CHAPITRE VIII Alfred Adler et la psychologie individuelle

Contrairement à une opinion courante, ni Adler ni Jung ne sont des « dissidents de la psychanalyse », et leurs systèmes ne sont pas de simples déformations de la pensée psychanalytique. L’un et l’autre avaient leurs propres idées avant de rencontrer Freud, ils collaborèrent avec lui tout en gardant leur indépendance, et après leur séparation ils construisirent des systèmes entièrement différents de la psychanalyse et entièrement différents l’un de l’autre.

La différence fondamentale entre la psychologie individuelle d’Adler et la psychanalyse de Freud peut se résumer ainsi : tandis que Freud cherche à intégrer à la psychologie scientifique les composantes secrètes de la psyché humaine saisies intuitivement par les tragiques grecs, Shakespeare, Goethe et d’autres grands écrivains, Adler s’attache à la Menschenkenntnis, c’est-à-dire à la connaissance concrète et pratique de l’homme. L’intérêt de la psychologie individuelle est qu’elle représente, à notre connaissance, le premier système unifié et complet de Menschenkenntnis, un système suffisamment vaste pour embrasser également le champ des névroses, des psychoses et des conduites criminelles. Aussi, en abordant Adler, le lecteur devra-t-il mettre entre parenthèses tout ce qu’il sait de la psychanalyse et adopter une façon de penser complètement différente.

Le cadre de vie d’Alfred Adler

Alfred Adler naquit dans un faubourg de Vienne en 1870 et mourut à Aberdeen, en Écosse, en 1937. Il passa la plus grande partie de sa vie à Vienne. Les événements de sa vie, comme ceux de la vie de Freud, se détachent sur l’arrière-plan des vicissitudes de l’histoire de l’Autriche, mais, ayant quatorze ans de moins que Freud, Adler les vécut un peu différemment. Son enfance et sa jeunesse correspondent aux années les plus prospères de la double monarchie. Lors de la Première Guerre mondiale, Adler, alors âgé de 44 ans, était encore assez jeune pour y participer comme médecin militaire, ce qui lui valut une expérience directe des névroses de guerre. La catastrophe de 1918 affecta aussi Adler, âgé de 48 ans, autrement que Freud, qui en avait alors 62. C’est ainsi que l’avènement d’un nouveau régime politique lui permit de réaliser ses projets et de créer ses institutions. Ces années, de 1920 à 1932, en dépit des vicissitudes politiques, furent celles des plus grandes réalisations d’Adler. Mais il n’attendit pas que Hitler prît le pouvoir, et émigra aux États-Unis dès 1932. De noirs nuages s’amoncelaient sur l’Europe quand il mourut subitement en 1937, deux ans et demi avant la catastrophe qu’il avait prévue.

Freud et Adler, tous deux fils de marchands juifs, se rattachaient par leurs origines à la petite bourgeoisie : le père d’Adler était marchand en grains, tandis que celui de Freud faisait le commerce de la laine. L’un et l’autre grandirent dans les faubourgs de Vienne, furent viennois jusqu’au bout des ongles, fondèrent de nouvelles écoles et jouirent d’une renommée mondiale. Ils suivirent cependant des voies différentes. Freud, engagé dans une carrière universitaire, connut le succès après des débuts difficiles. Il vivait dans un quartier résidentiel et avait une clientèle choisie. La carrière universitaire d’Adler fut compromise d’emblée. Il débuta comme médecin généraliste dans, un quartier non résidentiel et lutta pour l’instauration d’une médecine sociale. Après son association avec Freud, le groupe qu’il fonda eut, bien plus que la psychanalyse, les allures d’un mouvement à connotation politique. La plupart de ses malades étaient issus des classes inférieures ou moyennes, et les problèmes sociaux restèrent au centre de ses préoccupations.

La carrière d’Alfred Adler offre ainsi l’exemple de l’ascension sociale d’un homme qui resta affectivement attaché aux classes populaires au milieu desquelles il avait passé son enfance. L’effondrement de la monarchie austro-hongroise permit à sa doctrine de sortir de la position marginale qu’elle occupait pour se muer en un mouvement social et éthique de portée mondiale.

Les antécédents familiaux

Derrière les analogies superficielles entre Freud et Adler, il y a des différences profondes. Nous avons vu que, dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’attitude et la mentalité des Juifs autrichiens dépendaient, pour une grande part, du groupe auquel se rattachaient leurs parents ou leurs grands-parents avant l’émancipation1661. Les parents de Freud restaient marqués par le ressentiment accumulé au cours des siècles par les Juifs de Galicie et du sud de la Russie. Les parents d’Adler, en revanche, étaient issus de la communauté relativement privilégiée de Kitt-see, dans la province du Burgenland.

Le Burgenland est une contrée pittoresque avec des lacs bordés de roseaux, des champs, des bocages, des vignobles, des châteaux au sommet des collines, et de petits villages respirant le charme d’un monde révolu. Il est connu pour sa richesse en oiseaux les plus variés ; presque chaque toit s’ornait d’un nid de cigognes. Le Burgenland s’enorgueillit de son passé historique et de ses grands hommes, parmi lesquels figurent les compositeurs Haydn et Liszt. Au fil des siècles, le Burgenland forma une sorte d’État tampon entre l’Autriche et la Hongrie. Il relevait en fait de la Hongrie, mais les magnats, propriétaires d’une bonne partie de la région, entretenaient des relations amicales avec l’Autriche (ce qui était une exception dans la noblesse hongroise). A cette époque, le Burgenland comptait environ 300 000 habitants. La plupart étaient de langue allemande, mais il y avait aussi des Hongrois, des immigrants croates, des Tziganes, ainsi que des communautés juives prospères. Les Juifs du Burgenland jouissaient d’un statut plus libéral que la plupart de leurs coreligionnaires de l’Empire. Beaucoup étaient des commerçants et jouaient à ce titre un rôle d’intermédiaires entre les Juifs du ghetto de Pressburg et les centres commerciaux de Vienne.

Cette situation particulière peut expliquer certains traits caractéristiques des Juifs originaires du Burgenland. Ils n’avaient surtout pas le sentiment d’appartenir à une minorité persécutée. Moritz Benedikt, issu de la killé (communauté juive) d’Eisenstadt, qui, dans son autobiographie, se plaint d’avoir été la victime d’innombrables injustices, n’attribue jamais aucune de ses souffrances à l’antisémitisme. D en va de même d’Adler dans les écrits duquel le mot antisémitisme ne se trouve pas. Ces hommes pouvaient rester fidèles à leur religion (comme Benedikt, qui resta un membre actif de la synagogue), mais s’ils venaient à perdre la foi, la tradition juive en perdait, du même coup, toute signification pour eux. Ne se sentant pas liés sentimentalement au judaïsme, ils pouvaient passer au protestantisme ou au catholicisme sans avoir l’impression de trahir leurs ancêtres ou d’être infidèles à leurs compagnons de vie juifs. Alfred Adler passa ainsi au protestantisme, tandis que deux de ses frères (Max et Richard) se convertirent au catholicisme, et que l’aîné, Sigmund, quitta la communauté juive konfessionslos (sans se rattacher à aucune confession religieuse).

Nous ne savons pas grand-chose sur l’éducation d’Alfred Adler. Dans une brève note autobiographique1662, il rapporte qu’il était le préféré de son père, mais qu’il se sentit longtemps rejeté par sa mère, qu’il blessa un jour un autre garçon, que dans son jeune âge il souffrait de rachitisme et d’accès de spasmes de la glotte, qu’il fut très impressionné par la mort d’un frère plus jeune, et qu’il échappa lui-même de justesse à la mort à la suite d’une grave pneumonie. Ces deux événements furent, dit-il, à l’origine de sa vocation médicale. D’autres souvenirs d’enfance, recueillis par Phyllis Bottome, indiquent que l’on était fidèle, à la maison, aux rites juifs et qu’Alfred fréquentait la synagogue avec ses parents1663. Un jour, à l’âge de 5 ans, à la synagogue pendant la prière, il tira sur un vêtement qui dépassait d’une armoire mal fermée, si bien que l’armoire tomba avec fracas. Un soir de Pâque à la maison, il se glissa au rez-de-chaussée, remplaça le pain azyme par du pain levé ordinaire, et passa le reste de la nuit caché dans une armoire pour voir si l’ange, à supposer qu’il vienne, remarquerait la différence. Si ces deux souvenirs d’enfance sont authentiques, on pourrait, selon la propre méthode d’Adler, en conclure à une attitude négative à l’égard de sa religion.

Cette différence dans les antécédents judaïques d’Adler et de Freud pourrait expliquer aussi pourquoi la psychologie individuelle d’Adler, à la différence de la psychanalyse de Freud, ne contient aucun élément qui puisse être attribué avec quelque vraisemblance à la tradition juive.

Nous ne disposons que de données fragmentaires sur la généalogie et la famille d’Alfred Adler. Celles dont font habituellement état ses biographies sont souvent erronées. La seule recherche systématique qui ait été entreprise jusqu’à ce jour est celle de Hans Beckh-Widmanstetter que nous suivrons ici1664.

Le grand-père d’Alfred Adler, Simon Adler, était maître fourreur (Kiirschner-meister) à Éttsee. Nous ne savons rien de lui sinon que sa femme s’appelait Katharina Lampl et qu’il était mort en 1862, lors du mariage de son fils David. Nous ne savons pas non plus s’il avait d’autres enfants que David (l’oncle d’Alfred) et Léopold (son père). David se maria à l’âge de 31 ans, à Vienne, le 29 juin 1862. Il travaillait comme tailleur dans le faubourg juif de Leopoldstadt.

Léopold Adler (Leb Nathan de son nom juif) était né à Kittsee le 26 janvier 1835. Nous ne savons rien des trente premières années de sa vie. Quand il se maria à Vienne, le 17 juin 1866, l’adresse portée sur le certificat de mariage était celle de son beau-père, à Penzing : il faut en conclure qu’il vécut quelque temps dans la maison de ce dernier, travaillant sans doute avec lui.

Les grands-parents d’Alfred Adler du côté de sa mère étaient originaires de la petite ville de Trebitsch, en Moravie. Nous ignorons combien de temps ils y vécurent, mais quand ils allèrent s’établir à Penzing, en 1858 ou 1859, ils avaient au moins cinq enfants : Ignaz (né avant 1839), Moriz (né en avril 1843), Pauline (la mère d’Alfred, née en janvier 1845), Salomon (né en juillet 1849), et Albert (né en 1858). Deux autres enfants naquirent à Penzing : Ludwig (en décembre 1859) et Julius (en décembre 1861). Le grand-père d’Alfred, Hermann Beer, avait créé la firme Hermann Beer et Fils qui faisait commerce d’avoine, de blé et de son. Son fils Salomon reprit plus tard l’affaire à son compte. C’était un commerce rentable à l’époque, mais le développement des transports par voie ferrée lui fut fatal.

Deux ans après son arrivée à Penzing, le 10 octobre 1861, Hermann Beer acheta une maison au 22 de la Poststrasse. Alfred Adler y séjourna vraisemblablement à plusieurs reprises pendant son enfance. Cette maison existe encore : c’est le 20 de la Linzerstrasse, près de l’angle de la Nobilegasse. Malgré la modernisation des nouveaux immeubles qui l’entourent, sa disposition générale n’a guère changé. Le rez-de-chaussée est occupé par une boutique et on accède à l’appartement, au premier étage, par l’arrière, à partir de la cour intérieure sur laquelle donne un large portail. La cour intérieure est assez vaste pour recevoir une douzaine de voitures. La partie gauche est occupée par l’atelier d’un mécanicien-garagiste et les écuries ont été transformées en garages. Un large escalier de pierre mène à l’appartement du premier étage où la famille Beer vécut de nombreuses années.

Hermann Beer et sa femme, Élisabeth (appelée aussi Libussa) Pinsker, eurent au moins sept enfants qui devaient avoir à leur tour des familles nombreuses, si bien qu’Alfred Adler avait une nombreuse parenté du côté de sa mère. L’un de ses oncles, Julius Beer, n’avait que huit ans de plus que lui.

Nous ignorons presque tout de la vie, des occupations et de la situation financière de Léopold Adler. De 1866 à 1877, il vécut dans les villages voisins de Penzing et de Rudolfsheim, changeant plusieurs fois d’adresse. Dans l’annuaire, on le dit « marchand ». Pour des raisons que nous ignorons, il alla ensuite s’établir à Leopoldstadt, le faubourg juif du nord-est de Vienne, où il vécut de 1877 à 1881, mais là encore il changea d’adresse chaque année. Puis il vécut pendant deux ans à Hemals (en dehors de Vienne à cette époque), où il loua une maison au 25 de la Hauptstrasse, avec un local commercial attenant, au 23. Ces deux maisons étaient des dépendances de la Grossmeierei (sorte de grosse entreprise laitière), propriété du comte Palffy, un des magnats hongrois du Burgenland. Il est très probable – que Léopold Adler revendait les produits agricoles de l’entreprise du comte.

Hermann Beer mourut le 5 février 1881 et sa femme le 15 janvier 1882. Leur propriété fut partagée entre leurs sept enfants vivants, mais Pauline revendit sa part à l’un de ses frères et peu de temps après, le 27 juillet 1883, elle acheta, avec Léopold, une propriété à Wahring, quartier encore très peu habité à cette époque, en dehors des limites de la ville de Vienne1665, fait de maisons d’un étage et de jardins. La maison, située au 57-59 de la Hauptstrasse (aujourd’hui Wâhringer-strasse 129-131), existe encore. C’est une maison commerciale typique de cette époque. Elle comprenait des locaux commerciaux, un appartement au premier étage, avec deux grandes pièces et deux plus petites, ainsi qu’une cuisine et des écuries en dessous1666. Elle était située presque en face du cimetière où reposaient Beethoven et Schubert (aujourd’hui le Schubert Park). Selon Phyllis Bottome, la famille élevait non seulement des chevaux, mais aussi des vaches, des chèvres, des poulets et des lapins ; il serait toutefois exagéré d’en conclure que le jeune Alfred avait grandi dans une sorte d’Éden en miniature, comme on l’a parfois présenté. Cette propriété, bien commun de Léopold et de Pauline, resta entre leurs mains de juillet 1883 à juillet 1891. Mais les affaires de Léopold périclitaient et, à ce que raconte la tradition familiale, les Adler furent en butte à des difficultés financières croissantes. Cette allégation est confirmée par le fait que la propriété fut de plus en plus lourdement hypothéquée, et que la famille Adler finit par la vendre à perte en 1891.

Ils retournèrent à Leopoldstadt où ils connurent de nouveau des difficultés matérielles, jusqu’à ce que Sigmund, l’aîné, montât une affaire prospère, permettant ainsi à toute sa famille de retrouver une situation plus confortable.

Puisque Alfred Adler a toujours affirmé, tout comme Freud, l’importance de la constellation familiale dans la genèse de la personnalité, il serait intéressant de savoir ce qu’il en était de la sienne propre. Mais sur ce point aussi nous ne disposons que de données incomplètes. Nous savons peu de choses sur la personnalité de son père, Léopold Adler, et ces rares données émanent de gens qui l’ont connu dans sa vieillesse. Phyllis Bottome écrit qu’il était de tempérament insouciant et heureux, plein d’humour et très fier, que c’était un bel homme qui prenait grand soin de son aspect extérieur, qui brossait lui-même méticuleusement ses habits, qui cirait soigneusement ses chaussures et qui était toujours habillé comme pour une réception1667. Son petit-fils Walter Fried, qui, dans son enfance, vécut plusieurs années avec lui, écrit :

« C’était un homme d’aspect imposant, toujours élégant et distingué, habitué à bien vivre. J’éprouvais un respect extraordinaire pour lui, bien qu’il se soit toujours montré très affectueux à mon égard. Je le vois encore me caressant la tête et me donnant des pièces de monnaie neuves en bronze, ce dont j’étais démesurément fier »1668.

Un autre petit-fils, Ferdinand Ray, écrit :

« Grand-père Léopold Adler était un gentleman assez élégant et de belle apparence : il se tenait très droit et soignait sa mise… Les dernières années, il prenait son déjeuner dans le Rathauskeller, toujours accompagné d’un verre de vin, puis, à 5 heures, il prenait un sandwich au jambon et à 6 heures il allait se coucher »1669.

Les relations entre Alfred et son père semblent avoir été excellentes. Selon Phyllis Bottome, Alfred était le préféré de Léopold qui ne lui ménageait pas ses encouragements (nous savons que l’encouragement devait devenir l’un des leit-motive du système d’éducation d’Adler). Le même auteur rapporte également que Léopold répétait souvent à Alfred : « Ne crois jamais ce que les gens te racontent », ce qui voulait dire probablement qu’il faut juger les gens sur leurs actes plutôt que sur leurs paroles. (Ce sera un axiome fondamental de la psychologie individuelle.)

Pauline Adler ne jouissait certainement pas d’une aussi bonne santé que son mari, qui avait près de 87 ans quand il mourut. Selon tous les témoignages, elle était usée par la maladie et le surmenage quand elle décéda à l’âge de 61 ans. Phyllis Bottome la dépeint comme « nerveuse et morne », sans le moindre sens de l’humour. S’il faut en croire la tradition familiale, elle se sacrifia à l’excès pour certains de ses enfants. L’un de ses petits-fils la décrit comme « une femme douce et délicate, qui faisait marcher la maison et qui était bien occupée avec son mari, ses enfants, le ménage et le chien ». Son fils Alfred et elle ne réussirent pas à se comprendre, et l’on dit qu’elle joua dans sa vie le rôle de ce qu’il appela plus tard le Gegenspieler (l’adversaire du jeu), c’est-à-dire la personne contre qui on mesure et exerce sa force.

