspondaient manifestement aux stigmates de la Passion tels qu’ils ont été décrits chez saint François d’Assise et plusieurs autres saints. Tout le temps que Janet la suivit, Madeleine fut soumise à une double direction : celle de son directeur spirituel et celle de son médecin, c’est-à-dire de Janet qu’elle appela toujours « mon Père ». Les lettres de Madeleine et les publications d’auteurs catholiques à son sujet témoignent à l’évidence que Janet avait toujours profondément respecté sa personnalité, même si, comme psychologue, il abordait son cas avec la plus stricte objectivité. Janet observa de grandes oscillations dans l’état de Madeleine et distingua cinq états anormaux qu’il appela les états de consolation, d’extase, de tentation, de sécheresse et de torture, outre l’état d’équilibre, passager au début, mais qui finit par devenir prédominant les dernières années de sa vie. Janet décrivit longuement ces divers états dans le premier volume de son livre, De l’angoisse à l’extase. C’est en s’appuyant principalement sur ces observations que Janet édifia sa théorie des émotions et certaines de ses idées sur la psychologie religieuse.

La publication du livre de Janet, en 1926, suscita des controverses dans certains milieux catholiques. Janet fut vivement critiqué et stigmatisé comme athée. Par ailleurs, un théologien catholique, le Père Bruno de Jésus-Marie, rédigea un compte rendu sur le cas de Madeleine, qui complète de façon très intéressante les publications de Janet. Pour ce théologien, Madeleine était indubitablement une névrosée, mais elle était en même temps une personne remarquable et attachante dont le mysticisme était un mélange de psychopathologie et de sentiments religieux authentiques.

Pour comprendre la psychologie de la religion telle que la concevait Janet, il faut la replacer dans le cadre général de ses théories de l’énergie psychique et de la hiérarchie des tendances. La conduite morale-religieuse, dit Janet, répond originellement à une fonction de gouvernement, c’est-à-dire qu’elle a pour rôle d’administrer le budget des forces mentales. L’instinct d’économie est la source de toute moralité. L’homme l’applique d’abord à l’économie de ses ressources mentales et secondairement il appliquera les mêmes principes à l’économie de ses ressources financières. L’économie financière n’est qu’un développement particulier de l’administration du budget de l’esprit. La conduite morale correspond essentiellement à une gestion exercée par l’individu sur toutes ses fonctions dans le but de ménager son énergie mentale. Mais au niveau socio-personnel, il fait un pas de plus, car c’est ici que s’effectue la répartition de l’énergie psychologique entre l’individu et les socii au cours du processus de l’imitation. L’énergie mentale est employée différemment par les imitateurs et par le chef. Pour l’imitateur, l’imitation est une action moins onéreuse. Pour le chef, donner l’exemple est une action onéreuse, mais il est largement rétribué par le sentiment de satisfaction que lui vaut le fait d’être imité. Ainsi l’imitation a pour effet de ménager à la fois l’énergie du chef qui donne l’exemple et celle de ses imitateurs. Au niveau des tendances intellectuelles élémentaires, la division du travail social ne fait que s’accroître : Le chef tend non seulement à continuer à assumer ses fonctions, mais à les accroître et il tient à être obéi.

Au niveau asséritif, on assiste à la création des rites et des mythes. Les rites sont des conduites complexes, où les moindres détails sont fixés de façon rigide, que les hommes s’imposent les uns aux autres et qui ne sont susceptibles d’aucune justification, logique ou morale. Les mythes, dit Janet, sont moins primitifs que les rites, ils correspondent habituellement à des réflexions auxquelles on se livre sur les rites afin de les expliquer après coup. La fonction du rite est de stimuler les réserves mentales, de renforcer le contenu affectif de la conscience. Poussés à l’extrême, les rites collectifs engendrent une sorte d’ivresse collective. Il n’est pas étonnant que de nombreuses religions primitives aient cultivé des rites orgiaques où l’ivresse alcoolique jouait un rôle essentiel. Même les cérémonies de deuil ont pour effet de renforcer l’énergie des participants, ainsi que l’a montré Durkheim.

Le niveau réfléchi est, selon Janet, celui où surgit l’idée de Dieu. Il n’y a pas, dit-il, de véritable religion sans dieux. Un dieu (ou un esprit) possède les attributs suivants : il est anthropomorphe, invisible, puissant, et il remplit une fonction spéciale dont aucun être humain ordinaire ne serait capable. Cette fonction varie avec les besoins du fidèle. Les caractéristiques des dieux se rapportent à la conduite du croyant qui honore les dieux comme il flatterait les hommes. Il s’humilie comme il ferait devant un chef, il prie pour obtenir des faveurs et rend grâce pour son dieu. Le dieu répond au croyant, soit directement, soit par l’intermédiaire du prêtre, dont la fonction est précisément de « faire répondre le dieu ».

Pour expliquer comment ces croyances et ces pratiques ont pris naissance, Janet se tourne vers l’analyse du phénomène de la pensée. La pensée est un langage intériorisé et cette intériorisation, ainsi que nous l’avons déjà indiqué, engendre l’idée d’un double, ou esprit, responsable invisible des actions visibles de l’individu. Telle fut aussi l’origine de l’animisme. L’animisme surgit spontanément au moment où l’on apprend pour la première fois la nécessité de faire la différence entre l’homme qui parle et agit comme s’il était votre ami, et l’ennemi invisible et inaudible qui se cache derrière lui. La notion des dieux-esprits est née aussi de la conduite vis-à-vis des absents, ainsi que des morts, qui constituent une catégorie spéciale d’absents. Mais pourquoi les dieux-esprits en viennent-ils à jouer un rôle aussi important ? Janet répond que toutes les religions ont contracté des alliances (des pactes) avec un dieu, soit par crainte, soit pour y trouver un appui moral, soit encore parce que l’homme aspire à être dirigé et aimé. L’homme se cherche un guide et un ami invisible, tout-puissant et omniscient, c’est-à-dire un dieu. Ainsi se révèle la fonction de la religion qui est de « faire parler le dieu » et, d’après Janet, nous n’avons pas à supposer que la religion ait pu subsister si les dieux n’avaient jamais parlé.

On peut faire parler les dieux de diverses façons. L’une d’elles est la prière, qui est une conversation intérieure. Le croyant demande quelque chose au dieu et quelque chose en lui répond et le réconforte au nom du dieu. Il y a là une part d’automatisme que l’on peut observer comme sous un verre grossissant dans certains états pathologiques. Meb, par exemple, invoquait sainte Philomène dont, en état de somnambulisme, elle jouait elle-même le rôle, répondant ainsi à ses propres supplications. Madeleine joue aussi alternativement le rôle de l’humble suppliante et celui du Christ qui lui répond et la réconforte. Janet suppose qu’il en va de même dans la prière sans que le croyant en ait conscience. Le culte Tromba, à Madagascar, est un peu plus complexe ; toute la tribu prie les esprits, puis certains des participants sont possédés par les esprits dont ils révèlent la réponse à la communauté. Il arrive aussi, cependant, que la réponse attendue fasse défaut, comme dans Yacedia (état décrit comme fréquent dans les monastères du Moyen Age). L’acedia peut s’expüquer comme un appauvrissement progressif en énergie mentale. La « conversion » est l’inverse de Yacedia : elle comporte le retour à la foi et un sentiment nouveau de force spirituelle et d’équilibre mental par suite d’un processus de récupération d’énergie mentale et sous l’effet de certaines stimulations.

C’est aussi à ce niveau qu’entrent enjeu le fanatisme et le prosélytisme. Pour caractériser le fanatisme, il suffit de montrer ce qui distingue une discussion philosophique d’une discussion religieuse. Dans la discussion philosophique, chaque interlocuteur accepte l’éventualité d’une défaite ; elle suppose le respect de l’adversaire et l’honnêteté intellectuelle. A l’opposé, la discussion religieuse exclut la possibilité de se laisser convaincre, chacun méprise l’adversaire et manque d’honnêteté intellectuelle, n’hésitant pas, par exemple, à citer les écrits de l’adversaire en les déformant. Le zèle prosélytique est un autre trait caractéristique de toute véritable religion. Selon les époques, on fera appel à la crainte ou à la séduction et aux promesses pour faire entrer les convertis dans le bercail. Parmi les arguments utilisés dans les discussions religieuses, les miracles jouissent d’une très grande faveur ; Janet les définit comme des événements qui suivent certains actes religieux et portent le cachet officiel de la religion. Le prosélytisme poussé à l’extrême engendre la persécution religieuse, que Janet explique comme un désir de dominer, de réaliser l’unité intellectuelle et de soulager la dépression mentale.

Janet voit dans le phénomène de la possession démoniaque l’inverse de la prière. Comme la prière, elle relève d’une conduite double où le sujet joue deux rôles, mais tandis que dans la prière la seconde personnalité est bonne (un dieu ou un saint), dans la possession elle est mauvaise (un diable ou un démon). Dans la prière, le croyant reste maître du drame qui se joue en lui (il peut, à son gré, réduire la divinité au silence) tandis que, dans la possession, le second rôle échappe à la domination de la volonté et le premier rôle finit même par disparaître.

En ce qui concerne l’extase, où les mystiques voient la forme la plus authentique de communion avec le divin, Janet se réfère à ses observations sur Madeleine. Durant l’extase, les mouvements sont réduits au minimum, seuls subsistent les désirs extatiques, le tonus psychologique monte et une vague de béatitude calme et passive submerge le sujet. Il se sent illuminé et a la conviction absolue que tout ce qui lui passe par l’esprit est vrai et extrêmement important. Cet état n’est pas sans analogie avec le somnambulisme, mais il en diffère en ce que le sujet garde le souvenir de son expérience et que ses effets continuent souvent à se faire sentir toute sa vie. C’est une expérience que la religion loue grandement tout en s’en méfiant, parce qu’il arrive souvent à l’extatique de recevoir des révélations particulières qui se situent en marge du dogme de l’Église.

