CHAPITRE VII Sigmund Freud et la psychanalyse

Sigmund Freud marque un tournant décisif dans l’histoire de la psychiatrie dynamique. Tandis que des hommes comme Pierre Janet déployaient leur activité dans le cadre des organisations scientifiques traditionnelles, de l’université, des sociétés savantes, sans jamais songer à fonder une école, Freud rompit ouvertement avec la médecine officielle. Il inaugura l’ère des écoles dynamiques modernes, avec leur doctrine, leur organisation rigide, leurs revues spécialisées, leurs sociétés fermées et la longue initiation imposée à leurs membres. La naissance de cette nouvelle forme de psychiatrie dynamique s’accompagna d’une révolution culturelle de portée comparable à celle qu’avait suscitée Darwin.

Le cadre de vie de Sigmund Freud

Sigmund Freud naquit à Freiberg, en Moravie, en 1856, et mourut à Londres en 1939. A l’exception des quatre premières années de sa vie et de la dernière, il vécut habituellement à Vienne.

En 1856, l’Empire autrichien était encore sous le choc de la révolution de 1848 qui avait été réprimée par l’armée. L’empereur François-Joseph, alors âgé de 26 ans, s’efforçait de contenir les militaires et d’asseoir son pouvoir personnel1123. La guerre de Crimée avait fait de l’Autriche la principale puissance d’Europe centrale. En 1857, le jeune empereur décida de faire de Vienne la capitale moderne d’un grand empire. On rasa les anciens remparts pour faire place au « Ring », large boulevard faisant le tour de la ville centrale ; sur ses deux côtés surgirent, au cours des décennies suivantes, des bâtiments et des palais splendides. L’Empire connut un développement industriel et économique sans précédent, bien qu’il eût aussi à affronter des tourmentes politiques. En 1859, l’Autriche, battue en Italie par les Piémontais et les Français, perdit la Lombardie. En 1866, elle subit une défaite rapide et humiliante face à la Prusse, à Sadowa, et perdit la Vénétie. L’Empire autrichien dut ainsi renoncer à ses ambitions en Allemagne et en Italie. Il se tourna alors du côté de la Péninsule balkanique pour promouvoir son expansion politique et économique, mais s’y heurta à la rivalité grandissante de la Russie. En 1867, l’Empire autrichien devint la double monarchie austro-hongroise. En 1875, les provinces voisines de Bosnie et d’Herzégovine se soulevèrent contre les Turcs, provoquant la guerre russo-turque de 1877-1878. Ce conflit fut réglé par le Congrès de Berlin qui confia à l’Autriche-Hongrie la protection et l’administration de ces deux provinces. En 1890, on rattacha à la capitale la banlieue de Vienne qui compta ainsi plus d’un million d’habitants et qui était devenue l’une des plus belles villes du monde.

L’assassinat du roi Alexandre de Serbie et de son épouse, en 1903, ouvrit une période d’hostilité ouverte de ce pays contre l’Autriche-Hongrie. En 1908, ce fut la révolution des Jeunes Turcs, et T Autriche-Hongrie annexa la Bosnie et l’Her-zégovine. La double monarchie se heurta à des conflits ethniques et à des problèmes de langues administratives officielles de plus en plus complexes. L’opinion publique s’inquiéta vivement des guerres balkaniques en 1912 et 1913.

En juin 1914, l’assassinat, à Sarajevo, de l’archiduc François-Ferdinand, héritier de la couronne, et de son épouse, provoqua la Première Guerre mondiale qui aboutit à la défaite et à l’effondrement de l’Autriche-Hongrie en novembre 1918. La petite république autrichienne, issue des ruines de l’Empire, fut secouée de troubles sociaux et politiques. En 1926, la situation économique et politique s’améliora temporairement, mais bien vite, ce furent les émeutes de 1927, l’insurrection socialiste, l’assassinat du chancelier Dollfuss, enfin l’occupation de Vienne par les nazis en février 1938. Freud ne dut son salut qu’à l’intervention d’amis influents. Il partit pour l’Angleterre et mourut à Londres le 23 septembre 1939, à l’âge de 83 ans, trois semaines après le début de la Deuxième Guerre mondiale.

La vie de Sigmund Freud offre l’exemple d’une ascension sociale progressive depuis la classe moyenne inférieure jusqu’à la haute bourgeoisie. Après les années difficiles de Privat-Dozent, il devint l’un des médecins les plus célèbres de Vienne, muni du titre enviable de professeur extraordinaire. Les patients sur qui il entreprit ses études neurologiques appartenaient aux couches inférieures de la population, mais sa clientèle privée, sur qui reposait sa psychanalyse, était composée de malades des plus hautes classes sociales. Au début de la cinquantaine, il se trouva à la tête d’un mouvement dont l’influence ne cessa de s’étendre sur toute la vie culturelle du monde civilisé, si bien qu’à la fin de la soixantaine il jouissait d’une réputation mondiale. Quand il mourut en exil en Angleterre, on se plut à saluer en lui un symbole du combat de la liberté contre l’oppression fasciste.

Les antécédents familiaux

Nous ignorons encore beaucoup de choses sur les antécédents familiaux de Sigmund Freud. Le peu que nous en savons, pour être intelligible, doit être replacé dans le cadre plus large des conditions de vie des Juifs en Autriche-Hongrie au xixe siècle1124. Avant l’émancipation, ils formaient plusieurs groupes aux conditions de vie politiques, économiques et sociales assez différentes.

A Vienne, il y avait d’abord ce qu’on appelait les « familles tolérées »1125. Bien que les Juifs eussent été bannis de Vienne en 1421, puis en 1670, une « troisième communauté » s’était reconstituée dans la seconde motié du xvnf siècle autour de quelques familles riches et influentes. Dans la période dite du Vormârz (de 1790 à 1848), leur nombre s’accrut et, en dépit des lois restrictives, ils jouèrent un rôle important dans la vie économique, ayant notamment entre leurs mains les marchés des textiles et des céréales.

Un autre groupe juif de Vienne, la communauté dite « turque-israélite », rassemblait des Juifs Sefardim, venus de Constantinople et de Salonique, qui bénéficièrent longtemps de la protection du Sultan1126. Ils parlaient un dialecte judéo-espagnol et prononçaient l’hébreu un peu autrement que les Juifs de langue allemande. On disait qu’ils étaient jalousés par les autres Juifs et qu’ils rejetaient dédaigneusement ceux qui cherchaient à se joindre à leur communauté.

Il y avait aussi les Juifs des ghettos de certaines villes. Sigmund Mayer, riche marchand qui était né et avait été élevé à Pressburg, a décrit le mode de vie des Juifs de cette ville1127. Pressburg, ville de 40 000 habitants à cette époque, comptait 5 000 Juifs qui vivaient tous dans une seule rue, longue et étroite, fermée aux deux bouts par des portails que les policiers verrouillaient chaque soir. Un côté de cette rue appartenait à la ville, l’autre dépendait du domaine du comte Palffy, magnat hongrois, et ceux qui habitaient de ce côté étaient soumis à des restrictions moins draconiennes que les autres. Nul, cependant, n’avait le droit de construire une maison ou d’acquérir une propriété. Les deux côtés de la rue étaient bordés de boutiques et de maisons dont les habitants s’entassaient tant bien que mal. Certains étaient artisans, la majorité boutiquiers. Quelques-uns avaient des entreprises assez importantes, surtout dans les textiles. Les Juifs étaient les seuls marchands de la ville, la rue du ghetto était envahie toute la journée par les clients. Les Juifs subissaient la pression de la concurrence et travaillaient fiévreusement six jours par semaine, commençant très tôt le matin et ne s’arrêtant que fort tard dans la soirée. Ils consacraient le reste de leur temps à leurs activités religieuses. Deux fois par jour ils allaient prier à la synagogue, ils célébraient le sabbat et les fêtes juives selon la plus stricte orthodoxie. Les enfants fréquentaient l’école de la synagogue où ils consacraient le plus clair de leur temps à lire les Livres sacrés en hébreu, sans en comprendre le sens, ce qui était affreusement ennuyeux pour la plupart d’entre eux. La vie familiale était strictement patriarcale, l’homme représentant l’autorité indiscutée. La discipline était très rigoureuse, mais les parents faisaient tout leur possible pour assurer à leurs enfants un avenir meilleur. Dans ce milieu très fermé, où chacun était au courant des faits et gestes de son voisin, s’était créée une mentalité très particulière faite de refoulement intense des instincts, d’honnêteté forcée, d’esprit vif et caustique (ainsi qu’en témoignent des écrivains comme Heinrich Heine et Ludwig Borne qui avaient grandi dans un ghetto). Dès l’enfance, cette population vivait sous l’emprise de la peur : peur des parents, du maître, de l’époux, des rabbins, de Dieu et surtout des Gentils. « A Pressburg aucun Juif n’aurait jamais osé rendre un coup à un chrétien ; même nous, les enfants, n’osons pas nous battre contre les enfants chrétiens qui nous avaient attaqués », écrit Sigmund Mayer. Enfin, au sein même du ghetto s’établissait une hiérarchie sociale en fonction de la réussite ou de l’échec, de la richesse ou de la pauvreté, dominée par une sorte d’aristocratie composée de quelques familles riches – tels les Gomperz, les Todesco, les Ulmann, les Pappenheim – qui entretenaient un vaste réseau d’affaires et de relations sociales en dehors du ghetto.

D’autres groupes juifs étaient dispersés en divers lieux où les conditions de vie étaient très variées. La petite ville de Kittsee, par exemple, entre Vienne et Pres-sburg, dominée par le château du comte Batthyaniy, abritait une communauté active et prospère. Les Juifs y étaient marchands de céréales, avaient leurs entrepôts et leurs maisons, jouissaient d’une relative liberté et entretenaient un commerce actif avec Vienne et Budapest.

La grande majorité des Juifs d’Autriche vivaient dans de petites villes et des villages de Galicie ; ils entretenaient des relations si étroites avec les paysans polonais qu’ils se tutoyaient souvent entre eux. La mentalité de ces Juifs était très différente de celle de leurs congénères des ghettos. Certains étaient marchands ambulants. Les plus pauvres allaient à pied, leur marchandise sur le dos, les autres disposaient de charrettes tirées par des chevaux. Il y avait aussi des négociants, des artisans, des aubergistes et de petits fermiers. Ber de Bolechow (1723-1805), marchand juif qui s’intéressait vivement à la vie culturelle de sa communauté, a dépeint sous une forme très vivante la vie de ces communautés juives de Galicie à la fin du xviif siècle1128. Il décrit leurs métiers, les règles présidant aux affaires, aux transactions commerciales, à la valeur et à la circulation de la monnaie, au crédit et aux prix, les relations étroites entretenues par certains avec des centres commerciaux étrangers, les longs voyages à cheval, leur connaissance des langues et leurs relations amicales avec les Gentils. Ber décrit aussi l’autonomie de ces communautés juives sous l’administration du Kahal, dont les attributions incluaient la justice, les activités économiques et les institutions de bienfaisance, et qui étaient également responsables de la perception des impôts. Le Kahal disposait de sa propre administration et entretenait des forces de police. Outre le Kahal, il y avait le rabbin, chef religieux, et le Dayan (juge). Un des traits les plus frappants dans la description que fait Ber est la richesse de la vie culturelle. Outre la considération générale dont jouissait l’étude et la vénération pour les rabbins pleins de sagesse, on pouvait assister à des controverses animées entre les Juifs orthodoxes et les partisans du hassidisme ou de la haskalah. Ber parle avec ironie de son éducation talmudique et du pilpul, c’est-à-dire des discussions passionnées sur des points obscurs du Talmud entre érudits rivalisant d’arguments plus subtils les uns que les autres, de distinctions spécieuses et d’affirmations audacieuses à partir d’arrangements ingénieux du texte. Ces Juifs de Galicie avaient fait revivre la langue et la littérature hébraïques dans la première moitié du xvnr siècle. Il n’est pas surprenant, dès lors, que Jacob Freud (le père de Sigmund), qui venait de Tysmienica, écrivît couramment l’hébreu.

En Moravie, les Juifs n’étaient pas autorisés à s’installer à titre définitif. Là plupârt d’entre eux étaient des immigrants de Galicie, disposant d’une autorisation de séjour limitée à six mois qu’il fallait renouveler. Par ailleurs, ils devaient habiter dans des hôtelleries spéciales, appelées stàdtische Bestandhailser, propriétés de la ville qui les concédaient à des hôteliers. On pouvait être autorisé à habiter dans des maisons privées moyennant paiement d’une taxe spéciale. Cette législation draconienne n’empêchait pas certains Juifs de Moravie de s’adonner à des activités commerciales sous l’œil bienveillant des autorités locales tant que ces activités restaient avantageuses pour l’ensemble de la population.

Telle était la situation des Juifs avant l’émancipation. L’échec de la révolution de 1848 engendra une réaction brève, mais violente, qui frappa aussi les Juifs, mais 1852 marqua le début d’une politique libérale. En 1867, les Juifs se virent reconnaître officiellement l’égalité des droits politiques, dont ils bénéficiaient en fait depuis une dizaine d’années. Les Juifs affluèrent alors à Vienne, venant des diverses parties de la monarchie ; ils affluèrent aussi en Autriche-Hongrie, venant des régions voisines relevant de l’Empire russe.

L’émancipation et l’abolition des ghettos transformèrent profondément la vie des Juifs. Non seulement beaucoup quittèrent la campagne pour les villes et les provinces pour Vienne, mais la plupart connurent un changement radical de leur mode de vie. Beaucoup, en particulier dans les villes, cherchèrent à « s’assimiler » en adoptant les coutumes, le comportement, l’habillement et le mode de vie de leurs compatriotes non juifs, et ceux qui parlaient le yiddish (dialecte allemand du xiv* siècle entremêlé de mots hébreux) adoptèrent l’allemand courant moderne. Bon nombre de ces Juifs « assimilés » se rallièrent au « judai'sme libéral » ; d’autres, aux sentiments religieux plus faibles ou inexistants, se contentèrent de rester attachés à la communauté. Certains, allant plus loin, rompirent avec la religion de leurs ancêtres, et, puisqu’il était obligatoire de se rattacher à une religion, se firent inscrire comme catholiques ou protestants. Quelques communautés de Juifs orthodoxes maintinrent rigoureusement leurs croyances, leurs rites et leurs coutumes. En lisant certaines descriptions de la vie du ghetto, comme celles de Sigmund Mayer1129 ou de H. Steinthal1130, on devine, entre les lignes, une curieuse nostalgie de cette époque où la vie religieuse et la discipline morale s’imposaient avec rigueur.

B est clair qu’une révolution sociale, politique, économique et culturelle d’une telle portée engendrait de graves difficultés pour les familles ou les individus concernés. La situation était un peu celle des immigrants européens aux États-Unis, contraints, eux aussi, d’embrasser une autre culture. Pour bien des jeunes, l’émancipation fut une expérience bouleversante, qui leur ouvrit un monde de possibilités insoupçonnées. Josef Breuer parle de son père, Léopold Breuer, en ces termes :

« Il appartenait à cette génération de Juifs qui furent les premiers à faire le saut du ghetto spirituel à l’air vivifiant du monde occidental […]. Il nous est difficile d’estimer à sa juste valeur l’énergie spirituelle dont fit preuve cette génération. Il lui fallut abandonner son jargon pour l’allemand classique, l’étroitesse du ghetto pour le mode de vie du monde occidental, accéder à la littérature, à la poésie et à la philosophie de la nation germanique […] »1131.

D’innombrables conflits surgirent par ailleurs entre les parents orthodoxes et leurs enfants qui leur échappaient, incapables de se représenter combien avaient été rudes les conditions de vie de leurs parents. Freud rapporte qu’un jour (il avait alors 10 ou 12 ans) son père lui raconta comment, tandis qu’il marchait dans la rue, dans sa jeunesse, un chrétien passant à ses côtés envoya son bonnet dans la boue en criant : « Juif, descends du trottoir ! » Sigmund demanda à son père ce qu’il avait fait et Jacob lui répondit : « Je suis descendu dans la rue et je l’ai ramassé »1132. Lejeune garçon se montra scandalisé de ce qu’il estimait lâcheté de la part de son père. Semblable anecdote illustre bien le gouffre qui s’était creusé entre la jeune génération et ses aînés, et peut nous aider à mieux comprendre la génèse de la notion du complexe d’Œdipe.

Autre conséquence de l’émancipation, les Juifs durent s’inscrire au même état civil que les autres citoyens. Beaucoup adoptèrent un nouveau nom ou surnom et se donnèrent des dates de naissance fictives : ils étaient ainsi inscrits dans la communauté juive sous un prénom hébreu et sur le registre de l’état civil sous un autre, si bien qu’ils avaient en quelque sorte une double identité. En Autriche, les registres d’état civil étaient souvent assez mal tenus. En établissant les certificats de mariage ou de décès, l’employé de l’état civil se fiait, pour les dates de naissance, aux renseignements oraux que lui donnaient les gens et il arrivait aussi qu’un document officiel confondît le lieu de naissance avec un lieu de séjour. Aussi les historiens doivent-ils se montrer très prudents dans l’utilisation des documents officiels autrichiens de cette époque, surtout quand il s’agit de Juifs.

Cette tendance à l’assimilation se trouva grandement facilitée par le fait que l’Autriche ignora à peu près complètement l’antisémitisme pendant deux ou trois décennies. A Vienne, la population juive augmentait continuellement : elle passa de quelques centaines au début du XIXe siècle à 72 000 en 1880, 118 000 en 1890, et 147 000 en 19001133. Les Juifs comptaient bon nombre de juristes, de médecins, de savants. Parmi les professeurs juifs de la faculté de médecine de Vienne, Max Grünwald cite l’oculiste Mauthner, le physiologiste Fleischl von Marxow, l’anatomiste Zuckerkandl, les dermatologues Kaposi et Zeissl, les laryngologistes Stoerk et Johann Schnitzler, l’hydrologiste Wintemitz, le pédiatre Kassowitz, l’otologiste Politzer, le spécialiste en pathologie expérimentale Stricker, et le neurologue Moritz Benedikt1134. Il y avait aussi Josef Breuer, deux prix Nobel, Fried et Barany, et bien d’autres. Il semble que les premiers signes d’antisémitisme remontent à la panique boursière de 1873, pour s’étendre ensuite lentement dans les années 1880 et 1890, quoique certains Juifs éminents vivant à Vienne à cette époque affirment n’en avoir rien perçu (ou du moins fort peu)1135. Cependant, même pendant ces deux ou trois décennies où l’antisémitisme fut à peu près inexistant à Vienne, bien des Juifs n’en furent pas moins sensibles à la moindre manifestation d’hostilité. Josef Breuer critiquait cette attitude, en 1894, dans une réponse à une enquête de la Kadimah, association estudiantine juive :

« Notre épiderme est devenu par trop sensible et je souhaiterais que nous, Juifs, ayons une ferme conscience de notre propre valeur, sans trop nous préoccuper du jugement des autres, plutôt que d’entretenir ce point d’honneur hésitant, facilement offensé et hypersensible. Mais quoi qu’il en soit, ce point d’honneur est certainement un produit de l'“assimilation” »1136.

Parmi les Juifs qui vivaient à Vienne dans la seconde moitié du XIXe siècle, un observateur pouvait déceler facilement des différences notables, fonction du milieu d’origine. Selon qu’ils étaient issus des « familles tolérées » de Vienne, de la communauté « hispano-turque », d’autres communautés privilégiées, du ghetto ou de quelque obscur district de Galicie, leur comportement était très différent. Il n’est pas hors de propos de noter que le père de Josef Breuer faisait partie, dans sa jeunesse, lors de l’émancipation, d’une communauté aux liens très serrés et d’esprit rigide, que le grand-père de Bertha Pappenheim était une personnalité dans le ghetto de Pressburg, que le père d’Adler provenait de la florissante communauté juive de Kittsee, que Moreno était issu d’une famille judéo-espagnole et que les ancêtres de Freud avaient vécu en Galicie et en Russie.

Ce qui précède devrait nous aider à saisir la complexité des antécédents familiaux de Freud. Nous disposons d’assez peu de données positives et objectives sur les ancêtres de Freud, y compris sur ses parents. Comme beaucoup de leurs contemporains, ils se montraient très discrets sur leur passé. A peu près toutes les données qui nous sont parvenues sur la vie et la personnalité de Jacob Freud sont obscures. Ce n’est qu’au cours des dernières années que les patientes recherches de Renée Gicklhom et de J. Sajner ont apporté quelque lumière1137.

Le plus ancien document que nous possédions sur l’histoire de la famille de Freud est une lettre datée du 24 juillet 1844, écrite par un marchand juif, Abraham Siskind Hoffman, qui vivait dans la petite ville de Klogsdorf, près de Frei-berg, en Moravie. Il informait les autorités que, du fait de son âge (69 ans), il avait pris pour associé son petit-fils Jacob Kelemen (Kallamon) Freud, de Tys-mienica, en Galicie. Abraham Hoffman rappelle aux autorités qu’il achète du drap à Freiberg et dans les environs, et qu’après l’avoir teint et apprêté il l’envoie en Galicie, d’où il rapporte des produits régionaux à Freiberg. H ajoute que le gouvernement de Lemberg lui a accordé un passeport de voyage, à lui ainsi qu’à son petit-fils, valable jusqu’en mai 1848. Il demande aux autorités l’autorisation de résider avec lui à Freiberg pour cette période.

Sur avis favorable de la corporation des drapiers, la requête d’Abraham Hoffman fut acceptée. Jacob Freud avait alors 29 ans. D’autres documents nous apprennent qu’il était le fils de Salomon Freud, marchand, et de Pepi Hoffman, de Tysmienica. Sa femme, Saly Kanner, était restée à Tysmienica avec ses deux enfants. Abraham Hoffman et Jacob Freud se rattachaient tous deux au groupe des Wanderjuden (Juifs itinérants) qui étaient continuellement sur les routes entre la Galicie et Freiberg. Ils appartenaient tous à des familles de Tysmienica, de Stanislau et de Lemberg. Les registres de la ville de Freiberg et le passeport de Jacob Freud nous apprennent qu’au cours des années suivantes il passa six mois par an à Klogsdorf et voyagea le reste du temps en Galicie, à Budapest, à Dresde et à Vienne.

En février 1848, la ville de Freiberg décida d’imposer une taxe spéciale au groupe des huit marchands juifs de Galicie. Cette décision impliquait une enquête sur les activités de chacun d’eux. La corporation des drapiers déclara qu’Abraham Hoffman et Jacob Freud étaient connus pour être d’honnêtes marchands et que leur présence était profitable à l’ensemble de la population. Cela se passait peu avant la révolution de 1848, qui octroya aux Juifs la liberté de résidence. Les documents révèlent que les affaires de Jacob Freud atteignirent leur apogée en 1852. Cette même année, sa seconde femme, Rebecca, vint habiter à Freiberg avec les deux fils de sa première femme, Emanuel, âgé de 21 ans, et Phi-lipp, 16 ans. Emanuel était marié et avait un enfant. Rebecca Freud mourut entre 1852 et 1855. Jacob Freud se maria une troisième fois, le 29 juillet 1855, à Vienne, avec Amalia Nathanson1138.

Nous ne savons pas quand Jacob reprit à son compte l’affaire de son grand-père. Nous ne savons pas davantage pourquoi il la laissa à son fis Emanuel en 1858. En 1859, il demanda aux autorités un certificat de bonne vie et mœurs et, peu de temps après, quitta Freiberg. C’était, soit dit en passant, l’année même où toutes les restrictions légales concernant les Juifs furent officiellement abolies en Autriche.

En dehors de ces quelques renseignements fournis par des documents officiels, nous ne savons que fort peu de choses sur Jacob Freud ; la date de sa naissance est elle-même incertaine1139. Nous ne savons rien de son enfance, de sa jeunesse, de sa première femme, de son premier mariage ; nous ne savons pas où il avait vécu jusqu’en 1844 ; nous ignorons tout de sa seconde femme, quand et comment il rencontra la troisième, ce qu’il faisait à Leipzig en 1859, comment il vécut à Vienne et quelle était sa situation financière.

On désigne habituellement Jacob Freud, à Vienne, comme « marchand de laine », mais même cela n’est pas absolument sûr. Renée Gicklhom déclare qu’elle n’a pas trouvé trace de son nom dans le registre commercial de Vienne (Gewerberegister), ni dans celui des taxes commerciales (Gewerbesteuerkatas-ter), ce qui semblerait exclure qu’il se soit livré à un commerce quelconque à Vienne1140. Selon Jones, la situation financière de Jacob Freud fut toujours assez précaire, si bien qu’il dut souvent accepter l’aide de la famille de sa femme1141. Cependant, ainsi que le fait remarquer Siegfried Bemfeld :

« […] Jacob Freud a toujours réussi, en fait, à nourrir et à vêtir convenablement sa famille et à lui offrir un appartement spacieux. Tous les enfants purent poursuivre leurs études et ils jouissaient même d’un certain luxe. Il y avait de l’argent pour des livres, des billets de théâtre, un piano, des leçons de musique, pour un portrait, peint à l’huile, de Sigmund à l’âge de neuf ans et de tous les enfants quelques années après, pour un éclairage moderne au pétrole – le premier de ce type à Vienne – et même pour des vacances d’été dans une ville d’eaux en Moravie »1142.

Renée Gicklhom ajoute que, selon les archives de l’école, Jacob Freud paya toujours intégralement les études de son fils au gymnase, bien que le garçon eût pu bénéficier d’une exemption puisqu’il était toujours le premier de sa classe. (Mais cette exemption impliquait une enquête sur la situation financière de la famille.)

La personnalité des frères de Jacob Freud est encore plus obscure, celle en particulier de l’oncle Josef, qui eut des démêlés avec la justice.

La troisième femme de Jacob, Amalia Nathanson – à en croire l’acte de mariage – était « de Brody » (ce qui ne signifie pas nécessairement qu’elle y était née) ; elle avait alors 19 ans (elle serait née en 1836) et son père, Jacob Nathanson, était « agent commercial » (Handelsagent) à Vienne. Elle avait passé une partie de son enfance à Odessa, dans le sud de la Russie, mais nous ignorons quand ses parents avaient quitté cette ville pour Vienne. Les témoignages à son sujet concordent sur trois points : sa beauté, son caractère autoritaire et l’admiration sans bornes qu’elle vouait à son premier fils, Sigmund. Elle mourut en 1931, à l’âge de 95 ans.

Jones souligne la composition assez particulière de la famille Freud : les deux demi-frères de Sigmund, Emanuel et Philipp, avaient à peu près l’âge de sa mère, et son neveu John avait un an de plus que lui1143. Seule sa sœur Anna était née à Freiberg, ses quatre autres sœurs, Rosa, Marie, Adolfine et Paula, et son frère Alexander étaient nés à Vienne. Jacob et Amalia Freud avaient eu ces sept enfants en l’espace de dix ans.

La famille Freud suivait manifestement la tendance à l’assimilation qui était celle de la plupart des Juifs de Vienne. Quelle qu’ait été la langue maternelle de Jacob Freud et d’Amalia Nathanson, ils semblent n’avoir parlé qu’allemand à la maison et avoir adopté le mode de vie de la classe moyenne de Vienne. Quant à la religion, ils ne se rattachaient pas au groupe orthodoxe, mais, l’instruction religieuse étant obligatoire, Sigmund suivit des cours de religion juive.

Bien que n’ayant pas été élevé selon l’orthodoxie juive et ne sachant pas lire l’hébreu, Freud n’en garda pas moins un profond attachement pour le judaïsme, qui semble s’être développé sous l’effet de l’antisémitisme croissant et qui devait se refléter plus tard dans la fascination qu’exerça sur lui la figure de Moïse. La personnalité de Freud avait été profondément marquée par les traditions de sa communauté1144. Il en adopta l’idéologie patriarcale, l’attachement à la famille élargie et les mœurs très puritaines. Il témoigna toujours d’un profond respect à ses maîtres, donnant leurs noms à certains de ses enfants. Autre trait typique : son esprit prompt et sarcastique, sa prédilection pour les histoires juives.

Comme d’autres Juifs autrichiens, Freud se montrait extrêmement sensible à toute forme (vraie ou supposée) d’antisémitisme, très discret sur sa famille et sur lui-même, ne révélant rien, alors même qu’il semblait en parler beaucoup. Il attribuait à ses origines juives son aptitude à ne pas se laisser influencer par les opinions de la majorité ; il aurait pu ajouter sa tendance à se croire rejeté.

Les principaux événements de la vie de Sigmund Freud

Écrire une biographie objective de Freud est une tâche extrêmement difficile et ingrate, en raison de l’abondante littérature dont il a été l’objet et de la légende qui s’est créée autour de lui. Malgré cet amoncellement de matériaux, authentiques ou légendaires, subsistent encore de vastes lacunes dans notre connaissance de sa vie et de sa personnalité. Par ailleurs, certaines sources connues sont inaccessibles, celles en particulier des archives Freud déposées à la Bibliothèque du Congrès à Washington. Les sources accessibles se répartissent, sommairement, en quatre groupes :

1. Outre une esquisse autobiographique, Freud fournit maints détails sur sa vie dans ses ouvrages, en particulier dans L’Interprétation des rêves1145. Une fraction minime de son énorme correspondance a été publiée : une partie de ses lettres à Fliess1146, à Pfister1147, à Abraham1148, à Lou Andreas-Salomé1149, ainsi qu’un choix de lettres diverses1150. De ses neuf cents lettres à sa fiancée, quelques-unes seulement ont été publiées, mais Jones a pu en utiliser beaucoup d’autres.

2. Des souvenirs sur Freud ont été publiés par son fils Jean Martin et par de nombreux disciples, collègues, visiteurs et interviewers1151. La plupart de ces publications se rapportent surtout aux dernières années de sa vie.

3. Siegfried Bemfeld s’est livré à une enquête approfondie sur la vie de Freud, à partir de documents d’archives, dont il a consigné les résultats dans ses articles sur l’enfance de Freud1152, sur ses études médicales1153, ses premières recherches1154, ses recherches sur la cocaïne1155 et ses premières années d’exercice de la médecine1156. Les recherches documentaires de Josef et de Renée Gicklhom sur la carrière universitaire de Freud1157, complétées par les éclaircissements fournis par Renée Gicklhom sur certains épisodes de sa vie, et par son livre sur « Le Procès Wagner-Jauregg »1158, sont absolument fondamentales. K.R. Eissler a mis au jour d’autres documents1159. Maria Dorer1160 a inauguré l’étude objective des sources de Freud, et Ola Andersson1161 a cherché à reconstituer le développement des théories de Freud en se fondant sur les sources primaires.

4. Wittels1162, Puner1163 et Sachs1164 ont publié des esquisses biographiques sur Freud. La biographie la plus importante, et pour ainsi dire officielle, de Freud, celle d’Ernest Jones1165, est inappréciable parce que cet auteur avait accès à des documents qui étaient, et resteront sans doute longtemps, inaccessibles à d’autres chercheurs. Elle n’est cependant pas exempte d’inexactitudes. En définitive, nous sommes loin de connaître aussi parfaitement et exactement la vie de Freud qu’on l’imagine habituellement. Mais même une reconstitution complète de sa vie et du développement de sa pensée ne suffirait pas à nous en donner une image suffisante, parce qu’il nous faut situer tout cela dans le contexte des événements contemporains et qu’il est impossible d’apprécier l’originalité de son œuvre sans connaître les idées préexistantes et contemporaines.

Il serait vain de prétendre écrire ici une nouvelle biographie de Freud. Nous voudrions simplement en rappeler le cadre chronologique, essayant de faire la part du certain et de l’incertain, des données historiques et de la légende, et de replacer les apports personnels de Freud dans leur contexte historique.

Sigmund Freud est né à Freiberg (en tchèque : Pribor), en Moravie. Dans la bible de famille de Jacob Freud, sa naissance est notée sous son nom juif de Schlomo1166, le mardi Rosch Hodesch Iyar 5616 du calendrier juif, c’est-à-dire le 6 mai 18561167. En 1931, quand le conseil municipal de Freiberg décida d’apposer une plaque commémorative sur sa maison natale, on crut s’apercevoir que, d’après le registre d’état civil local, Freud serait né, en fait, le 6 mars 1856. Jones attribuait cette date à une erreur de copie d’un fonctionnaire. Mais Renée Gickl-hom et Sajner ont démontré que la date authentique était indiscutablement le 6 mai 18561168.

Freud passa à Freiberg les trois premières années de sa vie. C’était, à cette époque, une petite ville de 5 000 habitants environ, entourée d’un paysage pittoresque de prairies et de forêts, à l’écart de la voie ferrée. Les Juifs, qui parlaient allemand, étaient nettement en minorité dans la ville. La maison natale de Freud appartenait à la famille du serrurier Zajié et portait le numéro 117. Il y avait deux pièces au rez-de-chaussée pour l’atelier et deux pièces au premier étage, l’une occupée par la famille du propriétaire, l’autre par la famille de Jacob et d’Amalia. Emanuel Freud et sa famille vivaient dans une autre maison et employaient comme domestique Monica Zajié, chargée de surveiller les enfants des deux familles Freud ; elle est probablement la « nounou » des premiers souvenirs de Freud. L’allégation que Jacob Freud possédait une fabrique de tissage relève de la légende, tout comme l’histoire qu’il aurait dû quitter Freiberg à cause d’une vague d’antisémitisme.

Nous ne disposons que de données tout aussi fragmentaires sur l’année suivante, à Leipzig, et sur le déménagement de Leipzig à Vienne où Jacob Freud s’établit probablement en février 1860.

Nous ne savons à peu près rien non plus de la première enfance de Freud à Vienne. Le seul point certain est que Jacob Freud changea plusieurs fois d’appartement entre 1860 et 1865, pour s’installer finalement dans la Pfeffergasse, dans le quartier à prédominance juive de Leopoldstadt1169. Nous ne savons pas non plus si Sigmund reçut sa première instruction de son père, à la maison, ou s’il fréquenta une des écoles élémentaires juives du voisinage. Mais il fréquenta l’école secondaire, de 1866 à 1873. Cette école, premier gymnase communal de Leo-poldstadt, appelé couramment Sperlgymnasium ou Sperlaeum, était d’assez haut niveau. Il comptait parmi ses professeurs le naturaliste Alois Pokomy, l’historien Annaka et le futur politicien Victor von Kraus. Les recherches des Bemfeld et de Renée Gicklhom ont apporté des informations précises sur les programmes de l’école et sur les résultats scolaires de Freud. L’affirmation de Freud, selon laquelle il avait toujours été premier de sa classe, a été confirmée par les archives de l’école. Freud rapporte aussi qu’à l’âge de 15 ans ses condisciples le choisirent par acclamation comme porte-parole pour protester contre un professeur ignorant et impopulaire1170. Les archives de l’école, parfaitement conservées, ne mentionnent pas cet incident, mais les recherches de Gicklhom1171 ont mis au jour un autre épisode. En juin 1869 – Freud avait alors 13 ans – le corps professoral fut choqué d’apprendre que plusieurs élèves s’étaient rendus dans des mauvais lieux. On mena une enquête, le directeur et les professeurs de l’école se réunirent pour décider des sanctions à prendre contre les coupables. Sigmund Freud n’en était pas, et son nom figure seulement parmi ceux des élèves qui témoignèrent de ce qu’ils avaient entendu sur l’affaire.

Nous savons peu de chose sur la vie que menait le jeûné Sigmund pendant ces années. Nous pouvons nous en faire une idée à travers la description du ménage de Jacob Freud par Judith Bemays-Heller, qui passa une année chez ses grands-parents en 1892-18931172. A cette époque, Jacob Freud ne travaillait plus et Judith se demandait « qui subvenait aux frais ». Jacob Freud passait son temps à lire le Talmud et d’autres livres en hébreu et en allemand, courant les cafés ou se promenant dans les parcs. Il vivait quelque peu à l’écart des autres membres de la famille et ne participait guère à la conversation pendant les repas. Judith Ber-nays-Heller dépeint au contraire la grand-mère Amalia comme une femme tyrannique, égoïste et sujette à de brusques emportements. A cette époque, Sigmund avait quitté la maison depuis pas mal de temps, mais tous les détails dont nous avons connaissance confirment qu’il jouissait d’une position privilégiée dans sa famille.

Les biographes de Freud ont été intrigués par sa connaissance de l’espagnol, langue peu enseignée en Autriche à cette époque. La communauté sépharade, qui n’était pas très nombreuse, parlait un dialecte judéo-espagnol. Le prestige dont jouissait cette communauté aurait-il incité le jeune Sigmund à apprendre leur langue ? D’autre part, on sait que Freud avait appris l’espagnol avec un condisciple du nom d’Eduard Silberstein. Les deux adolescents avaient fondé à eux deux une sorte d’« académie espagnole », imprégnée d’une « mythologie » de leur cru. Plus tard, Silberstein étudia le droit et s’établit en Roumanie. Pendant dix ans, ils échangèrent des lettres : celles de Freud à Silberstein ont été découvertes récemment. Si elles sont publiées un jour, elles nous fourniront certainement des informations intéressantes sur la vie de Freud entre 16 et 26 ans1173.

Sigmund quitta le gymnase à l’été 1873. Vienne vécut cette année-là des événements dramatiques. Une exposition internationale venait d’ouvrir quand éclata une épidémie de choléra qui provoqua la fuite panique des visiteurs étrangers. Le marché des valeurs s’effondra, entraînant des banqueroutes, des suicides et une grave récession économique. Nous ignorons dans quelle mesure les affaires de Jacob Freud en furent affectées. Il ne semble pas, en tout cas, que cette crise ait détourné Sigmund de ses études. Freud raconte lui-même comment il fut influencé dans le choix de sa profession par une conférence publique du zoologiste Cari Brühl, qui lut un poème intitulé Nature, attribué à Goethe1174. Pour beaucoup de jeunes de cette époque, l’étude de la médecine était la seule façon de satisfaire une vocation pour les sciences naturelles. August Forel et Adolf Meyer se tournèrent vers la médecine pour la même raison.

A cette époque, les études médicales, en Autriche, comportaient au minimum dix semestres (cinq ans). L’année universitaire était partagée en deux semestres, un d’hiver, d’octobre à mars, l’autre d’été, d’avril à juillet. L’étudiant pouvait commencer ses études par l’un ou l’autre semestre. En médecine, comme ailleurs, l’étudiant jouissait de ce qu’on appelait la « liberté académique », c’est-à-dire qu’il était absolument libre de travailler ou de ne pas travailler. Il n’y avait ni contrôle d’assiduité, ni travaux imposés, ni examens avant la fin des études. L’étudiant pouvait choisir tous les cours qu’il lui plaisait, à condition de s’y inscrire et de payer les droits. Il y avait néanmoins un certain nombre de cours obligatoires. Quelques étudiants s’en contentaient, mais la plupart s’inscrivaient aussi à d’autres cours, en rapport avec leur intérêt personnel ou leur spécialisation future. Assez souvent, un étudiant suivait un ou deux cours dans une autre faculté, surtout ceux d’un professeur éminent. La plupart des étudiants n’abusaient pas de cette « liberté académique » : ils savaient qu’ils auraient à passer un examen terminal extrêmement rigoureux. Les étudiants en médecine devaient passer avec succès les trois rigorosa, les deux premiers au cours de leurs cinq années d’études, le troisième à la fin ; ils pouvaient aussi choisir de passer tous leurs examens ensemble à la fin. Bien des étudiants faisaient aussi du travail supplémentaire, en particulier durant les vacances universitaires, s’engageant comme famuli dans les hôpitaux ou les laboratoires, c’est-à-dire accomplissant des tâches de subalternes pour être progressivement autorisés à se livrer à des activités plus importantes, éventuellement rémunérées, s’ils donnaient toute satisfaction. Beaucoup d’étudiants consacraient une partie de leur temps libre aux associations d’étudiants.

Freud commença ses études médicales à la rentrée d’hiver de 1873 et obtint son diplôme le 31 mars 1881. Ce chiffre de huit années d’études a intrigué ses biographes, et d’autant plus que l’on raconte que sa famille était pauvre. Siegfried Bemfeld a publié une liste des cours suivis par Freud, en s’appuyant sur les archives de l’université de Vienne1175. Les trois premiers semestres, Freud suivit les mêmes cours que les autres étudiants, plus quelques cours supplémentaires. A partir du quatrième semestre il s’engagea dans une étude approfondie des sciences naturelles, en particulier de la zoologie. A la fin de son cinquième semestre, il commença à travailler régulièrement dans le laboratoire du professeur d’anatomie comparée Cari Claus. Il en fut ainsi pendant deux semestres, avec deux séjours à la station de zoologie marine de Trieste : ce fut l’occasion, pour Freud, de sa première publication scientifique. Il semble avoir été déçu par Claus et, au terme de ces deux semestres, quitta son laboratoire pour celui de Brücke, qui enseignait la physiologie et l’« anatomie supérieure » (c’est ainsi qu’il appelait l’histologie). Freud appréciait fort Emst Brücke (1819-1892), dont il fit son maître vénéré, et il trouva dans son laboratoire la place qui lui convenait ; il y travailla les six années suivantes. Benedikt, dans ses mémoires, a laissé un curieux portrait de ce Prussien rigide et autoritaire, qui ne se sentit jamais à l’aise à Vienne et que les Viennois considérèrent toujours comme un étranger, avec sa chevelure rousse, son visage dur et son sourire méphistophélique1176. Son enseignement était d’un niveau scientifique bien trop élevé pour ses étudiants et il ne daigna jamais se mettre à leur portée. Il était le plus craint de tous les examinateurs : il ne posait qu’une seule question, et si le candidat ne savait y répondre, il ne lui donnait aucune chance de se rattraper. Brücke attendait dans le silence impassible que les quinze minutes prévues soient passées. « Que ses étudiants n’aient jamais fait une émeute contre lui, c’est ce qui montre bien l’immense respect qu’il leur inspirait », ajoute Benedikt. L’histoire de son inimitié durable et féroce avec l’anatomiste Hyrtl devint légendaire dans le monde scientifique de Vienne1177. Brücke avait été l’élève de Johannes von Müller, le grand physiologiste et zoologiste allemand qui détermina le passage de la philosophie de la nature à la vision nouvelle, mécaniciste et organiciste, inspirée par le positivisme1178. C’est dire qu’avec Helmholtz, Dubois-Reymond, Cari Ludwig et quelques autres, Brücke répudiait toute forme de vitalisme ou de finalisme en science, cherchant à réduire les processus psychologiques à des lois physiologiques et les processus physiologiques à des lois physiques et chimiques1179. Brücke s’intéressait à bien des disciplines : il publia des articles sur les principes scientifiques des beaux-arts, sur les fondements physiologiques de la poésie allemande, et il inventa la Pasigraphie, écriture universelle qui devait permettre de transcrire toutes les langues de la terre.

A l’Institut de Brücke, Freud fit connaissance avec deux assistants plus âgés, le physiologiste Sigmund Exner et le très doué Fleischl von Marxow. Il y rencontra également le docteur Josef Breuer qui y poursuivait des recherches. Freud trouva en Breuer un collègue stimulant, un ami aux sentiments paternels à son égard, qui, plus tard, l’aida en lui avançant des sommes assez considérables et qui aiguisa sa curiosité avec l’histoire de la maladie extraordinaire et de la guérison d’une jeune femme hystérique qui devint plus tard célèbre sous le pseudonyme d’Anna O.

Josef Breuer (1842-1925) était né à Vienne où son père Léopold enseignait la religion juive1180. Dans une brève note autobiographique, Breuer raconte qu’il avait perdu sa mère très jeune et que son enfance et sa jeunesse n’avaient été « ni misérables ni luxueuses »1181. Il avait la plus grande estime pour son père, éducateur dévoué, toujours prêt à aider les membres de la communauté (son père représentait manifestement pour lui le modèle qu’il chercha à imiter tout au long de sa vie). Léopold Breuer avait composé un manuel d’instruction religieuse que les écoles juives de Vienne utilisèrent pendant de longues années1182. Josef Breuer rompit pourtant avec le judaïsme orthodoxe1183 pour adopter les vues du judaïsme libéral. Il étudia la médecine, mais suivit aussi des cours dans bien d’autres disciplines scientifiques. Il s’intéressait passionnément aux sciences expérimentales où, d’ailleurs, il faisait preuve de grands talents : nous lui devons deux découvertes expérimentales remarquables, l’une sur le mécanisme de l’autorégulation respiratoire, l’autre sur le mécanisme de la perception des mouvements et des positions du corps au niveau du labyrinthe. Au dire de ses biographes, Breuer avait commencé une brillante carrière scientifique, mais renonça à ses fonctions de Privat-Dozent et refusa le titre de professeur extraordinaire. Une des explications courantes est qu’il était si entièrement dévoué à ses malades qu’il lui répugnait de les sacrifier à une carrière scientifique ; selon d’autres, il aurait renoncé à son poste de Privat-Dozent à la suite d’intrigues de la part de ses collègues. Il est certain qu’il n’était pas d’humeur belliqueuse. Tous ceux qui l’ont connu s’accordent à reconnaître qu’il était « l’homme le plus simple qui se puisse imaginer ». Remarquable clinicien, il savait associer la perspicacité scientifique à la plus grande humanité. Il traitait gratuitement deux catégories de malades : d’une part ses collègues et leurs familles, d’autre part les indigents – ceux-ci lui exprimèrent souvent leur gratitude de façon touchante1184. En tant que médecin réputé à Vienne, il disposait de revenus importants, ce qui lui permettait de vivre sur un train élevé et de faire régulièrement des voyages en Italie. Homme d’une culture exceptionnelle, il était fin connaisseur en musique, en peinture et en littérature, et sa conversation était très intéressante. Parmi ses relations personnelles figuraient le compositeur Hugo Wolf, l’écrivain Schnitzler, le philosophe Brentano, et il correspondait avec la poétesse Maria Ebner-Eschenbach1185. Selon certains témoins, il était désintéressé et confiant à l’excès1186. Le physiologiste de Kleyn, qui lui rendit visite dans sa vieillesse, admirait « sa parfaite vigueur mentale, sa connaissance des publications médicales les plus récentes, la sûreté de jugement de ce presque octogénaire ». Il notait aussi « son extrême simplicité et sa chaleur personnelle », ainsi que son esprit critique « qui restait remarquablement perspicace, bien que toujours bienveillant »1187. Il avait tant d’amis et d’admirateurs dévoués à Vienne que lorsque Sigmund Exner ouvrit, en 1912, une souscription en l’honneur de son 70e anniversaire, nombreuses furent les personnalités les plus connues de Vienne qui y répondirent immédiatement. C’est ainsi que naquit la Breuer-Stifiung, destinée à récompenser les travaux de recherche scientifique les plus méritoires ou à inviter des chercheurs éminents à donner des conférences à Vienne1188.

Freud n’avait pas encore achevé ses études médicales lorsque arriva pour lui le moment de faire une année de service militaire (1879-1880). Sa principale occupation pendant cette année fut la traduction d’un volume des Collected Works de John Stuart Mill1189. Il comprit qu’il lui fallait se concentrer sur l’obtention de son diplôme. Dans L’Interprétation des rêves, il note qu’il était en train de se faire une réputation d’étemel étudiant. Tout en continuant à travailler dans le laboratoire de Brücke, il passa ses deux premiers rigorosa en juin 1880 et le troisième le 30 mars 1881 : il obtint donc son diplôme d’études médicales le 31 mars 1881. Il obtint à titre temporaire un poste de « préparateur » (sorte d’assistant) dans le laboratoire de Brücke, avec un salaire assez minime, et il poursuivit ses recherches histologiques. B travailla aussi pendant deux semestres dans le laboratoire de chimie du professeur Ludwig, mais la chimie, manifestement, n’était pas son fort.

Sur ces entrefaites, un changement remarquable s’opéra dans la vie de Freud. Jusqu’ici il semblait avoir choisi une carrière scientifique. Or, voici qu’en juin 1882 il quitta subitement le laboratoire de Brücke où il avait travaillé pendant six ans, tout en maintenant d’excellentes relations avec lui, pour se tourner vers une carrière de médecin praticien, visiblement sans grand enthousiasme.

Il y avait, à cette époque, trois voies d’entrée dans la carrière médicale. La première impliquait cinq années de travail acharné, en mettant l’accent sur l’enseignement clinique, ainsi que des activités de famulus dans les hôpitaux pendant les vacances, après quoi on pouvait mettre une plaque sur sa porte et attendre les clients. La seconde consistait à compléter ses études régulières par deux ou trois années d’internat bénévole pour acquérir plus d’expérience ou pour se spécialiser. La troisième, la plus dure, consistait, après l’achèvement de ses études, à concourir pour les grades successifs de la carrière universitaire dans une des branches de la médecine théorique ou clinique. Il fallait de deux à cinq ans pour devenir Privat-Dozent et cinq à dix ans de dure compétition pour accéder au poste de professeur extraordinaire. Quelques-uns seulement pouvaient prétendre au rang de professeur ordinaire qui comportait des avantages substantiels et bénéficiait d’un haut statut social. Freud, en 1882, semblait s’orienter vers la seconde solution, celle de la pratique médicale spécialisée, mais il ne renonça pas à ses travaux d’histologie cérébrale – où il voyait peut-être la possibilité d’une future carrière scientifique. On a proposé deux explications à ce changement d’orientation : Freud lui-même explique que Brücke l’avait incité à chercher une autre voie dans la mesure où ses deux assistants, Exner et Fleischl, avaient dix années d’ancienneté – ce qui signifiait que Freud devrait se contenter pendant de longues années de fonctions subalternes et mal rémunérées. Siegfried Bemfeld et Jones ont pensé que la véritable raison de ce revirement résidait peut-être dans les projets de mariage de Freud et dans son intention de fonder une famille.

Freud avait rencontré Martha Bemays en juin 1882, en était tombé amoureux, et ils s’étaient fiancés. Jones rapporte qu’elle était issue d’une famille juive bien connue de Hambourg1190 et que son père, marchand, était venu à Vienne plusieurs années auparavant et était mort en 1879. Ceux qui l’ont connue la dépeignent comme très attirante et douée d’un caractère énergique. Sous ces deux aspects, elle ressemblait à la mère de Freud. Comme elle, elle vécut très longtemps (née le 26 juillet 1861, elle mourut le 2 novembre 1951, à l’âge de 90 ans). L’usage de cette époque voulait qu’on ne se mariât pas avant d’être assuré d’une situation financière convenable. Les longues fiançailles, impliquant de longues séparations et une correspondance assidue, étaient fréquentes. Les liens entre Freud et Bemays se trouvèrent renforcés par le mariage du frère de Martha, Eli, avec la sœur de Freud, Anna.

A cette date, la situation de Freud était loin d’être aisée. Il avait à faire trois années d’hôpital, avec un maigre salaire. Il avait quatre ans de retard par rapport à ceux qui avaient choisi d’emblée la médecine clinique. Il avait de belles perspectives d’avenir, mais devait dans l’immédiat faire preuve de patience et d’abnégation. La seule façon d’abréger cette attente eût été de faire une brillante découverte qui aurait assuré rapidement sa réputation (tel était le secret espoir de bien des jeunes médecins).

Le vieil Hôpital général de Vienne, avec ses quatre à cinq mille malades, était un des centres d’enseignement les plus réputés au monde : presque tous les chefs de service étaient des célébrités médicales. Le corps médical était le théâtre d’une grande émulation et d’une vive compétition pour des postes très convoités, bien qu’assez mal rémunérés1191. Sigmund Freud passa d’abord deux mois dans le service de chirurgie, puis il travailla, avec le titre d’aspirant, sous les ordres du grand interniste Nothnagel, d’octobre 1882 à avril 1883. Le 1er mai 1883, il fut nommé Sekundararzt au service de psychiatrie dirigé par l’illustre Theodor Meynert. Freud avait déjà entrepris des recherches histologiques sur la moelle épinière dans le laboratoire de Meynert, où il travailla de 1883 à 1886 : en lui, il semblait avoir trouvé un nouveau maître.

Theodor Meynert était une personnalité éminente de Vienne, mais il avait aussi ce que les Allemands appellent une « nature problématique »1192. Bernard Sachs, qui travailla dans son laboratoire en même temps que Freud, lui attribua « un extérieur assez frappant, une énorme tête juchée sur un petit corps, une chevelure ébouriffée qui avait la fâcheuse habitude de lui tomber sur le front et qu’il devait sans cesse repousser en arrière »1193. Avec Flechsig, Meynert était considéré comme le plus grand anatomiste du cerveau en Europe. Malheureusement il était tombé progressivement dans la « mythologie cérébrale », c’est-à-dire dans la tendance, alors très répandue, à décrire les phénomènes psychologiques et psychopathologiques en termes de structures cérébrales réelles ou hypothétiques. Auguste Forel raconte combien il fut déçu quand il vint travailler avec Meynert : il se rendit compte, en effet, qu’un certain nombre de structures cérébrales que Meynert prétendait avoir découvertes n’étaient que les produits de son imagination1194. Meynert avait la réputation d’être un bon clinicien, mais un professeur ennuyeux, et il n’avait que fort peu de contacts avec ses étudiants. Il était aussi poète1195, amateur de musique et d’art, et il était en relation mondaine avec l’élite intellectuelle de Vienne, en dépit de sa personnalité difficile et de ses violentes inimitiés1196.

Après avoir passé cinq mois dans le service de Meynert, Freud, en septembre 1883, passa dans la quatrième division médicale dirigée par le docteur Scholtz. Il y acquit une certaine expérience clinique auprès des malades nerveux.

En décembre 1883, un article du docteur Aschenbrandt attirait l’attention sur l’intérêt de la cocaïne, l’alcaloïde du coca1197. Freud se livra sur lui-même et sur d’autres à des expériences fondées sur cette substance supposée inoffensive : il trouva qu’elle était efficace contre la fatigue et les symptômes de la neurasthénie. En juillet 1884, il publia un article célébrant les vertus de ce nouveau produit1198. Il affirmait que la cocaïne pouvait être utilisée comme stimulant, comme aphrodisiaque, contre les troubles gastriques, la cachexie, l’asthme et contre les symptômes douloureux accompagnant le sevrage chez les morphinomanes. Il l’utilisa effectivement en ce sens pour traiter son ami Fleischl qui, à la suite de violentes névralgies, était devenu morphinomane. Mais Fleischl ne fit qu’échanger une toxicomanie contre une autre : il devint cocaïnomane.

En parlant de la cocaïne avec ses collègues Léopold Konigstein (Privat-Dozent, de six ans son aîné) et Karl Koller (un an de moins que lui), Freud mentionna que la cocaïne provoquait un engourdissement de la langue. Koller était précisément en train de chercher un produit susceptible d’anesthésier l’œil. Pendant une absence de Freud, qui était parti rendre visite à sa fiancée à Wandsbek (faubourg de Hambourg), en août 1884, Koller se rendit au laboratoire de Stacker pour y expérimenter les effets de la cocaïne sur l’œil des animaux, et il ne tarda pas à découvrir ses propriétés anesthésiantes. Comme faisaient souvent les chercheurs désirant s’assurer la priorité d’une découverte, il n’en parla pas, mais se hâta d’envoyer un rapport préliminaire destiné à être lu par un de ses amis, le docteur Brettauer, au Congrès d’ophtalmologie de Heidelberg, le 15 septembre1199. Cette communication fit sensation. Konigstein s’empressa de répéter les expériences et d’appliquer sa découverte à la chirurgie humaine. Avec Koller, il présenta cette découverte à la Société des médecins de Vienne le 17 octobre 1884. Quand Freud revint de Wandsbek, il retrouva un Koller heureux, vainqueur, devenu brusquement célèbre, situation d’autant plus vexante pour lui que c’était son allusion qui avait conduit Koller à sa découverte. Mais Freud n’abandonna pas pour autant ses études sur la cocaïne1200. Il expérimenta ses effets sur la force musculaire et continua à défendre l’usage médical de cette nouvelle substance. C’était peu avant qu’Albrecht Erlenmeyer publiât un article sur les dangers de la cocaïnomanie, qui suscita une tempête de protestations contre Freud1201.

Entre-temps, le 21 janvier 1885, Freud avait posé sa candidature pour le poste de Privat-Dozent en neuropathologie, et, en mars, il demanda à l’université de Vienne une bourse de voyage de six mois. B travailla dans le service d’ophtalmologie de mars à fin mai, puis dans celui de dermatologie en juin. Son article sur l’origine et les rapports du nerf auditif parut également en juin et reçut un accueil favorable. Ce même mois, il passa l’examen oral pour le poste de Privat-Dozent et donna sa leçon d’épreuve1202. B fut nommé le 18 juillet et il apprit en même temps que, sur l’intervention de Brücke et de Meynert, la bourse de voyage lui avait été accordée de préférence à deux autres candidats : il décida d’en profiter pour aller étudier à Paris chez Charcot.

C’est ainsi que, le 1er août 1885, Freud quitta l’Hôpital général de Vienne où il avait passé ses trois dernières années. B prit six semaines de vacances à Wandsbek auprès de sa fiancée, et, le 11 octobre, partit pour Paris. B voyait manifestement dans ce séjour à Paris la grande chance de sa vie1203.

Pour un jeune chercheur aussi sérieux et aussi peu mondain que Freud, ce dut être une expérience extraordinaire de se trouver subitement plongé dans l’atmosphère enfiévrée de la capitale française. Il observa avec un vif intérêt la vie quotidienne à Paris, visita les musées et Notre-Dame, alla au théâtre où il vit jouer les plus grands acteurs. Mais au début il ne pouvait que se sentir un peu perdu à la Salpêtrière. Malgré la lettre d’introduction de Benedikt, Freud n’était pour Charcot qu’un de ces innombrables visiteurs étrangers reçus à la Salpêtrière. Il entreprit des recherches au laboratoire d’anatomie pathologique avec le neurologue russe Darkschewitch et fut manifestement déçu des conditions de travail. Freud offrit alors ses services à Charcot pour traduire certains de ses ouvrages en allemand. Le grand homme invita Freud à ses réceptions fastueuses. Dès l’abord, Freud fut fasciné par Charcot qui l’impressionna non seulement par la hardiesse de ses idées sur l’hypnotisme, l’hystérie et les névroses traumatiques, mais aussi par son immense prestige et sa vie somptueuse de prince de la Science. Freud ne se rendit pas compte que Charcot était entouré d’ennemis acharnés, et son séjour ne fut pas suffisamment long pour qu’il puisse s’apercevoir (comme le fit Del-bœuf à la même époque) quelle masse de suggestion était administrée à certains malades hystériques de Charcot.

Freud aimait à raconter qu’il avait été l’élève de Charcot à Paris en 1885 et 1886. Certains ont conclu qu’il avait passé un long moment à la Salpêtrière. Mais Jones a montré, en se fondant sur les lettres de Freud à sa fiancée, qu’il rencontra Charcot pour la première fois le 20 octobre 1885, qu’il prit congé de lui le 23 février 1886, et que de ces quatre mois il fallait soustraire une semaine que Freud passa avec sa fiancée en Allemagne à Noël et deux semaines pendant lesquelles Charcot fut malade1204. On est en droit de supposer que la relation de Freud avec Charcot fut une sorte de « rencontre » existentielle plutôt qu’une relation classique entre disciple et maître. Freud quitta Paris le 28 février 1886, avec l’impression d’avoir rencontré un grand homme qui lui avait fait découvrir tout un monde d’idées nouvelles et avec qui il resterait en contact pour la traduction de ses ouvrages.

Après avoir passé le mois de mars à Berlin à étudier la pédiatrie avec Baginsky, Freud revint à Vienne le 4 avril 1886. Il loua un appartement dans la Rathausstrasse et ouvrit son cabinet médical à la fin d’avril 1886. Ce fut l’une des périodes les plus actives de sa vie, occupée par la préparation de son mariage et le souci de ses travaux scientifiques. Il rédigea un rapport sur son voyage pour le Collège des professeurs de la faculté1205 et en mai il lut sa communication sur l’hypnotisme devant les membres du Club de physiologie et ceux de la Société de psychiatrie1206. Ce même mois parut un second article d’Erlenmeyer mettant en garde contre les dangers de la cocaïne et critiquant Freud à cet égard1207. Ne disposant pas encore d’une clientèle payante bien importante, Freud occupa ses loisirs forcés à traduire un volume des leçons de Charcot. Cette traduction parut avec une préface de Freud datée du 18 juillet 18861208.

Du 11 août au 9 septembre, Freud accomplit une période de service militaire, avec le grade de médecin de bataillon, dans un régiment de langue allemande en manœuvres à Olmütz. Il est assez curieux de comparer la lettre de Freud à Breuer1209, où il donne libre cours à son ressentiment contre l’armée, avec le rapport élogieux rédigé par les supérieurs de Freud à la fin de cette même période1210. Le 13 octobre 1886, Sigmund Freud épousa Martha Bemays à Wandsbek et ils passèrent le reste du mois en voyage de noces sur les côtes de la mer Baltique.

Après leur retour à Vienne, Freud transféra son cabinet dans le Kaiserliches Stiftungshaus, vaste immeuble résidentiel, construit à l’instigation de l’empereur François-Joseph sur l’emplacement où le Ring-Theater avait brûlé le 8 décembre 1881, faisant environ 400 victimes. Freud n’était pas encore en état d’assumer son enseignement de Privat-Dozent, mais il commença à travailler à l’Institut Kassowitz : c’était un hôpital pédiatrique privé, où il était affecté au service de neurologie1211 et pouvait disposer d’un riche matériel pour effectuer des études cliniques.

Freud était revenu de Paris enthousiasmé de ce qu’il avait appris à la Salpêtrière et désireux de le faire connaître à Vienne. La conférence qu’il prononça à la Société des médecins de Vienne fut pour lui une profonde déception, et cet incident a donné naissance à une légende tenace. Dans l’impossibilité de discuter les innombrables épisodes de la vie de Freud dans le cadre limité de cet ouvrage, nous choisirons cet épisode particulier à titre d’exemple.

Le récit classique de cet événement peut être résumé comme suit. Freud parla sur l’hystérie masculine devant la Société des médecins, le 15 octobre 1886 ; ses révélations furent reçues avec incrédulité et hostilité. Il fut mis au défi de présenter un cas d’hystérie masculine à la Société, et bien qu’il l’eût fait le 26 novembre de cette même année, l’hostilité contre lui persista et sa brouille avec ses collègues de Vienne devint irrémédiable.

Une étude critique de cet événement doit pouvoir élucider les points suivants : Quel genre de corps scientifique était la Société des médecins de Vienne ? Quel était à cette date l’état de la question de l’hystérie masculine ? Que se passa-t-il exactement pendant la séance du 15 octobre 1886 ? Comment peut-on expliquer les événements de cette séance ? Quelles en furent les suites immédiates et lointaines ?

La Sqciété impériale des médecins de Vienne (Kaiserliche Gesellschaft der Aertzte zu Wien) était une des plus célèbres société médicales d’Europe1212. Ses origines remontaient à un groupe de praticiens qui, aux environs de 1800, avaient pris l’habitude de se rencontrer une fois par semaine pour discuter de problèmes de médecine et d’hygiène pubbque. Après diverses vicissitudes, la Société reçut sa consécration officielle et de nouveaux statuts en 1837. Elle conserva son intérêt particulier pour les problèmes d’hygiène publique, mais elle cherchait aussi à maintenir dans chaque branche de la médecine le niveau scientifique le plus élevé. Plusieurs découvertes importantes furent annoncées pour la première fois devant la Société. En 1858, Czermak y fit la démonstration du laryngoscope inventé par Türck. Le 15 mai 1850, Semmelweiss y proclama sa découverte que l’infection puerpérale à la maternité de l’hôpital provenait des salles d’autopsie. En 1879, Nitze et Leiter y démontrèrent leur cystoscope. En octobre 1884, soit deux ans avant la conférence de Freud, Kônigstein et Koller y annoncèrent la découverte, de l’anesthésie locale à la cocaïne en chirurgie oculaire. Une autre particularité de la Société était que tout médecin avait le droit d’y faire une communication, pourvu qu’elle offrît quelque chose d’original. Mais bien que les membres de la Société gardassent toujours des manières dignes et courtoises, les contributions étaient exposées à des critiques impitoyables. Le chirurgien Breit-ner rapporte dans son autobiographie qu’il présenta une fois une communication qui n’était pas tout à fait au point, sur quoi Wagner-Jauregg « l’écrasa contre le mur comme une mouche »1213. Les séances avaient lieu tous les vendredis soir et se tenaient à cette époque dans le bâtiment de l’Académie des sciences. Tout se passait d’une façon assez formaliste. Les discussions étaient enregistrées par un secrétaire et publiées dans le bulletin bimensuel de la société. Y assistaient aussi des journalistes médicaux qui envoyaient des comptes rendus à leurs périodiques respectifs.

Il est impossible de comprendre ce qui se passa à la réunion du 15 octobre 1886, si l’on ne définit pas exactement ce que le terme « hystérie masculine » signifiait à cette époque. En fait, ce terme avait deux significations distinctes. D’autre part, la discussion du 15 octobre 1886 n’était qu’un épisode d’une controverse beaucoup plus vaste dans laquelle les milieux neurologiques s’étaient engagés depuis plusieurs années. Pour rendre la chose plus claire, nous sommes obligés de remonter assez haut. Au cours des dernières décennies, on avait assisté à un accroissement considérable de la circulation ferroviaire, des accidents de chemin de fer (plus fréquents à cette époque qu’aujourd’hui), et de conflits avec les compagnies d’assurances. Une nouvelle branche de la médecine avait surgi. Des pionniers, des médecins britanniques, s’étaient appliqués à distinguer le nervous shock du traumatic shock et le railway spine du railway brain. Les auteurs français et allemands avaient adopté ces termes anglais. Un éminent spécialiste britannique, le docteur Page, assurait qu’une proportion notable de railway spines ne résultait pas de lésions du système nerveux, mais de troubles fonctionnels, qu’il qualifiait d’« hystériques ». La preuve, disait-il, était qu’il avait trouvé chez ces patients des hémianesthésies, ainsi que d’autres symptômes généralement considérés comme des stigmates de l’hystérie1214. Les assertions du docteur Page suscitèrent de vives discussions autour de deux points : d’une part quant à la fréquence comparée des troubles « organiques » et des troubles « dynamiques » (c’est-à-dire « fonctionnels » en langage moderne), et, d’autre part, quant à l’identification des troubles « dynamiques » avec l’hystérie. Ces deux points étaient d’une importance pratique considérable pour les compagnies d’assurances, pour les experts médicaux qui avaient à se prononcer sur ces cas, et, naturellement, pour les accidentés eux-mêmes. L’opinion du docteur Page prévalait en Angleterre et aux États-Unis, elle était défendue par Walton1215, Putnam1216 et d’autres, tandis qu’en Allemagne elle rencontrait une forte opposition. Deux neurologues éminents, Thomsen et Oppenheim, objectaient que l’hémianesthésie n’était pas une preuve d’hystérie (car on la rencontrait dans beaucoup d’autres maladies) ; d’autre part, ils avaient trouvé dans les cas de railway spine que l’hémianesthésie était bien plus grave que chez les hystériques, la dépression plus profonde et la maladie plus rebelle au traitement1217. Thomsen et Oppenheim considéraient les cas non organiques de railway spine comme une « névrose traumatique » spécifique, distincte de l’hystérie.