Tandis que Freud met l’accent sur l’importance des relations de l’enfant avec ses parents, et ensuite seulement avec ses frères et sœurs, Alfred Adler attribue plus d’importance à la position de l’enfant parmi ses frères et sœurs qu’à ses relations avec ses parents : il nous faut donc essayer de cerner de plus près la constellation fraternelle vécue par Alfred.

Il était le second d’une famille de six enfants, sans compter deux morts en bas âge1670. Ses relations avec son frère aîné Sigmund sont particulièrement intéressantes.

Sigmund Adler (Simon de son nom juif) était né le 11 août 1868 à Rudolfs-heim. Tous les témoignages s’accordent à voir en lui un homme très intelligent et très doué, si bien que, pour reprendre les termes de Phyllis Bottome, « Alfred

Adler avait l’impression de vivre à l’ombre d’un frère aîné modèle, d’un authentique “premier-né”, qui semblait se mouvoir dans une sphère bien au-dessus d’Alfred et que ce dernier, quelque effort qu’il fît, n’aurait jamais pu atteindre. Même à la fin de sa vie, Alfred n’avait pas entièrement surmonté ce sentiment ». La réussite de Sigmund fut d’autant plus remarquable qu’il avait connu une vie difficile. Il avait dû quitter l’école avant d’avoir son diplôme à cause de la situation financière de ses parents et il s’était mis au travail, d’abord dans le commerce de son père, puis seul. Pendant quelque temps, il fut un agent commercial des Minoteries hongroises, puis il s’établit à son propre compte comme courtier en immeubles. Ses affaires prospérèrent, et il finit par acquérir une certaine fortune qu’il perdit toutefois du fait de l’inflation qui suivit la guerre. L’un de ses fils rapporte qu’en raison de sa nationalité magyare il servit un an dans l’armée hongroise, qu’il se maria en 1900, qu’il eut trois enfants et qu’en raison de la situation politique il finit par émigrer aux États-Unis où il resta jusqu’à sa mort1671. Un autre de ses fils le dépeint ainsi :

« Sigmund était vraiment un self-made-man, il avait une importante bibliothèque et était fier de ses amis (des gens de la classe moyenne, supérieurs, des médecins, des juristes, etc.) […]. Par lui et par notre mère, nous [les enfants] avons appris à apprécier les bienfaits de la vie, la bonne musique, les bons livres, les voyages, etc. Il jouait bien aux échecs et il nous apprit à y jouer, mais il était presque toujours trop occupé pour jouer avec nous.

Quant à ses relations avec Alfred, il avait la plus haute estime pour lui, et comme médecin et comme psychologue, et il faisait souvent appel à lui quand l’un de nous était malade. Plus tard, quand la réputation d’Alfred s’étendit, il parla toujours de lui avec admiration et grand respect »1672.

Tous les témoignages s’accordent à reconnaître en Sigmund Adler un homme extrêmement loyal, d’un rare désintéressement, qui subvenait non seulement aux besoins de sa propre famille, mais aussi de son vieux père Léopold, ainsi que de plusieurs autres personnes de sa parenté.

La rivalité avec son frère Sigmund, qui réussissait si bien, semble avoir joué un très grand rôle dans la vie d’Alfred. Comme tous les garçons, il leur arrivait de se battre et ils finirent, d’après la tradition familiale, par être de force égale. On a dit aussi que si Alfred abandonna la médecine générale pour se spécialiser en neuropsychiatrie, ce fut pour suivre l’exemple de son frère qui, d’agent commercial, avait passé à l’activité plus lucrative d’agent immobilier. Quoi qu’il en soit, ils restèrent toujours très liés, et c’est grâce à Sigmund qu’Alfred trouva et acheta sa belle maison de campagne à Salmannsdorf. Les deux frères émigrèrent en Amérique et moururent dans des circonstances analogues : Alfred d’une attaque dans une rue d’Aberdeen en 1937, et Sigmund dans une rue de New York, vingt ans plus tard, le 25 février 1957, à l’âge de 89 ans1673.

Après Sigmund et Alfred venait une fille, Hermine, née à Rudolfsheim le 24 octobre 1871. Phyllis Bottome dit qu’elle était la sœur préférée d’Alfred et que, de son côté, elle l’admirait fort. Son fils écrit à son sujet :

« Hermine, ma mère, jouait très bien du piano et déchiffrait la musique sans peine. Elle avait une voix agréable, mais manquait d’entraînement. Elle jouait volontiers avec Alfred qui faisait également du piano : ils jouaient ensemble à quatre mains. Ils s’entendaient parfaitement et tous ses enfants, avant de se marier, présentèrent leurs partenaires à Alfred pour lui demander son avis »1674.

Après Hermine venait un petit frère, Rudolf, né à Penzing le 12 mai 1873, qui mourut de la diphtérie le 31 janvier 18741675. Ainsi que nous le verrons, cette naissance et cette mort prématurée furent des événements importants dans l’enfance d’Alfred.

L’enfant suivant, Irma, était née à Penzing le 23 novembre 1874. Elle devait subir une morùragique dans un camp d’extermination en Pologne, en 1941. Elle épousa l’imprimeur Franz Fried et^eut un fils, Walter.

Après Irma venait Max, né à Leopoldstadt le 17 mars 18771676. Malgré la situation difficile de la famille, il put achever ses études secondaires au Sperlaüm où il passa son diplôme en septembre 1896. Puis il étudia l’histoire, la langue et la littérature allemandes à l’université de Vienne, pendant neuf semestres. Il présenta sa thèse1677 en octobre 1903 et fut reçu docteur en Philosophie le 23 juin 19041678. Max Adler semble s’être consacré essentiellement au journalisme, rédigeant des articles philosophiques, économiques et politiques. Il vécut de longues années à Dresde, puis s’établit à Rome où il mourut le 5 novembre 1968, à l’âge de 91 ans. Au dire de Phyllis Bottome, « il enviait et jalousait vivement Alfred pour sa popularité et ne revint jamais sur cet état d’esprit. Alfred l’aimait bien, mais ne réussit jamais à gagner son affection ». Il convient de garder présents à l’esprit ces détails en abordant le tableau fait par Alfred Adler de la personnalité du second enfant dans une grande famille : toujours sous tension, mettant tous ses efforts à rivaliser avec son frère aîné, et suivi lui-même de près par un frère plus jeune, tout aussi compétitif.

Le dernier enfant, Richard, était né à Wàhring, le 21 octobre 1884. Durant son enfance, la situation économique de la famille fut des plus mauvaises et son éducation semble avoir été sacrifiée. Par ailleurs, il semble avoir été le préféré de sa mère. Il portait une grande admiration à Alfred qui, de son côté, l’aida de son mieux. Professeur de piano, il chercha à appliquer les principes de la psychologie individuelle à l’enseignement de la musique. B habita quelque temps la maison de campagne d’Alfred à Salmannsdorf. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, il cultiva le vaste jardin d’Alfred à Dôbling, qui était resté propriété de la famille1679. H réussit à échapper à la persécution des nazis et à survivre avec sa femme Justine. Il mourut en janvier 1954 sans laisser d’enfants.

La différence entre les antécédents sociaux et familiaux d’Alfred Adler et de Sigmund Freud n’à pas été sans conséquence sur leurs systèmes respectifs. La tradition juive marquait puissamment ceux dont les familles étaient originaires de Galicie, même s’ils avaient eux-mêmes perdu la foi. Bien que Freiberg restât pour lui le paradis perdu de sa première enfance, Freud était citoyen autrichien à part entière, avec tous les droits que cela impliquait. Mais il grandit à Leopold-stadt, faubourg populeux de Vienne où s’étaient établis les Juifs les plus pauvres de la partie orientale de l’Empire, quartier où pùllulaient les enfants et les mendiants, si bien qu’il se considéra toujours comme membre d’un groupe minoritaire. Parce qu’il avait toujours été soumis à la surveillance vigilante de ses parents et maîtres, il fut porté à insister sur ses relations avec ses parents plus que sur celles qu’il entretenait avec ses frères, ses sœurs et ses condisciples. Par ailleurs, il était le premier-né et le préféré de sa mère et ressentait une certaine animosité à l’égard de son père, si bien que la situation œdipienne lui sembla toute naturelle.

La situation d’Adler était tout à fait différente. Les traditions juives n’avaient pas le même poids pour les Juifs issus des communautés privilégiées du Burgenland. Parce qu’il était né à Vienne, le Burgenland ne lui apparaissait pas comme un paradis perdu : au contraire, cette origine représentait plutôt un handicap pour lui. Il n’était pas officiellement autrichien, mais hongrois, ce qui le rendait sujet d’un pays dont il ne parlait pas la langue, et il ne jouissait pas de certains droits dont jouissaient les seuls Autrichiens à Vienne. (Il acquit tardivement la citoyenneté autrichienne, en 1911.) A la différence de Freud, Adler passa la plus grande partie de son enfance aux abords (Vororte) de Vienne1680, à Rudolfsheim, Penzing, Hemals et Wàhring qui n’avaient pas complètement perdu leur caractère rural. La population n’y était pas aussi dense. Des spéculateurs y avaient acheté de vastes terrains qu’ils laissaient à l’abandon en attendant que les prix montent pour pouvoir en tirer un bénéfice substantiel. On les appelait communément les Gstâtten, et les gamins des rues en faisaient leurs terrains de jeux. Adler passa ainsi la plus grande partie de son enfance à l’extérieur de Vienne, à jouer ou à se battre avec des enfants non juifs, issus en grande partie des classes inférieures. Ses parents le surveillaient manifestement moins que ceux de Freud. Toutes les biographies d’Adler parlent de ses escapades et de ses bagarres avec les autres gamins. Tout ceci devait nécessairement le conduire à insister plus que Freud sur le rôle des camarades et des frères et sœurs dans la formation de la personnalité. La constellation familiale où ils grandirent était aussi très différente. Adler, second enfant, se sentait rejeté par sa mère et protégé par son père : ayant ainsi fait l’expérience d’une situation opposée à celle de Freud, il ne put jamais accepter l’idée du complexe d’Œdipe. H est remarquable qu’Adler, bien que juif et étranger dans son pays, n’ait jamais eu l’impression d’appartenir à une minorité : il se sentait engagé à fond dans la vie populaire de la capitale, et sa parfaite connaissance de l’idiome viennois lui permettait de s’exprimer publiquement comme un homme du peuple. On comprendra dès lors que la notion de sentiment communautaire ait été au centre de sa doctrine.

Les événements marquants de la vie d’Adler

Tandis que pour Freud on est embarrassé par la surabondance de matériaux biographiques, pour Adler, comme pour Janet, la difficulté est exactement inverse. Nous possédons quelques brèves notices autobiographiques d’Adler qui s’ajoutent aux données recueillies par Phyllis Bottome. Nous disposons, à ce jour, de quatre biographies d’Adler : celles de Mânes Sperber1681, de Hertha Ogler1682, de Phyllis Bottome1683 et de Cari Furtmüller, qui n’est connue que dans sa traduction anglaise1684. Phyllis Bottome fournit aussi des détails sur Adler dans un ouvrage d’essais psychologiques et dans le second volume de sa propre autobiographie1685. Quel que soit le mérite de ces publications, elles s’appuient essentiellement sur des souvenirs et des on-dit, et contiennent beaucoup d’inexactitudes. De l’abondante correspondance d’Adler, une demi-douzaine de lettres à peine ont été publiées1686. Il n’y a pas eu d’archives adlériennes pour recueillir documents et témoignages sur lui, il n’a jamais été filmé et nous ne connaissons aucun enregistrement de sa voix. Le docteur Hans Beckh-Widmanstetter, de Vienne, a récemment entrepris une enquête systématique sur la base de documents d’archives, mais seule une partie des matériaux qu’il a réunis est parue à ce jour. Son court récit de l’enfance et de la jeunesse d’Adler est resté inédit1687. L’esquisse de la vie d’Alfred Adler que nous présentons ici s’appuie essentiellement sur les recherches de Beckh-Widmanstetter, complétées par des renseignements fournis par des membres de la famille Adler1688.

Alfred Adler naquit à Rudolfsheim, le 7 février 1870. Sa maison natale était située sur la Hauptstrasse, à l’angle de la Zollemspergasse. C’était, à cette époque, un immeuble assez important, partagé en quinze petits appartements (l’immeuble qui l’a remplacé porte aujourd’hui le n° 208 de la Mariahilferstrasse)1689. En face, il y avait une grande place de marché (Zentral-Markt Platz). A proximité s’étendait un vaste terrain en friche (Gstàtte) – devenu le Gustav Jâger Platz, avec le Musée technique –, où les enfants du voisinage pouvaient jouer à leur guise. Durant les sept premières années de l’enfance d’Alfred Adler, sa famille habita (à diverses adresses) à Rudolfsheim et dans la localité voisine de Penzing. Pendant ces années, le jeune Alfred Adler allait souvent jouer avec les autres

Image21

Ambroise Liébeault (1823-1904)

 

Image22

Paul Dubois (1848-1918)

 

i

 

Image23

 

«■ S

 

Image24

 

Auguste Forel (1848-1931)

 

Hippolyte Bernheim (1840-1919)

Quatre des principaux psychothérapeutes entre 1880 et 1910. (Lesphotos de Liébeault, Bernheim et Forel proviennent de la collection de l’Institut d’histoire de la médecine de Zurich. La photo de Dubois provient de la collection de l’Institut dhistoire de la médecine de Berne)

Eugen Bleuler (1857-1939) fut l’un des premiers, au début des années 1890, à aborder la psychose d’un point de vue psychologique. Bleuler était aussi remarquable par son dévouement sans bornes pour ses malades que par ses réalisations scientifiques. (Portrait aimablement communiqué par le professeur Manfred Bleuler.)

Image25

 

Comme Eugen Bleuler, Adolf Meyer (1866-1950) avait été un disciple de Forci au Burghôlzli et, comme lui encore, il fut le promoteur d’une nouvelle conception psychologique relative à l’étude et au traitement des psychoses. (Collection de l’Institut d’histoire de la médecine de Zurich.)


Image26

Image27

Jules Janet, son père.

 

Image28

 

l’anny, née Hummel, sa mère.

Image29

 

Image30

Pierre Janet à lage de 17 ans.

 

Pierre, sa sœur Marguerite et son frère Jules.

Image31

 

Pierre Janet (1859-1947), assis au pied de son arbre favori dans son jardin du Havre. Il est alors sur le point de partir à Paris pour soutenir sa thèse de doctorat ès lettres puis commencer ses études de médecine et ses recherches à la Salpêtrière. {Photographie aimablement communiquée par madame Hélène Pichon-Janet.)

tel

Image32

Pierre Janet an faîte de sa gloire : professeur réputé, psychothérapeute recherché et homme du monde.

(. Photographie aimablement communiquée par madame Hélène Pichon-Janet.)

immer angehôren mag, nach Wien zu berufen, damit er hier ir einer oder in mehreren Vorlesungen über die Methodcn und Re sultate seiner eigenen Forschung berichtet, oder jene Korporatior soll jeweiiig einen Preis fur eine wissenschaftliche Arbeit verlcihcn die sich auf ein begrenztes, von Dir nàher zu bestimmendes Fa cl bezîeht. Und so soll der Name desjenigcn, der sein ganzes Leber lang an jedem Fortschritte unserer Erkenntnis den regsten Antei nahm, auch noch für spàtcre Generationen mit der Wissenschaf und ihrem Streben verknüpft bleiben.

Wien, den 15. Jànner 1912.

Anliegend der Ausweis über K 58.125.—

In Treue und Ergebenheit Sigmund Exner

il eigenen Namen und im Namen vor

En 1912, un groupe d’amis et d’admirateurs de Josel Breuer organisèrent une souscription en son honneur et créèrent la Fondation Breuer destinée à promouvoir la recherche et l’enseignement scientifiques. Nous reproduisons ici le microfilm d’une page du document original. (Document aimablement prêté par M. George Bryant, Vancouver.)

 

Karoline Adam Marie Auspitz Hedwig Benedikt Elise Bettelheim Else Billrotîi

Artur und Marie v. Bosçhan Eugen und Frieda v. Boschan Hermann BreBlauer Theodor und Milly v. Brikke josefine Brüll Marie Brüll

Marie v. EbneivEsehcnbach ViLfor und Adele v. Ebner*Rofenstein Ignaz Eisenschitz Wilhelm Englmann Viktor v. Eplmissi Konsiatize Exner Allons Feldmann

Otto und Mina v. Fleischl Paul und Cécile v. Fleischl Gertrud Fleischinann Karl und Mathilde Fleischmimn Artur und Helene Fogcs Betty Frankel Heinrich Friedjung Anton und Marie v. Frisch Hugo und Margarethe Fürth Robert Gcrsuny Anita Goldschmidt Harry Gompcrz Theodor und Elise Gompcrz Karl und Hilde Grünbcrg Anna v. HaeklSndcr Albert und Léontine Hammcrschlag Emil und Marie Hammcrschlag Bertha Hartmann

1 Si. 26.

 

28. Ootober 1886.

Anzeiger

. t Gesellsii te Art in ta

Inbalts Protokollder Sitzung vom 15. October 1886. – Sammarischer Bericht der SUzrsng yom 22, Ootober 1886. – Programm der Sitzung am 89. October 1886.

Protokoll der Sitzung vom 15. October 1886,

Yorsitzender : Herr Hofr. Prof. v. Bamberger.

Schriftführer : Herr Doc. Dr. Bergraeister.