Janet aborde la question « les dieux existent-ils ? » du point de vue de l’analyse psychologique de la croyance. Les dieux ne sont ni des « choses », ni des « faits », mais, selon la terminologie de Janet, des « êtres », c’est-à-dire des entités religieuses. Les faits relèvent de la vérification expérimentale, tandis que les entités religieuses se situent aux niveaux des tendances asséritives et réfléchies. Croire en une donnée scientifique ou croire en une réalité religieuse constituent deux démarches entièrement différentes. La croyance scientifique s’établit graduellement, au moyen d’hypothèses et d’expériences, tandis que la foi religieuse s’installe tout d’un coup et ne saurait être infirmée par l’expérimentation. Elle peut aussi disparaître tout aussi brusquement, et sa perte s’accompagnera souvent d’un effondrement nerveux. Les vérités scientifiques ou philosophiques n’engagent jamais notre fidélité comme le fait la foi religieuse pour laquelle on peut mourir comme pour sa patrie.

L’influence de la religion, dit Janet, a été incommensurable. C’est la religion qui a donné naissance à la morale dans le sens moderne du terme. Comparés aux ordres ordinaires du chef, les commandements moraux jouissent d’une dignité (caractère catégorique) et d’un caractère impératif (c’est-à-dire qu’il faut leur obéir même en secret) ; par ailleurs, l’obéissance à ces commandements engendre un sentiment de fierté. Cette différence provient, dit Janet, de ce que les exigences morales sont dictées non par un chef, mais par les dieux. La morale porte ainsi la marque de la religion dont elle est un développement particulier. La morale religieuse a permis à l’homme d’accéder au moi, c’est-à-dire qu’elle lui a appris à organiser et à surmonter ses désirs. La logique, ajoute Janet, qui correspond à la morale de l’intelligence, porte, elle aussi, la marque de l’influence religieuse.

Les niveaux rationnel-ergétique et expérimental ont fait entrer en jeu des influences susceptibles de conduire à la destruction de la religion. Selon Janet, quatre types de conduites apparaissent pour la première fois au niveau ergétique ou au niveau expérimental : le travail, l’éducation, la philosophie et la science. Toutes sont directement ou indirectement issues de la religion, mais toutes tendent à exercer une influence destructrice sur elle. La religion est remise en question par la philosophie et plus encore par la science, si bien qu’on peut s’interroger sur ce qu’il adviendrait de l’humanité si la religion venait à disparaître. A cause du rôle considérable que la religion a joué et joue encore dans la vie humaine, le problème sera de lui trouver un substitut. A l’époque moderne, la religion s’est peu à peu trouvée scindée en ses éléments constitutifs tels qu’ils apparaissent dans les trois phases de la prière : l’interrogation (la recherche du dieu), la réponse du dieu et la satisfaction provoquée par cette réponse. La phase d’interrogation a été reprise par la philosophie qui, toutefois, ne sera jamais capable de remplacer la religion. La phase de réponse a été reprise par le spiritisme, mouvement auquel Janet s’est beaucoup intéressé1091. Le spiritisme, qui essaie d’entrer en communication avec les esprits désincarnés par l’intermédiaire de « médiums », est un phénomène très ancien, mais le spiritisme moderne, qui est apparu vers 1850, diffère de tous ceux qui l’ont précédé du fait de sa tendance analytique et de l’atmosphère de curiosité scientifique qui entoure les séances. C’est ainsi que, sans le vouloir, le spiritisme a fourni des données précieuses à la psychologie scientifique (ainsi l’œuvre de Floumoy), mais pour la plupart de ses adeptes, le spiritisme est devenu une sorte de métaphysique populaire, un succédané bon marché et peu satisfaisant de la religion. Quant à l’« élément de satisfaction » inclus dans la religion, il s’est trouvé repris par le romantisme, mot auquel Janet donne le sens de religion du sentiment. Le romantisme repose sur l’affirmation fondamentale que tous les sentiments de joie, force et satisfaction constituent des expériences immédiates du Divin. L’expression la plus classique de cette théorie se trouve dans Les Variétés de l’expérience religieuse de William James. Cependant, ainsi que le faisait remarquer Boutroux dans son introduction à l’édition française, « rien ne prouve que l’enthousiasme et la joie aillent toujours de pair avec la vérité ».

Cherchant s’il existerait des substituts plus satisfaisants à la religion, Janet en envisage deux. Le premier, pense-t-il, est peut-être appelé à contribuer plus que tout autre à surpasser la religion : il s’agit de la psychothérapie scientifique, qui cherche à traiter scientifiquement ces états de l’esprit dont la religion est le remède populaire, souverain mais imparfait. Un second substitut serait le culte du progrès. Janet ne l’entend pas dans le sens d’un progrès matériel ou mécanique ; il semble même le situer au-delà d’un simple progrès intellectuel et social. La maxime qui lui tient le plus à cœur est celle de Guyau, ce philosophe qu’il admirait tant : « Avoir confiance en nous-mêmes et en l’univers. »

C’est là un résumé extrêmement schématique du compte rendu des cours de Janet de 1921-1922, écrit par le pasteur Horion. Le livre que Janet avait projeté d’écrire sur la psychologie de la religion ne vit jamais le jour. Une des raisons en est peut-être qu’entre-temps ses réflexions sur la religion avaient pris une direction nouvelle. C’est du moins ce que nous pouvons déduire d’un article qu’il publia en 19371092. Dans l’intervalle avait paru le livre de Bergson, Les Deux Sources de la morale et de la religion, ainsi que d’autres études sur le mysticisme. Apparemment, Janet avait cessé de considérer le mysticisme comme une croyance purement asséritive. Il tendait maintenant à voir dans les mystiques des penseurs progressistes qui cherchaient à aller au-delà des formes de croyances que leur offraient la science et la logique de leur temps. Les mystiques ont ouvert des voies nouvelles à l’humanité. « Beaucoup de notions aujourd’hui très répandues ont commencé dans les ouvrages des mystiques comme de simples aspirations à une connaissance meilleure. » Les mystiques furent les premiers à considérer la vérité « comme une vertu acquise par des pratiques ascétiques et méritée par une conduite morale ». Les mystiques ont aussi ouvert la voie à une nouvelle sorte de logique qui considère les sentiments humains, surtout l’amour, comme ayant une valeur démonstrative. Dans le même ordre d’idées, Janet montre comment la notion d’individualité s’est étendue jusqu’à la physique, comment celle de valeur s’est imposée en sociologie et comment l’histoire, au XIXe siècle, a été imprégnée des deux principes de « vérité historique » et de « progrès », c’est-à-dire de deux idées absolument étrangères aux sciences positives. L’histoire se comporte comme si le passé de l’humanité était conservé en son entier dans un espace permanent qui pourrait un jour devenir accessible à l’investigation directe de l’homme. Parvenu à ce point, Janet reprend en conclusion sa pensée prométhéenne favorite qui veut que l’évolution de l’humanité soit loin d’être achevée et qu’elle pourrait un jour prendre une tournure insoupçonnée.

Les sources de Janet

La première source, et la plus immédiate, de tout penseur créateur est sa propre personnalité. Bien que Janet ait soigneusement évité de parler de lui-même, il n’en fournit pas moins quelques indications susceptibles de jeter un peu de lumière sur certains aspects de son œuvre. Dans L’Automatisme psychologique il signale en passant qu’il se rattache au type moteur :

« Quand je suis éveillé, je ne pense qu’en parlant tout haut ou en écrivant, et ma pensée est toujours un geste à demi arrêté. La nuit, au contraire, je garde, ainsi que je l’ai souvent constaté, l’immobilité la plus absolue, je suis simple spectateur et non plus acteur ; des images et des sons formant des tableaux et des scènes passent devant moi, je me vois agir ou je m’entends parler, mais rarement, et je garde toujours en même temps le sentiment vague de mon immobilité et de mon impuissance. D’ailleurs, précisément à cause de cette grande différence entre mes rêves et ma pensée à l’état de veille, j ’ ai très difficilement le souvenir de mes rêves »1093.

Plus loin dans le même ouvrage, Janet fait une curieuse digression sur le fait de tomber amoureux : il y voit une sorte de maladie que ne connaîtrait pas une personne parfaitement saine ou équilibrée1094. Dans ces deux passages, Janet nous fournit une clé susceptible d’expliquer la direction générale de sa pensée. Janet, manifestement, était de tempérament actif, non émotif. Tous ceux qui l’ont connu soulignent sa prodigieuse activité, mais aussi sa parfaite égalité d’humeur. Il n’est pas étonnant que Janet ait été amené à construire une théorie psychologique centrée sur la notion d’activité, et à considérer les émotions comme des sortes de perturbateurs de l’action ou, au mieux, des régulateurs de l’action. Et l’on ne saurait s’étonner que Jean Delay ait pu appeler Janet « le psychologue de l’efficience ».

Deux autres traits de la personnalité de Janet méritent également d’être soulignés. Le premier se rapporte à l’épisode dépressif qu’il traversa à l’âge de 15 ans et correspond à sa tendance à la psychasthénie qui ne se manifesta guère dans ses années de maturité, mais qui se fit sentir de nouveau dans les dernières années de sa vie. On peut penser que ses analyses subtiles de la psychasthénie étaient fondées en partie sur les observations qu’il avait faites lui-même. Le second trait se rapporte à la crise religieuse par laquelle il passa à l’âge de 17 ans et qui fut certainement un événement capital. Janet n’aurait peut-être pas suivi aussi attentivement le cas de Madeleine pendant plus de vingt ans s’il n’avait pas été lui-même continuellement préoccupé de la foi perdue de sa jeunesse.