En France, Charcot n’acceptait pas l’existence de la « névrose traumatique » de Thomsen et d’Oppenheim, tout en admettant que les cas non organiques de railway spine possédaient les particularités décrites par les Allemands (hémianesthésie accentuée, forte dépression mentale, absence de réponse au traitement) ; il s’agissait bien d’hystérie, affirmait Charcot, et il croyait en avoir trouvé une preuve irréfutable : les paralysies traumatiques présentaient une symptomatologie identique à celle des paralysies produites expérimentalement sous hypnose. Il en résultait une autre conséquence. Puisque beaucoup d’accidentés étaient des hommes, le diagnostic d’« hystérie masculine », autrefois réservé aux hommes qui présentaient des symptômes classiques de l’hystérie, était maintenant étendu aux hommes atteints de troubles fonctionnels post-traumatiques. C’est ainsi que la fréquence de l’« hystérie masculine » avait augmenté en France, du moins en tant que diagnostic, et qu’il y avait maintenant à Paris deux espèces d’hystérie masculine : la forme « classique » (dans laquelle l’hérédité était considérée comme le facteur étiologique principal), et la forme « post-traumatique » (où l’hérédité jouait un rôle moindre ou nul). A Vienne, l’existence de l’hystérie masculine « classique » n’était mise en doute par personne, et il est complètement inexact que Meynert en ait nié l’existence. Juste un mois avant la réunion du 15 octobre 1886, un de ses élèves, Luzenberger, avait publié dans un journal médical viennois un cas d’hystérie masculine classique provenant du service de Meynert, non qu’il considérât l’hystérie masculine comme exceptionnelle, mais parce que le patient présentait un symptôme hystérique rare. Mais les neurologues de Vienne refusaient de suivre Charcot dans son assimilation de la paralysie post-traumatique chez l’homme avec l’hystérie masculine.

Pour comprendre la discussion qui suivit la communication de Freud, il faut donc tenir compte de deux faits. Le terme d’« hystérie masculine » signifiait deux choses différentes, à savoir, d’une part, l’hystérie masculine « classique », dont l’existence était admise universellement, à Vienne comme ailleurs – et d’autre part l’hystérie masculine « post-traumatique » de Charcot, laquelle était l’objet d’une vive controverse parmi les neurologues. Enfin, les discussions sur l’hystérie masculine « post-traumatique » constituaient un des aspects d’une controverse plus vaste touchant les conséquences des accidents de chemin de fer, controverse dans laquelle les intérêts des compagnies d’assurances et ceux des accidentés étaient directement impliqués.

La meilleure façon de reconstituer ce qui se passa au cours de la séance du 5 octobre 1886 est de nous fonder sur les rapports publiés immédiatement après. Nous ne possédons pas le texte de la communication de Freud, mais nous disposons d’un résumé, et ce texte était sans doute assez proche du rapport qu’il avait envoyé au Professoren-Collegium1218. Le numéro suivant du bulletin de la Société des médecins donna un bref compte rendu de la discussion qui suivit l’exposé de Freud1219 et cinq autres revues médicales en donnèrent un compte rendu plus détaillé1220.

La séance fut ouverte par le président, le professeur Bamberger, qui donna d’abord la parole au docteur Grossmann, laryngologiste, pour une démonstration clinique d’un cas de lupus du larynx et du palais. Après ce court prélude, ce fut le tour de Freud, dont la communication semble avoir occupé la plus grande partie de la séance. Freud expliqua qu’il avait passé plusieurs mois à Paris chez Charcot, dont il exposa les théories sur l’hystérie. Charcot, dit-il, distingue une grande hystérie (caractérisée par un type spécifique de convulsions, une hémianesthésie, plus divers autres stigmates) et une petite hystérie. Charcot, ajouta Freud, avait eu le mérite de montrer que les hystériques n’étaient pas des simulateurs, que l’hystérie ne provenait pas d’une maladie des organes génitaux, et que l’hystérie masculine était plus fréquente qu’on ne le croyait généralement. Freud résuma ensuite un cas d’hystérie masculine qu’il avait eu l’occasion d’observer dans le service de Charcot. Il s’agissait d’un jeune homme qui, à la suite d’un accident de travail, avait été affligé d’une paralysie d’un bras, ainsi que d’une série de stigmates. En s’appuyant sur ce cas et sur d’autres semblables, Charcot assimilait à l’hystérie masculine la plupart des cas de railway spine et de railway brain.

La discussion fut ouverte par le professeur Rosenthal, neurologue. L’hystérie masculine, dit-il, n’était pas une rareté. Déjà seize ans auparavant, lui-même en avait publié deux cas.

Le professeur Meynert déclara qu’il avait observé souvent des cas de convulsions épileptiques avec perturbations de la conscience à la suite de traumatismes, et qu’il serait intéressant de vérifier si ces malades présentaient toujours les symptômes décrits par Freud.

Le professeur Bamberger, président de la Société, tout en rendant hommage à Charcot, dit qu’il ne voyait rien de nouveau dans « l’intéressante communication » de Freud. Il mettait en doute la distinction faite par Charcot entre « grande » et « petite » hystérie, car beaucoup de cas d’hystérie grave n’appartenaient pas à la « grande hystérie ». Quant à l’hystérie masculine, il s’agissait d’une affection bien connue. En se fondant sur ses propres observations, Bamberger n’acceptait pas l’assimilation du railway spine avec l’hystérie masculine vraie, en dépit de certaines ressemblances dans le tableau clinique.

Le professeur Leidesdorf mentionna qu’il avait souvent examiné des patients qui, à la suite d’un traumatisme ferroviaire ou autre, avaient présenté des symptômes organiques qui n’avaient rien de commun avec l’hystérie. B ne niait pas qu’il y eût des cas où le traumatisme avait été suivi par des symptômes hystériques, mais, disait-il, il ne fallait pas se hâter de conclure que l’hystérie était une conséquence du traumatisme, car à ce stade, il n’était pas encore possible d’évaluer l’importance des lésions.

Après la communication de Freud vint celle du professeur Latschenberger sur la présence de pigments biliaires dans les tissus et les humeurs au cours de certaines maladies graves chez l’animal. Le professeur Bamberger émit de vives critiques contre les assertions de Latschenberger et leva la séance. (L’atmosphère de la Société était manifestement assez froide et Latschenberger ne fut pas mieux traité que Freud, malgré son titre de professeur.)

A lire les récits légendaires de cette soirée, on pourrait croire que des découvertes sensationnelles, dont personne n’avait encore idée à Vienne, avaient été révélées à Freud à Paris (comme l’existence même de l’hystérie masculine), et que Freud, se présentant comme le missionnaire de Charcot auprès des « pontes » viennois, s’était vu ridiculiser et rejeter ignominieusement. En réalité, les faits étaient tout autres. Freud était revenu de Paris avec une image idéalisée de Charcot. Certaines idées dont il attribuait la paternité à ce dernier étaient bien plus anciennes. Quant à l’hystérie masculine, elle était connue depuis longtemps à Vienne, où Benedikt », Rosenthal1221 1222 et d’autres en avaient publié des observations. Charcot était connu et admiré à Vienne. Benedikt lui rendait visite une fois par an. Meynert1223 entretenait des relations amicales avec lui, Leidesdorf l’avait en haute estime1224. Mais le monde médical de langue allemande s’inquiétait de la nouvelle tournure prise par les recherches de Charcot depuis 1882. B est significatif que le Neurologisches Zentralblatt publia un compte rendu détaillé de la traduction des leçons de Charcot par Freud, louant Freud comme traducteur, tout en critiquant poliment, mais fermement, la nouvelle orientation de Charcot1225.

B est clair que, pour les membres de la Société, il ne s’agissait pas de décider si l’hystérie masculine existait ou non, mais de contester l’assimilation de la névrose traumatique à l’hystérie masculine. Il est certain, nous l’avons dit, que personne à Vienne à cette époque ne contestait l’existence de l’hystérie masculine « classique ». Sur les quatre spécialistes qui prirent la parole, deux, Rosen-thal et Bamberger, affirmèrent expressément que l’hystérie masculine était une affection bien connue. Un troisième, Leidesdorf, en parla comme d’une notion courante. Quant à Meynert, il partageait nécessairement la même opinion, puisque, comme nous l’avons déjà mentionné, un cas d’hystérie masculine dans son service venait d’être publié un mois auparavant, et sous ses auspices1226.

Les neurologues viennois pouvaient donc trouver trois motifs d’irritation dans la communication de Freud. Tout d’abord, Freud enfreignait l’une des traditions de la Société, celle de la nouveauté des sujets présentés. Tel était le sens de la remarque de Bamberger : « Tout cela est fort intéressant, mais je n’y vois rien de nouveau. » Freud aurait sans doute été mieux accueilli s’il avait rapporté une observation personnelle au lieu d’en emprunter une à Charcot. En second lieu, Freud intervenait sur la seule autorité de Charcot dans une controverse dont il ne semblait avoir saisi ni la complexité, ni les implications pratiques. En fait, les Viennois étaient beaucoup plus prudents que leurs collègues anglais et français lorsqu’il s’agissait de prononcer un diagnostic de troubles fonctionnels (« hystériques ») plutôt qu’organiques, et cette prudence ne pouvait être qu’à l’avantage de leurs malades. (Tel est le sens de la remarque de Leidesdorf.) Freud, enfin, attribuait à Charcot d’avoir découvert que l’hystérie n’était ni une simulation, ni une maladie des organes génitaux, deux points connus à Vienne depuis longtemps, de sorte que Freud semblait prendre les neurologues de la Société pour des ignorants.

On peut se demander comment Freud ne s’est pas rendu compte qu’il froissait ces hommes, qui, par ailleurs, étaient bien disposés à son égard1227. Une des raisons est probablement que Freud, homme aux prompts et vifs enthousiasmes, était alors sous le charme de Charcot. D’autre part, Freud semble avoir été hanté par l’idée de la grande découverte qui assurerait sa renommée. Il était encore sous le coup de la déception que lui avait valu l’épisode de la cocaïne, et il pensait apparemment que la « révélation » rapportée de la Salpêtrière pourrait être le point de départ de nouvelles découvertes. C’est pourquoi l’accueil assez froid réservé à sa communication dut lui être d’autant plus pénible.

Il n’existe aucune preuve documentaire que Freud ait été mis au défi de présenter un cas d’hystérie masculine à la Société. Quoi qu’il en soit, Freud s’y sentit obligé. Il en trouva un cas une semaine après la réunion ; il demanda au docteur Kônigstein de procéder à l’examen ophtalmologique le 24 octobre, et il présenta le cas le 26 novembre ; il commença par dire qu’il avait accepté l’invitation (Aufforderung) du professeur Meynert de présenter à la Société un cas d’hystérie masculine affecté des stigmates décrits par Charcot1228. Le patient était un ouvrier de 29 ans qui, ayant été renversé par une voiture à l’âge de 8 ans, avait perdu un tympan et avait eu pendant deux ans des convulsions de nature mal déterminée. Maintenant, à la suite d’un choc émotionnel subi trois ans auparavant, il souffrait de troubles hystériques. Il présentait une hémianesthésie grave, ainsi que d’autres stigmates tels que ceux-décrits par Charcot. En fait, le patient trouvé par Freud avait subi deux traumatismes, l’un de nature physique dans son enfance, l’autre de nature émotive trois ans avant la séance. Il s’agissait donc d’un cas ambigu qui pouvait être aussi bien diagnostiqué « hystérie masculine classique » qu’« hystérie traumatique » à la Charcot. En réalité, la communication de Freud ne se rapportait pas au point qui avait été critiqué pendant la séance du 15 octobre, à savoir l’assimilation du railway spine à l’hystérie masculine. La présentation ne fut suivie d’aucune discussion, probablement à cause du programme chargé de la séance. Notons encore que le rôle des représentations inconscientes dans l’hystérie ne fut l’objet d’aucune discussion, ni le 15 octobre, ni le 26 novembre, si l’on s’en rapporte aux procès-verbaux des séances.

La légende affirme que Freud, en raison du mauvais accueil qu’il aurait reçu de la part de la Société des médecins, « se retira », autrement dit cessa de venir aux séances (ou démissionna) et finit bientôt par rompre toutes les relations avec le monde médical viennois. En réalité, des recherches faites dans les archives de la Société ont révélé que, peu après la séance du 15 octobre, il posa sa candidature, laquelle fut appuyée par sept membres éminents de la Société le 16 février 1887, et sa nomination comme membre de la Société fut annoncée le 18 mars 1887. Tant qu’il vécut à Vienne, il ne cessa d’en faire partie1229.

Trois mois après la séance du 15 octobre 1886, dans un compte rendu de la traduction de l’ouvrage de Charcot par Freud1230, Arthur Schnitzler fit allusion à cette soirée en parlant de la « fantaisie de l’ingénieux médecin » (die Phantasie des geistreichen Artztes), c’est-à-dire de Charcot, et il note combien sa notion d’hystérie masculine traumatique avait été accueillie avec réserve1231. On le vit bien « quand, récemment, le docteur Freud aborda ce sujet devant la Société impériale-royale des médecins de Vienne, suscitant une vive discussion ». La controverse sur la névrose traumatique par opposition à l’hystérie masculine se prolongea en Europe pendant quelques années encore, jusqu’aux environs de 1900 ; alors le monde se désintéressa de l’hystérie, cessa de croire à l’existence des stigmates de Charcot, et la maladie elle-même devint beaucoup moins fréquente1232.

Au cours des dix années suivantes, Freud lutta pour subvenir aux besoins de sa famille, se faire une clientèle, effectuer ses recherches en neurologie et créer une nouvelle psychologie. Il avait débuté en 1886, jeune médecin dépourvu de fortune et chargé de dettes. Sa clientèle privée fut lente à venir, et Freud avait des difficultés pour trouver des cas à présenter dans son enseignement de Privat-Dozent. Quelques faits montrent qu’il dut être l’objet de critiques pendant cette période. Il fut accusé d’avoir déchaîné sur l’humanité ce « troisième fléau », la cocaïnomanie (les deux autres étant l’alcoolisme et la morphinomanie). Dans son dernier article sur la cocaïne, en juillet 1887, Freud chercha à se justifier : la cocaïne, écrivait-il, n’est dangereuse que pour les morphinomanes, mais on peut obtenir de merveilleux résultats en traitant les morphinomanes à la cocaïne lors du sevrage1233. Il ^joutait : « Il n’est peut-être pas superflu de faire remarquer qu’il ne s’agit pas là d’une expérience personnelle, mais d’un conseil donné à quelqu’un d’autre. » Une revue médicale qui avait publié une brève analyse par Freud d’un ouvrage de Weir Mitchell en publia peu après une bien plus longue par un autre auteur1234. Freud avait rompu avec Meynert et une vive querelle surgit entre eux en 1889. Dans un article sur les névroses traumatiques, Meynert critiquait les théories de Charcot sur les paralysies traumatiques, ajoutant, dans une note, que les opinions de Freud étaient plus dogmatiques que scientifiques et qu’elles contredisaient l’enseignement de Charcot1235. Freud répondit à Meynert en l’accusant de prévention. Ces épisodes illustrent l’atmosphère d’isolement et de méfiance dans laquelle débuta la carrière de Freud.

Mais Freud avait aussi des atouts. Son vieil ami, Josef Breuer, qui jouissait d’une des plus riches clientèles de Vienne, lui envoyait des malades. De plus, Freud avait été chargé, à son retour de Paris, du service de neurologie de l’Institut Kassowitz1236. Travailleur acharné, il se créa progressivement une position sociale enviable et une réputation de spécialiste.

Tous les témoignages concordent à reconnaître que son mariage avec Martha fut heureux. Ils eurent six enfants : Mathilde, le 16 octobre 1887, Jean-Martin, le 7 décembre 1889, Oliver, le 19 février 1891, Ernst, le 6 avril 1892, Sophie, le 12 avril 1893, et Anna, le 3 décembre 18951237. La maisonnée de Freud comprenait en outre sa belle-sœur, Minna Bemays, et deux ou trois domestiques. A l’été 1891, ils déménagèrent dans l’appartement du 19 Berggasse, que Freud ne devait quitter qu’en 1938.

L’appartement de Freud était situé dans un quartier résidentiel, près de la Innere Stadt ou ancienne ville, à proximité immédiate de l’université, des musées, de l’opéra, du Burgtheater, des grands bâtiments du gouvernement, enfin de la Cour impériale. Celle-ci comprenait le Palais impérial (Hofburg), ses jardins, ses galeries d’art, sa bibliothèque, son trésor de la couronne (Schatzkam-mer) et le Manège espagnol impérial. La famille de Freud vivait ainsi au cœur même du grand Empire. Là, il n’était pas rare de voir l’empereur passer dans son carrosse. La vie était alors, à maints égards, bien différente de ce qu’elle est aujourd’hui. Les membres des professions libérales recevaient leurs clients dans leur appartement, si bien qu’il leur était facile de s’occuper de leur famille. Les enfants pouvaient entrevoir ce qu’était le travail de leur père qui jouissait d’un énorme prestige à leurs yeux. Il n’était pas exceptionnel de commencer à travailler très tôt le matin pour ne s’arrêter que tard dans la nuit, et cela six jours par semaine, mais les membres des professions libérales et les gens aisés prenaient trois mois de vacances d’été qu’ils passaient soit à la campagne, soit à voyager, le Baedecker à la main.

Au cours de ces dix années, les intérêts scientifiques de Freud subirent une grande évolution. En 1886, jeune neurologue, il acceptait intégralement les idées de Charcot sur les névroses. En 1896, il ne s’intéressait plus guère à la neurologie, il avait abandonné les idées de Charcot et de Bernheim, et élaborait lentement son propre système.

Le premier pas fut un intérêt croissant pour Bernheim, dont il traduisit le manuel ; puis, en juillet 1889, il alla lui rendre visite à Nancy (ainsi qu’à Lié-beault), avant de participer au Congrès international de psychologie à Paris1238.

En 1891, parut le travail de Freud sur les paralysies cérébrales unilatérales chez les enfants, réalisé en collaboration avec Oscar Rie, ainsi que son étude critique des théories de l’aphasie, et, en 1892, Freud publia la traduction d’un ouvrage de Bernheim1239. Au cours des deux conférences qu’il donna le 27 avril et le 4 mai 1892 au Club médical viennois, il exposa une conception de la suggestion pratiquement identique à celle de Bernheim1240. Mais d’autre part, Freud traduisit un autre volume des leçons de Charcot et y ajouta de nombreuses notes, pour expliquer les idées de Charcot, pour présenter sa propre conception de l’hystérie ou pour critiquer Meynert1241.

En 1893, parut une brève esquisse biographique de Freud dans Das geistige Wien, sorte de Bottin des célébrités viennoises1242. Freud publia plusieurs articles sur l’hystérie, en particulier sa « Communication préliminaire », en collaboration avec Josef Breuer, intitulée « Le mécanisme psychique des phénomènes hystériques ». Il étendait la conception de Charcot sur les mécanismes de la névrose traumatique à l’hystérie en général, et proposait une méthode de thérapeutique fondée sur les notions de catharsis et d’abréaction. En 1894, dans son article « Névro-psychoses de défense », Freud passa de l’hystérie aux phobies. Il pressa Breuer d’achever les Études sur l’hystérie, qui furent publiées en 1895. C’était un ouvrage bien construit, débutant par une courte préface où les auteurs disaient qu’ils ne présentaient pas autant d’études de cas qu’ils l’auraient souhaité, à cause du secret professionnel, après quoi on retrouvait le texte de la « Communication préliminaire » de 1893. Venait ensuite le cas « Anna O », pris comme exemple type d’une cure cathartique. Suivaient quatre cas observés par Freud, dont celui d’Emmy von N., la première malade de Freud traitée par la catharsis. Le livre s’achevait sur un chapitre de Breuer traitant de la notion d’hystérie, et un autre de Freud sur la psychothérapie de cette névrose. Nous reviendrons plus loin sur les réactions provoquées par ce livre. A cette époque, la situation professionnelle et financière de Freud s’était améliorée au point qu’il pouvait s’offrir des voyages de vacances en Italie et commencer une collection d’objets d’art. En 1896, il sentit que sa théorie et sa méthode thérapeutique étaient suffisamment originales pour qu’il puisse leur donner un nom nouveau et spécifique, celui de psychanalyse. Mais la naissance de cette nouvelle science devait s’effectuer à travers un processus peu ordinaire qui était déjà engagé.

Au cours d’une période d’environ six ans (1894-1899), quatre événements s’entremêlent inextricablement dans la vie de Freud : ses relations très intimes avec Wilhelm Fliess, ses troubles névrotiques, son auto-analyse, et son élaboration des principes fondamentaux de la psychanalyse. Nous résumerons d’abord les faits connus avant d’en proposer une interprétation. Les deux principales sources dont nous disposions sont L’Interprétation des rêves, qui contient l’analyse faite par Freud de plusieurs douzaines de ses rêves de cette époque, et la partie de sa correspondance avec Fliess qui a été publiée. (La publication complète de ces lettres modifiera probablement quelque peu l’image que nous pouvons nous faire de cette période.)

C’est en 1887 que Freud fit la connaissance de Wilhelm Fliess, un oto-rhino-laryngologiste de Berlin. Fliess était l’auteur de théories dont les trois points essentiels étaient la correspondance entre la muqueuse nasale et les organes génitaux, la bisexualité de l’être humain, et l’existence en tout individu d’une double périodicité : une périodicité féminine de vingt-huit jours et une périodicité masculine de trente-trois jours1243. La première lettre de Freud à Fliess, datée du 24 novembre 1887, concerne le diagnostic d’un malade. Une amitié naquit entre eux, marquée en juin 1892 par l’adoption du tutoiement. Cette amitié prit rapidement un caractère plus intime. Pour Freud, Fliess était un correspondant scientifique, son médecin personnel et un confident qui le stimulait dans ses propres recherches et en qui il avait une confiance illimitée.

Au début de 1894, Freud souffrit de symptômes cardiaques. Sur le conseil de Fliess, il cessa de fumer et, malgré les difficultés, s’en tint à sa décision. A cette époque se situe un épisode qui nous a été révélé par Max Schur1244. Freud soignait une femme, Emma, souffrant d’une hystérie et il demanda à Fliess de déterminer s’il n’y avait pas une relation entre ses symptômes et une éventuelle maladie du nez. Fliess opéra les fosses nasales d’Emma et retourna à Berlin. Mais la malade souffrit de graves complications post-opératoires et un autre spécialiste découvrit que Fliess avait accidentellement oublié de retirer de la cavité nasale un morceau de gaze iodoformée. Quelques semaines plus tard, la patiente fut atteinte d’une hémorragie si grave que son état resta assez longtemps critique. D’après Schur, Freud assura Fliess de toute sa confiance dans des lettres restées inédites : Fliess restait pour Freud le guérisseur « aux mains duquel on s’en remet en toute confiance ». Freud était alors entièrement absorbé par sa recherche d’une nouvelle psychologie. En juin 1895, il écrivit à Fliess qu’il avait recommencé à fumer après une interruption de quatorze mois. C’est durant la nuit du 23 au 24 juillet 1895 que Freud fit son célèbre rêve sur l’injection faite à Irma, le premier rêve dont il entreprit une analyse complète selon sa nouvelle technique des associations libres. Cette étude devait devenir le prototype de toute analyse des rêves, non seulement dans l’ouvrage inaugural de Freud, mais aux yeux de tous les psychanalystes. Max Schur a montré que les éléments essentiels de ce rêve étaient présents dans l’histoire d’Emma et qu’on pouvait l’interpréter comme un essai de justification de Fliess de la part du rêveur. Freud éprouva la certitude d’avoir élucidé le mystère des rêves et d’avoir découvert une clé pour les interpréter, clé qu’il pourrait désormais utiliser dans l’analyse et le traitement de ses malades.

Durant la période s’étendant de juillet 1895 à la mort de son père, le 23 octobre 1896, Freud publia, en collaboration avec Breuer, les Études sur l’hystérie, puis il rompit avec Breuer et écrivit « Esquisse d’une psychologie scientifique », qu’il abandonna bientôt et laissa inédit. Les souffrances de Freud ne faisaient qu’empirer. Lors d’une excursion en montagne, il se sentit très essoufflé et fut obligé de revenir sur ses pas. Une fois de plus il cessa de fumer, mais recommença bientôt. Jacob Freud, qui avait été gravement malade pendant plusieurs mois, mourut le 23 octobre 1896. La nuit qui suivit les funérailles, Sigmund rêva qu’il lisait une affiche : « On est prié de fermer les yeux »1245. Ce rêve était nuancé de remords. Freud se rendait compte de tout ce que son père avait représenté pour lui. Très probablement il ressentait un sentiment de culpabilité en raison de l’hostilité qu’il avait souvent éprouvée contre lui. A partir de ce moment, l’auto-analyse, à laquelle Freud semblait s’être livré de façon intermittente jusque-là, devint systématique, en particulier l’analyse des rêves ; elle l’absorba de plus en plus. Edith Buxbaum1246 dans un article, et Didier Anzieu dans un livre1247, ont essayé de reconstituer l’auto-analyse de Freud en classant ses rêves dans l’ordre chronologique et en les confrontant avec la correspondance avec Fliess.

Pendant une année environ après la mort de son père, les souffrances de Freud empirèrent, ainsi qu’en témoignent ses lettres à Fliess. Il méditait nuit et jour sur la structure de l’appareil psychologique et sur l’origine des névroses. Il portait une attention accrue aux fantasmes qui masquent certains souvenirs. B se sentait sur le point de découvrir de grands secrets, croyait les avoir découverts, puis retombait dans un doute torturant. Il parlait de sa névrose, de sa « petite hystérie ». Il se proclamait indifférent aux intrigues qui pouvaient être nouées à l’université. Le 14 août 1897, il écrivait à Fliess : « Mon principal malade, celui qui m’occupe le plus, c’est moi-même. » Son analyse, ajoutait-il, était plus ardue que celle de quiconque.

Le 21 septembre 1897, Freud écrivit à Fliess une terrible confidence : les histoires de séduction par le père que lui racontaient toutes ses malades hystériques n’étaient que le fruit de leur imagination, si bien que toute sa théorie de l’hystérie s’en trouvait ébranlée. L’absence de résultats thérapeutiques, le fait que tant de séductions par le père n’auraient pas dû passer inaperçues, l’impossibilité de faire la différence, dans l’inconscient, entre un souvenir authentique et la fiction, telles étaient les principales raisons qui lui faisaient perdre tout espoir de jamais élucider le mystère de la névrose. C’en était fait de l’espérance d’une grande découverte qui assurerait sa réputation et sa fortune. Néanmoins le ton de cette lettre demeurait optimiste. D restait à Freud sa méthode d’interprétation des rêves et sa « métapsychologie » naissante, c’est-à-dire sa conception de l’appareil psychologique. A partir de ce moment, son auto-analyse connut une phase féconde. Les souvenirs de son enfance affluèrent La « nounou » vieille et laide qui lui parlait de Dieu et de l’enfer, il voyait maintenant en elle la source de ses premières expériences sexuelles, tandis que la libido à l’égard de sa mère s’était éveillée à l’âge de 2 ans et demi. Le type de relations qu’il entretenait avec son neveu, d’un an son aîné, avait déterminé l’aspect névrotique de ses amitiés ultérieures. Il se rappela sa jalousie à l’égard de son petit frère et les sentiments de culpabilité qu’il en éprouva après sa mort. A la recherche de souvenirs relatifs à sa « nounou », il découvrit un exemple de ce qu’il devait appeler plus tard un souvenir-écran. Il supposa que les sentiments amoureux du petit garçon pour sa mère et sa jalousie envers son père représentaient un phénomène universel. Il invoqua les noms d’Œdipe et d’Hamlet. Il accorda de plus en plus d’importance à la résistance, où il voyait maintenant la persistance de caractéristiques infantiles. Il reformula ses idées sur l’origine de l’hystérie et des obsessions. Au cours de ce processus, que traversait Freud, l’auto-analyse et l’analyse de ses malades s’entremêlaient très étroitement, et Freud écrivait à Fliess : « Il m’est impossible de te faire sentir la beauté intellectuelle de ce travail. »

En novembre 1897, Freud écrivit que son auto-analyse était de nouveau au point mort. D’autres souvenirs de son enfance émergeaient lentement. Il était préoccupé par les phases infantiles du développement sexuel, notamment par des souvenirs ou imaginations concernant la zone anale. Il établissait des comparaisons entre les rêves, les imaginations, les symptômes névrotiques, les mots d’esprit, et les créations artistiques. Il sentit sa névrose s’améliorer, il s’émancipa de l’influence de Brücke et de Charcot et s’identifia à Goethe. Ses lettres à Fliess se firent plus rares, plus brèves et manifestèrent un certain glissement de la dépendance à la rivalité. Au début de 1898, il entreprit d’écrire un livre sur les rêves. Ce travail fut interrompu par les vacances d’été, puis, en automne, par une nouvelle phase de dépression et d’inhibition, mais il le reprit et le compléta en septembre 1899.

La publication de L’Interprétation des rêves marqua la fin de sa névrose. Mais Freud n’arrêta jamais son auto-analyse, et, à partir de cette époque, il lui consacra un moment chaque jour. D sortit de cette expérience profondément transformé. Il se libéra de la dépendance dans laquelle il avait vécu par rapport à Fliess, et leur étroite amitié prit fin au début de 1902. Freud fut capable de surmonter une étrange inhibition qui l’avait empêché jusque-là de visiter Rome, si bien qu’en septembre 1901 il passa douze jours dans la ville de ses rêves. Il entreprit finalement des démarches pour hâter sa nomination de professeur, et il se sentit désormais prêt à réunir autour de lui un petit cercles d’adeptes.

L’étrange maladie que traversa Sigmund Freud entre 1894 et 1900, ainsi que son auto-analyse, a donné heu à diverses interprétations. Certains de ses adversaires prétendent qu’il était gravement malade et que la psychanalyse ne fut qu’un sous-produit de sa maladie. Ses disciples, comme Jones, déclarent que son auto-analyse fut un exploit héroïque sans précédent, jamais tenté avant lui, qui révéla pour la première fois à l’humanité les abîmes de l’inconscient. Notre hypothèse est que l’auto-analyse de Freud n’était qu’un aspect d’un processus plus complexe qui engageait ses relations avec Fliess, sa névrose et l’élaboration de la psychanalyse, et que ce processus nous offre un exemple de ce qu’on peut appeler une « maladie créatrice ».

Ceci nous conduit à définir la maladie créatrice et à en dégager les caractéristiques essentielles1248. On la retrouve, sous différents aspects, chez les chamans, chez les mystiques de diverses religions, chez certains philosophes et écrivains créateurs. Nous avons déjà mentionné l’exemple de Fechner1249 et nous décrirons dans un chapitre ultérieur la maladie créatrice de C.G. Jung1250. Une maladie créatrice succède généralement à une période de travail intellectuel intense, à de longues réflexions, à des méditations, à la recherche d’une certaine vérité. Vue du dehors, c’est un état polymorphe qui peut prendre la forme d’une dépression, d’une névrose, d’une affection psychosomatique, voire d’une psychose. Quels qu’en soient les symptômes, ils sont toujours pénibles et présentent des phases d’apaisement relatif et d’aggravation. Tout au long de sa maladie, le sujet est obsédé par une préoccupation dominante, qu’il laisse parfois apparaître mais qu’il cache souvent, et par la recherche d’une chose ou d’une idée qui lui importent par-dessus tout et qu’il ne perd jamais de vue.

La maladie créatrice est souvent compatible avec une activité professionnelle et une vie familiale normales. Mais même si le sujet poursuit ses activités sociales, il est presque entièrement absorbé en lui-même. Il souffre d’un sentiment d’isolement extrême, même s’il a un mentor qui lui sert de guide pour traverser cette épreuve (comme l’apprenti chaman qui se laisse conduire par son maître). La terminaison est souvent rapide, marquée par une phase d’exaltation et de joie de vivre. Une fois guérie, la maladie est suivie d’une transformation durable de la personnalité. Le sujet a la conviction d’avoir fait une découverte intellectuelle ou spirituelle, d’avoir découvert un monde nouveau que le reste de sa vie suffirait à peine à explorer.

Nous retrouvons tous ces traits dans le cas de Freud. Depuis sa visite à Charcot en 1885 et 1886, il avait été préoccupé par le problème de l’origine de la névrose, problème qui finit par occuper toute sa pensée. A partir de 1894, les souffrances de Freud, telles qu’il les décrit dans ses lettres à Fliess, pourraient manifestement être qualifiées de névrotiques et, parfois, de psychosomatiques. Mais, à la différence de la névrose, sa concentration sur une idée fixe n’était pas seulement obsédante, mais aussi créatrice. Ses spéculations intellectuelles, son auto-analyse et son activité thérapeutique prenaient la forme d’une recherche désespérée d’une vérité qui lui échappait sans cesse. A plusieurs reprises, il avait eu l’impression d’être sur le point de découvrir un grand secret, voire de le posséder déjà – puis il avait été repris par ses doutes. Le sentiment caractéristique de solitude extrême est un des leitmotive de ses lettres à Fliess. Rien ne nous permet de penser que Freud se soit trouvé effectivement isolé, ni qu’il ait été l’objet d’attaques de la part de ses collègues pendant ces années.

Ses trois conférences devant le Doktorenkollegium furent très bien accueillies malgré l’étrangeté de ses théories. Une autre conférence sur les rêves, devant le B’nai B’rith, fut accueillie avec enthousiasme, au témoignage de Freud lui-même. On peut même parler d’un véritable respect et d’une grande tolérance envers Freud de la part de ses collègues. Le 2 mai 1896, quand Freud donna une conférence à la Société de psychiatrie et de neurologie, exposant sa théorie de la séduction dans la prime enfance comme origine de l’hystérie, Krafft-Ebing, président de l’assemblée, se contenta de faire remarquer que cet exposé avait tout l’air d’un conte de fées scientifique, mais n’en proposa pas moins, l’année suivante, d’accorder à Freud le titre à'Extraordinarius1251. Quant aux auditeurs, qui oserait leur reprocher leur scepticisme puisque Freud lui-même, quelques mois plus tard, découvrait qu’il s’était trompé ? La névrose suscite assez souvent des jugements péjoratifs : c’est ainsi que, dans ses lettres, Freud exprime des jugements assez durs à l’égard de ses collègues. Dès août 1888 ; il dit que ses attaques contre Meynert avaient été telles que ses collègues avaient dû lui conseiller la modération. Dans son livre sur l’aphasie, il s’en prend à plusieurs d’entre eux, et surtout à « l’idole siégeant sur son trône élevé », Meynert. Même le débonnaire Breuer se vit traiter avec mépris. Ces lettres témoignent aussi d’une extrême susceptibilité envers toute critique. Freud qualifiait de « vile » (niedertrâchtig) la recension des Études sur l’hystérie par Strümpell, qui reconnaissait les mérites de l’ouvrage, tout en exprimant certaines réserves1252. Quand C.S. Freund publia un article sur les paralysies psychiques1253, Freud le qualifia de « quasi-plagiat »1254, alors même que cet article exposait une théorie entièrement différente de la sienne. L’auteur, d’ailleurs, citait Freud. Freud était très pointilleux en ce domaine : il avait toujours peur d’être devancé, par exemple par Moebius ou Janet. Dans ses lettres, son attitude à l’égard de ses collègues apparaît faite surtout de méfiance, et parfois de provocation1255.

Les relations de Freud avec Fliess, qui ont tant intrigué certains psychanalystes, se comprennent aisément dans le cadre de la maladie créatrice. L’homme qui traverse une telle crise a le sentiment de se frayer un chemin dans un monde inconnu, et cela dans la solitude la plus complète. Il cherche désespérément un guide capable de l’aider dans cette épreuve. Freud s’était détaché des figures paternelles qu’avaient représentées pour lui Brücke, Meynert, Breuer et Charcot ; aussi se tourna-t-il vers un homme de la même génération que lui. Dans son adolescence, Freud avait connu une amitié étroite avec l’un de ses condisciples, Eduard Silberstein, avec qui il passait une bonne partie de ses loisirs. Les deux amis avaient appris l’espagnol pour avoir entre eux une sorte de langage secret, ils avaient pris des noms espagnols et fondé une « Académie castillane » ; il correspondirent pendant une dizaine d’années. C’est un peu sur ce modèle que Freud et Fliess contractèrent une étroite amitié. Ils échangeaient des idées, en particulier de nouvelles intuitions et découvertes sur lesquelles ils gardaient encore le secret, à l’écart des autres. Cependant une lecture attentive des lettres de Freud à Fliess révèle que la relation initiale entre deux amis se situant à un niveau d’égalité se transforma progressivement en une subordination intellectuelle de Freud à Fliess, jusqu’à ce que Freud finît par retrouver sa position antérieure d’égal à égal. Ainsi, durant la phase cruciale de la maladie créatrice de Freud, Fliess joua involontairement et inconsciemment le rôle du maître chaman à l’égard de l’apprenti chaman, ou du directeur spirituel pour le mystique.

La maladie créatrice a pour caractéristique de guérir spontanément et subitement, engendrant alors un sentiment d’exaltation. Rappelons-nous comment Fechner passa par une brève phase hypomaniaque où il se croyait en état de déchiffrer toutes les énigmes de l’univers. Un sentiment analogue s’exprime dans une phrase comme celle-ci : « Quiconque a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre sait parfaitement que les mortels sont incapables de garder un secret. Celui-là même dont les lèvres restent silencieuses bavarde avec ses doigts et la trahison sort par tous les pores de sa peau »1256. Les années de vives souffrances étaient derrière lui, mais subsistait le sentiment d’avoir passé par une longue période de terrible isolement dans un monde hostile. La maladie créatrice une fois terminée, l’attention du sujet cesse progressivement d’être fixée sur son seul monde intérieur, d’où un intérêt renouvelé pour le monde extérieur. Ainsi, pendant la maladie, Freud avait écrit à Fliess qu’il ne se souciait guère de sa nomination et qu’il envisageait même de rompre complètement avec l’université ; or, maintenant, il intervenait activement auprès du ministère pour hâter son avancement.

Le cas de Robert Bunsen, tel que l’a dépeint von Uexküll1257, illustre à quel point la personnalité d’un chercheur peut être modifiée par sa découverte. Quand Bunsen découvrit l’analyse spectrale, sa vision du monde et sa personnalité se transformèrent. Il se conduisit désormais « comme un roi voyageant incognito ». Paul Valéry a montré également comment la personnalité d’un écrivain créateur pouvait être remodelée à l’image même de son œuvre1258. Dans le cas de la maladie créatrice, la métamorphose de la personnalité est encore plus profonde. C’est comme si celui qui passe par cette crise avait entendu l’appel de saint Augustin : « Ne cherche pas au-dehors, rentre en toi-même, car c’est dans l’homme intérieur qu’habite la vérité »1259. C’est pour cette raison aussi que cette métamorphose de la personnalité est indissolublement liée à la conviction d’avoir découvert une vérité grandiose qu’il convient de proclamer à la face de l’humanité. Dans le cas de Freud, c’était la découverte de la méthode psychanalytique et d’une nouvelle théorie de l’esprit dont le premier témoignage se trouvait dans son Interprétation des rêves.

Freud a toujours considéré L’Interprétation des rêves comme son ouvrage capital, et il est certain que c’est un livre extraordinaire. Chaque année paraissaient des publications sur les rêves, mais le problème de leur interprétation n’avait guère été renouvelé depuis Schemer en 1855. En outre, ce livre non seulement présentait une théorie originale des rêves, mais posait les jalons d’une psychologie nouvelle. Enfin, il était lié, à un degré inconnu jusque-là, à la vie et à la personnalité de son auteur. Hervey de Saint-Denys et d’autres avaient rempli des livres entiers avec le récit de leurs propres rêves et de leurs interprétations, mais aucun n’avait analysé des rêves apparus au cours d’une maladie créatrice.

Aujourd’hui L’Interprétation des rêves est devenu un classique et nous sommes tellement familiarisés avec cet ouvrage qu’il nous est difficile de nous représenter l’impression qu’il produisit en 1900. L’opinion la plus courante de nos jours veut que Freud ait été à cette époque un obscur neurologue, « banni » par ses collègues, et que ce livre, qui contenait des innovations si importantes, ne rencontra que mépris ou silence mortel. Un examen objectif des faits nous révèle une tout autre image. Pendant ses années de maladie créatrice, Freud avait vu sa réputation grandir peu à peu à Vienne et au-dehors. Au Congrès international de psychologie à Munich, en août 1896, le nom de Freud était cité comme une des autorités les plus compétentes dans le domaine de l’hystérie1260. Van Renterghem, en 1897, cite Freud parmi les représentants les plus significatifs de l’École de Nancy1261. Ainsi que nous l’avons déjà indiqué, une esquisse biographique sur Freud parut en 1901 dans une sorte de Bottin des célébrités médicales1262. Par ailleurs, un gynécologue de Lyon, le docteur César Tournier, s’intéressa profondément, dès 1895, aux idées de Freud sur la sexualité infantile1263. L’affirmation qui voudrait que Freud ait été l’objet d’un véritable ostracisme à Vienne ne repose sur aucun fondement réel. Freud fit toujours partie de la Société impériale-royale des médecins1264, et, en 1899-1900, il exerça les fonctions d’assesseur de l’Association pour la psychiatrie et la neurologie1265 (celle-là même qui avait écouté avec incrédülité ses conférences sur l’hystérie en 1896). Un certificat officiel, daté du 4 octobre 1897, atteste que « Freud mène manifestement une vie aisée, a trois domestiques à son service et jouit d’une clientèle lucrative, quoique peu étendue » – et il est clair qu’entre-temps sa situation n’avait fait que s’améliorer1266.

Malgré son renom, L’Interprétation des rêves est un des livres de Freud les moins bien compris aujourd’hui, et ceci pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce que le texte a subi des modifications, des additions et des coupures d’une édition à l’autre, si bien que le texte que nous avons aujourd’hui entre les mains est assez différent, dans sa forme et dans son contenu, de l’original. En second lieu, ce livre est particulièrement difficile à traduire, si bien que les meilleures traductions laissent nécessairement échapper bien des nuances de l’original1267. La seule façon d’accéder à une connaissance valable de son contenu est de lire l’édition originale allemande qui est malheureusement très difficile à trouver. En troisième lieu, L’Interprétation des rêves abonde en allusions à des événements et à des coutumes, familiers au lecteur de cette époque, mais presque incompréhensibles aujourd’hui sans commentaire1268. Il abonde en détails humoristiques sur la Vienne fin de siècle.

Par ailleurs, ce livre pourrait être qualifié d’autobiographie déguisée. Freud y parle de sa naissance et de la prédiction d’une vieille paysanne, de l’éducation un peu rude qu’il reçut d’une vieille nourrice, du curieux mélange d’amitié et d’hostilité qui le liait à son neveu John, d’un an son aîné, de l’émigration de ses demi-frères en Angleterre, d’un cauchemar de son enfance où il voyait sa mère entourée de personnages portant des becs d’oiseaux, de sa place de premier à l’école, de la « conspiration contre le professeur impopulaire », de ses premiers soupçons sur l’antisémitisme de ses condisciples, et de bien d’autres détails de sa vie. Freud y fait aussi allusion à des événements politiques : le gouvernement libéral de 1866 qui comprenait deux ministres juifs, la guerre hispano-américaine de 1898, les attentats anarchistes à Paris. Il nous parle de ses travaux antérieurs, de sa déception dans l’affaire de la cocaïne, de son exaltation quand il foula le pavé de Paris en 1885, et de son ami Fliess. Il fait allusion à ses découvertes sur les souvenirs-écrans, la sexualité infantile et le complexe d’Œdipe. Il prend soin de dissimuler tout ce qui concerne sa vie amoureuse, mais il nous parle de ses enfants et nous donne des exemples de leurs rêves. Il ne cache pas ses sentiments athées ni son incrédulité relativement à l’immortalité.

D’autre part, Freud recourt au même stratagème que Dante qui confinait en enfer ceux qu’il n’aimait pas. Ainsi l’oncle Josef, la brebis galeuse de la famille, ' dont Freud dit qu’il « ne l’a évidemment jamais aimé ». Ainsi la vieille nourrice qui le traitait durement quand il était enfant et le stupide professeur du gymnase contre qui les élèves se révoltèrent. Le trop sévère Brücke oblige Freud, dans un rêve, à disséquer sa propre jambe et son pelvis. Freud raconte que Meynert avait été traité dans une maison de santé pour morphinomanie. H fait allusion au violent conflit entre Meynert et lui-même, et prétend que, peu avant sa mort, Meynert lui confia qu’il était atteint d’hystérie masculine, chose qu’il avait soigneusement cachée pendant toute sa vie1269. Ses souvenirs relatifs à son père sont plus caractéristiques encore : quand Sigmund avait 6 ans, son père lui donna, ainsi qu’à sa sœur, un livre d’images à mettre en morceaux, « ce qui ne se justifiait guère d’un point de vue pédagogique ». Peu après, Sigmund avait uriné dans la chambre à coucher de ses parents et son père lui avait dit qu’il n’arriverait jamais à rien. Il y avait aussi l’incident du chrétien qui avait insulté Jacob et de la conduite lâche de ce dernier. Dans un rêve, Freud voit son père ivre et arrêté par la police. Viennent encore les symptômes pénibles qui affligèrent Jacob et sa famille dans ses derniers jours. Freud n’insiste guère sur les aspects positifs de son père, si bien qu’on peut se demander s’il n’avait pas des raisons plus sérieuses pour adopter cette attitude à son égard, que la seule rivalité infantile pour sa mère.

Une des caractéristiques de cet ouvrage est la provocation à peine voilée. A cette époque, le mot Traumdeutung désignait l’interprétation populaire des rêves par des diseuses de bonne aventure. Ainsi le philosophe Gomperz avait publié une brochure intitulée Traumdeutung und Zauberei (Interprétation des rêves et magie)'1270. Pour les savants contemporains, le titre même de Traumdeutung avait donc quelque chose de déplacé et de choquant1271. Freud mit en exergue de son livre cette devise empruntée à Virgile (Énéide) :

Flectere si nequeo Superos, Acheronta movebo !

(Si je ne puis fléchir les deux, je réveillerai les enfers !)1272.

Ce sont les mots de Junon quand Jupiter refusa de prévenir Énée de l’arrivée' du roi du Latium. Elle manda alors, des Enfers, la furie Allecto qui attaqua les Troyens avec une troupe de femmes en fureur. Ces vers peuvent s’interpréter comme une allusion au sort des instincts refoulés, mais aussi comme une allusion au refus de l’université de reconnaître Freud et à la révolution qu’il introduisait dans les sciences de l’esprit. Dans une lettre à Fliess, datée du 9 février 1898, il écrit qu’il se réjouit « en pensant à tous les hochements de tête que provoqueront les indiscrétions et les impudences » de son livre1273.

Ces caractères insolites de la Traumdeutung, son titre provocateur et son épigraphe, sa haute qualité littéraire, ses relations étroites avec la vie privée et la personnalité de Freud, ses allusions humoristiques à la vie viennoise de l’époque, tout cela concourut à l’effet que le livre produisit. Certains critiquèrent ce qui leur paraissait un manque de rigueur scientifique. Pour d’autres, le livre fut une révélation bouleversante qui imprima un cours nouveau à leur vie. Le psychiatre allemand Blüher1274 rapporte dans son autobiographie qu’il ne s’était guère intéressé aux travaux de Freud jusqu’au jour où un ami lui prêta. L’Interprétation des rêves ; il ne put fermer le livre avant de l’avoir achevé, et cette lecture décida de l’orientation de sa carrière. Ce sont des expériences semblables qui firent de Ste-kel, d’Adler et de Ferenczi des disciples de Freud. Quant à la légende selon laquelle ce livre fut accueilli dans un silence réprobateur ou méchamment critiqué, elle a été déjà réfutée par lise Bry et Alfred Rifkin1275.

Un des points qui restent obscurs dans la vie de Freud est la raison de sa nomination si tardive au poste de professeur extraordinaire. Traditionnellement, on évoque l’antisémitisme, le scandale provoqué par ses théories sexuelles, la mesquinerie de ses collègues, jaloux de sa supériorité. Il obtint enfin cette nomination, ajoute la légende, quand une de ses riches malades soudoya le ministre de l’Éducation en faisant don d’un tableau de Bocklin à la galerie d’art qu’il patronnait. La découverte, par Josef et Renée Gicklhom, d’une série de quarante documents sur la carrière universitaire de Freud dans les archives de l’université de Vienne et les archives de l’État autrichien, a rendu enfin possible une étude objective des faits1276. K.R. Eissler y a ajouté ultérieurement deux autres documents1277. Nous savons ainsi qu’en janvier 1897 les professeurs Nothnagel et Krafft-Ebing demandèrent à l’assemblée des professeurs de proposer Freud pour le titre de professeur extraordinaire. Lors de sa réunion du 13 février 1897, l’assemblée chargea un comité de six professeurs de rédiger un rapport à ce sujet. Le 12 juin 1897, après avoir écouté un rapport favorable lu par Krafft-Ebing, l’assemblée recommanda au ministre la nomination de Freud. Mais c’est seulement le 27 février 1902 que le ministre de l’Éducation publique, Freiherr W. von Har-tel, proposa cette nomination qui fut signée par l’empereur François-Joseph le 5 mars 1902. Les documents dont nous disposons ne nous fournissent pas suffisamment de renseignements sur ce qui se passa pendant ces cinq années. Dans une lettre à Fliess, datée du 11 mars 1902, Freud rapporte comment, à son retour de Rome, il se rendit compte qu’il lui fallait agir lui-même s’il voulait jamais obtenir cette nomination tant retardée, comment, au ministère, Sigmund Exner lui fit comprendre que des « influences » jouaient contre lui et qu’il ferait bien de chercher « des contre-influences », comment il les trouva en la personne d’une de ses anciennes malades, Frau Elise Gomperz, et comment il pria Nothnagel et Krafft-Ebing de renouveler leur requête en sa faveur. Enfin, grâce à l’intervention d’une autre de ses anciennes malades, la baronne von Ferstel, le titre de professeur extraordinaire lui fut accordé.

Il est certain que le renouvellement de la requête par Nothnagel et Krafft-Ebing, le 5 décembre 1901, aboutit à la nomination de Freud, mais ceci n’explique pas pourquoi la première requête de l’assemblée des professeurs fut enterrée pendant plus de quatre ans. Les Gicklhom ont proposé l’explication suivante : le 28 mai 1898, le ministre de l’Éducation décida, par un décret secret (Geheimerlass), de réduire le nombre des nominations de professeur extraordinaire en stipulant que ceux qui seraient nommés devraient être capables de remplacer le professeur titulaire, et estimant aussi qu’il fallait favoriser ceux des Pri-vat-Dozenten qui avaient une longue pratique de l’enseignement. Selon les Gicklhom, Freud ne remplissait pas ces conditions : il avait le titre de Privat-Dozent en neurologie, mais non en psychiatrie (comme c’était le cas de Wagner-Jauregg). Par ailleurs, il s’était davantage préoccupé de sa clientèle privée, plus lucrative, que de ses fonctions d’enseignant. K.R. Eissler1278 a contesté point par point ces conclusions des Gicklhom. Il est certain que des candidats dont les noms avaient été proposés en même temps que celui de Freud ou même après lui obtinrent leur nomination avant lui. Le ministère avait évidemment subi des changements répétés et le nouveau ministre, Wilhelm von Hartel, homme extrêmement actif, responsable de tout le système scolaire autrichien ainsi que des affaires religieuses et culturelles, ne pouvait évidemment pas connaître les détails de chaque candidature individuelle1279. Mais il subissait toutes sortes de pressions politiques et bien des nominations de professeurs furent indépendantes des mérites scientifiques des candidats. C’est pourquoi von Hartel fut la cible d’attaques véhémentes de la part de Karl Kraus1280. Von Hartel fut aussi attaqué par les antisémites parce qu’il avait fait obtenir un prix littéraire à Arthur Schnitzler, et parce qu’il avait publiquement condamné l’antisémitisme devant le Parlement autrichien. Que Freud n’ait pas été nommé plus tôt ne saurait, dès lors, être attribué à l’antisémitisme. Quant à la légende qui voudrait que la nomination de Freud ait été obtenue par Frau von Ferstel en échange d’un tableau de Bôcklin (Die Burgruine), Renée Gicklhom a montré que ce tableau resta en possession de ses propriétaires, la famille Thorsch, jusqu’en 1948 et que la Galerie moderne avait déjà acquis un autre Bôcklin1281. A cela, K.R. Eissler répliqua que la Galerie moderne avait reçu de la baronne Marie von Ferstel, en 1902, un tableau d’Emile Orlik1282 intitulé « Église à Auscha ». Toutefois, le peu de valeur de ce tableau ne peut que confirmer l’invraisemblance de la légende d’après laquelle la nomination de Freud aurait été obtenue par corruption1283. Il est possible que le don de ce tableau n’ait été qu’un témoignage de gratitude de la baronne au ministre. Nous pouvons donc en conclure, semble-t-il, que ce retard dans la nomination de Freud a surtout été l’effet de la force d’inertie bureaucratique d’un système où l’on accordait toujours la priorité aux candidats recommandés ; or, Freud lui-même avait été longtemps trop absorbé par son auto-analyse pour s’occuper activement de sa carrière professorale.

En 1902, Freud vit se réaliser ainsi une de ses ambitions. Le titre de professeur extraordinaire signifiait une reconnaissance de ses travaux scientifiques et lui permettait, en même temps, de demander des honoraires plus élevés. Freud connut ensuite une période de productivité intense. En automne 1902, il réunit un petit groupe d’intéressés qui se rencontraient chez lui chaque mercredi soir pour discuter de psychanalyse. Les premiers adeptes de la Société psychanalytique du mercredi furent Kahane, Reitler, Adler et Stekel. Tel fut le modeste point de départ du mouvement psychanalytique qui devait atteindre des dimensions mondiales.

A partir de cette date, le récit de la vie de Freud s’identifie assez largement avec l’histoire du mouvement psychanalytique. En 1904, il publia Psychopathologie de la vie quotidienne. En dépit d’une polémique déplaisante avec Fliess, il se fit de plus en plus reconnaître dans divers secteurs. En septembre, il engagea une correspondance suivie avec Eugen Bleuler. En 1905, parurent trois de ses œuvres les plus connues : Trois Essais sur la théorie de la sexualité, Le Mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient et l’analyse de Dora. Vue du dehors, la psychanalyse apparut alors sous un nouveau jour. Alors qu’aux environs de 1900 on voyait Freud comme un explorateur de l’inconscient et un interprète des rêves, il fut avant tout considéré maintenant comme le promoteur d’une théorie sexuelle. Le récit traditionnel veut que ces nouvelles théories aient soulevé une tempête d’indignation et d’injures. Mais ici encore, un examen objectif des faits nous révèle une image différente. Bry et Rifkin, en étudiant les recensions des ouvrages de Freud à cette époque, en arrivent à la conclusion que « la connaissance et l’appréciation des travaux de Freud s’étendirent largement et rapidement » et que, « pendant la période où Freud est censé avoir été ignoré, on trouve de nombreux signes de reconnaissance et d’extraordinaire respect pour ses travaux »1284.

Freud était devenu une célébrité et un thérapeute recherché. En 1906, à l’occasion de son cinquantième anniversaire, ses disciples lui offrirent un médaillon frappé à son effigie. Si l’on fait abstraction d’une polémique avec Fliess, dont l’ancienne amitié s’était muée en haine, Freud recevait d’un peu partout des témoignages de reconnaissance et de dévouement.

En mars 1907, C.G. Jung et Ludwig Binswanger vinrent rendre visite à Freud, et à leur retour à Zurich ils fondèrent un petit groupe psychanalytique. En 1908, le mouvement prit un caractère international avec le premier Congrès international de psychanalyse à Salzbourg, et, en 1909, fut créée la première revue de psychanalyse. Freud fut invité à donner des cours à la Clark University de Worces-ter, et il fit ce voyage en Amérique avec Jung et Ferenczi. Ce grand moment de la vie de Freud marqua, selon sa propre expression, « la fin de son isolement ».

Ceci nous conduit à examiner la signification de cet isolement, dont Freud se plaignit tant. Dans son autobiographie, il parle de « dix ans ou même plus d’isolement », sans préciser à quelles dates il en situe le début et la fin. Ce prétendu isolement ne concernait certainement pas le cercle de ses connaissances immédiates : il était heureux dans sa vie familiale et Jones parle de son cercle de relations « étonnamment étendu »1285. Il ne semble pas qu’en général ses collègues se soient montrés envieux ou mesquins à son égard. Pour ceux chez qui l’animosité prit le pas sur l’amitié (comme ce fut le cas de Meynert, de Breuer et de Fliess), il est difficile de décider à qui en incombait la faute. Pour autant que l’on sache, aucun article de Freud ne fut jamais refusé par une revue, ni aucun de ses ouvrages par un éditeur. Contrairement à ce que l’on prétend habituellement, ses publications ne se heurtèrent pas à un silence glacial ni à une critique hostile. En fait, l’accueil fut généralement favorable, bien qu’il s’accompagnât parfois d’un mélange de surprise et de perplexité. Ce fut rarement un rejet proprement dit, et, à cet égard, d’autres n’eurent pas un meilleur sort que lui. Il se peut que le sentiment d’extrême et amer isolement, caractéristique de la névrose créatrice, ait persisté chez Freud et se soit trouvé renforcé par le fait que, pendant toutes ces années, il s’était nettement tenu à l’écart du monde médical viennois.

L’année 1910 marqua un sommet dans la vie de Freud et dans l’histoire de la psychanalyse. La Société psychanalytique du mercredi, devenue en 1908 la Société viennoise de psychanalyse, ne pouvait plus se réunir dans l’appartement de Freud en raison du nombre croissant de ses membres. Au second Congrès international, à Nuremberg, fut créée l’Association internationale de psychanalyse (IPA), ainsi qu’une deuxième revue psychanalytique. Freud publia Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci. Mais le fait même que la psychanalyse se fût proclamée un « mouvement » (et non pas simplement une nouvelle branche de la science) ne pouvait que susciter de l’opposition dans les milieux psychiatriques ainsi que des crises au sein du groupe initial : c’est ainsi qu’une opposition contre la psychanalyse se manifesta dans les milieux psychiatriques1286. En juin 1911, Alfred Adler quitta Freud et fonda une société dissidente. En octobre 1912, Stekel le quitta à son tour. Pendant un certain temps, les nouveaux adhérents comblèrent largement le vide laissé par les dissidences. La grande crise éclata en septembre 1913 quand Freud et Jung rompirent leurs relations et que le groupe suisse s’en trouva désorganisé. Cette même année, Freud publiait une autre de ses œuvres maîtresses, Totem et tabou.

A la fin de juillet 1914 éclata la Première Guerre mondiale. Freud, dont les deux fils, Jean-Martin et Emst, furent mobilisés dans l’armée autrichienne, fut emporté par l’enthousiasme patriotique. Sa clientèle se trouva sérieusement réduite. Il rédigea ses considérations sur la guerre et la mort. Les derniers cours qu’il avait donnés à l’université furent publiés sous le titre de Cours d’introduction à la psychanalyse. Les névroses de guerre ravivèrent l’intérêt porté à la psychanalyse, et un congrès se réunit à cet effet à Budapest en septembre 1918. Mais peu après, ce fut la défaite, puis la désagrégation de l’Autriche-Hongrie entraînant la faillite économique et la famine. Freud fut officiellement nommé professeur ordinaire en janvier 1920, et, le mois suivant, il prit part à ce que l’on a appelé improprement le procès Wagner-Jauregg.

Les relations internationales se renouèrent progressivement. Les clients étrangers affluèrent à nouveau chez Freud. Il exposa ses théories révisées dans Au-delà du principe du plaisir et dans Psychologie collective et analyse du moi.

L’année 1923 fut une année critique et inquiétante pour Freud1287. En février, Freud se découvrit une plaque de leucoplasie au niveau du palais et de la mâchoire. En avril, il consulta un spécialiste qui l’opéra et découvrit qu’il s’agissait d’un cancer. Ce fut la première d’une série d’environ trente opérations. Freud venait juste de perdre sa fille Sophie ; son petit-fils, Heinerle Halberstadt, à qui Freud était particulièrement attaché et qui vivait avec lui et les siens, mourut le 19 juin 1923. Selon Jones, ce fut pour Freud le plus grand chagrin de sa vie. Les 4 et 11 octobre de cette même année, Freud subit une grave opération au cours de laquelle il subit l’ablation d’une partie du palais et de la mâchoire, remplacés par une prothèse. Au cours de cette année, il écrivit « Le moi et le ça ». Dès lors, jusqu’à sa mort seize ans plus tard, Freud fut auréolé d’une réputation mondiale ; mais sa vie fut aussi une longue suite de souffrances, qu’il supporta avec un courage stoïque. Le mouvement psychanalytique s’étendit rapidement. En 1925, Freud écrit Inhibition, symptôme et angoisse, ainsi qu’une esquisse autobiographique. Dans son article, « L’analyse pratiquée par les non-médecins », publié en 1926, il plaide vigoureusement en faveur de la pratique de la psychanalyse par les non-médecins. La psychanalyse devint extrêmement populaire en Angleterre et plus encore aux États-Unis, à la grande surprise de Freud.

En 1927, Freud publia L’Avenir d’une illusion, une des plus pénétrantes critiques de la religion qui ait jamais été publiée, et en 1929 ce fut Malaise dans la civilisation. En août 1930, il se vit attribuer le Prix Goethe et, en octobre 1931, fut organisée une cérémonie dans sa ville natale, Freiberg (qui s’appelait maintenant Przibor). En 1932, Freud procéda à la révision d’une partie de ses idées, révision qu’il rédigea sous forme de conférences devant un public imaginaire : Nouvelle Introduction à la psychanalyse.

En 1933, quand Hitler prit le pouvoir, l’avenir paraissait bien sombre pour l’Europe. En 1934, les ouvrages de Freud furent brûlés à Berlin et, en 1936, tout le stock des Éditions internationales de psychanalyse de Leipzig fut confisqué. Cette même année, Thomas Mann prononça un discours à l’occasion du 80e anniversaire de Freud1288. Le mois suivant, survenait une nouvelle récidive du cancer.

Ses amis et disciples tentèrent de le persuader d’émigrer, mais il refusa. Le 12 mars 1938 les nazis entrèrent à Vienne et Freud se résigna à émigrer, mais la chose était devenue difficile avec la présence des nazis. La princesse Marie Bonaparte et d’autres amis influents et dévoués s’engagèrent dans des négociations ardues pour lui permettre de fuir. Son fils Ernst lui avait déjà procuré un refuge à Londres. Il quitta Vienne le 4 juin 1938. A son passage à Paris, l’ambassadeur des États-Unis, Bullitt, vint le saluer à la gare.

Freud fut reçu à Londres avec tous les honneurs. Malgré son âge et ses souffrances, il gardait l’esprit vif. Après avoir quelque peu hésité, il publia Moïse et le monothéisme qui fut sans doute, de toutes ses œuvres, la plus critiquée. Il reçut la visite et l’hommage de nombreux admirateurs fervents et fut nommé membre de la Société royale de médecine. Par dérogation spéciale, une délégation vint lui apporter à domicile l’acte de sa nomination. Depuis sa première opération en avril 1923, Freud en avait subi trente-deux autres, ainsi que des traitements aux rayons X et au radium. Il avait la cavité buccale pleine de cicatrices, et, pendant des années, il fut obligé de porter une prothèse embarrassante. Il y eut des périodes où il ne pouvait plus parler, avalait difficilement et n’entendait plus guère. Mais il ne manifestait ni impatience ni irritation et ne s’apitoya jamais sur lui-même. Il refusa tout analgésique afin de garder sa pleine vivacité d’esprit. Sigmund Freud mourut à Londres, dans l’appartement de son fils, le 23 septembre 1939, à l’âge de 83 ans. Il fut incinéré au cimetière de Golders Green. Il n’y eut aucune cérémonie religieuse, mais les derniers hommages lui furent rendus par le docteur Ernest Jones au nom de l’Association internationale de psychanalyse, par le docteur P. Neumann au nom du Comité des Autrichiens en Angleterre et par un autre réfugié éminent, l’écrivain Stefan Zweig1289.

La personnalité de Sigmund Freud

Freud fut au nombre de ces quelques rares hommes dont la vie et la personnalité furent exposées aux feux de la rampe et devinrent un objet de curiosité publique. Il essaya de se protéger derrière une barrière de secrets, mais les légendes s’en trouvèrent multipliées d’autant, et il suscita les jugements les plus contradictoires.

Une des raisons de ces contradictions est sans doute à chercher dans les transformations que sa personnalité subit au cours de sa vie. Les témoignages sur son enfance le dépeignent comme le fils aîné d’une mère très jeune qui lui prodiguait amour et encouragement. C’est sans doute à elle qu’il devait cette ambition qui ne fit que s’accentuer tout au long de sa vie. Dans les souvenirs de sa sœur Anna, Sigmund apparaît comme le fils aîné privilégié et comme un jeune tyran familial qui lui interdisait de lire Balzac et Dumas ; lui seul parmi les enfants disposait d’une chambre à lui et d’une lampe à pétrole1290. Parce qu’il prétendait que le piano le dérangeait, ses parents le vendirent, privant ainsi ses sœurs de la formation musicale qui était habituelle à Vienne. A l’école, il se montra un élève brillant, toujours en tête de sa classe. Les archives de l’école attestent ses succès scolaires et révèlent que, lors d’un scandale, il ne figurait pas parmi les délinquants, mais coopéra au contraire avec les autorités en leur fournissant certains renseignements1291. A la faculté de médecine, Sigmund apparaît toujours ambitieux et travailleur, mais ses études prolongées et son choix de cours hors programme semblent dénoter un certain manque de sens pratique.

Sa correspondance avec sa fiancée, entre 27 et 30 ans, reflète toujours son ambition et son travail acharné. Freud s’y révèle comme l’homme des amours et des antipathies violentes, amoureux fervent et attentionné, bien que possessif et jaloux à l’occasion.

Nous savons peu de chose sur les relations entre Freud et Martha après leur mariage. Quelques disciples ou visiteurs de Freud parlent d’elle comme d’une bonne ménagère et d’une bonne mère, peu au courant des travaux scientifiques de son mari. On lui prête ces mots : « La psychanalyse s’arrête à la porte de la chambre des enfants », et une allusion de Freud dans une lettre à Fliess, en date du 8 février 1897, semble confirmer cette attitude. Laforgue rapporte que, lors d’une promenade avec madame Freud dans les bois de Vienne, elle lui fit cette allusion énigmatique : « Il a été pourvu à ce que les arbres ne montent pas jusqu’au ciel »1292. Son fils, Jean-Martin, dépeint Freud comme un bon éducateur et un père affectueux qui savait trouver du temps pour sa famille le dimanche et pendant les vacances d’été1293. Il mentionne aussi l’attachement assez rigide de Freud aux conventions de la vie professionnelle et son peu d’empressement à accepter des innovations comme la bicyclette, le téléphone et la machine à écrire.