Herr Dr. Grossmann stellt einen Fall von Lupus dea Larynx vor.

Herr Doc. Dr. Freud hâlt seinen angekfindigten Vortrag : tJeber tnânnliche Hyaterie.

La première page du numéro du 28 octobre 1886 du Bulletin de la Société impériale-royale des médecins de Vienne rend compte de la discussion qui suivit la communication de Freud sur l’hystérie masculine. (Collection de fInstitut (thistoire de la médecine, Vienne.)

 

Herr Prof. Rosenthal bemerkt, dasa die Hysteria virilis in ihrem Symptomenbilde mit der in der Nenzeit besser gezeichneteu vulgâren Hystérie tlbereinstimme. Die mânnliche Hystérie wird bereits von Romberg erwâhnt. Sie fand sich nnter 1000 von Briquet gesammelten Fàllen von Hystérie fünfeigmal ; der Mann wâre demnach zwanzigmal weniger zur Hystérie disponirt aïs das Weib. Redner erwâhnt femer, dass er bereits im Jalire 1870 in seinem Handbuche der Nervenkrankheiten einen Fait von Knabenbysterie beschrieb (mit Streckkrâmpfen, Aphonie und Rillpsen, Lâhmung des M. transversns und spastischen Bewegungen des Oesopbagus). Bei einem anderen 18jâhrigen Manne waren auch Gemtlthsbewegungen, Gliederzittern, Zuckungen und Anâsthesie an der Yorderseite der Unterextremitiiten erweisücb. Am Oberkflrper allentbalben normale Sensibilitât. Aehnliche Formen wurden wiederhoit beobachtet. Auch der Traumatismes vou Charcot wirke nnr aïs psychischer Shok, die Ortliche Yerletzung sei meist eine geringfllgtge.

Noch gestattet sich Redner zur Cbarakteristik der wenig gCwflrdigten bysterischen Convulsionen einiges beizufügen. Bei initiaten, sich langsamer entwickelnden hysterischen Krâmpfen konnte R. beobachten, wie letztero von den Gcsichts-, Hais-, Kiefer – und Nackenmuskeln sich über die oberen in »d unteren

Image33

 

Sigmund Freud en 1891, âgé de 35 ans.

(Ernest Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, t. 1, Paris, PUF, 1970.)

Image34

 

En dépit de tout, et notamment de ses nombreuses activités professionnelles, Freud trouvait le temps de se promener dans les rues de Vienne ou peu de choses échappaient à son regard. (. Photographie aimablement communiquée par le Dr Emil ()berhol~er.)

'MM

Image35

 

# :

m

a

Alfred Adler (1870-1938). Ce pastel de Horowicz souligne le mélange singulier d’attention et de profonde réflexion qui earaetérisait Alfred Adler. (Portrait aimablement communiqué par madame Camélia X. Michel.)

Image36

 

Image37

 

Alfred Adler avec deux de ses frères. A gauche, l’aîné, Sigmund, qui réussit brillamment dans les affaires et qui inspira longtemps à Alfred des sentiments d’infériorité et de rivalité. Adroite, le plus jeune, Richard, l’artiste de la famille, qui vouait une grande admiration à Allred. {Portraits aimablement communiqués fuir M. Kart. \dler. de Keic (îardens. A). madame le Dr.. 1 lexandra. \d ! er. de Ara) mi\ et madame Justine. \dler. de 1 ’ienne.)

Image38

 

C. G. Jung, le grand-père du psychiatre (1794-1864), personnalité quasi légendaire fut le modèle auquel son petit-fils s’identifia plus ou moins consciemment.

(iCollection de. la bibliothèque de l’université de Bâle.)

Image39

 

Cari Gustav Jung (1875-1961). T.e pragmatisme de Jung se reflète dans sa psychothérapie, qui vise en premier lieu à rendre le malade conscient de sa situation dans la vie réelle. {Photo reproduite grâce à l’amabilité de M. Franz Jung.)

Image40

 

Un des traits les plus fascinants de Jung était son aptitude à passer sans transition des considérations les plus prosaïques aux spéculations abstraites les plus élevées. (. Photographie aimablement communiquée par M. Franz Jung.)

Le pasteur Oskar Pfister, ministre protestant à Zurich, fit œuvre de pionnier en appliquant la psychanalyse à l’éducation et à la « cure d’âmes » religieuse. (. Photographie aimablement communiquée par le pasteur Oskar Pfister)

Image41

 

Le docteur Alphonse Maeder. Après son association avec Freud et Jung, il mit au point une méthode de psychothérapie brève. (Photographie aimablement communiquée par le docteur Alphonse Maeder.)

Image42

 

Hermann Rorschach (1884-1922) est photographié ici le jour de Noël 1917, alors qu’il commençait à mettre au point son test des taches d’encre. (Photographie reproduite grâce à l’amabilité de madame Olga Rorschach.)

Image43

 

Ludwig Binswanger (1881-1966), le fondateur de l’analyse existentielle et l’un des premiers adeptes de la psychanalyse, ne rompit jamais les relations personnelles qui l’unissaient à Freud. (. Photographie reproduite grâce à l’amabilité du docteur Wolfgang Binswanger.)

gamins ; il allait, dit-on, jusqu’à dérober des fleurs dans les jardins du château impérial de Schônbrunn qui était situé à proximité de Penzing. Alfred croyait se souvenir d’avoir fréquenté l’école publique de Penzing, mais ni son nom, ni celui de son frère Sigmund ne figurent dans les archives de cette école. Il est possible qu’il ait fréquenté une école privée dont les archives n’ont pas été conservées. Un des événements les plus importants pour lui durant cette période fut la naissance de son frère Rudolf, puis sa mort quelques jours avant le quatrième anniversaire d’Alfred. S’il faut en croire ses plus anciens souvenirs d’enfance, cet événement, suivi d’une grave maladie infantile quelque temps après, fut à l’origine de son orientation ultérieure vers la médecine.

Alfred avait sept ans lorsque sa famille alla s’installer dans le faubourg juif de Leopoldstadt où ils passèrent quatre ans. Il est significatif qu’aucun des biographes d’Adler ne signale qu’il ait vécu à Leopoldstadt. Il gardait probablement un souvenir pénible de ces années et n’avait aucune envie d’en parler. En 1879, Alfred, à l’âge de 9 ans, entra au Real-und Obergymnasium de la Sperlgasse, plus connu sous le nom de Sperlgymnasium ou Sperlüum, le même établissement dans lequel Freud était entré quatorze ans plus tôt, au même âge. Entre-temps, cependant, le règlement de l’école avait changé, fixant à 10 ans l’âge minimal d’admission. Beckh-Widmanstetter a découvert que dans le Klassenbuch (le registre de l’école) une main inconnue avait corrigé la date de naissance d’Alfred Adler, de 1870 en 1869. Les archives de l’école nous apprennent que le jeune Alfred rata cette première année et dut la redoubler.

Au cours de l’été 1881, la famille quitta Leopoldstadt et alla s’établir à Her-nals, où Alfred fréquenta le Hemalser Gymnasium, dans la rue du même noih. Il continua à fréquenter cette école quand sa famille déménagea de nouveau pour le Vorort voisin de Wahring. A 18 ans, il obtint son diplôme. Malheureusement, les archives de l’école ont été détruites lors de l’occupation de Vienne par les Alliés, au terme de la Deuxième Guerre mondiale. Il nous est donc impossible de nous faire une idée du comportement scolaire d’Adler. Il est certain qu’il y reçut une excellente formation, et étudia le latin, le grec et les classiques allemands tels qu’ils étaient enseignés à cette époque.

Nous ne savons presque rien de l’adolescence d’Alfred en dehors de l’école. Selon ses biographes, il était passionné de musique, de chant et de théâtre, et était très doué pour l’art dramatique.

Dès qu’il eut terminé ses études secondaires, il s’inscrivit à la faculté de médecine de Vienne, pour le semestre d’hiver de 1888-1889. Hans Beckh-Widmanstetter a retrouvé le dossier complet de ses résultats universitaires dans les archives de la faculté de médecine. D nous apprend qu’Adler acheva ses études médicales dans des délais moyens, ne suivit que les cours obligatoires sans lesquels on ne pouvait se présenter aux examens, et obtint aux trois Rigorosa la note genügend (suffisant), minimum requis pour être admis. Puisqu’à cette époque la psychiatrie ne faisait pas encore partie des cours obligatoires, il ne reçut aucun enseignement psychiatrique. Il ne suivit pas non plus les cours du Privat-Dozent Sigmund Freud sur l’hystérie. Toutefois, pendant le cinquième semestre, il suivit les cours de Krafft-Ebing sur « les principales maladies du système nerveux ».

Le dossier universitaire d’Alfred Adler montre que ses cinquième, sixième et septième semestres furent particulièrement chargés. Pendant ces trois semestres, il suivit, entre autres, un cours de chirurgie occupant dix heures par semaine, un autre de médecine, de dix heures hebdomadaires également : ce dernier était donné par le professeur Nothnagel et comportait également quelques leçons sur les maladies organiques du système nerveux. A la fin de son septième semestre, Adler passa son premier Rigorosum, le 24 mars 1892, puis il accomplit les six premiers mois de son année de service militaire obligatoire, dans le premier et le quatrième Tyroler-Kaiserjâger-Regiment, du 1 » avril au 1er octobre 1892.

Les semestres suivants furent aussi laborieux. Durant le neuvième semestre, il suivit notamment un cours d’anatomo-pathologie du système nerveux donné par Salomon Stricker. Au dixième semestre, il ne suivit qu’un cours de chirurgie de dix heures hebdomadaires. Là-dessus, il passa son second Rigorosum, le 22 mai 1894, puis attendit presque un an et demi avant de se présenter au dernier.

Il est probable qu’Adler consacra ce temps à se perfectionner en médecine clinique. A cette époque, un jeune médecin, même s’il ne pensait pas à la carrière universitaire ou à une spécialisation, passait habituellement deux ou trois ans, soit à l’hôpital général, soit à la Poliklinik, pour acquérir une expérience pratique.

Beckh-Widmanstetter n’a pas trouvé trace, dans les archives de l’hôpital général, d’un poste occupé par Alfred Adler. Les emplois rémunérés étant réservés aux citoyens autrichiens et Adler étant hongrois, il ne pouvait y travailler que bénévolement. On trouve, cependant, son nom sur la liste des jeunes médecins travaillant à la Poliklinik en 1895 et 1896. La Poliklinik de Vienne, institution de bienfaisance, avait été fondée en 1871, à l’initiative surtout de Moritz Benedikt, pour assurer des soins médicaux gratuits aux classes laborieuses à une époque où il n’y avait pas de sécurité sociale. Les jeunes médecins y travaillaient bénévolement mais c’était pour eux l’occasion d’acquérir une bonne expérience clinique et éventuellement de trouver de futurs clients. Alfred Adler travailla en 1895 dans le service d’ophtalmologie de la Poliklinik, avec le professeur von Reuss. D y rencontra probablement Moritz Benedikt, chargé de l’électrothérapie des malades de ce service.

Il passa son troisième Rigorosum le 12 novembre 1895 et obtint son diplôme de médecine le 22 novembre. En 1896, il travailla à nouveau à la Poliklinik, mais pour peu de temps, puisqu’il dut accomplir son deuxième semestre de service militaire du 1er avril au 30 septembre 1896, au 18e hôpital militaire de Pressburg, dans une unité hongroise, sous son nom magyar d’Aladar Adler.

On a affirmé qu’après son diplôme Adler entreprit d’autres études, notamment en anatomo-pathologie, mais il n’a pas été possible d’en retrouver la confirmation documentaire1690. S’il a jamais travaillé à l’hôpital général, ce fut à titre bénévole.

Nous sommes loin d’être bien renseignés sur les activités d’Adler entre 1896 et 1902. Ses biographies passent rapidement sur ces années, sur lesquelles elles apportent des données souvent contradictoires, fondées sur de simples ouï-dire. Nous ignorons même la date à laquelle il commença sa pratique médicale. Au dire de Cari Furtmüller, Adler s’était vivement intéressé au socialisme pendant ses années d’études. Il avait assisté à des meetings sans toutefois y participer activement, et c’est là qu’il aurait rencontré sa future femme, Rai'ssa Timofeyevna Epstein, venue à Vienne pour y faire ses études, puisque à cette époque les universités russes n’étaient pas ouvertes aux femmes. En fait, les documents dont nous disposons montrent qu’elle passa trois semestres à l’université de Zurich, en 1895 et 18961691, mais qu’elle ne hit jamais inscrite à l’université de Vienne, bien qu’elle vînt y vivre en 18971692.

Alfred Adler épousa Raïssa Epstein le 23 décembre 1897. Selon les registres de la communauté juive de Vienne, elle était née à Moscou le 9 novembre 1873 et était la fille d’un marchand juif. Le mariage fut célébré dans la communauté juive de Smolensk. Après leur mariage, ils allèrent habiter dans l’appartement des parents d’Adler, au 22 de la Eisengasse (aujourd’hui Wilhelm-Exnerstrasse), tandis que ses parents s’installaient ailleurs.

/

 

L’année 1898 fut marquée par deux événements importants pour Adler : la naissance de son premier enfant, une fille, Valentine Dina, née le 5 août 1898, et la publication de son premier ouvrage, le Livre de santé pour le métier de tailleur1693.

En 1899, Adler ouvrit un nouveau cabinet au 7 de la Czemingasse. Jeune praticien, il dut probablement rencontrer des difficultés dans la Eisengasse, à proximité du quartier où exerçaient bon nombre de spécialistes distingués. Il avait plus de chances de réussir dans une rue populaire, non loin du Prater.

De 1899 à 1902, nous n’avons d’autre renseignement que la naissance de sa fille Alexandra le 24 septembre 1901. Du 12 août au 15 septembre 1902, Adler s’acquitta d’une période de trente-cinq jours de service militaire dans le 18e régiment d’infanterie du Honved, l’armée de réserve hongroise. Ce régiment se composait de soldats de langue allemande et tenait garnison dans le Burgenland, à Oedenburg1694.

Cette même année vit le début de la collaboration d’Adler avec Heinrich Grün, éditeur d’un nouveau journal médical, la Aerztliche Standeszeitung. Nous ignorons quel genre de contrat liait les deux hommes, mais la lecture de ce journal révèle que Heinrich Grün considérait manifestement Adler comme son principal collaborateur.

C’est en cette année cruciale de 1902 qu’Adler fit la connaissance de Freud. On raconte que la N eue Freie Presse avait publié un compte rendu qui dénigrait L’Interprétation des rêves de Freud et qu’Adler envoya une lettre de protestation au journal, qui la publia. Cette lettre lui aurait valu l’attention de Freud, qui lui aurait envoyé une carte de remerciement l’invitant à lui rendre visite. En réalité, la Neue Freie Presse ne publia jamais de compte rendu de L’Interprétation des rêves, ni aucun article contre Freud, et nous ignorons dans quelles circonstances les deux hommes se rencontrèrent1695.

En 1904, Alfred Adler se convertit au protestantisme. Au dire de Phyllis Bot-tome, Adler reprochait à la religion juive de ne s’adresser qu’à un seul groupe ethnique et il préféra « partager une divinité commune avec l’ensemble des hommes »1696. Il fut baptisé le 17 octobre 1904, en même temps que ses filles Valentine et Alexandra, mais sans Raïssa, dans l’église protestante de la Dorotheergasse1697.

De 1902 à 1911, Adler participa au cercle psychanalytique dont il avait été l’un des quatre premiers membres, et qui s’agrandit progressivement autour de Freud. Jusqu’en 1904, il continua à collaborer au journal de Heinrich Grün. Mais, à partir de 1905, il se mit à rédiger divers articles à orientation psychanalytique pour des revues médicales ou pédagogiques. Ses activités dans le cadre des rencontres du mercredi soir organisées par Freud nous sont connues par les procès-verbaux de la Société psychanalytique de Vienne qui résument ses interventions. Il semble avoir été le membre le plus actif du cercle et avoir joui de l’entière estime de Freud pendant ces premières années1698. En 1907, parurent ses Études sur les infériorités organiques où l’on pouvait voir un complément psychologique à la théorie psychanalytique ; ce livre fut bien accueilli par Freud. A la première rencontre internationale de psychanalyse, à Salzbourg, le 26 avril 1908, Adler lut une communication sur « le sadisme dans la vie et dans la névrose ». Il présida et participa activement aux discussions que la Société consacra au suicide des enfants, en avril 1910 : ces discussions furent ensuite publiées. En octobre 1910, après l’installation de la Société dans ses nouveaux locaux, Adler fut élu président, et Stekel vice-président.

Entre-temps, des changements étaient survenus dans la vie d’Adler. Sa famille s’était agrandie avec la naissance de Kurt, le 25 février 1905, et celle de Comelia (Nelly), le 18 octobre 1909. Il quitta la Czemingasse pour un quartier plus résidentiel, et s’installa dans un vaste appartement au 10 de la Dominikanerbastei1699. Il exerçait maintenant sa spécialité de neuropsychiatre, bien que pendant quelque temps encore il semble avoir été appelé assez souvent pour des consultations de médecine générale. En 1911, il acquit la citoyenneté autrichienne1700.