Au sein même de sa famille, les idées de son oncle Paul furent l’une des principales sources de sa pensée. Paul Janet était un représentant de l’école spiritualiste en philosophie, école dont le credo peut se résumer en trois points : croyance en la liberté humaine fondée sur le témoignage direct de la conscience ; morale fondée sur la notion de « bien absolu » ; le « devoir absolu » comme lien nécessaire entre la liberté humaine et le bien absolu. Paul Janet exposa sa philosophie dans de nombreux ouvrages dont le principal mérite, selon Fouillée, résidait dans le grand nombre de questions secondaires, d’exemples et d’arguments qu’on ne retrouve chez aucun autre auteur1095. Bien que Pierre Janet, sous l’influence de l’esprit positiviste prévalant à cette époque, se soit éloigné de la vision spiritualiste professée par son oncle, et qu’il ait glissé de la psychologie philosophique à la psychologie scientifique, la pensée de Paul Janet n’en exerça pas moins une influence durable sur l’œuvre de son neveu. Ce que Paul Janet exposait en détail sous le nom de « morale », Pierre Janet l’incorporera dans sa hiérarchie des tendances sous le nom de « conduites rationneîles-ergétiques », « expérimentales » et « progressives ». Janet subit une influence plus personnelle de la part de Jean-Marie Guyau, l’auteur de L’Irreligion de l’avenir, ouvrage qui marqua la pensée de beaucoup de jeunes intellectuels français de sa génération1096. La vision du monde de Guyau était celle d’un homme profondément religieux, ne se rattachant à aucune des religions établies et n’ayant jamais pu se résoudre à adopter ni un credo religieux ni l’athéisme.

On ignore quels furent les philosophes que Janet étudia plus particulièrement à l’École normale supérieure et pendant ses années d’enseignement. Il semble avoir eu une bonne connaissance générale de l’histoire de la philosophie1097. Parmi les philosophes qu’il cite le plus souvent, on trouve des hommes comme Francis Bacon (sujet de sa thèse latine), Malebranche, Condillac, les représentants de l’École des Idéologues, et surtout Maine de Biran. Ce dernier représente une source à la fois directe et indirecte de la psychologie de Janet. Au xvnf siècle, une des théories prédominantes considérait la sensation comme la matière première du développement de la vie de l’esprit. Aux alentours de 1750, des philosophes s’intéressèrent aux cas d’aveugles-nés guéris de leur cécité par des interventions chirurgicales. Ils en vinrent alors à spéculer sur le rôle de la vision et des autres perceptions sensorielles dans la vie de l’esprit. Là-dessus, Condillac (1715-1780) publia son Traité des sensations (1754), très célèbre à l’époque, dans lequel il imagina une statue dont la constitution physique serait celle d’un être humain dépourvu de vie psychique, et qui ensuite se verrait dotée de chacune des facultés sensorielles, l’une après l’autre. Condillac spéculait sur la façon dont cette statue deviendrait animée, comment elle passerait des sensations aux images puis aux idées, aux pensées, aux jugements et finalement à l’édification de la science. Maine de Biran (1766-1824) échafauda une nouvelle construction théorique destinée à rendre compte de l’esprit humain, dans laquelle la donnée fondamentale était celle de l’effort1098. La conscience, d’après lui, est la perception de l’effort. Le principe de Descartes, « Je pense, donc je suis », est remplacé par « Je veux, donc je suis ». L’effort volontaire engendre la conscience et élève l’esprit de la sensation à la perception, puis aux opérations mentales supérieures, en même temps qu’il fournit les notions de force, de causalité, d’unité, d’identité et de liberté. Sous-jacente à cette vie proprement humaine, caractérisée par l’effort conscient, se déploie une vie animale, règne des habitudes, des émotions élémentaires et des instincts, vie qui subsiste en permanence en deçà du niveau de la conscience et qui se manifeste dans le sommeil et le somnambulisme. Plus tard, Maine de Biran en vint à affirmer l’existence d’une troisième vie, la vie spirituelle et religieuse, au-delà de la vie proprement humaine de l’effort conscient.

L’influence de Maine de Biran sur la psychologie de Janet fut à la fois directe (il avait lu ses œuvres) et indirecte, en raison de la grande influence exercée par Maine de Biran sur les aliénistes français du milieu du XIXe siècle. Henri Delacroix a très bien montré comment les théories de Baillarger et de Moreau (de Tours) dérivaient de l’enseignement de Maine de Biran1099. Dans sa théorie des hallucinations, Baillarger attribue les hallucinations et les délires à l’émancipation de la mémoire et de l’imagination par rapport à la personnalité consciente. Moreau (de Tours) exprime la même idée de façon plus systématique dans sa théorie de la désagrégation (nous parlerions aujourd’hui de régression). D’après lui, les hallucinations et les délires dérivent d’un affaiblissement progressif de la volonté libre, de cette faculté qui nous permet de relier et de coordonner nos idées. C’est pour cette raison que Moreau (de Tours) voyait dans le rêve une clé pour la connaissance de la maladie mentale. Janet se réfère constamment à ce qu’il appelle la loi fondamentale de la vie psychologique de Moreau (de Tours).

Parmi les psychologues, le grand maître de Janet fut indubitablement Théo-dule Ribot, à qui il témoignait une affection et un respect personnels des plus profonds. Tandis qu’en Allemagne, à cette époque, sous l’influence de Wundt, la psychologie expérimentale se présentait comme la science de la mesure des fonctions psychologiques, l’École française, avec Taine et Ribot, préférait l’approche psychopathologique. Ribot avait emprunté à Claude Bernard l’idée que la maladie est une expérience instituée par la nature. Il appliqua cette idée à la psychologie. Pour étudier les fonctions normales de la mémoire, de la volonté, de la personnalité, Ribot explorait les perturbations de ces fonctions, consacrant une monographie à chacune d’elles. Cependant, n’étant pas lui-même médecin, Ribot devait se fier aux descriptions des psychiatres, tandis que Janet entreprit des études médicales et passa son doctorat pour pouvoir s’adonner directement à des études cliniques. Ribot avait aussi introduit en France le principe jacksonien de l’évolution et de la dissolution ainsi que la distinction entre symptômes positifs et négatifs dans la maladie nerveuse. Il appliqua ce principe à la psychopathologie de la mémoire (on a appelé « loi de Ribot » le fait que dans l’amnésie sénile les souvenirs les plus récents disparaissent avant les plus anciens), puis à celle de la volonté (dans les maladies de la volonté, dit Ribot, les activités volontaires disparaissent avant les activités automatiques : ces idées sont à l’origine de la théorie de la psychasthénie de Janet).

Du point de vue clinique, on considère habituellement Janet comme un disciple de Charcot. On oublie souvent qu’avant d’entrer à la Salpêtrière en 1889, Janet bénéficiait déjà de six ou sept ans d’expérience clinique des névroses et des maladies mentales grâce à ses travaux au Havre, avec les docteurs Gibert et Powilewicz : il entra ainsi à la Salpêtrière non comme un étudiant, mais comme un collaborateur déjà expérimenté. Quant à l’étude des psychoses, c’est surtout dans les services des docteurs Séglas et Falret à la Salpêtrière que Janet y fut initié.

La première psychiatrie dynamique fut une autre source fondamentale de l’œuvre de Janet. Rappelons que, pendant son séjour au Havre, il avait découvert l’œuvre du docteur Perrier et du petit groupe de magnétiseurs de Caen, et qu’à la suite de cette découverte il entreprit d’explorer tout ce monde de connaissances oubliées, c’est-à-dire l’œuvre d’hommes tels que Puységur, Deleuze, Bertrand, Noizet, Teste, Gauthier, Charpignon, les deux Despine, du Potet et une longue suite de pionniers dont Janet ne manqua jamais de signaler les découvertes et les mérites.

Les théories de Janet sur l’énergie psychologique présentent bien des points communs avec les idées exprimées par George Beard et S. Weir Mitchell, par William James surtout. L’article de William James, « Les énergies de l’homme », aborde les problèmes de notre budget énergétique, du taux de mobilisation de l’énergie et des différents procédés pour mobiliser celle-ci156. William James cite, parmi les facteurs dynamogènes, l’effort, la prière et la conversion religieuse. On retrouve ainsi préfigurée la notion de tension psychologique chère à Janet.

Les théories ultérieures de Janet sur la hiérarchie des tendances, son béhaviorisme élargi s’inspirèrent aussi assez largement des œuvres de Josiah Royce et de James Mark Baldwin. Josiah Royce soutenait que « la distinction entre le soi et le non-soi a une origine essentiellement sociale ». Notre conscience empirique de nous-mêmes, ajoute-t-il, dépend d’une série d’effets de contraste qui trouvent leur origine psychologique dans la vie sociale. Le moi de l’enfant se développe et se forme par imitation. « Originellement le moi empirique est secondaire à nos expériences sociales. Dans la vie proprement sociale, le moi est toujours connu en contraste à l’autre. » L’enfant, dit Royce, idéalise (c’est-à-dire intériorise) ses relations sociales, si bien que le contraste entre moi et autrui « peut s’affiner en contraste conscient entre le moi présent et le moi passé, le moi supérieur et le moi inférieur, ou entre ma conscience et mes instincts. Ma vie réfléchie, telle qu’empiriquement elle entre en jeu de temps en temps, est une sorte d’abrégé ou de 1100 1101 résumé de toute ma vie sociale »1102. Royce tira aussi les conséquences psychopathologiques de ces théories1103. Le moi social a ses maladies, il peut être déprimé, exalté ou se faire illusion. Les délires d’influence, de persécution et de grandeur sont des variations pathologiques de l’aspect social de la conscience de soi, qui, à l’état normal, signifierait que nous sommes conscients de notre position sociale, de notre dignité, de notre place dans le monde et de notre caractère.