Le premier document qui nous fournisse une description substantielle du caractère de Freud est un rapport sur ses « qualifications » en tant que médecin militaire, rédigé au terme d’une période de service militaire dans l’armée autrichienne, du 11 août au 9 septembre 1886. En voici les données essentielles1294 :

Sigmund Freud et la psychanalyse

Rapport sur les qualifications

Nom : Docteur Sigmund Freud.

Grade : K.K. Oberarzt depuis le 13 juin 1882.

Promotion militaire : Du 11 août au 9 septembre 1886, pendant les manœuvres, médecin-chef de bataillon, et pendant le séjour en caserne du régiment, du 31 août au 6 septembre, médecin-chef du régiment.

Connaissance des langues : Connaissance parfaite de l’allemand parlé et écrit, bonne connaissance du français et de l’anglais, assez bonne connaissance de l’italien et de l’espagnol.

Aptitudes professionnelles et connaissance des exigences du service sanitaire : Très habile dans sa profession, connaît parfaitement les prescriptions sanitaires et les normes du service de santé.

A-t-il la confiance des militaires et des civils ? : Les militaires et les civils ont une grande confiance en lui.

Qualités d’esprit et de caractère : Caractère honnête et ferme, gai.

Zèle, discipline et régularité dans le service : Très zélé par sentiment du devoir, ordonné ; on peut lui faire confiance dans les affaires de service.

Est-il en possession de l’uniforme réglementaire et du nécessaire pour pansements ? : Il est en possession de l’uniforme réglementaire et du nécessaire pour pansements.

Conduite dans le service :

1. Face à l’ennemi : N’en a pas eu l’occasion.

2. A l’égard de ses supérieurs : Obéissant et ouvert, par ailleurs modeste.

3. A l’égard de ses égaux : Amical.

4. A l’égard de ses subordonnés : Bienveillant et exerçant une bonne influence.

5. A l’égard des malades : Plein de sollicitude et humain.

Conduite en dehors du service : Très décent, modeste, avec des manières agréables.

État de santé : Délicat, mais en parfaite santé.

Aptitude au service de guerre : Apte au service de guerre.

Qualifications en vue de promotions : Conformes aux exigences de son grade.

Ces appréciations confirment d’autres témoignages qui dépeignent Freud comme un homme au caractère solide et animé d’un vif sentiment du devoir. Notons en passant le mot « gai » (heiter) qui ne figure pas toujours dans les descriptions classiques de son caractère1295.

Les lettres à Fliess, écrites pendant la période suivante de sa vie, reflètent son ambition, son désir de réaliser une grande œuvre, son amitié passionnée pour Fliess ; il s’y plaint également de ses périodes de dépression, se montre critique à l’égard de bien des personnes et donne libre cours à son sentiment d’isolement dans un monde hostilé.

A partir de 1900, la personnalité de Freud se révèle sous un jour nouveau. Son auto-analyse a transformé le jeune praticien hésitant en un homme sûr de lui, fondateur d’une nouvelle doctrine et d’une nouvelle école, convaincu d’avoir fait une grande découverte qu’il se sent appelé à faire connaître au monde. Malheureusement nous ne disposons guère de témoignages relatifs à cette période de sa vie. La plupart ont été écrits plus tard, après 1923.

A cette époque, la personnalité de Freud avait subi une métamorphose due à sa réputation mondiale et aux souffrances physiques résultant d’une maladie incurable. Ses lettres, comme les témoignages de ses disciples, le font apparaître comme un bon mari, bon père, bon fils, bon ami et bon médecin, comme un homme au cœur d’or, plein de tact dans sa correspondance, attentif à choisir des cadeaux, dépourvu de toute pose ou attitude théâtrale, comme un homme capable de diriger un mouvement dans les circonstances les plus difficiles, alors qu’il affrontait, avec le plus grand courage, les souffrances physiques et la perspective d’une mort imminente. Freud offrait ainsi à ses proches l’image exceptionnelle d’un sage et d’un héros.

Voici maintenant quelques exemples des impressions faites par Freud sur les personnes qui eurent l’occasion de l’interviewer.

La première interview connue fut donnée par Freud, pendant son voyage en Amérique, à un journaliste de Boston, qui le décrit de la façon suivante :

« On s’aperçoit du premier coup que l’on a affaire à un homme d’un grand raffinement, d’une haute intelligence, d’une culture très diversifiée. Son regard pénétrant et cependant aimable dénote tout de suite le médecin. Son front élevé, avec les larges bosses de l’observation, ses mains belles et énergiques, sont très frappants »1296.

Cette interview est séparée des suivantes par un long intervalle de temps : celles-ci se situent après 1923, alors que la personnalité de Freud avait déjà été profondément transformée par sa réputation mondiale et par la maladie qui faisait de sa vie un véritable martyre. C’est surtout pendant cette période qu’il reçut des visites et que l’on écrivit sur lui.

Recouly, un journaliste français, trouvait que l’appartement de Freud ressemblait à un musée et que Freud lui-même avait l’allure d’un vieux rabbin :

« Nous avons affaire à un juif au type très accentué (on dirait un vieux rabbin arrivant directement de Palestine), au visage fin et émacié d’un vieil homme qui aurait passé des jours et des nuits à discuter avec ses sectateurs des subtilités de la Loi. On sent en lui une intense activité cérébrale et la capacité de jouer avec les idées à la façon dont les Orientaux jouent avec les grains d’ambre de leurs chapelets. Quand il parle de sa doctrine, de ses disciples, il le fait avec un mélange de fierté et de détachement. Mais c’est la fierté qui domine »1297.

Max Eastman, en 1926, fut stupéfait par les préjugés outrageusement défavorables que Freud nourrissait à l’égard des États-Unis et par la franchise choquante avec laquelle il les exprimait devant des visiteurs américains1298.

André Breton rapporte que « le plus grand psychologue de ce temps habite une maison de médiocre apparence dans un quartier perdu de Vienne »1299. B trouva peu jolie la servante qui ouvrit la porte et banal le salon d’attente. Une porte capitonnée s’entrouvrit. « Je me trouve, dit-il, en présence d’un petit vieillard sans allure, qui reçoit dans son pauvre cabinet de médecin de quartier. »

Le dramaturge Lenormand trouva que le bureau de Freud « ressemblait à n’importe quel cabinet de consultation d’un professeur d’université »1300. Freud lui montra les œuvres de Shakespeare et des tragiques grecs sur les rayons de la bibliothèque et lui dit : « Voilà mes maîtres. Voilà mes répondants. » Freud lui assura que les thèmes essentiels de sa doctrine avaient pour fondement l’intuition des poètes.

Le psychiatre allemand Schultz décrit Freud comme un homme à la taille légèrement supérieure à la moyenne, un peu voûté, de forte carrure, professeur à n’en pas douter ; il lui rappela de façon frappante Paul Ehrlich1301. B avait une courte barbe, des lunettes, un regard pénétrant. Freud associait une attitude strictement objective et scientifique à un esprit pétillant et une amabilité typiquement autrichienne ; il s’exprimait dans une langue classique et châtiée. Schultz voyait en Freud un homme particulièrement doué, à la personnalité harmonieuse. « Vous ne croyez pas réellement que vous êtes capable de guérir ? lui demanda Freud. – En aucune façon, mais je peux, comme le fait un jardinier, écarter les obstacles qui entravent la croissance personnelle. – Dans ce cas, nous nous entendrons », lui répondit Freud.

Viktor von Weizsâcker décrit Freud comme « un homme du monde savant, et d’une haute culture bourgeoise »1302. Son bureau s’ornait d’une longue rangée de statuettes antiques en bronze et en terre cuite, représentant des satyres et des déesses, ainsi que d’autres curiosités. « B n’y avait pas trace en lui de pédanterie universitaire et sa conversation passait aisément des thèmes les plus sérieux et les plus difficiles à la causerie la plus détendue et la plus charmante. Mais on sentait toujours la présence de l’homme éminent. » Von Weizsàcker nota que Freud souffrait physiquement, mais ne le laissait pas paraître.

Emil Ludwig raconte sa visite à Freud au printemps 1927 et dit qu’il trouva fantasmagoriques ses interprétations de la vie de Goethe, de Napoléon et de Léonard de Vinci1303.

Une journaliste française, Odette Pannetier, qui s’était fait une réputation de mystificatrice littéraire, réussit à extorquer une interview à Freud1304. Sachant que l’octogénaire, physiquement souffrant, ne recevait aucun journaliste, elle se présenta comme une malade affligée d’une phobie des chiens et montra à Freud une lettre de recommandation d’un psychiatre français. L’interview, telle qu’elle la rapporte, loin de ridiculiser Freud, le présente comme un vieillard sympathique, faisant preuve de bonne humeur et peut-être pas entièrement convaincu de l’existence de cette phobie. Il demanda à voir son mari, lui expliqua le coût et les difficultés du traitement. « Je lui tendis une enveloppe. Ses manières semblaient plus amicales que professionnelles. Il prit néanmoins l’enveloppe. »

Les témoignages de personnes analysées par Freud datent pour la plupart des dernières années de son activité. Roy Grinker dépeint Freud comme une fontaine de sagesse1305. Hilda Doolittle1306 décrit en termes hautement poétiques les inspirations qu’elle retira de son analyse avec lui. Joseph Wortis, qui se soumit, en 1934, à une analyse didactique de quatre mois avec Freud, tint un journal de ses séances et en fit un livre1307. Son récit révèle certains aspects de la technique de Freud et rapporte les opinions qu’il exprimait sur les sujets les plus divers : l’argent, le socialisme, la vieillesse, les femmes américaines, la question juive, etc. D lançait aussi des remarques sarcastiques sur certains de ses collègues.

Pour conclure, nous mentionnerons les entrevues que Bruno Gœtz eut avec Freud en 1904 et 1905, et qu’il rapporta de mémoire presque un demi-siècle plus tard1308. Goetz était alors un étudiant pauvre et famélique, qui souffrait de violentes névralgies faciales. Un de ses professeurs lui conseilla d’aller consulter Freud, à qui il avait montré certains des poèmes de Goetz. Celui-ci fut impressionné par la façon attentive dont Freud le regarda, le fixant de « ses yeux merveilleusement bienveillants, chaleureux, et chargés d’un mélancolique savoir ». Freud lui dit qu’il trouvait ses poèmes très bons, mais, dit-il, « vous vous cachez derrière vos mots, au lieu de vous laisser porter par eux ». Freud lui demanda pourquoi la mer revenait si souvent dans ses poèmes ; s’agissait-il pour lui d’un symbole ou d’une réalité ? Goetz lui raconta sa vie ; son père avait été capitaine de marine, il avait passé son enfance avec les marins, et il lui rapporta bien d’autres détails. Freud lui dit qu’il n’avait pas besoin d’analyse et lui prescrivit des médicaments pour traiter sa névralgie. D s’enquit de la situation financière de Goetz et apprit ainsi qu’il avait mangé son dernier bifteck quatre semaines avant cette entrevue. En s’excusant de jouer le rôle d’un père, Freud lui tendit une enveloppe avec « un petit honoraire pour le plaisir que vous m’avez donné avec vos vers et le récit de votre jeunesse ». L’enveloppe contenait 200 couronnes. Un mois après, Goetz, dont la névralgie avait disparu entre-temps, rendit visite à Freud pour la seconde fois : celui-ci le mit en garde contre son enthousiasme pour la Bhagavad-gîta et lui fit part de ses idées sur la poésie. Plusieurs mois plus tard, avant de retourner à Munich, Goetz vint prendre congé de Freud qui critiqua certains de ses articles qu’il avait lus entre-temps, et ajouta : « Il est bon que nous ne nous voyions pas pendant un certain temps et que nous n’ayons pas l’occasion de parler ensemble » – et il demanda à Goetz de ne pas lui écrire.

Freud était de stature moyenne (certains le trouvaient petit), svelte dans sa jeunesse, plus arrondi à mesure qu’il avançait en âge. Il avait les yeux bruns, des cheveux brun sombre, sa barbe parfaitement entretenue était plus longue dans ses jeunes années que par la suite. Il était un travailleur acharné et continua de travailler dans les pires moments de sa maladie. Il ne pratiquait d’autre sport que les excursions à pied pendant les vacances d’été. Il fut un grand fumeur de cigares au point de mettre sa vie en danger, mais ses efforts pour arrêter de fumer lui étaient si pénibles qu’il recommençait toujours. Les témoignages que nous possédons sur Freud permettent d’en peindre deux tableaux assez différents. Certains étaient impressionnés par ce qu’ils appelaient la froideur de Freud, et C.G. Jung assurait même que son principal trait de caractère était l’amertume : « Chacun de ses mots en était chargé […] toute son attitude exprimait l’amertume de quelqu’un qui se sent entièrement incompris, et tout en lui semblait dire : S’ils ne comprennent pas, qu’ils s’en aillent au diable »1309. Freud était manifestement de ceux qui « ne peuvent supporter les imbéciles ». Il pouvait aller très loin dans la rancune et dans le ressentiment contre ceux dont il croyait, à tort ou à raison, qu’ils l’avaient offensé1310. Beaucoup d’autres témoins le dépeignent comme un homme extrêmement aimable et courtois, plein d’esprit et d’humour et parfaitement charmant. C’était comme si la froide réserve de sa mère et le caractère enjoué de son père s’étaient trouvés unis en lui.

Un des traits essentiels de Freud était son énergie indomptable. Il alliait une capacité de travail quasi illimitée à la faculté de se concentrer intensément sur un sujet. Il alliait également le courage physique au courage moral dont témoigne son attitude stoïque les six dernières années de sa vie. Il était tellement convaincu du bien-fondé de ses théories, qu’il ne supportait pas la contradiction. Ses adversaires appelaient cela « intolérance » et ses disciples « passion de la vérité ».

D’une honnêteté scrupuleuse et d’une grande dignité professionnelle, il rejetait dédaigneusement toute sollicitation impliquant une exploitation commerciale de son nom. Il était extrêmement ponctuel, exact aux rendez-vous, et organisait toutes ses activités selon un emploi du temps rigoureux établi par heures, jours, semaines, mois et années. Il n’était pas moins soigneux dans sa mise. Avec le recul, certains des traits de son caractère qui ont été qualifiés d’obsessionnels paraissent parfaitement normaux une fois replacés dans le contexte de l’époque'89. On exigeait des hommes de son niveau social une très grande dignité et un véritable décorum. Dire de Freud « qu’il n’était pas viennois » témoigne d’une confusion entre le stéréotype de l’opérette viennoise et la réalité historique1311 1312.

Du fait de cette difficulté à comprendre la personnalité de Freud dans toute sa complexité, certains se sont mis à la recherche d’une notion fondamentale qui la rendrait intelligible. On a ainsi essayé d’interpréter la personnalité de Freud en fonction de ses origines juives, du monde médical viennois de cette époque, du Romantisme, ou encore on a voulu voir en lui un homme de lettres, un névrosé ou un génie.

Freud écrivait en 1930 qu’il s’était entièrement libéré de la religion de ses ancêtres (comme de toute autre d’ailleurs) et qu’il ne pouvait se rallier à l’idée nationaliste juive, mais qu’il n’avait jamais renié son appartenance à son peuple, qu’il avait conscience de sa singularité comme juif et qu’il ne désirait pas qu’il en fût autrement1313. Si quelqu’un s’avisait de lui demander ce qu’il y avait encore de juif en lui, il répondait : « Pas grand-chose, mais probablement l’essentiel »1314. Ses sentiments à l’égard de son identité juive semblent avoir connu la même évolution que ceux de nombre de ses contemporains autrichiens. A l’époque de sa naissance, l’antisémitisme avait à peu près disparu en Autriche. Il commença à se réveiller un peu, dans certaines associations d’étudiants, au cours de sa jeunesse. Pendant les vingt dernières années du XIXe siècle, l’antisémitisme s’accrut, mais il ne pouvait guère entraver la carrière professionnelle d’un homme comme Freud. A mesure que l’antisémitisme se développait, surtout après la Première Guerre mondiale, le sentiment de l’identité juive se raviva, et bien des Juifs qui avaient été portés jusque-là à la renier l’assumèrent à nouveau. C’est sans doute Hyman qui a proposé la meilleure interprétation de la personnalité de Freud en tant que juif :

« Voici un garçon qui grandit dans une famille juive appartenant à la classe moyenne, famille qui se disait issue de célèbres érudits juifs et faisait remonter son histoire légendaire jusqu’à la destruction du Temple. Il était le premier-né et le préféré de sa mère, le brillant “savant” gâté par son père qui mettait sa fierté en lui, l’élève favori de ses professeurs. Nous savons que jeune, il se montra un peu intransigeant, mais qu’il se rassit avec l’âge pour devenir un bon époux et un père aimant et indulgent, un joueur de cartes passionné et un grand parleur quand il était avec ses amis. Il témoigne d’une certaine ambivalence à l’égard de ses origines juives comme une centaine de semi-intellectuels de notre connaissance. Il n’aime guère le christianisme sans se rattacher pour autant à aucune autre nouvelle croyance, la plupart de ses amis sont juifs, il est fasciné par les rites juifs tout en les raillant comme des superstitions, il joue avec l’idée d’une conversion, mais jamais sérieusement, il est dévoré d’ambition, il a soif de réussite et de renommée, il méprise les Goyim sans ambition, il ne croit pas qu’un écrivain chrétien (il s’agit de George Eliot) puisse écrire sur les juifs et connaître les choses “dont nous ne parlons qu’entre nous”, il est affligé de “rêveries de schnor-rei” (c’estletermemêmedeFreud)oùl’onhéritedesrichesses imméritées, ils’iden-tifie à l’héroïsme juif de l’histoire et de la légende (“J’ai souvent eu le sentiment d’avoir hérité de toute la passion de nos ancêtres quand ils défendaient leur Temple”). Nous pouvons être sûrs que ce gaillard finira au B’nai B’rith – et c’est bien ce qui arriva. Si l’on nous avait dit que ce docteur Freud s’était assuré une vie confortable comme praticien généraliste, avait donné une excellente éducation à ses enfants et n’avait jamais fait parler de lui en dehors de son voisinage immédiat, nous n’aurions pas été surpris.1315 »

Il y eut évidemment bien des contemporains juifs de Freud dont la vie et la carrière évoluèrent de la même façon (la réputation mondiale en moins). Une comparaison entre Freud et Breuer pourrait être instructive : Breuer, qui avait été victime d’intrigues et qui renonça à une brillante carrière universitaire, n’attribua jamais aucune de ses déconvenues à l’antisémitisme et se déclarait parfaitement satisfait de la vie qu’il avait eue. Freud, par contre, se plaignit à maintes reprises de l’attitude hostile de ses collègues ou de personnalités antisémites. Parlant de son père, Breuer soulignait combien un homme de sa génération avait trouvé merveilleux d’être libéré du ghetto et de pouvoir s’intégrer dans un monde plus large, tandis que la seule allusion que fit Freud à la jeunesse de son père concerne l’affront que celui-ci subit un jour de la part d’un chrétien. Breuer consacra la moitié de son autobiographie à un panégyrique de son père, tandis que Freud n’avait aucun scrupule à exprimer ses sentiments d’hostilité à l’égard du sien. Breuer critiquait l’hypersensibilité des Juifs à la moindre note d’antisémitisme, l’attribuant à une assimilation imparfaite, tandis que Freud se sentit d’emblée membre d’une minorité persécutée et attribua en partie sa créativité au fait qu’il avait été contraint de penser autrement que la majorité. Benedikt, dans son autobiographie, se plaignait longuement de nombre de ses contemporains, sans pourtant jamais les accuser d’antisémitisme. Ainsi donc, le fait d’être juif à Vienne pouvait engendrer des attitudes très différentes à l’égard du judaïsme et de l’univers des gentils, et rien n’empêchait un Juif de se sentir en même temps parfaitement viennois.

On peut aussi essayer de comprendre Freud en voyant en lui un représentant typique du monde intellectuel viennois de la fin du xixe siècle. Il n’était pas exceptionnel à Vienne, creuset ethnique et social, qu’un homme doué, sorti des classes inférieures, parvienne à s’élever dans l’échelle sociale, atteignant vers le milieu de sa vie un niveau social et économique des plus enviables, à condition d’avoir fréquenté l’école secondaire et l’université. Josef Breuer en est un exemple : fils d’un modeste instituteur, il était devenu l’un des médecins viennois les plus en vue et il aurait certainement pu monter plus haut s’il l’avait voulu. Il fallait, évidemment, faire preuve de grandes capacités, travailler dur et se montrer ambitieux : Freud avait bien tout cela. Pour celui qui se destinait à la carrière médicale, cela signifiait qu’il fallait passer par une période d’activités hospitalières chichement rétribuées, par les fonctions de Privat-Dozent, qu’il fallait se soumettre à une âpre compétition et persévérer pendant de longues années dans des travaux scientifiques peu rémunérés. Freud fut un de ceux qui surmontèrent avec succès ces épreuves. A partir de l’âge de 35 ans, il fut à même de mener la vie d’un riche bourgeois viennois, disposant d’un vaste appartement, avec plusieurs domestiques à son service, dans le plus beau quartier résidentiel de Vienne, pouvant s’offrir trois mois de vacances d’été en Autriche et à l’étranger. Il lisait la Neue Freie Presse et se conformait strictement aux obligations de sa profession. Freud avait aussi les gestes et les manières de la haute bourgeoisie viennoise de son temps, sa culture raffinée et multiforme, son exquise urbanité, son humour de bon aloi et son art de la conversation. L’Interprétation des rêves, Psychopathologie de la vie quotidienne, et Le Mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient foisonnent en allusions à la vie viennoise et aux événements locaux contemporains. Freud était viennois jusqu’au bout des ongles (y compris dans son affectation caractéristique de détester Vienne).

Freud partageait également les valeurs de sa classe sociale. David Riesman, dans son essai de reconstitution de la vision du monde de Freud à partir de ses écrits, met l’accent sur ses idées relatives au travail et au jeu1316. Freud voyait dans le monde du travail le seul monde authentique, il le retrouvait jusque dans l’inconscient sous la forme du « travail du rêve » et du « travail de deuil ». C’était un monde qu’il opposait au monde du plaisir, qui est le monde de l’enfant, de l’être immature, du névrosé, de la femme et de l’aristocrate. La capacité de travailler et d’éprouver du plaisir est, suivant Freud, le critère même de la santé mentale. Dans cette formule, Freud se fait l’écho de l’idéal du bourgeois viennois industrieux qui se conforme parfaitement aux exigences de sa position, mais qui revendique sa part des plaisirs de la grande ville. Pour Freud, la société était naturellement et nécessairement autoritaire et la famille paternaliste. De même qu’il avait respecté ses maîtres, il attendait de ses disciples qu’ils le respectent. Freud, il est vrai, ne se conforma pas jusque dans les moindres détails au Viennois type des classes supérieures. Il ne fréquentait guère le théâtre ou l’opéra et n’eut pas de liaisons avec des actrices. Mais un comportement puritain et monogame comme celui de Freud n’était pas aussi exceptionnel que la légende voudrait le faire croire. Ceux qui prétendent que Freud n’avait rien d’un Viennois n’ont rien compris ni au caractère de Freud ni à celui de Vienne.

On peut encore essayer d’expliquer la personnalité de Freud à partir du Romantisme. Wittels a dit que Freud, bien que contemporain de l’Allemagne de Bismarck, se rattachait spirituellement à l’Allemagne de Goethe1317. Son style de vie était imprégné de Romantisme. Ses lettres à sa fiancée font preuve de la même exaltation que celle que nous retrouvons, par exemple, dans les lettres de Herzen à sa bien-aimée. L’amitié passionnée qui lia Freud à Fliess, si éloignée de nos usages contemporains, rappelle celles qu’entretenaient souvent les jeunes romantiques. Freud semble s’être identifié au héros solitaire de Byron luttant désespérément contre un monde hostile. Les poètes, les jeunes savants et les étudiants romantiques avaient coutume de se retrouver une fois par semaine, entre amis, dans des cénacles. Vers 1900, en revanche, les savants se retrouvaient dans les réunions des sociétés officielles. Le groupe du mercredi soir, rassemblé autour de Freud, aurait été mieux en harmonie avec le milieu des poètes néoromantiques ou, un siècle plus tôt, dans celui des savants romantiques. La constitution d’un groupe secret de six disciples choisis, prêtant serment d’allégeance pour la défense de la psychanalyse, chacun d’eux recevant un anneau de Freud, était une idée éminemment romantique. Que Freud ait soudain éprouvé des sentiments de patriotisme autrichien après une longue indifférence politique, lorsque éclata la guerre, voilà qui rappelle encore la ferveur patriotique des jeunes romantiques allemands en 1806. Enfin, bien des aspects de la psychanalyse font penser à une reviviscence des idées de la philosophie de la nature et de la médecine romantique.

Wittels pense avoir trouvé la clé de la personnalité de Freud dans son identification à Goethe, rappelant que Freud avait choisi sa voie après avoir entendu le poème de Goethe Sur la nature. On peut retrouver chez Freud et l’idée de beauté de Goethe et l’intérêt qu’il portait à l’art et à l’archéologie, ainsi que sa conception de la science fondée sur la recherche de modèles archétypiques. Le style de Freud est modelé sur celui de Goethe : cette influence se retrouve jusque dans la prédilection pour certains mots, comme « international » (dans le sens de supranational).

On peut encore comprendre Freud comme un homme de lettres. Il avait toutes les qualités qui font les grands écrivains : le don de la langue et des mots, l’amour de sa langue maternelle, une grande richesse de vocabulaire, le Sprachgefühl (le sens de la langue) qui lui faisait infailliblement choisir le mot le plus juste1318. Même ses premiers articles sur l’histologie sont écrits dans un style magnifique. Comme le dit Wittels :

« Pour ses lecteurs qui ne se sont pas intéressés directement au côté professionnel, ce qu’il dit est souvent moins important que la façon captivante dont il le dit. Les traductions de ses écrits sont incapables de rendre l’esprit profondément germanique dont sont imprégnées ses œuvres. La magie de son style ne saurait passer dans une autre langue. Si l’on veut vraiment comprendre la psychanalyse de Freud, il faut lire ses livres dans leur version originale… »

D’autre part, Freud était animé de cette curiosité intellectuelle qui pousse un écrivain à observer ses semblables pour essayer de pénétrer dans leurs vies, leurs amours, leurs attitudes les plus intimes. (Cette curiosité passionnée a été très bien décrite par Flaubert et Dostoïevski.) En troisième lieu, Freud aimait écrire ; qu’il s’agisse de lettres, de journal intime, d’essais ou de livres : Nulla dies sine linea. Pour un homme de lettres, mettre par écrit ses pensées et ses impressions est plus important que de toujours vérifier leur exactitude. Tel est le principe de la méthode de Borne : mettre par écrit ses impressions immédiates sur toutes choses en cherchant avant tout la sincérité. C’est également de cette façon que Popper-Lynkeus rédigeait ses essais. Les essais de Freud sur Michel-Ange et Léonard de Vinci peuvent être considérés comme des exercices écrits à la manière de Borne. Enfin, Freud possédait une des qualités les plus rares chez un grand écrivain, celle que Paul Bourget appelait la crédibilité. Un écrivain médiocre fera apparaître artificielle une histoire vraie, tandis qu’un grand écrivain sera capable de donner l’apparence de la vérité à l’histoire la plus invraisemblable. Un historien juif commentant son essai Moïse et le monothéisme dressa une longue liste des inexactitudes et des invraisemblances qu’il contient, mais ajouta que Freud, grâce à son génie, avait réussi à rendre plausible ce tissu d’invraisemblances1319. Freud affirma à maintes reprises que les poètes et les grands écrivains avaient précédé les psychologues dans l’exploration de l’esprit humain. B citait souvent les tragiques grecs, Shakespeare, Goethe, Schiller, Heine et bien d’autres classiques.

Freud aurait pu, sans aucun doute, devenir un des écrivains les plus célèbres de la littérature universelle, mais au lieu d’utiliser sa connaissance profonde et intuitive de l’âme humaine pour créer des œuvres littéraires, il l’utilisa pour formuler et systématiser ses intuitions.

On a essayé d’interpréter la personnalité de Freud à la manière des « pathographies » rendues célèbres par Moebius, et développées ultérieurement par les psychanalystes1320. Maylan essaya ainsi d’expliquer l’œuvre et la personnalité de Freud à partir de son complexe paternel1321. Natenberg recueillit pièce à pièce, dans les écrits de Freud et dans le matériel biographique dont nous disposons à son sujet, tous les signes de névrose, et composa le portrait d’un individu profondément perturbé, souffrant d’idées délirantes1322. Erich Fromm, dans sa pathographie, dépeint Freud comme un fanatique de la vérité, présentant divers traits névrotiques, et convaincu qu’il avait pour mission de prendre la tête d’une révolution intellectuelle qui transformerait le monde par le mouvement psychanalytique1323. Percival Bailey interprète Freud comme une sorte de génie excentrique et maladroit, qui invoquait l’antisémitisme et l’hostilité de ses collègues comme excuses à ses échecs, et qui s’égara à construire des théories fantastiques1324. Maryse Choisy interprète sa personnalité et son œuvre comme l’expression de la faiblesse de sa libido : la théorie de Freud ne se réduirait-elle pas à une rationalisation de sa propre inhibition sexuelle1325 ? D’après Alexander, Freud souffrait d’un conflit non résolu entre la nécessité de rester dans l’opposition et la soif de se sentir entièrement reconnu1326.

On a attiré l’attention sur bien d’autres traits de caractère de Freud que l’on a qualifiés de névrotiques. On dit que Freud se montra extrêmement crédule dans certains domaines (il croyait, par exemple, à la propagande de guerre des empires centraux), qu’il commit des erreurs de jugement sur certaines personnes, qu’il cultiva une rancune injustifiée à l’égard d’autres personnes et des préjugés contre la civilisation américaine, qu’il se montra intolérant, qu’il commit des indiscrétions en parlant de certains de ses malades, qu’il était préoccupé à l’excès des questions d’antériorité tout en prétendant ne pas s’en soucier, qu’il s’attribua le mérite de bien des idées exprimées avant lui1327 et qu’il fut esclave du tabac. Même son comportement puritain et sa stricte monogamie ont été qualifiés d’anormaux : la poétesse Anna de Noailles, après lui avoir rendu visite, se montra scandalisée de ce qu’un homme qui avait tant écrit sur la sexualité n’ait jamais été infidèle à sa femme1328. Marthe Robert essaie de trouver une excuse à son style de vie puritain : à l’époque, dit-elle, où il acquit ses connaissances sur la sexualité, il était trop âgé pour changer de conduite1329. En fait, rien de tout cela ne permet de porter le diagnostic de névrose. Il est bien plus difficile d’expliquer comment son hypersensibilité et son sentiment subjectif d’isolement ont pu engendrer chez lui la conviction qu’il était rejeté et banni, alors que tous les documents dont nous disposons semblent bien indiquer que tout cela n’était nullement justifié1330.

A notre connaissance, K.R. Eissler est le seul à avoir entrepris une étude systématique de Freud, homme de génie1331. Dans un livre antérieur sur Goethe, Eissler définit l’homme de génie comme « celui qui est capable de re-créer l’univers humain, du moins en partie, d’une manière qui soit compréhensible pour les autres hommes et qui mette en évidence un aspect nouveau de la réalité qui n’avait pas été perçu jusque-là ». Le génie est le résultat d’une combinaison extraordinaire de facteurs et de circonstances. A la source, il y a un facteur inné, de nature biologique : chez Goethe1332 c’était l’intensité et la qualité de la fonction du rêve qu’il mit au service de son œuvre créatrice ; chez Freud ce fut une parfaite maîtrise du langage. Mais l’apparition du génie exige aussi un ensemble de facteurs liés à l’environnement. Premier-né préféré d’une jeune mère, elle-même la troisième femme d’un homme bien plus âgé du nom de Jacob, Freud était prédestiné à s’identifier très tôt au personnage biblique de Joseph, l’interprète des rêves qui en vint à surpasser son père et ses frères. Le jeune Sigmund avait investi sa libido dans ses travaux et ses ambitions scientifiques ; sa rencontre avec Mar-tha Bemays l’amena à reporter une partie de sa libido sur Martha et sur le monde extérieur ; mais les quatre années de ses fiançailles engendrèrent une grave frustration, d’où un degré supérieur de sublimation. Dans l’intérêt de Martha, Freud renonça à ses rêves d’ambition scientifique, s’orientant vers la clinique, et c’est ce renoncement qui lui permit de faire ses découvertes dans le domaine des névroses. Sa correspondance quotidienne avec Martha aiguisa ses capacités d’observation psychologique et d’introspection. Eissler pense que ces quatre années de fiançailles permirent à Freud de restructurer sa personnalité, restructuration qui lui ouvrit le chemin de son auto-analyse, et permit ainsi l’émergence progressive d’une nouvelle vision du monde, c’est-à-dire de la psychanalyse.

Mais le temps n’est pas encore venu où nous pourrons nous faire une image réellement satisfaisante de la personnalité de Freud. Les données dont nous disposons sont encore insuffisantes (jusqu’ici nous savons moins de choses sur son enfance que nous n’en savions sur son auto-analyse avant la publication de sa correspondance avec Fliess). Et puis, il n’est pas impossible qu’il devienne de plus en plus difficile, à mesure que le temps passera, de le comprendre. Freud faisait partie d’un groupe d’hommes bâtis selon le même modèle, tels que Kraepelin, Forel et Bleuler, qui avaient subi un long entraînement à la discipline intellectuelle et affective ; c’étaient des hommes de grande culture, aux mœurs puritaines, d’une indomptable énergie, aux convictions fermes qu’ils n’hésitaient pas à affirmer avec vigueur. En dépit de toutes leurs divergences personnelles ou doctrinales, ces hommes étaient capables de se comprendre immédiatement entre eux, alors que leur tendance ascétique-idéaliste est devenue de plus en plus étrangère à notre génération hédoniste-utilitariste.

Les contemporains de Freud

La personnalité de Freud, pas plus que celle de quiconque, ne saurait se comprendre pleinement en dehors du contexte de ses contemporains, de leurs parallélismes, de leurs divergences et de leurs relations mutuelles. Parmi tous ces hommes, nous choisirons Wagner-Jauregg qui, tout en suivant la voie traditionnelle, fit des découvertes d’une grande importance en psychiatrie, et Arthur Schnitzler, qui fut d’abord neuropsychiatre avant de devenir un des plus grands écrivains autrichiens.

Julius Wagner-Jauregg, fils d’un fonctionnaire, naquit le 7 mars 1857, une année après Freud1333. D’après son autobiographie, il choisit la médecine sans vocation particulière et s’inscrivit à l’école de médecine de Vienne en octobre 1874 (un an après Freud)1334. A la différence de Freud, il termina ses études médicales en un minimum de temps, quoique se livrant lui aussi à des travaux extrascolaires dans des laboratoires, à partir de la troisième année. Son grand maître fut le professeur de pathologie expérimentale Salomon Stricker. Comme Freud, il publia ses premiers travaux scientifiques dans les Comptes rendus de l’Académie impériale-royale des sciences, tandis qu’il était en quatrième année. Il obtint son diplôme de docteur en médecine le 14 juillet 1880 et resta dans le laboratoire de Stricker où il rencontra Freud qu’il finit par tutoyer familièrement. Se rendant compte qu’il n’y avait pas d’avenir pour lui chez Stricker, Wagner-Jauregg se tourna vers la médecine clinique, caressa pendant quelque temps l’idée d’émigrer en Égypte, étudia avec Bamberger et Leidesdorf et fut même, un moment, intéressé par les recherches sur les propriétés anesthésiantes de la cocaïne. En 1885, il fut nommé Privat-Dozent en neuropathologie grâce à son maître Leidesdorf, qui réussit à surmonter la forte opposition de Meynert. Trois années plus tard, ses fonctions de Privat-Dozent furent étendues à la psychiatrie. Cette démarche, que Freud n’avait pas faite, lui ouvrait la possibilité d’une nomination ultérieure de professeur titulaire. En 1889, il fut nommé professeur extraordinaire de psychiatrie à Graz, et, en 1893 (alors que Freud et Breuer venaient juste de publier leur « Communication préliminaire »), il fut nommé professeur titulaire de psychiatrie à Vienne.

L’œuvre psychiatrique de Wagner-Jauregg se distingue par trois réalisations de premier ordre. Tout d’abord, tenant compte du fait que le crétinisme était dû à un manque d’iode et qu’il pouvait être évité par l’ingestion régulière de sel d’iode, il lutta pour l’application à large échelle de ce moyen prophylactique, si bien que le crétinisme disparut presque entièrement dans certaines parties de l’Europe. Puis ce fut sa découverte du traitement de la paralysie générale (maladie considérée jusque-là comme incurable) par la malariathérapie. Cette découverte fut le résultat d’expériences systématiques menées pendant de nombreuses années. Enfin, il proposa et réussit à faire accepter une réforme de la législation autrichienne relative aux malades mentaux. De nombreux titres honorifiques vinrent couronner les travaux de Wagner-Jauregg, y compris, en 1927, le prix Nobel. Il fut le premier psychiatre à se voir décerner ce prix.

Wagner-Jauregg pratiquait activement l’alpinisme et l’équitation, et il avait reçu une éducation très diversifiée. Son style était clair et concis, évitant toute comparaison et toute imagerie littéraire. Ses cours étaient considérés comme bons, mais sans éloquence. Son attitude envers ses étudiants passait pour autoritaire mais bienveillante. Outre son enseignement, ses recherches, ses responsabilités hospitalières et sa clientèle privée, il participait activement aux sociétés scientifiques et remplissait avec zèle des fonctions universitaires.

Les personnalités de Freud et de Wagner-Jauregg étaient si différentes qu’ils ne pouvaient guère se comprendre. Wagner-Jauregg reconnaissait à leur juste valeur les travaux neurologiques de Freud et peut-être aussi ses premières études sur les névroses, mais il ne put accepter la validité scientifique de ses théories ultérieures, de son interprétation des rêves et de sa conception de la libido. On a beaucoup épilogué sur l’hostilité de Wagner-Jauregg à l’égard de Freud.

Wagner-Jauregg assure dans son autobiographie qu’il n’a jamais exprimé aucune animosité à l’égard de Freud, sinon quelques mots sous forme de plaisanterie dans des réunions privées. Cependant, un de ses élèves, Emil Raimann, devint un adversaire acharné de Freud, et celui-ci en rendit responsable Wagner-Jauregg lui-même. Wagner-Jauregg répondit que Freud, qui était l’homme le plus intolérant qu’il eût jamais vu, ne pouvait pas comprendre qu’un maître puisse permettre à ses élèves d’avoir leurs propres opinions. Toutefois, à la demande de Freud, il pria Raimann de cesser ses critiques contre Freud, et Raimann obéit. Quand Freud obtint enfin le titre de professeur ordinaire en 1920, ce fut Wagner-Jauregg qui rédigea le rapport proposant sa nomination. Des freudiens ont fait remarquer qu’à la fin de ce rapport Wagner-Jauregg fit un lapsus, proposant la nomination de Freud comme professeur « extraordinaire », puis rayant le préfixe « extra ». Il faudrait en conclure que Wagner-Jauregg était réticent, mais soutint la candidature de Freud par solidarité professionnelle.

Le prétendu procès de Wagner-Jauregg, en 1920, événement sur lequel nous reviendrons1335, a suscité des jugements contradictoires. Bien que le rapport d’expert de Freud à cette occasion fût modéré dans les termes, il est clair qu’à son tour Freud se montrait réticent. Cette réticence se manifesta plus ouvertement lors des discussions et Wagner-Jauregg en garda du ressentiment, ainsi qu’en témoigne son autobiographie. Mais dans leur vieillesse, alors qu’ils avaient tous deux acquis une réputation mondiale, ces deux hommes se félicitèrent mutuellement pour leur 80e anniversaire, dans un style quasi monarchique. Ainsi que l’écrit K.R. Eissler :

« Étant donné la différence énorme de leurs personnalités et de leurs tempéraments, on aurait pu s’attendre à voir se développer une inimitié personnelle entre Freud et Wagner. Cependant l’amitié qui les avait liés dans leur jeunesse triompha de toutes les vicissitudes de leurs vies. Leur respect mutuel et leur estime amicale ne furent pas altérés par leurs divergences scientifiques, et c’est là un épisode vraiment exemplaire que nous offre la biographie de ces deux chercheurs »1336.

A plusieurs reprises, des parallèles ont été faits entre Sigmund Freud et Arthur Schnitzler. Dans une lettre à Schnitzler, à l’occasion de son 60e anniversaire, Freud écrit : « J’aimerais vous faire une confidence… Je pense que je vous ai évité par une sorte de crainte de retrouver mon propre double (Doppelgànger-Scheu) »1337. Comme Freud, Schnitzler était issu d’une famille juive qui avait coupé ses liens avec la religion de ses ancêtres. Il était né à Vienne le 15 mai 1862 (donc six ans après Freud). Son père, laryngologiste réputé et professeur à l’université de Vienne, éditait une revue médicale et comptait dans sa clientèle des actrices et des chanteurs d’opéra. Arthur étudia la médecine à Vienne de 1879 à 1885 et obtint son doctorat trois ans après Freud. Comme Freud, il passa trois ans à l’hôpital général de Vienne, fut l’élève de Meynert et s’intéressa aux discussions de l’époque, sur l’hystérie et l’hypnotisme. Son premier article traitait de six malades qu’il avait guéris d’une aphonie hystérique en une ou deux séances hypnotiques. Il préféra parler d’aphonie fonctionnelle parce qu’il avait quelques doutes sur le diagnostic et la notion d’hystérie1338.

Emboîtant le pas à son père, Schnitzler se lança dans une carrière de journalisme médical. Il se fit le reporter, dans la Wiener Medizinische Presse, des réunions de la Société impériale-royale de médecine et c’est ainsi qu’il fut amené à rendre compte de la séance du 15 octobre 1886 où Freud parla de l’hystérie masculine1339. Dans un article ultérieur, rappelant cette vive discussion, il exprima des craintes de voir présentés dans les séances futures bien des cas de prétendue hystérie masculine. Mais, ajoutait-il, un zèle excessif est sans doute plus profitable à la science qu’une attitude négative1340. Schnitzler rédigea aussi de nombreux comptes rendus d’ouvrages médicaux dans Y Internationale Klinische Rundschau, avec une prédilection pour ceux qui traitaient de l’hystérie, des névroses et de l’hypnotisme. Commentant les traductions des livres de Charcot et de Bernheim faites par Freud, il loua son habileté de traducteur, tout en faisant des réserves sur le contenu. A propos du livre de Bernheim, Schnitzler parlait de la « pose » et de la tendance à « jouer un rôle » chez l’individu hypnotisé, et il invoquait sa propre expérience1341. De même, Schnitzler reconnaissait tout le mérite de Liébeault, mais déplorait les « ingénieuses fantaisies » (geistvolle Phantaste-reien) auxquelles il s’était abandonné. Le 14 octobre 1895, quand Freud présenta au Doctorencollegium sa célèbre communication où il proposait sa classification des névroses en quatre formes fondamentales, ayant chacune son origine sexuelle spécifique, c’est Schnitzler qui en donna le compte rendu le plus complet et le plus objectif1342.

Sur ces entrefaites, l’intérêt de Schnitzler et son temps étaient de plus en plus absorbés par la littérature et le théâtre, et sa clientèle se réduisait progressivement. Des liaisons orageuses avec des actrices le firent souffrir, mais lui permirent d’alimenter ses pièces de théâtre. Aux environs de 1890, il réunit un groupe de jeunes poètes et dramaturges autrichiens particulièrement doués, qui s’intitulèrent Jung-Wien (« Jeune Vienne »)1343. Anatol, l’histoire d’un jeune viveur de l’époque, assura la réputation littéraire de Schnitzler1344. Un épisode de cette pièce traite de l’hypnotisme : Max félicite Anatol pour la façon dont il hypnotise sa jeune maîtresse, lui faisant ainsi jouer divers rôles. Max propose à Anatol de chercher à découvrir, à la faveur de l’hypnose, si sa maîtresse lui est fidèle. Anatol hypnotise Cora qui lui révèle qu’elle a 21 ans et non 19 comme elle voulait le lui faire croire, mais lui confirme qu’elle l’aime. Anatol a peur de l’interroger plus avant et la réveille. Max conclut : « Une chose me paraît claire, les femmes mentent même sous hypnose. »

Une des pièces suivantes de Schnitzler, Paracelse, tourne également autour de l’hypnotisme1345. Dans la Bâle du XVIe siècle, Paracelse se voit rejeté par les autorités comme un charlatan, mais attire les foules et effectue des guérisons miraculeuses. H hypnotise Justina, la femme d’un riche citoyen de la ville, prétendant qu’il peut à volonté donner un rêve et l’effacer. Justina fait dès lors des révélations surprenantes. Personne ne sait dans quelle mesure ce qu’elle dit est vrai. On ne sait pas exactement à quel moment elle s’éveille de son état hypnotique. La morale de cette pièce est la relativité et l’incertitude, non seulement de l’hypnose mais de la vie mentale tout entière. Paracelse prétend que si un homme pouvait voir défiler les images de ses années passées, il les reconnaîtrait difficilement « parce que la mémoire nous trompe presque autant que l’espoir » et que nous jouons toujours un rôle, même dans les domaines les plus sérieux, et que « la sagesse consiste à en prendre conscience ». Le Paracelsus de Schnitzler nous offre ainsi une image de l’hypnotisme et de la vie mentale très différente de celle qui ressort des études sur l’hystérie de Breuer et de Freud. Ceux-ci semblent avoir pris à la lettre les révélations de leurs sujets hypnotisés et avoir construit leurs théories sur cette base, tandis que Schnitzler a toujours fait ressortir les aspects artificiels et théâtraux de l’hypnose et de l’hystérie.

Il ne faudrait pas exagérer les ressemblances entre Schnitzler et Freud. Si Freud a introduit la méthode des associations libres en psychothérapie, Schnitzler fut un des premiers à écrire tout un roman dans le style du « courant de conscience »1346. Schnitzler et Freud se sont intéressés l’un et l’autre aux rêves. On dit que Schnitzler mettait par écrit ses propres rêves et il fait largement appel au motif du rêve dans ses œuvres. Dans ses romans, ses personnages font des rêves où les événements récents, les souvenirs du passé et les préoccupations du moment se déforment et s’enchevêtrent sous les formes les plus variées. Mais on n’y trouve pas trace des « symboles freudiens », et, malgré leur beauté et leur richesse artistiques, ces rêves ne fournissent guère matière à interprétations psychanalytiques. La même indépendance à l’égard de la psychanalyse de Freud se manifeste dans le roman de Schnitzler, Frau Beate, qui rapporte l’histoire d’un inceste entre un jeune homme et sa mère, veuve1347. Aucune référence, ici, au complexe d’Œdipe ou aux situations de l’enfance ; c’est un extraordinaire concours de circonstances qui a rendu ce dénouement presque inévitable.

La Première Guerre mondiale conduisit beaucoup d’hommes à réfléchir sur la tragédie dans laquelle ils étaient engagés. Freud conclut ses « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort » en affirmant que les instincts d’agressivité sont plus puissants que l’homme civilisé moderne le pensait : pour lui, le problème essentiel était celui de la maîtrise et de la canalisation de cette agressivité1348. Schnitzler, quant à lui, contestait le rôle de la haine : ni les soldats, ni les officiers, ni les diplomates, ni les hommes d’État ne haïssent vraiment l’ennemi1349. La haine est insufflée artificiellement dans l’opinion publique par la presse. Les véritables causes de la guerre sont les intentions perfides d’un petit nombre d’individus qui tirent profit de la guerre, la stupidité de quelques hommes au pouvoir qui recourent à la guerre pour résoudre des problèmes qui pourraient fort bien trouver une autre solution, et surtout l’incapacité des masses à se faire une image exacte de la guerre. Enfin, on impose au peuple une idéologie de la guerre en recourant à des arguments pseudo-philosophiques et pseudo-scientifiques, ainsi qu’à de faux impératifs politiques, et en se servant d’un vocabulaire affectivement très chargé. La prévention de la guerre, écrit Schnitzler, ne sera possible que si on élimine toute possibilité pour quiconque d’en tirer profit, si l’on institue un parlement permanent des nations, chargé de résoudre les problèmes conduisant habituellement à la guerre, si l’on démasque l’idéologie de la guerre et si l’on réduit au silence les bellicistes.

Après la Première Guerre mondiale, la jeune génération autrichienne manifesta son mépris à l’égard de Schnitzler en qui elle voyait le prototype de « l’esprit corrompu de la monarchie décadente » et de « la vie frivole de la classe oisive de Vienne ». En 1927, il publia un opuscule, L’Esprit dans le travail et l’esprit dans l’action, curieux essai de typologie d’hommes aussi divers que le poète, le philosophe, le prêtre, le journaliste, le héros, l’organisateur, le dictateur, etc.1350. Un autre recueil de pensées et de fragments n’aurait besoin que d’être un peu plus systématisé pour constituer l’ébauche d’une philosophie1351. Schnitzler s’y révèle bien moins sceptique que ne le laissaient supposer ses premières œuvres littéraires. Il prend position contre la théorie du déterminisme universel. Il voit dans la liberté de la volonté non seulement le fondement de toute morale, mais aussi celui de l’esthétique. Il y exprime sa foi en l’existence de Dieu, bien qu’en termes voilés.

Freud et Schnitzler eurent tous deux à supporter des souffrances physiques vers la fin de leur vie, Freud du fait de son cancer, et Schnitzler par suite d’otosclérose. C’est au cours de ces années de souffrance que Schnitzler écrivit le roman que l’on considère habituellement comme son chef-d’œuvre, La Fuite dans les ténèbres. L’expérience subjective d’un schizophrène est décrite avec une telle acuité que l’auteur rend intelligible le développement de la maladie aboutissant au meurtre du frère du patient, un médecin1352.

Freud croyait voir des analogies entre sa pensée et celle de Schnitzler, tandis que ce dernier, malgré toute son admiration pour les écrits de Freud, manifestait son désaccord avec les principes essentiels de la psychanalyse1353. Les deux hommes ont en fait exploré, chacun à sa façon, le même domaine, mais ils ont abouti à des conclusions différentes.

Il est facile d’imaginer quel type de psychologie des profondeurs Schnitzler aurait pu inventer. Il aurait insisté sur l’aspect théâtral et l’élément trompeur dans l’hypnose et dans l’hystérie, le manque de fidélité de la mémoire, la fonction mythopoïétique de l’inconscient, la composante thématique plutôt que symbolique des rêves, et sur la composante d’illusion volontaire à l’origine de la guerre. Il aurait également écrit des essais philosophiques d’une inspiration moins pessimiste que ceux de Freud. Libre à nous de spéculer sur ce qu’aurait écrit Freud s’il avait abandonné la médecine pour développer ses grands talents d’écrivain. Emmy von N., Elisabeth von R. et la jeune Dora seraient devenues les héroïnes de nouvelles à la Schnitzler. Les obsessions de l’homme aux loups auraient donné naissance à un roman cauchemardesque à la Hoffmann et un roman sur Léonard de Vinci aurait éclipsé les fictions historiques d’un Merejovski. Un roman de Freud traitant du vieux père cruel et de la horde primitive aurait conduit à sa perfection le genre littéraire des romans préhistoriques que les frères Rosny avaient rendu populaire en France, bien que Freud l’aurait sans doute conçu plutôt dans le style du Faiseur de pluie de Hesse1354. L’histoire de Moïse aurait pu faire un roman comparable aux romans bibliques de Schalom Asch et de Thomas Mann. Il serait alors revenu aux disciples de Schnitzler d’analyser ces écrits et d’essayer de reconstruire le système psychologique qu’ils impliquent. Mais Freud a choisi de se consacrer à la psychologie en se fixant pour but de constituer en science les intuitions et les connaissances psychologiques dont font preuve les grands écrivains.

L’œuvre de Freud

I – De l’anatomie microscopique à la neurologie théorique

Il existe déjà tant d’exposés sur l’œuvre de Freud que nous nous contenterons ici d’un bref survol, en nous attachant plus particulièrement à ses sources, à ses rapports avec la science contemporaine et surtout à la ligne générale de son évolution.

Les premiers historiens de la psychanalyse divisèrent la carrière scientifique de Freud en une période prépsychanalytique et une période psychanalytique. Ils voyaient en Freud un neurologue qui abandonna son orientation première pour fonder une nouvelle psychologie. On reconnut par la suite qu’une bonne connaissance de la première période était nécessaire pour bien comprendre les origines de la psychanalyse. Un examen encore plus attentif des faits révèle, à l’intérieur même de la période prépsychanalytique, une ligne d’évolution bien distincte.

Quand l’étudiant Sigmund Freud, alors âgé de 19 ans, commença ses recherches à l’Institut d’anatomie comparée du professeur Claus, il s’engageait dans une carrière particulièrement exigeante. Le travail au microscope était une école d’ascétisme et d’abnégation scientifiques. Agassiz a parfaitement décrit le long et pénible entraînement des yeux, de la main et de l’intelligence par lequel il faut d’abord passer avant de travailler efficacement avec un microscope ou un télescope :

« En général, les gens ne se rendent pas compte, je crois, des difficultés de l’observation au microscope ni de la longue et pénible préparation qu’exige la simple adaptation des organes de la vue et du toucher à ce genre de travail […]. Quoi de plus facile, pense-t-on, que de s’asseoir devant une table et de regarder des objets à travers des lentilles grossissantes ; mais certains domaines de la recherche microscopique sont si obscurs que le chercheur doit se soumettre à un régime spécial avant d’entreprendre ses investigations, afin que la fermeté de son regard ne soit pas troublée par le battement de ses artères et afin que son système nerveux soit à ce point calme que son corps tout entier se soumette strictement, pendant des heures, à la fixité et à la concentration du regard »1355.

Il faut souvent des années d’entraînement pour que le jeune chercheur puisse faire sa première découverte et, comme le fait remarquer Agassiz, une vie entière de recherche se résume parfois en une seule phrase1356. Mais même ceux qui sont passés maîtres dans cette technique ne sont pas à l’abri d’illusions : Haeckel décrivit et dessina des configurations imaginaires qui confirmaient ses théories et qui le firent accuser de fraude, Meynert décrivit des faisceaux illusoires à travers la substance cérébrale et plusieurs générations d’astronomes virent et fixèrent sur leurs cartes les « canaux » de Mars.

On confiait habituellement au jeune étudiant un sujet de recherche très limité, autant pour éprouver ses capacités que pour les résultats eux-mêmes. C’est ainsi que les premières recherches de Freud portèrent sur la structure des gonades de 1 anguille. Jones raconte comment Freud disséqua environ quatre cents anguilles sans parvenir à une conclusion décisive. Claus fut néanmoins satisfait du travail de Freud et présenta son mémoire à l’Académie des sciences, mais Freud lui-même en resta mécontent1357. (Lejeune homme ambitieux n’avait apparemment pas encore compris la philosophie de la recherche microscopique.)

Pendant les six années qu’il passa dans le laboratoire de Brücke, Freud fit d’excellentes recherches sur des sujets limités. A cette époque, l’anatomie du cerveau était un domaine assez nouveau où tout chercheur zélé pouvait faire des découvertes. On avait le choix entre trois méthodes : l’examen habituel de cas nouveaux avec les techniques courantes ; la mise au point d’une nouvelle technique (un microtome ou un agent colorant, par exemple) pour ouvrir de nouvelles perspectives d études ; enfin l’élaboration d’une théorie (comme le firent ceux qui proposèrent la théorie du neurone). Freud essaya successivement chacune de ces trois méthodes. Il commença par une étude consacrée à certaines cellules du cordon médullaire d’un poisson, le Petromyzon1358. Là encore le maître se montra plus satisfait des résultats que l’élève. Le style dans lequel est rédigé cet article technique est remarquable. Freud se tourna ensuite vers les régions moins connues du système nerveux avec ses travaux sur le corpus restiforme et le noyau du nerf auditif. C’est grâce à des travaux de ce genre que des savants comme Auguste Forel et Constantin Monakow se firent connaître dans le monde des neurologues. Quant à la seconde méthode, Freud introduisit un procédé de coloration au chlorure d’or dont les résultats n’étaient toutefois pas uniformes, si bien qu’il resta peu utilisé1359. Dans le domaine théorique, Freud rédigea un article « Sur la structure des éléments du système nerveux » où certains historiens voient une préfiguration de la théorie du neurone1360.

Durant les trois années d’internat passées à l’hôpital général de Vienne, Freud entra pour la première fois en contact avec des malades et il changea l’orientation de ses recherches en conséquence. Ce fut la période de ses expériences avec la cocaïne, mais il utilisa aussi la méthode anatomo-clinique qui consiste à vérifier les diagnostics cliniques en les comparant aux résultats des autopsies. Freud se révéla très habile en cet art et publia trois des cas qu’il avait diagnostiqués en 18841361.

Au cours de la période suivante, après avoir quitté l’hôpital général et le laboratoire de Meynert, Freud se consacra à la neurologie purement clinique. A cette époque, les neurologues ne pouvaient guère voir de patients en dehors des hôpitaux ou d’autres établissements sanitaires. Freud fut chargé du service de neurologie à l’Institut Kassowicz où il examina tant d’enfants atteints de paralysie cérébrale qu’il devint un spécialiste de cette affection. En 1891, il publia, en collaboration avec Oscar Rie, une étude de 35 cas d’hémiplégie chez des enfanta souffrant de cette infirmité1362. Cette étude mettait en évidence l’existence de deux types extrêmes : dans l’un la paralysie s’installe brutalement, dans l’autre elle apparaît progressivement avec des symptômes choréiques, et il existe tous les intermédiaires entre ces deux formes extrêmes. C’est un exemple de ce que Freud appellera plus tard les séries complémentaires.

En 1891, Freud publiait un ouvrage sur l’aphasie dédié à Josef Breuer1363. Les psychanalystes négligèrent longtemps cet ouvrage. Plus tard, ils lui prodiguèrent leurs éloges, y voyant une étape décisive dans l’histoire de l’étude de l’aphasie et une préfiguration de certaines théories psychanalytiques ultérieures. En fait, il est plus facile de définir la place de cet ouvrage dans l’évolution de la pensée de Freud que dans l’histoire de l’aphasie. A cette époque, on publiait énormément d’ouvrages sur l’aphasie. Aujourd’hui ces écrits sont presque introuvables ; la plupart d’entre eux reposent sur la mythologie cérébrale qui était alors en honneur. Les principales théories sur l’aphasie, comme celles de Wemicke et de Lichtheim, s’appuyaient sur l’hypothèse que les images sensorielles sont emmagasinées dans certains centres cérébraux, l’aphasie étant due à des lésions dans ces régions. En 1881, Heymann Steinthal1364 proposa ce que nous appellerions aujourd’hui une théorie dynamique de l’aphasie, mais comme il était linguiste, les neuropathologistes l’ignorèrent1365. Les historiens de l’aphasie1366 font remarquer que, de Bastian à Déjerine, on reconnut de plus en plus que des facteurs dynamiques étaient à l’origine de l’aphasie. Dans sa monographie, Freud annonçait déjà les conceptions de Déjerine. Il fut probablement le premier, en Europe continentale, à citer les travaux de Hughlings Jackson, et ce fut lui qui introduisit et définit le terme d’« agnosie ». Freud, apparemment, ne voyait pas dans ce travail une contribution majeure au problème de l’aphasie. Il s’agissait d’une discussion théorique sans observations cliniques nouvelles ni découvertes anatomopathologiques originales. Prétendre, comme on le fait généralement, que l’ouvrage de Freud sur l’aphasie n’eut absolument aucun succès et ne fut jamais mentionné par la suite, est pour le moins exagéré1367.

En 1892, un élève de Freud, Rosenthal, publia dans sa thèse de médecine 53 observations d’enfants atteints de paralysie cérébrale à forme diplégique ; ces observations provenaient du service de Freud1368. En 1893, Freud exposa sa conception de la diplégie cérébrale infantile1369. Un critique anonyme objecta que Freud avait décrit l’anatomie pathologique de cet état, non à partir de ses propres observations, mais en compilant les découvertes d’autres auteurs, et que ses interprétations physiopathologiques n’étaient pas convaincantes, puisque les rapports qu’il décrivait entre certains groupes de symptômes et certains facteurs étiologiques manquaient de preuves expérimentales1370. En revanche, Pierre Marie loua hautement l’étude de Freud et celui-ci écrivit un article en français sur le même sujet pour la Revue neurologique1371.

La réputation de Freud comme spécialiste des paralysies cérébrales était si bien établie que Nothnagel lui demanda de rédiger une monographie sur ce sujet. Celle-ci ne parut qu’en 18971372. Brissaud et Raymond en France apprécièrent fort cet ouvrage1373. En Belgique, la théorie de Freud sur la paralysie cérébrale et la classification de ses différentes formes furent l’objet de sérieuses critiques de la part de Van Gehuchten qui estimait que la conception de Freud était artificielle et dénuée de tout fondement anatomo-pathologique sérieux1374. Ces divergences d’appréciations sont intéressantes parce qu’elles montrent que, déjà dans sa période neurologique, Freud fut à la fois l’objet de louanges et de critiques, contrairement aux affirmations suivant lesquelles il n’aurait reçu que des éloges tant qu’il resta neurologue et que des injures dès qu’il se mit à étudier les névroses. Dès le début, Freud fut porté à faire des généralisations audacieuses qui l’exposaient à la critique.

Nous voyons donc que, pendant les vingt années de sa période prépsychanalytique, Freud connut une longue évolution, passant de l’anatomie microscopique à la neurologie anatomo-clinique, puis à la neurologie clinique proprement dite et enfin à cette variété de neurologie théorique extra-clinique qui constitue la base de son livre sur l’aphasie. Il devait pousser cette dernière tendance à l’extrême dans son « Esquisse d’une psychologie scientifique » dont nous allons maintenant traiter brièvement.

II – A la recherche d’un modèle psychologique

Il existe deux façons de construire une théorie psychologique. La première consiste à rassembler des faits et à en dégager les facteurs communs d’où l’on pourra tirer des lois et des généralisations. La seconde consiste à construire un modèle théorique, puis à vérifier dans quelle mesure il rend compte des faits observés pour modifier ensuite le modèle s’il y a lieu. Suivant une tendance fréquente à son époque, Freud préféra la seconde voie. Parmi ceux qui cherchaient à établir une relation entre les fonctions psychologiques et la structure du cerveau, Meynert se signala tout particulièrement—malheureusement il glissa souvent vers la mythologie cérébrale. D’autres savants, s’inspirant de la psychophysique de Fechner, postulaient l’existence d’une énergie nerveuse sur le modèle de l’énergie physique et essayaient d’interpréter les phénomènes mentaux en fonction de cette énergie nerveuse hypothétique. Certains s’engagèrent dans des voies plus audacieuses encore en essayant d’interpréter les phénomènes psychiques à la fois en termes d’anatomie cérébrale et d’énergie nerveuse.

Freud consacra beaucoup de temps et d’efforts à édifier un modèle théorique de ce genre. Sa correspondance avec Fliess nous a conservé l’ébauche de 1895 connue sous le nom d’« Esquisse d’une psychologie scientifique »1375. Les spécialistes de l’histoire de la psychanalyse s’accordent sur deux faits : que ce modèle était extrêmement artificiel ; et qu’il peut nous aider à comprendre l’origine de certains concepts psychanalytiques.

L’idée essentielle de l’« Esquisse » est qu’il existe une corrélation entre certains processus psychologiques d’une part, et d’autre part la circulation et la distribution de quantités d’énergie à travers certains éléments matériels, à savoir les hypothétiques structures cérébrales.

L’énergie – que Freud appelle « quantité » – est assimilée aux sommes d’excitations provenant soit du monde extérieur et transmises par les organes des sens, soit du monde intérieur, c’est-à-dire du corps. La « quantité » est régie par deux principes : le principe d’inertie qui est la tendance à la décharge complète de l’énergie, et le principe de constance qui est la tendance à maintenir inchangée la somme des excitations.

Les éléments matériels auxquels Freud fait allusion sont les neurones, dont il postule qu’il existe trois types : les neurones phi reçoivent des quantités d’excitation du monde extérieur, mais ils ne les maintiennent pas en circulation parce qu’ils sont régis par le principe d’inertie. Les neurones psy perçoivent des quantités d’excitation soit du corps, soit des neurones phi, mais parce qu’ils sont régis par le principe de constance, ils conservent des traces de toutes les stimulations reçues – ils représentent donc le substratum de la mémoire. Les neurones oméga reçoivent des quantités de stimulation provenant à la fois du corps et des neurones phi, et ils ont la propriété de transformer la quantité en qualité, grâce an caractère périodique qu’ils impriment au mouvement. Ces neurones sont le substratum de la perception. Le principe de plaisir-déplaisir correspond à une élévation du niveau de quantité, tandis que le plaisir correspond à une décharge.

Le moi est un ensemble de neurones dotés d’une réserve constante de « quantité » et capables de s’opposer à l’excitation afférente. C’est précisément cette constance qui nous procure un critère de la réalité : la vérification de la réalité se ramène à une inhibition par le moi.

Freud distinguait un processus primaire et un processus secondaire. Dans le processus primaire, une quantité d’excitation stimule les images mémorisées dans les neurones oméga, engendrant ainsi l’hallucination ; dans ce processus, l’énergie est libre et mobile. Dans le processus secondaire, l’énergie est tonique et liée, et les hallucinations sont empêchées par l’action inhibitrice du moi.

Tels sont quelques-uns des principes fondamentaux de 1895. Freud les développa en un système extrêmement complexe dans lequel presque toutes les fonctions psychologiques et de nombreuses manifestations psychopathologiques trouvaient leur explication.

Pour comprendre cette « Esquisse » il faut la replacer dans son cadre historique, c’est-à-dire dans le long procesus d’évolution qui commença avec Herbart. Pendant tout le XIXe siècle, l’anatomie et la physiologie du cerveau furent édifiées sur des bases scientifiques et expérimentales, mais on retrouve aussi, parallèlement, un courant spéculatif d’anatomo-physiologie du cerveau, que l’on nommera vers la fin du siècle Him-mythologie (mythologie cérébrale). Chose curieuse, ce furent souvent les mêmes hommes qui posèrent les jalons de l’ana-tomo-pathologie scientifique du cerveau et qui, d’autre part, tombèrent dans les pièges de la mythologie cérébrale, tout en se considérant comme des « positivistes » et n’ayant que mépris pour la philosophie de la nature. L’« Esquisse » de Freud fut le dernier-né d’une longue suite de spéculations de ce genre. Sa philosophie dynamique-spéculative originelle remonte à Herbart, et la majeure partie de son énergétique à Fechner1376. Les principes d’inertie et de constance proviennent de Fechner. C’est également Fechner qui avait rattaché le principe de plaisir-déplaisir à la notion d’un rapprochement ou d’un éloignement par rapport à une stabilité relative, et qui avait expliqué le caractère qualitatif de la perception par la périodicité d’un mouvement stable. Ces principes posés par Fechner furent complétés ultérieurement par Heinrich Sachs avec sa prétendue loi de la quantité constante d’énergie psychique : « La somme des tensions de toutes les ondes moléculaires présentes est, à l’intérieur de certaines limites de temps chez le même individu, approximativement constante »1377. Briicke, Meynert et Exner constituent les trois autres sources principales de l’« Esquisse », comme l’a montré une étude de Peter Amacher1378.