A cette même époque commençaient à se préciser les divergences entre les idées d’Adler et celles de Freud relativement aux névroses. Les écrits d’Adler ne pouvaient plus passer pour de simples compléments apportés à la psychanalyse, puisqu’ils contredisaient les principes essentiels enseignés par Freud. Néanmoins, quand se posa la question de l’organisation de la Société viennoise de psychanalyse, Freud recommanda Adler pour la présidence ainsi que pour le Comité du Zentralblatt qui venait d’être créé : Adler et Stekel en devinrent les coéditeurs. Mais bientôt les divergences entre Adler et Freud prirent de telles proportions qu’il fallut consacrer plusieurs séances à leur éclaircissement. Le 4 janvier et le 1 » février 1911, Adler fit deux communications, l’une sur « les problèmes de la psychanalyse », l’autre sur « la protestation virile » (ou revendication masculine). Le 8 et le 22 février, les discussions furent très animées, c’est le moins qu’on puisse dire, et Stekel fut seul à soutenir qu’il n’y avait aucune contradiction entre les vues de Freud et celles d’Adler. Mais, fin février, Adler et Stekel démissionnèrent de leurs fonctions respectives de président et de vice-président de la Société. Après avoir vainement tenté une réconciliation, Adler quitta la société avec son ami Furtmüller et quelques autres membres.

Avec eux, Adler fonda un nouveau groupe, la Société de psychanalyse libre, qui ne tarda pas à prendre le nom de Société de psychologie individuelle.

Il semble que ces longues discussions avec le groupe psychanalytique aient permis à Adler de prendre davantage conscience de l’originalité de ses idées. A cette époque parut justement l’ouvrage célèbre de Hans Vaihinger, La Philosophie du Comme-Si, qui impressionna vivement Adler et lui inspira un nouveau cadre conceptuel pour son propre système.

Tandis que Freud réunissait ses disciples autour de lui dans son appartement, puis dans les locaux d’une association médicale, Adler préférait rencontrer les siens dans un café viennois. Quelques-uns de ses adversaires jugeaient de tels lieux peu dignes de réunions scientifiques, même si ces discussions étaient plus sérieuses que les causeries habituelles dans les cafés de Vienne. Pendant ce temps, Adler révisait son système et organisait sa propre école. En 1912, il publia son second ouvrage, Le Tempérament nerveux, et entreprit la publication d’une série de monographies. En 1913 et 1914 parurent de nombreux articles sur les névroses et d’autres sujets voisins. Avec Cari Furtmüller, il fonda la Zeitschrift fur Individual Psychologie (Revue de psychologie individuelle). Un volume collectif, Heilen und Bilden (Guérir et éduquer), reprit plusieurs de ses anciens articles auxquels s’ajoutaient de nouveaux chapitres rédigés par lui ou par ses disciples : l’ouvrage était composé de façon à constituer une sorte de manuel de psychologie individuelle. La clientèle d’Adler, désormais, ne venait plus seulement des classes inférieures et moyennes, mais aussi des classes supérieures. Il comptait parmi ses malades le révolutionnaire russe Yoffé, un ami de Trotski (Trotski vécut à Vienne de 1907 à juillet 1914 ; sa femme était une amie de Raïssa Adler)1701.

En juillet 1912, Adler avait posé sa candidature pour le titre de Privat-Dozent à l’université. La réponse ne lui parvint qu’en janvier 1915. Nous ignorons pourquoi le délai fut d’une longueur inhabituelle. Le rapport sur sa candidature avait été rédigé par Wagner-Jauregg (qui, soit dit en passant, avait présidé au troisième Rigorosum d’Adler et à la cérémonie de remise du diplôme).

Dans ce rapport, le paragraphe consacré à la formation universitaire et clinique d’Adler est étonnamment bref : « Selon lui, pendant les quatre années qui suivirent l’obtention de son diplôme, il travailla à l’hôpital général de Vienne et à la Poliklinik dans les services de psychiatrie, de médecine interne et d’ophtalmologie, sans préciser dans quel cadre ni dans quelle fonction. » Cette façon un peu cavalière de s’exprimer semble indiquer que Wagner-Jauregg n’était pas entièrement convaincu de la réalité des affirmations d’Adler. Là-dessus, Wagner-Jauregg fait remarquer que les deux ouvrages d’Adler et ses nombreux articles diffèrent des travaux scientifiques de tous les autres candidats, sans exception, sur un point important : les autres candidats font tous état de leurs recherches en histologie, en anatomie ou en physiologie expérimentale du système nerveux, ou encore de recherches cliniques sur les symptômes et l’étiologie des affections nerveuses, tandis que les travaux d’Adler ne comportent rien de tel. Il se contente d’« explications de nature purement spéculative ». Adler, qui faisait partie de l’école psychanalytique, était resté fidèle à sa méthode, sinon à sa doctrine. C’est la première fois qu’un adepte de cette école posait sa candidature pour le poste de Privat-Dozent, aussi était-il particulièrement important que le Professorenkolle-gium prenne position.

Wagner-Jauregg estime « intéressante et raisonnable » (ansprechend und ver-nünftig) la théorie d’Adler sur les infériorités organiques, notamment quant à la compensation fonctionnelle et éventuellement la névrose, mais il juge la notion adlérienne d’organe bien trop générale : elle inclut des systèmes entiers et manque ainsi de précision.

Passant au Tempérament nerveux, Wagner-Jauregg critique Adler pour sa définition trop large de la névrose et sa conception purement psychogène de son étiologie. Quant aux notions de « buts fictifs » et de « protestation virile », Adler les illustre par des observations qu’il interprète à l’aide des théories que ces observations sont censées prouver. Wagner-Jauregg ne prend guère au sérieux la méthode psychanalytique, et il étend sa critique sur d’autres théories, jugeant certaines d’entre elles « aussi grotesques que celles de Freud ».

« Les écrits d’Adler peuvent-ils être qualifiés de scientifiques ? » demande Wagner-Jauregg. Adler s’appuie essentiellement sur l’intuition et n’apporte d’autre preuve que ses propres convictions. Ses théories sont « ingénieuses » (geistreich), mais pour un homme de science il est dangereux de n’être qu’ingénieux. L’imagination devrait être contenue par l’esprit critique. Dès lors se pose la question : « Est-il souhaitable que soit enseigné dans une faculté de médecine ce que propose Adler ? » On peut s’attendre, en effet, qu’il n’enseigne jamais autre chose. « Aussi ma réponse ne peut-elle être qu’un non catégorique », conclut Wagner-Jauregg1702.

A la suite de ce rapport, le Professorenkollegium rejeta la candidature d’Adler par 25 voix sur 25.

En lisant le rapport de Wagner-Jauregg, on ne peut s’empêcher de penser que sa critique d’Adler visait essentiellement Freud à qui il faisait allusion à plusieurs reprises. Pour Adler, ce fut une grande déception. On a voulu attribuer ce rejet à ses opinions socialistes, mais cela est peu probable : le rapport de Wagner-Jau-regg ne fait aucune mention de l’opuscule d’Adler sur le métier de tailleur, ni de ses publications antérieures sur la médecine sociale.

Entre-temps avait éclaté la Première Guerre mondiale. Au milieu de la tragédie universelle, Adler avait aussi des soucis de famille. Sa femme était partie pour un séjour en Russie avec leurs quatre enfants, et quand il lui envoya un télégramme la pressant de revenir à Vienne, elle ne comprit pas combien la situation était grave, retarda son retour et fut bloquée par les hostilités. Il fallut plusieurs mois de démarches ardues pour lui permettre de quitter la Russie et de retourner à Vienne, en passant par la Suède et l’Allemagne. Adler, qui avait 44 ans, n’avait pas été mobilisé : il avait été libéré d’obligations militaires ultérieures en décembre 1912. Mais, en 1916, la situation militaire était devenue plus grave en Autriche-Hongrie : on révisa les réglementations et on mobilisa beaucoup d’hommes qui, en vertu des lois précédentes, avaient été libérés de toute obligation militaire. C’est ainsi qu’Adler fut affecté comme médecin militaire au service de neuropsychiatrie de l’hôpital militaire de Semmering. Dans son autobiographie, Stekel raconte qu’il succéda à Adler dans ce service : il précise qu’Adler y avait fait un excellent travail, que ses examens cliniques étaient très minutieux, ses observations parfaites et qu’il s’était montré un médecin modèle1703. Adler fut ensuite transféré au service neuropsychiatrique de l’hôpital de garnison n° 15 à Cracovie. Ce transfert d’un médecin militaire sans grade dans un hôpital de garnison d’une ville universitaire était passablement insolite et l’on a supposé qu’Adler avait bénéficié de puissants appuis1704. Nous ne savons rien de ce séjour à Cracovie, sinon qu’Adler y donna une conférence sur les névroses de guerre devant un auditoire de médecins militaires en novembre 19161705.

Nous ignorons la durée exacte du séjour d’Adler à Cracovie. En novembre 1917, il fut transféré à l’hôpital militaire de Grinzing où il fut chargé, pendant quelque temps, des malades atteints du typhus. Une carte postale révèle qu’Adler fit un voyage en Suisse avant la fin de la guerre : on a supposé qu’il y accompagna un convoi de prisonniers blessés ou malades.

La défaite austro-hongroise fut suivie d’une longue période d’extrême misère à Vienne. On y souffrait de la famine, d’épidémie, du manque de médicaments, de combustibles et de lumière. La plupart des gens étaient ruinés, riches et pauvres avaient perdu leurs économies, les familles étaient disloquées, des milliers d’hommes étaient retenus prisonniers au loin et sans possibilité de correspondance. La propagande révolutionnaire faisait rage parmi les soldats démobilisés et les ouvriers. La délinquance juvénile s’étendait de jour en jour. C’était aussi un sentiment humiliant pour les Viennois d’avoir été à la tête d’un puissant empire et de se voir déchus, réduits maintenant à n’être plus que le centre hypertrophié d’une petite république besogneuse.

Cette situation de misère et de dépressions généralisées raviva les convictions socialistes d’Adler, bien que sous une forme renouvelée et originale. C’est ce que révèlent trois publications parues en 1918 et 1919.

Trois mois avant l’effondrement de l’Autriche, en juillet 1918, la revue suisse Internationale Rundschau publia une brève notice intitulée « Un psychiatre sur les névroses de guerre », sous la signature A. A., certainement Alfred Adler.

L’auteur s’étonne du fait suivant : les hommes partent à la guerre avec un tel débordement d’enthousiasme qu’ils sont prêts à supporter les pires souffrances pour une cause qui n’est réellement pas la leur. On peut expliquer ce paradoxe en disant que ces hommes agissent ainsi pour échapper au sentiment angoissant de leur insignifiance1706.

En décembre 1918, la même revue publia un article intitulé « Bolchevisme et psychologie », cette fois sous la signature explicite d’Alfred Adler.

« Nous avons dû renoncer à dominer d’autres peuples et nous voyons sans envie ni rancune les Tchèques, les Slaves du Sud, les Hongrois, les Polonais, les Ruthènes prendre force et conscience et s’orienter vers une nouvelle vie indépendante […]. Nous n’avons jamais été plus misérables que quand nous étions à l’apogée de notre puissance […]. Nous sommes plus proches de cette vérité que les vainqueurs. » L’auteur ajoute que jusqu’ici les socialistes ont été les seuls à proclamer qu’une vie paisible en commun était le but suprême de la société. Maintenant les bolcheviks ont pris le pouvoir et proclament qu’ils en useront pour le bien de l’humanité. L’idéologie communiste semble se confondre avec celle du socialisme, mais une différence essentielle les sépare : le communisme, en effet, fonde et appuie son pouvoir sur la violence. Or, la violence engendre la contre-violence : « D’autres se préparent déjà à étendre leur offensive contre le bolchevisme pour aboutir, sous une avalanche de slogans moralistes, à la conquête et à l’asservissement de l’Europe »1707.

La troisième publication est un petit opuscule, L’Autre Côté, dans lequel Adler retrace brièvement les événements des cinq années précédentes pour en tirer la leçon.

Avant la guerre, la population avait été intoxiquée par les exercices et la propagande militaristes, si bien que quand la guerre éclata les gens se laissèrent conduire aveuglément, par l’effet de cette intoxication de l’esprit. Les soulèvements attendus ne se produisirent pas, mais un nombre croissant d’hommes cherchèrent à échapper à leurs obligations militaires, si bien que des conflits surgirent entre les médecins militaires et les commissions de révision des congés. La police militaire réprima durement les tentatives de désertion en masse lors de l’offensive russe. Il ne restait plus, dès lors, que la résistance passive secrète, et, quand l’Empire s’effondra, le peuple se réjouit d’avoir conquis sa liberté, comprenant que son véritable ennemi, la classe dirigeante, avait été défait. Le moment était venu pour les dirigeants, les profiteurs, les juges et les médecins sadiqùes, les journalistes, les écrivains, et même certains hommes de science, de rendre compte de leurs actes. Mais que penser de l’enthousiasme des masses au début de la guerre et du grand nombre des volontaires ? Parmi ces derniers, beaucoup étaient partis à la guerre parce qu’ils étaient mécontents de leur situation sociale ou de leur vie familiale. Ils furent souvent les premiers à déchanter. Mais il ne faudrait pas faire porter à ces hommes la responsabilité de leur attitude initiale : ils n’avaient aucune possibilité de juger la situation, car leurs dirigeants avaient tout fait pour les tromper. Adler explique encore que, puisqu’il n’y avait pas d’autre issue, la seule solution possible consistait pour eux à combattre sous la bannière de l’oppresseur c’est-à-dire de la classe dirigeante. Remarquons, en passant, que c’est là ce que les psychanalystes appelèrent plus tard « identification à l’ennemi »1708.

Après la défaite de l’Autriche et les bouleversements sociaux qui suivirent, les sociaux-démocrates avaient pris le pouvoir à Vienne. Malgré les difficultés économiques ils s’efforcèrent de réaliser un programme d’institutions d’utilité publique : la construction de logements à bon marché pour les travailleurs, l’ouverture de dispensaires médicaux et la réforme scolaire furent au centre de leurs préoccupations. Le nouveau ministre de l’Éducation nationale, Otto Glôckel, ancien enseignant, entreprit d’instituer un nouveau système d’éducation fondé sur des principes démocratiques et le respect des besoins individuels des enfants1709. Un certain nombre d’écoles expérimentales appliquèrent de nouvelles méthodes, souvent audacieuses, si bien que, pendant une douzaine d’années, Vienne fut une sorte de Mecque pour les éducateurs aux idées nouvelles1710. Cette situation offrait à Adler l’occasion rêvée de mettre en pratique ses propres idées. En 1920, il entreprit de fonder et de développer progressivement ces institutions (groupes de travail pour les instituteurs, consultations médico-pédagogiques, jardins d’enfants, écoles expérimentales) dont nous reparlerons plus en détail1711.

Dans son second article de Y Internationale Rundschau, Adler faisait allusion à ses anciens amis maintenant au pouvoir (il s’agissait manifestement de Trotski et de Yoffé). Mais il refusa de s’engager lui-même dans une activité politique militante. Au dire de Furtmüller, Adler n’assista qu’une seule fois à un meeting communiste. Bien qu’il écrivît encore à l’occasion un article pour Y Arbeiter Zei-tung, il s’était retiré depuis longtemps du Parti social-démocrate – suscitant l’irritation de certains de ses anciens associés – et proclamait que le besoin le plus urgent de l’humanité était la réforme et la diffusion de l’éducation, dans l’esprit de la psychologie individuelle. En 1920, Adler organisa ses premières consultations pour instituteurs. Ds devaient se retrouver avec lui ou ses associés pour discuter sur des problèmes posés par les enfants difficiles.

A partir de cette date, la vie d’Adler se confondit de plus en plus avec le développement et l’histoire de la psychologie individuelle.

La Zeitschrift fur Individualpsychologie, dont la parution avait été interrompue pendant la guerre, reparut en 1923 sous le nom d’internationale Zeitschrift fur Individualpsychologie (Revue internationale de psychologie individuelle) : elle publiait maintenant des articles émanant de divers groupes adlériens d’Europe et d’Amérique du Nord. La même année, Adler donna des conférences en Angleterre et présenta une communication au Congrès international de psychologie, à Oxford. En 1924, il fut nommé professeur à l’Institut pédagogique de la ville de Vienne, et de nombreux enseignants assistèrent à ses cours. En 1926 parut, sous la direction d’Erwin Wexberg, un important traité de 864 pages exposant les divers aspects de la psychologie individuelle1712.

L’année 1926 fut pour Adler une année très active : il publia plusieurs articles et entreprit la publication d’une série de monographies rédigées par certains de ses disciples1713. Il consacra de plus en plus de temps à des tournées de conférences qui s’étendaient maintenant jusqu’aux États-Unis. Il exprimait parfois aussi ses idées dans des interviews données aux journalistes1714.

La situation économique et sociale de l’Autriche s’était améliorée notablement et Adler avait retrouvé une certaine prospérité. Le 9 septembre 1927, il acheta une maison de campagne à Salmannsdorf, bourgade située à l’extrême nord-ouest de la ville. C’était une grande maison avec un beau jardin et un verger, d’où l’on avait une vue magnifique sur la forêt de Vienne. En été, Adler venait souvent y passer les dimanches et jours fériés : il y recevait volontiers ses amis, qui venaient nombreux. Du 19 au 23 octobre de cette même année, il participa à un symposium au Wittenberg College, à Springfield (Ohio), qui rassemblait un grand nombre d’éminents psychologues américains et européens. C’est cette année encore que parut son troisième ouvrage important, Connaissance de l’homme, exposé très clair de la forme la plus récente prise par ses idées.

Progressivement, Adler en vint à passer la plus grande partie de son temps aux États-Unis. Il passait l’été avec sa famille à Vienne, où il poursuivait ses activités habituelles, puis il retournait en Amérique pour le reste de l’année, non sans avoir donné des conférences dans d’autres pays européens. En 1929, il fut nommé directeur médical du Mariahilfe Ambulatorium de Vienne, clinique ambulatoire pour le traitement des névroses. Il donna aussi des cours populaires à l’université Columbia de New York, pendant la session de printemps 1929 et celle de l’hiver 1930-1931.