Les théories de J.M. Baldwin sont proches de celles de Royce, mais elles mettent davantage l’accent sur l’aspect génétique de ce développement. Baldwin distingue trois étapes dans la genèse du moi et de l’autre1104. Il y a d’abord le stade projectif où l’enfant « projette » (en d’autres termes, sent) la personnalité des autres avant d’avoir le sentiment de la sienne propre. Après le septième mois, il passe au stade subjectif où l’imitation lui permet de « passer de mon expérience de ce que tu es à une interprétation de ce que je suis ». Puis vient le stade « éjec-tif » – où le processus se trouve renversé, c’est-à-dire « qu’à partir de ce sentiment plus complet de moi-même je reviens à une connaissance plus complète de ce que tu es ». Ce qui signifie aussi que le moi et l’autre sont nés ensemble. « Mon sentiment de moi-même se développe par imitation de ce que tu es et le sentiment que j’ai de toi se développe en fonction de mon sentiment de moi-même. L’Ego et Yalter sont ainsi l’un et l’autrê essentiellement sociaux : chacun d’eux est un Socius, et chacun d’eux est une création par imitation. »

Janet n’a jamais caché que bon nombre des idées qu’il développa si longuement dans sa grande synthèse lui furent inspirées par Royce et Baldwin. Même le terme de socius qu’il affectionnait tant était repris de Baldwin.

Il n’est pas facile de dire avec précision l’influence que la psychologie allemande exerça sur l’œuvre de Janet. Bien que Janet n’ait pas eu directement accès aux œuvres des psychologues allemands, il les connaissait cependant à travers Ribot et d’autres. On peut, en particulier, s’interroger sur l’influence de la psychologie de Herbart. Une des idées favorites de Janet, « le rétrécissement du champ de la conscience », semble avoir été inconnue des psychologues français avant lui, mais on peut en remonter le fil jusqu’à Herbart. Dans la théorie de Herbart, le refoulement et l’étroitesse du champ de conscience correspondent à deux aspects du même phénomène. Du fait du rétrécissement du champ de conscience, les représentations susceptibles d’occuper simultanément l’avant de la scène sont en nombre limité, d’où la lutte entre ces diverses représentations et le refoulement des plus faibles par les plus fortes1105.

Il n’est guère possible de passer en revue toutes les sources contemporaines de Janet. Comme nous l’avons déjà indiqué à propos de Bergson, de Durkheim et de Binet, il s’agit plutôt d’ailleurs d’influences réciproques s’exerçant davantage à travers le dialogue et le contact personnel qu’à travers les écrits.

Les analogies entre les théories de Janet et celles de certains de ses contemporains étrangers posent un autre problème. W. Drabovitch a attiré l’attention sur la « convergence doctrinale » entre Janet et Pavlov1106. L’un et l’autre proclament l’importance de la force ou de l’énergie dans l’activité psychique, bien que Pavlov l’exprime en termes physiologiques tandis que Janet le fait en termes psychologiques. Selon Drabovitch, les concepts de tension psychologique, de « drainage », de suggestion, d’hypnose, tels que les présente Janet, sont parallèles aux concepts pavloviens. Pavlov a d’ailleurs commenté à l’occasion les théories de Janet1107.

Kerris a souligné les analogies entre les théories de Janet et celles de McDougall1108. L’un et l’autre décrivent le processus du développement et de la construction de la personnalité à partir des tendances. McDougall, cependant, ne présente pas un tableau aussi détaillé de la hiérarchie des tendances : il décrit plutôt la rivalité et la lutte entre les tendances et insiste sur la fonction intégratrice du système nerveux. Janet, par ailleurs, reste plus proche de l’expérience clinique.

Les analogies entre les théories ultérieures de Janet et celles de George Herbert Mead sont particulièrement frappantes. Le système de Mead se présente aussi comme un béhaviorisme social dont le point de départ est l’activité sociale de l’individu et la coopération de plusieurs individus autour d’un objet social1109. La conscience, selon Mead, correspond à une intériorisation de l’action des autres et le raisonnement est l’intériorisation symbolique de la discussion entre individus1110. Mead voit aussi dans l’émotion la réponse de l’organisme humain à nos propres attitudes. Il interprète la perception comme une étape intermédiaire se développant à partir de la tendance à la manipulation (conduite suspensive-per-ceptive de Janet). A l’intérieur de la personnalité consciente, Mead distingue le Je (I), le Moi (Me) et le Soi (Self) qui correspondent assez bien à l’individu, au personnage et au moi de Janet. Le moi, l’équivalent du « personnage » de Janet, correspond à un ensemble de rôles intériorisés. On pourrait relever bien d’autres analogies qui nous conduisent inévitablement à nous poser la question : qui, de Mead ou de Janet, a influencé l’autre ? Le problème est rendu particulièrement difficile, du fait que les écrits de Mead n’ont été publiés qu’après sa mort, en 1934, bien que de son vivant ils aient paru de façon fragmentaire, dans des articles dispersés dans diverses revues peu répandues en Europe. Par ailleurs, la première publication importante de Janet exposant son système ultérieur parut en 1926, dans son ouvrage De l’angoisse à l’extase, bien que lui aussi ait déjà enseigné ces théories depuis une quinzaine d’années dans ses cours au Collège de France.

Rien ne nous permet d’affirmer que Janet et Mead se soient connus personnellement. Les analogies entre leurs systèmes psychologiques pourraient s’expliquer par le fait qu’ils puisèrent à la même source : les œuvres de Josiah Royce et de James Mark Baldwin.

L’influence de Janet

Janet se tient au seuil de toute la psychiatrie dynamique moderne. Ses idées se sont à ce point répandues que l’on méconnaît souvent leur véritable origine, les attribuant à d’autres. Peu de gens se souviennent, par exemple, que c’est Janet qui a créé le mot « subconscient ».

La conception de la schizophrénie de Bleuler, fondée sur la distinction entre symptômes primaires, qui résultent d’une baisse de la tension des associations, et symptômes secondaires, qui dérivent des premiers, n’est dans une grande mesure qu’une transposition du concept de psychasthénie de Janet avec sa baisse de la tension psychologique. Bleuler dit lui-même que « le mot autisme désigne essentiellement du côté positif de ce que Pierre Janet, du côté négatif, appelle la perte du sens du réel »1111.

C.G. Jung se réfère assez souvent à Janet (dont il avait suivi les cours à Paris durant le semestre d’hiver 1902-1903). L’influence de L’Automatisme psychologique est nette dans la conception jungienne de l’esprit humain fondée sur la pluralité de sous-personnalités (les « existences psychologiques simultanées » de Janet). Ce que Jung appelle le « complexe » s’identifie originellement à l’« idée fixe subconsciente de Janet ».

L’œuvre de Janet exerça une grande influence sur la psychologie individuelle d’Adler. Adler lui-même a déclaré expressément que ses travaux sur le sentiment d’infériorité constituaient un développement des observations de Janet sur le sentiment d’incomplétude1112.

L’influence de Janet sur Freud est un sujet à controverses sur lequel nous reviendrons dans le prochain chapitre. Nous nous contenterons ici de quelques brefs aperçus. Dans leur « Communication préliminaire » (1893) et leurs Études sur l’hystérie (1895), Breuer et Freud se référaient à l’œuvre de Janet. Les cas de Lucie (1886), de Marie (1889), de Marcelle (1891), de madame D. (1892), d’Achille (1893), ainsi que d’autres, qui furent l’objet de publications plus brèves entre 1886 et 1893, offraient des exemples de malades hystériques guéris par la prise de conscience des idées fixes et leur transformation. Jones a noté dans un de ses premiers écrits1113 l’étroite parenté entre le concept de transfert (Freud) d’une part, l’influence somnambulique et le besoin de direction (Janet) d’autre part.

Dans Formulation du double principe de la vie psychique, Freud se réfère à la fonction du réel de Janet en définissant son principe de réalité. La fonction de synthèse de Janet, qu’il élargit ultérieurement dans sa psychologie des tendances et dans sa théorie de la construction de la personnalité, annonce le glissement de la psychanalyse freudienne d’une psychologie de l’inconscient à une psychologie du moi.

L’influence de Janet a été considérable sur la psychiatrie française et sur ses trois principaux représentants contemporains, Henri Barak, Henri Ey et Jean Delay. A l’occasion du centenaire de la naissance de Janet, Henri Barak saluait en lui l’homme qui avait fourni une base clinique au développement de la psychophysiologie moderne et proclamait que l’œuvre de Janet conduirait dans l’avenir à de nouvelles découvertes en neurophysiologie1114. La psychologie orga-nodynamique d’Henri Ey et sa théorie de la structure des états de conscience sont, dans une grande mesure, des développements de la pensée de Janet1115. Jean Delay estime que les découvertes modernes en neurophysiologie confirment le concept de tension psychologique de Janet. Les fonctions de vigilance, mais aussi la présentification de Janet, ont leur substratum dans certaines structures du diencéphale. La psychopharmacologie, ajoute Delay, confirme aussi certaines idées de Janet : aussi Delay classe-t-il les drogues psychotropes en « psycholep-tiques », « psychoanaleptiques » et « psychodysleptiques », classification qui s’appuie sur les théories de Janet1116.