Briicke était un de ceux qui réduisaient la psychologie à la neurologie et il expliquait le fonctionnement tout entier du système nerveux comme une combinaison de réflexes1379. La stimulation des organes des sens produit des « quantités d’excitation » qui se propagent à travers tout le système nerveux, sont « transférées » d’une cellule à une autre et souvent s’accumulent dans certains centres jusqu’à ce qu’elles puissent se décharger sous forme de mouvements. Briicke, tout comme Meynert et Exner, décrivait indifféremment les processus mentaux en termes physiques ou psychologiques.

Meynert décrivait également les processus psychologiques en termes de quantités d’excitation et de neurologie des réflexes, mais d’une façon plus détaillée que Briicke1380. Il emprunta à Herbart et aux empiristes anglais la doctrine de l’associationnisme, mais il l’adapta à une neurologie des réflexes semblable à celle de Briicke ainsi qu’à ses propres conceptions de la structure et du fonctionnement du cerveau. Il distinguait deux types de réponses réflexes : les congénitales, qui suivent des trajets sous-corticaux, et les acquises, qui suivent des trajets corticaux. Il existerait des faisceaux d’association entre les centres corticaux, et lorsqu’un influx d’excitation arrive simultanément à deux centres, une voie corticale serait ouverte, d’où l’apparition d’un phénomène d’induction qui serait le substratum physique d’une association d’idées ou d’une opération logique élémentaire. Des événements de ce genre, qui débutent dès la naissance, créent progressivement un réseau de voies corticales (donc un système d’associations) qui constituent le moi primaire, c’est-à-dire le noyau de la personnalité. Plus tard se constituera un moi secondaire qui a pour fonction de dominer le moi primaire et qui représente l’infrastructure des processus de pensée ordonnée. En tant que clinicien, Meynert décrivit Y amenda, état psychopathologique caractérisé par des hallucinations et des idées délirantes, incohérentes, état reproduisant le stade de confusion infantile qui régnait avant que s’établisse la prédominance du moi. Meynert identifiait l’activité corticale onirique et l’activité corticale productrice de l’amentia.

Exner, le troisième maître de Freud en neurologie, publia son Entwurf en 1894 : cet ouvrage peut être considéré comme une synthèse des systèmes de Brücke et de Meynert1381. Entre-temps, cependant, la théorie des neurones était née et Exner cherchait à expliquer de quelle manière les « quantités d’excitation » étaient transférées aux jonctions entre neurones, lieu où, pensait-il, s’effectuaient des sommations d’excitations. Exner supposait aussi que ces jonctions pouvaient être modifiées au cours de la vie de l’individu par l’excitation simultanée de deux cellules. Exner appela Bahnung (frayage de route) le processus par lequel l’excitation simultanée de deux cellules corticales ouvre une nouvelle voie nerveuse entre elles, ce qui a pour effet de transmettre l’excitation de l’une à l’autre dès que l’une d’elles est à nouveau soumise à une excitation ; Exner parle aussi des centres de l’émotion, en particulier du centre de la douleur ou du déplaisir. Sous le nom d’instinct, il décrit des associations entre les centres des idées et les centres des émotions. Exner exposait en détail cette psychologie neurologique, expliquant ainsi la perception, le jugement, la mémoire, la pensée et bien d’autres processus mentaux.

L’« Esquisse » de Freud peut être considérée comme un développement logique des théories de ses prédécesseurs, en particulier de ses maîtres Brücke, Meynert et Exner. Il est l’aboutissement et l’héritage d’un siècle de mythologie cérébrale.

C’est probablement la raison pour laquelle Freud abandonna son « Esquisse » dès qu’il en eut achevé l’ébauche. Mais beaucoup des idées qu’il y avait formulées devaient se retrouver plus tard, sous diverses formes nouvelles, dans ses théories psychanalytiques.

III – La théorie des névroses

Les circonstances qui amenèrent Freud à proposer une nouvelle théorie des névroses appartiennent à la fois à l’esprit de son époque et à des expériences personnelles. En passant de l’anatomie du système nerveux à l’anatomopathologie clinique, et de celle-ci à une conception dynamique des névroses, Freud suivait une évolution déjà illustrée avant lui par Charcot et Forel, et que devait suivre plus tard Adolf Meyer. La « médecine des nerfs » (parfaitement distincte de la psychiatrie à cette époque) commençait à devenir une spécialité à la mode. Deux événements orientèrent Freud dans cette voie : sa visite à Charcot et l’histoire de la malade de Breuer, « Anna O. ».

Freud considérait le cas Anna O. comme le point de départ de la psychanalyse. Jusqu’à ce jour, l’exposé le plus élémentaire sur la psychanalyse commence toujours par l’histoire de cette jeune femme dont, assure-t-on, « les nombreux symptômes hystériques disparurent l’un après l’autre à mesure que Breuer lui faisait évoquer les circonstances de leur apparition ». Mais ici encore, la recherche objective a commencé à dissiper les brumes de légende qui entourent cette histoire.

Ernest Jones a révélé le véritable nom de la malade : Bertha Pappenheim (1860-1936). Nous disposons à son sujet d’une brève notice biographique publiée après sa mort1382 et d’une courte biographie par Dora Edinger1383. Bertha Pappenheim était issue d’une vieille et respectable famille juive. Son grand-père, Wolf Pappenheim, un personnage important du ghetto de Pressburg, avait hérité d’une grosse fortune. Son père, Siegmund Pappenheim, était un riche marchand de Vienne. On sait peu de chose de son enfance et de sa jeunesse. Elle parlait anglais parfaitement, lisait le français et l’italien. D’après son propre récit, elle menait la vie habituelle d’une jeune femme de la haute société viennoise, pratiquait quelques exercices de plein air tels que l’équitation, et s’adonnait à de nombreux travaux d’aiguille. On ajoute qu’après la mort de son père en 1881, elle quitta Vienne avec sa mère pour s’établir à Francfort-sur-le-Main. Vers la fin des années 1880, Bertha s’intéressa de plus en plus à l’action humanitaire. Pendant environ douze ans, elle fut la directrice d’un orphelinat juif à Francfort. Elle voyagea dans les Balkans, le Proche-Orient et la Russie, pour faire une enquête sur la prostitution et la traite des blanches. En 1904, elle fonda le Jüdischer Frauenbund (Ligue des femmes juives) et, en 1907, un établissement d’enseignement affilié à cette organisaiton. Ses écrits comprennent des comptes rendus de voyages, des études sur la condition des femmes juives et la criminalité des Juifs, ainsi qu’un certain nombre de nouvelles et de pièces de théâtre (plus remarquables par leur idéal moral que par leur talent littéraire). Vers la fin de sa vie, elle réédita d’anciens ouvrages religieux juifs sous une forme modernisée et elle écrivit l’histoire d’une de ses illustres ancêtres. On la décrit à cette époque comme une personne profondément pieuse, stricte et autoritaire, parfaitement désintéressée et vouée à son œuvre, qui avait gardé de son éducation viennoise un vif sens de l’humour, le goût de la bonne chère, l’amour du beau, et qui possédait une remarquable collection de broderies, de porcelaine et de verrerie. Lorsque Hitler saisit le pouvoir et commença à persécuter les Juifs, elle se prononça contre leur émigration vers la Palestine et d’autres pays. Elle mourut en 1936, trop tôt peut-être pour se rendre compte qu’elle avait fait fausse route à cet égard. Après la Deuxième Guerre mondiale, on se souvint d’elle comme d’une figure presque légendaire dans le domaine du travail social, à tel point que le gouvernement de la République fédérale allemande honora sa mémoire par un timbre-poste à son effigie en 1954.

Le contraste est saisissant entre le portrait de Bertha Pappenheim, philanthrope et promoteur du travail social, et celui d’Anna O. la mystérieuse hystérique de Breuer. Rien, dans la biographie de Bertha Pappenheim, ne laisse entendre qu’elle était Anna O., et rien dans l’histoire d’Anna O. ne permet de deviner qu’il s’agit de Bertha Pappenheim. Si Jones n’avait pas dévoilé l’identité de ces deux personnages, il est possible que personne ne l’aurait découverte1384.

L’histoire d’Anna O. connaît aujourd’hui deux versions, celle donnée par Breuer en 18951385 et celle donnée par Jones en 19531386. Mais deux documents nouvellement découverts ont permis de verser une nouvelle lumière sur ce cas étrange.

Au dire de Breuer, Fraülein Anna O. était une jeune femme séduisante et intelligente, douée d’une forte volonté et d’une grande imagination. Elle était aimable et charitable, elle souffrait d’une certaine instabilité affective. Elle avait été élevée dans une famille extrêmement puritaine et il y avait un contraste saisissant entre l’instruction qu’elle avait reçue et la vie monotone qu’elle menait chez elle. D’où son évasion dans des rêvasseries qu’elle appelait son théâtre privé.

Sa maladie, telle que Breuer la décrivit en 1895, s’était déroulée en quatre périodes chronologiquement bien délimitées.

1. La période d’incubation latente (de juillet 1880 au 10 décembre 1880) commença à la suite d’une grave maladie physique de son père bien-aimé. Bertha se consacra intensément à le soigner, restant debout pendant la nuit et se reposant l’après-midi. Elle s’épuisa ainsi à tel point qu’il fallut la garder éloignée de son père. Là-dessus, elle commença à souffrir d’une toux rebelle, d’accès de somnolence et d’agitation au cours de l’après-midi. S’il faut en croire Breuer, Anna O. eut à cette époque toutes sortes de symptômes cachés que ni sa famille ni elle-même ne soupçonnaient. Mais Breuer ne la vit pas pendant cette période : sa description de ces symptômes fut une reconstruction ultérieure.

2. La période de psychose manifeste (de décembre 1880 à avril 1881). Anna O., traitée par Breuer, resta au lit du 11 décembre 1880 au 1er avril 1881. Une multitude de symptômes apparurent en peu de temps : troubles oculaires, paralysies, contractures, avec des zones d’anesthésie cutanée. Elle parlait un jargon agrammatique composé de plusieurs langues. Sa personnalité s’était scindée en une personnalité « normale », consciente et triste, et une personnalité « malade », grossière, agitée, qui avait des hallucinations où elle voyait des serpents noirs.

advint qu’elle resta complètement muette pendant deux semaines, mais Breuer savait que ce mutisme avait débuté à la suite d’un accident pénible et, après être parvenu à l’amener à parler de cet incident, le mutisme disparut. Mais maintenant, elle ne parlait plus qu’en anglais, tout en continuant à comprendre ce qu’on lui disait en allemand. Vers la fin de l’après-midi survenaient ce qu’elle appelait ses nuages (« clouds »), c’est-à-dire un état de somnolence dans lequel on pouvait facilement l’hypnotiser. Breuer avait coutume de lui faire sa visite à ces moments-là ; elle lui racontait alors ses rêveries qui étaient généralement des histoires de jeune fille anxieuse en présence de personnes malades. Au cours du mois de mars, son état s’améliora et elle quitta son lit pour la première fois le 1er avril 1881.

3. La période de « somnambulisme continu alternant avec des états plus normaux » (du 5 avril à décembre 1881). La mort de son père, le 5 avril 1881, détermina chez elle deux jours de stupeur intense. Elle manifestait un « instinct négatif » contre ses proches et ne reconnaissait personne sauf Breuer. Elle ne parlait plus qu’anglais et semblait incapable de comprendre l’allemand.

Environ dix jours après la mort de son père, on appela un consultant. Elle se conduisit comme si elle ne percevait pas sa présence. Le consultant essaya de forcer son attention en soufflant un peu de fumée dans la direction de son visage. Cette tentative fut suivie par un terrible accès de colère et d’anxiété. Le même soir, Breuer dut partir en voyage. Quand il revint, il trouva que l’état d’Anna O. avait beaucoup empiré. Pendant son absence, elle avait refüsé de manger, elle avait eu des crises d’angoisse et des hallucinations lugubres. Breuer recommença à l’hypnotiser tous les soirs ; elle lui racontait ses hallucinations récentes, sur quoi elle se trouvait soulagée. Le dédoublement se faisait maintenant entre l’esprit troublé dans la journée et l’esprit clair dans la nuit.

Anna O. ayant manifesté des impulsions suicidaires, elle fut transportée, contre son gré, dans une maison de campagne près de Vienne, le 7 juin 1881. Après trois jours de grande agitation, elle se calma. Breuer lui rendait visite tous les trois ou quatre jours. Ses symptômes se manifestaient maintenant selon un cycle régulier, et ils étaient soulagés par les séances hypnotiques de Breuer. Dans l’intervalle des visites de Breuer, il fallait lui administrer des doses assez élevées de chloral.

Breuer était le seul à pouvoir effectuer ce qu’elle appelait maintenant sa tal-king cure ou son chimney sweeping. L’état d’Anna O. s’améliora lentement. Elle jouait avec un chien terre-neuve et allait visiter des pauvres dans le voisinage. A l’automne, elle revint à Vienne dans une autre maison où sa mère avait emménagé. Mais son état empira en décembre 1881, de sorte qu’il fallut la ramener à la maison de campagne.

4. La quatrième période (de décembre 1881 à juin 1882) fut marquée par deux remarquables changements. Comme précédemment, il y avait bien une personnalité « normale » et une personnalité « malade », mais maintenant la personnalité malade vivait avec un décalage de 365 jours sur la personnalité normale. Grâce au journal que sa mère avait tenu de sa maladie, Breuer put s’assurer que les événements qu’elle hallucinait s’étaient effectivement produits, jour pour jour, exactement une année auparavant. Elle passait parfois spontanément et brusquement d’une personnalité à l’autre et Breuer pouvait provoquer à volonté ce passage en lui montrant une orange. Le second changement se rapportait à la « cure par la parole ». Un jour, sous l’hypnose, elle raconta à Breuer que sa répugnance à boire de l’eau avait commencé après qu’elle eut vu un chien boire dans un verre d’eau. Ce récit terminé, le symptôme disparut. Dès lors, elle commença à raconter à Breuer, dans l’ordre chronologique inversé, toutes les manifestations successives d’un certain symptôme avec les dates exactes, jusqu’à ce qu’elle en eût atteint la première apparition, ainsi que l’événement qui en avait été la cause, et alors le symptôme disparaissait définitivement. Par exemple, Breuer trouva sept sous-formes du symptôme « états passagers de surdité » ; chacun des sept constituait une des « séries » que Breuer devait traiter séparément. Ainsi, la première sous-forme, « ne pas entendre quelqu’un entrer », était apparue 108 fois, et la malade eut à décrire chacune des 108 manifestations du symptôme dans l’ordre chronologique inversé, jusqu’à ce que Breuer eût atteint la première apparition : un jour elle n’avait pas entendu entrer son père. Mais les six autres sous-formes du symptôme « ne pas entendre », de même que chacun des autres symptômes, durent être traitées à tour de rôle de la même façon. C’est par ce procédé fastidieux que Breuer parvint à extirper tous les symptômes. Le dernier symptôme put être rapporté à un incident particulier : un jour qu’elle soignait son père malade, elle avait vu en hallucination un serpent noir ; bouleversée, elle murmura une prière en anglais – la première qui lui était venue à l’esprit. Dès qu’Anna O. eut retrouvé ce souvenir, la paralysie quitta son bras et elle fut de nouveau capable de parler allemand.

La malade avait annoncé à l’avance qu’elle serait guérie en juin 1882, pour l’anniversaire de son transfert à la maison de campagne et à temps pour les vacances d’été. Breuer conclut son récit par ces mots : « Elle quitta Vienne pour faire un voyage, mais il lui fallut beaucoup de temps pour retrouver son équilibre psychique. Depuis lors, elle jouit d’une tout à fait bonne santé. »

Les récits habituels de la maladie d’Anna O. n’en font pas ressortir les traits insolites, tels que, pendant la quatrième période, la forme singulière prise par le dédoublement de la personnalité (une personnalité vivant dans le présent et l’autre 365 jours plus tôt). Et surtout il est absolument inexact qu’il « suffisait de rappeler les circonstances dans lesquelles le symptôme était apparu pour le voir disparaître » (ainsi qu’on le raconte toujours). Breuer déclare expressément qu’Anna O. devait rappeler chacun des cas isolés où le symptôme était apparu, quel qu’en fût le nombre, et dans l’ordre chronologique inversé. La maladie d’Anna O. n’était donc nullement « un cas classique d’hystérie », mais un cas unique dont, à notre connaissance, aucun autre exemple n’a été signalé ni avant, ni après elle.

Dans un séminaire donné à Zurich en 1925, Jung révéla que Freud lui avait dit que la malade, en réalité, n’avait pas été guérie1387. Jung déclara que ce « fameux cas initial », dont on parlait si souvent comme d’un exemple de brillant succès thérapeutique, n’en était pas un. Il n’y eut pas guérison dans le sens où on l’avait dit. Pourtant, ajoutait Jung, « le cas était si intéressant qu’il était inutile de prétendre à son sujet quelque chose qui ne s’était pas produit ».

En 1953, Jones publia une version de l’histoire, qui, sur bien des points, diffère de celle de Breuer. Malheureusement, nous ignorons jusqu’à quel point Jones se documenta dans la correspondance inédite de Freud ou rapporta simplement de mémoire des détails qu’il avait entendus de nombreuses années auparavant. Au témoignage de Jones, Freud lui avait dit que Breuer avait contracté un solide « contre-transfert » envers sa malade, de sorte que madame Breuer devint jalouse et que Breuer décida de terminer le traitement. Mais le soir même, il fut appelé chez la malade et la trouva dans les affres d’un accouchement hystérique, terminaison logique d’une grossesse nerveuse qui s’était développée lentement sans que Breuer s’en fût aperçu. Il l’hypnotisa et « s’enfuit de la maison, couvert d’une sueur froide ». Le lendemain, il quittait Vienne avec sa femme pour aller passer à Venise une seconde lune de miel d’où résulta la conception d’une fille, Dora1388. Bertha fut placée dans une maison de santé à Gross Enzersdorf et resta très malade pendant plusieurs années.

Mais la version de Jones se concilie difficilement avec les faits, tels qu’ils ressortent de recherches objectives. Tout d’abord, le dernier enfant de Breuer, Dora, naquit le 11 mars 1882 (comme nous l’avons constaté dans les archives de l’état civil à Vienne). D est donc impossible qu’elle ait été conçue à la suite du prétendu incident final de juin 1882. La date approximative de la conception de Dora (juin 1881) coïnciderait plutôt avec celle du transfert de Bertha à la maison de campagne, mais c’était là précisément le début de la période où Breuer allait la visiter tous les trois ou quatre jours, alors que ses symptômes prenaient la forme d’un cycle régulier. En second lieu, il n’y eut jamais de maison de santé à Gross Enzersdorf. Monsieur Schramm, qui écrivit une histoire de cette localité, nous a expliqué qu’il dut y avoir confusion avec Inzersdorf où il y avait une maison de santé mondaine. Nous apprîmes alors que cette maison de santé avait été fermée et ses archives médicales remises à l’hôpital psychiatrique de Vienne, où l’on ne put trouver aucun dossier sur Bertha Pappenheim1389.

Dans la biographie de Bertha Pappenheim écrite par Dora Edinger, se trouvait une photographie de Bertha, portant la date 1882, montrantunejeunefemmed’ap-parence bien portante, en habit d’amazone. Il nous a été possible d’examiner la photo originale qui, suivant la coutume de l’époque, était collée sur un morceau de carton. La date 1882 avait été gravée en relief par le photographe. Le nom et l’adresse de celui-ci ne pouvaient plus être déchiffrés, mais, lorsque la photo fut examinée au laboratoire sous lumière spéciale, le nom de la ville, Konstanz, apparut avec une partie de l’adresse. Cette constatation amenait à supposer que Bertha était peut-être en traitement dans une des maisons de santé de la région, telles que le Sanatorium Bellevue à Kreuzlingen1390. Effectivement, le directeur actuel, le docteur Wolfgang Binswanger, nous informa que Bertha Pappenheim y avait été traitée du 12 juillet au 29 octobre 1882. Le dossier de la malade contenait une copie d’un rapport inédit rédigé par Breuer lui-même en 1882, ainsi qu’une observation écrite par un des médecins du Sanatorium Bellevue. Voici tout d’abord un court résumé du rapport de Breuer.

Breuer désigne la malade par son nom véritable et donne une image plus complète de la situation familiale : difficultés avec sa « très sérieuse mère », querelles avec son frère, plusieurs mentions de « son amour passionné pour son père qui la choyait ». Breuer déclare que Bertha n’avait jamais été amoureuse, « dans la mesure où sa relation avec son père ne le remplaçait pas, ou plutôt n’était pas remplacé par cela ». Breuer souligne son opposition puérile aux prescriptions du médecin et son irréligion totale.

Quant à la « première période de sa maladie », Breuer confirme qu’il ne vit pas Bertha pendant cette période, et que ni sa famille, ni elle-même ne soupçonnaient les nombreux symptômes qui l’affligeaient et qu’il n’apprit que par les révélations que Bertha lui fit plus tard sous hypnose.

La deuxième période commença peu de temps après la première visite de Breuer. Breuer raconte cette période avec force détails et insiste davantage sur « son amour véritablement passionné pour son père ». Quant aux deux semaines où elle resta muette (en 1882, Breuer appelait cela une « aphasie »), il mentionne que tout commença après un incident où elle avait été blessée moralement par son père. A cette époque, Breuer pensait au diagnostic d’un tubercule dans la fosse de Sylvius gauche avec une méningite chronique à extension lente, mais, voyant combien elle se tranquillisait lorsqu’il l’écoutait parler le soir, il inclina à penser plutôt à une « affection purement fonctionnelle ».

Le rapport de Breuer de 1882 nous apprend que, pendant les deux mois précédant la mort de son père, on lui avait refusé la permission de le voir, et on lui avait menti continuellement à son sujet1391. Le 5 avril, au moment où le père était mourant, on continuait à la rassurer. Lorsqu’elle apprit que son père était mort, elle s’indigna : on lui avait « volé » son dernier regard et ses dernières paroles et une aggravation marquée survint dans son état. La seule personne qu’elle reconnaissait immédiatement était Breuer. Son attitude envers sa mère et son frère était fortement « négative ». Nous apprenons que le psychiatre consultant qui fut appelé environ dix jours après la mort de son père n’était autre que Krafft-Ebing. Malheureusement, aucune mention n’est faite de son diagnostic ni de ses recommandations.

Vu la difficulté de garder Bertha à la maison, on la transféra à Inzersdorf, dans une villa proche de la maison de santé des docteurs Fries et Breslauer, lesquels la traitaient dans l’intervalle des visites faites par Breuer tous les quelques jours.

Breuer raconte qu’après une absence de cinq semaines il trouva Bertha dans un état pitoyable, « le moral très bas, indisciplinée, capricieuse, méchante, paresseuse ». Son imagination semblait épuisée. Elle donnait des récits déformés des choses qui l’avaient irritée pendant les jours précédents. Breuer s’aperçut que certains de ses « caprices » disparaissaient lorsqu’on les ramenait aux « incitations psychiques » qui en avaient été le point de départ (comme cela avait déjà été le cas pour son « aphasie »). C’est ainsi qu’elle se couchait en gardant ses bas ; parfois elle s’éveillait la nuit et se plaignait qu’on l’eut laissée aller au lit avec ses bas. Un soir, elle raconta à Breuer qu’à l’époque où on lui interdisait de voir son père malade, elle se levait pendant la nuit, mettait ses bas et allait écouter à sa porte jusqu’à ce qu’elle fût une fois surprise par son frère. Après qu’elle eut raconté cet incident à Breuer, le « caprice » disparut. L’événement qui suivit fut l’histoire du petit chien (décrite comme le premier incident dans les Études sur l’hystérie). Breuer s’aperçut que certains « caprices » pouvaient être ramenés simplement à une « pensée fantastique » imaginée par la malade. L’étape suivante fut la constatation, faite par Breuer, que non seulement les « caprices », mais aussi des symptômes d’apparence neurologique pouvaient être amenés à disparaître par le même moyen.

La fin du rapport de 1882 est décevante. Breuer dit en quelques lignes que Ber-tha revint chez sa mère à Vienne au début de novembre 1881, de sorte qu’il put lui donner sa talking cure, tous les soirs, mais, « pour des raisons inexplicables », l’état de la patiente empira en décembre. Pendant la période des fêtes juives correspondant à Noël, elle était agitée et racontait tous les soirs à Breuer les histoires fantastiques qu’elle avait imaginées à la même époque de l’année précédente : c’étaient, jour pour jour, les mêmes histoires. Le rapport ne contient rien sur la « quatrième période » de la maladie, et s’achève sur cette phrase énigmatique : « Après terminaison des séries, grand soulagement. »

Notons encore que ce rapport ne contient aucune mention d’une grossesse hystérique et que le mot de catharsis n’y apparaît nulle part.

L’observation écrite d’un des médecins du Sanatorium Bellevue, où la malade séjourna du 12 juillet au 29 octobre 1882, est instructive mais décevante1392.

Elle consiste surtout dans une longue énumération de médicaments prescrits à la malade en raison d’une névralgie faciale grave. Nous apprenons que cette névralgie avait été exacerbée pendant les six mois précédents (c’est-à-dire pendant la « quatrième période » de sa maladie) et que, pendant ce temps, on lui avait administré de fortes doses de chloral et de morphine. A son entrée au Sanatorium, la dose de morphine avait été abaissée à 7 ou 8 cg mais les douleurs étaient si intolérables qu’on était souvent obligé de remonter à 10 cg. A son départ de Bellevue, elle confinait à recevoir un total de 7 à 10 cg par jour. L’observation mentionne les « traits hystériques » de la malade, sa « déplaisante irritation contre sa famille », ses « jugements dénigrants sur F inefficacité de la science à l’égard de ses souffrances » et son « incompréhension quant à la gravité de son état ». Elle passait souvent des heures entières sous le portrait de son père et parlait d’aller visiter sa tombe à Pressburg. Le soir, elle perdait régulièrement l’usage de la langue allemande dès qu’elle avait posé la tête sur l’oreiller ; il lui arrivait même de terminer en anglais une phrase commencée en allemand.

Malheureusement, le mystère subsiste entier quant à la « quatrième période » de la maladie de Bertha. Le rapport de Breuer de 1882 passe complètement sous silence cette période, et l’observation du Sanatorium Bellevue n’en fait non plus aucune mention ; elle parle simplement d’un cas neurologique, difficile chez une malade passablement désagréable, traitée avec de fortes doses de morphine. Les deux documents nouvellement découverts confirment donc ce que Freud, au dire de Jung, lui avait révélé : la malade n’avait pas été guérie. Le « prototype d’une guérison cathartique » ne fut ni une guérison ni une catharsis. Anna O. était devenue une morphinomane grave qui avait conservé une partie de ses symptômes les plus manifestes.

Les deux documents que nous venons de résumer montrent l’histoire d’Anna O. sous un jour quelque peu différent de celui de la légende. La situation familiale apparaît plus clairement dominée par la rivalité entre la malade et sa mère, et la personnalité de la malade plus complexe, avec son goût pour le théâtre, son opposition aux médecins et son irréligion. Le caractère problématique de la « première période » ressort davantage : Breuer confirme que sa maladie était passée complètement inaperçue de sa famille et qu’elle-même n’en savait que ce que Breuer avait appris d’elle sous hypnose et lui en avait redit. On peut s’étonner que Breuer ait ajouté foi sans l’ombre d’un doute aux révélations de la malade hypnotisée, tandis qu’il note expressément qu’au niveau conscient elle « donnait des récits déformés des choses qui l’avaient irritée pendant les jours précédents ». L’évolution de la maladie de Bertha semble avoir été plus dramatique qu’il n’apparaît dans le récit de 1895. D’autre part, l’histoire de la grossesse hystérique rapportée par Jones ne trouve aucune confirmation et ne cadre pas avec la chronologie du cas.

L’origine et le développement de ce qui fut nommé plus tard le « traitement cathartique » apparaît plus clairement. Au début et pendant quelque temps, le « ramonage » signifiait simplement que Bertha déchargeait son esprit des histoires qu’elle avait imaginées pendant les jours précédents. En août 1881, arriva le moment où son imagination fut épuisée et alors elle parla des événements qui avaient marqué le début de ses « caprices », lesquels avaient été tout à fait conscients et volontaires. Plus tard, dans une troisième phase, elle appliqua un procédé semblable pour indiquer l’origine de ses symptômes plus graves d’apparence neurologique1393.

C’est Juan Dalma1394 qui a indiqué la relation entre la cure d’Anna O. et l’intérêt général pour la catharsis qui avait suivi la publication, en 1880, d’un livre sur la notion aristotélicienne de la catharsis par Jacob Bemays1395 (l’oncle de la future femme de Freud). Pendant quelque temps la catharsis fut un des sujets les plus discutés parmi les érudits et un des thèmes de conversation dans les salons blasés de Vienne. Un historien de la littérature, Wilhelm Wetz, se plaignit qu’à la suite de l’ouvrage de Bemays il y avait eu un tel engouement pour le thème de la catharsis que peu de gens continuaient à s’intéresser à l’histoire du drame1396. Le temps était venu où la catharsis pouvait devenir une méthode psychothérapique.

La seconde expérience personnelle qui orienta Freud vers sa nouvelle théorie des névroses fut sa visite à Charcot qu’il vit présenter ses paralysies traumatiques et les reproduire sous hypnose. L’opinion qui prévaut de nos jours veut que ces expériences sur des malades hystériques n’aient eu aucune valeur scientifique, parce que, avec des sujets aussi suggestibles et mythomaniaques, n’importe qui pouvait démontrer n’importe quoi. Avec l’histoire d’Anna O. ce furent pourtant ces mots qui conduisirent Freud à concevoir les premiers éléments de sa psychanalyse.

Nous pouvons suivre le développement des nouvelles théories de Freud sur les névroses, de 1886 à 1896, à travers ses publications et ses lettres à Fliess1397.

En 1886 et 1887, Freud était plein de respect pour Charcot, il se proclamait son disciple fervent et présentait les théories du maître telles qu’il les comprenait. En 1888, une encyclopédie médicale publia un article anonyme sur l’hystérie, écrit très probablement par Freud1398. L’auteur mentionne la théorie de Charcot, se bornant à mettre en doute la localisation cérébrale de l’hystérie, et il mentionne la méthode thérapeutique de Breuer.

En juillet 1899, Freud, qui venait de traduire un des manuels de Bernheim, rendit visite à celui-ci et à Liébeault, à Nancy, avant de se rendre au Congrès international de psychologie à Paris. Il y rencontra probablement Janet, bien qu’aucun document n’en fasse mention. Que Freud ait déjà connu Janet ou non, il avait probablement pris connaissance de L’Automatisme psychologique, avec l’histoire de Marie et de sa cure cathartique. A peu près à la même époque, Freud expérimenta une méthode semblable sur sa malade Emmy von N.1399. Selon l’usage, Freud modifia certains détails pour préserver l’anonymat de sa malade dont l’identité fut établie ultérieurement par Ola Andersson1400. Le compte rendu de Freud pourrait faire croire que ce traitement se situe avant son voyage à Paris, mais les recherches d’Andersson ont établi que cette cure occupa en fait deux périodes, avant et après le voyage de Freud. Leibbrand pense que la publication du livre de Janet raviva l’intérêt qu’il portait au cas d’Anna O. C’est ce qui pourrait expliquer pourquoi Freud attendit de 1882 à 1889 avant d’appliquer une méthode semblable1401. En fait, la chronologie du cas d’Emmy von N. est si obscure1402 qu’il n’est guère possible de tirer des conclusions des données dont nous disposons1403. Ce cas représente la première tentative de Freud pour appliquer la méthode de Breuer, à cette différence près que le patient de Freud n’avait besoin de se rappeler que l’événement traumatique initial, et qu’une fois cet événement évoqué le médecin suggérait au patient que le symptôme avait disparu. Ce procédé reprenait donc celui que Janet avait appliqué pour la première fois en 1886.

En 1892 et 1893, Freud semble osciller entre l’École de Nancy, sa fidélité à Charcot et la méthode cathartique de Breuer. Dans une conférence donnée le 27 avril 1892 devant le Club médical viennois, Freud adopta ouvertement la conception de l’hypnose de Bernheim, en recommanda l’application et conseilla à ses confrères d’aller à Nancy pour se familiariser avec cette méthode1404. En 1893, il publia l’histoire d’une femme qui ne pouvait donner le sein à son enfant en raison de divers symptômes hystériques : deux séances de suggestion hypnotique avaient suffi à faire disparaître tous ses symptômes, et il en fut de même après la naissance d’un autre enfant un an après1405. U n’était pas question de catharsis : c’était un traitement dans le style de Bernheim. Le 24 mai 1893, devant ce même Club médical viennois, Freud donna une conférence sur les paralysies hystériques1406, qu’il rédigea ensuite en français pour les Archives de neurologie de Charcot1407. Dans cet article, il se réfère constamment à Charcot, ne modifiant que fort peu sa théorie (au lieu d’envisager des lésions dynamiques des centres moteurs cérébraux, il suppose que la représentation du bras est dissociée d’autres représentations). Se référant à Janet, Freud souligne que les paralysies hystériques ne correspondent pas à la répartition des nerfs, comme si l’hystérie ignorait l’anatomie. Mais quatre mois auparavant, le 11 janvier 1893, Freud avait déjà révélé au même auditoire la nouvelle théorie de l’hystérie qu’il était en train d’édifier avec Breuer1408. Ce fut le point de départ de la « Communication préliminaire » que l’on peut considérer comme la première pierre de l’édifice de la psychanalyse.

Les auteurs étendaient à l’hystérie en général la conception que Charcot avait de l’hystérie traumatique. Les symptômes hystériques, disaient-ils, se rapportent, parfois clairement, parfois sous une forme déguisée et symbolique, a un traumatisme psychique précis. Ce traumatisme peut s’être produit dans un état de légère auto-hypnose ou bien son caractère pénible a eu pour effet de l’éliminer de la conscience. Dans l’un et l’autre cas, il n’a pas donné lieu à une réaction suffisante (comme des cris ou des actes de vengeance) et il a disparu de la conscience. La psychothérapie guérit les symptômes hystériques (mais non, toutefois, la prédisposition hystérique) en ramenant ce traumatisme à la conscience et en permettant une décharge psychique par des manifestations émotionnelles, des mots ou des associations rectificatrices. Cette théorie peut être considérée comme un amalgame entre la conception du secret pathogène selon Benedikt et la thérapie de Janet consistant à ramener à la conscience des « idées fixes subconscientes ». Pour ce qui est de Janet, les auteurs rappellent, dans une note, son cas d’une jeune femme hystérique guérie « par une méthode analogue à la nôtre ». Une autre note précise que « la conception la plus voisine de nos exposés théoriques et de notre thérapeutique se trouve dans les remarques de Benedikt, publiées occasionnellement, sur lesquelles nous reviendrons ultérieurement ». (On ne trouve cependant aucune autre référence à Benedikt)1409.

Cet article de Breuer et Freud suscita un vif intérêt et fut l’objet de recensions favorables dans plusieurs revues neurologiques1410.

La même année, Freud publia un panégyrique de Charcot ; il lui attribuait le mérite d’une théorie de l’hystérie, qui, en fait, provenait dans une large mesure de ses prédécesseurs ; il y exprimait par ailleurs quelques critiques respectueuses1411. Il se demandait ce que Charcot aurait découvert s’il était parti de l’idée que l’attaque d’hystérie était une décharge d’émotions violentes. Il aurait alors pu chercher dans les antécédents du malade l’existence d’un traumatisme dont ce dernier avait perdu conscience. C’est là ce qui aurait expliqué ces émotions. Chose curieuse, cette hypothèse ne s’éloigne pas beaucoup de la théorie de Charcot sur la grande hystérie, telle qu’elle était exprimée dans la thèse de son disciple Richer1412.

 

En 1894, une notion réellement nouvelle apparaît dans les écrits de Freud, celle de défense (Abwehr)1413. Ce terme venait de Meynert qui distinguait deux attitudes fondamentales de l’organisme, l’attaque et la défense, attitudes qui se reflétaient dans les thèmes des idées délirantes. Freud donnait au mot « défense » la signification d’« oubli » de souvenirs ou d’idées pénibles, tout en soulignant quatre points essentiels : ce n’est pas le traumatisme lui-même qui est pathogène, mais sa représentation ou son idée ; cette défense est dirigée contre des idées sexuelles ; cette défense est un trait commun des névroses et a été retrouvée dans un cas de psychose ; la théorie de la dégénérescence est fausse.

En 1895, Freud publia un article sur la névrose d’angoisse, c’est-à-dire sur les malades qui souffrent constamment d’anxiété diffuse et qui subissent de temps à autre des attaques d’angoisse aiguës, sans qu’on puisse en déterminer la cause1414. Hecker1415 avait déjà décrit cette névrose comme une variété de neurasthénie, Krishaber1416 comme une entité spécifique, et Kowalewsky1417 comme une intoxication de l’organisme consécutive à une stimulation et à un épuisement successifs de certains centres cérébraux. L’hypothèse que des frustrations sexuelles seraient à l’origine des symptômes d’angoisse était déjà assez largement répandue, et l’innovation de Freud consista plutôt à décrire la névrose d’angoisse comme une entité clinique spécifique liée à une théorie étiologique de frustration sexuelle.

L’année 1895 vit aussi la publication des Études sur l’hystérie de Breuer et Freud1418. Cet ouvrage reprenait d’abord la « Communication préliminaire ». Puis suivait un récit par Breuer du cas d’Anna O., présenté comme le prototype de la cure cathartique, puis quatre observations de Freud, d’abord celle d’Emmy von N. (première cure cathartique de Freud en 1889), suivie des cas de Lucie R., de Katharina et d’Elisabeth von R. (toutes trois de la fin de 1892). Le livre se terminait sur un chapitre où Breuer exposait sa théorie de l’hystérie et un autre où Freud traitait de la psychothérapie de cette névrose. Freud y exprimait ouvertement ses divergences avec la théorie de Breuer : il n’y avait pour lui qu’une origine possible à l’hystérie, YAbwehr. Dans l’histoire d’Elisabeth von R., il décrit sa nouvelle méthode des « associations libres », qui lui avait été suggérée par la malade elle-même. Les quatre cas rapportés par Freud rappelaient beaucoup ceux de Benedikt. Par ailleurs, l’influence de Janet était manifeste dans la façon dont Freud utilisait les expressions d’« idées fixes », d’« analyse psychologique » et de « misère pyschologique ».

Au début de 1896, Freud esquissa sa nouvelle classification des névroses1419. Il invoquait encore le grand nom de Charcot, mais s’éloignait ostensiblement de Janet. Ainsi Freud ne parlait plus d’analyse psychologique, mais appelait sa propre méthode psychanalyse. Il divisait les névroses en névroses proprement dites, ayant leur source dans la vie sexuelle présente du malade, et en psychonévroses dont l’origine remonte à sa vie sexuelle passée. Il subdivisait les névroses proprement dites en neurasthénie, dont l’origine spécifique est la masturbation, et en névrose d’angoisse, dont l’origine spécifique est une stimulation sexuelle frustrée, sous la forme, en particulier, du coitus interruptus. Les psychonévroses comprenaient l’hystérie et les obsessions. La cause spécifique de l’hystérie était le viol commis par un adulte sur un enfant qui le subissait passivement. Souvent un traumatisme de ce genre ne perturbe guère le sujet en apparence, et il peut sembler oublié, du moins jusqu’à la puberté ; il suffira alors d’une cause minime pour réveiller l’impression antérieure qui agit alors avec les apparences d’un traumatisme original. L’origine spécifique des névroses obsessionnelles était la même que celle de l’hystérie, à cette différence près que l’enfant y jouait un rôle plus actif, et en avait éprouvé du plaisir. Les idées obsessionnelles ne sont qu’une auto-condamnation sous une forme masquée. Freud expliquait ainsi la plus grande fréquence de l’hystérie chez les femmes et des obsessions chez les hommes.

La même année, l’article de Freud « Sur l’étiologie de l’hystérie » marqua l’aboutissement de dix années de réflexion sur la théorie de l’hystérie1420. La pierre angulaire de cette théorie restait l’hypothèse de Breuer suivant laquelle des expériences traumatisantes seraient à l’origine de l’hystérie, expériences dont le souvenir réapparaît inconsciemment sous forme symbolique dans les symptômes de la maladie1421 1422, la guérison pouvant être obtenue par la prise de conscience de ce souvenir3™. Tout en s’appuyant sur cette conception, Freud montrait qu’en fait la situation était plus complexe.

Le traumatisme, selon Freud, doit avoir à la fois une « qualité déterminante » (une relation logique de cause à effet) et un « pouvoir traumatisant » (il doit être capable d’engendrer une réaction intense). La difficulté est qu’en cherchant à découvrir le traumatisme on trouve souvent des événements qui n’ont aucun rapport avec les symptômes ou qui sont inoffensifs. Cette difficulté serait liée, pensait Breuer, au fait que le traumatisme s’était produit dans un état hypnoïde, mais Freud rejetait cette théorie et supposait que les thèmes remémorés par le malade ne sont que les maillons d’une longue chaîne et que derrière eux se cachent des traumatismes plus élémentaires. En fait, disait Freud, à mesure qu’émergent des chaînes de souvenirs, celles-ci divergent et convergent en des points nodaux, pour aboutir en fin de compte à des événements de nature sexuelle survenus lors de la puberté. Une nouvelle difficulté surgit alors, car ces événements pubertaires présentent souvent un caractère extrêmement banal et ne paraissent guère susceptibles d’engendrer l’hystérie. Freud suppose donc que ces événements pubertaires ne sont quê des causes déclenchantes, ravivant des souvenirs inconscients de traumatismes bien plus anciens, remontant à l’enfance, et qui sont toujours eux aussi de nature sexuelle. Freud dit avoir trouvé, dans dix-huit cas analysés en détail, que le patient avait été la victime d’une tentative de séduction sexuelle de la part d’un adulte de son entourage immédiat, séduction souvent suivie d’expériences sexuelles avec des enfants de son âge. Ces expériences, ajoute Freud, ne l’avaient en apparence guère impressionné sur le moment. Lors de la puberté, des événements de caractère en apparence banal avaient ravivé l’effet traumatique de ces expériences de l’enfance, bien qu’elles fussent sorties de la mémoire consciente.

Freud présentait cette théorie comme une grande découverte, comparable, dans le domaine de la neuro-pathologie, à celle des sources du Nil. Contrairement à la « Communication préliminaire » de 1893, il assurait maintenant être en mesure de guérir non seulement les symptômes de l’hystérie, mais l’hystérie elle-même. En fait, à peine une année plus tard, Freud devait reconnaître, dans une lettre à Fliess, qu’il s’était laissé induire en erreur par des confessions imaginaires de ses malades1423. Cette prise de conscience devait marquer un tournant décisif dans l’évolution de la psychanalyse : Freud se rendait compte que dans l’inconscient il était impossible de faire la distinction entre l’imagination et le souvenir authentique, et dès lors il s’attacha moins à la reconstruction d’événements passés par la redécouverte de souvenirs oubliés qu’à l’exploration des fantasmes.

Les sources de cette nouvelle théorie de l’hystérie de Freud sont multiples et variées. Il y eut d’abord la théorie de l’hystérie de Breuer, fondée sur une interprétation erronée du cas d’Anna O., puis les conceptions de Charcot et de Richer sur la grande hystérie, ainsi que les expériences de Charcot sur ses malades de la Salpêtrière. Une autre source fut Janet, qui avait expliqué, surtout à propos du cas de Marcelle en 1891, que dans l’exploration et le traitement des hystériques il fallait remonter toute une chaîne d’idées fixes subconscientes. Ce fut ensuite la psychologie associationniste de Herbart : le manuel de Lindner, que Freud avait utilisé au gymnase, expliquait comment des chaînes d’associations pouvaient diverger et converger en des points nodaux. Une autre source essentielle fut l’enseignement de Benedikt sur l’extrême importance de la vie imaginaire et secrète chez le sujet normal et chez le névrosé, et la fréquence des traumatismes d’ordre sexuel à l’origine de l’hystérie. Enfin, on s’intéressait beaucoup à cette époque à la sexualité infantile (Freud cite à ce sujet un article de Stekel). En 1894, Dalle-magne soutenait que bien des déviations sexuelles apparaissant à l’adolescence remontaient à des expériences sexuelles infantiles ravivées par la puberté. L’originalité de Freud consiste à avoir mis en évidence le rôle des mécanismes de défense (Abwehr) et à avoir synthétisé avec audace tous ces éléments pour en faire une théorie générale de l’hystérie.

En raison de son extrême importance, nous proposons ici une illustration graphique de cette théorie. (Dans ce schéma, qui n’existe pas chez Freud, nous nous efforçons d’être aussi fidèle que possible à sa pensée.)

Evénement actuel

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Chaînes de souvenirs

Trauma (souvent banal)

Expérience sexuelle précoce

IV – La psychologie des profondeurs

Il pouvait sembler, en 1896, que Freud avait désormais atteint son but : construire une nouvelle théorie des névroses expliquant leurs symptômes et leurs origines jusque dans leurs moindres détails. Certains, comme Krafft-Ebing, accueillirent cette théorie avec un scepticisme bienveillant, d’autres, comme Lôwenfeld, lui témoignèrent de l’intérêt ; nulle trace d’hostilité en tout cas dans les écrits de cette époque. Pour Freud, cependant, ce n’était là que le point de départ de ce que l’on appela un peu plus tard la « psychologie des profondeurs »1424. La psychologie des profondeurs affirmait fournir une clé pour explorer l’inconscient, renouveler la connaissance du conscient, mieux comprendre l’art, la littérature, la religion et la culture.

La première psychiatrie dynamique avait été, pour l’essentiel, la systématisation d’observations entreprises sur des patients hypnotisés. La méthode des associations libres de Freud ouvrit une nouvelle voie d’approche. Le patient devait s’étendre en se relaxant sur un divan, et on lui imposait comme règle fondamentale de dire tout ce qui lui venait à l’esprit, quelque futile, absurde, embarrassant ou même offensant que cela puisse lui paraître. En agissant ainsi, le patient ressentait à certains moments une inhibition ou d’autres difficultés intérieures que Freud appela « résistances ». A mesure que les séances se multipliaient, le patient en venait à manifester des sentiments irrationnels d’amour ou d’hostilité à l’égard du thérapeute : Freud les appela « transfert ».

En fait, la résistance et le transfert étaient bien connus des magnétiseurs et des hypnotiseurs. Les hypnotiseurs savaient que leurs sujets manifestaient souvent une résistance à se laisser tomber dans le sommeil hypnotique et que, même hypnotisés, ils résistaient à certains ordres ou accomplissaient les actes suggérés sous une forme déformée ou incomplète. Forel avait décrit comment, en essayant, sous hypnose, de faire resurgir des événements oubliés, ce procédé devenait de plus en plus difficile à appliquer à mesure qu’il approchait des points critiques qui étaient pénibles pour le patient1425. Quant au transfert, ce n’était qu’une redécouverte de ce qui avait été connu pendant un siècle sous le nom de « rapport » et sur quoi Janet avait à nouveau attiré l’attention sous le nom d’influence somnambulique1426. L’innovation de Freud ne consista pas à introduire les notions de résistance et de transfert, mais à avoir l’idée de les analyser pour en faire les instruments fondamentaux de sa thérapeutique.

La psychologie des profondeurs peut se comprendre comme le résultat de l’auto-analyse de Freud et de l’analyse de ses malades. Dans son esprit, ces découvertes se confirmaient l’une l’autre, et confirmaient en même temps sa théorie des névroses ainsi que le modèle de l’esprit humain qu’il avait proposé auparavant.

Les deux premières généralisations du modèle théorique que Freud avait édifié pour expliquer l’hystérie furent sa théorie des rêves et celle des actes manqués. Freud élabora simultanément ces deux théories et les présenta dans deux de ses ouvrages les plus célèbres : L’Interprétation des rêves de 1900 et Psychopathologie de la vie quotidienne de 1904.

La théorie des rêves de Freud a été si souvent présentée qu’elle est entrée dans le domaine des connaissances générales. Considérée dans la ligne du développement de la psychanalyse, elle se conforme presque entièrement au modèle édifié pour la théorie de l’hystérie en 1896. Ce parallélisme devient manifeste quand la théorie du rêve est, elle aussi, illustrée graphiquement et que l’on compare les deux schémas.

Au sommet du tableau, nous avons le contenu manifeste, c’est-à-dire le rêve lui-même, dans la mesure où nous sommes capables de nous en souvenir. Des psychologues expérimentaux avaient essayé de trouver des relations entre ce contenu manifeste et les stimulations sensorielles ou motrices du moment, subies pendant le sommeil. Freud estime qu’elles ne jouent qu’un rôle accessoire. L’essentiel, pour lui, est le rapport entre le contenu manifeste et le contenu latent, rapport semblable à celui qu’il avait trouvé chez ses malades entre le symptôme hystérique et les souvenirs pathogènes. Pour les détecter et les distinguer, il usa de la même méthode, c’est-à-dire des associations libres. Entre le symptôme hystérique et le souvenir pathogène, se déploie tout un réseau d’associations divergentes et convergentes. De même, entre le contenu manifeste et le contenu latent, Freud décrit le travail du rêve avec ses mécanismes de déplacement et de conden-

Stimuli sensoriells CONTENU MANIFESTE CONSCIENT

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sation, où se retrouve aussi le processus de symbolisation. De même que le symptôme hystérique était l’expression symbolique du traumatisme, de même, dans le rêve, le contenu latent tend à s’exprimer en symboles oniriques. Pourquoi le travail du rêve transforme-t-il ainsi le contenu latent en contenu manifeste ? Parce que, de même qu’il existe un conflit dynamique entre le traumatisme et le symptôme hystérique, on trouve ici un facteur dynamique, la censure, qui s’efforce de maintenir le contenu latent dans l’inconscient. La censure ne permet au contenu latent de retrouver son expression dans le rêve que sous une forme modifiée, grâce aux processus de déplacement, de condensation et de symbolisation.

Mais la théorie du rêve de Freud, comme sa théorie de l’hystérie, se présente comme un édifice à deux étages. L’étage supérieur est le rêve lui-même avec ses contenus latent et manifeste. Dans le contenu latent, Freud trouve, à titre d’élément constant, le résidu diurne, c’est-à-dire tel événement plus ou moins insignifiant, vécu le jour précédent. Et de même qu’il avait établi une relation entre le traumatisme de la puberté et une expérience sexuelle ancienne oubliée, Freud trouva qu’il existait également une relation entre le résidu diurne et les souvenirs d’enfance. Parmi les nombreux événements sans signification particulière de la journée, le rêve choisit celui qui présente une relation quelconque avec un souvenir d’enfance – ainsi, selon l’expression de Freud, le rêve a un pied dans le présent et un pied dans l’enfance. Du contenu latent, nous sommes donc ramenés plus en arrière encore, jusqu’à un souvenir d’enfance, expression d’un désir insatisfait de cette période reculée du passé. Freud introduit ici la notion de complexe d’Œdipe, découverte à travers son auto-analyse et celle de ses patients : le petit garçon voudrait posséder sa mère, il voudrait supplanter et éliminer son père, mais il a peur de ce rival menaçant, peur aussi que la castration ne vienne punir ses sentiments incestueux à l’égard de sa mère. Tel est, dit Freud, le terrible secret que tout homme recèle au plus profond de son cœur, secret refoulé et oublié, mais qui n’en réapparaît pas moins, chaque nuit, sous le voile du rêve.

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Pour compléter ce tableau, il faudrait y adjoindre l’« élaboration secondaire », c’est-à-dire les modifications subies par le contenu manifeste quand le rêveur se réveille. On pourrait comparer ce processus à la mise en forme que certaines revues font subir aux articles envoyés par les auteurs. L’article peut quelquefois acquérir ainsi une forme plus organisée et plus agréable, mais l’auteur estimera peut-être que sa pensée a été tronquée ou déformée.

Freud considérait comme sa découverte capitale le fait que le rêve est l’accomplissement d’un désir ou, plus exactement, l’accomplissement vicariant d’un désir sexuel refoulé, parce qu’inacceptable comme tel : c’est pourquoi il faut qu’intervienne la censure pour le maintenir dans l’inconscient ou pour ne permettre sa manifestation que sous forme déguisée. Freud définit aussi le rêve comme le gardien du sommeil : des sentiments qui seraient susceptibles d’éveiller le rêveur sont déguisés de façon à ne pas le perturber. Si ce mécanisme échoue, le rêveur fait un cauchemar et se réveille. Le rêve correspond donc, selon Freud, à un processus de régression qui se manifeste simultanément sous trois formes : régression topique du conscient à l’inconscient, régression temporelle du présent à l’enfance et régression formelle du niveau du langage à celui des représentations imagées et symboliques.

Les sources de la théorie freudienne du rêve sont nombreuses. Tout d’abord Freud était lui-même un bon rêveur qui se souvenait de ses rêves ; quelques années auparavant, il les avait notés régulièrement pendant un certain temps. Le rêve de l’injection faite à Irma (24 juin 1896) lui servit de prototype à l’analyse des rêves et lui fit prendre conscience que l’essence du rêve était l’accomplissement d’un désir. Comme les grands explorateurs du rêve qui l’avaient précédé, Schemer, Maury et Hervey de Saint-Denys, Freud n’hésita pas à utiliser beaucoup de ses expériences intimes, telles que reflétées dans ses rêves, pour étoffer son livre. Hervey de Saint-Denys, il est vrai, nous révèle beaucoup de choses sur sa vie amoureuse, quand Freud parle essentiellement de son enfance, de sa famille et de ses ambitions.

La seconde source de Freud fut l’abondante littérature sur les rêves parue au XIXe siècle1427. Il ne faudrait pas prendre trop à la lettre ses plaintes à Fliess au sujet de la futilité de ces écrits, puisqu’il les utilisa largement. Il ne réussit pourtant pas à se procurer un exemplaire de l’ouvrage de Hervey de Saint-Denys, et il ne semble avoir connu Schemer qu’à travers les comptes rendus de Volkelt, si bien qu’il sous-estima son originalité1428. Il revient à Schemer d’avoir posé que les rêves étaient passibles d’une interprétation scientifique selon des règles inhérentes à leur nature et que certains symboles oniriques avaient une valeur universelle. Schemer décrivait, entre autres, des symboles sexuels oniriques qui, dans l’ensemble, étaient assez proches de ceux décrits plus tard par Freud1429. Plusieurs auteurs avaient déjà décrit les mécanismes du déplacement et de la condensation sous des noms différents. Robert avait utilisé l’expression de « travail du rêve » (Traumarbeit). La théorie de Freud se retrouve déjà en bonne partie chez Maury, Strümpell. Volkelt, et surtout chez Delage. Celui-ci faisait appel au concept d’énergie dynamique impliquant que les représentations chargées d’énergie psychique se refoulent ou s’inhibent les unes les autres, ou encore peuvent fusionner ; il reconnaissait aussi dans les rêves des chaînes d’associations qu’il était parfois possible de reconstituer en partie, et il pensait que les rêves pouvaient faire surgir des souvenirs anciens associés à des images récentes.

L’originalité de Freud consiste en quatre innovations. La première fut son modèle du rêve, avec sa distinction entre contenu manifeste et contenu latent et sa caractéristique d’être vécu simultanément dans le présent et dans un passé éloigné. Sa seconde innovation fut d’affirmer que le contenu manifeste est une distorsion du contenu latent, résultant du refoulement par la censure. Popper-Lynkeus, il est vrai, avait exprimé l’idée, peu de temps auparavant, que l’absurdité et l’absence de signification des rêves dérivaient de tendances secrètes et impures chez le rêveur1430, mais ce n’est certainement pas de lui que Freud a pu tirer sa théorie1431.

La troisièrruc innovation de Freud consista à appliquer à l’analyse des rêves la méthode des associations libres, et sa quatrième innovation, enfin, fut l’utilisation d’une interprétation systématique 3ës rêves comme instrument psychothérapique.

Chose curieuse, Freud attribuait à Liébeault l’idée que le rêve était le gardien du sommeil, alors que rien de semblable ne se trouve dans les œuvres de celui-ci1432. Dans les éditions ultérieures, Freud donna d’autres exemples de rêves et développa la section consacrée aux symboles oniriques, en partie, sans doute, sous l’influence d’Abraham, de Ferenczi, de Rank et de Stekel. Il incorpora aussi à sa théorie les découvertes de Silberer sur la dramatisation dans les rêves hyp-nagogiques. Il traita plus en détail de certains types particuliers de rêves, comme ceux où le rêveur se voit en train de passer des examens, se trouve nu ou assiste à la mort d’êtres aimés.

Après sa théorie de l’hystérie et sa théorie des rêves, la troisième grande contribution de Freud à la psychologie des profondeurs fut sa « psychopathologie de la vie quotidienne », qu’il élabora également au cours de son auto-analyse et à partir de celle-ci. Cette théorie parut d’abord sous forme d’extraits dans une revue psychiatrique, de 1898 à 19031433, puis fut reprise en grande partie dans son livre de 19041434.

Dans son premier article, daté de 1898, Freud traite du cas de quelqu’un qui oublie subitement un nom, qui ne parvient pas à s’en souvenir malgré tous ses efforts, mais qui le reconnaît pourtant dès qu’il l’entend prononcer. Les efforts faits pour retrouver ce nom oublié n’aboutissent qu’à faire venir d’autres noms à l’esprit. Freud trouva que ces noms ne surgissaient pas au hasard, mais qu’ils formaient des chaînes d’associations divergeant et convergeant vers des points nodaux, et que ces associations se rapportaient à du matériel refoulé. L’oubli est ainsi l’aboutissement d’un conflit entre le conscient et l’inconscient, plutôt que le simple effet d’un affaiblissement de la représentation.

En 1889, Freud publia son article sur les « souvenirs-écrans » (Deckerinnerun-gen). Parmi nos plus anciens souvenirs, certains sont apparemment dénués de toute signification, bien qu’ils restent remarquablement vivaces. Freud distingue deux types de souvenirs-écrans. Dans la forme la plus simple, le souvenir qui subsiste n’est qu’une partie d’un tout plus significatif qui s’est trouvé refoulé. Un homme se souvient, par exemple, d’une image datant de sa quatrième année : une table avec un bassin plein de glace ; cette image était liée à un événement bouleversant, la mort de sa grand-mère, et seule cette image fragmentaire avait échappé au refoulement. Dans le second type, plus complexe, le souvenir, tel qu’il se présente à l’esprit, est une véritable construction associant certains événements de la première enfance à des événements refoulés de l’adolescence. Le souvenir le plus ancien n’est pas nécessairement faux, mais il n’est que le substitut inoffensif d’une représentation ultérieure inacceptable comme telle. A titre d’exemple, Freud rapporte l’analyse d’un souvenir-écran qu’il attribue à un de ses malades et dont Siegfried Bernfeld a montré qu’il s’agissait d’un témoignage autobiographique légèrement modifié.

Le narrateur rapporte comment, alors qu’il avait 3 ans, sa famille dut renoncer à une vie heureuse à la campagne pour une vie plus dure en ville. Il se revoyait jouant, à l’âge de 2 ans et demi, dans une prairie pleine de pissenlits, avec un cousin et une cousine de son âge. Avec son cousin, il arracha à la fillette le bouquet de pissenlits qu’elle avait cueilli. Pour la consoler, une paysanne lui donna un morceau de pain noir. Les garçons aussi reçurent des morceaux de ce pain délicieux. Ce souvenir se présenta à l’esprit du narrateur quand, à 17 ans, il retourna dans son village natal où il tomba amoureux d’une jeune fille de 15 ans en robe jaune. A l’âge de 20 ans, le narrateur alla rendre visite à un oncle aisé et il y retrouva la cousine de son souvenir d’enfance. Les deux jeunes gens ne tombèrent pas amoureux et ne se marièrent pas, comme leurs parents l’auraient souhaité ; un tel mariage aurait assuré la sécurité économique du narrateur. La signification du souvenir-écran était ainsi de substituer au désir de l’adolescent une innocente « défloration » infantile. On y retrouvait aussi le désir de goûter au pain de la sécurité économique. Cet exemple montre que la relation entre le souvenir plus récent, datant de la jeunesse, et le souvenir plus ancien, remontant à l’enfance, ressemble fort à celle qui s’établit entre le « résidu diurne » et les événements de l’enfance dans la théorie freudienne du rêve1435.

La suite de Psychopathologie de la vie quotidienne reprend d’autres articles sur les lapsus linguae, les lapsus calami et autres actes groupés sous le nom d’actes manqués. Bien que ces études reposent essentiellement sur l’auto-analyse de Freud et sur les observations faites sur ses malades, ces recherches n’étaient pas entièrement nouvelles. Schopenhauer et von Hartmann avaient déjà mentionné des faits de ce genre comme étant des manifestations de l’inconscient1436. Goethe, qui avait l’habitude de dicter ses œuvres, analysa un jour les erreurs commises par ses secrétaires1437. Il s’était rendu compte que certaines erreurs étaient de sa propre faute, que d’autres étaient dues au manque de familiarité du secrétaire avec des mots difficiles ou étrangers, mais que d’autres encore dérivaient de la vie affective du secrétaire qui croyait, par exemple, avoir entendu le nom de la personne qu’il aimait et l’avait écrit à la place de ce qui avait été dicté. A l’époque de Freud, la psychologie avait déjà commencé à explorer ce problème. En 1895, Meringer et Mayer avaient publié une étude sur les lapsus linguae, mais ils s’intéressaient davantage à la prononciation qu’à la signification1438. D’autres études annonçaient davantage celles de Freud : ainsi celles de Hanns Gross, le célèbre criminologue de Graz, le père de la psychologie judiciaire1439. Dans les années 1880, Gross avait systématiquement passé au crible les dépositions des témoins et des accusés, il avait noté des lapsus linguae significatifs et d’autres manifestations analogues, il avait publié des observations pertinentes à ce sujet dans ses articles et ses manuels. Gross rapporte le cas d’un homme qui s’était substitué au véritable témoin pour porter un faux témoignage, d’abord verbalement, puis par écrit, et qui s’était trahi au dernier moment en signant sa déposition de son véritable nom. Gross estimait que les faux témoins se trahissaient inévitablement, fût-ce par un seul mot, mais aussi bien par toute leur attitude, leur physionomie ou leur gestes.

De son côté, Theodor Vischer avait publié un roman humoristique créant et popularisant l’expression « la malice des objets » (Tücke des Objekts) pour décrire les mésaventures dont certaines gens étaient perpétuellement victimes, comme si quelque malin génie manœuvrait les objets pour les cacher ou pour leur en substituer d’autres1440.

La notion d’actes manqués, sinon leur théorie, était parfaitement connue de certains contemporains de Freud. Karl Kraus, dans son journal Die Fackel, avait l’habitude de reproduire des fautes d’impression amusantes montrant que le typographe avait involontairement deviné et trahi la véritable pensée de l’auteur. Certains auteurs recouraient couramment aux actes manqués comme à un procédé si transparent qu’il était inutile de l’expliquer au lecteur.

Dans son Voyage au centre de la terre1441, Jules Verne décrit un vieux professeur allemand cherchant à déchiffrer un cryptogramme avec l’aide de son neveu, lequel est secrètement amoureux de la fille du professeur, Grâuben. Le jeune homme pense avoir trouvé la clé de l’énigme, et à son grand étonnement, il aboutit à ces mots : « Je suis amoureux de Grâuben. » Dans Vingt mille Lieues sous ces mers1442, le même Jules Verne raconte comment le professeur Arronax se met à la recherche de perles géantes au fond de la mer. Il omet d’informer ses compagnons que l’endroit est infesté de requins, mais venant à parler d’une huître géante il dit qu’elle ne contient « pas moins de 150 requins ». Devant l’étonnement de ses compagnons il s’empresse d’ajouter : « Ai-je dit requins ? Je voulais évidemment parler de 150 perles ! Requins n’aurait aucun sens. »

Psychopathologie de la vie quotidienne fut accueillie favorablement, connut de nombreuses rééditions, revues et augmentées, fut traduite en plusieurs langues, et d’autres psychanalystes se mirent à publier leurs propres collections d’actes manqués1443.

La quatrième grande contribution de Freud à la psychologie des profondeurs fut son ouvrage sur Le Mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, sujet auquel il s’était intéressé dès 18971444. La psychologie des mots d’esprit, du comique et de l’humour avait donné lieu à de nombreuses théories. Les recherches de Freud avaient été stimulées par l’ouvrage de Theodor Lipps, Komik und Humor, mais son véritable point de départ fut la constatation de certaines ressemblances entre les mécanismes à l’œuvre dans les mots d’esprit et dans les rêves1445.

Freud distinguait dans les mots d’esprit une certaine technique et une certaine tendance (en d’autres termes, une forme et un contenu). Il retrouvait les techniques de condensation, de déplacement, d’expression d’une idée par son contraire, etc., techniques analogues à celles mises en œuvre dans le travail du rêve. Pour ce qui est des tendances, Freud distinguait les mots d’esprit inoffensifs, dont l’agrément est le fait de la seule technique, et les mots d’esprit tendancieux dont les mobiles essentiels sont soit l’agressivité, soit l’obscénité, soit les deux. Les mots d’esprit obscènes requièrent la présence d’au moins trois personnes : l’auteur de la plaisanterie, celle à qui elle s’adresse et un spectateur. Elles expriment mentalement le désir de dénuder ou de séduire. Les mots d’esprit nous égaient et par leurs tendances et par leurs techniques. Les mots d’esprit tendancieux nous aident également à supporter des désirs refoulés en leur fournissant un mode d’expression socialement acceptable. Freud reconnaît deux différences essentielles entre les rêves et les mots d’esprit : les rêves sont l’expression de l’accomplissement d’un désir, tandis que les mots d’esprit tirent leur agrément de notre tendance au jeu ; les rêves représentent une régression du niveau du langage à celui de la pensée imagée, tandis que les mots d’esprit se caractérisent par une régression du langage logique à celui du jeu (la fonction ludique du langage, source de tant de plaisir pour les jeunes enfants).

Le livre de Freud sur les mots d’esprit est un de ses ouvrages les moins lus. Il abonde en calembours amusants, mais intraduisibles, et suppose chez le lecteur la connaissance des classiques allemands, en particulier de Heine et de Lichtenberg. Ses « histoires juives » étaient plus drôles pour les lecteurs de son temps que pour nos contemporains. C’est l’œuvre d’un homme qui prenait grand plaisir aux anecdotes de son temps, mais la plupart d’entre elles auraient besoin d’un commentaire de nos jours. Bien plus que L’Interprétation des rêves, ce livre est un reflet de la vie viennoise à cette époque. En publiant cet ouvrage Freud a élevé un petit monument à la mémoire de l’esprit de la Vienne de la double monarchie1446.