Par décision du conseil municipal de Vienne en date du 11 juillet 1930, Alfred Adler se vit octroyer le titre de citoyen de Vienne « en reconnaissance des grands mérites qu’il s’est acquis par ses recherches scientifiques et à l’occasion de son soixantième anniversaire »1715. Une cérémonie eut lieu sous la présidence du maire de Vienne, Karl Seitz1716. Phyllis Bottome rapporte que le maire salua en Adler un disciple méritant de Freud, maladresse qu’Adler ressentit douloureusement. Selon le même biographe, un autre incident pénible eut lieu cette même année à New York : à l’insu d’Adler, un de ses admirateurs avait proposé de le nommer professeur titulaire à l’université Columbia, nomination que les autorités universitaires jugèrent prématurée. Adler eut connaissance de cet incident, s’en irrita et donna sa démission. En 1932, il commença à enseigner au Long Island Medical College. A cette époque, il avait de nouveaux soucis parce que certains de ses disciples, aux opinions politiques de gauche, persistaient à affirmer que la psychologie individuelle était une émanation du marxisme.

En 1934, le Parti social-démocrate fut interdit en Autriche. La menace nazie se faisait de plus en plus inquiétante. Adler avait prévu la catastrophe qui devait bientôt submerger l’Europe, et pensait que l’avenir de la psychologie individuelle dépendait de son implantation en Amérique du Nord. Il fonda le Journal for Individual Psychology, première revue de ce genre en langue anglaise. Pendant son séjour aux États-Unis, il tomba gravement malade. Quand on crut qu’il était sur le point de mourir, sa femme accourut de Vienne avec leur fille Alexandra pour le soigner. Il recouvra cependant la santé et s’installa définitivement aux États-Unis avec sa famille.

Au terme de longues négociations, il vendit sa maison de Salmannsdorf le 24 février 19371717. Une tournée de cours et de conférences avait été organisée en Angleterre, du 24 mai au 2 août 1937. Pendant tout ce temps, Adler fut angoissé au sujet de sa fille aînée, Valentine, qui avait disparu en Russie. En route pour l’Angleterre, il donna une conférence à La Haye devant les membres de l’Association pour l’étude de l’enfant. Ce même soir, il téléphona de l’hôtel à son ami, le docteur Joost Meerloo, lui disant qu’il souffrait très probablement d’angine de poitrine. Le docteur Meerloo vint le voir, accompagné d’un cardiologue. La douleur avait disparu, mais le spécialiste conseilla un examen cardiologique complet et une période de repos1718. Adler partit toutefois le lendemain pour l’Angleterre. Le quatrième jour de sa tournée, U s’effondra à Aberdeen, dans l’Union Street, le matin du vendredi 28 mai 1937 : il mourut dans l’ambulance de la police qui le conduisait à l’hôpital. Sur la proposition de l’université d’Aberdeen, on célébra un service funèbre dans la chapelle du King’s College, le 1er juin, en présence de plusieurs membres de sa famille, ainsi que de représentants du conseil municipal, des universités et des sociétés scientifiques. On transporta sa dépouille à Édim-bourg, au cimetière de Warriston, où il fut incinéré. On célébra un service religieux, et le docteur Ronge, du groupe de psychologie individuelle néerlandais, prononça une oraison funèbre en allemand1719 1720.

La personnalité d’Alfred Adler

Il est difficile de se faire une idée exacte de la personnalité d’Alfred Adler, en raison d’une part des témoignages contradictoires de ses contemporains, et d’autre part des transformations qu’elle subit au cours de sa vie.

Les premières données dont nous disposions à son sujet le dépeignent comme un enfant souffreteux, inhibé par son frère aîné plus brillant, puis comme un étudiant peu remarquable. Plus tard encore, il apparaît comme un ardent socialiste et un jeune praticien habile, s’intéressant à la médecine sociale. Les témoignages sur Adler pendant sa période de collaboration avec Freud le présentent comme un homme actif, mais pointilleux et querelleur. Le docteur Alphonse Maeder, qui le rencontra à Nuremberg en mars 1910, écrit :

« Après la lecture de mon rapport, Adler vint à moi, et saisissant chacun des boutons de mon gilet l’un après l’autre, il entreprit de m’expliquer ses idées. Il voulait à tout prix me gagner à ses théories […]. Ses manières avaient quelque chose de déplaisant […]. Il avait un extérieur assez particulier, il n’était pas spécialement beau et n’avait rien de séduisant »m.

Il semble que les événements de la guerre provoquèrent en lui une remarquable métamorphose, que Jones caractérise ainsi :

« Adler me donnait l’impression d’être un personnage morose et revêche dont l’humeur était tantôt batailleuse, tantôt maussade. C’était évidemment un ambitieux, toujours en train de revendiquer la priorité de ses idées. Toutefois, quand j’eus l’occasion, quelques années plus tard, de le rencontrer, je constatai que le succès lui avait conféré une certaine affabilité dont il ne montrait guère d’indices auparavant »1721.

Adler s’était fait de plus en plus l’apôtre d’un idéal dans lequel il voyait la seule possibilité de sauver le monde, et pour la propagation duquel il se surmena jusqu’à la mort.

Les adeptes de la psychologie individuelle ont souvent essayé de comprendre Adler en recourant à sa propre méthode, c’est-à-dire en interprétant ses plus anciens souvenirs et en analysant sa situation dans la constellation familiale.

« Dans un de mes plus anciens souvenirs, je suis assis sur un banc, entravé de bandages en raison de mon rachitisme, tandis que mon frère aîné est assis en face de moi. Il pouvait courir, sauter, aller et venir sans effort, tandis que pour moi le moindre mouvement exigeait contrainte et effort. Chacun s’efforçait de son mieux de me venir en aide, et mon père et ma mère faisaient tout ce qui était en leur pouvoir. A l’époque à laquelle remonte ce souvenir, je devais avoir environ deux ans »1722.

Ce premier souvenir est évidemment caractéristique. Le rachitisme lui avait permis de faire personnellement l’expérience d’une infériorité organique, notion \ dont il devait faire plus tard, au moins pendant quelque temps, le centre de son système psychologique. L’image de l’enfant immobilisé, réduit à l’impuissance, illustre le besoin fondamental de mouvement, notion qui joue un rôle important dans la doctrine adlérienne. La rivalité intense avec son frère aîné apparaît ici comme une première formulation de l’idée de situation dans la constellation des frères et des sœurs. L’image de l’enfant entouré par d’autres personnes cherchant à l’aider constitue comme une première version de la notion de « style de vie » du névrosé.

Un autre souvenir de sa première enfance se rapporte à la naissance et à la mort d’un jeune frère : celui-ci avait détourné sur lui une partie de l’attention maternelle dont Alfred jouissait en sa qualité d’enfant maladif. Cette prise de conscience précoce de la réalité de la mort se renforça un an plus tard, quand Alfred lui-même faillit succomber à une pneumonie, et s’il faut l’en croire, c’est cette raison qui le décida à se faire médecin, c’est-à-dire à devenir un homme qui défie la mort.

Un incident scolaire, survenu alors qu’Adler avait 8 ou 10 ans, est devenu une anecdote classique. Alfred était nul en mathématiques. Un jour le maître posa un problème que personne ne fut capable de résoudre. Le jeune Alfred avait l’impression d’avoir trouvé la solution, et il eut le courage d’aller au tableau noir pour l’exposer, à la surprise générale. A partir de ce jour, il se sentit aussi capable qu’un autre de réussir en mathématiques et il excella dans cette matière. (Dans la version de Phyllis Bottome, le maître lui-même ne trouvait pas la solution, et, après son exploit, Alfred devint un « prodige mathématique » !)

Pour ce qui est de la constellation familiale, nous avons déjà indiqué que les relations d’Alfred avec ses parents étaient à l’opposé de la « situation œdipienne » de Freud. Sa mère était l’antagoniste contre laquelle il éprouvait ses forces, situation qui n’est pas sans présenter d’analogies avec sa rivalité ultérieure à l’égard de sa femme. Quant à sa position de second entre un frère aîné brillant et un frère plus jeune animé d’un vif esprit de compétition, ne devait-il pas la revivre plus tard lorsqu’il se trouva entre Sigmund Freud et Cari Gustav Jung ?

Alfred Adler était un homme de petite taille, d’aspect vigoureux, qui n’avait rien de très séduisant. Il avait une grande tête ronde, un front massif et une large bouche. Il ne portait pas la barbe, mais laissa pousser dans sa jeunesse une grande moustache noire qu’il tailla ultérieurement. Plusieurs personnes ont exprimé leur fascination pour ses yeux à l’expression changeante, tantôt voilée et absente, tantôt perçante. Adler était un homme aux émotions fortes, d’une grande activité et d’une grande vivacité d’esprit. Il savait, en général, maîtriser ses émotions, mais pouvait aussi se montrer hypersensible : le rejet de sa candidature au poste de Privat-Dozent le blessa à vie, comme plus tard l’incident à l’université de Columbia et la maladresse du maire de Vienne.

Ainsi que nous l’avons déjà indiqué, Adler avait reçu une formation classique, comprenant l’étude des auteurs grecs, latins et allemands. Il avait beaucoup lu, mais méprisait tout étalage d’érudition. Ses auteurs favoris étaient, parmi les classiques, Homère, Shakespeare, Goethe, Schiller, Heine, ainsi que les poètes autrichiens Grillparzer et Nestroy, et, parmi les modernes, Dostoïevski et

d’autres romanciers russes1723. Il affectionnait particulièrement le roman de Vis-cher, Auch Einer, dont le genre d’humour ressemblait assez au sien.

Dans sa jeunesse, ses sports favoris étaient la nage, la marche et l’alpinisme, mais plus tard il dut y renoncer à cause de sa maladie de cœur. Il avait près de soixante ans quand il apprit à conduire, et il ne fut jamais un bon conducteur. Il était très doué pour la musique et le théâtre, et chantait remarquablement bien. Adolescent et jeune adulte, il allait souvent assister à des concerts et à des pièces de théâtre. Plus tard, pendant ses années de solitude à New York, sa principale distraction fut le cinéma.

Sans être un brillant causeur, Adler excellait dans la conversation familière, entrecoupée de bons mots dont il raffolait. Par ailleurs, ses auditeurs s’accordent en général à reconnaître en lui un excellent conférencier, aux réparties rapides et spirituelles. En revanche, ses écrits ne se distinguent ni par leur style ni par leur composition. Adler n’avait rien d’un linguiste. Bien qu’il fût très à l’aise dans son allemand maternel (y compris le dialecte viennois), il avait des difficultés avec les langues étrangères. Il n’arriva jamais à apprendre le français, et il ne savait que quelques mots de hongrois, de russe et d’autres langues européennes. Il réussit, quoique tardivement, à apprendre l’anglais qu’il parla et écrivit couramment, mais il garda un fort accent étranger.

Certains de ses visiteurs exprimaient leur surprise devant sa manière de vivre. A la différence de Freud, il n’avait pas de collection d’œuvres d’art ; il menait une vie de petit-bourgeois. Un de ses anciens voisins, un homme âgé que nous avons eu l’occasion d’interviewer en août 1963, parlait de lui en ces termes :

« Rien en lui n’attirait le regard. Il était d’apparence modeste et ne faisait aucune impression particulière. Vous l’auriez pris pour un tailleur. Bien qu’il eût sa maison de campagne, il ne donnait pas l’impression d’avoir de grands revenus. Son épouse était une femme d’intérieur honnête et sans prétentions. Ils n’avaient qu’une domestique à leur service. Bien qu’il voyageât beaucoup et reçût de nombreux visiteurs, j’ignorais qu’il fût un homme célèbre jusqu’au jour où une grande cérémonie fut organisée en son honneur. »

Le docteur Eugène Minkowski, qui lui rendit visite à Vienne, le trouva charmant et sans prétentions1724 : « Il ne jouait pas du tout au grand maître. »

Phyllis Bottome raconte dans son autobiographie sa déception lors de sa première rencontre avec Adler dans l’été 1927 :

« Je m’étais attendue à rencontrer un génie socratique qui nous plongerait tous dans les profondeurs de la psychologie. Je trouvai un homme sympathique et prévenant qui n’abordait aucun sujet particulier et qui tenait à chacun des propos assez généraux »1725.

Ceux qui ont connu Adler s’accordent à lui reconnaître qu’il possédait à un suprême degré le don de la Menschenkenntnis (la compréhension pratique et intuitive des humains). Ce don se manifestait surtout dans son activité clinique. En présence d’un nouveau malade dont il ignorait tout, il le regardait un moment, lui posait quelques questions, après quoi il était capable de tracer un tableau complet de ses difficultés, de ses troubles cliniques et des problèmes qui se posaient dans sa vie. Après avoir entendu un rapport sur rhistoire d’un nouveau malade, il pouvait deviner comment il se comporterait et ce qu’il dirait quand il se trouverait en présence de l’équipe des psychologues. H finit par acquérir le don de deviner presque instantanément la position du premier venu dans la constellation de ses frères et sœurs.

Adler était également célèbre pour la facilité avec laquelle il entrait en contact avec tout un chacun, y compris avec les enfants difficiles, les psychotiques et les criminels. Il s’intéressait sincèrement à chaque être humain et compatissait à ses souffrances, mais, comme Janet, il savait discerner immédiatement la part de jeu et de mensonge qui pouvait entrer dans le comportement de ses patients.

Adler faisait preuve de la même clairvoyance en politique. C’est ainsi qu’il prédit, dès 1918, que le recours à la violence de la part des bolcheviks susciterait une contre-violence qui chercherait à conquérir l’Europe. C’était bien avant que Hitler n’ait fondé son parti et n’ait tenté son premier putsch. Plus tard, Adler prédit clairement la catastrophe de l’expansion nazie et de la Deuxième Guerre mondiale.

Contrastant avec sa perspicacité psychologique, son manque de sens pratique eut des conséquences désastreuses pour son mouvement. Les premières années, il commit une grave erreur en tenant aussi assidûment des réunions sans façon dans les cafés de Vienne et en y invitant aussi facilement des névrosés. C’est ainsi qu’il se fit une réputation de superficialité1726. Avec les années, ce défaut devint encore plus manifeste. Bien des difficultés provenaient de son horreur du compromis, qui était souvent interprétée comme un manque de souplesse et de sens diplomatique. Quand Adler émigra aux États-Unis, ces difficultés atteignirent un point critique. Il se trouva seul, à l’âge de 60 ans, dans un pays nouveau dont la langue et les habitudes ne lui étaient plus familières. Phyllis Bottome pense qu’une bonne secrétaire lui aurait prolongé sa vie de dix ans, mais il ne savait pas choisir ses collaborateurs ; des articles qu’on lui envoyait se perdaient et des lettres importantes restaient sans réponse1727.

Phyllis Bottome nous a fait connaître l’histoire de l’amour d’Alfred Adler pour Raïssa Epstein et de leur mariage1728. Raïssa Epstein avait reçu une éducation libérale. A cette époque, les étudiantes russes étaient nombreuses à fréquenter les universités d’Europe centrale, et plusieurs d’entre elles épousèrent des condisciples ou des professeurs. On pourrait dresser une assez longue liste d’universitaires français, allemands et autrichiens ayant ainsi épousé des étudiantes russes. Il serait intéressant d’analyser l’influence exercée par ces épouses russes sur la pensée et l’œuvre de leurs maris. Dans le cas d’Adler, cette influence semble avoir été considérable. Raïssa Epstein était une socialiste convaincue, et Furt-müller dit qu’Adler et elle assistèrent souvent à des meetings socialistes avant leur mariage. Raïssa avait un caractère très indépendant et une forte volonté ; après une période initiale de bonheur sans mélange, les difficultés surgirent. Suivant l’expression de Phyllis Bottome, « lutter pour l’émancipation des femmes et

vivre avec une femme qui s’est émancipée sont deux choses entièrement différentes »1729. Les sujets de discorde ne manquèrent pas entre eux. Adler appartenait à la petite bourgeoisie autrichienne qui attendait essentiellement de la femme qu’elle joue son rôle de maîtresse de maison et se conforme aux règles traditionnelles de la bienséance, tandis que Rai'ssa était issue des cercles de l’intelligentsia qui estimait ces règles assez secondaires. Par ailleurs, Raïssa, qui eut toujours des Convictions d’ extrême gauche, ne comprenait pas qu’Adler ait pu leur préférer sa psychologie individuelle. En 1914, leurs sympathies allèrent à leurs pays respectifs qui étaient en guerre l’un contre l’autre.

Phyllis Bottome fait remarquer que ces difficultés conjugales inspirèrent beaucoup de choses décrites par Adler dans son livre, Le Tempérament nerveux, notamment la notion de « protestation virile ». Mais Alfred Adler passa paisiblement ses dernières années dans son foyer reconstitué en Amérique, où Rai'ssa vint le rejoindre en 1934.

Les préoccupations philosophiques d’Alfred Adler subirent certaines modifications au cours de sa vie. Pendant sa jeunesse, il fut vivement attiré par le marxisme et devint membre, pendant quelque temps, du Parti social-démocrate. Il ne perdit jamais son intérêt pour la politique et ne cacha jamais ses opinions. Mais, peu à peu, il en vint à accorder la priorité aux problèmes de l’éducation et à la propagation de sa psychologie individuelle.