L’exemple de Pierre Janet montre de façon remarquable combien la renommée et l’oubli sont distribués inégalement entre les savants. Aux alentours de 1900, ses contemporains avaient l’impression qu’il ne tarderait pas à fonder une importante école. Cependant, malgré le développement constant de son œuvre, tout se passa comme s’il s’était lentement mis à l’écart de l’évolution générale des idées. Bien des psychiatres et des psychologues, mais aussi le public cultivé, ne voyaient toujours en lui que l’auteur de L’Automatisme psychologique et le clinicien qui avait fourni des descriptions minutieuses de la névrose obsessionnelle. Relativement peu de gens semblent s’être aperçus qu’il construisait une synthèse de portée considérable.

Il est tentant, dès lors, de spéculer sur les raisons qui ont valu à Janet les faveurs de Lesmosyne, la déesse de l’oubli, plutôt que celles de Mnémosyne, la déesse de la mémoire. On peut en trouver l’explication du côté des ennemis de Janet, de Janet lui-même et dans les fluctuations de l’esprit du temps.

Au cours de sa carrière, Janet se heurta au moins par trois fois à de violentes résistances ou à d’implacables inimitiés. La première fois ce fut après la mort de Charcot : nous avons déjà raconté ailleurs la violente réaction que suscitèrent les théories de Charcot sur l’hystérie et l’hypnotisme. Bien que Janet se fût soigneusement tenu à l’écart des spéculations aventureuses sur la métallothérapie et le transfert, on ne lui en attribua pas moins les théories de Charcot, tout simplement parce qu’il était le seul, à la Salpêtrière, à continuer à utiliser l’hypnose et à croire que l’hystérie était autre chose qu’une mise en scène. La réaction contre Charcot fut si vive qu’elle suscita un esprit farouchement organiciste et anti-psychologique parmi les neurologues français. Des hommes comme Babinski et Déjerine se montrèrent ouvertement hostiles à Janet et parvinrent à mettre un terme à son influence à la Salpêtrière. Janet fut également critiqué par l’École de Nancy parce qu’il maintenait la distinction entre hypnotisme et suggestion. Puis il fut l’objet d’une seconde vague d’attaques de la part d’un certain nombre de théologiens et de laïcs catholiques à la suite de la publication de son ouvrage, De l’angoisse à l’extase. Les attaques les plus féroces lui vinrent cependant des psychanalystes. Bien que Freud ait sommairement reconnu les recherches antérieures de Janet en 1893 et 1895, il se montra de plus en plus critique à son égard. Le rapport de Janet sur la psychanalyse, au Congrès de Londres, en 1913, par lequel il revendiquait la paternité de la découverte des idées fixes subconscientes et de la thérapie cathartique, fut le signal de vives attaques contre Janet de la part de certains psychanalystes. Ernest Jones l’accusa publiquement et expressément de malhonnêteté, affirmant que les découvertes de Freud ne devaient rien à Janet1117. En 1945, la psychanalyste française Madeleine Cavé, au mépris de la chronologie, accusa Janet d’avoir plagié à la hâte l’article de Breuer et Freud de 18931118. Janet, dit-elle, avait publié en 1889 le cas de Marie sans comprendre comment ni pourquoi la malade avait été guérie, mais, éclairé par la publication de Breuer et de Freud, il s’était hâté d’appliquer cette thérapie et de publier d’autres cas, présentant Breuer et Freud comme ses imitateurs. Janet, alors âgé de 86 ans, n’eut peut-être pas connaissance de cette attaque, à laquelle en tout cas il ne répondit pas, mais elle contribua sans doute à entretenir l’hostilité à son égard dans la jeune génération de psychanalystes.

On pourrait trouver d’autres raisons au manque de popularité de Janet dans sa propre personnalité. Il se montra toujours farouchement indépendant : en fait, il n’eut pas de maître, même pas Charcot ou Ribot. Il ne se rattacha jamais à aucun groupe. Il n’eut pas de disciples et ne fonda pas d’école ; toute forme de prosélytisme lui était absolument étrangère. Pour avoir des étudiants, Janet aurait eu besoin soit d’un poste à la Sorbonne, où il aurait pu enseigner la psychologie, soit d’un service à lui à la Salpêtrière, où il aurait pu donner une formation clinique à des étudiants en médecine. Mais il n’eut rien de tout cela : son activité d’enseignant se limitait au Collège de France, établissement d’enseignement supérieur indépendant de toute université et, de ce fait, fréquenté surtout par des spécialistes, des visiteurs étrangers et le public cultivé, plutôt que par les étudiants. Quelques-uns des auditeurs de Janet furent des partisans enthôusiastes de son enseignement et cherchèrent à le diffuser. Ce fut le cas du pasteur Horton, qui publia un compte rendu condensé des leçons de Janet sur la psychologie de la religion, du docteur Benjamin Subercaseaux1119, qui exposa en espagnol la théorie de la hiérarchie des tendances de Janet, et du docteur Leonhard Schwartz, de Bâle, dont le livre sur la psychologie de Janet, malheureusement inachevé, fut publié à titre posthume1120.

La troisième raison qui pourrait expliquer que la renommée de Janet ne se soit pas imposée et étendue comme on aurait pu s’y attendre doit être cherchée dans l’esprit du temps. Janet avait donné ses cours sur la psychothérapie en 1909, et, en 1910, il s’était tourné vers la psychologie des tendances. Mais il lui fallut plusieurs années pour rédiger Les Médications psychologiques, dont la publication fut retardée par la guerre. Quand cet ouvrage paru enfin, en 1919, le public eut l’impression que la pensée de Janet n’avait guère évolué depuis dix ans et peu de gens se rendirent compte qu’à cette époque ses recherches avaient déjà pris une orientation nouvelle. Par ailleurs, la période d’après-guerre fut marquée par de profonds bouleversements et une sorte d’iconoclasme généralisé, dans le domaine des idées comme dans celui de la politique et des mœurs, et, à mesure que le temps passait, le fossé se creusait de plus en plus entre Janet et les préoccupations des jeunes psychiatres.

Il semblerait presque qu’un destin mystérieux avait décidé d’effacer la mémoire de Janet. Quand il mourut, le 24 février 1947, aucun journal ne paraissait à Paris par suite d’une grève des imprimeurs. Sa mort passa presque inaperçue. Quand les journaux reparurent, le 18 mars, ils lui consacrèrent deux lignes1121. Dans les salles de cinéma, les actualités annoncèrent sa mort, mais comme aucun film n’avait jamais été réalisé sur lui, on dut se contenter de son portrait à l’écran. Le seul enregistrement connu de sa voix semble avoir disparu. En 1956, on célébra le centième anniversaire de la naissance de Freud à la Salpêtrière où l’on érigea un mémorial en son honneur, en souvenir de sa visite à la clinique de Charcot en 1885-1886. Mais à l’occasion du centième anniversaire de Janet, en 1959, personne ne songea à ériger un mémorial en son honneur à la Salpêtrière, bien qu’il y eût réalisé ses célèbres études sur madame D., Marcelle, Justine, Achille, Irène, la fameuse Madeleine et tant d’autres. En 1960, lors de la célébration de la fondation du collège Sainte-Barbe, on publia un livre qui contenait une longue liste d’hommes illustres qui y avaient fait leurs études ; le nom de Pierre Janet n’y figurait pas. Plus terrible encore : les œuvres de Janet n’ont jamais été rééditées : elles sont devenues de plus en plus rares et inaccessibles1122.

Ainsi, à l’instar de Pompéi, l’œuvre de Janet ressemble à une vaste cité enfouie sous les cendres. Et le sort d’une cité engloutie a toujours quelque chose d’incertain. Elle peut être ensevelie pour toujours, elle peut rester cachée tout en étant pillée par des maraudeurs, mais il se peut aussi qu’elle soit un jour déterrée et ramenée à la lumière.

Quoi qu’il en soit, tandis que le voile de Lesmosyne s’abaissait sur Janet, le voile de Mnémosyne se levait pour illuminer son grand rival, Sigmund Freud.


949 L’auteur est particulièrement redevable à madame Hélène Pichon-Janet et à mademoiselle Fanny Janet de nombreux renseignements sur la vie de leur père et l’histoire de la famille Janet.

950 Ces détails sont empruntés à une biographie de l’oncle de Pierre Janet par Georges Picot, Paul Janet, Notice historique, Paris, Hachette, 1903.

951 Les Archives du département de la Seine nous ont fourni des détails sur les noms et les dates concernant la famille Janet.

952 Philippe Dollinger, directeur des Archives de Strasbourg, a aimablement communiqué à l’auteur des photocopies des registres d’état-civil concernant la famille Hummel.

953 Jules Janet, Les Troubles psychopathiques de la miction. Essai de psycho-physiologie normale et pathologique, Thèse méd. (1889-1890), n° 216, Paris, Lefrançois, 1890.

954 Paul Janet, Notes et souvenirs, Paris, Gauthier-Villars, 1933.

955 Ces détails sont empruntés à l’article de madame Hélène Pichon-Janet, « Pierre Janet – Quelques notes sur sa vie », L’Évolution psychiatrique, n” 3 (1950), p. 345-364.

956 Jules Lemaître, « L’esprit normalien », Le Centenaire de l’École normale supérieure, 1795-1895, Paris, Hachette, 1895, p. 566-571.

957 Le professeur Martin, de l’École normale supérieure, qui a bien voulu nous donner accès aux archives de l’École et rechercher le dossier de Pierre Janet, n’y a trouvé que deux documents : la demande d’inscription de Janet, en date du 1er février 1879, et l’autorisation de son père.