Nous avons résumé jusqu’ici les théories de la psychologie des profondeurs en ce qui concerne l’hystérie, les rêves, les actes manqués et les mots d’esprit. Nous voudrions maintenant essayer de définir les deux modèles sous-jacents à ces théories. L’un est extrêmement simple, l’autre bien plus complexe.

Le modèle le plus simple peut s’exprimer schématiquement par deux lignes parallèles, la ligne supérieure représentant le niveau de la conscience et ses manifestations apparentes, la ligne inférieure le niveau de l’inconscient et de ses manifestations cachées, lesquelles sont à l’origine des manifestations conscientes. La vie psychique se joue simultanément à ces deux niveaux, qui peuvent être très différents l’un de l’autre et même entrer en conflit. Ce modèle est celui qu’ont suivi Breuer et Freud dans leurs Études sur l’hystérie. Sur la ligne supérieure, nous indiquons les symptômes hystériques, sur la ligne inférieure les motivations inconscientes que Breuer et Freud, à la suite de Janet et de Charcot, qualifient de représentations inconscientes (ou, dans le langage de cette époque, de réminiscences traumatiques). Prenons le symptôme S sur la ligne supérieure et la rémi-

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niscence traumatique T sur la ligne inférieure : un triple rapport s’établit entre S et T. D’abord un rapport herméneutique : le symptôme est comme le chiffre, emprunté à un langage connu, qui nous aide à déchiffrer le texte écrit en un langage inconnu. Il y a, par ailleurs, une relation de cause à effet, et enfin une relation thérapeutique. S peut être supprimé en agissant d’une certaine façon sur T, en l’amenant à la conscience et en permettant une abréaction. Ainsi l’interprétation clinique, la compréhension scientifique et l’élimination thérapeutique du symptôme coïncident presque.

C’est là un développement des découvertes de Janet et de Breuer. L’innovation de Freud consista à comprendre en termes dynamiques les relations entre S et T. T a tendance à s’exprimer au niveau de la conscience, mais il se voit arrêté et maintenu dans l’inconscient par une force agissante, le refoulement. Ce conflit intérieur consomme de l’énergie psychique susceptible d’être libérée quand le patient est guéri de ses symptômes.

Le refoulement réussit plus ou moins bien. S’il est extrêmement puissant, les réminiscences traumatiques peuvent demeurer latentes et le symptôme disparaître, au moins temporairement. Si le refoulement s’avère trop faible, T peut émerger directement à la surface et s’exprimer sans déguisement. S et T seront alors si semblables que tout déchiffrement est superflu. Nous avons affaire à un acte symptomatique. Dans les cas intermédiaires, quand le refoulement ne parvient pas à maintenir T complètement dans l’inconscient, il s’établit une sorte d’équilibre ou de compromis entre les deux forces, et ceci sous la forme d’un symptôme. S est alors une expression déguisée de T et requiert un déchiffrement.

Le même modèle s’applique à la psychologie des rêves, à cette différence près qu’au lieu du symptôme S nous avons le contenu manifeste, au lieu du traumatisme T le contenu latent et que les forces de refoulement s’appellent la censure, aboutissant aux mécanismes de déplacement et de condensation. Nous trouvons, là aussi, trois types de rêves. Les premiers sont irrémédiablement perdus dès que le rêveur se réveille, comme ces symptômes latents, objets d’un refoulement si énergique que rien n’apparaît à la surface. A l’autre extrême, nous avons les rêves lucides, infantiles, comparables aux actes symptomatiques : le refoulement est si faible que le contenu latent s’exprime directement, sans déguisement, dans le contenu manifeste. La plupart des rêves, enfin, appartiennent au type intermédiaire, c’est-à-dire qu’ils sont le résultat d’un compromis entre les forces inconscientes qui cherchent à s’exprimer au niveau de la conscience et les forces du refoulement.

Le même schéma s’applique encore aux actes manqués. Dans le cas de l’oubli symptomatique, par exemple, S correspond à cette perte de mémoire, tandis que T est la représentation latente perturbatrice ; entre les deux, nous retrouvons le refoulement. Nous pouvons là encore, avec Dalbiez1447, distinguer trois types. Nous avons d’abord les actes inhibés, où le refoulement est parfaitement efficace : ainsi quand nous oublions quelque chose d’important dont nous avions parfaitement connaissance. A l’autre opposé, nous avons les actes symptomatiques, accomplis sous l’influence d’une impulsion inconsciente, où le sujet ignore pourquoi il agit. Entre les deux, nous trouvons un groupe d’actes perturbés où le refoulement est incomplet. Relèvent de ce groupe la plupart des lapsus lin-guae et des lapsus calami.

On peut enfin appliquer ce modèle aux mots d’esprit, en identifiant le jeu de mots lui-même à S et la pensée sous-jacente à T, la technique du trait d’esprit faisant fonction de refoulement.

Tel est le modèle le plus simple de la psychologie des profondeurs, mais il existe aussi un modèle bien plus complexe comportant deux étages. Dans l’hystérie, nous trouvons à l’étage supérieur les symptômes, reliés par des chaînes de souvenirs à une réminiscence traumatique remontant à la puberté et de là à un souvenir infantile à l’étage inférieur. Dans le rêve, l’étage supérieur correspond au contenu manifeste, dérivant, par l’intermédiaire du travail du rêve et de la censure, du contenu latent. Celui-ci est en rapport avec l’étage inférieur, lieu des désirs infantiles refoulés. Dans Psychopathologie de la vie quotidienne, un modèle tout aussi complexe s’applique à ces souvenirs-écrans où un événement de l’adolescence s’interpose entre le souvenir actuel et l’événement de l’enfance, nous fournissant ainsi la clé de l’interprétation. Enfin ce modèle à deux étages s’applique à ces mots d’esprit où la « technique » (comparable au travail du rêve) rend compte du plaisir primaire, mais où, à un niveau plus profond, un plaisir malicieux ou sexuel trouve à se satisfaire.

Mais ce n’est pas tout, puisque la psychologie des profondeurs contient en germe un modèle encore plus complexe. De même qu’ il retrouve chez l’adulte l’influence du monde oublié de l’enfance, Freud descend à un niveau encore plus profond, commun à toute l’humanité, dont relèvent la plupart des symboles sexuels universels trouvés dans les rêves. Freud allait bientôt déduire du caractère universel du complexe d’Œdipe l’idée du meurtre du « Père primitif » par ses fils.

Ces diverses conceptions de la psychologie des profondeurs peuvent apparaître bien théoriques et abstraites, mais elles deviennent réalité vivante lorsqu’on les illustre par des cas cliniques. Telle est l’histoire classique de Dora, traitée par Freud en 1900, mais qu’il ne publia qu’en 19051448. Cette histoire est remarquable par sa valeur littéraire et l’habileté de l’auteur à tenir le lecteur en haleine jusqu’au bout. Freud prend d’abord la peine d’expliquer longuement qu’il n’y a aucun mal à débattre de questions sexuelles d’un point de vue scientifique. Cette précaution peut paraître étrange, si l’on tient compte du flot ininterrompu de publications sur la pathologie sexuelle qui inondait l’Europe depuis Krafft-Ebing. L’histoire de Dora peut être envisagée aussi comme une manifestation de la « littérature démasquante » de l’époque. Comme chez Ibsen, on nous présente d’abord une situation apparemment innocente ; mais à mesure que l’histoire se déroule, nous découvrons des relations très complexes entre les personnages et des secrets pesants sont dévoilés.

Dora, jeune fille de 18 ans, affligée de quelques symptômes classiques de la petite hystérie, vit avec son père, riche industriel, sa mère, entièrement absorbée par des tâches ménagères, et un frère plus âgé qu’elle. Comme dans beaucoup de familles, la fille est attachée à son père et le fils à sa mère. Les parents de Dora sont très amis de monsieur et madame K., avec qui ils passent souvent leurs vacances, et Dora prodigue toute son affection à deux enfants en bas âge.

A peine commence-t-on à approfondir les choses, que se révèle une situation trouble. Le père de Dora, qui est souvent malade, est soigné par madame K., et Dora en est choquée. Monsieur K. comble Dora de cadeaux et de fleurs, ce qui la contrarie fort. D’un air indigné, Dora révèle à sa mère que monsieur K. lui a fait des propositions, mais son père refuse d’y croire. Monsieur K. nie tout et rétorque qu’il a appris par sa femme que Dora aurait lu les écrits semi-pornographiques de Mantegazza1449. Dora fait progressivement des révélations de plus en plus surprenantes à son analyste. Elle est parfaitement consciente des relations adultérines entre son père et madame K. Quatre ans auparavant, monsieur K. l’avait embrassée, et elle en avait éprouvé une forte répugnance pour lui. Elle se sent elle-même livrée à monsieur K. par son père pour qu’il ferme les yeux sur ses relations avec madame K. D’autre part, il devient évident que Dora encourage les agissements de son père. On apprend qu’une gouvernante qui l’avait instruite en matière sexuelle et qui lui avait révélé la nature des relations de son père avec madame K. est elle-même amoureuse du père de Dora : aussi prodigue-t-elle tous ses soins à la jeune fille. Lorsque Dora s’est aperçue de cet état de choses, elle a obtenu que ses parents renvoient la gouvernante. Réciproquement il s’avère que si Dora est si profondément attachée aux enfants des K., c’est parce qu’elle est elle-même très amoureuse de monsieur K., bien qu’elle affirme le contraire. Néanmoins Dora est encore plus attachée à son père et il apparaît que sa névrose hystérique vise secrètement à toucher le cœur de son père et à le détacher de madame K.

Mais ce n’est pas tout. Par des illusions voilées, Dora laisse entendre qu’elle sait son père sexuellement impuissant et que ses relations avec madame K. ne sauraient donc être qu’anormales. Dora semble évidemment bien mieux informée des questions sexuelles qu’il n’apparaissait de prime abord. C’est ici que l’analyste trouve la clé lui permettant de comprendre la toux hystérique de Dora. Mais Dora n’est pas seulement amoureuse de son père et de monsieur K., elle éprouve aussi un attachement romantique pour madame K. Dans le passé, Dora avait partagé sa chambre avec elle, et elle parle encore de son « adorable corps blanc », et c’est madame K. qui, avant la gouvernante, l’avait instruite des choses sexuelles et lui avait prêté les livres de Mantegazza. Mais dès l’instant où Dora comprit que madame K. s’intéressait à elle parce qu’elle aimait son père, elle la rejeta comme elle allait rejeter la gouvernante.

Arrivée en ce point, la psychanalyse se révèle capable d’aller bien plus loin que toute « littérature démasquante ». Freud se propose de montrer comment l’interprétation des rêves peut aider au traitement en comblant les lacunes de la mémoire et en fournissant une explication des symptômes. Les deux rêves de Dora et leur interprétation sont bien trop complexes pour que nous puissions les résumer ici. Disons simplement que le premier rêve exprime son désir que son père l’aide à se défendre contre la tentation de monsieur K., qu’il révèle son vieil amour incestueux à l’égard de son père ; il révèle aussi que, dans son enfance, elle s’était adonnée à la masturbation, qu’elle savait que son père avait contracté la syphilis et qu’il l’avait transmise à sa mère, et qu’elle avait surpris des intimités sexuelles entre ses parents. Le second rêve conduit le lecteur encore plus avant dans le domaine des désirs secrets de Dora et dans le symbolisme d’une sorte de « géographie sexuelle ».

Ce bref résumé ne saurait évidemment rendre compte de toute la complexité de l’histoire de Dora, de l’intrication des relations interpersonnelles et de leurs reflets comme symptômes névrotiques. Nous apprenons ainsi que la mère de Dora tombe régulièrement malade la veille du retour de son mari, tandis que Dora est souffrante dès que monsieur K. est absent et qu’elle guérit dès qu’il revient. Nous apprenons aussi comment les gens empruntent, pour ainsi dire, les uns aux autres les symptômes névrotiques, comment, dans d’autres circonstances, des symptômes somatiques sont l’expression de sentiments cachés ou inconscients, comment une dénégation peut être l’équivalent d’une confession, et comment des accusations peuvent masquer des auto-accusations. L’importance herméneutique et thérapeutique du transfert est, elle aussi, mise en lumière.

De nos jours, les psychanalystes estimeraient bien trop court le traitement de Dora, qui n’avait duré que trois mois, et jugeraient la technique mise en œuvre inadéquate à maints égards. Mais outre son intérêt intrinsèque, le cas de Dora montre précisément où en était la psychanalyse dans les toutes premières années du siècle. Freud avait lui-même proclamé que l’inconscient ne faisait aucune différence entre les faits et les fictions. Certains lecteurs estimèrent que cette distinction n’était pas suffisamment nette dans le cas de Dora et ne furent pas convaincus par cette histoire. C’est à cette lumière qu’il faut juger les premières controverses auxquelles donna lieu la psychanalyse.

V – La théorie de la libido

En 1905, Freud publia ses Trois Essais sur la théorie de la sexualité1450 1451. Cet opuscule fait l’effet d’un abrégé tiré d’un ouvrage plus volumineux, plutôt que d’un livre dans son état originel. Là encore, les éditions ultérieures se sont trouvées considérablement augmentées, et pour comprendre la théorie originale, il faut se rapporter à l’édition de 1905.

Le premier essai donne une classification des déviations sexuelles d’après leur objet et leur but. C’est dans le premier groupe que se trouve l’« inversion » (l’homosexualité) : en traitant de son étiologie, Freud souligne la bisexualité fondamentale de l’être humain et l’absence de frontière nette entre la perversion et les diverses expressions normales de la sexualité. Freud assigne à la sexualité des névrosés trois traits caractéristiques : le refoulement énergique d’une impulsion sexuelle puissante, une sexualité de nature perverse (« la névrose est l’envers de la perversion »), et ses caractéristiques infantiles (pulsions partielles, non encore unifiées, localisées aux zones érogènes).

Le second essai traite de la sexualité infantile. « Pourquoi ce phénomène est-il resté presque inconnu ? » demande Freud. Non seulement à cause de nos idées conventionnelles sur l’innocence de l’enfant, mais en raison aussi d’une amnésie particulière, semblable à celle qu’engendre le refoulement chez les névrosés, amnésie qui efface de notre mémoire les six ou huit premières années de notre vie. « Cette amnésie tient lieu, pour chacun de nous, de préhistoire. » La « période de latence » qui suit ne résulte pas seulement de facteurs culturels, mais aussi de facteurs organiques ; elle rend possible la sublimation des instincts sexuels pour le bien de la société. Freud décrit ensuite les phases successives du développement de la sexualité infantile. Il y a d’abord une phase auto-érotique où n’importe quelle partie du corps peut devenir zone érogène, mais son lieu habituel est la bouche et elle trouve son assouvissement dans la succion. Après cette « phase orale », c’est l’anus qui devient la principale zone érogène et c’est la rétention des matières qui devient source de plaisir. Cette zone est remplacée, dans une troisième phase, par les organes génitaux, d’où la fréquence de la masturbation infantile. Tout au long de ces trois phases l’enfant est un « pervers polymorphe », c’est-à-dire que sont présentes en puissance toutes les perversions susceptibles de se développer chez l’adulte sous l’effet de circonstances particulières. Freud énumère aussi les sources de stimulation sexuelle (y compris les mouvements rythmiques, l’activité musculaire, les émotions violentes, le travail intellectuel intense), et il note qu’un élément constitutionnel est responsable, au moins en partie, des diversités individuelles dans le domaine de la sexualité. Dans les éditions ultérieures, Freud ajoutera à ce second essai des détails sur les théories sexuelles infantiles et sur les effets de la « scène primitive » (quand l’enfant assiste en spectateur aux relations sexuelles de ses parents).

Le troisième essai est intitulé : « Les transformations lors de la puberté. » Le bouleversement biologique de la puberté provoque le passage de l’auto-érotisme aux objets sexuels, des pulsions partielles à leur unification, conférant la primauté à la zone génitale, et du plaisir individuel au service de la procréation. A ce stade, le plaisir sexuel tel que le connaissait l’enfant survit sous forme de « plaisir préliminaire » incitant à une satisfaction plus complète. Freud compare ce mécanisme à celui des mots d’esprit où la technique engendre un plaisir préliminaire et appelle une satisfaction plus profonde en libérant des sentiments agressifs ou érotiques. Freud traite ensuite de la différenciation psychosexuelle entre l’homme et la femme. La libido, d’après Freud, est fondamentalement masculine, que ce soit chez l’homme ou chez la femme, et quel que soit son objet.

Mais en même temps, Freud emprunte à Fliess son idée de la bisexualité fondamentale de l’être humain. Freud décrit alors le développement de la psychosexualité chez l’homme, où elle est relativement simple, et chez la femme, où elle est plus complexe, d’où la plus grande prédisposition de la femme à l’hystérie. Le reste de l’essai traite du problème de la découverte de l’objet d’amour. Le tout premier objet de la sexualité de l’enfant c’est son propre corps et le sein de sa mère. Après le sevrage, la sexualité devient entièrement auto-érotique et c’est plus tard seulement qu’il lui faudra à nouveau se diriger vers un objet. Le premier objet, la mère, quand elle embrasse et caresse son enfant, éveille sa sexualité infantile, ce qui conduira à la situation œdipienne – ce point devait être considérablement développé dans les écrits psychanalytiques ultérieurs. Freud indique l’importance de cette toute première éducation pour le choix futur de son objet d’amour et pour la destinée de l’individu. En conclusion, Freud revient sur le rôle de l’élément constitutionnel, et, à cet égard, il mentionne la fréquence d’une hérédité syphilitique chez les névrosés.

En dépit de leur brièveté, les Trois Essais constituent une synthèse d’une ampleur et d’une portée considérables, que Freud lui-même et des générations de psychanalystes devaient longuement développer. Nous ne nous attarderons pas sur ces développements que tant d’auteurs ont déjà exposés en détail. Nous essaierons seulement de situer les théories de Freud dans le contexte de la pathologie sexuelle de son époque.

Les théories sexuelles de Freud tournent autour de plusieurs thèmes. Tout d’abord vient la notion de libido, c’est-à-dire l’instinct sexuel avec son embryogenèse, ses phases successives d’évolution et ses métamorphoses. En second lieu, Freud met l’accent sur les vicissitudes du choix de l’objet d’amour, insistant en particulier sur le complexe d’Œdipe. Troisièmement, s’appuyant sur ce qui précède, il propose une interprétation de certains types de caractères (en particulier le type oral et le type anal), des névroses et des déviations sexuelles. En quatrième lieu, il propose un système de symbolisme sexuel. Enfin, il explore les tout premiers événements intéressant la vie sexuelle, les tout premiers fantasmes sexuels et le rôle qu’ils joueront dans la vie affective ultérieure.

Lors de la parution des Trois Essais, en 1905, on s’intéressait beaucoup aux problèmes sexuels1452. Les mœurs de cette époque n’avaient plus grand-chose à voir avec les attitudes subsumées sous l’expression de « puritanisme victorien ». Auguste Forel, dans ses Mémoires, donne une description vivante de la liberté des mœurs sexuelles à Vienne, et il ajoute qu’il n’en allait pas mieux à Paris1453. Zilboorg signale que des « ligues d’amour libre » prospéraient un peu partout dans l’empire du tsar, parmi les étudiants et les adolescents, et déclare qu’il s’agissait là d’un « phénomène sociologique » nullement limité à la Russie. On discutait partout très librement des problèmes posés par les maladies vénériennes, la contraception et l’éducation sexuelle des enfants. Tous les aspects possibles de la vie sexuelle étaient traités « avec une franchise aveuglante » (selon les termes de Zilboorg1454) dans les œuvres de Maupassant, de Schnitzler, de Wedekind et de bien d’autres ; on en discutait parfois sur un ton véhément dans certains journaux, comme Die Fakel de Karl Kraus. Schopenhauer avait déjà accordé à la métaphysique du sexe une place centrale dans sa philosophie. Weininger venait d’élaborer une doctrine de mysticisme sexuel dans un livre qùi avait eu un énorme succès1455. Rozanov et Winthuis1456 devaient développer des systèmes analogues. Mais surtout, la nouvelle science de la pathologie sexuelle, qui s’était lentement développée tout au long du XIXe siècle, avait reçu son impulsion décisive trente ans plus tôt avec la publication de la Psychopathia sexualis de Krafft-Ebing. Depuis 1886, les publications sur ce sujet n’avaient cessé de se multiplier et il devenait de plus en plus difficile d’en faire le tour. En 1899, Magnus Hirschfeld avait entrepris la publication d’un annuaire qui contenait de nombreux articles originaux et des comptes rendus de livres1457. Le premier volume comprenait 282 pages, le 4e (en 1902) en comptait 980, le 5e (en 1903) 1 368, le 6e (en 1904) 744, et celui de 1905,1 084. Rien d’étonnant si l’on trouve peu de chose dans les Trois Essais que l’on ne puisse reconnaître dans les faits, les théories et les spéculations contenus dans ce déluge de littérature.

Les sources de la théorie de la libido sont multiples. Rappelons que les termes $ auto-érotisme, de zones érogènes et de libido étaient déjà utilisés avant Freud1458. Les premiers à avoir élaboré une théorie unifiée de l’instinct sexuel furent les philosophes, à commencer par Platon. Platon et Freud affirment l’un et l’autre la bisexualité originelle de l’être humain et la possibilité d’une sublimation de l’instinct sexuel. Georgiades souligne que Freud considérait la libido comme essentiellement masculine, tandis que Platon attachait plus de prix à l’amour homosexuel qu’à l’amour hétérosexuel et voyait dans la sublimation d’un amour homosexuel la source de tous les sentiments supérieurs1459. Nous avons déjà signalé les analogies profondes entre la théorie de la libido de Freud et la philosophie de Schopenhauer1460, mais aussi entre les idées de Freud et la théorie élargie de l’instinct sexuel chez Arréat1461. Des biologistes emboîtèrent le pas aux philosophes. Gley, en 1884, énonçait l’idée que la bisexualité anatomique originelle pourrait bien avoir laissé des traces dans la physiologie humaine, ce qui pourrait expliquer l’homosexualité1462. Des cliniciens exposèrent des théories semblables. Dessoir1463 en 1894 et Moll1464 en 1898 décrivaient deux étapes dans l’évolution de l’instinct sexuel, une étape indifférenciée suivie d’une étape différenciée. Certains sujets, disaient-ils, en restent au moins partiellement à l’étape indifférenciée, d’où l’homosexualité ou autres perversions. En 1903, deux ouvrages proposèrent une théorie fondée sur le concept de bisexualité fondamentale de l’homme. Le premier était le célèbre Sexe et Caractère de Weinin-ger auquel nous avons déjà fait allusion, l’autre – écrit d’un point de vue moins philosophique mais plus clinique – était le Libido et Manie de Herman1465. Toutes les déviations sexuelles, écrit Herman, sont le résultat du jeu combiné de la bisexualité humaine et de perturbations lors des étapes par lesquelles passe l’évolution de la libido (dans le sens donné à ce terme par Moll). Les anomalies sexuelles se-répartissent en trois groupes : d’abord les différentes formes d’« asexualisme » (infantilisme sexuel, auto-érotisme, etc.) ; puis celles qui dérivent du « bisexualisme » ; enfin, celles qui relèvent du « suprasexualisme » (principalement la sexualité sénile anormale). La grande masse des déviations sexuelles appartient au second groupe que Herman répartit en couples : uranisme-saphisme, sadisme-masochisme, etc. Que cette libido indifférenciée se dirige finalement vers un homme ou une femme dépend en grande partie du hasard : l’auteur se réfère à Meynert à cet égard1466. Freud connaissait certainement Libido et Manie de Herman, puisqu’il le cite dans ses Trois Essais.

Les notions de sexualité infantile et de phases précoces du développement sexuel n’étaient pas entièrement nouvelles. Erasmus Darwin avait déjà exprimé l’idée que le plaisir pris par l’enfant à téter le sein de sa mère trouvera plus tard une transposition dans le plaisir esthétique1467. Le premier à explorer l’érotisme oral chez l’enfant fut le pédiatre hongrois Lindner qui décrivit plusieurs variétés de succion du pouce, simple ou combinée, et qui vit dans ces actes l’expression d’une insatisfaction érotique infantile1468. Cet article avait attiré l’attention de Krafft-Ebing et d’autres qui pensaient que l’allaitement procurait aussi à certaines femmes une satisfaction érotique.

La conception freudienne de l’érotisme anal semble plus originale, bien que certains de ses aspects aient déjà été signalés avant Freud. Charles Fourier, le socialiste utopique français, voyait dans le goût naturel de jouer dans la boue et l’ordure une caractéristique de l’enfance, donc un des instincts humains fondamentaux1469. Fourier proposait même de socialiser cette tendance : il suffirait d’organiser les enfants qui en étaient à ce stade en « petites hordes » de ramasseurs d’ordures, pour leur propre plaisir et pour le bien de la société. A un niveau plus spéculatif, un représentant de la médecine romantique, K.R. Hoffmann, avait proposé une théorie affirmant que la défécation n’était pas seulement une fonction organique, mais un « instinct vital fondamental » (Grundtrieb des Lebens) susceptible de se retourner éventuellement contre l’individu1470. On peut aussi établir une corrélation entre la théorie freudienne de l’érotisme anal et l’esprit de son époque. C’est une tendance assez générale.de l’esprit humain de ne pas s’intéresser à ce qui paraît trop évident et de ne prêter attention à un phénomène que lorsqu’il est en voie de disparition. C’est ainsi que les chercheurs ignoraient ou méprisaient le folklore des paysans européens jusqu’au moment où il se mit à décliner ; et alors seulement surgirent des folkloristes pour l’étudier et l’enregistrer. De façon analogue, la vue et l’odeur des excréments furent considérées comme un chose naturelle pendant des millénaires, mais quand, vers la fin du XIXe siècle, les installations sanitaires se multiplièrent, quand les hommes commencèrent à vivre dans un monde édulcoré et désodorisé, alors on commença à s’intéresser à ces réalités. Cette nouvelle orientation fut exprimée dans une compilation de 600 pages, œuvre de Krauss et d’Ihm, passant en revue les rôles joués par les excréments chez divers peuples. Ce livre s’ouvrait sur une préface très élogieuse de Freud qui faisait allusion aux manifestations copro-philes chez les enfants, à leur refoulement et aux rapports qu’elles entretiennent avec l’instinct sexuel1471.

Ce que Freud dit du stade phallique de la libido est le reflet d’une préoccupation générale de cette époque. Les éducateurs, les pédiatres, les spécialistes en pathologie sexuelle reconnaissaient tous la fréquence de la masturbation chez les nourrissons et les jeunes enfants, ainsi que les possibilités de séduction d’enfants par des domestiques ou d’autres adultes1472. Beaucoup ignoraient, il est vrai, jusqu’à l’existence d’une sexualité infantile ou n’y voyaient qu’un phénomène rare et anormal, mais d’autres étaient mieux avertis. Les ouvrages populaires de Michelet, Nos Fils et La Femme, méritent une mention particulière – Freud connaissait au moins le deuxième, puisqu’il le cite en une autre occasion1473.

Le terme et la notion de sublimation étaient bien connus, et Freud n’a jamais prétendu les avoir inventés. Un roman publié en 1785 s’y réfère comme à une idée courante, et l’idée se retrouve plus tard chez Novalis, Schopenhauer et surtout Nietzsche1474.

Freud systématisa l’idée que les premières phases du développement sexuel se situent dans l’enfance, suivies d’une période de latence, son irruption apparente à la puberté n’étant en fait qu’une reviviscence et une réorganisation. Dalle-magne, puis Ribot avaient observé et décrit des faits analogues, mais ils y voyaient plutôt une exception1475.

L’idée que l’instinct sexuel pouvait se diriger vers le sujet lui-même au lieu de se tourner vers un objet extérieur était assez largement répandue. Le concept d’amour narcissique, après avoir été abondamment développé par les poètes et les écrivains, avait acquis droit de cité chez les psychiatres1476. Havelock Ellis avait décrit diverses formes d’« auto-érotisme » et Naecke avait introduit le terme de « narcissisme ».

Divers auteurs avaient montré l’importance des images de la mère et du père pour la vie amoureuse ultérieure de l’individu, et Nietzsche n’était pas le seul à penser que « chacun de nous porte en soi l’image de sa mère et que son attitude future à l’égard des femmes dépendra de la qualité de cette image ». Dans un roman célèbre de Laclos, le super-séducteur Valmont explique qu’il est impossible de séduire une jeune femme innocente et honnête sans avoir d’abord détrait en elle le respect qu’elle portait à sa mère1477. Jules Laforgue attribuait au manque de respect pour sa mère la brutalité d’Hamlet à l’égard d’Ophélie1478. L’innovation de Freud consista à introduire les notions d’image du père et de la mère en psychiatrie, et à les systématiser.

Bien des éducateurs savaient qu’un attachement érotique pouvait survenir entre l’enfant et sa mère. Stendhal avait parlé de son amour incestueux infantile pour sa mère1479. Michelet avait popularisé cette idée. L’innovation de Freud fut d’affirmer qu’à l’intérieur de certaines limites cet attachement est parfaitement naturel et normal, ajoutant que l’enfant nourrit des désirs de mort à l’égard de son père et qu’il a peur d’être châtié et castré par lui. La notion complète du complexe d’Œdipe, telle que Freud devait la systématiser ultérieurement, comporte en effet ces trois éléments : désir incestueux à l’égard de la mère, désir de tuer le père, et image d’un père cruel, castrateur.

En fait, le modèle mythologique de ce complexe se retrouve davantage dans le mythe de Saturne et de Jupiter que dans le drame d’Œdipe. Saturne était menacé de mort par son père Uranus, premier dieu de l’univers, mais il fut sauvé par sa mère. Saturne châtra ensuite son père. Plus tard, Saturne mangea ses propres enfants, à l’exception du plus jeune, Jupiter, qui fut, lui aussi, sauvé par sa mère. Jupiter finit par supplanter son père. Le même mythe se retrouve en Inde et chez les Hittites1480. Pour Georges Dumézil, ce mythe reflète des situations qui ont existé jadis1481. Dans les anciennes dynasties de l’Inde, on identifiait le pouvoir politique et le pouvoir sexuel, et le roi n’était qu’un mâle puissant et tyrannique qui craignait toujours d’être détrôné et émasculé par ses fils. D’autre part, les philosophes de l’Inde expliquaient le processus de la renaissance en attribuant à ceux qui se réincarnaient des sentiments semblables à ceux du complexe d’Œdipe. Vasubandhu les décrit ainsi :

« L’être intermédiaire [•••] possède l’œil divin. Il voit le lieu de sa naissance, même lointain. Il y voit son père et sa mère unis. Son esprit est troublé par l’effet de la complaisance et de l’hostilité. Quand il est mâle, il est pris d’un désir mâle à l’égard de la mère ; quand il est femelle, il est pris d’un désir de femelle à l’égard du père ; et inversement, il hait, soit le père, soit la mère, qu’il regarde comme un rival, comme une rivale. Comme il est dit dans le Prajnâpti : “Alors se produit dans le Gandharva, soit une pensée de concupiscence, soit une pensée de haine.” L’esprit ainsi troublé par les deux pensées erronées, par désir d’amour, il s attache au lieu où sont joints les deux organes, s’imaginant que c’est lui qui s umt. […]. L’être intermédiaire, goûtant le plaisir, s’y installe »1482.

Un des aspects de la psychanalyse qui devait devenir des plus populaires est celui des symboles sexuels (les « symboles freudiens »). A cet égard on peut répartir les prédécesseurs de Freud en quatre groupes :

1. Des ethnologues s’étaient attachés à inventorier et à décrire les symboles obscènes traditionnels tels qu’ils apparaissaient dans les poésies priapiques et dans les kryptadia de tous les peuples. C’est ainsi qu’on demanda à Freud une interprétation psychanalytique d’un recueil de ce genre publié par le folkloriste Oppenheim1483.

2. L intérêt porté aux symboles oniriques attira aussi l’attention sur ceux qui avaient une signification sexuelle. D’après Laignel-Lavastine et Vinchon, un livre des songes de la Renaissance, celui de Pierus, décrivait des rêves de serpents, d arbres, de fleurs, de jardins, de dents, de colonnes et de grottes, en leur donnant le même sens que dans la symbolique de Freud1484. La première étude objective du symbolisme des rêves fut celle de Schemer, et les symboles auxquels il trouva une signification sexuelle étaient les mêmes que ceux que Freud décrivit, trente-neuf ans plus tard, dans son Interprétation des rêves1485 1486.

3. Tout au long du XIXe siècle, on avait assez largement exploré le symbolisme sexuel dans les cultes, les mythes et les religions. L’instigateur de ces études, Jacques-Antoine Dulaure, soutenait que, dans les premières civilisations

u i,0I\« d°rait le Soleil' on symbolisa sa force régénératrice dans l’image du phallus. Dulaure décrit longuement le culte du phallus et son symbolisme à partir d’innombrables exemples empruntés aux anciennes civilisations. Son livre connut un très grand succès et popularisa l’idée d’un culte universel du phallus. Nombreux furent les archéologues amateurs à se passionner pour la recherche des vestiges de ce culte. Pour nous borner à un seul exemple : dans Bouvard et Pécuchet, de Flaubert, les deux héros, passionnés d’archéologie celtique, considèrent comme une chose évidente que « le tumulus symbolise l’organe femelle comme la pierre levée est l’organe mâle », que les tours, les pyramides, les cierges, les bornes des routes et même les arbres sont des symboles phalliques Ils ouvrirent un « compartiment des phallus » dans leur musée. A la même époque, un érudit sérieux, Adalbert Kuhn, voyait dans l’allumage rituel du feu un symbole de la génération humaine1487. Au beau milieu de l’ère victorienne en Angleterre, George Cox expliquait le symbolisme sexuel des religions anciennes : la baguette, l’arbre, la houlette du berger, le sceptre, le serpent, le taureau étaient des symboles mâles ; l’arche, le bateau, la coupe (y compris le Saint Graal), le puits, le panier, la lampe, le lotus étaient des symboles féminins. Puisque les « pensées suscitées par la distinction de la différence entre les hommes et les femmes sont de celles qui émeuvent le plus le cœur humain », Cox estimait qu’« une philosophie se proposant de concilier les impulsions naturelles des fidèles avec leur sens de la justice et du devoir exercerait une fascination étrange et quasi irrésistible »1488. En Allemagne, Nagele interprétait le culte du serpent dans l’antiquité comme un culte phallique1489. En Italie, Gubematis développa une théorie systématique des symboles sexuels universels empruntés à la botanique1490 et à la zoologie1491.

4. L’expérience clinique, enfin, avait, elle aussi, fourni un certain nombre de données sur le symbolisme sexuel. La psychiatrie romantique avait insisté sur le rôle des pulsions et des frustrations sexuelles dans les psychoses1492. Neumann, puis Santlus et, à un moindre degré Griesinger, avaient décrit les manifestations déguisées de l’instinct sexuel chez leurs malades. Les romanciers, les psychiatres et les auteurs religieux étaient conscients que bien des formes de mysticisme pathologique étaient le résultat d’un refoulement sexuel1493. Le criminologue Hanns Gross avait également entrepris une recherche systématique sur les formes déguisées sous lesquelles s’exprimait une sexualité frustrée et sur leur rôle dans la criminalité.

Les recherches de Freud s’étendirent aussi sur les variétés et les vicissitudes des fantasmes sexuels et leur rôle ultérieur dans la vie affective. Freud pensait que le spectacle des relations sexuelles entre leurs parents (de ce qu’il appelait la scène primitive) avait une influence profondément perturbatrice sur de jeunes enfants, surtout s’ils l’interprétaient comme un acte sadique. Il attribuait également une grande importance aux théories imaginées par les jeunes enfants pour répondre à leurs propres questions sur l’origine des nouveau-nés et sur les relations sexuelles de leurs parents. Il y voyait un argument de plus en faveur de la tendance contemporaine à donner une initiation sexuelle aux enfants. Un autre fantasme était celui du roman familial qui conduisait certains enfants à s’imaginer que leurs parents véritables étaient d’un rang social bien plus élevé que les parents avec qui ils vivaient. Ce point fut considérablement développé par Otto Rank1494. Nous retrouvons, là encore, le reflet psychanalytique d’un thème popu – • laire contemporain. A cette époque, alors que la plupart des pays européens avaient un roi ou un empereur, les malades mentaux se prétendaient souvent les descendants des familles régnantes, voire même le monarque légitime. Krafft-Ebing décrivit une variété de ces délires sous le nom d’Originàre Paranoia (ce terme a souvent été interprété à tort comme « délire sur son origine familiale » ; en fait, il désigne une forme de paranoïa dont l’« origine » remonte à l’âge des premiers souvenirs). En France, une malade célèbre, Hersilie Rouy, qui se prétendait de naissance royale, fut internée dans un hôpital psychiatrique, puis fut relâchée avec une indemnité substantielle en raison d’un vice de forme dans la procédure d’internement. Elle publia deux « autobiographies » : dans l’une, elle passait sous silence une bonne partie de son délire, tandis que, dans l’autre, elle lui donnait libre cours1495. L’originalité de Freud consista à montrer que le roman familial ne prenait pas toujours ces formes paranoïaques extrêmes, mais qu’il se retrouvait souvent chez les enfants sous une forme simplifiée et qu’il était apparenté à certains thèmes du folklore et de la mythologie.

Les récits habituels de la vie de Freud racontent que la publication de ses théories sexuelles suscita la colère contre lui à cause de leur nouveauté inouïe dans une société « victorienne ». Les documents dont nous disposons contredisent nettement cette assertion. Les Trois Essais de Freud parurent au milieu d’un flot d’écrits contemporains sur la sexologie et reçurent un accueil favorable1496. L’originalité de Freud fut essentiellement de synthétiser un certain nombre d’idées et de notions, dont la plupart existaient déjà à l’état isolé ou partiellement organisés, et de les appliquer directement à la psychothérapie. A titre d’illustration clinique, il présenta le cas du petit Hans qui fut pour la théorie de la libido ce que le cas Dora avait été pour la psychologie des profondeurs.

Cette histoire présente des qualités littéraires moindres que celle de Dora et sa lecture est moins captivante. Elle fut racontée par le père du petit Hans avec les commentaires de Freud.

Hans était le fils aîné d’un psychanalyste parmi les disciples les plus fervents de Freud. Sa mère lui prodiguait toute sa tendresse. Elle le prenait souvent avec elle dans son lit et même, ainsi qu’il apparut plus tard, le prenait souvent avec elle lorsqu’elle allait aux toilettes. A l’âge de 3 ans Hans s’intéressa beaucoup à son « fait-pipi ». Quand il demanda à sa mère si elle en avait un elle aussi, elle lui répondit que oui. Quand il eut 3 ans et demi, sa mère découvrit qu’il se masturbait et le menaça de la castration. A peu près à la même époque naquit une petite sœur. On dit à Hans qu’elle avait été apportée par la cigogne, mais il fut impressionné par la trousse du médecin et les bassines pleines d’eau et de sang dans la chambre de sa mère. Il se montra très préoccupé de savoir si les autres gens et les animaux avaient eux aussi un « fait-pipi » et il semblait particulièrement intéressé par le volume impressionnant de celui des chevaux. Il en arriva à la conclusion que cet organe distinguait les êtres animés des êtres inanimés ; il remarqua cependant que sa petite sœur n’en avait pas, mais il pensait qu’il pousserait. Avant même l’âge de 4 ans, Hans manifestait des tendances « polygames ». Il tomba amoureux de plusieurs fillettes de 7 à 11 ans, mais il serrait aussi tendrement dans ses bras un petit cousin de 5 ans.

A l’âge de 4 ans trois quarts, Hans (on ne le découvrit que plus tard) vit s’effondrer un cheval qui tirait une voiture lourdement chargée. Peu de temps après, il se révéla de plus en plus anxieux, s’accrocha de plus en plus à sa mère et n’osa plus sortir dans' la rue de peur qu’un chevql le morde. Freud conseilla au père de dire à Hans que sa peur des chevaux provenait de ce qu’il s’intéressait tellement à leur « fait-pipi » et d’entreprendre progressivement son initiation sexuelle. Ce fut là le point de départ d’un processus qui s’étendit sur quatre mois (de janvier à mai 1908). Le père de Hans nota et communiqua à Freud les dires, les rêves, les jeux spontanés du petit garçon. Après une visite au jardin zoologique de Schôn-brunn, sa phobie s’étendit aux girafes, aux éléphants et aux pélicans. Un matin, Hans raconta qu’il y avait deux girafes dans sa chambre, une grande et une toute recroquevillée. La grande poussait des cris parce que Hans empoignait celle qui était toute recroquevillée. Le père y vit la transposition d’une petite scène familiale. Hans avait l’habitude de venir dans la chambre de ses parents au petit matin, son père aurait dit à sa mère qu’elle ne devrait pas le prendre dans son lit et elle lui aurait répondu que cela n’avait aucune importance si elle le prenait un petit moment, ce qu’elle avait fait. La grande girafe représentait, pensait-il, le grand pénis de son père, tandis que la girafe toute recroquevillée symbolisait les organes génitaux de sa mère.

Le 30 mars 1908, son père emmena Hans chez Freud pour un bref entretien dans son bureau. Freud expliqua au garçon qu’il avait peur de son père parce qu’il aimait trop sa mère. Une nette amélioration suivit cette visite, mais la phobie s’étendit bientôt à de nouveaux objets, en particulier aux lourds chevaux de trait tirant des charges énormes, aux voitures de déménagement, aux véhicules rapides. Hans parla de chevaux qui s’effondraient et qui ruaient. Puis il manifesta sa répugnance à la vue de culottes de dame de couleur jaune, s’intéressa aux excréments, aux baignoires, aux charrettes chargées et aux coffres, etc. Un matin, Hans s’imagina que, pendant qu’il prenait son bain, le plombier avait dévissé la baignoire et lui avait perforé l’estomac avec un foret. Le père donna l’interprétation suivante : tandis que Hans était dans le lit de sa mère, son père l’avait chassé avec son grand pénis. Une interprétation ultérieure allait dans le sens d’un fantasme de génération : le père l’avait introduit dans le ventre de sa mère avec son grand pénis. L’aversion de Hans pour les bains était liée à son désir que sa mère ôte sa main de dessous sa petite sœur tandis qu’elle la baignait, de façon à ce qu’elle se noie. Le fantasme du cheval tombant fut interprété comme le désir (en même temps que la crainte) que son père tombe et meure, et aussi comme un fantasme de sa mère en train d’accoucher. On découvrit, en fait, que Hans n’avait pas cru à l’histoire de la cigogne et qu’il avait compris beaucoup de choses relatives à la grossesse de sa mère.

La phobie de Hans provenait ainsi de son désir de posséder sa mère et de voir mourir son père et sa petite sœur, de son complexe de castration, de l’influence de théories sexuelles infantiles et de son ressentiment contre ses parents qui lui avaient raconté l’histoire fausse de la cigogne.

Le 25 avril 1908, Hans qui avait juste 5 ans répondit à quelques questions de son père. Dans un climat de confiance et de paix, il reconnut qu’il aurait aimé le voir mourir et épouser sa mère. Ce fut le point culminant du processus thérapeutique et, à partir de ce jour, les vestiges de sa phobie disparurent progressivement. Il avait surmonté le complexe d’Œdipe1497.

L’histoire du petit Hans ne fut pas aussi facilement acceptée que les publications antérieures de Freud, mais on a souvent mal interprété la signification de ce scepticisme. Il s’explique moins par le fait qu’on avait trouvé cette histoire immorale que parce que certains lecteurs avaient estimé que cet enfant, avant sa phobie, avait fait preuve d’une précocité sexuelle assez inhabituelle ; on se demandait en outre si la phobie elle-même n’avait pas été la conséquence de l’attitude inquisitrice du père et de ses questions suggestives. La psychologie du témoignage, nouvelle branche de la psychologie très à la mode en 1909, apportait de nombreux exemples d’enfants auteurs de faux témoignages, lesquels se révélaient n’être qu’une réponse à des suggestions inconscientes (les enfants sont en effet extraordinairement habiles à deviner les réponses que les adultes attendent d’eux). Pour les psychanalystes, l’histoire du petit Hans apportait à la théorie freudienne de la sexualité infantile la première confirmation obtenue par l’observation directe d’un enfant. C’était aussi le premier exemple d’une psychanalyse d’enfant (méthode qui devait se développer par la suite selon des lignes différentes), et c’était aussi la première analyse de contrôle.

Le pasteur Oskar Pfister1498 commenta les changements qui s’étaient opérés dans le développement de la psychanalyse. Originellement Freud attribuait les symptômes névrotiques au refoulement de souvenirs pénibles, surtout d’ordre sexuel (le terme de « sexualité » étant entendu en son sens habituel), et la guérison s’accomplissait par le moyen de l’abréaction. En 1913, la psychanalyse parlait de refoulement des fantasmes tout autant que de refoulement des souvenirs et faisait remonter les symptômes névrotiques au complexe d’Œdipe. La guérison s’opérait par l’analyse du transfert et de la résistance : la notion de sexualité était désormais élargie de façon à englober, sous le nom de « psychosexualité », tout ce qui était inclus dans le mot Liebe (amour). Cette extension aurait dû faire un sort à l’accusation de pansexualisme portée contre la psychanalyse. Mais certains critiques estimèrent que cette notion de psychosexualité rendait les théories de la libido et de la sublimation plus difficiles à comprendre.

VI – De la métapsychologie à la psychanalyse du moi

Vers 1913, on pouvait penser que la théorie psychanalytique avait atteint son développement final. Cependant, à la surprise des disciples de Freud, elle devait encore connaître une importante métamorphose. Cette fois-ci, ces nouveaux prolongements ne furent plus consignés dans un seul ouvrage (comme L’Interprétation des rêves et les Trois Essais), mais dans une série d’articles et de brèves monographies s’étendant sur une dizaine d’années.

En 1914, dans « Pour introduire le narcissisme », Freud présenta ses idées nouvelles comme une hypothèse qu’il serait prêt à retirer ou à modifier si les vents venaient à la contredire1499. Jusqu’ici, la notion de conflit entre le conscient et l’inconscient, celle de dualisme entre les pulsions de la libido et celles du moi avaient été la base de la psychanalyse. Dans les Trois Essais, Freud avait déjà parlé d’un premier stade d’auto-érotisme précédant l’investissement de la libido sur le premier objet, la mère. Entre-temps, Jung avait expliqué la schizophrénie par une « introversion de la libido » et Adler avait souligné l’importance de l’estime de soi-même. Havelock Ellis en Angleterre et Naecke en Allemagne avaient décrit le narcissisme comme une variété particulière de déviation sexuelle où le sujet est amoureux de lui-même. La théorie freudienne du narcissisme semble avoir eu pour but de synthétiser ces données nouvelles.

Cette théorie entraîna une nouvelle systématisation de la théorie des instincts. L’ancienne distinction de Freud entre instincts (non sexuels) du moi et libido (sexuelle) se trouva en effet modifiée par le nouveau concept de libido du moi, et l’on eut dès lors deux types d’instincts du moi : les instincts libidinaux et les instincts non libidinaux. Freud conserva la notion d’un premier stade d’auto-érotisme, mais il ajouta qu’à mesure que le moi se différencie la libido, jusqu’ici diffuse, se concentre sur lui : c’est le narcissisme primaire. Au stade suivant, une partie de ce narcissisme primaire subsiste, mais la libido est très largement investie sur la mère, puis sur d’autres objets. La libido objectale peut se retirer et se réinvestir sur le moi ; c’est ce que Freud appellera ultérieurement le « narcissisme secondaire ».

L’analyse de sujets normaux, à plus forte raison de névrosés, d’homosexuels ou d’autres, peut mettre en évidence des résidus du narcissisme primaire. Le retrait de la libido objectale explique certains états pathologiques tels que les délires de grandeur, l’hypocondrie, la schizophrénie et la paraphrénie.

Normalement le sentiment amoureux procède directement de la libido objectale ; c’est l’amour anaclitique. Si la libido est totalement investie sur une autre personne et qu’il n’en subsiste plus suffisamment pour le moi, c’est l’amour fou. Quand le narcissisme primaire se prolonge indûment, on aboutit à un amour de type narcissique : le sujet ne voit alors dans l’objet que ce qu’il est lui-même, ce qu’il a été et ce qu’il voudrait être.

L-

 

Cette théorie du narcissisme devait ouvrir la voie à une restructuration complète du système théorique de la psychanalyse. En 1915, Freud annonça qu’il travaillait à un ouvrage intitulé Métapsychologie, comprenant douze essais ; en fait, il n’en publia que cinq. Freud sentait la nécessité de reconstruire un cadre conceptuel suffisamment large pour rendre compte de toutes les données et des multiples aspects de la psychanalyse. Il définissait la métapsychologie comme un système décrivant les faits psychologiques d’un point de vue topographique, dynamique et économique. Le point de vue topographique (reprenant un terme de Fechner) se rapportait à la distinction du conscient, du préconscient et de l’inconscient. Le point de vue dynamique se référait aux énergies psychiques en conflit les unes avec les autres. Le point de vue économique, enfin, se rapportait à la régulation des énergies psychiques par le principe du plaisir-déplaisir.

Dans « Pulsions et destins des pulsions », Freud définit les pulsions comme « les représentants psychiques de source de stimulation endosomatiques permanentes », à l’opposé des stimuli sensoriels qui ont leur source dans des excitations externes spécifiques1500. Freud définit ensuite les caractères généraux des pulsions, leur force, leur but, leur source et leurs vicissitudes : leur inversion en leur contraire, leur retournement contre le sujet lui-même, leur refoulement et leur sublimation. Freud fait aussi allusion au processus de l’introjection (l’enfant « introjecte » le plaisir et « projette » le déplaisir). Enfin Freud aborde la genèse de l’amour et de la haine : bien que ces deux sentiments forment un couple de contraires, la haine, dit-il, prend son origine dans un stade plus primitif de la vie psychique que l’amour. Ce dernier point, qui contredisait la théorie originelle de la libido, annonçait des modifications ultérieures.

L’article sur le refoulement surprit les psychanalystes qui y voyaient l’unique concept explicatif de la pathogenèse1501. Le refoulement se divisait en refoulement primaire, empêchant toute manifestation consciente des représentations psychiques des pulsions, et en refoulement secondaire qui précipite des représentations conscientes dans l’inconscient par association avec l’une des représentations qui sont l’objet du refoulement primaire. Quand des idées chargées d’affectivité se trouvent refoulées, l’idée et l’émotion n’ont pas nécessairement le même sort : les idées refoulées s’organisent en fantasmes et les émotions se muent en angoisse.

Dans son troisième essai de métapsychologie, Freud souligne que l’inconscient ne contient pas seulement du matériel refoulé, et énonce une nouvelle fois les caractéristiques essentielles de l’inconscient (qualifié auparavant de processus primaire)1502. L’inconscient n’a aucun rapport avec la réalité. Le principe de contradiction comme le cadre temporel lui sont étrangers. L’énergie de l’inconscient est mobile et non liée. Freud souligne aussi l’importance des fantasmes inconscients, précisant que les représentations inconscientes doivent passer par un stade de verbalisation au niveau préconscient avant de devenir conscientes.

Dans un quatrième essai, Freud retouche certains aspects de la théorie des rêves dans la perspective de la métapsychologie1503. Dans le cinquième, « Deuil et mélancolie », il propose une interprétation de la dépression mélancolique dans le cadre de sa nouvelle métapsychologie, en la comparant à la réaction normale de deuil lors de la mort d’une personne aimée1504. Le travail du deuil a pour effet de dissoudre lentement et progressivement nos liens affectifs à l’objet perdu, et d’effectuer l’incorporation de son image idéalisée par le sujet. Dans la mélancolie, tout se passe comme si le patient avait inconsciemment perdu un objet à l’égard duquel il entretenait des sentiments ambivalents d’amour et de haine. En conséquence de l’incorporation, « l’ombre de l’objet est tombée sur le moi », d’où les tendances mélancoliques de haine de soi et d’autodestruction.

En 1920, Freud surprit ses disciples, une nouvelle fois, avec la publication d’« Au-delà du principe de plaisir », qui semblait vouloir donner sa forme définitive à la métapsychologie1505. Si le titre évoquait Nietzsche, le contenu s’inspirait délibérément de Fechner. L’une des trois composantes de la métapsychologie, l’aspect économique, s’était trouvée identifiée jusqu’ici avec le principe de plaisir-déplaisir emprunté à Fechner. Avant Fechner, le principe de plaisir signifiait simplement que l’individu recherchait le plaisir en tâchant d’éviter le déplaisir. Fechner l’avait mis en relation avec le principe de stabilité et Freud, à sa suite, avait rapporté le déplaisir à un accroissement de tension et le plaisir à une retombée de cette tension jusqu’au niveau optimum. La loi fondamentale de la vie devenait ainsi la régulation de la quantité de stimulation grâce au mécanisme mis en œuvre par le principe de plaisir-déplaisir. Freud avait déjà reconnu, cependant, certaines limites à ce principe de plaisir-déplaisir : il y avait d’une part le principe de réalité, dont il fallait tenir compte dans le développement psychologique, et, d’autre part, des pulsions originellement agréables perdaient cette qualité une fois qu’elles se trouvaient refoulées. Or, voici que Freud affirme que ces limitations vont « au-delà du principe de plaisir ». Il voit maintenant dans un autre principe, plus ancien, celui de « l’impulsion à la répétition », la seule explication possible de certains faits cliniques. Dans les rêves stéréotypés des névroses traumatiques, dans les crises d’hystérie, dans certains jeux d’enfants se trouvent répétés des événements déplaisants. Le transfert, au cours de l’analyse, se présente comme la reviviscence de situations vécues dans l’enfance. Dans les états névrotiques, comme dans la vie normale, certains individus se retrouvent sans cesse dans des situations identiques, ce qui en conduit quelques-uns à croire à la prédestination. Freud établit une profonde différence entre le plaisir-déplaisir, bénéfique pour l’organisme, et le caractère « démoniaque de la contrainte de répétition ». Il est ainsi conduit à une digression philosophique.

Après diverses considérations sur le Reizschutz (la tendance de l’organisme à se protéger contre une stimulation excessive), Freud propose une nouvelle définition des pulsions. Celles-ci ne sont pas promoteurs de progrès, elles ne favorisent pas le développement de l’individu et de l’espèce mais ont une visée purement conservatrice, tendant à rétablir les conditions antérieures. Dans une ligne très fechnérienne, Freud va jusqu’à dire que l’évolution des organismes est le reflet de l’histoire évolutive de la terre et de ses rapports avec le soleil. Il propose maintenant, à titre d’hypothèse, une nouvelle classification dualiste des pulsions : Eros (regroupant toutes les formes de pulsions libidinales) et la pulsion de mort (que les disciples de Freud appelleront bientôt Thanatos). En présentant ce système dualiste, Freud semble postuler que la pulsion de mort est la plus fondamentale. Comme Schopenhauer, Freud proclame maintenant que « le but de la vie, c’est la mort », que l’instinct de conservation lui-même n’est qu’un aspect de l’instinct de mort parce qu’il protège contre la mort accidentelle, extérieure, pour conduire l’individu à la mort due à des causes internes. Eros est maintenant bien plus qu’un instinct sexuel, il se retrouve dans chaque cellule vivante, poussant la substance vivante à se constituer en organismes de plus en plus complexes, ce qui revient à retarder la mort par une fuite en avant. La pulsion de mort correspond à la tendance de la substance vivante à se dissoudre et à retourner à l’état de matière inanimée. Ces deux pulsions sont inséparables et la vie n’est qu’un compromis entre Eros et Thanatos, jusqu’à ce que ce dernier finisse par l’emporter. Freud exprime l’espoir que le progrès de la biologie permettra un jour de formuler ces spéculations en termes rigoureusement scientifiques. En attendant, il lui faut reformuler une bonne partie de ses conceptions cliniques. Pendant des années, il avait proclamé le primat de la libido, et, en 1908, il avait rejeté l’idée adlérienne d’un instinct d’agressivité autonome. Dans son premier article de métapsychologie, en 1915, il avait pourtant attribué l’origine de la haine à des pulsions non libidinales du moi, lui accordant même la priorité sur l’amour. Maintenant ses nouvelles théories l’obligent à admettre un masochisme primaire, qui n’est pas seulement le sadisme tourné contre soi-même, et dans ses écrits ultérieurs il attribuera de plus en plus d’importance aux pulsions agressives et destructrices. Il semble maintenant mettre l’accent sur ces pulsions comme il l’avait mis auparavant sur la libido.

Les théories exprimées dans « Au-delà du principe de plaisir » n’étaient pas toutes aussi nouvelles que semblaient le croire certains disciples de Freud. Il revenait à son goût pour la spéculation, goût qu’il avait satisfait en 1895 en rédigeant son « Esquisse d’une psychologie scientifique », et il revenait aussi à Fech-ner qui avait inspiré ses premières spéculations. Au début d’« Au-delà du principe de plaisir », Freud établit une relation entre le principe de plaisir-déplaisir et le principe de constance de Fechner1506. Ainsi qu’il le fait remarquer « le principe de constance n’est qu’un cas particulier d’un principe plus général de Fechner, celui de la tendance à la stabilité ». Fechner distinguait trois formes de stabilité : la stabilité absolue (impliquant l’immobilité permanente des parties d’un tout), la stabilité complète (les parties du tout sont animées de mouvements tellement réguliers que chaque partie du tout revient à la même place à intervalles réguliers) et la « stabilité approximative » (tendance plus ou moins imparfaite à retrouver la même place à intervalles réguliers, comme c’est le cas des mouvements du cœur et d’autres activités physiologiques rythmiques). Il semble bien que cette systématisation de Fechner inspira à Freud un cadre semblable pour y insérer ses idées. Au principe de plaisir-déplaisir il adjoignit la pulsion de mort (retour à la stabilité complète de Fechner), et la contrainte de répétition, à titre d’intermédiaire entre la stabilité approximative et la stabilité absolue.

La notion de contrainte de répétition représentait, du point de vue clinique, l’apport le plus original d’« Au-delà du principe de plaisir », bien qu’elle ait déjà été exprimée par d’autres auteurs. Tarde avait décrit la propension du criminel à revivre son crime en imagination, à revenir sur le lieu de son crime et à le répéter, comme exemple particulier d’une tendance plus générale à répéter, consciemment ou non, des actes et des situations faisant partie de notre propre histoire1507.

La notion freudienne de pulsion de mort avait eu, elle aussi, bien des précurseurs. Parmi les romantiques, von Schubert l’avait clairement exprimée, essentiellement sous la forme du désir de mourir qui survient normalement dans la dernière partie de la vie1508. Plus proche de l’idée de Freud, Novalis proclamait que « la vie est faite pour la mort » et que « la maladie se caractérise par l’instinct d’autodestruction »1509. Il voyait le contraire de l’instinct de mort dans l’instinct d’organisation dont les expressions les plus hautes étaient le langage humain, la culture et la philosophie. A la fin du XIXe siècle, le psychiatre russe Tokarsky avait composé Un essai philosophique sur la mort où, à la façon des anciens stoïciens, il purifiait l’idée de mort des divers sentiments et images qui s’y trouvaient associés, jusqu’à ce qu’elle n’ait plus rien d’effrayant1510. Il citait un centenaire disant qu’en arrivant à un certain âge l’homme éprouvait un besoin de mourir, tout aussi naturel que le besoin de dormir. Un autre Russe, Metchnikoff, affirmait l’existence d’une sorte d’instinct de mourir1511. Allant plus loin, il soupçonnait le désir de mort d’être un sentiment particulièrement agréable dont la plupart des hommes toutefois ne faisaient pas l’expérience, soit parce qu’ils mouraient précocement, soit en raison des maladies de la vieillesse. Ces deux auteurs russes ne voyaient toutefois dans l’instinct de mort qu’un simple désir de mourir, tandis que l’idée d’instincts destructeurs et autodestructeurs était bien plus répandue au XIXe siècle. Elle s’insérait dans une tradition remontant à Hobbes et popularisée par Darwin, les darwiniens sociaux, Lombroso et Nietzsche. Fechner avait publié un curieux petit essai dans lequel il exprimait le paradoxe que le principe de destruction était plus fondamental que celui de création1512. Au commencement était la destruction ; puis la destruction se mit à se détruire elle-même, et ce fut la création. Les psychanalystes eux-mêmes avaient à l’occasion exprimé l’idée d’un principe de mort. Sabina Spielrein avait écrit un article sur « La destruction comme cause du devenir »1513. Moxon voyait dans la théorie de Rank, qui veut que tout homme aspire à retourner dans le sein de sa mère, une anticipation du concept freudien de pulsion de mort1514.

Les couples classiques de contraires étaient Eros-Neikos (Amour-Discorde) et Bios-Thanatos (Vie-Mort), et non Eros-Thanatos, bien qu’un écrivain autrichien, Schaukal, ait publié une série de cinq nouvelles de caractère passablement lugubre sous ce titre1515. Freud présenta d’abord ces idées à titre d’hypothèses, mais ses écrits ultérieurs montrèrent qu’il y croyait fermement. Tout processus psychologique associe, selon lui, deux processus opposés, Eros, qui est la tendance à constituer une unité plus vaste, et la pulsion de mort qui agit en sens contraire. Cette dernière conception était très proche de la définition de l’évolution et de la dissolution donnée par Spencer. Freud fut ainsi conduit une fois de plus à réinterpréter ses théories concernant les différents états cliniques. C’est ainsi, par exemple, qu’il interprétait maintenant la mélancolie comme une dés-intrication entre la libido et la pulsion de mort.

Le concept freudien de pulsion de mort se heurta à des résistances, même de la part des psychanalystes les plus fidèles. Brun, en Suisse, objecta que la notion de pulsion de mort n’avait aucun support biologique. La mort, dit-il, est la finis (la cessation), mais non le telos (le but final) de la vie. Les psychanalystes qui, tel Karl Menninger, recourent au dualisme pulsionnel, se situent dans une perspective empirique et clinique plutôt que biologique1516. En fait, ainsi que l’a montré Mechler, le concept freudien de pulsion de mort se comprend mieux sur l’arrière-fond des réflexions sur la mort de plusieurs de ses contemporains les plus éminents : biologistes, psychologues et philosophes existentialistes1517.

Alors que les idées exprimées dans « Au-delà du principe de plaisir » furent accueillies par les psychanalystes avec des sentiments mêlés, celles qui furent présentées trois ans plus tard dans « Le moi et le ça » connurent un vif succès, bien qu’elles aient impliqué de profondes modifications dans la théorie psychanalytique1518. Pendant des années, la psychanalyse s’était définie comme une psychologie des profondeurs, centrée essentiellement sur l’inconscient et son influence sur la vie consciente. Freud avait distingué trois niveaux dans la vie psychique : le conscient, le préconscient et l’inconscient, le premier se trouvant implicitement identifié au moi. Mais Freud se rendit compte que son cadre conceptuel était devenu inadéquat. Il considéra maintenant la vie mentale comme résultant de l’interaction de trois « instances » psychiques, le moi, le ça et le sur-moi. Le moi se définissait comme « l’organisation coordonnée des processus mentaux chez un individu ». Il comportait un élément conscient et un élément inconscient. Relevaient du moi conscient la perception et les mouvements volontaires, du moi inconscient la censure des rêves et le processus du refoulement. Le langage était une fonction du moi ; le contenu de l’inconscient devenait préconscient par l’intermédiaire du langage.

Le ça n’était pas très différent de ce que Freud avait initialement décrit sous le nom d’inconscient : c’était le lieu des matériaux refoulés et des pulsions, auxquels s’étaient ajoutés les fantasmes inconscients et les sentiments inconscients, en particulier les sentiments de culpabilité. Le mot « inconscient », utilisé désormais comme adjectif, qualifiait non seulement le ça mais aussi certains aspects du moi et du surmoi. Le terme « ça » (das Es) se trouvait déjà chez Nietzsche, mais Freud reconnaît l’avoir emprunté au Livre du Ça de Georg Groddeck1519, admirateur de la psychanalyse.

La partie la plus neuve, dans « Le moi et le ça », est celle qui est consacrée à la troisième instance, le surmoi, bien que Freud ait déjà traité de certains de ses aspects sous le nom d’idéal du moi. Le surmoi est l’instance vigilante qui juge et qui punit, à l’origine des sentiments sociaux et religieux. Il a lui-même sa source dans les configurations antérieures du moi de l’individu, configurations dépassées depuis lors. Il provient surtout de l’introjection de l’image du père qui est un des aspects de la résolution du complexe d’Œdipe.

L’édification du surmoi chez un individu dépend ainsi de la façon dont il a résolu son complexe d’Œdipe. Par ailleurs, l’énergie du surmoi lui vient du ça, d’où son caractère souvent cruel, sadique. Cette nouvelle conception rend compte du rôle des sentiments de culpabilité névrotiques dans les obsessions, la mélancolie, l’hystérie et la criminalité. La psychanalyse et la criminologie développèrent ultérieurement les idées d’autopunition et de criminalité par sentiments de culpabilité.

Freud conclut que « le ça est parfaitement amoral, le moi tend à être moral, tandis que le surmoi peut se montrer hypermoral et cruel comme seul peut l’être le ça ».

Il résulte de ces nouvelles théories que le moi passe désormais au premier plan en psychanalyse, en particulier en tant que siège de l’angoisse : angoisse de la réalité, c’est-à-dire peur en face de la réalité, angoisse instinctuelle issue des pressions du ça, et angoisse de culpabilité issue des pressions du surmoi. Freud conclut son étude par une description de l’état pitoyable du moi, soumis aux pressions de ses trois maîtres. Il est clair que le souci fondamental de la psychothérapie sera désormais de soulager le moi en réduisant ces pressions et en l’aidant à revenir plus rigoureux.

Bon nombre de contemporains de Freud restèrent perplexes devant cette théorie de la structure psychologique fondée sur ces trois entités, le moi, le ça et le surmoi, bien que cette théorie n’ait rien eu de révolutionnaire. Ainsi que nous l’avons indiqué, la notion de ça se trouvait déjà chez les romantiques, et le surmoi remonte manifestement à Nietzsche, en particulier dans sa Généalogie de la morale. Définir le moi comme l’organisation coordinatrice des processus mentaux n’est pas sans rappeler la fonction de synthèse de Janet, et la force du moi ne diffère pas beaucoup de sa tension psychologique. Le moi n’est qu’un ancien concept philosophique habillé d’un revêtement psychologique nouveau. La définition du moi de Nacht, comme « l’entité qui permet à l’individu de prendre conscience de sa propre existence et de celle du monde extérieur », est presque identique à celle que Fichte avait formulée en termes philosophiques1520.