On ignore à quel moment précis Adler se détacha de la religion juive. Ses remarques sur certains névrosés qui fuient leurs tâches vitales en se réfugiant dans la religion pourraient faire conclure à une attitude sceptique à l’égard de la religion en général. Toutefois, on ne trouve dans ses écrits aucune idée franchement antireligieuse. Il est remarquable que, lorsqu’il quitta la synagogue en 1904, il se rallia à l’Église protestante. Au dire de Phyllis Bottome, il était gêné par la limitation ethnique de la religion juive et il préféra se rattacher à une religion universelle. Nous verrons plus loin qu’il eut, avec un ministre protestant, le pasteur Jahn, une discussion sur les rapports entre la religion et la psychologie individuelle : Adler reconnaissait que les idéaux qu’ils poursuivaient l’un et l’autre présentaient des points communs, bien que l’un se situât dans le domaine de la science et l’autre dans celui de la foi1730.

Il est intéressant de comparer la vision du monde d’Adler avec celle de Freud1731. Freud, dans la tradition du scepticisme de Schopenhauer, voyait dans le névrosé la victimê d’une grandiose et tragique illusion de l’humanité. Adler, dans la lignée d’un Leibniz, considérait le névrosé comme un pitoyable individu recourant à des ruses transparentes pour fuir les obligations de sa vie. Adler en arriva à voir dans la tendance à se perfectionner soi-même l’essence de l’homme. L’organisation même de leurs mouvements respectifs manifeste la différence qui sépare Adler de Freud. Tandis que la Société psychanalytique s’était donné une organisation minutieuse et structurée, très hiérarchisée avec, au sommet, le comité central et une « coterie » secrète autour de Freud, la Société de psychologie individuelle d’Adler était très souple. De nombreux malades participaient

aux réunions, parce que Adler attendait d’eux qu’ils se joignent au mouvement et qu’ils en deviennent les porte-drapeau (Bannertrâger). Dans une perspective quasi messianique, Adler espérait que son mouvement conquerrait et transformerait le monde par l’éducation, l’enseignement et la psychothérapie.

Les contemporains d’Alfred Adler

On ne saurait comprendre l’évolution d’un penseur ou d’un chercheur si l’on fait abstraction du réseau de ses relations personnelles et scientifiques avec ses contemporains. Ainsi que nous l’avons fait pour Janet et Freud, nous essaierons de jeter un coup d’œil dans cette structure microsociologique complexe, en prenant appui sur les relations d’Adler avec un de ses contemporains, Wilhelm Stekel1732. La vie de celui-ci nous est connue surtout par la version anglaise de son autobiographie.

Wilhelm Stekel passa son enfance et sa jeunesse à Czemowitz, dans la province de Bukovine. fl était issu d’une famille de Juifs orthodoxes de langue allemande. Au terme de ses études secondaires, il alla étudier la médecine à Vienne, puis s’installa immédiatement comme praticien en médecine générale, tout en continuant à étudier. Il écrivait facilement et abondamment, collaborait à des quotidiens et envoyait des articles à des revues médicales. Son article sur les expériences sexuelles précoces chez les enfants, à partir de trois cas cliniques, attira l’attention de Freud qui le cita1733. Il rédigea une recension enthousiaste de L’Interprétation des rêves de Freud dans le Neues Wiener Tagblatt, en date des 29 et 30 janvier 1902. A partir de ce moment, il devint un fervent disciple de Freud et, s’il faut en croire son récit, c’est lui qui suggéra à Freud les réunions du mercredi soir dans son appartement. Stekel participa à tous les événements qui marquèrent les débuts de la psychanalyse. En 1908, son livre, Les États d’angoisse nerveux et leur traitement, parut avec une préface de Freud1734. En 1911, il publia un manuel d’interprétation des rêves1735 et, en 1912, une étude sur les rêves des poètes1736. Sa production littéraire semblait inépuisable. Progressivement, ses idées divergèrent de celles de Freud. Il expliquait, par exemple, l’angoisse comme une réaction de l’instinct de vie contre l’instinct de mort ; il insistait sur l’importance des tendances agressives et voyait dans la crise épileptique l’effet d’impulsions criminelles se retournant contre le sujet lui-même, fl estimait aussi que la névrose trouvait souvent son origine dans le refoulement de la religion ou de la morale.

Quand Adler et son petit groupe firent sécession, Stekel resta fidèle à Freud pendant quelque temps, mais les attaques dont il fut l’objet de la part des autres membres du groupe l’amenèrent à quitter à son tour la Société psychanalytique.

Stekel resta un auteur prolifique dans plusieurs domaines. Outre des pièces de musique et des chansons pour enfants, il composa des pièces de théâtre en vers et en prose, et publia des recueils d’historiettes humoristiques, sous son propre nom ou sous le pseudonyme de Sérenus. Certains personnages de ses pièces et de ses récits humoristiques paraissent plus réels que les malades sur lesquels il accumulait les observations dans ses publications psychanalytiques.

Pendant la Première Guerre mondiale, Stekel servit comme médecin militaire et eut à traiter de nombreux cas de névroses traumatiques. Il trouva néanmoins le temps d’envoyer assez souvent des articles aux journaux et aux revues médicales. Après la guerre, il réunit autour de lui un groupe de disciples. Il continuait à s’intituler psychanalyste et à se réclamer de Freud comme de son grand maître, mais ses traitements étaient bien plus brefs et comportaient un élément de rééducation. Sa production littéraire était toujours aussi abondante.

Au fil des années, son école prit de l’importance. Il voyagea et donna des conférences à l’étranger. Il se mit à rédiger une série de vastes monographies remplies d’observations cliniques. Quand les nazis envahirent l’Autriche, il réussit au dernier moment à fuir en Suisse ; de là il gagna l’Angleterre où il s’établit. Pendant la période la plus sombre de la Seconde Guerre mondiale, il se suicida.

Adler et Stekel étaient tous deux fils de marchands juifs et ils estimaient l’un et l’autre avoir eu une enfance malheureuse. Tous deux avaient joué avec les gamins des rues, tous deux étaient doués pour la musique, le chant et le théâtre. Ils firent tous les deux leurs études médicales à Vienne et fondèrent une clientèle de médecine générale. Ils se sentirent en même temps attirés par les idées de Freud et furent parmi les quatre premiers membres des rencontres du mercredi soir, dont ils furent les participants les plus actifs pendant plusieurs années. Ils publièrent presque en même temps leur première monographie, Adler en 1907 et Stekel en 1908. Ils y décrivaient ce que l’un appelait le « jargon des organes » (Adler), l’autre le « langage des organes » (Stekel), nouveauté dont chacun, ensuite, revendiqua la paternité. Au moment de l’organisation du mouvement psychanalytique, ils devinrent respectivement président et vice-président de la Société viennoise et coéditeurs du Zentralblatt. Puis Adler et Stekel quittèrent l’un et l’autre la Société psychanalytique pour suivre leur propre voie. Pendant la Première Guerre mondiale, ils travaillèrent successivement dans le même hôpital militaire, et, plus tard, ils achetèrent l’un et l’autre une maison à Salmannsdorf1737. Nous ignorons pourquoi, au terme d’une si longue amitié, ils se brouillèrent au point de ne plus s’adresser la parole et de ne plus se saluer dans la rue. Le destin voulut qu’ils fussent contraints l’un et l’autre à quitter le pays et à finir leurs jours en Grande-Bretagne.

Au début, Stekel était un adepte convaincu de la psychanalyse, au point que Freud adopta plusieurs de ses idées sur le symbolisme des rêves et sur la signification des symptômes névrotiques. Quant à Adler, il se montra d’emblée plus indépendant à l’égard des idées fondamentales de Freud. Ultérieurement, Stekel n’hésita pas à reprendre bon nombre des idées d’Adler, et son système devint un amalgame entre les idées de Freud, celles d’Adler et les siennes propres.

Dans son livre sur l’infériorité des organes, en 1907, Adler parle de la signification symbolique des symptômes physiques, ce qu’il appelle le « jargon des organes ». En 1908, Stekel, dans Les États d’angoisse, fait état d’une série impressionnante d’observations et explique les symptômes les.plus divers comme un langage des organes exprimant symboliquement des sentiments inconscients. En 1908, Adler proclama, contre Freud, l’existence et l’importance des instincts primaires d’agressivité ; Stekel alla plus loin en attribuant aux instincts criminels un rôle important dans la genèse des névroses1738, de la mélancolie, de l’épilepsie, de même que dans le choix d’une profession1739. Quand Adler développa sa conception de la « protestation virile », Stekel lui emboîta le pas en décrivant « la guerre des sexes », et ce qu’Adler avait nommé « hermaphrodisme psychique », Stekel l’appela « bipolarité sexuelle ».

Quand Freud parle de refoulement, Adler et Stekel soulignent l’un et l’autre que ce qui est censément refoulé, c’est en fait ce que le névrosé ne veut pas voir en lui-même. L’insistance de Stekel sur la part du jeu dans le comportement de tout névrosé rappelle ce qu’Adler disait du « style de vie » d’un patient. La conviction d’être appelé à une mission importante, telle que Stekel la décrit chez le névrosé, correspond, dans le langage d’Adler, au « désir d’être semblable à Dieu ». Quand Freud expliqua que la perversion était l’envers de la névrose, Stekel et Adler ne le suivirent pas : pour eux, la perversion n’était qu’une forme particulière de névrose.

Au début des années vingt, les éléments adlériens devinrent encore plus apparents dans l’œuvre de Stekel. Dans son opuscule sur les rêves télépathiques, Stekel écrit : « Les rêves cherchent toujours à explorer l’avenir, ils mettetit en lumière nos attitudes à l’égard de la vie, nos façons de vivre et nos buts vitaux »1740. Dans ses Lettres à une mère*1741, il signale l’importance des premiers souvenirs et proclame que l’éducation ne devrait jamais user de violence contre l’enfant, de peur de susciter en lui une contre-tendance de même nature1742. Ailleurs, Stekel traite des « buts vitaux » (Lebensziele) : l’enfant se propose un but impossible à atteindre auquel il renoncera progressivement au fur et à mesure qu’il grandira1743. Le névrosé est un homme qui n’a pas été capable de ce renoncement et sa maladie sera l’expression de cette ambition brisée. Le problème central de l’auto-éducation est le « courage à l’égard de soi-même » (Mut zu sich selbst). Ce sont là des idées typiques d’Adler exprimées avec ses propres mots.

Ces ressemblances entre Stekel et Adler ne devraient pas nous faire méconnaître la grande différence qui sépare ces deux hommes et leurs œuvres. Stekel

commença comme un disciple de Freud, et même après avoir rompu avec lui il prétendit qu’il était resté psychanalyste. Effectivement, il conserva l’élément clinique et empirique de la psychanalyse tout en s’éloignant de son système théorique. Le cas d’Adler est tout à fait différent. Quand il rencontra Freud, il avait déjà certaines idées originales qu’il continua à développer pendant ses années de collaboration avec Freud. Quand il le quitta, il construisit un système théorique fondamentalement différent de la psychanalyse.

Les écrits de Stekel montrent ce que la psychanalyse aurait pu devenir si elle s’était bornée à n’être qu’une méthode empirique et pratique, sans préoccupations théoriques. Mais en même temps, la psychanalyse « dissidente » de Stekel montre exactement ce que la psychologie individuelle n’est pas : en d’autres termes, elle montre ce que la doctrine d’Adler aurait pu devenir si Adler n’avait pas rompu radicalement avec la psychanalyse pour édifier son propre système conceptuel.

L’œuvre d’Adler

I – La médecine sociale

Avant d’entrer dans le groupe de Freud, Adler avait conçu et exprimé des idées originales en matière de médecine sociale. La psychologie individuelle qu’il élabora ultérieurement ne peut être comprise si l’on fait abstraction des conceptions formulées dans sa période pré-psychanalytique.

En 1898, le docteur G. Golebiewski de Berlin, spécialiste des maladies professionnelles, accepta de publier, comme cinquième volume d’une série de monographies consacrées à ce sujet, le travail d’un auteur inconnu, Alfred Adler, sous le titre Livre de santé pour le métier de tailleur**. Cet opuscule de 31 pages est devenu introuvable, à tel point que certains adeptes de la psychologie individuelle sont allés jusqu’à mettre en doute son existence1744 1745. Dans l’avant-propos, l’auteur explique qu’il se propose de mettre en lumière les rapports existant entre la situation économique et la maladie dans une profession donnée, ainsi que leurs conséquences préjudiciables pour la santé publique. Cette analyse devait démontrer que la maladie peut être un produit de la société, ajoutant ainsi une nouvelle cause de maladie à celles communément reconnues par les médecins.

Dans la première partie de sa monographie, Adler esquisse un tableau de la situation sociale et économique du métier de tailleur en Autriche et en Allemagne, avec les transformations que ce métier avait subies au cours des dernières décennies. Jadis, les tailleurs travaillaient indépendamment pour leur clientèle privée, ils étaient unis et protégés par leurs corporations. L’avènement de la confection et du prêt-à-porter provoque le déclin des petits tailleurs. Dans les entreprises industrielles, les travailleurs bénéficient de conditions plus favorables

en raison du contrôle exercé par l’État, et il leur est plus facile de s’unir pour la défense de leurs intérêts communs. Les grandes entreprises ont l’avantage de pouvoir utiliser toute une machinerie et de travailler pour un vaste marché, tant national qu’international.

En contraste avec la situation favorable de la grosse industrie, l’auteur fait une sombre peinture des conditions déplorables où vivent les maîtres-tailleurs et leurs employés. Le progrès technique, qui assure de tels avantages aux grandes entreprises, est bien moins avantageux pour les maîtres-tailleurs : ils ne disposent que de machines à coudre, ils ne travaillent que poùr un marché local restreint, ils sont bien plus exposés aux fluctuations économiques. Le handicap le plus grave est la répartition inégale du travail au cours de l’année : il y a cinq ou six mois de surmenage intense pendant lesquels le tailleur travaille seize, dix-huit heures, sinon plus, par jour, aidé de sa femme et de ses enfants. Le reste de l’année, il n’a presque pas de travail, ce qui l’oblige à diminuer les salaires de ses employés, sinon à les renvoyer. Et pourtant, en dépit de cette situation économique précaire, on ne compte pas moins de 200 000 petits tailleurs en Allemagne et à peu près autant en Autriche-Hongrie. Le petit tailleur doit affronter non seulement la concurrence de la grosse entreprise de confection, mais aussi celle du Sitzgeselle qui emporte chez lui du travail à la pièce et qui n’hésite pas à réaliser des costumes entiers pour des clients. Les conditions de vie du petit tailleur sont à tous – égards misérables. Son logement et son atelier, qui ne font qu’un, sont habituellement situés dans les quartiers les moins chers et les plus insalubres de la ville, dans des maisons humides, sombres, sans air et surpeuplées qui favorisent la contagion des maladies infectieuses. En cas d’épidémie, cette situation peut être dangereuse pour le client lui-même. Les soucis matériels minent la santé du tailleur et il n’est pas suffisamment protégé par la législation du travail.

La deuxième partie de cette monographie est consacrée à la description des maladies dont souffrent le plus fréquemment les petits tailleurs. Viennent en tête les affections pulmonaires : rien d’étonnant, puisqu’ils travaillent assis et penchés en avant, respirant la poussière des tissus. La tuberculose pulmonaire est deux fois plus fréquente chez eux que dans les autres métiers. Cette position assise et penchée en avant entraîne aussi des troubles circulatoires, tels que les varices et les hémorroïdes, ainsi que des troubles gastro-intestinaux dont plus de 30 % des tailleurs sont atteints. Cette position est également cause de scoliose, de cyphose, d’arthrite du bras droit, de callosités des chevilles, etc. Le tailleur souffre souvent de crampes des mains ou des bras. Les maladies de la peau sont fréquentes : 25 % des tailleurs souffrent de la gale. Du fait des piqûres d’aiguilles, ils souffrent souvent d’abcès aux doigts, et la pression entraîne souvent la luxation du pouce droit. Leur habitude de mettre les fils dans la bouche occasionne souvent l’infection des gencives et diverses affections de la bouche et de l’estomac. La minutie de leur travail entraîne myopie et crampes oculaires. Ils sont victimes d’un lent empoisonnement par les teintures toxiques, et de maladies infectieuses transmises par les habits usagés qu’on leur demande de remettre en état. Les accidents de travail sont peu fréquents, encore qu’ils soient moins rares qu’on ne serait tenté de le croire. Les statistiques montrent que la maladie frappe bien plus souvent les tailleurs que les autres travailleurs, et que leur espérance de vie moyenne est la plus basse de toutes.

Analysant les causes de cette morbidité élevée, Adler insiste sur la sous-alimentation, l’insalubrité du logement, le surmenage, le manque de protection sociale des travailleurs et le fait que beaucoup choisissent ce métier parce qu’ils sont physiquement incapables de faire un autre travail, ce qui aboutit à une « sélection des plus faibles ».

Dans la troisième partie de sa monographie, l’auteur propose un programme de mesures destinées à mettre fin à cette situation. Il faut avant tout créer une nouvelle législation du travail. Il faut renforcer les réglementations existantes (comme la caisse de maladie), généraliser l’assurance-accident qui n’est obligatoire que dans les ateliers employant au moins vingt travailleurs. Les inspecteurs devraient contrôler les conditions de travail partout, et pas seulement dans les entreprises importantes. Il faudrait rendre obligatoire l’assurance-vieillesse et l’assurance-chômage, la loi devrait imposer un nombre maximal d’heures de travail, l’atelier devrait obligatoirement être distinct de l’appartement, et il faudrait interdire le travail à la pièce. Le programme préconise encore la construction de logements convenables et de cantines pour les travailleurs.