958 Bersot était aussi l’auteur d’un livre, Mesmer et le magnétisme animal (Paris, Hachette, 1852) qui venait juste d’être réédité (dans une édition augmentée) en 1879, et qui peut avoir attiré l’attention du jeune Pierre Janet sur l’histoire du magnétisme animal.

959 Ces détails sont extraits du dossier de Pierre Janet aux archives de la faculté de médecine de Paris.

960 Dominique Parodi, « Pierre Janet » (nécrologie), Association amicale de secours des anciens élèves de l’École normale supérieure, 1948, p. 27-30.

961 En 1888, une nouvelle loi imposa une année de service militaire obligatoire aux normaliens. Voir André Lalande, « L’instruction militaire à l’école », Le Centenaire de l’École normale supérieure, op. cit., p. 544-551.

962 L’auteur est redevable de ces détails à monsieur J. Dupré, proviseur du lycée Jean-Giraudoux à Châteauroux.

963 15. Le Fondement du droit de propriété. Conférence de M. Pierre Janet, Ligue française de l’enseignement, cercle de Châteauroux, Châteauroux, Imprimerie Gablin, 1883. La Bibliothèque nationale de Paris possède un des très rares exemplaires du texte de la conférence.

964 Monsieur Alekan, proviseur du lycée du Havre, a communiqué à l’auteur une photocopie de ce discours qui a été publié dans le « palmarès » du lycée en 1884.

965 Nicolas Malebranche, De la recherche de la vérité, édité par Pierre Janet, Paris, Alcan, 1886, livre II.

966 Pierre Janet, « Psychological Autobiography », in Cari Murchinson, A History of Psy-chology in Autobiography, Worcester, Mass., Clark University Press, 1930,1, p. 123-133.

967 Pierre Janet, « Note sur quelques phénomènes de somnambulisme », Bulletin de la Société de psychologie physiologique, I (1885), p. 24-32.

968 J. Ochorowicz, De la suggestion mentale, Paris, Doin, 1887, p. 118.

969 Le Passe-Temps du Havre et Le Carillon ne font aucune allusion à ces expériences. Monsieur A. Lecrocq, archiviste-chef du Havre, qui a été assez aimable pour parcourir les quotidiens du Havre de l’époque, nous a fait savoir qu’il n’y avait trouvé aucune allusion à ces expériences.

970 Pierre Janet, Baco Verulamius alchemicis philosophis quid debuerit, Angers, Imprimerie Burdin, 1889.

971 Ces détails sont empruntés à un discours d’Edmond Faral prononcé au cours de la séance commémorative de la Sorbonne, le 22 juin 1939. Voir Le Centenaire de Théodule Ribot et Jubilé de la psychologie scientifique française, Agen, Imprimerie moderne, 1939.

972 Paul Janet a présenté ses objections et ses critiques à l’égard de L’Automatisme psychologique dans ses Principes de métaphysique et de psychologie, Paris, Delagrave, 1897, II, p. 556-572.

973 Premier Congrès international de l 'hypnotisme expérimental et thérapeutique, comptes rendus publiés par Edgar Bérillon, Paris, Doin, 1890.

974 Discours de M. Pierre Janet à la distribution des prix du collège Rollin (30 juillet 1892), Paris, Chaix, 1892.

975 L’auteur exprime toute sa reconnaissance au Dr Hahn, conservateur de la bibliothèque et archiviste de la faculté de médecine de Paris, pour lui avoir fourni la photocopie du dossier complet de Pierre Janet.

976 Pierre Janet, « Kyste parasitaire du cerveau », Archives générales de médecine, T série, XXVni (1891) (II), p. 464-472.

977 Pierre Janet, « Étude sur quelques cas d’amnésie antérograde dans la maladie de la désagrégation psychologique », International Congress of Experimental Psychology, Second Session, London, 1892, Londres, William and Norgate, 1892, p. 26-30.

978 H n’a pas été possible, jusqu’ici, de trouver une liste des sujets traités par Janet à la Sorbonne et au Collège de France pendant ces années.

979 « Réunion constitutive de l’Institut psychique », Bulletin de l’Institut psychique international, I (1900), p. 13-21.

980 Nous avons pris ces détails dans le dossier de Pierre Janet aux archives du Collège de France.

981 Tel fut le cas d’Ernest Jones, comme il le raconte lui-même dans son autobiographie (Free Associations, Londres, Hogarth Press, 1959, p. 175).

982 « The Relationships of Abnormal Psychology », International Congress of Art and Science, Universal Exposition, St. Louis (1904), V, Howard J. Rogers éd., Boston, 1906, p. 737-753.

983 Ces leçons ont été publiées dans un volume intitulé The Major Symptoms ofHysteria, Londres, Macmillan Co., 1907.

984 Dans l’esprit de Pierre Janet, ce terme faisait sans aucun doute référence à Auguste Comte et à ses trois stades par lesquels aurait passé l’interprétation humaine de la nature : le stade « théologique » où les phénomènes naturels étaient expliqués par l’intervention de dieux ou d’esprits, le stade « métaphysique » où l’on recourait à des concepts abstraits fictifs, et le stade « scientifique » où l’on s’appuie sur les seules données expérimentales pour aboutir à la formulation de lois générales.

985 Pierre Janet, « Valeur de la psycho-analyse de Freud », Revue de psychothérapie et de psychologie appliquée, XXIX (1915), p. 82-83.

986 Walter M. Horton, « The Origin and Psychological Function of Religion according to Pierre Janet », American Journal of Psychology, XXXV (1924), p. 16-52.

987 Ezequiel A. Chavez, Le Docteur Pierre Janet et son œuvre. Discours prononcé dans le grand auditorium de l’Université nationale de Mexico, le 14 août 1925, Publicaciones de la Secretariade Educaciôn publica, Mexico, D.F., Editorial Cultura, 1925.

988 Janet communiqua ses impressions sur l’Argentine dans le Journal des nations américaines, nouvelle série, 1, n” 7 (18 juin 1933).

989 Freud commenta cet incident dans une lettre à Marie Bonaparte dont on trouvera le texte original dans l’édition allemande de Jones, Das Leben und Werk von Sigmund Freud, Berne, Huber, 1962, p. 111,254.

990 E. Minkowski, « A propos des dernières publications de Pierre Janet », Bulletin de psychologie, XIV (novembre 1960), p. 121-127.

991 Cf. Janet, in « Perspectives d’application de la psychologie à l’industrie », Premier Cycle d’étude de psychologie industrielle, fascicule n° 1, Psychologie et travail, Paris, Cégos, 1943, p. 3-8.

992 Pierre Janet, « La psychologie de la conduite », Encyclopédie française, VIII, La Vie mentale (1938), 8” 08-11 à 8° 08-16.

993 Mélanges offerts à Monsieur Pierre Janet par sa famille, ses amis et ses disciples à l’occasion de ses quatre-vingts ans, Paris, D’Artrey, 1939.

994 Le Centenaire de Théodule Ribot et Jubilé de la psychologie scientifique française, op. cit.

995 Ces détails nous ont été aimablement communiqués par le professeur Jean Delay.

996 Pierre Janet, Les Médications psychologiques, Paris, Alcan, 1919,1, p. 280.

997 On prête à Janet l’affirmation que s’il était possible de produire à volonté des crises d’épilepsie, on pourrait traiter de cette façon certains malades. L’auteur n’en a pas retrouvé une formulation aussi nette dans ses œuvres, mais l’idée est implicite dans Les Médications psychologiques, op. cit., II, p. 124.

998 La seule interview donnée par Janet, à notre connaissance, a été publiée par Frédéric Lefèvre ; elle est datée du 17 mars 1928 et a été reprise dans Frédéric Lefèvre, Une heure avec…, 6e série, Paris, Flammarion, 1933, p. 48-57. Ce n’est pas à proprement parler une interview, mais le compte rendu d’une discussion entre Janet et un certain Marcel Jousse à laquelle avait assisté le journaliste.

999 Cari Murchison, A History ofPsychology in Autobiography, op. cit., I, p. 123-133.

1000 Pierre Janet, « Autobiographie psychologique », Les Études philosophiques, nouvelle série, n° 2, avril-juin 1946, p. 81-87.

1001 Max Dessoir, Buch der Erinnerungen, Stuttgart, Enke, 1946, p. 122.

1002 Marcel Prévost, L’Automne d’une femme, Paris, Calmann-Lévy, 1893. Madame Hélène Pichon-Janet nous a confirmé que son père avait effectivement entretenu des relations occasionnelles avec Marcel Prévost.

1003 Walter M. Horton, « The Origin and Psychological Function of Religion according to Pierre Janet », American Journal ofPsychology, XXXV (1924), p. 16-52.

1004 Pierre Janet, L’Évolution psychologique de la personnalité, Paris, Chahine, 1929, p. 332 : « L’amour n’est autre chose qu’une hypothèse transformée en idée fixe. »

1005 Journal de psychologie, V (1908), p. 516-526.

1006 Richard Krafft-Ebing, Psychopathia Sexualis, op. cit. Trad. ff. : Paris, Payot, 1931, p. 4-8.

1007 Pierre Janet, L’Évolution psy hologique de la personnalité, op. cit., p. 328.

1008 L’Évolution psychiatrique, n° 3,1950, p. 344.

1009 Raymond Roussel, Comment j’ai écrit certains de mes livres, Paris, Lemerre, 1935, p. 27,175-183.

1010 Ernest Harms, « Pierre M.F. Janet », American Journal of Psychiatry, CXV (1959), p. 1036-1037.

1011 Fr. Bruno de Jésus-Marie, « A propos de la Madeleine de Pierre Janet », Études car-mélitaines, XVI, n° 1 (1931), p. 20-61.