En 1926, Freud publia Inhibition, symptôme et angoisse, le plus difficile de ses ouvrages, de l’avis de certains psychanalystes. Freud y redéfinit l’inhibition comme une limitation des fonctions du moi, l’angoisse comme un état émotionnel pénible accompagné de processus de décharge (l’un et l’autre étant perçus par l’individu). L’angoisse n’est plus un symptôme, mais une condition nécessaire pour que puissent apparaître les symptômes. Ainsi qu’il l’avait déjà indiqué dans « Le moi et le ça », le moi seul est le siège de l’angoisse. L’angoisse peut naître en deux circonstances : soit quand les barrières protectrices du moi sont débordées, soit à titre de signal d’alarme face à un danger en provenance des instincts contre lequel le moi réagira en recourant à diverses formes de défense (Abwehr). Le refoulement n’est plus maintenant que l’un de ces moyens de défense, les autres étant la formation réactionnelle, l’isolation et l’annulation rétrospective. Le refoulement est caractéristique de l’hystérie, les trois autres des névroses obsessionnelles-compulsives. Dans cette nouvelle théorie, le refoulement n’est plus source d’angoisse : c’est au contraire l’angoisse qui suscite le refoulement et les autres mécanismes de défense.

Inhibition, symptôme et angoisse marqua un nouveau tournant dans les théories de Freud, et une évolution de la métapsychologie à la psychanalyse du moi. On peut voir dans cet opuscule, au moins en partie, une réfutation de la théorie de Rank qui voulait que toute angoisse ait sa source dans le traumatisme de la naissance. En accordant une importance accrue au moi, Freud se rapproche de Janet (ainsi, par exemple, sa notion de mécanisme d’isolation dans les névroses compulsives) et d’Adler (la formation réactionnelle comme forme de compensation). Les nouvelles théories de l’angoisse de Freud présentent aussi des analogies avec celles proposées par Heinrich Neumann en 18591521.

Conséquence de ces nouvelles théories, le centre de gravité de la thérapie freudienne passa de l’analyse des forces instinctuelles à celle du moi, du refoulé au refoulant. L’analyse des défenses devait nécessairement faire apparaître l’angoisse, et la tâche de l’analyse devait être, désormais, de dissiper l’angoisse tout en affermissant le moi pour qu’il puisse affronter la réalité et surmonter la contrainte des instincts et du surmoi.

Anna Freud fera un pas de plus vers la psychanalyse du moi avec son livre, Le Moi et les mécanismes de défense, où elle décrit divers mécanismes de défense d’un point de vue théorique et pratique1522. Freud lui-même avait redéfini le moi comme un système de fonctions (affrontement de la réalité, maîtrise des instincts et intégration des trois « instances » de la personnalité) ; ce système agissait de par sa propre énergie, une libido désexualisée. Dans ses derniers ouvrages, Freud allait insister sur les aspects biologiques du moi, en lui attribuant des caractéristiques innées et en faisant de l’instinct de conservation une de ses fonctions essentielles1523.

Le dernier pas vers la psychanalyse moderne du moi devait être franchi avec la célèbre monographie de Heinz Hartmann, en 1939, qui met au premier plan l’autonomie du moi et sa fonction d’adaptation. Ce travail devait inspirer toute une génération de psychanalystes. L’œuvre de Freud était achevée1524.

VII – La technique psychanalytique

La mise au point, par Freud, d’une nouvelle méthode psychothérapique est l’aboutissement d’un long processus qui parcourut une série de métamorphoses, depuis ses premiers essais jusqu’à la fin de sa vie, et fut prolongé par ses disciples après sa mort.

Nous ne savons pas de façon certaine comment Freud traita ses premiers névrosés. Il se peut qu’il ait fait appel à cette approche non systématique et intuitive dont usaient traditionnellement les médecins qui savaient comprendre les problèmes de leurs malades et les aider de leur soutien et de leurs conseils. Freud avait probablement bénéficié des enseignements de Moritz Benedikt sur l’importance de la « seconde vie » (rêveries diurnes, désirs étouffés, ambitions) et du secret pathogène ; on sait aussi qu’il appliqua la technique de la suggestion hypnotique de Bernheim.

La première description d’une psychothérapie effectuée par Freud remonte à sa contribution aux Études sur l’hystérie, en 1895. A ce stade, il s’agissait d’une adaptation du traitement cathartique de Breuer, très proche de la façon de procéder de Janet. S’inspirant probablement de la méthode de Weir Mitchell, Freud recourait à titre d’adjuvant à la relaxation physique (ce qui devait aboutir au divan psychanalytique). Étant donné la difficulté qu’il rencontrait à hypnotiser ses propres malades, et se souvenant que Bernheim était capable, dans l’état d’amnésie post-hypnotique, d’amener le sujet à se rappeler ce qui s’était passé sous hypnose, il demanda à ses malades de fermer les yeux et de se concentrer. Tout en posant sa main sur le front de ses malades, il leur assurait que le souvenir oublié allait revenir. Parfois ce souvenir apparaissait directement, d’autres fois il surgissait à travers des chaînes d’associations. Freud nota aussi la recrudescence des symptômes névrotiques à mesure qu’on se rapprochait du noyau pathogène.

C’est à cette époque que Freud définit pour la première fois les notions de « résistance » et de « transfert ». Freud notait dans certains cas un ralentissement ou un arrêt des libres associations. Il appela ce phénomène résistance et s’attacha à l’analyser1525. Il voyait dans la résistance l’effet soit de causes intérieures (dues à la nature du matériel qui surgissait à la mémoire), soit de causes externes qui sé rapportaient sous une forme ou sous une autre au thérapeute. Parfois le malade se sentait négligé par son médecin et une simple explication pouvait suffire à rétablir le courant. D autres fois, le patient avait peur de tomber sous la domination du médecin. Parfois aussi, il transférait des souvenirs pénibles sur le médecin : la tâche de ce dernier consistait alors à lui faire prendre conscience de cette résistance et à en découvrir l’origine dans l’histoire de sa vie.

Cinq années plus tard, en 1900, L ’Interprétation des rêves fournit une méthode pratique d interprétation des rêves utilisable en psychothérapie.

Un exposé de la méthode psychanalytique de Freud, rédigé en 1904 à la demande de Lôwenfeld, montre les transformations qu’elle avait subies dans les dix années précédentes1526. Le patient était toujours étendu sur un divan, mais le thérapeute était maintenant assis en dehors de son champ de vision. Le malade ne fermait plus les yeux et Freud ne lui posait plus la main sur le front. La méthode des associations libres obéissait à une règle fondamentale : le malade devait dire tout ce qui lui passait par l’esprit, quelque absurde, immoral ou pénible que cela puisse lui paraître. Freud expliquait comment il analysait la résistance à travers les lacunes et les distorsions repérées dans le matériel obtenu. La nouvelle technique d interprétation utilisait comme matériel non seulement les associations libres et la résistance, mais les actes manqués, les actes symptomatiques et les rêves. Freud rejetait maintenant le recours à l’hypnose et disait que la technique psychanalytique était plus simple que ce que le lecteur pourrait croire sur la foi d’une description écrite.

L’année suivante, en 1905, Freud montra, à propos du cas de Dora, comment l’interprétation des rêves pouvait être utilisée dans un but psychothérapique. Il redéfinissait le transfert comme une reviviscence inconsciente d’événements vécus où le thérapeute prend la place d’un des participants. Le transfert, autrefois le plus grand obstacle à la cure, devenait maintenant l’instrument thérapeutique le plus puissant aux mains d’un thérapeute habile.

En 1910, Freud attira l’attention sur le contre-transfert, c’est-à-dire sur les sentiments irrationnels du thérapeute à l’égard de son patient1527. Dans sa brochure sur « L’analyse sauvage », Freud se départit de l’opinion exprimée en 1904, affirmant maintenant que l’étude de la psychanalyse était extrêmement difficile, et qu’en raison des dangers présentés par « l’analyse sauvage », il fallait instituer une organisation destinée à enseigner l’analyse et à juger des qualifications des analystes1528.

En 1912, Freud spécifia qu’il n’était pas nécessaire d’interpréter tous les rêves du patient. Beaucoup ne requièrent pas une interprétation complète et souvent point n’est besoin d’interprétation1529. Dans un article ultérieur, Freud distingue un transfert négatif et un transfert positif, ajoutant qu’il existe également des formes mixtes (ambivalentes) çt que le transfert représente un phénomène général de la vie humaine1530. Dans un troisième article, il introduit le principe de l’attention librement flottante : l’analyste, au lieu de trop se concentrer sur les propos du patient, devrait plutôt se fier à sa « mémoire inconsciente ». Inutile de prendre des notes abondantes : qu’il se contente d’enregistrer les dates, les faits importants et les textes des rêves1531. Qu’il s’abstienne de spéculer sur les causes et la structure du cas avant que l’analyse ne soit suffisamment avancée : « Qu’il aille de l’avant sans intention définie », conseille-t-il. L’analyste devrait prendre modèle sur le chirurgien pour ce qui est de la froideur affective à l’égard du patient. Il doit chercher à agir comme un miroir, réfléchissant au malade ce que celui-ci apporte à l’analyste ; il faut donc que l’analyste demeure opaque pour le patient. L’analyste devrait s’abstenir d’exiger du patient un effort intellectuel particulier (comme de se concentrer sur une certaine période de sa vie) ou de chercher à diriger son processus de sublimation. Freud proclamait la nécessité pour le psychanalyste d’avoir passé par une analyse didactique.

En 1914, Freud expliquait que, dans la situation de transfert, tous les symptômes voient leur signification antérieure remplacée par une signification nouvelle dans le cadre de la névrose de transfert qui, elle, est susceptible d’être guérie1532. La névrose de transfert est une maladie artificielle, intermédiaire entre la maladie et la vie réelle, une transition entre la névrose et la santé. Il convient ainsi d’analyser non seulement les propos du patient, mais aussi son comportement, et, une fois leur interprétation proposée au patient, on peut espérer qu’il utilisera cette nouvelle conscience qu’il aura prise de lui-même. Freud ajouta en 1915 qu’en présence d’une femme manifestant un amour de transfert, le rôle de l’analyste consistait à lui faire prendre conscience que ce prétendu amour n’était qu’une forme de résistance1533.

En 1919, Frçud mit en garde les analystes contre le danger de faire fausse route1534. B désavouait l’innovation de Ferenczi prescrivant un rôle actif à l’analyste, et il s’élevait aussi contre l’idée que l’analyste pourrait satisfaire les besoins affectifs du patient : l’analyse doit se dérouler dans une atmosphère d’austérité. Freud n’admet pas non plus qu’une psychanalyse doive être complétée par une psychosynthèse, ni qu’elle doive s’occuper de religion ou de philosophie et entreprendre l’éducation du patient. Freud se souciait néanmoins de l’application ultérieure de la psychanalyse aux plus défavorisés : dans cette éventualité, il pensait que la psychanalyse devrait recourir, à titre complémentaire, à l’hypnose.

Dans « Au-delà du principe de plaisir », Freud réinterpréta la signification du transfert, y voyant maintenant la manifestation de la contrainte de répétition. La notion d’instinct de mort et les nouvelles théories qui devaient bientôt suivre entraînaient de profondes transformations dans les techniques psychanalytiques, et les promoteurs de la psychanalyse du moi en introduisirent encore d’autres. Le travail analytique ne se concentrait plus sur l’exploration directe de l’inconscient, mais sur celle des défenses du moi. Le moi ressent les pulsions inconscientes comme des menaces, d’où l’angoisse et l’établissement par le moi de tout un système de défenses destiné à le protéger. La tâche de l’analyste consiste dès lors à mettre prudemment ces défenses à nu et à dissiper, au moins en partie, l’angoisse sous-jacente (Freud reconnaît maintenant que l’angoisse ne peut être extirpée complètement). Le thérapeute analyse le caractère anachronique ou inapproprié de ces défenses, ainsi que leurs relations avec les symptômes névrotiques. Il enseigne au patient à recourir à des défenses plus adéquates permettant un meilleur ajustement.

Dans les dernières publications de Freud, on remarque un ton presque pessimiste. Il prévoyait que l’avenir accorderait plus d’importance à la psychanalyse comme science que comme méthode thérapeutique. Dans « Analyse terminée et analyse interminable », Freud reconnaît que certaines cures psychanalytiques doivent être reprises après quelques années, et qu’elles pourront même se poursuivre, bien que de façon intermittente, toute la vie1535. Les espoirs thérapeutiques sont limités par des facteurs biologiques, par la force constitutionnelle des instincts, par la faiblesse du moi, et tout particulièrement par l’instinct de mort. Les cas les moins accessibles à la psychanalyse sont ceux où domine, chez la femme, le désir du pénis, et ceux où l’homme adopte une attitude féminine à l’égard de son propre sexe. Dans son ouvrage posthume, Abrégé de psychanalyse, Freud ajoute à ces facteurs négatifs l’inertie psychique, la « viscosité » de la libido et la faible capacité de sublimation1536. Il estimait que le résultat final du traitement dépendait de la proportion existant entre la somme des forces que l’analyste et le patient se montraient capables de mobiliser à leur profit, et la somme des forces négatives qui travaillaient contre eux.

La meilleure façon d’apprécier la nouveauté et l’originalité des méthodes psychanalytiques de Freud consiste à faire ressortir les différences qu’elles entretiennent avec les méthodes antérieures dont il était parti.

Freud ne fut pas le premier thérapeute à consacrer un temps considérable à ses malades, à leur permettre de s’exprimer dans un climat de confiance, à écouter leurs doléances, à enregistrer toute l’histoire de leur vie et à prendre en considération les causes affectives de la maladie. Janet, Bleuler et bien d’autres avant eux l’avaient déjà fait : c’était une condition à la recherche de toute nouvelle méthode thérapeutique. Mais la psychanalyse peut être considérée comme étant, à l’origine, une modification des techniques de l’hypnotisme qui existaient avant elle.

L’hypnotiseur, assis sur une chaise, faisait face au sujet, assis sur une autre chaise, et lui enseignait comment parvenir au sommeil hypnotique. Le patient manifestait plus ou moins de résistance, mais, dans les cas favorables, tombait dans l’hypnose. Ces séances se répétaient, souvent quotidiennement, jusqu’à ce que le patient apprenne à tomber rapidement dans le sommeil hypnotique. La cure hypnotique proprement dite pouvait alors durer des semaines ou des mois. L’hypnose faisait surgir des capacités insoupçonnées et des souvenirs depuis longtemps enfouis ; le sujet en arrivait à jouer de nouveaux rôles et l’hypnotiseur pouvait faire régresser le patient à des périodes antérieures de sa vie. Mais le sujet opposait souvent une résistance aux interventions de l’hypnotiseur. Au cours du traitement hypnotique, un rapport singulier s’établissait entre le sujet et son hypnotiseur. Bien des auteurs avaient mis en garde contre la composante fortement érotique de ce rapport et contre le danger que le patient tombe dans un état tel qu’il ferait de la terminaison de la cure hypnotique une entreprise délicate.

Dans la technique psychanalytique, le sujet s’étend sur un divan et le thérapeute s’assied derrière lui de façon à voir le patient sans être vu de lui. L’analyste lui explique la règle fondamentale qui consiste à dire tout ce qui lui traverse l’esprit. Cette règle est évidemment difficile à observer et le patient aura à surmonter des résistances qui, même dans les cas les plus favorables, ne disparaîtront jamais complètement. Au bout de quelques semaines, cependant, le patient apprend à surmonter sa résistance, et il prend même plaisir à parler ainsi au hasard du fil de ses pensées. Bientôt commence un relâchement des associations, et, au lieu de suivre un enchaînement d’idées, le sujet passe sans transition d’une idée à une autre. A mesure que l’analyse progresse, surgit un nombre croissant de souvenirs remontant à la plus lointaine enfance, entrecoupés de souvenirs de rêves et de fantasmes ; en même temps, le sujet se fait une image étrangement déformée de l’analyste. L’analyste propose des interprétations que le sujet peut accepter ou non. Tandis que dans l’hypnose la résistance est considérée comme un obstacle gênant, dans la psychanalyse elle devient un phénomène central, susceptible d’être analysé. Ce que l’hypnotiseur appelait « rapport », l’analyste le qualifie de « transfert », et il y voit une reviviscence d’attitudes anciennes à l’égard des parents, attitudes appelant elles-mêmes une analyse. Le lent développement de la névrose de transfert et sa résolution ultérieure représentent les instruments essentiels de la technique psychanalytique.

Ces différences peuvent se résumer ainsi :

Hypnotisme

Psychanalyse

Disposition : Le patient est assis face à l’hypnotiseur.

Le patient est étendu. L’analyste est assis derrière le patient, voyant sans être vu.

Instructions préliminaires : Comment faire pour parvenir à l’hypnose.

La règle fondamentale de la psychanalyse.

Première semaine : Le sujet apprend à se laisser hypnotiser.

Le patient surmonte son aversion à l’égard de la règle fondamentale.

Semaines ou mois suivants : Émergence de capacités insoupçonnées, de nouveaux rôles, de souvenirs latents.

ou années : Relâchement du processus d’association, souvenirs et fantasmes fragmentaires, image déformée de l’analyste.

Régression hypnotique.

Régression psychanalytique aux stades préœdipiens.

Suggestions hypnotiques (primitivement « marchandage », du temps des magnétiseurs).

Interprétations proposées au sujet qui est libre de les accepter ou non.

Résistance, élément perturbateur.

Résistance, élément à analyser thérapeutiquement.

Rapport, souvent utilisé comme instrument thérapeutique.

Transfert, utilisé et analysé comme instrument thérapeutique.

Risque de dépendance hypnotique rendant difficile l’achèvement de la cure.

Cure achevée par la résolution de la névrose de transfert.

Certains aspects de la technique psychanalytique se comprennent peut-être mieux dans le cadre de ce que les neurologues écrivaient à la fin du XIXe siècle sur « l’ingéniosité diabolique » des hystériques, habiles à tromper leur thérapeute et à le faire entrer dans leur jeu. On dirait que toutes les règles de la technique freudienne visent à déjouer les ruses de ces patients. La disposition particulière (le psychanalyste voyant sans être vu) prive le patient d’un auditoire et de la satisfaction d’observer les réactions du thérapeute. La règle fondamentale, jointe à l’attitude neutre de l’analyste, empêche le patient de déformer les dires de l’analyste et met celui-ci dans la position de parents avisés qui ne prennent pas garde aux sottises proférées par un petit enfant. La règle qui veut que tous les rendez-vous soient payés à l’avance, que le malade soit venu ou non, empêche le patient de « punir » le thérapeute par son absence ou le non-paiement des honoraires. L’analyse du transfert tel qu’il se présente déjoue la visée cachée, mais toujours présente, de l’hystérique : séduire le thérapeute. Pour la même raison, toute liberté est accordée à la verbalisation, mais tout passage à l’acte est interdit, de même que tout contact avec le thérapeute en dehors des séances. En raison de la tendance hystérique à « venir à bout » du thérapeute par tous les moyens, y compris la persistance dans la maladie, on ne promet jamais la guérison et l’on avertit le patient qu’elle dépendra de ses propres efforts.

Les techniques psychanalytiques peuvent donc être considérées comme une modification des anciennes techniques des hypnotiseurs, visant en particulier à déjouer la malice des hystériques et leurs efforts constants en vue de mystifier le thérapeute. Il semble cependant que la résistance, toujours présente chez les sujets analysés, ait hérité ce trait de l’hystérie.

La psychanalyse incorpora aussi les principes d’autres techniques psychothérapiques connues avant elle. La libération d’un pénible secret pathogène par la confession joue manifestement un rôle dans certaines cures psychanalytiques. L’exploration de la vie intérieure, des désirs frustrés, des ambitions et des fantasmes, telle que la pratiquait Benedikt, fait partie intégrante de la psychanalyse. Le soulagement de certains symptômes par la prise de conscience d’influences inconscientes n’était pas inconnu. Dans une lettre à son ami Chanut, Descartes parle de sa propension à tomber amoureux de femmes qui louchent1537. En y réfléchissant, il se souvint qu’enfant il avait aimé une jeune femme atteinte de cette anomalie. Dès qu’il eut reconnu et compris son origine, cette prédilection disparut. Dans cette lettre nous trouvons ainsi la théorie du complexe (détermination d’un acte conscient par un souvenir inconscient ou semi-conscient) et l’idée de son traitement par la prise de conscience et l’interprétation1538. L’utilisation thérapeutique de la névrose de transfert peut se comparer à l’évocation d’une possession latente dans l’exorcisme ou aux techniques de Mesmer consistant à susciter des crises pour les maîtriser progressivement1539. La notion de transfert elle-même n’était que l’ultime métamorphose du « rapport », dont nous avons décrit la longue évolution dans les chapitres précédents, ainsi que son utilisation thérapeutique par Janet1540.

Certains écrivains ou philosophes faisaient appel à la pensée spontanée comme à un moyen de favoriser l’œuvre créatrice. Le poète et physicien romantique Johann Wilhelm Ritter avait coutume de jeter sur le papier toute pensée qui se présentait à lui, parfois sous une forme extrêmement incomplète et fort peu claire, mais du sein de ce fouillis pouvaient émerger de brillants aphorismes ou des idées d’expériences scientifiques1541. Ludwig Borne usait d’une technique quelque peu différente. Dans un essai intitulé L’Art de devenir un écrivain original en trois jours, Borne recommande de s’isoler pendant trois jours avec une provision de papier pour écrire « sans mensonge et sans hypocrisie » sur le premier sujet qui vous vient à l’esprit1542. Borne estimait que les hommes étouffaient sous le fardeau des idées conventionnelles et qu’ils n’avaient pas le courage de penser par eux-mêmes. Il se proposait de libérer l’esprit de toutes ces pensées frelatées. « La sincérité est la source de toute espèce de génie », proclamait-il1543. Dans un autre essai, Borne écrivait : « Ce qui est dangereux, c’est le mot refoulé ; ce qui a été méprisé cherche à prendre sa revanche, mais ce qui a été exprimé n’a pas été dit en vain »1544. Les hommes de sa génération, et Freud lui-même, tenaient l’œuvre de Borne en haute estime.

D’autres techniques de spontanéité étaient fondées sur l’automatisme psychique. Dès les débuts du magnétisme, on savait que, sous l’effet de la transe hypnotique, un sujet pouvait être amené à dessiner, à peindre, à écrire, etc., sans qu’il se souvienne de rien une fois revenu à l’état de veille. Plus tard, Charles Richet introduisit en psychologie l’écriture automatique (où le sujet est conscient qu’il écrit, mais non de ce qu’il écrit), et Janet y eut recours comme moyen thérapeutique. La voyance à l’aide de la boule de cristal fut aussi l’objet d’études systématiques : le sujet observait une surface réfléchissante, il y voyait des sortes de nuages qui peu à peu prenaient une forme précise, qui se trouvait être la projection visuelle de pensées inconscientes. Le dessin automatique fut aussi à la mode dans les années 1880, et nous avons vu que Janet utilisa la parole automatique avec sa malade, madame D., en 1892. C’était l’approche la plus voisine de la technique des associations libres de Freud.

Au psychanalyste écoutant les associations libres de ses malades, Freud conseillait d’adopter une attention « librement flottante », et sur ce point encore il avait eu un prédécesseur. Galton rapporte dans son autobiographie qu’à une époque de sa vie il s’était intéressé au mesmérisme et qu’il avait magnétisé environ 80 personnes. Cela lui permit de faire une observation inattendue :

« On m’avait assuré que le succès dépendait de la force de volonté du magnétiseur, si bien qu’au début je mettais en œuvre toute la puissance de volonté dont je disposais, ce qui était exténuant. Puis, à titre d’expérience, je relâchais un peu mon attention, continuant à regarder dans la même direction qu’auparavant, et je m’aperçus que c’était tout aussi efficace. Aussi je relâchais de plus en plus mon attention, et réussis en fin de compte à laisser mon esprit divaguer à l’aventure tout en gardant le même maintien de hibou. Cette façon de faire réussit tout aussi bien »1545.

Tous ces procédés techniques, et peut-être bien d’autres, se reconnaissent aisément dans la méthode thérapeutique de Freud. Mais cela ne rend pas compte de sa caractéristique véritablement unique, celle d’avoir sa source dans Fauto-ana-lyse de Freud. L’analyse de Freud fut une application à d’autres personnes de l’auto-traitement qu’il avait imaginé lors de sa névrose créatrice. Ceci n’exclut pas qu’il ait pu recourir auparavant déjà à certaines de ses techniques (par exemple la libre association) et qu’il ait pu mener de front sa propre analyse et celle de ses patients. La psychanalyse diffère essentiellement de toutes les autres méthodes psychothérapiques en ce que le patient refait l’expérience de la propre maladie créatrice de Freud, quoique sous une forme atténuée et sous le contrôle d’un guide qualifié. Faire l’expérience d’une analyse réussie revient donc à entreprendre un voyage à travers l’inconscient, voyage dont on sortira avec une personnalité modifiée. Mais cette constatation conduit à son tour à un dilemme. Les psychanalystes proclament que leur méthode est supérieure à toute autre méthode thérapeutique, parce qu’elle seule est capable de restructurer la personnalité. Mais, d’autre part, Freud et ses successeurs ont énuméré un nombre croissant de limitations, de contre-indications et de dangers. Faut-il en conclure que la psychanalyse, comme thérapie, en viendra à être remplacée par des thérapies moins onéreuses et plus efficaces, tandis que quelques privilégiés pourront se permettre de faire cette expérience unique, capable de changer leur conception du monde, de leurs semblables et d’eux-mêmes ?

VIII – La philosophie de la religion, de la culture et de la littérature

Après avoir conçu sa théorie psychanalytique, Freud ne tarda pas à étendre le champ de sa réflexion à la religion, à la sociologie, à l’histoire de la culture, à l’art et à la littérature. Cette partie de son œuvre a donné naissance aux opinions les plus contradictoires. Certains critiques ont voulu y voir des essais dans le style de Borne, c’est-à-dire des réflexions jetées sur le papier pour éclaircir sa propre pensée en se débarrassant de toutes les idées purement conventionnelles, et en mettant par écrit, en toute sincérité, tous ses sentiments sur un sujet. Mais certains freudiens, et aussi des non-freudiens, y ont vu une extension légitime de la recherche psychanalytique aux domaines de la philosophie, de la sociologie, de l’esthétique et de la culture.

Bien que Freud ait proclamé son mépris pour la philosophie, il a exprimé des idées philosophiques imprégnées d’idéologie matérialiste et athée. Sa philosophie est une variante extrême du positivisme : il estime la religion dangereuse et la métaphysique superflue. En 1907, Freud compara les symptômes obsessionnels et compulsifs des névrosés aux croyances et aux rites religieux, et il en conclut que la religion n’était qu’une névrose obsessionnelle universelle et l’obsession une religion individuelle1546. Vingt ans plus tard, dans L’Avenir d’une illusion, il définit la religion comme une illusion inspirée par la croyance infantile en la toute-puissance de la pensée, une névrose universelle, une sorte de narcotique entravant le libre exercice de l’intelligence, donc une chose nuisible dont l’homme devrait se libérer1547. Des psychanalystes restés attachés à la religion objectèrent que Freud avait outrepassé les frontières de la psychanalyse pour exprimer ses opinions philosophiques personnelles. Mais Freud croyait fermement que la psychanalyse était capable de démasquer la religion comme n’importe quel symptôme névrotique.

Avec Totem et tabou, Freud entreprit de retracer les origines, non seulement de la religion, mais de la culture humaine tout entière et d’établir une relation entre le complexe d’Œdipe individuel et la préhistoire de l’humanité1548. En lisant les ouvrages de Tylor, de Lang, de Frazer et d’autres ethnologues, Freud retrouve chez les populations primitives la même horreur de l’inceste que chez les névrosés. Il retrouve le même caractère irrationnel dans le tabou des peuples primitifs et dans les phobies des névrosés, la même toute-puissance de la pensée dans les procédés magiques et dans les fantasmes névrotiques. Freud propose dès lors une théorie générale, fournissant une base commune pour expliquer les symptômes névrotiques, certains phénomènes sociaux et culturels chez les peuples primitifs, et l’origine même de la civilisation. Freud trouve un dénominateur commun dans l’histoire du meurtre du père primitif, élargissement de la notion du complexe d’Œdipe. Tout petit garçon, avait dit Freud, doit surmonter son secret désir de tuer son père et d’épouser sa mère. S’il parvient à surmonter heureusement cette épreuve, l’enfant incorporera l’image de son père dans sa propre personnalité : il aura ainsi construit son surmoi et sera prêt pour une maturité et une vie adulte normales. S’il échoue, il sera condamné à la névrose. Tel est le destin de tout homme, mais ce destin individuel est lui-même le reflet d’un événement décisif se situant dans la préhistoire de l’humanité. A une époque reculée, les hommes vivaient en hordes, soumis au despotisme d’un vieux père cruel qui gardait toutes les femmes pour lui et bannissait ses fils dès qu’ils parvenaient à l’âge adulte. Ces fils bannis se regroupaient dans une communauté unie par des sentiments et un comportement homosexuels. Un jour, ces fils tuèrent et mangèrent le père, assouvissant ainsi leur haine, et de cet acte naquit le totémisme. Les fils se mirent à révérer un animal totémique comme un ancêtre bienveillant (comme celui que le père aurait dû être), mais à intervalles réguliers, ils le tuaient et le dévoraient. Après avoir tué le père, ils n’osèrent pas s’approprier ses femmes, tant par l’effet d’une obéissance posthume, que parce que la nouvelle organisation aurait été menacée si les mâles s’étaient querellés au sujet des femelles. Telle fut l’origine des deux premiers commandements de l’humanité, la prohibition du parricide et celle de l’inceste ; tel fut le commencement de la culture, de la morale et de la religion, et en même temps le prototype du complexe d’Œdipe.

L’idée que l’humanité primitive vivait en hordes sous la conduite d’un mâle tyrannique avait déjà été présentée à titre d’hypothèse par Darwin. JJ. Atkinson développa la description de Darwin : par suite du bannissement par le père de ses fils rivaux, se constituèrent deux groupes vivant en proximité. L’un était la « famille cyclopéenne », qui comprenait le chef mâle, les femelles capturées, sa propre descendance femelle adulte, ainsi qu’une troupe d’enfants des deux sexes ; l’autre groupe comprenait les fils bannis « qui vivaient très probablement dans un état de polyandrie », dans une « pacifique union »1549. Quand une bande de mâles se sentait plus forte que le père, elle l’attaquait et le tuait, et le jeune mâle le plus fort prenait sa succession. Cet état de luttes aurait pu se perpétuer indéfiniment, mais Atkinson supposait qu’à une certaine époque une femme avait réussi à persuader le patriarche de garder avec lui un de ses fils qui pourrait dès lors prendre sa succession, à condition de ne pas toucher aux femmes du vieil homme : telle aurait été l’origine de la prohibition de l’inceste. Freud s’inspira aussi de la théorie de William Robertson Smith sur l’origine des cultes sémitiques : à l’époque où les hommes vivaient en petits clans, conformément aux croyances et aux rites du totémisme, ils avaient coutume de sacrifier, à intervalles réguliers, l’animal totémique et de le consommer dans un banquet rituel1550.

Il est probable que les Métamorphoses de l’âme et ses symboles de C.G. Jung avaient attiré l’attention de Freud sur l’histoire de la culture, mais les ethnologues contemporains s’intéressaient aussi vivement au totémisme. Un peu partout surgissaient de nombreuses théories, pour la plupart oubliées aujourd’hui1551*. Durkheim voyait dans le totémisme la racine commune de toutes les religions de l’humanité. Frazer énonça successivement trois théories, dont la troisième était exposée dans son livre Totem et Exogamie, qui fut l’une des principales sources de Freud. En 1912, Wundt chercha à reconstituer les étapes successives de la culture humaine, l’une d’elles étant le totémisme.

En fait, il n’est pas impossible que l’inspiration de Totem et tabou soit venue d’événements contemporains plutôt que d’une préhistoire perdue dans la nuit des temps. A l’époque où écrivait Freud, la Turquie, empire anachronique, voisin de l’Autriche, était gouvernée par le « sultan rouge », Àbdül-Hamid II. Ce despote avait pouvoir de vie et de mort sur ses sujets ; il tenait enfermées des centaines de femmes dans un harem gardé par des eunuques, et il faisait massacrer de temps à autre des populations entières de son empire. En 1908, « les fils s’unirent contre le vieux père cruel », les Jeunes-Turcs se rebellèrent et renversèrent le sultan pour instituer une communauté nationale où la civilisation et les arts pourraient fleurir. En Autriche, plus qu’ailleurs, on suivait ces événements avec un vif intérêt.

Quoi que puissent penser les ethnologues du meurtre du père primitif, ce récit garde sa valeur à titre de mythe philosophique, symétrique au mythe de Hobbes sur l’origine de la société1552. Hobbes décrit la situation originelle de l’humanité comme la « guerre de tous contre tous ». Un jour, un certain nombre d’hommes s’unirent et déléguèrent leurs droits à un souverain qui devait user de ce pouvoir pour promouvoir le bien commun, prenant les décisions qu’il estimait les plus opportunes. Telle fut l’origine de la monarchie absolue qui, pendant de longs siècles, resta la forme de gouvernement dominante, pour le meilleur comme pour le pire. De même que Hobbes avait forgé un mythe pour expliquer l’origine de la monarchie absolue, Freud en créa un pour expliquer sa dissolution.

Dans « Psychologie collective et analyse du moi », en 1921, Freud proposa les rudiments d’une sociologie qui rejetait l’idée d’un instinct social autonome et se fondait sur la théorie de la libido1553. Il y discutait les théories de Le Bon, de Mc Dougall et de Trotter. La théorie des foules de Le Bon, dit-il, ne rend pas compte du mystère du pouvoir du chef, pouvoir qui réside dans « Eros, qui unit toutes choses dans le monde ». La libido attache l’individu au chef et l’invite à abandonner son individualité. Outre les groupes transitoires, inorganisés, il existe aussi des « groupes durables et artificiels », tels que l’Église et l’armée, où l’individu est uni au chef par un lien d’amour, renforcé par l’illusion que le chef l’aime également. Les individus s’identifient au chef et sont liés entre eux par cette commune identification. Par ailleurs, toutes ces manifestations de la libido recouvrent une réalité plus fondamentale : les instincts d’agressivité. Quand un groupe s’effondre, cette agressivité est libérée sous la forme d’explosions de violence, ou encore la perte de la sécurité engendre l’angoisse qui s’exprime sous forme de panique. Ce qui lie, en fait, les individus les uns aux autres, ce sont les sentiments élémentaires d’envie et d’agressivité. Quand un chanteur populaire attire une foule de jeunes femmes, seule leur commune admiration pour lui les empêche d’en venir aux mains. « Le sentiment social consiste dans la transformation de sentiments originellement hostiles en attachement positif reposant sur l’identification […] tous les individus voudraient être égaux, mais aussi être gouvernés par une personne » – affirmation assez proche de la théorie de Hobbes sur l’origine de la société. Freud conclut en indiquant la ressemblance entre ces groupes d’égaux sous l’autorité de leur chef et la horde primitive.

« Psychologie collective et analyse du moi » fut manifestement inspiré à Freud par l’effondrement de l’Empire des Habsbourg en 1918, et la panique et la misère qui s’ensuivirent. Mais elle s’inscrit aussi dans un courant préexistant de « psychologie des foules », dont les origines et l’histoire semblent peu connues. Ainsi que l’a montré Dupréel, après l’insurrection de la Commune à Paris, en 1871, une « vague de pessimisme antidémocratique » s’étendit sur l’Europe occidentale, état d’esprit entretenu par l’agitation socialiste, les grèves et les émeutes sanglantes si fréquentes à cette époque1554. Le philosophe Taine entreprit d’écrire une histoire de la Révolution française s’intéressant tout spécialement aux émeutes et aux meurtres collectifs et cherchant à analyser leurs causes sociales et psychologiques. Tarde en France et Sighele en Italie développèrent et systématisèrent les idées de Taine. Tarde postulait un processus interpsychologique fondamental qu’il appelait « imitation »1555. L’imitation peut être consciente ou inconsciente, elle peut affecter des individus ou des groupes. Pour Tarde, le père est le premier Seigneur, prêtre et modèle pour son fils ; l’imitation du père par le fils est le phénomène primordial, à l’origine de la société. Cette imitation ne repose ni sur la force, ni sur la ruse, mais sur le prestige, phénomène comparable à l’hypnotisme. Plus tard, Tarde expliqua que le prestige ne dépendait ni de la supériorité intellectuelle, ni de la volonté, mais d’une « action physique inanalysable », dont « il se peut qu’elle se rattache par un invisible lien à la sexualité »1556. Tarde montrait le rôle de l’inconscient en psychologie sociale. Il distinguait les foules unies par l’amour des foules unies par la haine. Quant à Sighele, il affirmait qu’on ne saurait comprendre un phénomène collectif si l’on ne connaît pas exactement son contexte historique et social, ainsi que la composition particulière des foules en question1557.

Ces idées de Taine, de Tarde et de Sighele furent reprises, simplifiées, modifiées et popularisées par Le Bon dans sa Psychologie des foules1558. Tout homme placé dans une foule, dit Le Bon, perd momentanément son individualité et participe à « l’âme des foules ». « L’âme des foules » est inférieure, intellectuellement, à l’âme individuelle et animée d’une sorte de malignité essentielle. Cela ne peut s’expliquer que par une sorte de régression hypnotique à un stade mental préhistorique de l’humanité. Le Bon appliqua ces conceptions sur l’âme des foules à la psychologie des groupes sociaux et aux vicissitudes de l’histoire. Son livre eut un succès énorme. Beaucoup prirent sa théorie pour une vérité scientifique indiscutable. On peut s’étonner que Freud en ait fait le point de départ de sa propre théorie. Reiwald a montré que si les théories de Freud s’écartent des idées de Le Bon, elles présentent de notables similitudes avec celles de Tarde1559. Là où Tarde avait parlé d’imitation, Freud parlait d’identification, et à maints égards les idées de Freud se présentent comme une reformulation de celles de Tarde en langage psychanalytique.

En 1930, dans Malaise dans la civilisation, Freud compléta ses idées sur les origines de la civilisation1560. Un certain nombre d’hommes s’aperçurent que s’ils fixaient certaines limites à la satisfaction de leurs pulsions, ils seraient en état de construire une communauté forte et unie. Cette situation, cependant, devait conduire inévitablement à un conflit insoluble entre les pulsions et les exigences de la société. Ces exigences allèrent s’amplifiant avec le progrès de la civilisation, creusant ainsi ce fossé, et Freud se demande si les exigences de la société civilisée contemporaine ne dépassent pas les possibilités individuelles de refoulement des pulsions, engendrant ainsi une névrose de civilisation. Les idées exposées dans cet essai rappellent parfois celles de Hobbes, mais elles procèdent surtout directement de la Généalogie de la morale de Nietzsche, et par son intermédiaire, du Supplément au Voyage de Bougainville de Diderot1561.

Dans le même essai, Freud propose une nouvelle hypothèse sur la domestication du feu. Quand un homme primitif avait à affronter le feu, il l’éteignait en urinant. En raison de la forme phallique des flammes, il éprouvait un sentiment érotique de combat homosexuel. Le premier homme qui renonça à cette jouissance érotique devint capable d’utiliser le feu pour un usage pratique. « Cette grande conquête de la culture fut ainsi la récompense d’un renoncement instinctuel. » La femme fut constituée gardienne du foyer parce que son anatomie ne lui permettait pas d’éteindre le feu à la façon de l’homme. Ailleurs, Freud énonce l’idée que la femme a inventé le vêtement pour cacher la honte de son absence de pénis ; les poils pubiens inspirèrent le tissage1562.

Tandis qu’il estimait la religion nuisible et la philosophie superflue, Freud jugeait l’art utile pour l’homme. Mais quelle est l’essence de l’art ? Freud le définit comme une combinaison du principe de plaisir et du principe de réalité (un peu comme Nietzsche y voyait la fusion des principes dionysiaque et apollinien)1563. Dans son enfance, l’individu vit entièrement selon le principe de plaisir, mais celui-ci cède progressivement le pas au principe de réalité, qui régira sa vie adulte. L’artiste reste davantage sous la mouvance du principe de plaisir que les autres, mais il transige avec le principe de réalité en créant des œuvres d’art qui satisferont le principe de plaisir chez les autres. Dans un autre article, se référant plus au poète qu’à l’artiste, Freud met l’accent sur le rôle de l’imagination : prédominante chez l’enfant, elle rétrocède progressivement, mais l’écrivain créateur est capable de l’utiliser largement et de la convertir en œuvre littéraire par certains procédés, en s’assurant surtout le plaisir préliminaire grâce à des éléments formels1564. Autre contribution de Freud à l’esthétique : son analyse de l’« inquiétante étrangeté », ce sentiment particulier de frissonnement d’horreur qui traverse les œuvres d’un écrivain comme E.T.A. Hoffmann1565. Ce sentiment a parfois sa source dans le retour inexplicable de certains événements, inoffensifs en eux-mêmes ; d’autres fois il s’exprime dans la croyance en un double ou dans la crainte des esprits ou d’autres êtres malveillants. Ce sentiment surgit, estime Freud, dans des situations qui ravivent des matériaux refoulés ou des attitudes animistes de l’enfance.

Le seul essai de critique d’art que nous possédions de Freud est son article sur le Moïse de Michel-Ange qui parut d’abord sans nom d’auteur1566. Binswanger note que la méthode utilisée par Freud dans cette étude appartient à la psychologie de l’expression, laquelle correspond aussi à l’une des premières étapes de la méthodologie psychanalytique1567. Quant à la critique littéraire, Freud consacra une monographie de 81 pages à un court roman de Wilhelm Jensen, Gradiva1568. Freud montre que les hallucinations et les rêves du héros de cette histoire sont passibles d’une interprétation psychanalytique, mais il ne poursuivit pas ses interprétations jusqu’à la personnalité de l’auteur.

Sous le nom de « pathographies », Moebius avait publié une série de monographies se proposant d’éclairer la pensée d’un auteur en fonction de son hérédité, de sa constitution et de l’histoire de sa vie. Les disciples de Freud ne tardèrent pas à publier des monographies semblables, en s’appuyant sur les théories psychanalytiques. Freud lui-même fournit le modèle classique de ces études dans son essai intitulé : Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci.

Léonard de, Vinci est habituellement considéré comme un génie universel méconnu par ses contemporains. Freud attire l’attention sur trois traits de sa personnalité. Tout d’abord, sa soif de savoir lui fit négliger ses dons extraordinaires, de sorte qu’il s’intéressa de plus en plus à la recherche scientifique. En second lieu, comme il travaillait lentement, il laissa d’innombrables esquisses et n’acheva pas la plupart de ses œuvres. Enfin, « son froid rejet de la sexualité » le fit soupçonner d’homosexualité. Freud trouve la racine commune de ces trois traits de caractère dans la sexualité infantile de Léonard. Enfant illégitime, il passa les trois ou quatre premières années de sa vie avec sa mère abandonnée, jusqu’à ce que son père, qui s’était marié, l’adoptât. Une mère, en de telles circonstances, a tendance à reporter sa libido sur son enfant, suscitant ainsi chez lui un attachement incestueux où la psychanalyse voit une cause possible d’homosexualité ultérieure. En fait, nous ne disposons d’aucun document objectif sur la première enfance de Léonard, mais l’artiste rapporte un souvenir de cette période : tandis qu’il reposait dans son berceau, un oiseau (appelé nibbio en Italien) vola vers lui, lui ouvrit la bouche et y introduisit sa queue. Ce fantasme pourrait avoir la signification d’une perversion sexuelle de type passif ou encore renvoyer au geste de téter sa mère. Le texte allemand utilisé par Freud traduisait nibbio par « vautour », et Freud commente qu’en Égypte le vautour était le signe hiéroglyphique désignant la mère, que la déesse Mut à tête de vautour (dont le nom rappelle l’allemand Mutter, mère) était de structure androgyne, avec un organe mâle. Il rappelle, en outre, qu’au Moyen Age on croyait que les vautours étaient une espèce uniquement féminine, fécondée par le vent. Tout cela, dit Freud, rappelle les théories de la sexualité infantile. La curiosité sexuelle infantile de Léonard était stimulée de façon inhabituelle du fait de sa situation familiale et fut à l’origine du caractère insatiable de sa curiosité. Sa fixation inconsciente à l’image de sa mère se révèle, ajoute Freud, dans ses chefs-d’œuvre artistiques. Freud suppose que l’incident du vautour est un souvenir symbolique des baisers passionnés dont le gratifiait sa mère, que le sourire de Mona Lisa évoquait pour Léonard le sourire énigmatique de sa mère : aussi se retrouve-t-il dans la Joconde et dans plusieurs autres de ses peintures. Dans le tableau de sainte Anne, de la Vierge et de l’enfant, Anne paraît aussi jeune que Marie et l’une et l’autre sourient. Freud voit dans ce tableau une synthèse de l’enfance de Léonard, partagée entre sa véritable mère et sa mère adoptive. Enfin, la révolte de l’artiste contre son père détermine également sa recherche scientifique et son rejet de la foi chrétienne1569.

Cet essai de Freud sur Léonard de Vinci suscita des réactions contradictoires. Le pasteur Oskar Pfister, d’habitude mieux inspiré, crut reconnaître un vautour caché à la façon d’un dessin-devinette dans lé tableau de sainte Anne, de la Vierge et de l’Enfant. Meyer Schapiro recueillit les critiques énoncées par des historiens de l’art1570. Le mot nibbio, traduit inexactement par « vautour », signifiait en fait : milan. Le fantasme du milan introduisant sa queue dans la bouche de l’enfant était un présage d’inspiration (ainsi que le montrent des parallèles dans le folklore). D’autres artistes, avant Léonard de Vinci, avaient déjà peint sainte Anne et Marie en leur faisant paraître le même âge. Le motif du visage souriant appartenait à l’école de Verrocchio, le maître de Léonard. Nous n’avons aucune preuve que Léonard ait passé ses premières années seul avec sa mère. En fait, certaines données laisseraient plutôt supposer qu’il fut recueilli par son père dès sa naissance. Certains de ces arguments ont été contestés par K.R. Eissler1571. L’essai de Freud sur Léonard de Vinci a suscité l’admiration générale pour la beauté de son style et pour son charme indéfinissable. On l’a comparé au sourire énigmatique de la Joconde. Il est possible que certaines interprétations de Freud à propos de Léonard s’appliquent à ce que son auto-analyse lui avait révélé sur sa propre enfance…

On peut ranger parmi les pathographies l’étude que – Freud consacra à un magistrat allemand, Daniel Paul Schreber1572. Homme d’une intelligence et d’une habileté exceptionnelles, Schreber passa dix ans dans des établissements psychiatriques en raison d’une grave maladie mentale. Quand il en sortit, il publia, en 1903, un long récit de ses hallucinations et délires, accompagné du texte des expertises psychiatriques établies à son sujet. Malgré son grand intérêt descriptif, cet ouvrage était un point de départ un peu étroit pour une pathographie : il ne fournissait aucune donnée sur la famille de Schreber, sur son enfance et sur sa vie avant son internement. La maladie elle-même n’était pas décrite selon son évolution chronologique, mais seulement dans la forme qu’elle avait prise après de longues années d’évolution1573. Par ailleurs, les éditeurs avaient retranché des Mémoires de Schreber les données qui auraient été les plus importantes d’un point de vue psychanalytique. Il restait, néanmoins, une masse inextricable d’idées délirantes de tout genre. Schreber rapporte comment il conversait avec le soleil, les arbres, les oiseaux (qui étaient des fragments d’âmes de personnes mortes), comment Dieu lui parlait dans un allemand très majestueux, comment presque tous les organes de son corps avaient été altérés, comment se présenterait la fin du monde, comment Dieu l’avait choisi pour sauver l’humanité, etc. Parmi toutes ces idées délirantes, Freud en choisit deux qu’il estimait fondamentales : tout d’abord Schreber affirmait qu’il était en voie de se métamorphoser en femme, et ensuite il se plaignait d’avoir subi des assauts homosexuels de la part de son premier médecin, le neurologue Flechsig. Freud supposa que le délire paranoïde de Schreber avait sa source dans son homosexualité refoulée. L’objet de l’amour homosexuel de Schreber avait d’abord été son père, puis Flechsig, puis Dieu ou le soleil. Freud expliquait que dans le cas de l’homosexualité refoulée la phrase « Je l’aime » pouvait être déniée de diverses façons, chacune engendrant un type de délire particulier (délire de la persécution, érotomanie, délire de jalousie ou de grandeur). Dans les délires de persécution, le mécanisme essentiel était celui de la projection. La phrase « Je l’aime » est niée et remplacée par « Je ne l’aime pas », « Je le hais »… « parce qu’il me hait et me persécute ».

Bien des psychanalystes adoptèrent la théorie de Freud sur l’origine homosexuelle de la paranoïa, tandis que d’autres estimaient qu’elle ne valait que pour une forme particulière de cette maladie. Certains critiques firent remarquer que la déviation de Schreber était la transsexualité plutôt que l’homosexualité, et sa maladie mentale, la schizophrénie et non la paranoïa. Même s’il était prouvé, ajoutaient-ils, qu’il y avait chez lui une homosexualité refoulée, ceci n’expliquerait pas le pourquoi de sa maladie, mais seulement son tableau symptomatique. Macalpine et Hunter proposèrent une autre interprétation psychanalytique du cas de Schreber : une régression profonde à un stade primitif de libido indifférenciée aurait déterminé une réactivation des fantasmes infantiles de procréation1574.

Freud analysa aussi le cas de Christoph Haizmann, peintre du xviT siècle, qui signa, dit-on, deux pactes avec le Diable, l’un avec de l’encre, l’autre avec son propre sang, mais qui réussit à se libérer et à arracher ces deux pactes au Diable1575. En s’appuyant sur les documents disponibles (y compris ses peintures et des fragments de son journal), Freud en conclut que Haizmann, comme Schreber, avait été victime d’un complexe du père extrêmement puissant. Le Diable n’était qu’une projection de son hostilité contre son père, et l’on retrouvait chez lui aussi un conflit entre l’homosexualité et l’angoisse de castration. Macalpine et Hunter réinterprétèrent le cas de Haizmann comme ils l’avaient fait pour Schreber, à la lumière des notions de confusion du rôle sexuel et de fantasmes relatifs à la procréation1576. Vandendriessche découvrit sur Haizmann des documents nouveaux, mais qui ne changent rien à notre connaissance du cas1577. Aucun critique, jusqu’ici, ne semble s’être demandé si les délires de Schreber et de Haiz-mann ne pourraient pas s’expliquer, en partie du moins, par l’exagération ou la mythomanie.

Freud esquissa un jugement psychanalytique sur Dostoïevski dans une préface à la publication d’ébauches des Frères Karamazov, inédites jusque-là1578. Freud déclare que Dostoïevski avait été capable de composer un récit inoubliable d’un parricide parce qu’il souffrait lui-même, à un degré destructeur, d’un complexe du père. Lors de ses crises épileptiques où il paraissait comme mort, Dostoïevski s’identifiait à son père tel qu’il aurait souhaité le voir (c’est-à-dire mort), et ces crises représentaient en même temps un châtiment de ce désir. Sa passion pour le jeu avait sa source dans ses tendances autodestructrices, elles-mêmes liées à son complexe du père. « La destinée elle-même n’est rien d’autre, en fin de compte, qu’une projection tardive du père », conclut Freud.

Moïse et le monothéisme qui parut d’abord, chapitre par chapitre, dans Imago, en 1937 et 1938, n’est ni une pathographie, ni une œuvre d’érudit, ni un roman1579. Tout en reconnaissant qu’elle reposait sur une grande part d’hypothèses, Freud estimait sa théorie suffisamment plausible pour justifier une publication. En voici un bref résumé :

Freud part de l’hypothèse que Moïse n’était pas un Hébreu, mais un Égyptien de haut rang et de statut important. Le roi d’Égypte Akhenaton avait établi une religion monothéiste, mais, après sa mort, une contre-révolution fomentée par les prêtres avait rétabli les cultes païens. Ayant refusé de renoncer au monothéisme, Moïse se vit rejeté par les Égyptiens et choisit de s’intégrer au peuple hébreu. Avec l’aide de ses disciples, les lévites, Moïse transmit le monothéisme aux Juifs et les fit sortir d’Égypte, dans la péninsule du Sinaï, où ils s’unirent à la tribu des Madianites qui adoraient une petite divinité locale appelée Yahwé. Moïse fut victime d’une rébellion et son peuple le tua. Mais soixante ans plus tard, environ, les deux populations s’unirent à nouveau sous un autre chef, appelé lui aussi Moïse (plus tard on confondit ces deux personnages en un seul), qui établit un compromis entre le monothéisme et le culte de Yahwé. Cette dualité de la nation et de la religion hébraïques contenait en germe les sécessions et les vicissitudes politiques ultérieures. Les prophètes ravivèrent le souvenir du premier Moïse, et le désir de voir revenir ce Moïse qui avait été tué aboutit à la foi au retour du Messie. L’histoire de Jésus-Christ ne fut qu’une réactualisation de celle du premier Moïse.

Moïse et le monothéisme déconcerta bien des disciples de Freud et suscita des protestations indignées dans les milieux juifs. Les historiens des religions signalèrent ses erreurs et ses contradictions historiques. On rappela aussi que Moïse avait été l’objet d’innombrables légendes, depuis plusieurs siècles avant Jésus-Christ jusqu’à notre époque. L’idée que Moïse avait été un Égyptien avait déjà été soutenue à plusieurs reprises, entre autres par Eduard Meyer, dont Freud connaissait les ouvrages1580. Une partie des idées de Freud se trouvent aussi chez Schiller1581 et chez Karl Abraham1582. S’il faut en croire David Bakan, Freud avait pour dessein de prévenir l’antisémitisme en dépouillant l’image des Juifs des caractéristiques mosaïques (le fardeau du surmoi historique), ce que seul un Juif pouvait faire1583. Freud aurait ainsi joué le rôle d’un « nouveau Moïse descendant avec une nouvelle loi destinée à assurer la liberté psychologique de l’individu ». Une autre interprétation, tout aussi plausible que les autres, voudrait que Freud se soit identifié au premier Moïse, ses disciples fidèles se trouvant identifiés aux lévites, qu’il ait assimilé son départ de Vienne à la fuite de Moïse hors d’Égypte, et qu’il ait vu dans la psychanalyse contemporaine un mélange entre sa propre doctrine et d’« impurs » enseignements pseudo-analytiques. Freud était effectivement préoccupé de la tournure que prenait le mouvement et il craignait des distorsions dans le monde anglo-saxon. Il prévoyait de longues luttes au sein du mouvement psychanalytique, mais pensait que des prophètes surgiraient pour le rétablir dans sa pureté originelle.

Malgré son rejet de la philosophie et le peu d’intérêt qu’il portait à la politique, Freud ne put s’empêcher d’exprimer ses opinions sur des sujets d’intérêt général. Il nous faut mentionner brièvement ses opinions sur la guerre et la paix et sur les phénomènes parapsychologiques.

Dans une lettre à Einstein, datée de septembre 1932, Freud disait que le plus grand obstacle à un organisme central destiné à assurer la paix résidait dans les pulsions agressives et destructrices de l’homme1584. La pulsion de mort peut se tourner soit vers l’intérieur, soit vers l’extérieur. Assez fréquemment, elle se tourne vers l’extérieur pour préserver l’individu. Et ce sont les diverses formes de la libido qui peuvent être mobilisées pour la neutraliser, jusqu’à un certain point. Cependant Eros et Thanatos sont toujours intriqués. Une autre solution serait la création d’une classe supérieure d’intellectuels indépendants et courageux, capables de guider les masses sur les sentiers de la raison.

Pendant longtemps, Freud était resté sceptique à l’égard des phénomènes para-psychologiques ; mais en 1911, il devint membre de la Société de recherches psychiques1585. En septembre 1913, il raconta à Lou Andreas-Salomé1586 qu’il avait eu connaissance de cas étranges de transmission de pensée, mais il ne les publia que beaucoup plus tard1587, avec d’autres cas analogues. Freud estimait que le transfert ouvrait une nouvelle voie d’approche pour l’exploration de la télépathie et des phénomènes apparentés. Il garda cependant une attitude prudente à l’égard de la parapsychologie, ainsi qu’en témoigne une interview qu’il accorda à Tabori en 193S1588. Il comparait les discussions sur les phénomènes dits occultes à celles qui portent sur la composition de l’intérieur de la terre. Nous n’en savons rien de certain, mais nous supposons qu’il s’agit de métaux lourds à de très hautes températures. Une théorie qui prétendrait que le centre de la terre se compose d’eau saturée en acide carbonique n’apparaîtrait guère logique, mais n’en mériterait pas moins d’être discutée. Si quelqu’un, toutefois, prétendait qu’il est fait de marmelade, cette théorie ne mériterait aucune attention scientifique.

Une note jetée sur le papier en 1938, peut-être la dernière pensée de Freud, a la simplicité énigmatique d’un oracle de Delphes : « Le mysticisme – l’obscure perception intime du domaine extérieur au moi, “le ça” »1589.

Les sources de Freud

Les sources de la psychanalyse de Freud sont multiples et encore imparfaitement connues. Homme de grande culture scientifique et littéraire, lecteur omnivore, capable de saisir rapidement l’intérêt d’idées nouvelles, de les adopter et de leur conférer une forme originale, Freud élabora une puissante synthèse où il devient presque impossible de séparer ce qu’il avait emprunté de ses apports personnels. Freud emprunta à ses maîtres, à ses collègues, à ses rivaux, à ses associés, à ses malades et à ses disciples. « Un bon écrivain, disait Nietzsche, a non seulement son propre esprit, mais encore les esprits de ses amis w1590. Une grande partie du présent ouvrage est consacrée à des auteurs et à des systèmes de pensée qui, suivant le point de vue où l’on se place, pourraient être considérés comme des « sources » ou comme des « précurseurs » de Freud. Nous voudrions ici dresser une liste succincte de ces sources, dans la mesure où nous pouvons les connaître aujourd’hui.

La première et principale source de tout penseur original réside dans sa propre personnalité. Freud était doué de cette forme particulière d’ascétisme qui caractérise le chercheur scientifique et de cette maîtrise supérieure de la langue qui (associée à un vif intérêt pour la vie cachée des gens et à une profonde intuition psychologique) caractérise le grand écrivain. Il était aussi un excellent rêveur, ce qui lui permit d’illustrer L’Interprétation des rêves avec ses propres rêves. Mais c’est surtout, croyons-nous, de sa maladie créatrice que procèdent les principes essentiels de la psychanalyse : les notions de sexualité infantile, de libido, avec ses étapes successives, ses fixations et sa transformation possible en angoisse, la situation œdipienne, le roman familial, la théorie des rêves, des actes manqués et des souvenirs-écrans, la conception des symptômes comme substituts des désirs, l’idée que les fantasmes jouent un rôle essentiel dans les névroses et dans la création poétique, et que les tout premiers fantasmes, comme les premières expériences sexuelles authentiques, exercent une influence primordiale sur la destinée de l’individu1591.

Les maîtres directs de Freud, Brücke, Meynert et Exner, avaient été les promoteurs d’une approche positiviste, strictement scientifique dans l’étude de la neuropsychiatrie. Cependant, nous l’avons vu, ces hommes se laissèrent porter par la tendance contemporaine à la mythologie cérébrale. Ils échafaudèrent de vastes constructions spéculatives qui, apparemment à leur insu, n’étaient qu’une reviviscence tardive de la philosophie de la nature. Telle était la source du « modèle de la vie psychique » imaginé par Freud en 1895, et dont on peut suivre les traces dans ses constructions métapsychologiques ultérieures. Déjà Maria Dorer avait démontré l’influence exercée par Meynert sur les théories de Freud1592. Le postulat fondamental de Meynert était que les parties du cerveau les plus anciennes du point de vue phylogénétique étaient à l’origine des mouvements involontaires, sous le contrôle du cortex, apparu à une étape plus récente de l’évolution et siège des fonctions qui constituent le moi. Meynert distinguait entre un moi primaire résultant du fonctionnement immédiat des centres corticaux, et un moi secondaire, résultant de l’activité des faisceaux d’association. Quand l’activité de centres plus récents se trouve perturbée, pensait-il, les centres plus anciens, du point de vue phylogénétique, manifestent une activité accrue. Meynert expliquait ainsi l’origine des délires de grandeur et de persécution. Il y décelait l’activité de deux instincts fondamentaux, l’attaque et la défense, promus au premier plan par la maladie. Le concept freudien de régression suit un modèle analogue. Nous avons vu que Meynert et Freud étaient en désaccord au sujet de l’hypnose. Meynert mettait en doute son efficacité et en réprouvait l’usage à cause de sa nature érotique. Freud refusa ces arguments, mais, plus tard, il exprima une opinion analogue. Il adopta aussi les idées de Meynert sur la psychogenèse des perversions sexuelles, en particulier de l’homosexualité1593.

Freud eut aussi pour maîtres directs Moritz Benedikt, et surtout Josef Breuer. L’influence de Breuer fut telle que certains le considéraient parfois comme le cofondateur de la psychanalyse. Nous avons vu comment l’interprétation erronée du cas d’Anna O. conduisit Freud à se mettre à la recherche d’une nouvelle théorie et d’un nouveau traitement des névroses. Il semble que Breuer ait aussi transmis à Freud quelque chose de sa mythologie cérébrale. On a généralement méconnu le rôle de Benedikt aux origines de la psychanalyse, bien qu’une note de la « Communication préliminaire » de Breuer et Freud aurait dû attirer l’attention1594. Nous avons vu comment Benedikt1595 proclamait l’importance de la vie secrète, des rêves éveillés, des fantasmes, des désirs et ambitions étouffés, l’importance de l’élément sexuel dans l’hystérie et les autres névroses, et comment il accomplissait de brillantes guérisons en libérant les malades de leurs secrets pathogènes1596.

Maria Dorer a montré que l’une des principales sources de la psychanalyse avait été la psychologie de Herbart, très en vogue en Autriche à l’époque de la jeunesse de Freud1597. Herbart enseignait la conception dynamique d’un seuil fluctuant entre le conscient et l’inconscient, de conflits entre les représentations qui luttent entre elles pour forcer l’accès au conscient, qui sont refoulées par les représentations les plus fortes, mais qui n’en reviennent pas moins à la charge, ou encore sont susceptibles d’exercer une influence indirecte sur le conscient. Herbart prônait aussi la notion de chaînes d’associations se croisant aux points nodaux, comme celle d’« associations surgissant spontanément à la conscience », ainsi que l’idée d’une tendance à l’équilibre régissant l’ensemble des processus pyschiques. On retrouve tout cela dans la psychanalyse, bien que parfois sous une forme modifiée. Nous ignorons si Freud avait lu Herbart, mais il est certain qu’il avait été initié à la psychologie de Herbart au Sperlàum, par l’intermédiaire du manuel de Lindner1598. La psychologie de Griesinger et de Mey-nert était également largement redevable à Herbart. Freud se réfère également à l’idée de Griesinger que, dans certaines psychoses hallucinatoires, le malade nie l’événement qui a suscité la maladie mentale1599.

Un problème plus obscur est celui de l’influence éventuelle de la psychiatrie romantique sur Freud1600. Reil enseignait, nous l’avons vu, que bon nombre de maladies mentales relevaient d’une cause psychogène et étaient justiciables d’une psychothérapie. Ideler voyait dans les passions les principales causes de psychoses (en particulier dans l’amour sexuel frustré). Il parlait de la fuite dans la maladie, affirmait que l’origine des délires remontait à l’enfance et croyait en la possibilité d’une psychothérapie des psychoses. Quant à Heinroth, il décrivait l’effet nuisible des sentiments de culpabilité et recourait à une psychothérapie très différenciée. Neumann avait montré une relation entre l’angoisse et les instincts frustrés : il avait mis en lumière la signification sexuelle cachée de divers thèmes d’idées délirantes et de variétés de comportement psychotique. On peut se demander jusqu’à quel point ces auteurs étaient tombés dans l’oubli en Europe centrale vers la fin du xdc* siècle. Il est probable que tout au long du siècle subsista un courant souterrain de psychiatrie romantique qui devait remonter à la surface dans les années 1890. Bien des idées qui, rétrospectivement, nous apparaissent comme des nouveautés étonnantes dans les théories de la psychose présentées par des hommes comme Bleuler, Freud et Jung, devaient apparaître à leurs contemporains comme un retour à des conceptions psychiatriques surannées.

Les origines de la psychanalyse ne sauraient se comprendre sans tenir compte de divers courants scientifiques des dernières décennies du XIXe siècle. Nous en avons décrit trois dans les chapitres précédents : la nouvelle science de la pathologie sexuelle, à laquelle Krafft-Ebing avait donné une impulsion décisive47 !, l’étude psychologique des rêves1601 1602, et l’exploration de l’inconscient1603.

Une autre source importante de la pensée freudienne, « la tendance démasquante », mérite un examen un peu plus détaillé, parce qu’elle est généralement passée sous silence. Il s’agit du dépistage systématique de la tromperie et de l’illusion volontaire en vue de démasquer la vérité sous-jacente, bref de tout ce qui est appelé aujourd’hui « démystification ». Cette tendance semble remonter aux moralistes français du xvif siècle. La Rochefoucauld, dans ses Maximes, démasquait sous des attitudes et des actes apparemment vertueux les manifestations déguisées de l’« amour-propre » (en langage d’aujourd’hui : du narcissisme). Schopenhauer voyait dans l’amour une mystification de l’individu par le Génie de l’Espèce, estimant que les qualités que nous attribuons à l’être aimé ne sont que des illusions engendrées par la volonté inconsciente de l’Espèce. Karl Marx affirme que les opinions d’un individu sont déterminées, sans qu’il en ait conscience, par sa classe sociale, laquelle est également un produit de facteurs économiques. La guerre et la religion ne sont que des « mystifications » à travers lesquelles les classes dirigeantes trompent les classes inférieures et se trompent elles-mêmes. Nietzsche, admirateur à la fois des moralistes français et de Schopenhauer, fit également sienne cette tendance démasquante : il dévoile inlassablement les manifestations de la « volonté de puissance » sous ses innombrables déguisements, ainsi que celles du ressentiment sous le couvert de l’idéalisme et de l’amour de l’humanité. Il proclame que l’homme ne peut se passer de « fictions ». Dans la littérature contemporaine, cette volonté de démasquer était devenue un thème dont on usait et abusait. Dans les pièces d’Ibsen, par exemple, certains personnages sont parfaitement conscients des turpitudes qui se cachent derrière la façade de leur vie, jusqu’à ce que la vérité soit progressivement ou brutalement révélée. L’effondrement de leurs illusions se solde alors par des catastrophes comme dans Rosmersholm et dans Le Canard sauvage. Dans Les Revenants (1881), Ibsen met en scène l’idée qu’une partie des actes que nous croyons libres et volontaires n’est que la répétition inconsciente d’actes de nos parents : « Nous vivons dans un monde de revenants… »

Dans L’Interprétation des rêves, Freud fait allusion, à plusieurs reprises, à cette notion des « revenants » d’Ibsen, notion que l’on peut aussi retrouver dans celle du transfert psychanalytique. L’essayiste Max Nordau dénonçait dans ses écrits « les mensonges conventionnels de la civilisation ». L’économiste Vil-fredo Pareto démontrait l’importance des illusions volontaires dans les phénomènes sociaux et économiques1604. Hanns Gross, l’initiateur de la psychologie judiciaire, avait entrepris d’analyser les actes manqués et les manifestations déguisées de sentiments sexuels dissimulés ou refoulés1605.