Le fil conducteur de cette monographie est la dénonciation de la médecine universitaire contemporaine qui ignore jusqu’à l’existence des maladies sociales. De même que dans le passé on a découvert que seule une hygiène publique efficace pouvait avoir raison des maladies contagieuses, de même les maladies professionnelles comme celles des tailleurs exigent l’instauration d’une nouvelle médecine sociale, dont la médecine contemporaine n’a pas conscience.

Nous ignorons les circonstances qui conduisirent Adler à rédiger cette monographie. Comme sources d’information, il cite divers travaux sur les maladies professionnelles, ainsi que des statistiques commerciales et sanitaires. Les idées d’Adler relatives à la supériorité de la grosse entreprise sur les petits ateliers semblent refléter la théorie dont on parlait beaucoup à l’époque de Schulze-Gae-vemitz, qui soutenait que les conditions de vie de la classe laborieuse ne s’amélioreraient pas en l’absence d’une florissante industrie lourde1746. La description du métier de tailleur telle que la présente Adler semble indiquer qu’il en avait plus qu’une connaissance simplement théorique, peut-être grâce à son oncle David qui était tailleur. Adler était manifestement un socialiste convaincu à la recherche d’une synthèse entre la médecine et le socialisme.

Quatre années s’écoulèrent entre cette première monographie d’Adler et sa publication suivante. Au dire de sa famille, Adler écrivit pendant cet intervalle, sous divers pseudonymes, des articles pour YArbeiter-Zeitung, le journal viennois social-démocrate. Il n’a pas été possible jusqu’à ce jour d’identifier ces articles.

Le 15 juillet 1902, un certain docteur Heinrich Grün lança une nouvelle revue médicale, YAerztliche Standeszeitung. Elle devait paraître deux fois par mois, avec un tirage de 10 000 exemplaires : le premier numéro fut envoyé gratuitement à tous les médecins autrichiens. La moitié inférieure des trois premières

pages était occupée par un article d’Adler (qui se voulait clairement un manifeste) intitulé « L’irruption des forces sociales dans la médecine »1747.

La médecine a toujours été ouverte à l’influence de toutes sortes de courants philosophiques scientifiques, voire pseudo-scientifiques. La physique, la chimie et l’ethnologie ont aidé à déterminer l’étiologie de bon nombre de maladies. Mais de toutes les sciences, c’est l’optique qui a contribué le plus aux progrès de la médecine : le microscope a permis à Virchow de fournir à la pathologie une nouvelle base scientifique avec sa « théorie cellulaire », il a permis l’essor de la bactériologie, laquelle a permis à son tour de vaincre les maladies infectieuses par des mesures d’hygiène publique. Entre-temps, l’État lui-même en était venu à reconnaître que la médecine l’intéressait de très près, puisqu’il faut une population saine pour fournir au pays de bons soldats et de bons travailleurs, et pour ne pas surcharger les finances publiques du fardeau des malades indigents. La solution qu’on a trouvée jusqu’ici a été de faire soigner les pauvres à bas prix par les médecins. Aujourd’hui, l’ascension des classes laborieuses oblige à reconsidérer le problème en termes d’assurance-maladie et d’institutions similaires. La profession médicale a atteint le point où elle doit affronter la question de la médecine sociale et prendre position. Mais les médecins eux-mêmes ont été moins conscients de ce problème que les administrateurs et les techniciens : ceux-ci ont pris l’habitude de résoudre des problèmes d’ordre médical sans consulter les médecins. La profession médicale va-t-elle continuer à traîner à la remorque des autorités officielles, ou va-t-elle prendre la tête du mouvement ? Va-t-elle enfin passer de cette politique du moindre effort à une politique orientée vers une prévention consciente et efficace ?

Dans le numéro du 15 octobre 1902 parut un article sous le pseudonyme d’Aladdin, très vraisemblablement rédigé par Adler (rappelons que son prénom hongrois était Aladar)1748. L’auteur écrit que le problème le plus urgent de la médecine actuelle consiste à rendre accessibles aux pauvres des soins médicaux valables. Jusqu’ici, à toute demande de ce genre, les autorités se sont contentées de répondre : « Nous n’avons pas d’argent. » Pour venir à bout de ce problème, Adler estime qu’il faut instituer un organisme reconnu par l’État et jouissant d’une autorité scientifique : une chaire d’enseignement et un séminaire chargé d’explorer les problèmes posés par l’hygiène sociale et de leur trouver une solution.

En septembre et octobre 1903, un article d’Adler intitulé « Ville et campagne » mettait en doute l’affirmation courante d’après laquelle la vie était bien meilleure à la campagne qu’à la ville1749. En fait, c’est le contraire, dit-il. L’hygiène a fait de plus grands progrès dans les villes : celles-ci ont bénéficié d’une plus grande attention de la part des autorités publiques, du fait que leur population croissante représente un grand nombre d’électeurs. Adler estime néanmoins

que cette carence de l’hygiène rurale finira par être préjudiciable aux villes elles-mêmes.

En novembre 1903, un article d’Adler intitulé « Être aidé par l’État ou s’aider soi-même ? » déplorait une nouvelle fois le gouffre qui séparait les aspects scientifiques et les aspects sociaux de la médecine1750. Adler pensait que la science médicale faisait des progrès rapides mais qu’elle avancerait plus rapidement encore si elle n’était constamment freinée par les autorités. Étant donné l’importance primordiale de la recherche, il estimait qu’il faudrait créer des postes appropriés, permanents et bien payés, ouverts aux chercheurs et aux enseignants dans les divers secteurs de la médecine (y compris la médecine sociale).

En juillet et août 1904 parut un long article : « Le médecin comme éducateur », dans lequel Adler découvrait un nouvel aspect de sa pensée.

Le rôle social du médecin ne se réduit pas aux aspects mis en lumière dans les articles précédents : il lui revient encore d’assumer une fonction d’éducateur. Cette fonction éducatrice doit être remplie dans la lutte contre l’alcoolisme, les maladies infectieuses et vénériennes, la tuberculose, la mortalité infantile, et dans l’hygiène scolaire, mais elle doit aller plus loin encore : le médecin devrait être capable de donner des conseils sur l’éducation des enfants. En présence d’enfants fragiles et maladifs, il ne suffit pas de prescrire un régime, de l’exercice et autres mesures physiques. Ces enfants perdent facilement leur meilleur soutien : leur confiance en leurs propres capacités. Le premier souci du médecin devrait être de leur rendre confiance en eux-mêmes et de les encourager, en prescrivant de façon appropriée l’exercice, les jeux et les sports.

Suit un résumé de ce que devrait être l’éducation de l’enfant. Elle devrait commencer par celle des parents, avant même la naissance de l’enfant. L’agent d’éducation le plus puissant est l’amour, à condition qu’il soit équitablement réparti entre les enfants et qu’il ne soit pas excessif. Parmi les erreurs le plus fréquemment commises dans l’éducation, une des plus graves consiste à gâter les enfants, ce qui ruine leur confiance en eux-mêmes et les prive de courage. Mais il n’est pas moins dangereux de recourir à des châtiments sévères, de les frapper, de les enfermer et de les réprimander sans cesse. Il devrait suffire de les éloigner un moment de la table familiale, de leur adresser quelques mots de réprimande, de prendre un air sévère. Il faut être prudent quand il s’agit de confier un enfant à des domestiques. Adler traite ensuite de quelques cas d’enfants difficiles : l’enfant têtu, le jeune menteur, le poltron, le masturbateur, l’anxieux. La meilleure façon de prévenir le mensonge est de développer le courage, la poltronnerie étant le plus dangereux de tous les défauts. « S’il était nécessaire, j’entreprendrais de faire du garçon le plus cruel un boucher, un chasseur, un collectionneur d’insectes ou un chirurgien compétent, tandis que le lâche restera toujours à un niveau culturel inférieur. » Adler conclut par cette affirmation : « La confiance en soi et le courage personnel sont, pour un enfant, les plus grands de tous les biens. »1751

Cet article d’Adler montre que, dès 1904, il avait édifié une théorie complète de l’éducation, et nous y trouvons la première ébauche de plusieurs de ses idées favorites : le rôle des infériorités organiques, le portrait de l’enfant gâté, la valeur thérapeutique de la confiance en soi et du courage.

Adler cite les psychologues de l’enfant contemporains, Preyer et Karl Groos, il mentionne aussi pour la première fois Freud comme l’homme qui a démontré l’importance primordiale des premières impressions du jeune enfant et qui a établi l’existence de la sexualité infantile.

En septembre et octobre 1904, Adler, en rendant compte d’un livre de Max Gruber intitulé Hygiène de la vie sexuelle, expose ses propres idées sur le sujet.

Adler est en désaccord avec Max Gruber sur ce sujet très discuté à cette époque. Il estime en effet que l’abstinence sexuelle est susceptible de perturber l’équilibre affectif, à de rares exceptions près. Quant aux excès sexuels, il estime que Max Gruber a exagéré leurs effets nocifs et que rien ne prouve qu’ils puissent être la cause de la neurasthénie, fl ajoute que les dangers de la prévention des naissances ont été surévalués. (Notons au passage que l’opinion d’Adler contredit celle de Freud à cet égard.) Quant à l’homosexualité, Adler reconnaît avec l’auteur qu’il ne s’agit pas d’une anomalie congénitale et qu’elle ne devrait être punie que dans les cas où elle cause un préjudice au partenaire, ou bien quand il s’agit de protéger des mineurs. Adler voit les dangers de la masturbation dans une autre perspective que Gruber : ces dangers se rapportent moins à la santé physique qu’à l’équilibre du développement affectif1752.

Bien que Aertzliche Standeszeitung ait continué à paraître pendant plusieurs années, cet article fut la dernière contribution d’Adler, fl est clair que, quand il rejoignit le petit groupe de Freud, Adler avait déjà des idées précises sur la médecine sociale, sur l’éducation, sur le rôle des infériorités organiques et des erreurs d’éducation dans la genèse des troubles affectifs. Au cours des années suivantes, les idées d’Adler devaient prendre une nouvelle direction, dans le cadre du mouvement psychanalytique.

II – La théorie des infériorités organiques

Adler fut très fidèle aux réunions du mercredi soir chez Freud : il y participa aux discussions et y présenta des communications personnelles1753. Lors de la discussion d’une communication sur La Généalogie de la morale de Nietzsche, Adler exprima sa vive admiration pour les intuitions psychologiques du philosophe. En 1909, il attribua à Karl Marx d’importantes découvertes psychologiques. En avril 1910, il présida un symposium sur le suicide des écoliers : le compte rendu parut avec un avant-propos d’Adler et une conclusion de Freud.

Parmi les nombreux articles qu’Adler publia à cette époque, deux, parus en 1905, sont fortement marqués par la psychanalyse. Le premier cherche, à la manière de Psychopàthologie de la vie quotidienne de Freud, à élucider la signification de l’obsession des chiffres chez trois malades1754. L’autre, relatif aux problèmes sexuels dans l’éducation, traite de la sexualité infantile à la façon des Trois Essais1755.

Le principal travail d’Adler durant sa période psychanalytique est un petit ouvrage de 92 pages sur les infériorités organiques1756. Cette idée n’était pas nouvelle. Les cliniciens parlaient du Locus minoris resistentiae, c’est-à-dire de l’organe de moindre résistance qui risquait de devenir le siège de complications lors d’une maladie infectieuse. A cet égard, Adler se référait à ses prédécesseurs, mais son originalité fut d’édifier une théorie systématique des infériorités organiques.

Adler part du fait qu’il existe beaucoup d’états morbides dont nous connaissons les symptômes, mais non les causes. Parmi les causes connues, il en est de générales (infections ou intoxications) et de locales (troubles fonctionnels d’un organe). Mais pour nombre de maladies, on ne trouve aucune explication satisfaisante, et Adler pense que la théorie des infériorités organiques pourrait éclaircir de tels cas.

L’infériorité d’un organe peut se manifester de diverses façons. La plupart du temps, les anomalies microscopiques ne sont guère décelables, mais parfois elles se manifestent par des signes extérieurs tels que les prétendus stigmates de la dégénérescence ou l’existence d’un nævus à proximité de l’organe en question. Puisque l’infériorité d’un organe dérive d’une perturbation du développement fœtal, elle affecte un segment embryonnaire tout entier. Dans d’autres cas, il s’agit d’une infériorité fonctionnelle (insuffisance sécrétoire, par exemple) ou même d’une simple anomalie d’un réflexe (lequel peut être exagéré, diminué ou absent). Dans un troisième groupe de cas, l’existence d’une infériorité organique peut être déduite de l’anamnèse qui révèle un fonctionnement défectueux de l’organe en question au cours de l’enfance (comme exemple, Adler parle de malades ayant souffert de troubles intestinaux précoces, et qui plus tard devinrent diabétiques). La fréquence des maladies affectant un organe constitue un autre signe de son infériorité.

L’infériorité d’un organe peut être absolue ou relative. Son évolution peut être favorable grâce aux mécanismes de compensation. Cette compensation peut s’effectuer à divers niveaux : soit dans l’organe lui-même, soit dans un autre organe, soit par l’intermédiaire des centres nerveux. Dans ce dernier cas, l’infériorité organique détermine un processus de compensation d’ordre général. Une telle compensation peut se produire lorsque le malade fixe son attention sur le fonctionnement de l’organe atteint d’infériorité. Cela revient à un entraînement qui

aboutit à un niveau d’adaptation satisfaisant, ou même supérieur, de l’organe inférieur.

Sans nier que telles ou telles maladies puissent être héréditaires, Adler semble attribuer un rôle plus important à l’hérédité des infériorités organiques. C’est ainsi que dans certaines familles, la même infériorité organique peut se manifester sous diverses formes. Chez l’un, ce sera une grave maladie de l’organe en question, chez un autre ce sera un trouble purement fonctionnel, chez un troisième une prédisposition à des affections passagères du même organe, chez un autre encore on verra apparaître une supériorité par un processus de compensation. Adler cite des exemples de musiciens dans les familles desquels on trouve des maladies d’oreilles ou qui eux-mêmes en étaient atteints, des peintres dans les familles desquels on trouve des maladies des yeux ou qui eux-mêmes en étaient atteints.

D’après Adler, le rôle du hasard dans la localisation de la maladie est moins grand qu’on ne le croit habituellement. C’est ainsi qu’un garçon de huit ans reçut accidentellement un léger coup de plume dans l’œil de la part d’un de ses camarades de classe ; deux mois après, il reçut une poussière de charbon dans le même œil : trois mois plus tard, l’accident avec la plume se reproduisit de la même manière, touchant le même œil. Ces trois accidents étaient-ils simplement l’effet du hasard ? Adler apprit que le grand-père maternel du malade souffrait d’une iri-tis diabétique, sa mère de strabisme, son jeune frère de strabisme, d’hypermétropie et d’une diminution de l’acuité visuelle. Le frère de sa mère était également atteint de strabisme et sujet à de fréquentes conjonctivites. Le jeune malade lui-même présentait une absence totale de réflexes conjonctivaux dans les deux yeux. Cette absence de réflexes, qui entraînait une protection insuffisante des yeux, pouvait expliquer ces accidents successifs.

La théorie adlérienne des infériorités organiques et des processus compensatoires paraît située en dehors du champ de la psychanalyse : elle la compléterait plutôt qu’elle ne s’y opposerait. Freud avait toujours affirmé que la névrose se développait sur un terrain prédisposé : Adler apportait précisément une théorie plausible du substratum de la névrose. Deux passages de son livre indiquent le lien de ses idées avec la psychanalyse. La compensation, d’après Adler, résulte de ce que le malade concentre toute son attention sur l’organe en état d’infériorité, ainsi que sur la partie adjacente de la surface du corps ; si celle-ci est une zone érogène, il en résultera nécessairement une surstimulation qui sera le point de départ d’un processus névrotique. Adler estime, par ailleurs, qu’il n’existe « pas d’infériorité organique sans infériorité sexuelle », surtout dans les cas d’infériorités organiques multiples.

La théorie des infériorités organiques fut bien reçue par le groupe psychanalytique. Freud lui-même semble y avoir vu un intéressant complément à la théorie des névroses.

Dès 1908, Adler manifestait son désaccord à l’égard d’une des idées fondamentales de Freud, à savoir que la libido constituait la principale source du dynamisme de la vie psychique. Adler affirmait l’existence d’un instinct d’agressivité

qui ne saurait s’expliquer par la simple frustration de la libido et qui jouerait un rôle aussi important que la libido dans la vie normale comme dans la névrose1757.

En 1910, Adler esquissait une théorie de l’hermaphrodisme psychologique1758. L’expérience, disait-il, lui avait montré la grande fréquence, chez les névrosés, des caractéristiques sexuelles secondaires du sexe opposé. Le malade en éprouve un sentiment subjectif d’infériorité qui le pousse à chercher une compensation sous la forme d’une protestation virile. Le jeune garçon identifiera masculinité et agression, féminité et passivités Cette protestation virile peut aboutir à l’exhibitionnisme et au fétichisme. Elle peut aussi conduire le sujet à essayer de surpasser son père, et secondairement à diriger ses désirs imaginaires sur sa mère. C’est de cette façon qu’Adler explique le « thème d’Œdipe » (Oedipusmotiv).