1012 A l’occasion d’un congrès international à Amsterdam en 1907, sept participants signèrent une pétition en faveur de l’usage de l’espéranto dans les congrès internationaux. Pierre Janet était l’un des signataires. Voir le Compte rendu des travaux du Ier Congrès international de psychiatrie et de neurologie, tenu à Amsterdam en 1907, Amsterdam, J.H. de Bussy, 1908, p. 908.

1013 Pierre Janet, « La tension psychologique, ses degrés, ses oscillations », British Journal of Psychology, Medical Section, I (1920-1921), p. 164 ; « Les souvenirs irréels », Archives de psychologie, XIX (1925), p. 17 ; L’Évolution de la mémoire et la notion du temps, Paris, Maloine, 1928, p. 491 ; L’Évolution psychologique de la personnalité, op. cit., p. 579 ; Les Débuts de l’intelligence, Paris, Flammarion, 1935, p. 166-168 ; « La psychologie de la croyance et le mysticisme », Revue de métaphysique et de morale, XLIII (1936), p. 399 ; « L’acte de la destruction », Revue générale des sciences, LI (1940-1941), p. 145-148.

1014 Henri Bergson, « De la simulation inconsciente dans l’état d’hypnotisme », Revue philosophique, XXII (1886) (H), p. 525-531.

1015 Bergson publia une édition commentée d’extraits du De natura rerum de Lucrèce (1883), et Janet une édition commentée du Livre II de la Recherche de la vérité de Male-branche (1886).

1016 Revue de métaphysique et de morale, XLm (1936), p. 531.

1017 François-Louis Bertrand, Alfred Binet et son œuvre, Paris, Alcan, 1930.

1018 Alfred Binet, « La vie psychique des micro-organismes », Revue philosophique, XXIV (1887) (II), p. 449-489,582-611.

1019 Alfred Binet, La Psychologie du raisonnement, Paris, Alcan, 1886.

1020 Alfred Binet, in Revue philosophique, XXIX (1890) (I), p. 186-200.

1021 Charles Féré et Alfred Binet, Le Magnétisme animal, Paris, Alcan, 1887.

1022 Alfred Binet, L’Étude expérimentale de l’intelligence, Paris, Schleicher, 1903.

1023 Pierre Janet, Manuel du baccalauréat de l’enseignement secondaire classique (philosophie), Paris, Nony, 1894.

1024 Malebranche, De la recherche de la vérité, Pierre Janet éd., Paris, Alcan, 1886, p. 22.

1025 Pierre Janet, « Les actes inconscients et le dédoublement de la personnalité pendant le somnambulisme provoqué », Revue philosophique, XXII (1886) (II), p. 577-592.

1026 Pierre Janet, « L’anesthésie systématisée et la dissociation des phénomènes psychologiques », Revue philosophique, XXIII (1887) (II), p. 449-472.

1027 Pierre Janet, « Les actes inconscients et la mémoire pendant le somnambulisme », Revue philosophique, XXV (1888) (I), p. 238-279.

1028 Prosper Despine, Psychologie naturelle, Paris, Savy, 1868,1, p. 490-491.

1029 Pierre Janet a toujours revendiqué la paternité du mot subconscient. (L’auteur n’a pas trouvé d’exemple d’utilisation de ce mot avant lui.) Il l’avait apparemment créé pour indiquer que son approche psychologique était absolument différente de la conception métaphysique de l’inconscient de von Hartmann, qui était très à la mode à cette époque.

1030 Janet avait parfaitement conscience de la plasticité des phénomènes hystériques. Il signale que trois hystériques, qui présentaient des crises très différentes, finirent par avoir des crises du même type après avoir été réunies dans un même service. Ce service avait ainsi donné naissance à un nouveau type d’hystérie que l’on aurait pu étudier comme une forme naturelle si on en avait ignoré l’origine (L’Automatisme psychologique, Paris, Alcan, 1889, p. 449).

1031 Pierre Janet, L’Automatisme psychologique, op. cit., p. 436-440. Ce fut le second cas de traitement cathartique publié par Janet, le premier étant celui de Lucie, publié en 1886.

1032 Pierre Janet, « Étude sur un cas d’aboulie et d’idées fixes », Revue philosophique, XXXI (1891) (I), p. 258-287, p. 382-407.

1033 J.M. Charcot, « Sur un cas d’amnésie rétro-antérograde probablement d’origine hystérique », Revue de médecine, XII (1892), p. 81-96. (Avec une suite par A. Souques, dans la même revue, la même année et le même volume, p. 267-400,867-881.)

1034 Pierre Janet, « Étude sur un cas d’amnésie antérograde dans la maladie de la désagrégation psychologique », International Congress of Experimental Psychology, London, 1892, Londres, Williams and Norgate, 1892, p. 26-30.

1035 Pierre Janet, « L’amnésie continue », Revue générale des sciences, IV (1893), p. 167-179.

1036 J.M. Charcot, Clinique des maladies du système nerveux, Georges Guinon éd., Paris, Progrès médical et Alcan, 1893, H, p. 266-288.

1037 Pierre Janet, « Histoire d’une idée fixe », Revue philosophique, XXXVII (1894) (I),

p. 121-168.

1038 Pierre Janet, « Un cas de possession et l’exorcisme moderne », Bulletin de l’Université de Lyon, VIE (1894), p. 41-57. Pierre Janet avait déjà résumé l’histoire de ce malade dans sa thèse de médecine, Contribution à l’étude des accidents mentaux chez les hystériques, Paris, Rueff, 1893, p. 252-257.

1039 Dans sa préface à Névroses et idées fixes, Janet signale qu’Achille était toujours en bonne santé sept ans après la guérison.

1040 Pierre Janet, « L’amnésie et la dissociation des souvenirs », Journal de psychologie, I (1904), p. 28-37.

1041 Pierre Janet, « L’insomnie par idée fixe subconsciente », Presse médicale, V (1897) (H), p. 41-44.

1042 Pierre Janet, « Note sur quelques spasmes des muscles du tronc chez les hystériques », La France médicale et Paris médical, XLII (1895), p. 769-776.

1043 L’analyse psychologique de Janet comportait dès le début des indications thérapeutiques, mais avant d’avoir entrepris ses études médicales Janet ne pouvait pas insister sur cet aspect de son œuvre.

1044 Pierre Janet, « Sur la divination par les miroirs et les hallucinations subconscientes », Bulletin de l’Université de Lyon, XI (juillet 1897), p. 261-274.

1045 Raymond et Janet, « Les délires ambulatoires ou les fugues », Gazette des hôpitaux, LXVni (1895), p. 754-762.

1046 Dans son article intitulé « L’anesthésie hystérique » (Archives de neurologie, XXTV, 1892, p. 29-55), Janet signale le phénomène « d’électrisation imaginaire » qu’il avait observé en 1887 à l’hôpital du Havre. En soumettant un malade atteint de paralysie hystérique à un traitement électrique, il s’émerveillait de voir à quel point le malade réagissait favorablement au contact de l’électrode, jusqu’à ce qu’il s’aperçoive soudain qu’il avait oublié d’établir le contact.

1047 « L’influence somnambulique et le besoin de direction », III. Intemationaler Congressfür Psychologie, vont 4. bis 7. August 1896, Munich, J.F. Lehmann, 1897, p. 143-145.

1048 Pierre Janet, « L’influence somnambulique et le besoin de direction », Revue philosophique, XLIII (1897) (I), p. 113-143 ; Névroses et idées fixes, Paris, Alcan, 1898, II, p. 423-480.

1049 Ainsi dans un compte rendu de la thèse de médecine de Janet, in Mind, nouvelle série, H (1893), p. 403.

1050 Pierre Janet, Névroses et idées fixes, op. cit.

1051 Pierre Janet, Les Obsessions et la psychasthénie, 2 vol., Paris, Alcan, 1903.

1052 Pierre Janet, Les Névroses, Paris, Flammarion, 1909.

1053 Pierre Janet, Contribution à l’étude des accidents mentaux chez les hystériques, op. cit.

1054 Pierre Janet, « Traitement psychologique de l’hystérie », in Traité de thérapeutique appliquée (dir. Albert Robin), fascicule XV, H' partie, Paris, Rueff, 1898, p. 140-216.

1055 Pierre Janet, « Quelques définitions récentes de l’hystérie », Archives de neurologie, XXV (1893), p. 417-438 ; XXVI, p. 1-29.

1056 Ibid.

1057 Henri Bergson, Matière et Mémoire, Paris, Alcan, 1896, p. 119.

1058 Pierre Janet, Les Obsessions et la psychasthénie, op. cit., I, p. 491.

1059 Ibid., I, p. 505.

1060 Pierre Janet, « Un cas de délire systématisé dans la paralysie générale », Journal de psy chologie, III (1906), p. 329-331. Cf. une étude semblable, S. Ferenzci et S. Hollos, Zur Psychoanalyse der paralytischen Geistesstôrung, Vienne, Intemationaler Psychoanalytischer Verlag, 1922.

1061 Il est à peine nécessaire de souligner que la « tension psychologique » dans le sens de Janet n’a rien à voir avec ce que l’on appelle « tension » dans le langage courant, dans le sens d’anxiété ou d’irritation qui, dans la terminologie de Janet, correspondraient au contraire à des états inférieurs de « tension psychologique ».

1062 Pierre Janet, Les Médications psychologiques, op. cit., III, p. 469-470.

1063 Leonhard Schwartz, Neurasthénie : Entstehung, Erklarung und Behandlung der ner-vôsen Zustànde, Bâle, Benno Schwabe, 1951.

1064 Il est difficile de déterminer dans quelle mesure Schwartz a développé les principes de Janet. Schwartz nous a dit qu’il était toujours resté en correspondance avec Janet et qu’il avait discuté avec lui de ces problèmes.