La première psychiatrie dynamique fut une autre source essentielle de la psychanalyse, qui lui emprunta bien plus qu’on ne l’imagine habituellement. Qu’il suffise de rappeler ici ses cinq caractéristiques principales1606. D’abord l’hypnose, la principale voie d’approche, fut utilisée pendant quelque temps par Freud et la technique psychanalytique naquit d’une modification progressive de l’hypnose1607. En deuxième lieu, la première psychiatrie dynamique s’intéressait tout particulièrement à certains tableaux cliniques, surtout à l’hystérie : or, c’est sur des malades hystériques que Freud fit ses premières recherches décisives. En troisième lieu, la première psychiatrie dynamique avait construit deux modèles de l’esprit humain : le premier reposant sur la coexistence d’une psyché consciente et d’une psyché inconsciente, l’autre se présentant sous la forme d’un agglomérat de sous-personnalités. Freud élabora d’abord un modèle du premier type, puis il adopta le modèle de type agglomérat avec le moi, le ça et le surmoi. Quatrième caractéristique, la première psychiatrie dynamique s’appuyait, dans ses théories pathogéniques de la maladie nerveuse, sur les notions de fluide indéterminé, d’énergie mentale et d’activité autonome de fragments isolés de la personnalité. On reconnaîtra sans peine le lien entre ces notions et celles de la libido et des complexes inconscients. Enfin, l’instrument thérapeutique essentiel des magnétiseurs et des hypnotiseurs était le « rapport » : or nous avons vu que le transfert psychanalytique fut l’aboutissement d’une longue suite de transformations du rapport.

Dans les années 1880, la première psychiatrie dynamique se vit enfin reconnaître officiellement par Charcot, dont Freud s’enorgueillissait d’avoir été le disciple, et par Bernheim, à qui Freud alla rendre visite à Nancy. Il n’est pas facile d’apprécier l’influence de Charcot sur Freud. Comme nous l’avons indiqué, il semble s’agir essentiellement d’une influence de nature personnelle. Freud s’était fait une image idéalisée du maître français, et il ne resta pas assez longtemps à la Salpêtrière pour se rendre compte que les expériences de Charcot sur les hystériques hypnotisées n’avaient aucune valeur scientifique. Freud exagérait l’importance attribuée par Charcot à l’hérédité dissemblable (« dégénérescence », dans le jargon médical de l’époque) dans l’étiologie de l’hystérie. Il n’avait apparemment pas lu l’ouvrage de Richer qui montrait que beaucoup de crises hystériques étaient les réactualisations d’un traumatisme psychique, le plus souvent de nature sexuelle (idée que Freud devait développer ultérieurement comme sa découverte personnelle). Tout ceci montre une fois de plus que l’influence d’un maître s’exerce souvent moins à travers son enseignement réel qu’à travers la perception déformée qu’en ont ses disciples. Il en est de même pour l’influence de l’École de Nancy sur Freud. Freud attribue ainsi à Liébeault l’idée que « le rêve est le gardien du sommeil », affirmation en contradiction flagrante avec la théorie du sommeil de celui-ci. Le fait que le sujet qui accomplit un commandement post-hypnotique essaie de donner une explication rationnelle à son obéissance était parfaitement connu, et Freud n’avait pas besoin d’aller à Nancy pour l’apprendre de Bernheim. Le procédé dont usait Bernheim pour amener ses malades à se souvenir de ce qui s’était passé sous hypnose n’avait pas la signification que lui attribuait Freud, puisque, dans les expériences de Bernheim, cette remémoration était effectuée immédiatement après une hypnose brève et légère. Ce fut le mérite de Freud d’en avoir tiré l’idée d’amener ses malades à retrouver des souvenirs oubliés depuis longtemps, et ceci à l’état de veille. Nous avons là un autre exemple de découverte due à une interprétation erronée des faits.

L’influence de Janet sur Freud reste un sujet très controversé qui n’a jamais été étudié objectivement. Dans ses premiers écrits, Freud reconnaissait la priorité de Janet dans la découverte du rôle des « idées fixes subconscientes » (suivant l’expression de Janet) dans l’étiologie des symptômes hystériques et de la guérison par la « catharsis » (suivant l’expression de Breuer et Freud). Quand Breuer et Freud publièrent leur « Communication préliminaire » en 1893, il y avait sept ans que Janet avait publié sa première observation, et il en avait paru six ou sept autres entre-temps1608. Pour ceux de leurs contemporains qui étaient familiarisés à la fois avec les publications psychiatriques françaises et allemandes, l’antériorité de Janet était indiscutable, ainsi que la ressemblance entre sa méthode et celle de Breuer et de Freud. Janet avait également devancé Freud en montrant, dès le début, que le simple fait de retrouver le souvenir traumatique ne suffisait pas et qu’il fallait encore « dissocier » le « système psychologique » (le « complexe », en terminologie psychanalytique). L’influence de Janet sur Freud est manifeste dans les Études sur l’hystérie, jusque dans le vocabulaire. Freud utilise les expressions de Janet : « idée fixe », « misère psychologique », « analyse psychologique ». En 1896, Freud appela son système « psychanalyse » pour le distinguer de l’« analyse psychologique » de Janet, et il insista dès lors sur les différences entre ses idées et celles de Janet. Ce faisant, Freud présentait une image déformée des conceptions de Janet en affirmant que la théorie de ce dernier sur l’hystérie reposait sur la notion de « dégénérescence ». En fait, Janet enseignait que l’hystérie résultait de l’action réciproque, en proportions variables, de facteurs constitutionnels et de traumatismes psychiques, ce qui correspondait exactement à ce que Freud appela plus tard « série complémentaire ». Freud insistait sur le rôle du refoulement dans la pathogenèse des symptômes hystériques, mais ne porta aucune attention à ce que Janet nommait le « rétrécissement du champ de la conscience ». Janet disait que « Freud appelle refoulement ce que j’appelle rétrécissement du champ de conscience »1609 ; il est intéressant de noter que ces deux notions existaient déjà chez Herbart1610, qui y voyait deux aspects d’un même phénomène. Freud critique aussi l’idée de Janet qui attribuait l’hystérie à un affaiblissement de la « fonction de synthèse ». Cependant la psychanalyse adopta plus tard une notion analogue, sous le nom de « faiblesse du moi ». Le passage progressif de Janet de l’étude des phénomènes « subconscients » à celle de la « tension psychologique » annonçait celui que la psychanalyse allait effectuer de la « psychologie des profondeurs » à la « psychologie du moi ». La psychanalyse adopta également la « fonction du réel » de Janet sous le nom de « principe de réalité ». Quant à la technique psychanalytique, on note une certaine analogie entre la « parole automatique » utilisée par Janet dans le cas de madame D. et la méthode des associations spontanées de Freud1611. Une ressem-' blance plus remarquable encore existe entre le « transfert » des psychanalystes et l’usage systématique que faisait Janet de ces variétés du rapport entre le thérapeute et le patient qu’il appelait l’« influence somnambulique » et le « besoin de direction »1612, similitude reconnue par Jones1613. Pour conclure, il est difficile d’étudier les débuts de l’analyse psychologique de Janet et ceux de la psychanalyse de Freud sans en arriver à la conclusion, exprimée par Régis et Hesnard, que « la méthode et la conception de Freud sont calquées sur celles de Janet, dont il paraît s’être constamment inspiré »1614 – jusqu’au jour où leurs chemins en vinrent à diverger.

Freud reconnut toujours les grands écrivains comme ses maîtres : les tragiques grecs, Shakespeare, Goethe et Schiller. Il est certain qu’il s’inspira beaucoup d’eux, mais il ne faudrait pas négliger l’influence d’écrivains moins éminents, tels que Heine, Borne1615 et Lichtenberg1616. La psychanalyse naissante présente une nette analogie avec certains courants littéraires de son temps, tels le cercle Jeune Vienne, le Néo-Romantisme et, comme nous l’avons déjà indiqué, la façon dont Ibsen s’attachait à démasquer les mensonges conventionnels et l’inconscience de l’individu face à ses propres actes.

Les sources philosophiques de Freud sont multiples, mais malgré de nombreuses recherches, elles demeurent insuffisamment connues1617. Bien que Freud ait exprimé à maintes reprises son mépris pour la philosophie et qu’il n’ait jamais accepté l’idée de faire de la psychanalyse une philosophie, sa pensée se détache sur un arrière-plan philosophique bien précis qui se révèle dans sa vision du monde, mais aussi dans la façon dont il transposa en termes psychologiques certaines notions philosophiques.

Depuis sa jeunesse, Freud avait été soumis à l’influence d’un courant de pensée prédominant en Europe après 1850, qui rejetait toute forme de métaphysique et se proposait d’étudier l’univers d’un point de vue purement scientifique. En fait, ce rejet de la philosophie équivalait à une philosophie particulière : le scientisme, doctrine suivant laquelle seule la science est capable de nous conduire à la connaissance du monde. Mais puisque la connaissance scientifique a des limites, une importante partie de la réalité (la plus grande peut-être) restera nécessairement inconnaissable. Logiquement, le positivisme devrait impliquer l’agnosticisme, puisque l’existence de Dieu ne peut être ni prouvée ni infirmée par la science. Cependant Freud, comme bien d’autres hommes de science de son époque, se proclamait résolument athée. C’est ce mélange de positivisme, de scientisme et d’athéisme qui se révèle dans L’Avenir d’une illusion.

Chose curieuse, cette pensée positiviste extrême conduisit, dans la seconde moitié du XIXe siècle, à un retour à la philosophie de la nature, sous une forme déguisée. Les adeptes du positivisme, dans leur zèle à purifier la science de tout vestige métaphysique, bannirent l’âme de la psychologie, le vitalisme de la biologie, et le finalisme de l’évolution. Les neurophysiologistes croyaient pouvoir expliquer les processus mentaux en termes de structures cérébrales, existantes ou hypothétiques (ce fut la « mythologie cérébrale » à laquelle nous avons déjà fait allusion à plusieurs reprises), ou même exclusivement en termes de processus physiques et chimiques. Ces physiologistes ignoraient la maxime de Bichat : « Dire que la physiologie est la physique des animaux, c’est en donner une idée extrêmement inexacte ; j’aimerais autant dire que l’astronomie est la physiologie des astres »1618. Les principes de la conservation et de la transformation de l’énergie furent transposés à la physiologie et à la psychologie et pris comme fondements de constructions spéculatives que l’on pourrait qualifier de « Mythologie de l’énergétique ». L’hypothèse de Darwin selon laquelle l’évolution des espèces s’expliquait par la transmission héréditaire de modifications dues au hasard et la sélection opérée à travers la lutte pour la vie et l’élimination des inaptes, était devenue un dogme scientifique. Il ne resta plus à Haeckel qu’à transformer le darwinisme en une pseudo-religion, le monisme. Freud vivait dans ce climat philosophique. Nous avons vu comment la mythologie cérébrale de Meynert, la mythologie de l’énergétique de Briicke et la combinaison des deux par Exner avaient conduit Freud à son « Esquisse d’une psychologie scientifique » de 1895.

Nous avons déjà traité de l’influence de Darwin sur Freud1619. Rappelons que Darwin avait été l’instigateur d’une psychologie centrée sur les instincts, en particulier sur ceux d’agressivité et d’amour. Entre autres preuves de la théorie de l’évolution, Darwin avait invoqué le phénomène de la « réversion » que Freud transposa en psychologie sous le nom de « régression ». Darwin avait ainsi esquissé une théorie biologique de l’origine de la société et de la morale. Freud lui emprunta sa représentation de l’homme primitif comme une sorte de brute grossière qui vivait en bandes sous la tyrannie d’un vieux mâle (le père cruel de Totem et tabou). Lombroso pensait lui aussi que l’homme préhistorique était une brute impulsive et sanguinaire. Il voyait dans le « criminel-né » une résurgence de cet homme primitif, et l’inconscient de l’homme civilisé, tel que le dépeint Freud, ne diffère guère du portrait de l’homme primitif de Lombroso. Haeckel avait ajouté à la doctrine darwinienne sa prétendue loi biogénétique fondamentale1620, que Freud semble avoir acceptée comme évidente. Nous avons vu aussi comment plusieurs schèmes de pensée de Karl Marx avaient été incorporés par la psychanalyse1621.

Le seul philosophe dont Freud ait suivi les cours, Franz Brentano, était le promoteur d’une philosophie entièrement différente. Brentano était issu d’une famille illustre qui comptait entre autres le poète Clemens Brentano, et il était le frère de l’éminent économiste Lujo Brentano. Il avait été prêtre dominicain et professeur de philosophie à Würzburg, mais, n’ayant pu accepter le dogme de l’infaillibilité du pape, il avait quitté l’Eglise pour venir enseigner la philosophie à Vienne comme Privat-Dozent (exemple unique d’une carrière universitaire à rebours). Brentano enseignait une psychologie nouvelle reposant sur le concept d’intentionnalité qu’il avait emprunté, en lui donnant une vie nouvelle, à la philosophie scolastique médiévale. Rudolf Steiner, qui fut l’un de ses auditeurs, rapporte que Brentano était un logicien rigoureux pour lequel chaque notion devait être parfaitement claire et s’inscrire avec précision dans une argumentation dialectique, mais, ajoute-t-il, il donnait parfois l’impression que sa pensée était un univers autonome, étranger à la réalité. Brentano était un brillant orateur, et les dames de la haute société de Vienne affluaient à ses cours. Il compta parmi ses auditeurs des hommes aux orientations aussi variées qu’Edmund Husserl, Thomas Masaryk, Rudolf Steiner et Sigmund Freud. Brentano était une personnalité éminente de la société viennoise. Dora Stockert-Meynert dit qu’il ressemblait à un Christ byzantin, qu’il parlait avec douceur, ponctuant son éloquence de gestes d’une grâce inimitable, « une figure de prophète avec l’esprit d’un homme du monde »1622. Brentano était doué d’un prodigieux sens de la langue et, outre sa réputation d’érudit et de philosophe original, il était connu pour sa facilité à improviser des calembours très sophistiqués. Il inventa un nouveau type de devinettes, qu’il appelait les dal-dal-dal, qui firent fureur dans les salons de Vienne et donnèrent lieu à de nombreuses imitations. Freud y fait allusion dans une note de son ouvrage sur Le Mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient. C’est la seule mention de Brentano dans ses écrits. Pour déceler une influence de Brentano sur Freud, il faudrait analyser les écrits de ce dernier et voir si l’on n’y trouve pas des idées qui appartiennent en propre à Brentano. James Ralph Barclay a entrepris cette étude, et il en conclut que plusieurs concepts de Freud pourraient remonter à Brentano1623. La notion d’intentionnalité apparaît chez Freud sous la forme modifiée d’énergie psychique canalisée dans le sens des fins instinctuelles et de l’accomplissement du désir. L’« existence intentionnelle » de Brentano devint l’« investissement » de Freud. Pour Freud, comme pour Brentano, la perception ne se réduit pas à un processus passif, mais relève d’une activité dotée d’énergie psychique. L’évolution du processus secondaire, telle que la décrit Freud, pourrait aussi avoir sa source chez Brentano.

On ne peut pas non plus mettre clairement en évidence l’influence de la philosophie romantique sur Freud, bien qu’elle soit incontestable. Nous avons indiqué, dans un chapitre précédent, les analogies que certains concepts freudiens présentent avec la pensée romantique de Goethe et de von Schubert1624. Cependant l’essentiel de l’influence exercée sur Freud par la philosophie de la nature lui venait de ses deux épigones, Bachofen et Fechner1625. On peut tracer un parallélisme étroit entre les phases de l’évolution de la société humaine selon Bachofen et les stades de la libido chez Freud. Freud, cependant, ne cite jamais Bachofen. Quant à Fechner, rappelons que Freud le mentionne à maintes reprises et qu’il lui a emprunté sa conception topographique de l’esprit, la notion d’énergie mentale, les principes de plaisir-déplaisir, de constance, de répétition, et, peut-être, l’idée de la primauté de l’instinct de destruction sur Eros. Ainsi, les principaux concepts de la métapsychologie de Freud dérivent de Fechner.

Mais l’attitude la plus voisine de la psychanalyse est incontestablement celle des philosophes de l’inconscient, Carus, von Hartmann, et surtout Schopenhauer et Nietzsche. Pour ceux qui sont familiarisés avec la pensée de ces deux derniers philosophes, il ne saurait faire le moindre doute que la pensée de Freud leur fait écho. Thomas Mann1626 a dit que les concepts psychanalytiques n’étaient qu’une « transposition des idées de Schopenhauer de la métaphysique à la psychologie ». F.W. Foerster1627 va jusqu’à dire que personne ne devrait aborder la psychanalyse sans avoir d’abord sérieusement étudié Schopenhauer. Une telle étude révélerait la véritable nature de la psychanalyse, davantage même que le croient les psychanalystes eux-mêmes. C’est encore plus vrai pour Nietzsche, dont les idées pénètrent toute la psychanalyse et dont l’influence est manifeste jusque dans le style de Freud. Ce fait, d’ailleurs, n’a pas échappé à certains psychanalystes. Wittels, par exemple, parle de la « distinction de Nietzsche entre dionysiaque et apollinien qui recouvre presque parfaitement celle de processus primaire et processus secondaire »1628. Dans son célèbre article sur « Les criminels par sentiment de culpabilité », Freud note que Nietzsche avait déjà décrit les mêmes individus sous le nom de « criminels pâles »1629. Sont encore typiquement nietzschéens le concept de mystification du conscient par l’inconscient et la pensée affective, les vicissitudes des instincts (leurs associations, conflits, déplacements, sublimations, régressions et leur capacité à se retourner contre eux-mêmes), la charge énergétique des représentations, les instincts d’autodestruction, l’origine de la conscience et de la morale par l’intériorisation des instincts agressifs, le ressentiment et les sentiments de culpabilité névrotiques, l’origine de la civilisation dans le refoulement des instincts, sans parler des attaques contre les mœurs contemporaines et la religion1630.

L’énumération des sources de Freud devrait aussi inclure ses malades et ses disciples. Dans des chapitres antérieurs nous avons donné des exemples illustrant le rôle joué par les malades dans l’histoire de la psychiatrie dynamique. Freud, lui aussi, apprit beaucoup de quelques-uns de ses malades. Ce fut l’une d’elles, Elisabeth von R., qui lui suggéra la méthode des associations spontanées. Nous ignorons comment d’autres idées lui vinrent de ses patients. Mais un homme, au moins, joua un rôle capital et fut un « cas exemplaire » de qui Freud apprit énormément (comme Janet de Madeleine). Ce malade devint célèbre sous le nom de « l’homme aux loups ».

Cet homme, alors âgé de 33 ans, arriva à Vienne au début de 1910 et entra en analyse chez Freud. Fils d’un riche propriétaire terrien russe, c’était un homme intelligent, clairvoyant, qui avait bon cœur, mais il souffrait d’une aboulie extrême qui l’empêchait de faire quoi que ce soit dans la vie. En fait, ce cas dut paraître moins étrange en Russie que dans le reste de l’Europe. C’était exactement le tableau de ce que les Russes appelaient oblomovshtchina50S, état qui n’était pas exceptionnel chez les fils de riches propriétaires terriens qui menaient une vie d’oisiveté et de paresse. Ce patient fut appelé « l’homme aux loups », en raison d’un rêve terrifiant qu’il avait fait à l’âge de 3 ans et demi et où apparaissaient des loups. Étant donné son attitude anormalement passive dans la situation analytique, comme dans sa vie quotidienne, il n’y eut aucun progrès durant quatre ans, jusqu’à ce que Freud fixât un terme au traitement, disant qu’il l’arrêterait en juin 1914. Cette décision fut suivie d’une amélioration rapide, et le patient put retourner en Russie. Ce cas se révéla extrêmement intéressant pour Freud en raison de la masse de matériaux qui émergèrent, dont certains confirmaient les théories de Freud et contredisaient celles de Jung et d’Adler. Mais d’autres matériaux étaient entièrement nouveaux et parurent presque incroyables à Freud. En 1918, il fit paraître un résumé de ce cas, qu’il développa dans une publication ultérieure, mais sans jamais publier l’histoire complète1631 1632. Quand l’homme aux loups vint se réfugier à Vienne après avoir perdu toute sa fortune lors de la révolution russe, Freud l’analysa gratuitement pendant quelques mois et ouvrit une souscription en sa faveur, ce qui lui permit de vivre à Vienne avec sa femme et de compléter ultérieurement son traitement psychanalytique avec madame Ruth Mack Brunswick1633. L’homme aux loups devint un personnage très connu dans les milieux de la psychanalyse et une sorte d’expert en problèmes psychanalytiques. Il joua sans aucun doute un grand rôle dans l’évolution de Freud vers la « métapsychologie », et il l’aida aussi à comprendre le phénomène du contre-transfert.

Un autre problème qui est encore loin d’être parfaitement éclairci est celui de l’influence des disciples de Freud sur la pensée de leur maître. Il est certain que Freud emprunta un certain nombre d’idées à Stekel, Ferenczi, Abraham, Rank, Silberer, Pfister, Jung et d’autres. Les partisans de la psychologie individuelle rappellent qu’en 1908 Adler avait proposé la théorie selon laquelle existait un instinct d’agressivité primaire, ce que Freud nia à l’époque, mais adopta sous une autre forme en 1920. Freud puisa aussi chez Adler la notion d’intrication des instincts (qui remontait à Nietzsche). Jung introduisit en psychanalyse les termes de « complexe » et d’« imago », insista sur l’identification du petit garçon à son père, encouragea Freud à s’intéresser à l’étude des mythes, et proposa d’instituer l’analyse didactique obligatoire pour le futur psychanalyste. En fait, il est pratiquement impossible de discerner le rôle joué par les disciples dans l’élaboration des idées du maître. Non seulement ils furent à l’origine de nouveaux développements, mais les directions prises par leurs intérêts, leurs questions, leurs contradictions exercèrent une influence dont il est impossible d’apprécier la portée exacte.

Il est tout à fait possible que l’on découvre un jour d’autres sources de Freud, encore inconnues. David Bakan a dirigé ses recherches dans ce sens, et il croit avoir découvert des affinités entre Freud et la tradition cabalistique1634. Tout Juif, dit Bakan, qu’il ait appris l’hébreu ou non, assimile inévitablement certains aspects de la tradition mystique juive, et ceci est vrai, à plus forte raison, pour un Juif originaire de Galicie, comme Freud, dont les parents et les ancêtres avaient longtemps vécu dans l’atmosphère du hassidisme. Dans l’histoire tourmentée du mysticisme juif, la psychanalyse freudienne prendrait place parmi ses innombrables avatars. La pensée cabalistique est imprégnée d’un sentiment de mystère et de puissance, elle cherche à tirer de l’Écriture des significations cachées et enseigne une sorte de métaphysique sexuelle. Selon Bakan, l’antisémitisme conduisit Freud à cacher son identité juive, si bien qu’il présenta dans ses écrits un dérivé du mysticisme juif sous une forme voilée. Un examen objectif des faits montre toutefois que Bakan a considérablement exagéré l’importance de l’antisémitisme à Vienne à l’époque de la jeunesse et de la maturité de Freud, et ses interprétations des œuvres de Freud sont souvent fort discutables. Certaines analogies qu’il établit entre des concepts psychanalytiques (ceux, en particulier, se rapportant à la sexualité) et les doctrines cabalistiques sont assez frappantes, mais les choses sont en fait bien plus complexes. Nous n’avons aucune preuve que Freud ait jamais eu connaissance des écrits mystiques juifs. Par ailleurs, la métaphysique cabalistique du sexe ne représente qu’un épisode d’un courant de mysticisme sexuel plus large dont l’histoire est assez mal connue. C’est un vaste champ dont nous pouvons retrouver des représentants majeurs et mineurs avant Freud et à son époque.

Sans remonter jusqu’aux grands systèmes de mysticisme sexuel des Indes, rappelons que la philosophie de Schopenhauer était dans une large mesure une variété de mysticisme sexuel. Deux représentants ultérieurs de cette tendance furent en relation avec Freud : Wilhelm Fliess et Otto Weininger. Wilhelm Fliess associait au mysticisme sexuel un mysticisme des nombres. Fliess, nous l’avons vu, affirmait avoir découvert une corrélation entre la muqueuse nasale et les organes génitaux, et avoir démontré la bisexualité fondamentale des humains1635.

Pendant de longues années, Freud et Fliess se témoignèrent de l’enthousiasme pour leurs théories respectives. Fliess devait compléter ultérieurement et parachever sa propre théorie. Des querelles acrimonieuses surgirent entre Fliess et Weininger, chacun revendiquant la paternité de la bisexualité fondamentale. L’un et l’autre se faisaient en fait illusion, car cette théorie était loin d’être nouvelle. Il est assez caractéristique de l’esprit de cette époque que Fliess se vit critiquer pour sa théorie nasale-génitale et ses spéculations numériques, mais non-pour son pansexualisme1636. Quant à Otto Weininger, son célèbre Sexe et Caractère était l’esquisse d’un système métaphysique, centré sur le concept de la bisexualité fondamentale des êtres vivants1637. A la lumière de ce principe fondamental, Weininger cherchait des réponses à des problèmes philosophiques demeurés sans réponse. Le mysticisme sexuel qui caractérisait l’atmosphère intellectuelle de Vienne à la fin du XIXe siècle et au début du XXe pénétra jusque dans la nouvelle science de la pathologie sexuelle. Nous avons vu que certains auteurs avaient une vision romantique des perversions sexuelles, invoquant les souffrances inouïes des déviants sexuels1638. Rien n’est plus éloigné de la vérité que l’opinion habituelle qui voudrait que Freud ait été le premier à introduire de nouvelles théories sexuelles à une époque où tout ce qui appartenait à la sexualité aurait été « tabou ». Il est intéressant de noter que d’autres systèmes de mysticisme sexuel complètement indépendants se développèrent à l’époque de Freud. En Russie, Vassili Rozanov, le promoteur d’un « transcendantalisme sexuel », enseignait la sainteté du sexe, qu’il identifiait avec Dieu1639.

L’acte sexuel, déclare Rozanov, est au centre de l’existence ; en lui l’homme devient un dieu. Le sexe est la source métaphysique de l’esprit, de l’âme et de la religion. Rozanov appelait religions du soleil les anciennes religions orientales et la religion hébraïque primitive, parce qu’elles étaient terrestres et séculières, qu’elles exaltaient la procréation et la fécondité, la continuité de la famille et la perpétuation de l’espèce. La civilisation égyptienne ancienne était « une sorte de lyrisme phallique ». Le christianisme, qui prône l’ascétisme, la chasteté et la virginité, est une religion de mort. La vie c’est le foyer familial. Ce foyer doit être chaud, agréable et rond comme une matrice. La civilisation grecque fut celle d’homosexuels, lesquels furent les plus grands génies. La prostitution est « le phénomène social par excellence, et jusqu’à un certain point le prototype de toute société […] Les premiers États sont nés des instincts qui poussent les femmes à la prostitution ». Rozanov interprète les écrivains en fonction de leur vie intime (leurs « sous-vêtements », selon son expression) ; son vaste symbolisme sexuel le porta à retrouver le phallus partout dans la nature1640.

Un autre système de mysticisme sexuel qui suscita de vives discussions fut celui de Winthuis.

Le missionnaire catholique Joseph Winthuis1641, qui exerça son ministère dans la tribu Gunantuna de Nouvelle-Guinée, surprit les milieux ethnologiques avec la publication de son livre, L’Être bisexué1642. Il y écrit que la langue Gunantuna contient un grand nombre de mots et d’expressions à double sens, que ce peuple possède aussi un langage de signes, dont chaque geste a une signification sexuelle, et un langage de symboles pictographiques basé sur deux lignes fondamentales, la droite (le phallus) et la courbe (le vagin). Winthuis enregistra trente chansons apparemment inoffensives, et pour vingt-neuf d’entre elles il trouva une signification cachée si obscène qu’il les traduisit en latin plutôt qu’en allemand. If en conclut que l’esprit primitif est puissamment imprégné de sexualité. Il exposa ensuite une théorie de la religion primitive qu’il interpréta comme un culte à un dieu bisexué, et il étendit progressivement sa théorie à toutes les populations primitives, aux hommes préhistoriques et à l’histoire de la religion en général1643. L’essence de cette religion était la croyance en un dieu bisexué auquel on rendait un culte. Dans cette religion, la sexualité est sacrée puisque l’acte sexuel est une répétition de l’événement primordial de la création du monde par ce dieu bisexué – il est ainsi la perpétuation de l’acte divin de création, au nom de Dieu et sur son ordre. Ces théories suscitèrent de vives polémiques, et Winthuis défendit son point de vue avec une conviction quasi fanatique.

On peut s’étonner des ressemblances et s’interroger sur d’éventuelles affinités entre le mysticisme cabalistique, la métaphysique du sexe de Schopenhauer, les systèmes de Fliess et de Weininger, le transcendantalisme sexuel de Rozanov et la prétendue découverte par Winthuis d’un culte universel rendu à un dieu bisexué. Malheureusement, le mysticisme sexuel représente l’un des courants les moins explorés de l’histoire des idées, et il serait prématuré de prétendre apprécier le rôle qu’il a pu jouer dans l’atmosphère culturelle qui a vu se développer la psychanalyse.

Cette énumération incomplète des sources de Freud montre qu’on peut les répartir en trois périodes distinctes d’inégale longueur. Dans une première période, Freud emprunta directement ou indirectement ses idées à ses maîtres et aux nombreux auteurs qu’il lisait. Dans une seconde période, relativement brève, celle de son auto-analyse, Freud apprit surtout de ce qu’il trouva en lui-même. Dans la troisième période enfin, qui s’étend de 1902 à sa mort, il apprit surtout de quelques patients d’intérêt exceptionnel et de ses disciples.

L’influence de Freud

Il est extrêmement difficile d’apprécier objectivement l’influence de Freud. Il s’agit d’une histoire trop récente, déformée par des légendes et dont toutes les données n’ont pas encore été éclaircies.

L’opinion générale est que Freud a exercé une puissante influence, non seulement sur la psychologie et la psychiatrie, mais sur tous les domaines de la culture, et que cette influence a été profonde au point de transformer notre façon de vivre et nos conceptions sur l’homme. La question devient plus complexe et plus controversée dès qu’on cherche à établir jusqu’à quel point cette influence a été favorable ou non. Nous avons d’un côté ceux qui voient en Freud l’un des libérateurs de l’esprit humain et qui estiment même que l’avenir de l’humanité dépendra de son acceptation et de son refus des enseignements de la psychanalyse1644. A l’opposé se trouvent ceux qui affirment que les effets de la psychanalyse ont été désastreux. La Piere, par exemple, prétend que le freudisme a ruiné l’éthique de l’individualisme, la discipline de soi et le sens des responsabilités qui régissait le monde occidental1645.

Toute tentative de répondre objectivement à ces deux questions – la portée et la nature de l’influence de la psychanalyse – se heurte à trois grandes difficultés :

La première, comme dans le cas de Darwin, provient du fait que l’importance historique d’une théorie ne se réduit pas à sa signification originelle (celle de son auteur), mais inclut aussi les amplifications, les prolongements, les interprétations et les déformations de cette théorie1646. Aussi, pour apprécier l’influence de Freud, faudrait-il commencer par un historique de l’École freudienne et des divers courants auxquels elle a donné naissance : les freudiens orthodoxes, les continuateurs plus originaux (par exemple les promoteurs de la psychanalyse du moi), les écoles dissidentes proprement dites avec leurs propres schismes et dissensions intérieures, et enfin les écoles (celles d’Adler et de Jung) qui reposent sur des principes radicalement différents, tout en s’étant constituées en réponse à la psychanalyse. Il faudrait encore tenir compte – et c’est au moins aussi important – des déformations et des idées pseudo-freudiennes largement répandues dans le public par les journaux, les revues et les ouvrages de vulgarisation.

La seconde difficulté, plus grave encore, vient de ce que la psychanalyse, dès ses origines, s’est développée dans une atmosphère de légende, si bien qu’une appréciation objective ne sera guère possible avant que l’on ait pu dégager les données authentiquement historiques de cette brume de légendes. Il serait d’un intérêt inestimable de découvrir le point de départ de la légende freudienne et d’analyser les facteurs qui ont permis son développement. Malheureusement l’étude scientifique des légendes, de leur structure thématique, de leur développement et de leurs causes reste l’une des provinces les moins explorées de la science1647, et jusqu’à ce jour rien n’a été publié sur Freud qui soit comparable à l’étude d’Étiemble sur la légende qui se développa autour du poète Rimbaud1648.

Un coup d’œil rapide sur la légende freudienne révèle deux traits essentiels. Le premier est le thème du héros solitaire, en butte à une armée d’ennemis, subissant, comme Hamlet, les « coups d’un destin outrageant », mais finissant par en triompher. La légende exagère considérablement la portée et le rôle de l’antisémitisme, de l’hostilité des milieux universitaires et des prétendus préjugés victoriens. En second lieu, la légende freudienne passe à peu près complètement sous silence le milieu scientifique et culturel dans lequel s’est développée la psychanalyse, d’où le thème de l’originalité absolue de tout ce qu’elle a apporté : on attribue ainsi au héros le mérite des contributions de ses prédécesseurs, de ses associés, de ses disciples, de ses rivaux et de ses contemporains en général.

La légende une fois dissipée, les faits nous apparaîtront dans une lumière assez différente. La carrière de Freud correspondra alors à la carrière habituelle d’un universitaire d’Europe centrale, carrière dont les débuts n’avaient été que légèrement entravés par l’antisémitisme, et sans plus de déconvenues que celles de bien d’autres. Il vivait à une époque où les polémiques scientifiques avaient un ton plus véhément que de nos jours, et il ne s’est jamais heurté à une hostilité aussi violente qu’un Pasteur ou un Ehrlich1649. La légende attribue d’autre part à Freud une bonne partie des découvertes d’autres savants, en particulier de Her-bart, de Fechner, de Nietzsche, de Meynert, de Benedikt et de Janet, et elle sous-estime considérablement les travaux des explorateurs de l’inconscient, des rêves et de la pathologie sexuelle antérieurs à Freud. Une bonne partie des idées dont on attribue le mérite à Freud étaient des idées courantes, existant à l’état diffus ; son rôle consista essentiellement à cristalliser ces idées et à leur conférer une forme originale.

Nous en arrivons ainsi à la troisième grande difficulté à laquelle se heurte une appréciation de la portée et de la nature de l’influence exercée par la psychanalyse. De nombreux auteurs ont essayé de dresser un inventaire de l’influence des idées freudiennes sur la psychologie normale et pathologique, la sociologie, l’ethnologie, la criminologie, l’art, le théâtre et le cinéma, comme aussi sur la philosophie, la religion, l’éducation et les mœurs. Nous n’avons pas l’intention de reprendre ici ces considérations, ni même de les résumer, mais nous voudrions, attirer l’attention sur un fait qui a été souvent passé sous silence : la psychanalyse s’est greffée, dès le début, sur d’autres courants de pensée préexistants ou contemporains de portée plus générale. Aux environs de 1895, la profession de neuropsychiatre était devenue très à la mode, on se mettait partout activement à la recherche de nouvelles méthodes psychothérapiques, et des hommes comme Bleuler et Moebius s’efforçaient de « re-psychologiser » la psychiatrie ; les premières publications de Freud se présentaient comme des expressions de cette nouvelle tendance. A la même période, la psychopathologie sexuelle connaissait un puissant développement : la théorie de la libido de Freud prenait sa place parmi d’innombrables autres innovations dans ce domaine. Nous avons déjà indiqué les affinités entre la psychanalyse à ses débuts et les œuvres littéraires d’Ibsen, de Schnitzler, du groupe Jeune Vienne et des néo-romantiques ; il faudrait y ajouter les mouvements d’avant-garde qui surgirent plus tard, tels que les futuristes, les dadaïstes et les surréalistes1650. La profession d’athéisme de Freud rejoignait l’attitude de bon nombre de savants contemporains et lui valut l’approbation du Monisten-Bund de Haeckel1651. Son système fut jugé suffisamment matérialiste pour être adopté par les psychologues soviétiques russes avant que ne le supplantât la psychiatrie de Pavlov1652. La Première Guerre mondiale suscita d’amères réflexions sur « le déclin de l’Occident », et les « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort » de Freud n’en sont qu’une des nombreuses manifestations1653. Les désastres dont fut responsable la Première Guerre mondiale et la catastrophe imminente de la seconde incitèrent les penseurs à chercher des moyens pour sauver le monde1654. La psychothérapie avait désormais pour tâche de permettre à l’individu de supporter les tensions et les angoisses, d’où le glissement de la psychanalyse de la psychologie des profondeurs à la psychanalyse du moi1655.

Mais ce n’est pas tout, car, dans l’intervalle, les progrès de la technologie avaient donné naissance à la société d’abondance. A un système fondé sur le dur labeur et la concurrence sans merci, auquel le darwinisme social avait fourni son idéologie, succéda un système fondé sur la consommation de masse, soutenu par une philosophie hédoniste et utilitariste. Telle fut la société qui adopta avec enthousiasme la psychanalyse de Freud, souvent dans sa forme la plus déformée. Les faits mis en lumière par La Piere dans son livre, The Freudian Ethic, sont peut-être exacts, mais il n’est pas juste d’en rendre Freud responsable, pas plus que Darwin ne saurait être tenu pour responsable de la façon dont les militaristes, les colonialistes, d’autres groupes de prédateurs, et finalement Hitler et les nazis, se servirent de théories pseudo-darwiniennes. Freud connut ainsi le même sort que Darwin et bien d’autres avant eux : ces hommes ont pu donner l’impression d’avoir déclenché une révolution qui bouleversa toute la culture, alors qu’en fait ils étaient eux-mêmes portés par une vague de fond issue de transformations socio-économiques. Pour revenir à Freud, il nous faudra sans doute attendre longtemps avant de pouvoir déterminer exactement ce que l’on peut attribuer à l’effet direct de ses enseignements, et dans quelle mesure des courants sociaux, économiques et culturels diffus se sont prévalus des concepts freudiens ou pseudo-freudiens pour parvenir à leurs propres fins.

Nous pouvons peut-être essayer maintenant de répondre à cette question délicate : qu’est-ce qui appartient en propre à Freud et constitue l’originalité la plus profonde de son œuvre ? Nous pouvons distinguer trois grandes contributions : la théorie psychanalytique, la méthode psychanalytique et l’organisation psychanalytique.

Quelles que soient l’abondance de ses sources et la complexité de son insertion dans le contexte socio-culturel, tout le monde s’accorde à reconnaître à la théorie psychanalytique une puissance et une originalité qui ont suscité d’innombrables recherches et découvertes dans le domaine de la psychologie normale et pathologique. Toutefois le problème de son statut scientifique n’est pas encore éclairci. A cet égard, la situation de la psychanalyse offre des ressemblances frappantes avec celle du magnétisme animal en 1818, quand le médecin Virey se demandait pourquoi les découvertes faites dans le domaine de la physique à l’époque de Mesmer étaient désormais incorporées dans le patrimoine commun de la science, tandis que la validité des idées de Mesmer continuait à être l’objet de discussions passionnées1656. De même, les découvertes de l’époque de Freud en endocrinologie, en bactériologie, etc., sont aujourd’hui, sans équivoque, intégrées à la science, tandis que la validité des théories psychanalytiques reste contestée par bon nombre de psychologues expérimentaux et d’épistémologistes1657. Ce paradoxe a conduit maints freudiens à voir dans la psychanalyse une discipline étrangère au champ des sciences expérimentales et plus proche de la philosophie, de l’histoire, de la linguistique1658 ou encore à y voir une forme d’herméneutique1659.

Plus encore que le cadre conceptuel de la psychanalyse, la méthode psychanalytique est une authentique création de Freud et constitue l’originalité la plus intime de son œuvre. Freud a inventé une nouvelle voie d’approche de l’inconscient, la situation psychanalytique avec sa règle fondamentale, les associations spontanées, et l’analyse des résistances et du transfert.

Mais l’innovation la plus frappante de Freud fut probablement la fondation d’une « école », selon un modèle sans exemple à l’époque moderne, mais qui se présente comme une reviviscence des écoles philosophiques de l’antiquité gréco-latine1660. Presque dès le début, Freud a fait de la psychanalyse un mouvement, avec sa propre organisation, sa maison d’édition, la réglementation très stricte imposée à ses membres et sa doctrine officielle, la théorie psychanalytique. La similarité entre l’école psychanalytique et les écoles philosophiques gréco-romaines s’est trouvée encore renforcée par l’imposition d’une initiation sous la forme de l’analyse didactique. Celle-ci exige du candidat non seulement un lourd sacrifice financier, mais aussi qu’il livre sa vie intime et toute sa personnalité. Le psychanalyste se voit ainsi intégré dans la société de façon plus indissoluble encore qu’un pythagoricien, un stoïcien ou un épicurien pouvaient l’être dans leurs propres organisations. Jung et quelques autres représentants de la psychiatrie dynamique devaient suivre l’exemple de Freud à cet égard. Nous sommes ainsi conduits à voir dans la résurrection des écoles philosophiques gréco-romaines la réalisation la plus frappante de Freud et ceci représente, sans aucun doute, un événement notable dans l’histoire de la culture moderne.


1123 Nous suivons ici la chronologie donnée par Alfred Kasamas, Oesterreichische Chronik, Vienne, Hollinak, 1848.

1124 Gerson Wolf, Die Juden, in Die Vôlker Ôsterreich-Ungams. Ethnographische und Ktd-turhistorische Schilderung, Vienne et Teschen, Karl Prochaska, 1883, vol. VII.

1125 Hans Tietze, Die Juden Wiens. Geschichte-Wirtschaft-Kultur, Leipzig et Vienne, E.P. Tal, 1933.

1126 Adolf Zemlinsky, Geschichte der Türkisch-Israelitischen Gemeinde zu Wien, Vienne, M. Papo, 1888.

1127 Sigmund Mayer, Ein Jüdischer Kaufmann, 1831 bis 1911. Lebenserinnerungen von Sigmund Mayer, Leipzig, Duncker und Humblot, 1911.

1128 M. Vishnitzer, The Memoirs ofBer of Bolechow (1723-1805), Londres, Oxford Univer-sity Press, 1922.

1129 Sigmund Mayer, Ein Jüdischer Kaufmann, 1831 bis 1911. Lebenserinnerungen von Sigmund Mayer, op. cit.

1130 Heymann Steinthal, ÜberJuden und Judentum. Vortrüge und Aufsatze, G. Karpeles éd., Berlin, M. Poppelauer, 1906.

1131 Josef Breuer, Curriculum Vitae, in Hans Mayer, Dr. Josef Breuer, 1842-1925, Nachruf, 23. Juni 1925 (nd), p. 9-24.

1132 Sigmund Freud, Traumdeutung, Leipzig et Vienne, Deuticke, 1900, p. 135. Trad. fr. : L’Interprétation des rêves, nouvelle édition augmentée et révisée par Denise Berger, Paris, PUF, 1971, p. 175.

1133 Hans Tietze, Die Juden Wiens. Geschichte-Wirtschaft-Kultur, op. cit., p. 231.

1134 Max Grünwald, Vienna, Philadelphie, Jewish Publication Society of America, 1936, p. 518-523.

1135 Ce fut le cas, par exemple, de Stefan Zweig, Die Welt von Gestem (1944), Stockholm, Fischer, 1958, et d’Otto Lubarsch, Ein bewegtes Gelehrtenleben, Berlin, J. Springer, 1931.

1136 Lettre au président de la Kadimah, signée Josef Breuer, stirpe Judaeus, natione Ger-manus (Josef Breuer, juif d’origine, allemand de nationalité). L’auteur est très obligé à madame Kâthe Breuer qui lui a montré cette lettre et lui a permis de la citer.

1137 Renée Gicklhom, F. Kalivoda, J. Sajner, « Nové archîvî nâlezy o dêtstvl Sigmunda Freuda v. Prîbore », Ceskoslovenskâ Psychiatria, LXIII (1967), p. 131-136. R. Gicklhom et J. Sajner, « The Freiberg Period of the Freud Family », Journal of the History ofMedicine, XXIV (1969), p. 37-43.

1138 L’article de Willy Aron, « Notes on Sigmund Freud’s Ancestry and Jewish Contacts », Yivo Annual of Jewish Social Sciences, XI (1956-1957), p. 286-295, reproduit le certificat de mariage des parents de Freud.

1139 La chronologie de la vie de Jacob Freud est incertaine. Il est censé avoir eu 29 ans en 1844 et s’être marié à 17. Il serait donc né en 1815 et se serait marié une première fois en 1832. Mais on dit qu’Emanuel avait 21 ans en 1852, ce qui situerait sa naissance en 1831. Dans ce cas, son père aurait eu 16 ans à sa naissance.

1140 Renée Gicklhom, « Eine Episode aus Freuds Mittelschulzeit », Unsere Heimat, XXXVI (1965), p. 18-24 (voir note p. 23).

1141 Ernest Jones, La Vie et l’œuvre de Sigmund Freud, Paris, PUF, 1970,1, p. 19,67.

1142 Siegfried Bemfeld, « Sigmund Freud, M.D., 1882-1885 », International Journal of Psychoanalysis, XXXII (1951), p. 207.

1143 Ernest Jones, La Vie et l’œuvre de Sigmund Freud, op. cit., I, 8-9.

1144 Ernest Simon, Sigmund Freud, the Jew, Léo Baeck Institute Year-Book, Il (1957), p. 270-305.

1145 Sigmund Freud, « Selbstdarstellung », dans L.R. Grote, Die Medizin der Gegenwart in Selbstdarstellung, Leipzig, Meiner, 1925, IV, p. 1-52. (Avec un post-scriptum dans la seconde édition de 1935.) Trad. franç. : Ma vie et la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1950. (Trad. angl. : Standard Edition, XX, p. 1-1 A. Toutes les références à la Standard Edition sont données selon James Strachey, trad., The Standard Edition of the Complété Psychological Works of Sigmund Freud, Londres, Hogarth Press, 1953.)

1146 Sigmund Freud-Wilhelm Fliess, Aus den Anfàngen der Psychoanalyse ; Briefe an Wilhelm Fliess, Abhandlungen und Notizen aus den Jahren 1887-1902, Londres, Imago, 1954. Trad. franç. : La Naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1956.

1147 Sigmund Freud-Ernst Pfister, Briefe (1909-1939), Francfort-sur-le-Main, S. Fischer, 1963. Trad. franç. : Correspondance avec le pasteur Pfister (1909-1939), Paris, Gallimard, 1966.

1148 Sigmund Freud-Karl Abraham, Briefe (1907-1926), Francfort-sur-le-Main, S. Fischer,

1965. Trad. franç. : Paris, Gallimard, 1969.

1149 Sigmund Freud-Lou Andreas-Salomé, Briefwechsel, Francfort-sur-le-Main, S. Fischer,

1966. Trad. franç. : Paris, Gallimard, 1970.

1150 Sigmund Freud, Briefe (1873-1939), Francfort-sur-le-Main, S. Fischer, 1960. Trad. franç. : Correspondance (1873-1939), Paris, Gallimard, 1966.

1151 Martin Freud, Glory Reflected, Londres, August L. Robertson, 1957.

1152 Siegfried et Suzanne Bemfeld, « Freud’s Early Childhood », Bulletin ofMenninger Cli-nic, VIII (1944), p. 107-114.

1153 Siegfried Bemfeld, « Sigmund Freud, M.D. », International Journal ofPsychoanalysis, XXXII (1951), p. 204-217.

1154 Siegfried Bemfeld, « Freud’s Scientific Beginnings », American Imago, VI (1949), p. 165-196.

1155 Siegfried Bemfeld, « Freud’s Studies on Cocaine, 1884-1887 », Journal of the American Psychoanalytic Association, I (1953), p. 581-613.

1156 Siegfried et Suzanne Bemfeld, « Freud’s First Year in Practice, 1886-1887 », Bulletin ofthe Menninger Clinic, XVI (1952), p. 37-49.

1157 Josef et Renée Gicklhom, Sigmund Freud’s akademische Laufbahn im Lichte der Dokumente, Vienne, Urban und Schwarzenberg, 1960.

1158 Renée Gicklhom, Der Wagner-Jauregg « Prozess » (inédit).

1159 K.R. Eissler, Sigmund Freud und die Wiener Universitat, Berne et Stuttgart, Hans Huber, 1966.

1160 Maria Dorer, Historische Grundlagen der Psychoanalyse, Leipzig, F. Meiner, 1932.

1161 Ola Andersson, Studies in the Prehistory of Psychoanalysis, Stockholm, Svenka Bok-forlaget, 1962.

1162 Fritz Wittels, Sigmund Freud. Der Mann, die Lehre, die Schule, Leipzig, E.P. Tal, 1924.

1163 Helen Walker Puner, Freud : His Life and His Mind, New York, Howell and Soskin, 1947.

1164 Hanns Sachs, Freud, Master and Friend, Cambridge, Harvard University Press, 1945.

1165 Ernest Jones, La Vie et l’œuvre de Sigmund Freud, 3 vol., Paris, PUF, 1958, 1961, 1969.

1166 On ignore pourquoi son prénom fut changé en celui de Sigmund.

1167 Willy Aron, « Notes on Sigmund Freud’s Ancestry and Jewish Contacts », YivoAnnual ofJewish Social Sciences, XI (1956-1957), p. 286-295.

1168 Le mot Mai était écrit selon l’ancienne orthographe May, au lieu de Mai, si bien qu’il était facile de le confondre avec Marz (mars).

1169 Renée Gicklhorn nous a signalé que, selon les registres de la ville, Jacob Freud habitait en 1860 au 114 de la Weissgàrbergasse, en 1864, au 5 de la Pillersdorfgasse, en 1865 au 1 de la Pfeffergasse, en 1872 au 5 de la Pfeffergasse. Nous ignorons à quelle date il déménagea dans la Kaiser-Josefstrasse.

1170 Sigmund Freud, L’Interprétation des rêves, op. cit., p. 187. Standard Edition, IV,

p. 211-212.

1171 Renée Gicklhom, « Eine Episode aus S. Freuds Mittelschulzeit », Unsere Heimat, XXXVI (1965), p. 18-24.

1172 Judith Bemays-Heller, « Freud’s Mother and Father », Commentary, XXI (1956), p. 418-421.

1173 Heinz Stanescu, « Unbekannte Briefe des jungen Sigmund Freud an einen Rumânischen Freund », N eue Literatur, Zeitschrift des Schriftstellerverbandes der RVD, XVI, n° 3 (juin 1965), p. 123-129.

1174 Ce poème célèbre, imitation d’un hymne orphique, fut inclus dans les œuvres complètes de Goethe ; on y voyait une œuvre de jeunesse. Des recherches récentes ont cependant montré que son véritable auteur était Georg Christoph Tobler (1757-1812), jeune poète suisse qui l’avait envoyé à Goethe. Voir Rudolph Pestalozzi, « Sigmund Freuds Berufswahl », N eue Zür-cherZeitung, Femausgabe 179 (1er juillet 1956).

1175 Siegfried Bemfeld, « Sigmund Freud, M.D. », International Journal ofPsychoanalysis, XXXII (1951), p. 204-217. (La liste complète des cours auxquels fut inscrit Freud figure p. 216-217.)

1176 Moritz Benedikt, Aus meinem Leben. Erinnerungen und Erôrterungen, Vienne, Cari Konegen, 1906, p. 60-62.

1177 Voir chap. v, p. 293.

1178 Il n’y eut jamais d’« école de Helmholtz » dans le sens où l’entend Siegfried Bemfeld. Il est regrettable que cette conception erronée ait été acceptée sans critique par tant d’historiens.

1179 K.E. Rotschuh, Geschichte der Physiologie, Berlin, Springer-Verlag, 1953, p. 139-141.

1180 Ema Lesky, Die Wiener medizinische Schule im 19. Jahrhundert, Graz, Verlag Bôhlau, 1965, p. 535-537.

1181 Josef Breuer, Curriculum Vitae, in Hans Mayer, Dr. Josef Breuer, 1842-1925, op. cit.

1182 Léopold Breuer, Leitfaden beim Religionsunterrichte der Israelitischen Jugend, 2. umgearbeitete Auflage, Vienne, Klopfsen und Eurich, 1855.

1183 D’après sa lettre à la Kadimah (1894). (Avec l’aimable autorisation de madame Kâthe Breuer.)

1184 Ces détails nous ont été communiqués par madame Kâthe Breuer.

1185 Une copie de cette correspondance est en possession de madame Kathe Breuer qui a bien voulu nous en permettre la lecture.

1186 Rudolf Steiner, Mein Lebensgang, Domach, Philos. Anthropos. Verlag, 1925, p. 134-135.

1187 A. de Kleyn, « Josef Breuer (1842-1925) », Acta Otolaryngologica, X (1926), p. 167-171.

1188 Voir chapitre 10, p. 000. L’auteur remercie madame Kathe Breuer de lui avoir montré les documents de la Breuer-Stiftung, et le petit-fils de Josef Breuer, George Bryant, de Vancouver, qui lui a communiqué d’autres détails.

1189 John Stuart Mill, Gesammelte Werke, Autorisierte Übersetzung unter Redaktion von Prof. Dr. Theodor Gompertz, XII. Übersetzung von Siegmund (sic) Freud, Leipzig, Fües’s Verlag, 1880.

1190 Emest Jones, La Vie et l’œuvre de Sigmund Freud, op. cit., chap. 7.

1191 Aucune enquête documentaire n’a été menée jusqu’ici dans les archives de l’Hôpital général de Vienne. Nous suivons Jones qui s’appuie sur les lettres de Freud à sa fiancée.

1192 Ema Lesky, Die Wiener Medizinische Schule im 19. Jahrhundert, Graz et Cologne, Verlag Hermann Bôhlaus, 1965, p. 373-379.

1193 Bernard Sachs, Bamay Sachs (1858-1944), New York, édition privée, 1949, p. 55.

1194 Auguste Forel, Rückblick aufmein Leben, Zurich, Europa-Verlag, 1935, p. 64.

1195 Theodor Meynert, Gedichte, Vienne et Leipzig, Braumüller, 1905.

1196 Dora Stockert-Meynert, Theodor Meynert und seine Zeit, Vienne et Leipzig, Osterrei-chischer Bundesverlag, 1930.

1197 Theodor Aschenbrandt, « Die physiologische Wirkung und Bedeutung des Cocain ins-besondere auf den menschlichen Organismus », Deutsche medizinische Wochenschrift, EX (1883), p. 730-732.

1198 Sigmund Freud, « Über Coca », Centralblatt fur die Gesamte Thérapie, II (1884), p. 289-314.

1199 Karl Koller, « Vorlâufige Mitteilung über locale Anâsthesierung am Auge », Klinische MonatsblatterfürAugenheilkunde, XXII (1884), p. 60-63.

1200 Sigmund Freud, « Beitrag zur Kenntnis der Cocawirkung », Wiener medizinische Wochenschrift, XXXV (1885), p. 129-133.

1201 Albrecht Erlenmeyer, « Uber die Wirkung des Cocain bei Morphiumentziehung », Zen-tralblattfür Nervenheilkinde, VIII (1885), p. 289-299.

1202 Sigmund Freud, « Über den Ursprung des Nervus acusticus », Monatsschriftfür Ohren-heilkunde, Neue Folge, XX (1886), p. 245-251,277-282.

1203 Dans L’Interprétation des rêves, Freud dit que Paris fut pendant plusieurs années le but d’un de ses rêves et que la joie qu’il éprouva en mettant le pied sur le pavé de Paris lui parut une garantie de la réalisation d’autres vœux, (op. cit., p. 173 ; Standard Edition, IV, p. 195).

1204 Ernest Jones, La Vie et l’œuvre de Sigmund Freud, op. cit., I, p. 228 ss.

1205 Ce document a été publié dans le livre de Josef et Renée Gicklhom, Sigmund Freuds akademische Laufbahn im Lichte der Dokumente, Vienne-Innsbruck, Urban et Schwarzen-berg, 1960, p. 82-89.

1206 Ernest Jones, La Vie et l’œuvre de Sigmund Freud, op. cit., I, p. 253.

1207 Albrecht Erlenmeyer, « Über Cocainsucht », Deutsche Medizinalzeitung, VII (1886), p. 672-675.

1208 Jean Martin Charcot, N eue Vorlesungen über die Krankheiten des Nervensystems, ins-besondere der Hystérie, Übers. von Sigmund Freud, Leipzig et Vienne, Tœplitz und Keuticke, 1886.

1209 Ernest Jones, La Vie et l’œuvre de Sigmund Freud, op. cit., I, p. 213-214.

1210 Voir chap. vu, p. 483.

1211 Renée Gicklhom, « Das erste ôffentliche Kinder-Krankem-Institut in Wien », Unsere Heimat, XXX (1959), p. 146-157.

1212 Ema Lesky, Die Wiener medizinische Schule im 19 Jahrhundert, Graz, Bôhlau, 1965, passim. Erich Menninger-Lerchenthal, « Jubilaum der Gesellschaft der Aerzte in Wien », Osterreichische Aerziezeitung (1964).

1213 Burghard Breitner, H and an zwei Pliigen, Innsbruck, Inn.-Verlag, (n.d.), p. 222-224.

1214 Herbert Page, Injuries of the Spine and Spinal Chord without Apparent Mechanical Lésions, and Nervous Shock, Londres, Churchill, 1882.

1215 G.L. Walton, « Case of Typical Hysterical Hemianesthesia in a Man Following Injury », Archives ofMedicine, X (1883), p. 88-95 ; « Case of Hysterical Hemianaesthesia. Convulsions and Motor Paralysis Brought on by a Fall », Boston Medical and Surgical Journal, CXI (1884), p. 558-559.

1216 James J. Putnam, « Recent Investigations into the Pathology of Socalled Concussion of the Spine », Boston Medical and Surgical Journal, CIX (1883), p. 217-220.

1217 R. Thomsen et H. Oppenheim, « Über das Vorkommen und die Bedeutung der Senso-rischen Anasthesie bei Erkrankungen des Zentralen Nervensystems », Archiv fur Psychiatrie, XV (1884), p. 559-583 ; 633-680 ; 656-667.

1218 Josef et Renée Gicklhom, Sigmund Freud’s akademische Laufbahn, op. cit., p. 82-89.

1219 Anzeiger der K.K. Gesellsschaft der Aerzte in Wien (1886), n° 25, p. 149-152.

1220 Allgemeine Wiener Medizinische Zeitung, XXXI (1886), p. 505-507. Wiener Medizinische Wochenschrift, XXXVI (1886), p. 1445-1447. Münchner Medizinische Wochenschrift, XXXIII (1886), p. 1445-1447. Wiener Medizinische Presse, XXVII (1886), p. 1407-1409 (compte rendu détaillé par Arthur Schnitzler). Wiener Medizinische Blatter, IX (1886), p. 1292-1293.

1221 Moritz Benedikt, Elektrotherapie, Vienne, Tendler und Co., 1868, p. 413-445.

1222 Moriz Rosenthal, Klinik der Nervenkrankheiten (1870), 2. Aufl., Stuttgart, Enke, 1875, p. 466-467.

1223 Dora Stockert-Meynert, Theodor Meynert und seine Zeit, Vienne et Leipzig, Ôsterrei-chischer Bundésverlag, 1930 (reproduit une lettre très flatteuse de Charcot à Meynert et évoque une visite de Meynert à Charcot en 1892).

1224 Paul Richer, Études cliniques sur l’hystéro-épilepsie ou grande hystérie, Paris, Dela-haye et Lecrosnier, 1881, p. 258.

1225 Laquer, in Neurologisches Zentralblatt, VI (1887), p. 429-432.

1226 A.V. Luzenberger (Assistent an der Psychiatrischen Klinik des Hofrathes, Professor Meynert in Wien),« Über einen Fall von Dyschromatopsie bei einem hysterischen Manne », Wiener Medizinische Blatter, IX (16 septembre 1886), p. 1113-1126.

1227 Bamberger avait été un des quatre membres du jury qui avaient accordé à Freud cette allocation d’études qui devait lui permettre d’aller à Paris. Freud avait travaillé trois ans dans le laboratoire de Meynert. L’année précédente, il avait remplacé pendant trois semaines un médecin de la clinique de Leidesdorf.

1228 Sigmund Freud, « Beitrâge zur Kasuistik der Hystérie. I. Beobachtung einer hochgra-digen Hemianaesthesie bei einem hysterischen Manne », Wiener Medizinische Wochenschrift, XXXVI (1886), p. 1633-1638. Standard Edition, I, p. 25-31.

1229 C’est ce qu’a montré K. Sablik en s’appuyant sur ses recherches dans les archives de la Société, « Sigmund Freud und die Gesellschaft der Aerzte in Wien », Wiener Klinische Wochenschrift, LXXX (1968).

1230 Arthur Schnitzler, analyse du livre de Charcot sur les maladies du système nerveux, traduit par Freud, Internationale Klinische Rundschau, I (1887), 19-20.

1231 L’adjectif geistreich, qui signifie littéralement « plein d’esprit », peut comporter parfois une nuance ironique quand il est appliqué à un homme de science, indiquant qu’il a plus d’imagination que de sens critique.

1232 Voir Georges Gilles de La Tourette, Traité clinique et thérapeutique de l’hystérie d’après l’enseignement de la Salpêtrière, Paris, Plon, 1901, p. 76-88.

1233 Sigmund Freud, « Bemerkungen liber Cocainsucht und Cocainfurcht », Wiener Medi-zinische Wochenschrift, XXXVII (1887), p. 929-932.

1234 Wiener Medizinische Wochenschrift, XXXVII (1887), p. 138,200-201.

1235 Theodor Meynert, « Beitrag zum Verstandnis der traumatischen Neurose », Wiener Klinische Wochenschrift (1889), p. 489-502.

1236 Renée Gicklhom, « Das erste ôffentliche Kinder-Kranken-Institut in Wien », Unsere Heimat, XXX (1959), p. 146-157.

1237 Nous suivons les dates et l’orthographe des noms telles qu’elles figurent dans la Hei-mat-Rolle de Vienne.

1238 Hippolyte Bernheim, Die Suggestion und ihre Heilwirkung, Übersertzung von Sigmund Freud,'Leipzig et Vienne, Deuticke, 1889.

1239 Hippolyte Bernheim, Neue Studien über Hypnotismus, Suggestion und Psychothérapie, Übersetzung von Sigmund Freud, Vienne et Leipzig, Deuticke, 1892.

1240 Sigmund Freud, « Über Hypnose und Suggestion » (Originalbericht), Internationale Klinische Rundschau, VI (1892), p. 814-818.

1241 Cette traduction existe sous deux formes. Le texte est identique, la seule différence réside dans les titres et les dates : Poliklinische Vortràge von Prof. J.M. Charcot, übersetzt von Sigmund Freud. Mit Zahlreichen Holzschnittent im Text, Leipzig et Vienne, Deuticke, 1892 ; Poliklinische Vortràge von Prof. J.M. Charcot, übersetzt von Sigmund Freud, I Band. Schul-jahr 1887/88. Mit 99 Holzschnitten, Leipzig et Vienne, Deuticke, 1894.

1242 Ludwig Eisenberg, « Das geistige Wien. Künster – und Schriftsellerlexikon », II, Medi-zinisch-naturwisenschaftlicher Teil, Vienne, Daberkow, 1893, p. 132-133.

1243 Voir chap. vn, p. 584.

1244 Max Schur, « Sonie additional “Day Residues” of “The Specimen Dream of Psychoa-nalysis” », in Rudolf M. Loewenstein et al., Psychoanalysis, a General Psychology. Essays in Honor of Heinz Hartmann, New York, International Universities Press, 1966, p. 45-85.

1245 C’est ainsi qu’il le raconte à Fliess peu après. Dans L’Interprétation des rêves, le texte dit : « On vous demande de fermer les yeux ou un œil. »

1246 Edith Buxbaum, « Freud’s Dream Interprétation in the Light of His Letters to Fliess », Bulletin ofihe Menninger Clinic, XV (1951), p. 197-212.

1247 Didier Anzieu, L’Auto-analyse. Son rôle dans la découverte de la psycho-analyse par Freud. Sa fonction en psychanalyse, Paris, PUF, 1959.

1248 H.F. Ellenberger, « La maladie créatrice », Dialogue, Canadian Philosophical Review, lit (1964), p. 25-41.

1249 Voir chap. iv, p. 247.

1250 Voir chap. ix, p. 688-690.

1251 Sigmund Freud, Aus den Anfàngen der Psychoanalyse, op. cit., p. 178. The Origins of Psychoanalysis, op. cit., p. 167. Trad. franç. : La Naissance de la psychanalyse, op. cit., p. 148.

1252 Sigmund Freud, Aus den Anfàngen der Psychoanalyse, op. cit., p. 167. The Origins of Psychoanalysis, op. cit., p. 156.

1253 C.S. Freund, « Über psychische Lahmungen », Neurologisches Zentralblatt, XIV (1895), p. 938-946.

1254 Sigmund Freud, Aus den Anfàngen der Psychoanalyse, op. cit., p. 145. La Naissance de la psychanalyse, op. cit., p. 120. En fait, rien dans l’article de C.S. Freund ne justifie une telle accusation.

1255 C’est ce que montrent certaines expressions comme « meinen Kollegen mm Trotz » (au mépris de mes collègues), dans une lettre du 30 mai 1896, ou quand il se vante de s’être montré « rude » (frech) à leur égard.

1256 Sigmund Freud, « Bruchstück einer Hystérie-Analyse », Monatsschriftfiir Neurologie und Psychiatrie, XVIII (1906), p. 436. (Rappelons que cet article fut écrit en 1901 et publié cinq ans plus tard.) Standard Edition, VII, p. 130-243.

1257 J. von Uexküll, Niegeschaute Welten, Berlin, S. Fischer, 1936, p. 133-145.

1258 Paul Valéry, Autres Rhumbs, in Œuvres, éd. Pléiade, Paris, Gallimard, 1960, H, p. 673.

1259 « Noli foras ire, in te ipsum redi ; in interiore homine habitat veritas », De vera reli-gione, chap. 39, par. 72.

1260 III. Intemationaler Kongress fur Psychologie in München vom 4-7. August 1896, Munich, J.F. Lehmann, 1897, p. 369.

1261 A.W. Van Renterghem, Liébeault en zijne School, Amsterdam, Van Rossen, 1898, p. 133.

1262 Julius Léopold Pagel, Biographisches Lexikon hervorragender Aerzte des neunzehn-ten Jahrhunderts, Berlin, Urban, 1901, p. 545.

1263 C. Tournier, « Essai de classification étiologique des névroses », Archives d’anthropologie criminelle, XV (1900), p. 28-29. Tout au long de sa vie, Tournier rassembla une grande quantité de matériaux, mais ne publia que fort peu.