1065 Ils sont décrits en détail dans un cours polycopié ; Pierre Janet, Psychologie expérimentale. Compte rendu du cours de M. Janet, Collège de France, Paris, Chahine, 1926, p. 223-317.

1066 Pierre Janet, La Force et la faiblesse psychologiques, Paris, Maloine, 1930, p. 127-128.

1067 Notons qu’Emst Kreschmer, dans ses Psychotherapeutische Studien (Stuttgart, Thieme, 1949, p. 198), soulignait que « la mise au jour et la liquidation pleine et entière des conflits actuels est l’alpha et l’oméga de toute thérapie des névroses ».

1068 Leonhard Schwartz, « Berufstatigkeit und Nervositat », Schweizerische Zeitschrift fur Hygiene, n° 4 (1929).

1069 Qu’on nous permette ici une note personnelle : un malade très intelligent, à sa sortie d’un épisode de schizophrénie aiguë, raconta à l’auteur l’histoire de sa maladie et ajouta : « Docteur, vous ne devriez jamais congédier un malade sans lui expliquer sa maladie. » Bien sûr, quand un malade quitte un hôpital psychiatrique, l’interne « terminera » son observation, mais trop souvent personne ne songe à aider le malade à faire un acte de terminaison par rapport à la maladie qu’il a traversée.

1070 Hermann Simon, Aktivere Krankenbehandlung in der Irrenanstalt, Berlin et Leipzig, De Gruyter, 1929.

1071 Pierre Janet, « The Psycholeptic Crises », Boston Medical and Surgical Journal, CLU (1905), p. 93-100

1072 Pierre Janet, « L’alcoolisme et la dépression mentale », Revue internationale de sociologie, XXIII (1915), p. 476-485.

1073 Pierre Janet, « La kleptomanie et la dépression mentale », Journal de psychologie, VIII (191 l), p. 97-103.

1074 Pierre Janet, Les Médications psychologiques, op. cit., II, p. 97-98.

1075 Ibid., III, p. 249-197, et La Force et la faiblesse psychologiques, op. cit., p. 179-180.

1076 Voir, par exemple, M.B. Ray, How Never to Be Tired, Indianapolis et New York, Bobbs Merrill Co., 1938. Les conseils donnés dans cet ouvrage sont bien indiqués pour les névrosés hypotoniques, mais sont désastreux pour les asthéniques.

1077 Pierre Janet, Les Médications psychologiques, op. cit., III, p. 414-417.

1078 Pierre Janet, De l’angoisse à l’extase, Paris, Alcan, 1926,1, p. 210-234.

1079 Pierre Janet, Les Débuts de l’intelligence, op. cit., p. 44-45.

1080 L’exposé le plus complet du système de Pierre Janet se trouve dans son article « La psychologie de la conduite », in Encyclopédie française, VIII (1938), 8° 08-11 à 8° 08-16.

1081 Leonhard Schwartz, Die Neurosen und die dynamische Psychologie von Pierre Janet, Bâle, Benno Schwabe, 1950.1. Meyerson, « Janet et la théorie des tendances », Journal de psychologie, XL (1947), p. 5-19.

1082 Pierre Janet, L’Amour et la haine, Paris, Maloine, 1937.

1083 Pierre Janet, Les Débuts de l’intelligence, op. cit. ; L’Intelligence avant le langage, Paris, Flammarion, 1936.

1084 Janet ignorait, semble-t-il, que cette théorie du langage avait déjà été proposée par Heymann Steinthal, Einleitung in die Psychologie der Sprachwissenschaft, 2e éd., Berlin, Diimmler, 1881, p. 372-374.

1085 Pierre Janet, « Le langage inconsistant », Theoria, III (1937), p. 57-71.

1086 Pierre Janet, La Pensée intérieure et ses troubles, op. cit.

1087 Henri Bergson, L’Évolution créatrice, Paris, Alcan, 1907. Gardner Murphy a exprimé des pensées semblables, dans Human Potentialities, New York, Basic Books, 1958.

1088 Walter M. Horton, « The Origin and Psychological Function of Religion According to Pierre Janet », American Journal of Psychology, XXV (1924), p. 16-52.

1089 Pierre Janet, « Un cas du phénomène des apports », Bulletin de l’Institut psychologique international, I (1900-1901), p. 329-335. Voir aussi la préface de Janet à J. Grasset, Le Spiritisme devant la science, Montpellier et Paris, 1904, p. vii-xxix.

1090 Janet prenait le plus grand soin à déguiser les noms et les lieux relatifs à la vie de Madeleine quand il parlait d’elle. Les détails biographiques que nous donnons ici sont empruntés au récit, sans doute plus exact, donné par Bruno de Jésus-Marie, « A propos de la Madeleine de Pierre Janet », loc. cit.

1091 Pierre Janet, « Le spiritisme contemporain », Revue philosophique (1892) (I), p. 413-442.

1092 Pierre Janet, « La psychologie de la croyance et le mysticisme », Revue de métaphysique et de morale, XLIII (1936), p. 327-358,507-532 ; XLIV (1937), p. 369-410.

1093 Pierre Janet, L’Automatisme psychologique, op. cit., p. 118-119.

1094 Ibid., p. 466-467.

1095 Alfred Fouillée, Critique des systèmes de morale contemporaine, 4' éd., Paris, Alcan, 1883, p. 281-317.

1096 Jean-Marie Guyau, L’Irreligion de l’avenir. Étude sociologique, Paris, Alcan, 1887.

1097 Dans le Manuel du baccalauréat de Pierre Janet, Henri Piéron et Charles Lalo, le chapitre sur l’histoire de la philosophie (p. 329-367) est de Pierre Janet (Paris, Vuibert, 1925).

1098 Voir Paul Janet, Les Maîtres de la pensée moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1888, p. 363-403. André Cresson, Maine de Biran, sa vie, son œuvre, Paris, PUF, 1950. Et le numéro spécial du Bulletin de la Société française de philosophie, vol. XXIV (1924) consacré à Maine de Biran.

1099 Henri Delacroix, « Maine de Biran et l’École médico-psychologique », Bulletin de la Société française de philosophie, XXIV (1924), p. 51-63.

1100 156. William James, « The Energies of Man », The American Magazine (1907). Réédité dans Mémoires and Studies, New York et Londres, Longmans Green and Co., 1911, p. 229-

1101  

1102 Josiah Royce, The World and the Individual, New York, Macmillan, 1901, p. 245-266.

1103 Josiah Royce, Studies ofGood and Evil, New York, Appleton, 1898, p. 169-197.

1104 James Mark Baldwin, Mental Development in the Child and the Race, Methods and Processes, New York, Macmillan, 1895, p. 334-338.

1105 Il est possible que Janet ait eu connaissance de cet aspect des théories de Herbart par un article de Straszewski, « Herbart, sa vie et sa philosophie », Revue philosophique, VH (1879) (I), p. 504-526,645-673.

1106 W. Drabovitch, Fragilité de la liberté et séduction des dictatures. Essai de psychologie sociale, Paris, Mercure de France, 1934.

1107 Ivan Pavlov, « Lettre ouverte à Janet. Les sentiments d’emprise et la phase ultra-paradoxale », Journal de psychologie, XXX (1933), p. 849-854.

1108 Félicitas Kerris, Intégration und Désintégration der Persônlichkeit bei Janet und McDougall, Phil. Diss., Bonn-Würzburg, Richard Mayr,1938.

1109 Voir C.W. Morris, dans son introduction à G.H. Mead, Mind, Self and Society, Chicago, University of Chicago Press, 1934. Trad. franç. : L’Esprit, le Soi et la Société, Paris, PUF, 1963.

1110 David Victoroff, G.H. Mead, sociologue et philosophe, Paris, PUF, 1953, p. 62-63. Victoroff montre que les théories de la pensée réfléchie de Mead et de Janet sont identiques et exprimées dans des termes comparables.

1111 Eugen Bleuler, Dementia Praecox oder Gruppe der Schizophrenien (1911), in G. Aschaffenburg, Handbuch der Psychiatrie, SpeziellerTeil, 4 Abt., I Halfte, p. 52.

1112 Alfred Adler, Über den nervôsen Charakter, Wiesbaden, J.F. Bergmann, 1912, p. 3. Trad. franç. : Le Tempérament nerveux, Paris, Payot, 1926.

1113 Ernest Jones, « The Action of Suggestion in Psychotherapy », Journal of Abnormal Psychology, V (1911), p. 217-288.

1114 Revue philosophique, CL (1960), p. 283-288.

1115 Henri Ey, « La psychopathologie de Pierre Janet et la conception dynamique de la psychiatrie », Mélanges offerts à Monsieur Pierre Janet…, op. cit., p. 87-100.

1116 Jean Delay, « Pierre Janet et la tension psychologique », Psychologie française, V (1960), p. 93-110.

1117 Ernest Jones, « Professer Janet on Psychoanalysis : A Rejoinder », Journal of Abnormal Psychology, IX (1914-1915), p. 400-410.

1118 Madeleine Cavé, L’Œuvre paradoxale de Freud. Essai sur la théorie des névroses, Paris, PUF, 1945.

1119 Benjamin Subercaseaux, Apuntes de Psicologla Comparada, Santiago de Chili, Bardi, 1927.

1120 Leonhard Schwartz, Die Neurosen und die dynamische Psychologie von Pierre Janet, Bâle, Benno Schwabe, 1950.

1121 Le Monde, 18 mars 1947.

1122 Un des éditeurs de Janet, avec qui l’auteur souleva cette question, déclara avec emphase : « Non, monsieur, les œuvres de Janet ne seront jamais rééditées. »