1264 Voir chap. vn, p. 464.

1265 Jahrbuch fur Psychiatrie und Neurologie, XX (1901), p. 391.

1266 Joseph et Renée Gicklhom, Sigmund Freuds Akademische Laufbahn, op. cit., p. 99.

1267 C’est ce qu’a bien montré Erik H. Erikson, « The Dream Specimen of Psychoanaly-sis », Journal of the American Psychoanalytic Association, Il (1954), p. 5-56.

1268 Pour donner un exemple, Freud raconte qu’il se rendait deux fois par jour dans une maison pour se faire soigner et qu’il lui arrivait de cracher dans l’escalier, au grand mécontentement de la concierge, à qui il répondait que c’était de sa faute parce qu’elle n’avait pas disposé de crachoir. (L’Interprétation des rêves, op. cit., p. 209-210.) Ce détail apparaîtra plutôt grossier au lecteur moderne, mais à cette époque les gens avaient l’habitude de cracher, personne n’y trouvait à redire, et les crachoirs étaient presque aussi nombreux que les cendriers de nos jours : ce comportement n’avait donc rien de choquant.

1269 Cette histoire ne paraît pas pleinement convaincante. Meynert ne niait pas l’existence de l’hystérie masculine, ainsi que le montre la publication de l’article de Luzenberger (voir chap. VII, p. 463). L’hystérie est la maladie par excellence que l’on ne dissimule pas. Les enquêtes de l’auteur auprès des spécialistes autrichiens de l’histoire de la médecine ont révélé leur scepticisme quant à la prétendue « hystérie masculine » de Meynert. En supposant même que Meynert ait pu cacher qu’il souffrait d’hystérie masculine, est-il vraisemblable qu’après tant d’années de violentes polémiques avec Freud il ait convoqué celui-ci à son lit de mort pour lui faire un tel aveu ?

1270 Theodor Gomperz, Traumdeutung und Zauberei, ein Blick aufdas Wesen des Aber-glaubens, Vienne, Karl Gerold’s Sohn, 1866.

1271 Il existait plusieurs synonymes adéquats : Traumauslegung, Interprétation des Traumes, Deutung des Traumes, etc. Traumdeutung faisait penser spontanément à Stemdeu-terei (astrologie).

1272 Virgile, Énéide, VH, v. 312 (Paris, Garnier-Flammarion, 1965).

1273 Sigmund Freud, Aus den Anfàngen der Psychoanalyse, op. cit., p. 260. La Naissance de la psychanalyse, op. cit., p. 217. (Dans la traduction anglaise officielle, The Origins ofPsy-choanalysis, op. cit., p. 244, les termes utilisés par Freud sont atténués.)

1274 Hans Blüher, Werke und Tage. Geschichte eines Denkers, Munich, Paul List, 1953, p. 253.

1275 lise Bry et Alfred H. Rifkin, « Freud and the History of Ideas : Primary Sources, 1886-1910 », Science and Psychoanalysis, V (1962), p. 6-36. Voir aussi chap. x, p. 799-800.

1276 Josef et Renée Gicklhom, Sigmund Freuds akademische Laufbahn im Lichte der Dokumente, Vienne, Urban und Schwarzenberg, 1960.

1277 K.R. Eissler, « Zwei bisher übersehene Dokumente zur akademischen Laufbahn Sigmund Freuds », Wiener klinische Wochenschrift, LXXVIÎI (1966), p. 16-19.

1278 K.R. Eissler, Sigmund Freud und die Wiener Universitàt, Berne, Verlag Hans Huber, 1966.

1279 A. Engelbrecht, « Wilhelm Ritter von Hartel », Jahresbericht über die Fortschritte der klassischen Altertumswissenschaft, CXLI (1908), p. 75-107.

1280 Karl Kraus, « Die Fakultât in Liquidation », Die Fackel, V (October 17,1903), n° 144, p. 4-8.

1281 Renée Gicklhom, « Eine mysteriôse Bildaffàre », Wiener Geschichtsblatter, XIII (1958), p. 14-17.

1282 K.R. Eissler, « Kritische Bemerkungen zum Renée Gicklhoms Beitrag : “Eine mysteriôse Bildaffare” », Wiener Geschichtsblatter, Xm (1958), p. 55-60.

1283 Grâce à l’amabilité de madame le professeur Ebenstein, directrice de l’Oesterreichische Galerie, nous avons pu voir ce tableau d’Orlik dans les dépôts du musée. C’est une peinture à l’huile, mesurant 55 sur 37 cm, estimée à environ 100 dollars.

1284 lise Bry et Alfred H. Rifkin, « Freud and the History of Ideas : Primary Sources, 1886-1910 », Science and Psychoanalysis, V (1962), p. 6-36.

1285 Ernest Jones, La Vie et l’œuvre de Sigmund Freud, op. cit., I, p. 365.

1286 Voirchap. x, p. 821-822.

1287 Nous suivons ici Ernest Jones, La Vie et l’œuvre de Sigmund Freud, op. cit., ÜI, p. 101

ss.

1288 Thomas Mann, Freud und die Zukunft, Vienne, Bermann-Fischer Verlag, 1936.

1289 Stefan Zweig, « Worte am Sarge Sigmund Freuds », Erbe und Zukunft, II (1947),

p. 101-102.

1290 Anna Freud Bemays, « My Brother, Sigmund Freud », American Mercury, LI (1940), p. 335-342.

1291 Renée Gicklhom, « Eine Episode aus Sigmund Freuds Mittelschulzeit », Unsere Hei-mat, XXXVI (1965), p. 18-24.

1292 René Laforgue, « Ein Bild von Freud », Zeitschrift fur Psychothérapie und Medizinische Psychologie, IV (1954), p. 210-217.

1293 Martin Freud, Glory Reflected. Sigmund Freud. Man and Father, Londres, Angus and Robertson, 1957.

1294 Ce document a été découvert dans les archives du ministère autrichien de la Guerre par madame le professeur Renée Gicklhom qui a bien voulu nous en communiquer une photocopie et nous permettre de l’utiliser ici.

1295 J’ai montré ce document à un ami viennois d’un certain âge, familier des recherches dans les archives, et qui, dans sa jeunesse, avait servi dans l’armée austro-hongroise. Après l’avoir lu attentivement, il me le rendit avec un sourire, disant : « Ceci prouve que Freud était en bons termes avec l’officier qui a rédigé ce rapport. »

1296 Adelbert Albrecht, « Prof. Sigmund Freud. The Eminent Vienna Psycho-Therapeutist Now in America », Boston Evening Transcript (11 septembre 1909), p. 3.

1297 Raymond Recouly, « A Visit to Freud », Outlook, New York, CXXXV (5 septembre 1923), p. 27-29.

1298 Max Eastman, Heroes 1 Hâve Known. Twelve Who Lived Great Lives, New York, Simon and Schuster, 1942, p. 261-273.

1299 André Breton, Les Pas perdus, Paris, Gallimard, 1924, p. 116-117.

1300 H.R. Lenormand, Les Confessions d’un auteur dramatique, 2 vol., Paris, Albin Michel, 1949,1, p. 270-271.

1301 J.H. Schultz, Psychothérapie, Leben und Werk grosser Aerzte, Stuttgart, Hippokrates-Verlag, 1952.

1302 V. von Weizsàcker, Erinnerungen eines Arztes. Natur und Geist, Gôttingen, Vanden-hoeck et Ruprecht, 1954, p. 173-174.

1303 Emil Ludwig, Der entzauberte Freud, Zurich, Karl Posen Verlag, 1946, p. 177-180.

1304 Odette Pannetier, « Visite au professeur Freud. Je me fais psychanalyser », Candide, XIII, n° 645 (23 juillet 1936).

1305 Roy R. Grinker, « Réminiscences of a Personal Contact with Freud », American Journal of Orthopsychiatry, X (1940), p. 850-854.

1306 Hilda Doolittle, « Writings on the Wall », Life and Letters To-day, XLV (1945), p. 67-98,137-154 ; XLVI, p. 72-89,136-151 ; XLVHI, p. 33-45.

1307 Joseph Wortis, Fragments of an Analysis with Freud, New York, Simon and Schuster, 1954.

1308 Bruno Goetz, « Erinnerungen an Sigmund Freud », Neue Schweizer Rundschau, XX, mai 1952, p. 3-11.

1309 C.G. Jung, Notes on the Seminar in Analytical Psychology Conducted by Dr C.G. Jung, (Zurich, March 23-July 6, 1925), arranged by members of the class (dactylographié), Zurich, 1926.

1310 Ainsi, en 1936, il refusa de rencontrer Janet à Vienne, croyant (tout à fait à tort) que celui-ci l’avait insulté en 1913. Autre exemple : son commentaire quand il apprit la mort d’Adler (voir chap. vm, p. 674).

1311 Ernest Jones a parlé de « phobie des voyages » parce que Freud arrivait à la gare une heure avant le départ du train. En fait, c’était ce qu’il y avait de mieux à faire à cette époque où l’on ne pouvait pas réserver sa place.

1312 Les Viennois qui n’aimaient pas Vienne émigraient ; ceux qui l’aimaient prétendaient la haïr, mais restaient sur place. « Le Viennois est un homme qui est mécontent de lui-même, qui hait les Viennois, mais ne peut pas vivre sans eux », disait Hermann Bahr, Wien, Stuttgart, Krabbe, 1906, p. 9. Martin Freud (Glory Reflected, op. cit., p. 48) exprime de sérieux doutes sur la prétendue antipathie de son père pour Vienne.

1313 Sigmund Freud, préface à la traduction en hébreu de Totem und Tabu, Gesammelte Schriften, XII (1934), p. 385. Standard Edition, XIII, p. 15.

1314 Freud n’a jamais témoigné d’aucune sympathie pour le mouvement sioniste et il n’a pas eu de contacts personnels avec Theodor Herzl, bien qu’ils aient vécu tous deux à Vienne et qu’ils aient eu un certain nombre de relations communes. Le nom de Freud n’apparaît pas dans les 1 800 pages imprimées du journal de Herzl (Theodor Herzl, Tagebiicher, 3 vol., Berlin, Jüdischer Verlag, 1922-1923).

1315 Stanley Edgar Hyman, « Freud and Boas : SecularRabbis ? », Commentary, vol. XVII (1954).

1316 David Riesman, Individualism Reconsidered and Other Essays, New York, The Free Press, 1954, p. 305-408.

1317 Fritz Wittels, Freud and His Time, New York, Grosset and Dunlap, 1931, p. 3-46.

1318 Parmi les diverses études sur Freud écrivain, voir en particulier celle de Walter Muschg, « Freud als Schriftsteller », Die Psycho-analytische Bewegung, II (1930), p. 167-509.

1319 Ludwig Koehler, N eue Zürcher Zeitung, n' 667 (16 avril 1939).

1320 P.J. Moebius, Ausgewahlte Werke, vol. V, Nietzsche, Leipzig, Barth, 1904.

1321 Charles E. Maylan, Freuds tragischer Komplex. Eine Analyse der Psychoanalyse, Munich, Ernst Reinhardt, 1929.

1322 Maurice Natenberg, The Case History of Sigmund Freud. A Psychobiography, Chicago, Regent House, 1955.

1323 Erich Fromm, Sigmund Freud’s Mission. An Analysis ofhis Personality and Influence, New York, Grove Press, 1963.

1324 Percival Bailey, Sigmund the Unserene. A Tragedy in Three Acts, Springfield, 111., Charles C. Thomas, 1965.

1325 Maryse Choisy, Sigmund Freud : A New Appraisal, New York, Philosophicaf Library, 1963, p. 48.

1326 Franz Alexander, « The Neurosis of Freud », Saturday Review of Literature (2 novembre 1957), p. 18-19.

1327 Robert Merton, « Résistance to the Systematic Study of Multiple Discoveries in Science », Archives européennes de sociologie, IV (1963), p. 237-282.

1328 Maryse Choisy, Sigmund Freud : A New Appraisal, op. cit., p. 48-49.

1329 Marthe Robert, La Révolution psychanalytique, Paris, Payot, 1964,1, p. 93-94.

1330 Un exemple parmi bien d’autres : Freud croyait que L’Interprétation des rêves ne s’était heurtée qu’au silence et à des critiques destructrices, alors qu’en fait elle fut l’objet d’un assez grand nombre de recensions positives ou enthousiastes. Voir aussi chap. x, p. 799-800.

1331 K.R. Eissler, Freud : Versuch einer Persônlichkeits Analyse (texte dactylographié). L’auteur remercie le docteur K.R. Eissler de lui avoir prêté son étude et de l’avoir autorisé à l’utiliser ici.

1332 K.R. Eissler, Goethe : A Psychoanalytic Study, 1775-1786, 2 vol., Detroit, Wayne State University Press, 1963.

1333 E. Menninger-Lerchenthal, « Julius Wagner-Jauregg », Die Furche (20 avril 1957).

1334 Julius Wagner-Jauregg, Lebenserinnerungen, L. Schônbauer et M. Jentsch ed., Vienne, Springer-Verlag, 1950.

1335 Voir chap. x, p. 860-862.

1336 K.R. Eissler, « Julius Wagner-Jaureggs, Gutachten liber Sigmund Freud und seine Studien zur Psycho-analyse », Wiener Klinische Wochenschrift, LXX (1958), p. 401 -407.

1337 Henry Schnitzler, « Freuds Briefe an Arthur Schnitzler », Die N exe Rundschau, LXV1 (1955).

1338 Arthur Schnitzler, « Über funktionelle Aphonie und deren Behandlung durch Hypnose und Suggestion », Internationale Klinische Rundschau, HI (1889), p. 405-408.

1339 Wiener Medizinische Presse, XXVII (1886), p. 1407-1409.

1340 Internationale Klinische Rundschau, 1(1887), p. 19-20.

1341 Internationale Klinische Rundschau, 111(1889), p. 891-893.

1342 Arthur Schnitzler, Wiener Klinische Rundschau, IX (1895), p. 662-663,679-680,696-697.

1343 Voir Olga Schnitzler, Spiegelbild der Freundschaft, Salzbourg, Residenz Verlag, 1962.

1344 Arthur Schnitzler, « Anatol » (1889), in Gesammelte Werke. I. Abt. Die Theaterstücke, Berlin, S. Fischer, 1912,1, p. 9-107.

1345 Arthur Schnitzler, « Paracelsus » (1892), in ibid., II, p. 957.

1346 Arthur Schnitzler, Leutnant Gustl, Berlin, S. Fischer, 1901.

1347 Arthur Schnitzler, Frau Beate und ihr Sohn (Novella), Berlin, S. Fischer, 1913.

1348 Sigmund Freud, « Zeitgemâsses über Krieg und Tod », Imago, IV (1915), p. 1-21. Standard Edition, XIV, p. 275-300. Trad. franç. : « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort », in Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1970.

1349 Arthur Schnitzler, Über Krieg und Frieden, Stockholm, Bermann-Fischer Verlag, 1939.

1350 Arthur Schnitzler, Der Geist im Wort und der Geist in der Tat, Berlin, S. Fischer, 1927.

1351 Arthur Schnitzler, Buch der Sprüche und Bedenken. Aphorismen und Fragmente, Vienne, Phaidon-Verlag, 1927.

1352 Arthur Schnitzler, Flucht in die Finstemis, Berlin, S. Fischer, 1931.

1353 Ernest Jones, La Vie et l’œuvre de Sigmund Freud, op. du, III, p. 95.

1354 Hermann Hesse, Der Regenmacher in Das Glasperlenspiel, Zurich, Fretz und Was-muth, 1943, II, p. 261-328.

1355 ,23r3, Ag^lZ’^fhods ofStudy in Natural History, 4' éd„ Boston, Houghton, Mifflin

ana co., Ioo2, p. 296-298.

1356 Agassiz dit : « J’ai montré qu’il y avait une correspondance entre la succession des poissons dans les époques géologiques et les différentes étapes de leur développement dans

œuf – c est tout. » Quant à Ernst von Baer, l’œuvre de sa vie se résume en cette phrase : « lous les animaux naissent d’œufs et ces œufs sont identiques au début. »

1357 Sigmund Freud, « Beobachtungen über Gestaltung und feineren Bau der als Hoden beschnebenen Lappenorgane des Aals », Sitzungsberichte der Kaiserlichen Akademie der Wissenschqften, LXXV, I, Abt. (1877), p. 417-431.

1358 « Über den Ursprung der hinteren Nervenwurzeln im hinteren Riickenmark Ammo-coetes (Petromyzon Planeri) », Sitzungsberichte der Mainematisch-Naturwissenschaftlichen Klasse der Kaiserlichen Akademie der Wissenschaften, LXXV, III, Abteilung (1877), p. 15-27.

1359 Sigmund Freud, « Eine neue Méthode zum Studium des Faserverlaufes im Central-nerven-system », Archiv für Anatomie und Physiologie, Anatomische Abt. (1884), p. 453-460.

1360 Sigmund Freud, « Die Struktur der Elemente des Nervensystems », Jahrbiicher für Psychiatrie, V (1884), p. 221-229.

1361 Sigmund Freud, « Ein Fall von Himblutung mit indirekten basalen Herdsymptomen bei Skorbut », Wiener Medizinische Wochenschrift, XXXIV (1884), p. 244-246, 276-279 ; « Ein Fall von Muskelatrophie mit ausgebreiteten Sensibilitatsstôrungen (Syringomyelie) », Wiener Medizinische Wochenschrift, XXXVI (1886), p. 168-172 ; « Akute multiple Neuritis der Spinalen und Himnerven », Wiener Medizinische Wochenschrift, XXXVI (1886), p. 168-172.

1362 Sigmund Freud et Oscar Rie, Klinische Studie über die halbseitige Cerebrallahmung der Kinder, Vienne, Deuticke, 1891.

1363 Sigmund Freud, Zur Auffassung der Aphasien. Eine kritische Studie, Leipzig et Vienne, Deuticke, 1891.

1364 H. Steinthal, Einleitung in die Psychologie der Sprachwissenschaft, 2. Auflage, Berlin, Diimmler, 1881.

1365 L’importance de la théorie de Steinthal a été soulignée par Henri Delacroix, « Linguistique et psychologie », Journal de psychologie, XX (1923), p. 798-825 ; Le Langage et la pensée, Paris, Alcan, 1924, p. 493-494. Voir aussi Otto Marx, « Aphasia Studies and Lan-guage Theory in the 19th Century », Bulletin ofthe History ofMedicine, XL (1966), p. 328-349.

1366 André Ombredane, L’Aphasie et l’élaboration de la pensée explicite, Paris, PUF, 1951, p. 107-109.

1367 Jones dit que les bibliothèques de Grande-Bretagne ne possèdent aucun exemplaire de l’ouvrage de Freud sur l’aphasie et que Head ne le mentionne pas dans son livre sur l’aphasie (op. cit., I, p. 238). L’auteur a cherché à vérifier cette assertion dans deux bibliothèques de Londres, celle du British Muséum et celle du Welcome Historical Muséum ; l’une et l’autre possédaient un exemplaire de l’édition originale allemande. Henri Head (Aphasia and Kindred Disorders of Speech, Cambridge, Cambridge University Press., 1926,1, p 105) reconnaît la notion d’agnosie nouvellement introduite par Freud. L’ouvrage de Freud est cité, entre autres, par Henri Bergson dans Matière et Mémoire (Paris, Alcan, 1896, p. 131).

1368 Emil Rosenthal, Contribution à l’étude des diplégies cérébrales de l’enfance, Thèse méd., Lyon, n” 761 (1892-1893).

1369 Sigmund Freud, Zur Kenntniss der zerebralen Diplegien des Kinderalters, Leipzig et Vienne, Deuticke, 1893.

1370 Internationale Klinische Rundschau, VII (1893), p. 1209.

1371 Sigmund Freud, « Les diplégies cérébrales infantiles », Revue neurologique, I (1893), p. 177-183.

1372 Sigmund Freud, « Die infantile Zerebrallahmung », in Hermann Nothnagel, Spezielle Pathologie und Thérapie, IX, Band, II, Teil, II, Abt., Vienne, Alfred Hôlder, 1897.

1373 Cité par Van Gehuchten, dans l’article suivant.

1374 Van Gehuchten, « Contribution à l’étude du faisceau pyramidal », Journal de neurologie et d’hypnologie, I (1897), p. 336-345.

1375 D’abord publié comme Entwurf einer Psychologie, dans Sigmund Freud, Aus den Anfàngen der Psychoanalyse, Londres, Imago Publishing Co., 1950, p. 371-466. Trad. franç. dans La Naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 2' éd., Paris, 1969, p. 313-396.

1376 H.F. Ellenberger, « Fechner and Freud », Bulletin of the Menninger Clinic, XX (1956), p. 201-214.

1377 Heinrich Sachs, Vortrâge über Bau und Tàtigkeit des Grosshims und die Lehre von der Aphasie und Seelenblindheit fiir Aerzte und Studierende, Breslau, Preuss und Jünger, 1893, p. 110.

1378 Peter Amacher, Freud’s Neurological Éducation and its Influence on Psychoanalytic Theory, IV, n° 4 de Psychological Issues, New York, International Universities Press, 1965.

1379 E. Briicke, Vorlesungen über Physiologie, 2 vol., Vienne, Braumüller, 1876.

1380 Théodore Meynert, Klinische Vorlesungen über Psychiatrie, Vienne, Braumüller, 1890.

1381 Sigmund Exner, Entwurf zu einer physiologischen Erklarung der psychischen Ers-cheinungen, Vienne, Deuticke, 1894.

1382 Blàtter des JMischen Fraenbundes, vol. XII, nos 7-8 (juillet-août 1936), numéro spécial consacré à Bertha Pappenheim.

1383 Dora Edinger, Bertha Pappenheim, Leben und Schriften, Francfort-sur-le-Main, Ner-Tamid-Verlag, 1963.

1384 L’identité de Bertha Pappenheim et d’Anna O. a été mentionnée par Dora Edinger dans sa biographie. Elle a été confirmée à l’auteur par des communications personnelles de membres des familles Breuer et Pappenheim.

1385 Josef Breuer et Sigmund Freud, Studien über Hystérie, Leipzig et Vienne, Deuticke, 1895, p. 15-37. Standard Edition, H, p. 21-47. Trad. franç. : Études sur l’hystérie, Paris, PUF, 1956, p. 14-35.

1386 Emest Jones, La Vie et l’œuvre de Sigmund Freud, op. cit., I, p. 246-249.

1387 Notes on the Seminar in Analytical Psychology Conducted by Dr C.G. Jung, op. cit.

1388 Jones écrit que Dora Breuer'se suicida à New York en 1942. En réalité, des documents qui se trouvent aux archives de la communauté juive de Vienne indiquent qu’elle se suicida à Vienne pour échapper au massacre des nazis.

1389 L’auteur remercie ceux qui l’ont aidé dans ses recherches : monsieur Schramm, de Gross Enzersdorf, monsieur Karl Neumayer, maire d’Inzersdorf, et le docteur W. Podhajsky, directeur de l’hôpital psychiatrique de Vienne (Psychiatrisches Krankenhaus der Stadt Wien).

1390 Madame Dora Edinger nous a fait savoir que, selon un document récemment découvert dans les archives municipales de Francfort, Bertha Pappenheim et sa mère vinrent s’établir en cette ville, en novembre 1888. Il n’a pas été possible jusqu’ici de déterminer où elles avaient vécu de 1882 à 1888.

1391 La date donnée par Breuer pour la mort du père d’Anna O. correspond toutefois à celle de la mort de Siegmund Pappenheim, ainsi que l’atteste la Heimat-Rolle de Vienne, à savoir le 5 avril 1881.

1392 Les deux documents ont été publiés par Albrecht Hirschmiiller en 1978, p. 339-375 de l’édition française (voir le complément bibliographique en fin de volume). Le deuxième document porte la signature du docteur Laupus, médecin de la clinique de Kreuzlingen. (N.dJE.)

1393 Après la publication anglaise du présent ouvrage, H.F. Ellenberger a rédigé un article sur le cas Anna O. à partir duquel il a ensuite modifié l’édition française. Voir « L’histoire d’Anna O. Étude critique avec des documents nouveaux », L’Évolution psychiatrique, 37,4 (1972), p. 693-717. Repris dans Les Mouvements de libération mythique, op. cit., et dans Beyond the Unconscious, Princeton University Press, 1993. (N.d.E.)

1394 Juan Dalma, « La Catarsis en Aristoteles, Bemays y Freud », Revista de Psiquiatrta y Psicologia Medical, VI (1963), p. 253-269 ; « Reminiscencias Culturales Clasicas en Algunas Corientes de Psicologia Modema », Revista de la Facultad de Medicina de Tucuman, V (1964), p. 310-332.

1395 Jacob Bemays, Zwei Abhandlungen über die Aristotelische Théorie des Drama, Berlin, Wilhelm Hertz, 1880.

1396 Wilhelm Wetz, Shakespeare vom Standpunkte der vergleichenden Literaturges-chischte, Hambourg, Haendke, Lehmktibe, 1897, p. 30.

1397 Ola Andersson, Studies in the Prehistory of Psychoanalysis, op. cit.

1398 Albert Villaret, article « Hystérie », Handwôrterbuch der gesamten Medizin, Stuttgart, 1888,1, p. 886-892.

1399 Josef Breuer et Sigmund Freud, Studien über Hystérie, Leipzig et Vienne, Deuticke, 1895, p. 37-89. Standard Edition, II, p. 48-105. Études sur l’hystérie, op. cit., p. 36-82.

1400 Ola Andersson, « A Supplément to Freud’s Case History of Frau Emmy v. N. » (inédit).

1401 Wemer Leibbrand, « Sigmund Freud », N eue Deutsche Biographie, Berlin, Duncker und Humblot, 1961, v. p. 407-409.

1402 « The Chronology of the Case of Frau Emmy von N. », appendice à la traduction anglaise de Breuer et Freud, Studies in Hysteria, in Sigmund Freud, Complété Works, Standard Edition, II, p. 307-3009.

1403 La présentation par Freud du cas d’Emmy von N. ne contient qu’une seule indication chronologique précise : la patiente fut effrayée après avoir lu, le 8 mai 1889, dans la Frankfurter Zeitung,- l’histoire d’un mauvais traitement infligé à un apprenti. Le département des archives de ce journal a répondu à notre enquête qu’on n’avait pu trouver aucun article de ce genre dans la Frankfurter Zeitung pendant le mois de mai 1889. Ceci confirmerait l’hypothèse formulée par les éditeurs de la Standard Edition que Freud modifia non seulement les noms et les lieux, mais aussi la chronologie de cette histoire.

1404 Un compte rendu de cette conférence a été publié dans Internationale Klinische Rundschau, VI (1892), p. 814-818, 853-856.

1405 Sigmund Freud, « Ein Fall von hypnotischer Heilung nebst Bemerkungen tiber die Entstehung hysterischer Symptôme durch den Gegenwillen », Zeitschrift fur Hypnotismus, I (1893), p 102-107,123-129. Standard Edition, I, p. 117-128.

1406 Recensé par le docteur Em. Mandl, Internationale Klinische Rundschau, VII (1893), p. 107-110.

1407 Sigmund Freud, « Quelques considérations pour une étude comparative des paralysies motrices et hystériques », Archives de neurologie, XXVI (1893), p. 29-43. Standard Edition, I, p. 160-172.

1408 Recensé par le docteur Em. Mandl, Internationale Klinische Rundschau, VII, (1893), p. 868-869.

1409 Josef Breuer et Sigmund Freud, « Über den psychischen Mechanismus hysterischer Phânomene (VorlâufgeMitteilung) », Neurologisches Zentralblatt, XK (1893), p. 4-10,43-47. Standard Edition, H, p. 13-17.

1410 Voir chap. x, p. 783.

1411 Sigmund Freud, « Charcot », Wiener Medizinische Wochenschrift, XLIII (1893), p. 1513-1520. Standard Edition, III, p. 11-23.

1412 Paul Richer, Études cliniques sur l’hystéro-épilepsie ou Grande Hystérie, Paris, Dela-haye et Lecrosnier, 1881, p. 103,116,122.

1413 Sigmund Freud, « Die Abwehr-Neuro-Psychosen », Neurologisches Zentralblatt, XIII (1894), p. 362-364,402-409. Standard Edition, El, p. 90-115.

1414 Sigmund Freud, « Über die Berechtigung von der Neurasthénie einen bestimmten Symptomkomplex als Angstneurose abzutrennen », Neurologisches Zentralblatt, XTV (1895), p. 50-66. Standard Edition, III, p. 90-115.

1415 Ewald Hecker, « Über larvierte und abortive Angstzustânde bei Neurasthénie », Zentralblatt fur Nervenheilkunde, XVI (1893), p. 565-572.

1416 Maurice Krishaber, De la névropathie cérébro-cardiaque, Paris, Masson, 1873.

1417 P.J. Kowalewsky, « Die Lehre vom Wesen der Neurasthénie », Zentralblatt fur Nervenheilkunde, XIII (1890), p. 241-244,294-319.

1418 Josef Breuer et Sigmund Freud, Studien über Hystérie, op. cit. Standard Edition, vol. IL Trad. franç. : Études sur l’hystérie, op. cit.

1419 Sigmund Freud, « L’hérédité et l’étiologie des névroses », Revue neurologique, IV (1896), p. 161-168 ; « Weitere Bemerkungen über die Abwehr-Neuropsychosen », Neurologisches Zentralblatt, XV (1896), p. 434-448. Standard Edition, III, p. 143-156, 162-185.

1420 Sigmund Freud, « Zur Etiologie der Hystérie », Wiener Klinische Rundschau, X (1896), p. 379-381, 395-397,413-415,432-433,450-452. Standard Edition, III, p. 191-221.

1421 Ceci était déjà implicitement contenu dans la théorie de la grande hystérie de Charcot, telle que l’avait développée Paul Richer, Études cliniques sur l’hystéroépilepsie ou grande hystérie, Paris, Delahaye et Lecrosnier, 1881.

1422 Telle était la procédure thérapeutique de Janet ; voir chap. vi, p. 397-399.

1423 Sigmund Freud, La Naissance de la psychanalyse, op. cit., p. 190-193 (lettre à Fliess du 21 septembre 1897).

1424 On attribue habituellement à Eugen Bleuler la création du terme Tiefenpsychologie (psychologie des profondeurs) qui fut très populaire à l’époque où la psychanalyse s’identifiait à la psychologie de l’inconscient.

1425 Voir chap. m, p. 155.

1426 Voir chap. ni, p. 184-188.

1427 Voir chap. v, p. 334-342.

1428 Le jugement de Freud, selon lequel le livre de Schemer « est écrit dans un style si ampoulé qu’il rebute le lecteur », ne s’applique qu’à la préface, non au corps de l’ouvrage, dont le style reste concis et concret, sinon vivant

1429 Karl Albert Schemer, Das Leben des Traumes (1861), op. cit., p. 203.

1430 Lynkeus (pseudonyme de Josef Popper), Phantasien eines Realisten, Dresde, Karl Reissner, 1899, H, p. 149-163.

1431 Notons que Philon d’Alexandrie écrivait déjà : « Les visions qu’ils ont dans leur sommeil sont nécessairement plus claires et plus pures chez ceux qui estiment que la beauté morale est digne d’être recherchée pour elle-même, de même que les actions qu’ils accomplissent pendant la journée sont nécessairement plus dignes d’appréciation. » Trad. franç. : Philon d’Alexandrie, Les Œuvres, t. XIX, « De Somniis », trad. de P. Savinel, Paris, Le Cerf, 1962.

1432 Le docteur André Cuvelier, de Nancy, qui a spécialement étudié l’œuvre de Liébeault, nous a fait observer que l’idée du « rêve gardien du sommeil » est en contradiction manifeste avec la doctrine de Liébeault. (Pour Liébeault c’est la fixation sur l’idée de repos qui est la gardienne du sommeil, tandis que le rêve est un élément perturbateur.) Il semble que Freud, en se référant à Liébeault, l’ait confondu avec un autre auteur, non encore identifié.

1433 Sigmund Freud, « Zum psychischen Mechanismus der Vergesslichkeit », Monats-schrift für Psychiatrie und Neurologie, IV (1898), p. 436-443 ; « Über Deckerinnerungen », ibid., VI (1899), p. 215-230 ; « Zur Psychopathologie des Alltaglebens (Vergessen, Verspre-chen, Vergreifen) nebst Bemerkungen über eine Wurzel des Aberglaubens », ibid., X (1901), p. 1-32.

1434 Sigmund Freud, Zur Psychopathologie des Alltaglebens, Berlin, Karger, 1904. Standard Edition, vol. VI. Trad. fr. : Psychopathologie de la vie quotidienne, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1967.

1435 Siegfried Bemfeld, « An Unknown Autobiographical Fragment, by Freud », American Imago, IV (1946), p. 3-19.

1436 Schopenhauer avait noté que ceux qui font une erreur involontaire en rendant la monnaie la font souvent à leur avantage.

1437 Wolfgang von Goethe, Hor-, Schreib – und Druckfehler, in Goethes Werke, Stuttgart et Tübingen, J.G. Cotta, 1833, XLV, p. 158-164.

1438 Rudolph Meringer et Karl Mayer, Versprechen und Verlesen, Berlin, Behrs Verlag, 1895.

1439 Hanns Gross, Handbuch fur Untersuchungsrichter, 2' éd. augm., Graz, Leuschner und Lubensky, 1894, p. 90-93.

1440 Friedrich Theodor Vischer, Auch Einer, Eine Reisebekanntschaft, Berlin, Machler, 1879.

1441 Jules Verne, Voyage au centre de la terre, Paris, Hetzel, 1864.

1442 Jules Verne, Vingt mille Lieues sous les mers, Paris, Hetzel, 1869.

1443 Par exemple Herbert Silberer, Der Zufall und die Koboldstreiche des Unbewussten, Berne, Bircher, 1921.

1444 Sigmund Freud, Der Witz und seine Beziehungen zum Unbewussten, Leipzig et Vienne, Deuticke, 1905. Trad. franç. : Le Mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, Paris, Gallimard, Idées, 1969.

1445 Theodor Lipps, Komik und Humor, Hambourg, L. Voss, 1898.

1446 Témoignage de plus contre la légende qui voudrait que Freud ait « haï Vienne tout au long de sa vie ». (Voir chap. vu, p. 490.)

1447 Roland Dalbiez, La Méthode psychanalytique et la doctrine freudienne, Paris, Desclée de Brouwer, 1936,1, p. 7-37.

1448 Sigmund Freud, « Bruchstück einer Hysterie-Analyse », Monatsschrift fur Psychologie und Neurologie, XVIII (1905), p. 285-310. Standard Edition, VII, p. 7-22.

1449 Voir chap. v, p. 328.

1450 Sigmund Freud, Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie, Leipzig et Vienne, Deuticke,

1451 1905. Standard Edition, VII, p. 130-243. Trad. franç. Trois Essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Gallimard, 1962.

1452 Voir chap. v, p. 320-334.

1453 Auguste Forel, Rückblick aufmein Leben, Zurich, Europa-Verlag, 1935, p. 64-65.

1454 Gregory Zilboorg, Sigmund Freud. His Exploration ofthe Mind, New York, Charles Scribners’s Sons, 1951, p. 73-75.

1455 Voir chap. v, p. 322 ; chap. x, p. 805-807.

1456 Voir chap. vu, p. 585-586.

1457 Jahrbuch fur sexuelle Zwischenstufen unter besonderer Berücksichtigung der Homosexualitat, I, Leipzig, Max Spohr, 1899.

1458 Voir chap. v, p. 327-334.

1459 Patrice Georgiades, De Freud à Platon, Paris, Fasquelle, 1934.

1460 Voir chap. rv, p. 239.

1461 Voir chap. v, p. 333.

1462 E. Gley, « Les aberrations de l’instinct sexuel », Revue philosophique, XVII (1884), p. 66-92.

1463 Max Dessoir, « Zur Psychologie der Vita sexualis », Allgemeine Zeitschrift fur Psychiatrie, L (1894), p. 941-975.

1464 Albert Moll, Untersuchungen über die Libido sexualis, Berlin, H. Komfeld, 1898, vol. I.

1465 G. Herman, « Genesis », Das Gesetz derZeugung, vol. V, Libido und Manie, Leipzig, Strauch, 1903.

1466 Voir chap. v, p. 329.

1467 Erasmus Darwin, Zoonomia, or the Laws of Organic Life, I, Londres, J. Jonhson,

1801, p. 200-201.

1468 S. Lindner, « Das Saugen an den Fingem, Lippen, etc., bei den Kindem (Ludeln) », Jahrbuch fur Kinderheilkunde und Physische Erziehung, Neue Folge, XIV (1879), p. 68-69.

1469 Charles Fourier, Pages choisies, Charles Gide éd., Paris, Sirey, 1932, p. 174-182. Voir aussi Maxime Leroy, Histoire des idées sociales en France, Paris, Gallimard, 1950, p. 246-292.

1470 K.R. Hoffmann, Die Bedeutung der Excrétion im thierischen Organismus (1823). Cité par Friedrich von Muller, Spekulation und Mystik in der Heilkunde. Ein Überblick über die lei-tenden Ldeen der Medizin im letzen Jahrhundert, Munich, Lindauer, 1914.

1471 Friedrich Krauss et H. Dim, Der Unrat in Sitte, Brauch, Glauben und Gewohnheits-recht der Vôlker von John Gregory Bourke, Leipzig, Ethnologischer Verlag, 1913.

1472 Voir chap. v, p. 325.

1473 Sigmund Freud, Le Mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, op. cit., p. 86.

1474 Heinrich Jung-Stilling, Theobald oder die Schwàrmer, eine wahre Geschiclâe, Francfort et Leipzig, 1785.

1475 Voir chap. v, p. 330.

1476 Voir chap. v, p. 307.

1477 Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses (1782), éd. Pléiade, Paris, Gallimard, 1959, p. 263.

1478 Jules Laforgue, « Hamlet ou les suites de la piété filiale », La Vogue, III (1886), réédité dans Œuvres complètes, Paris, Mercure de France, 1901, II, p. 17-72.

1479 Stendhal, Vie de Henry Brulard (1836), Paris, Union générale d’édition, 1964, chap. m, p. 49-59.

1480 Hans Gustav Guterbock, Kumarbi, Mythen von churristischen Kronos, Zurich, Europa-Verlag, 1946.

1481 Georges Dumézil, « Religion et mythologie préhistoriques des Indo-Européens », in Histoire générale des religions, Maxime Gorce et Raoul Mortier éd., Paris, Quillet, 1948,1, p. 448-450.

1482 -, 359- Vasubandhu, L’Abhidharmakosa de Vasubandhu, traduction et notes de Louis de La Vallée Poussin, Pans, Geuthner, 1923-1926, H, p. 50-51. On trouve une croyance semblable dans le Livre des morts tibétain.

1483 Sigmund Freud, « Traiime im Folklore », in Sigmund Freud et D.E. Oppenheim, Dreams in Folklore, New York, International Universities Press, 1958, p. 69-111.

1484 361 Laignel-Lavastine et Vinchon, Les Maladies de l’esprit et leurs médecins du xvr au XIX' siècle, Pans, Maloine, 1930, p. 108.

1485 Voir chap. v, p. 334.

1486 Jacque-Antoine Dulaure, Histoire abrégée des différents cultes, 2e éd., Paris, Guillaume, 1825, vol. I, Des cultes qui ont précédé et amené l’idolâtrie, vol. H, Des divinités génératrices chez les anciens et chez les modernes.

1487 Adalbert Kuhn, Die Herabkunft des Feuers und des Gôttertranks, Berlin, Dttmmler, 1859.

1488 George W. Cox, The Mythology ofthe Aryan Nations, Londres, Longmans, Green and Co., 1870, n, p. 112-130.

1489 Anton Nagele, « Der Schlangen-Kultus », Zeitschrift fur Vôlkerpsychologie und Sprachwissenschaft, Lazarus und Steinthal (1887), XVII, p. 264-289.

1490 Angelo de Gubematis, La Mythologie des plantes ou les légendes du règne végétal, 2 vol., Paris, C. Reinwald, 1878.

1491 Angelo de Gubematis, Zoological Mythology or the Legends of Animais, 2 vol., Londres, Trübner and Co., 1872.

1492 Voir chap. rv, p. 243-246.

1493 Le philosophe Léon Brunschvicg fit remarquer, plus tard, que l’interprétation mystique du Cantique des Cantiques par de dignes hommes d’Église était l’exacte contrepartie des commentaires freudiens sur les auteurs mystiques, « l’un et l’autre avec le même air d’infaillibilité » (in Mélanges offerts à Monsieur Pierre Janet, Paris, D’Artrey, 1939, p. 31-38).

1494 Otto Rank, Der Mythus von der Geburt des Helden : Versuch einer psychologischen Mythendeutung, Leipzig et Vienne, Deuticke, 1909.

1495 On trouvera des données sur le cas de cette patiente, objet de tant de publications, dans Paul Sérieux et Joseph Capgras, Les Folies raisonnantes ; le délire d’interprétation, Paris, Alcan, 1909, p. 386-387.

1496 Voir chap. x, p. 810-811.

1497 Sigmund Freud, « Analyse der Phobie eines 5-jahringen Knaben », Jahrbuch flirpsy-choanalytische und psychopathologische Forschungen, VI (1909), p. 1-109. Trad. franç. in Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 4e éd., 1970, p. 93-198.

1498 Oskar Pfister, Die psychanalytische Méthode, Leipzig et Berlin, Klinkhardt, 1913, p. 59-60.

1499 Sigmund Freud, « Zur Einführung des Narzissmus », Jahrbuchfür psychoanalytische undpsychopathologische Forschungen, VI (1914), p. 1-24. Standard Edition, XTV, p. 73-102.

1500 Sigmund Freud, « Triebe und Triebschicksale », Internationale Zeitschrift fur Psychoanalyse, III (1915), p. 84-100. Standard Edition, XIV, p. 117-140. Trad. franç. : « Pulsions et destins des pulsions », in Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968.

1501 Sigmund Freud, « Die Verdrângung », Internationale Zeitschrift für Psychoanalyse, III (1915), p. 128-129. Standard Edition, XIV, p. 146-158. Trad. franç. : « Le refoulement », ibid.

1502 Sigmund Freud, « Das Unbewusste », Internationale Zeitschrift fur Psychoanalyse, III (1915), p. 189-203, 257-260. Standard Edition, XIV, p. 166-204. Trad. franç. : « L’inconscient », ibid.

1503 Sigmund Freud, « Metapsychologische Ergânzung zur Traumlehre », Internationale Zeitschrift fur Psychoanalyse, IV (1916-1917), p. 277-287. Standard Edition, XIV, p. 222-235. Trad. franç. : « Complément métapsychologique à la théorie du rêve », ibid.

1504 Sigmund Freud, « Trauer und Mélancolie », Internationale Zeitschrift fur Psychoanalyse, IV (1916-1917), p. 288-301. Standard Edition, XIV, p. 243-258. Trad. franç. : « Deuil et mélancolie », ibid.

1505 Sigmund Freud, Jenseits des Lustprinzips, Vienne, Intemationaler Psychoanalytischer Verlag, 1920. Standard Edition, XIV, p. 7-64. Trad. franç. : « Au-delà du principe du plaisir », in Essais de psychanalyse, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1967, p. 7-85.

1506 Le principe freudien du plaisir-déplaisir et de sa fonction économique est « fondamentalement identique » au concept de Fechner, déclare Ludwig Binswanger (Erinnerungen an Sigmund Freud, Berne, Francke, 1956).

1507 Gabriel Tarde, Philosophie pénale, Lyon, Storck, 1890.

1508 Voir chap. rv, p. 235-236.

1509 Novalis, Fragmente ttber Ethisches, Philosophisches und Wissenschaftliches, in Sàmmtliche Werke, éd. par Karl Meissner, III (1898), p. 292,168,219.

1510 A. Tokarsky, Voprosi Filosofii i Psychologii, VIH, Moskva (1897), p. 931-978. L’auteur remercie le professeur Schipkowensky, de Sofia, d’avoir bien voulu lire ce texte et de lui en avoir envoyé un résumé.

1511 Elie Metchnikoff, Études sur la nature humaine. Essai de philosophie optimiste, 3e éd., Paris, Masson, 1905, p. 343-373.

1512 G.T. Fechner, « Vier Paradoxa », in Kleine Schriften von Dr. Mises, Leipzig, Breit-kopf und Hartel, 1875.

1513 Sabina Spielrein, « Die Destruktion als Ursache des Werdens », Jahrbuch fUr psy-choanalystische undpsychopathologische Forschungen, IV (1912), p. 464-503.

1514 Cavendish Moxon, « Freud’s Death Instinct and Ranks Libido Theory », Psychoana-lytic Review, XIII (1926), p. 294-303.

1515 Richard Schaukal, Eros Thanatos, Novellen, Vienne et Leipzig, Wiener Verlag, 1906.

1516 Karl Menninger, Man Against Himself, New York, Harcourt and Brace, 1938.

1517 Achim Mechler, « Der Tod als Thema der neueren medizinischen Literatur », Jahrbuch fiir Psychologie und Psychothérapie, III, n” 4 (1955), p. 371-382.

1518 Sigmund Freud, Das Ich und das Es, Vienne, Intemationaler psychoanalytischer Verlag, 1923. Standard Edition, XIX, p. 12-66. Trad. franç. : « Le moi et le ça », in Essais de psychanalyse, op. cit., p. 177-234.

1519 Georg Groddeck, Das Buch vom Es, Psychoanalytische Briefe an eine Freundin, Vienne, Internationale Psychoanalytischer Verlag, 1923.

1520 Sacha Nacht, cité de mémoire. A la demande de l’auteur, le docteur Nacht répondit qu’il se rappelait avoir donné cette définition, mais n’en trouvait pas lui-même la référence.

1521 Sigmund Freud, Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, PUF, 2e éd. revue, 1968.

1522 Anna Freud, Le Moi et les mécanismes de défense, Paris, PUF.

1523 Heinz Hartmann, « The Development of the Ego Concept in Freud’s Work », International Journal of Psychoanalysis, XXXVII (1956), p. 425-438.

1524 Heinz Hartmann, « Ich-Psychologie und Anpassungsproblem », Internationale Zeitschrift fur Psychoanalyse, XXIV (1939), p. 62-135.

1525 Le ralentissement ou l’arrêt des associations pourraient s’expliquer de bien des façons. Les attribuer à la résistance intérieure du patient et attribuer à son tour cette résistance au refoulement, telle est la double hypothèse de Freud, ainsi que l’a montré Rudolf Allers. (This Suc-cessful Error ; A Critical Study of Freudian Psychoanalysis, New York, Sheed and Ward 1940, chap. I.)

1526 Sigmund Freud, « Die Freudsche psychoanalytische Méthode », in Loewenfeld, Die psychischen Zwangsercheinungen, Wiesbaden, Bergmann, 1904, p. 545-551. Standard Edition, Vn, p. 249-254.

1527 Sigmund Freud, « Die zukünftigen Chancen der psychoanalytischen Thérapie » Zen-tralblattflir Psychoanalyse, I (1910), p. 1-9. Standard Edition, XI, p. 141-152.

1528 Sigmund Freud, « Über wilde Psychoanalyse », Zentralblatt fur Psychoanalyse, I (1910), p. 91-95. Standard Edition, XI, p. 221-227.

1529 Sigmund Freud, « Die Handhabung der Traumdeutung in der Psychoanalyse », Zentralblatt fur Psychoanalyse, Il (1911), p. 109-113. Standard Edition, XII, p. 91-96.

1530 Sigmund Freud, « Zur Dynamik der Übertragung », Zentralblattfur Psychoanalyse, Il (1912), p. 167-173. Standard Edition, XII, p. 99-108.

1531 Sigmund Freud, « Ratschlâge filr den Arzt bei der psychoanalytischen Behandlung », Zentralblatt fur Psychoanalyse, Il (1912), p. 483-489. Standard Edition, XII, p. 111-120.

1532 Sigmund Freud, « Erinnem, Wiederholen und Durcharbeiten », Internationale Zeitschrift fUr Psychoanalyse, Il (1914), p. 485-491. Standard Edition, XII, p. 147-156.

1533 Sigmund Freud, « Bemerkungen über die Übertragunsliebe », Internationale Zeitschrift fur Psychoanalyse, 111(1915), p. 1-11. Standard Edition, XII, p. 159-171.

1534 Sigmund Freud, « Wege der psychoanalytischen Thérapie », Internationale Zeitschrift fur Psychoanalyse, V (1919), p. 61-68. Standard Edition, XVII, p. 159-168.

1535 Sigmund Freud, « Die endliche und die unendliche Analyse », Internationale Zeitschrift fur Psychoanalyse, XXIII (1937), p. 209-240. Standard Edition, XXIII, p. 216-253. Trad. franç. « Analyse terminée et analyse interminable », Théraplix 1970 (non commercialisé).

1536 Sigmund Freud « Abriss der Psychoanalyse », Internationale Zeitschrift fur Psychoanalyse, XXV (1940), p. 7-67. Standard Edition, XXIII, p. 144-207. Abrégé de psychanalyse, Paris, PUF, 6e éd„ 1970.

1537 René Descartes, lettre du 6 juin 1647, in Œuvres et Lettres, Paris, éd. Pléiade, Gallimard, 1958, p. 1272-1278.

1538 Un des éditeurs de Descartes dit que des histoires assez semblables ont été racontées par Stendhal et Baudelaire. Samuel de Sacy, Descartes par lui-même, Paris, Seuil, 1956, p. 119.

1539 Chap. n, p. 94.

1540 Chap. ni, p. 184-188 ; chap. vi, p. 399.

1541 R. Haym, Die romantische Schule, Berlin, R. Gaertner, 1870, p. 617.

1542 Ludwig Borne, Gesammelte Schriften, Milwaukee, Bickler and Co., 1858, H, p. 116-117.

1543 Aufrichtigkeit ist die Quelle aller Genialitat (La sincérité est la source de tout génie). C’est devenu une expression proverbiale en allemand.

1544 Ludwig Borne, Lichtstrahlen aus seinen Werken, Leipzig, Brockhaus, 1870, p. 150.

1545 Francis Galton, Memories ofmy Life, 2e éd., Londres, Methuen, 1908, p. 80.

1546 Sigmund Freud, « Zwangshandlungen und Religionsübung », Zeitschrift für Religion Psychologie, I (1970), p. 4-12. Standard Edition, IX p. 117-127.

1547 Sigmund Freud, Die Zukunft einer Illusion, Vienne, Intemationaler Psychoanalytis-cher Verlag, 1927. Standard Edition, XXI, p. 5-56. Trad. franç. : L’Avenir d’une illusion, Paris, PUF, 1971.

1548 Sigmund Freud, « Totem und Tabu, Über einige Übereinstimmungen im Seelenleben der Wilden und Neurotiker », Imago, I (1912), p. 17-33,213-227,301-333 ; H (1913), p. 1-21, 357-409. Standard Edition, XIII, p. 1-161. Éd. franç. : Totem et tabou, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1967.

1549 James Atkinson, Primai Law, publié comme 2e partie de Andrew Lang, Social Ori-gins, Londres, Longmans, Green and Co., 1903, p. 209-294.

1550 William Robertson Smith, Lectures on the Religion ofthe Semites, 1 » série, The Fun-damental Institutions, Londres, A. Black, 1894.

1551 Arnold Van Gennep (L’État actuel du problème totémique, Paris, Leroux, 1920) contient un exposé détaillé et une critique de ces théories.

1552 Thomas Hobbes, Leviathan (1651), in Great Books of the Westem-World, XXIII, part H, chap. XVII, p. 99-101.

1553 Sigmund Freud, Massenpsychologie und Ich-Artalyse, Vienne, Intemationaler Psy-choanalytischer Verlag, 1921. Standard Edition XVIII, p. 69-143. Trad. franç. : « Psychologie collective et analyse du moi », in Essais de psychanalyse, op. cit., p. 83-175.

1554 E. Dupréel, « Y a-t-il une foule diffuse ? », in Centre international de synthèse ; 4* semaine internationale : la Foule, Georges Bohn éd., Paris, Alcan, 1934, p. 109-130.

1555 Gabriel Tarde, Les Lois de l’imitation, Paris, Alcan, 1890.

1556 Gabriel Tarde, « Les crimes des foules », in Actes du IIP Congrès d’anthropologie criminelle (Bruxelles, août 1892), Bruxelles, Hayez, 1894, p. 73-90.

1557 Scipio Sighele, La Foule criminelle. Essai de psychologie collective. Trad. franç. : Paris, Alcan, 1892.

1558 Gustave Le Bon, Psychologie des foules, Paris, Alcan, 1895.

1559 Paul Reiwald, Vom Geist der Massen, Zurich, Pan-Verlag, 1946, p. 131-142.

1560 Sigmund Freud, Das Unbehagen in der Kultur, Vienne, Intemationaler Psychoanaly-tischer Verlag, 1930. Standard Edition, XXI, p. 64-145. Trad. franç. : « Malaise dans la civilisation », Revue française de psychanalyse, t. VII, n” 4 (1934), p. 692, réédité dans la même revue, t. XXXIV (janvier 1970), p. 9-80.

1561 Chap. iv, p. 212 ; chap. v, p. 305.

1562 Sigmund Freud, N eue Folge der Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse, Vienne, Intemationaler Psychoanalytischer Verlag, 1933. Standard Edition, XXII, p. 132. Éd. franç. : Nouvelles Conférences sur la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1971, p. 174.

1563 Sigmund Freud, « Formulierungen über die zwei Prinzipien des psychischen Gesche-hens », Jahrbuch fur psychoanalytische und psychopathologische Forschungen, ni (1911), p. 1-8, Standard Edition, XII, p. 218-226.

1564 Sigmund Freud, « Der Dichter und das Phantasieren », Neue Revue, I (1908), p. 716-724. Trad. franç. : « La création littéraire et le rêve éveillé », in Essais de psychanalyse appliquée, Paris, Gallimard, 1971, p. 69-81.

1565 Sigmund Freud, « Das Unheimliche », Imago, VI (1919), p. 297-324. Trad. franç. : « L’inquiétante étrangeté », in ibid., p. 163-210.

1566 Anonyme (Sigmund Freud), « Der Moses des Michelangelo », Imago, HI (1914), p. 15-36. Standard Edition, XIII, p. 211-236. Trad. franç. : Le Moïse de Michel-Ange, Théra-plix, 1970 (non commercialisé).

1567 Ludwig Binswanger, « Erfahren, Versehen, Deuten », in Ausgewahlte Vortage und Aufsàtze, II, Berne, Francke, 1955, p. 40-66.

1568 Wilhelm Jensen, Gradiva, ein pompeianisches Phantasiesttick, Dresde et Leipzig, Reissner, 1903.

1569 Sigmund Freud, Eine Kindheitserinnerung des Leonardo da Vinci, Leipzig et Vienne, Deuticke, 1910. Standard Edition, XI, p. 63-137. Trad. franç. : Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, Paris, Gallimard, 1952.

1570 Meyer Schapiro, « Leonardo and Freud : An Art Historical Study », Journal of the History ofldeas, VII (1956), p. 147-178.

1571 K.R. Eissler, Leonardo da Vinci : Psychoanalytic Notes in the Enigma, Londres, Hogarth, 1962.

1572 Sigmund Freud, « Psychoanalytische Bemerkungen über einen autobiographisch bes-chriebenen Fall von Paranoia (Dementia Paranoides) », Jahrbuch für psychoanalytische und psychopathologische Forschungen, vol. III (1911). Standard Edition, XII. Trad. franç.: « Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa (Dementia paranoides) », in Cinq Psychanalyses, op. cit., p. 263-324.

1573 Certains détails concernant les antécédents familiaux et personnels de Schreber, ainsi que des fragments d’observations hospitalières, ont été rassemblés par Franz Baumeyer, « The Schreber Case », International Journal of Psychoanalysis, XXXVII (1956), p. 61-74.

1574 Ida Macalpine et Richard A. Hunter, « The Schreber Base », Psychoanalytic Quar-terly, XXII (1953), p. 328-371.

1575 Sigmund Freud, « Eine Teufelsneurose im siebzehnten Jahrhundert », Imago, IX (1923), p. 1-34. Standard Edition, XXI, p. 177-194. Trad. franç. : « Une névrose démoniaque au XVIIe siècle », in Essais de psychanalyse appliquée, op. cit., p. 211-251.

1576 Ida Macalpine et Richard A. Hunter, Schizophrenia 1677 : A Psychiatrie Study of an Illustrated Autobiographical Record ofDemoniacal Possession, Londres, Dawson and Sons, 1956.

1577 Gaston Vandendriessche, The Parapraxis in the Haizmann Case of Sigmund Freud, Louvain, Publications universitaires, 1965.

1578 Sigmund Freud, « Dostojewski und die Vatertôtung », in F.M. Dostoievski, Die Urgestalt der Brader Karamazoff. Dostojewskis Quellen, Entwürfe und Fragmente. Erlautert von W. Komarowitsch, Munich, Piper, 1928, p. xm-xxxvi. Standard Edition, XXI, p. 177-194.

1579 Sigmund Freud, Der Mann Moses und die monotheistiche Religion, Amsterdam, Albert de Lange, 1939. Standard Edition, XXIII, p. 7-137. Trad. franç. : Moïse et le monothéisme, Paris, Gallimard, 1967.

1580 Eduard Meyer, Geschichte des Altertums, I. Band, II. Halfte, 5. Aufl., Stuttgart, 1926, p. 679.

1581 Friedrich Schiller, Die Sendung Moses, in Samtliche Werke, Stuttgart und Tïibingen, Cotta, 1836, X, p. 468-500.

1582 Karl Abraham, « Amenhotep IV (Ichnaton) », Imago, I (1912), p. 334-360.

1583 David Bakan, Sigmund Freud and the Jewish Mystical Tradition, Princeton, Van Nos-trand Co., 1958.

1584 La correspondance entre Einstein et Freud a été reproduite dans Einstein on Peace, Otto Nathan and Heiz Norden eds., New York, Simon and Schuster, 1960.

1585 Emilio Servadio, « Freud’s Occult Fascinations », To-morrow, VI (hiver 1958), p. 9-16.

1586 Lou Andreas-Salomé, In der Schule bei Freud, Zurich, Max Niehans, 1958, p. 191-193.

1587 Sigmund Freud, « Psychoanalyse und Telepathie », Gesammelte Werke (1941), XVII, p. 27-44 ; « Traum und Telepathie », Imago, VIE (1922), p. 1-22. Standard Edition, XVIII, p. 177-193, 197-220 ; XXII, p. 31-56 ; Neue Folge der Vorlesungen zur Einjuhrung in die Psychoanalyse, Vienne, Intemationaler Psychoanalyscher Verlag, 1933, chap. xxx.

1588 Cornélius Tabori, My Occult Diary, Londres, Rider and Co., 1951, p. 213-219.

1589 Sigmund Freud, Gesammelte Werke (1941), XVII, p. 152. Standard Edition, XXIII, p. 300.

1590 Friedrich Nietzsche, Menschliches, Alzumenschliches, 1, n° 180, in Friedrich Nietzsches Werke, Taschen-Ausgabe, Leipzig, Naumann, 1906, m, p. 181.

1591 Voir chap. vn, p. 467-473.

1592 Maria Dorer, Historische Grundlagen der Psychoanalyse, Leipzig, Félix Meiner, 1932, p. 128-143.

1593 Voir chap. v, p. 329.

1594 L’auteur est redevable à madame le professeur Ema Lesky, directrice de l’Institut d’histoire de la médecine de l’université de Vienne, d’avoir attiré son attention sur l’œuvre de Moritz Benedikt et sur son influence sur la psychiatrie dynamique.

1595 Voir chap. v, p. 330.

1596 Moritz Benedikt, « Aus der Pariser Kongresszeit. Erinnerungen und Betrachtungen », Internationale Klinische Rundschau, 111(1989), p. 1611-1614,1657-1659.

1597 Maria Dorer, Historische Grundlagen der Psychoanalyse, op. cit., p. 71-106.

1598 Gustav Adolf Lindner, Lehrbuch der empirischen Psychologie nach genetischer Méthode, Graz, Wiesner, 1858.

1599 Sigmund Freud, « Formulierung liber die zwei Prinzipen des psychischen Gesche-hens », loc. cit.

1600 Voir chap. rv, p. 241-246.

1601 Voir chap. v, p. 320-334.

1602 Voir chap. v, p. 334-342.

1603 Voir chap. v, p. 342-350.

1604 Vilfredo Pareto, Le Mythe vertuiste et la vertu immorale, Paris, Rivière, 1911 ; G.-H. Bousquet, Vilfredo Pareto, sa vie et son œuvre, Paris, Payot, 1928, p. 144.

1605 Voir chap. v, p. 331 ; chap. vn, p. 528.

1606 Voir chap. m, p. 139-140.

1607 Voir chap. vn, p. 557-558.

1608 Voir chap. vi, p. 384-389.

1609 XVIIth International Congress ofMedicine, London, 1913, Sec. XH, Part. I, p. 13-64.

1610 Voir chap. vi, p. 430.

1611 Voir chap. vi, p. 390-391.

1612 Voir chap. vi, p. 398.

1613 Ernest Jones, « The Action of Suggestion in Psychotherapy », Journal of Abnormal Psychology, V (1911), p. 217-254.

1614 Emmanuel Régis et Angelo Hesnard, La Psychanalyse des névroses et des psychoses, 2e éd., Paris, Alcan, 1922, p. 352.

1615 Voir chap. vu, p. 560-561.

1616 E. Krapf, « Lichtenberg und Freud », Acta Psychotherapeutica, Psychosomatica et Orthopaedagogica, I (1954), p. 241-255.

1617 John A. Sours, « Freud and the Philosophers », Bulletin of the History of Medicine, XXXV (1961), p. 326-345.

1618 Xavier Bichat, Recherches physiologiques sur la vie et la mort, Paris, Brosson, Gabon et Cie, 1796, p. 84.

1619 Voir chap. rv, p. 269-270.

1620 Voir chap. rv, p. 266-267.

1621 Voir chap. rv, p. 270-271.

1622 Dora Stockert-Meynert, Theodor Meynert und seine Zeit, Vienne et Leipzig, Osterreichischer Bundsverlag, 1930, p. 149-156.

1623 James Ralph Barclay, Franz Brentano and Sigmund Freud : An Unexplored Influence Relationship, Idaho State College, 17 octobre 1961 (polycopié).

1624 Voir chap. iv, p. 235-236.

1625 Voir chap. rv, p. 246-255.

1626 Voir chap. iv, p. 240.

1627 Friedrich Wilhelm Foerster, Erlebte Weltgeschiste, 1869-1953, Memoiren, Nuremberg, Glok und Lutz, 1953, p. 98.

1628 Fritz Wittels, Freud and his Time, New York, Grosset and Dunlap, 1931.

1629 Sigmund Freud, « Die Verbrecher aus Schuldbewusstsein », Imago, IV (1916), p. 334-336. Standard Edition, XIV, p. 332-333.

1630 Voir chap. v, p. 303-304. C. Dimitrov et A. Jablenski, « Nietzsche und Freud », Zeitschrift fur Psychosomatische Medizin und Psychoanalyse, XHI (1967), p. 282-298.

1631 Ce mot a été créé d’après le nom du héros d’un roman d’Ivan Gontcharov, Oblomov (1859).

1632 Sigmund Freud, « Aus der Geschichte einer infantilen Neurose », Sammlung kleiner Schriften zur Neurosenlehre, IV (1918), p. 578-717 ; V (1922), p. 1-140. Standard Edition, XVII, p. 7-122. Trad. franç. : « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile (L’Homme aux loups) », in Cinq Psychanalystes, op. cit., p. 325-420.

1633 Ruth Mack Brunswick, « A Supplément to Freud’s History of an Infantile Neurosis », International Journal of Psychoanalysis, IX (1928), p. 439-476.

1634 David Bakan, Sigmund Freud an the Jewish Mystical Tradition, Princeton, D. Van Nostrand Co.,1958.

1635 Wilhelm Fliess, Die Beziehungen zyvischen Nase und weiblichen Geschlechtsorganen, in ihrer biologischen Bedeutung dargestellt, Leipzig et Vienne, Deuticke, 1897. Freud est souvent cité, notamment aux pages 12,99,192,197-198,218.

1636 Voir, par exemple, les critiques sarcastiques de Moritz Benedikt, « Die Nasen-Mes-siade von Fliess », Wiener Medizinische Wochenschrift (1901), LI, p. 361-365.

1637 Voir chap. v, p. 322 ; chap. x, p. 805-806.

1638 Voir chap. v, p. 326-328.

1639 Renato Poggioli, Rozanov, New York, Hillary House, 1962. V.V. Rozanov, Solitaria, avec un récit abrégé de la vie de l’auteur, par E. Gollerbach, trad. de S.S. Koteliansky, Londres, Wishart and Co., 1927.

1640 V.V. Rozanov, Izbrannoe, Vstupilelnaya Statya i Readaktiya lu, New York, Izda-telstvo Imeni Chekhova, 1956.

1641 Karl Laufer, « Dr Joseph Winthuis zum Gedâchtnis », Anthropos, LI (1956), p. 1080-1082.

1642 J. Winthuis, Das Zweigesschlechterwesen bei den Zentralaustraliem und anderen Vôlkem, Leipzig, Hirschfeld, 1928.

1643 J. Winthuis, Einführung in die Vorstellungswelt primitiver Vôlker. Neue Wege der Ethnologie, Leipzig, Hirschfeld, 1931 ; Mythos und Kutlgeheimnisse, Stuttgart, Strecker und Schrôder, Rôder, 1935 ; Mythos und Religionswissenschaft, Moosburg, Selbst-Verlag des Ver-fassers, 1936.

1644 K.R. Eissler, Medical Orthodoxy and the Future of Psychanalysis, New York, International Universities Press, 1965.

1645 Richard La Piere, The Freudian Ethic, New York, Duell, Sloane and Pierce, 1959.

1646 Voir chap. iv, p. 264-266.

1647 Un des premiers pionniers de cette étude fut l’ethnologue français Arnold Van Gen-nep. Son livre, La Formation des légendes (Paris, Flammarion, 1929), est maintenant dépassé, mais il a eu le mérite d’ouvrir la voie.

1648 René Étiemble, Le Mythe de Rimbaud, Paris, Gallimard, 1961.

1649 Voir chap. v, p. 293.

1650 Voir chap. x, p. 823, 849, 857.

1651 Voir chap. x, p. 831-832.

1652 Voir chap. x, p. 871, 875.

1653 Voir chap. x, p. 852.

1654 Voir chap. x, p. 880.

1655 Voir chap. vu, p. 552-554 ; chap. x, p. 886.

1656 Voir chap. rv, p. 219, note 11.

1657 Voir, par exemple, Critical Essays on Psychoanalysis, Stanley Rachman ed., New York, Macmillan, 1963.

1658 Jacques Lacan, Écrits, Paris, Seuil, 1966.

1659 Ludwig Binswanger, « Erfahren, Verstehen, Deuten » (1926), réédité dans Ausge-wahlte Vortrage undAufsdtze, Berne, Francke, 1955, II, p. 67-80. Paul Ricœur, De l’interprétation. Essai sur Freud, Paris, Seuil, 1965.

1660 Voir chap. I, p. 74-75.