III – La théorie de la névrose

Après sa séparation d’avec Freud, en 1911, Adler formula sa théorie de la névrose. Cette reformulation était pour une bonne part un retour à ses idées antérieures sur la pathogénie sociale et sur le rôle des infériorités organiques. Tout en rejetant une grande partie des théories de Freud, Adler n’en maintenait pas moins l’importance des situations de la première enfance, y ajoutant ses idées personnelles sur les instincts d’agressivité et sur l’hermaphrodisme psychique. La Philosophie du Comme-Si de Vaihinger parut à point pour lui fournir un nouveau cadre conceptuel.____……

fLe Tempérament nerveux cÿ Adler parut en 1912 avec, en exergue, ces mots de SénSquèï CJwma ex opimone suspensa sunt (Toutes choses dépendent de l’opinion), allusion à la théorie des « fictions » de Vaihinger1759. Le livre se compose d’une partie théorique et d’une partie pratique, mais cette division est suivie moins strictement qu’elle n’est annoncée, et il n’est pas toujours facile de saisir toute la portée de la pensée d’Adler.

/

 

La notion fondamentale est celle d’« individualité » ; elle exprime le caractère à la fois unique et indivisible de l’être humain. C’est ce qu’illustre au mieux un passage de Virchow cité dans la préface : « L’individu représente un ensemble unifié dont toutes les parties coopèrent en vue d’un but commun. » Il en résulte que chaque trait psychologique isolé présenté par l’individu reflète sa personnalité tout entière.

L’individu est également considéré dans sa dimension temporelle. A tout instant, chaque symptôme porte la marque du passé, du présent et de l’avenir. La vie psychique est orientée vers l’avenir, elle est téléologique, c’est-à-dire qu’elle tend vers un but. Ce but n’est pas fixé une fois pour toutes : il est susceptible de modifications.

C’est ici qu’Adler recourt au concept de « fiction » de Vaihinger. Tout se passe comme si l’activité humaine était soumise à une norme idéale qu’Adler appelle la « vérité absolue » ou la « logique absolue » de la vie sociale, c’est-à-dire la conformité parfaite aux exigences de la société et même du cosmos. Ce qui est anormal, d’après Adler, c’est toute déviation, à un degré quelconque, de l’individu par rapport à cette norme fictive. Les névroses ne sont que des variétés de cette déviation.

A l’origine des névroses se trouvent, d’après Adler, les sentiments déterminés par les infériorités organiques ; Adler se réfère ici à son ouvrage de 1907. Outre la compensation purement physiologique, l’infériorité organique déclenche un processus psychologique complexe d’auto-affirmation, lequel devient un facteur permanent de développement psychique. Ainsi qu’il l’avait esquissé dans son livre sur les infériorités organiques, ce processus psychologique implique une observation constante et un entraînement de la fonction organique supposée inférieure. Mais à ces phénomènes déjà décrits, Adler adjoint maintenant l’idée que les sentiments d’infériorité peuvent aussi procéder de facteurs purement sociaux, comme la rivalité entre frères et sœurs ou la position de l’enfant dans la fratrie. Même quand existe une infériorité organique, c’est la réaction psychologique qui devient l’élément déterminant.

Quelles que soient les formes de névrose, on retrouve partout un processus d’entraînement commun, qui résulte d’une attention accrue du malade, portée sur lui-même et sur ses relations avec les autres, un abaissement du seuil d’excitabilité et une plus grande aptitude à prévoir certains événements. Le patient ressent tout cela, subjectivement, comme une lutte pour affirmer sa supériorité et une crainte de se voir surclasser. Par ailleurs, le névrosé recourt à des procédés auxiliaires, tels qu’une fiction à laquelle il conformera sa vie, ou une technique de vie névrotique. A la longue, ces procédés finissent par devenir une fin en soi.

Le névrosé vit dans un monde fictif organisé autour de couples de concepts antagonistes. Le plus important de ces couples consiste dans l’opposition entre le sentiment d’infériorité profondément ancré dans l’individu et le sentiment exalté de sa personnalité. Cette opposition est assimilée à celle qui existe entre les notions de « haut » et de « bas », « masculin » et « féminin », « triomphe » et « défaite ». L’opposition haut-bas joue un grand rôle dans les fantaisies imaginatives, les rêves et les façons de parler des gens normaux ; elle acquiert une importance accrue chez le névrosé qui confond l’idée de supériorité avec celle de hauteur, et celle d’infériorité avec celle de ce qui est bas. Il en est de même pour les idées de triomphe et de défaite : chez le névrosé, le moindre succès ou le plus petit revers prennent une importance démesurée. Le Tempérament nerveux traite longuement de l’opposition masculin-féminin. Adler semble attribuer moins d’importance qu’il ne l’avait fait auparavant aux symptômes biologiques de l’inter-sexualité. La seule chose qui compte réellement, c’est l’impression subjective persistante chez le malade. Parce que la société estime la femme inférieure à l’homme, la protestation virile peut se développer chez l’homme aussi bien que chez la femme. Chez la femme, la protestation virile est une réaction presque normale au rôle que lui impose un monde dominé par l’homme. Chez l’homme, elle résulte de doutes sur son rôle sexuel ou de craintes de n’être pas à la hauteur, et elle renforce en même temps ses préjugés contre la femme. Partant de là, Adler décrit diverses formes de névroses chez l’homme et chez la femme et, à nouveau,

ses idées s’écartent nettement de celles de Freud : loin de voir dans la libido la racine des névroses et des déviations sexuelles, Adler attire l’attention sur le caractère symbolique du comportement sexuel.

A la différence de Freud, Adler insiste sur le rôle du facteur social à l’origine de la névrose et de ses conséquences sociales défavorables. Certains névrosés, par exemple, fuient la société en restreignant leur champ d’activité au cercle familial. Parfois même ils donnent la prééminence à leur famille d’origine (celle où ils sont nés) plutôt qu’à leur propre famille (celle qu’ils ont fondée).

Adler compare la progression de la névrose à l’évolution des fictions telle que la décrivait Vaihinger. Certains savants ont présenté leurs théories sous la forme de modèles fictifs, à la réalité desquels ils ne croyaient pas. Le modèle fictif a été ensuite, par erreur, considéré comme une hypothèse et celle-ci s’est transformée en dogme. Le névrosé, de même, joue avec ses fantasmes, puis il en vient à y croire. C’est ce qu’Adler appelle la « substantiation ». La situation devient dangereuse dès que la fiction ainsi substantifiée est appelée à affronter la réalité. Ce schéma général d’évolution avec ses phases de fiction, de substantiation et de confrontation critique à la réalité se retrouve dans toutes les formes de névroses. Adler rejette la nosologie classique des névroses (hystérie, phobie et obsessions) que Freud avait retenue. Il va jusqu’à inclure les déviations sexuelles dans les névroses.

Le Tempérament nerveux ne brille ni par son style, ni par sa composition, mais il est riche en idées neuves et en observations cliniques. Adler cite un grand nombre d’auteurs : des médecins, des pédiatres, des psychiatres d’université comme Kraepelin et Wemicke et, parmi les représentants d’écoles plus récentes, Janet, Bleuler, Freud et plusieurs psychanalystes. Parmi les philosophes, il se réfère le plus souvent à Nietzsche et à Vaihinger et, parmi les écrivains, à Goethe, Schiller, Shakespeare, Tolstoï, Dostoïevski, Gogol et Ibsen.

IV – La psychologie individuelle

Après la Première Guerre mondiale, Adler repensa et reformula son système psychologique. L’idée de sentiment communautaire (Gemeinschaftsgefühl), implicitement présente dans sa théorie antérieure de la névrose, était maintenant explicite et passait au premier plan. Adler exposa ce nouveau système en 1927 dans le plus clair et le plus systématique de ses ouvrages,; Connaissance de l’homme !?°. Nous voudrions esquisser ici les grandes lignes de la psychologie individuelle d’Adler en nous fondant essentiellement sur ce livre, le complétant à l’occasion par d’autres écrits de la même période.

La psychologie d’Adler ne se rattache ni à la psychologie universitaire traditionnelle, ni à la psychologie expérimentale, et elle diffère radicalement de la psychanalyse de Freud. Ce serait une injustice envers Adler que de juger sa psychologie selon les normes de la psychologie universitaire, expérimentale ou freu-1760

dienne. Le terme Menschenkenntnis définit bien la spécificité de sa psychologie individuelle. Ce type de psychologie pragmatique, parfois appelé psychologie concrète, ne prétend pas atteindre le fond des choses, mais simplement fournir des principes et des méthodes susceptibles de nous procurer une connaissance pratique de nous-mêmes et des autres. Telle était aussi l’intention de Kant dans son Anthropologie101. Notons, en passant, que dans la préface à cet ouvrage, Kant utilise deux fois les mots Kenntnis des Menschen (connaissance de l’homme) et une fois le terme Menschenkenntnis dont Adler devait faire presque un synonyme de psychologie individuelle. Henri Lefebvre a montré qu’on pouvait également déduire du marxisme un système de connaissance pratique de l’homme dans sa nature générale comme dans sa vie quotidienne1761 1762. Il serait encore plus facile de tirer un autre système de psychologie pragmatique des œuvres de Nietzsche1763.

La « connaissance de l’homme » d’Adler est cependant beaucoup plus systématique et plus vaste que celle de Kant, de Marx ou de Nietzsche. Le point de départ du système d’Adler pourrait s’exprimer ainsi : « Dans la vie mentale, tout se passe comme si… certains axiomes fondamentaux étaient vrais. » Quels sont ces axiomes ?

Û<

 

Tout d’abord le principe de l’unité : un être humain est un et indivisible aussi bien dans les relations entre le corps et l’esprit que dans les diverses activités et fonctions mentales. La psychologie individuelle d’Adler diffère ainsi profondément de la psychanalyse de Freud qui insiste sur l’ambivalence fondamentale de l’esprit humain et sur les conflits entre le conscient et l’inconscient, le moi, le ça et le surmoi.

En second lieu, le principe du dynamisme : tout ce qui vit se meut. Mais tandis que Freud insiste davantage sur la cause, Adler met l’accent sur le but et l’intentionnalité des processus psychiques (ce qu’il appelle Zielstrebigkeit, le fait de « tendre vers un but »). « Aucun homme ne peut penser, sentir, vouloir, ou même rêver, sans que tout cela soit déterminé, conditionné, imité, dirigé par un but placé devant lui. » Une telle intentionnalité implique nécessairement le libre-arbitre. L’homme est libre dans le sens qu’il peut choisir un but ou en changer, mais, dès qu’il a fait un choix, il est déterminé : il doit obéir à la loi qu’il s’est imposée à lui-même.

Alexander Neuer considère comme fondamentale, dans la psychologie individuelle, l’idée que l’homme se trouve constamment dans des situations d’infériorité et qu’il dépend de lui qu’il les surmonte ou non1764. Pour surmonter ces situations, la clairvoyance ne suffit pas : il faut agir et cette action requiert du courage (comme dans l’anecdote de l’enfant qui était nul en mathématiques jusqu’au jour où, étant le seul élève de sa classe à voir la solution d’un problème, il eut le courage d’aller au tableau noir et de l’exposer). Ainsi un acte de courage permettra à un homme de changer de « style de vie » s’il donne un autre but à sa

vie. Selon Neuer, Adler appelle courage (Mut) cette forme d’énergie psychique supérieure, le fameux thymos où les anciens Grecs voyaient l’essence même de l’âme. Donner du thymos à un enfant devrait être le souci premier de l’éducateur, mais aussi du psychothérapeute, que son malade soit un enfant ou un adulte.

Troisième axiome, le principe de l’influence cosmique : l’individu ne saurait se concevoir isolé du cosmos dont il subit les influences sous des formes multiples. Mais, outre ces influences universelles, chaque individu a sa propre façon de percevoir le cosmos. Le sentiment communautaire (Gemeinschaftsgefühl) est un reflet de cette interdépendance générale du cosmos qui vit en nous, auquel nous ne pouvons pas nous arracher totalement et qui nous rend capables de ressentir ce que sentent les autres êtres. Le sentiment communautaire consiste avant tout dans l’acceptation spontanée de vivre conformément aux exigences naturelles et légitimes de la communauté humaine.

D n’est peut-être pas superflu d’écarter quelques interprétations erronées. Le sentiment communautaire ne se réduit pas à la simple aptitude à nous mêler aux autres, et il est bien plus que la fidélité à l’égard d’un groupe ou d’une cause. Il ne faudrait pas le confondre non plus avec l’abdication de la personnalité individuelle entre les mains d’une collectivité. La notion adlérienne de communauté inclut la structure des liens familiaux et sociaux, des activités créatrices (c’est la communauté qui crée la logique, la langue, les proverbes et le folklore), ainsi qu’une fonction éthique (la justice est une émanation de la communauté). Ainsi le sentiment communautaire est la perception par l’individu des principes qui régissent les relations des hommes entre eux.

K

 

Le sentiment communautaire est plus ou moins développé selon les individus : parfois il se limite à la famille ou au groupe dont l’individu est issu, mais il peut aussi s’étendre à la nation, à l’humanité dans son ensemble, et, par-delà l’humanité, aux animaux, aux plantes, aux êtres inanimés et à l’univers entier.

Quatrièmement, le principe de la structuration spontanée des parties à l’intérieur d’un tout : toutes les composantes de l’esprit s’organisent spontanément et s’équilibrent en fonction du but que l’individu se fixe à lui-même. Les sensations, les perceptions, les images, les souvenirs, les fantasmes, les rêves convergent tous vers la ligne directrice de l’individu. De même, quand nous considérons l’humanité comme un tout, nous retrouvons cette structuration spontanée sous la forme de la division du travail. Pour l’individu comme pour l’humanité, cette structuration spontanée est une manifestation du principe de l’adaptation à notre loi propre.

Cinquième axiome fondamental : le principe de l’action et de la réaction entre l’individu et son milieu. Il faut, d’abord, que l’individu s’adapte et se réadapte sans cesse à son milieu. Quand il se trouve dans une position d’infériorité, il cherche spontanément à surmonter celle-ci, directement ou indirectement. La chose est vraie pour l’individu comme pour l’espèce. A l’instar de Marx, Adler considère l’aptitude à modifier son milieu comme la marque distinctive de l’espèce humaine. Mais, comme dans la mécanique des fluides, toute action entraîne une réaction, et ceci est particulièrement vrai pour l’individu à l’intérieur de son groupe social. « Nul ne peut se dresser au sein de la communauté et étendre son pouvoir sur les autres, sans que s’éveillent immédiatement des forces qui tendront à enrayer son expansion. »

En conséquence, la psychologie d’Adler est essentiellement une dynamique des relations interpersonnelles. Adler ne voit jamais l’individu à l’état isolé et statique ; il l’envisage toujours dans la perspective de ses actions et des réactions de son entourage.

Le sixième axiome est ce qu’Adler appelle la « loi de la vérité absolue ». Il s’agit d’une norme fictive destinée à régir la conduite de l’individu en assurant un équilibre optimal entre les exigences de la communauté et celles de l’individu, en d’autres termes entre le sentiment communautaire et la légitime affirmation de soi. L’individu qui conforme sa conduite à cet idéal est dans la « vérité'absolue », c’est-à-dire qu’il se conforme à la logique de la vie en société, qu’il accepte, pour ainsi dire, la règle du jeu. Les contrariétés, les échecs, les névroses, les psychoses, les perversions, la criminalité constituent des degrés croissants de déviation par rapport à cette règle fondamentale.

De ces prémisses, il est possible de déduire une dialectique rendant compte des relations entre l’humanité et la nature, entre les divers groupes sociaux à l’intérieur de l’humanité, entre l’individu et la communauté générale ou les petits groupes auxquels il appartient, et enfin des relations entre individus isolés.

Les relations entre l’espèce humaine et la nature sont mentionnées par Adler en passant. Parce que l’homme est le plus faible des animaux supérieurs, il s’est constitué un organe psychique doué de la faculté de prévoyance, et il a inventé la division du travail. Il est ainsi en état de surcompenser son infériorité naturelle et de conquérir la nature. Adler aurait pu aborder le problème des ravages causés par l’homme dans la nature et de leurs répercussions désastreuses sur l’humanité, mais il n’a pas développé sa dialectique dans cette direction.

La dialectique des relations entre groupes sociaux avait été longuement développée par Marx et Engels dans leur théorie de la lutte des classes. Adler aurait aisément pu développer ce point, mais, pour une raison ou une autre, il semble avoir évité de s’engager dans cette voie, Il fait toutefois remarquer que l’envie est une conséquence naturelle de l’inégalité sociale, s’opposant ainsi à l’envie pathologique qui a sa source dans les instincts d’agressivité. Il est cependant un point, commun à la sociologie et à la biologie, auquel Adler accorde une grande attention : les rôles respectifs de l’homme et de la femme. La différenciation physiologique ne suffit pas à expliquer la différence de leurs rôles psychologiques et sociologiques. Toutes nos institutions publiques et privées reposent sur le préjugé de la supériorité du mâle. A la suite de Bachofen et de Bebel, Adler suppose que cette attitude de supériorité de l’homme à l’égard de la femme a ses origines historiques dans une réaction contre une période antérieure de matriarcat. Cette attitude est perpétuée et renforcée, chez le garçon comme chez la fille, par l’éducation et par des suggestions subtiles, souvent inconscientes. C’est une des causes principales des névroses et du phénomène de la protestation virile qu’Adler avait si minutieusement décrit dans Le Tempérament nerveux.

Adler a traité de la dialectique des relations entre groupes humains dans d’autres publications. Rappelons qu’en 1918 et 1919 il chercha à élucider le phénomène de la guerre, et l’expliqua par l’attitude criminellement irréfléchie des hommes au pouvoir et par l’impuissance du peuple lorsque celui-ci s’est aperçu qu’il avait été trompé1765. La guerre peut être considérée comme une forme de psychose collective suscitée par quelques hommes avides de pouvoir et soucieux de leurs intérêts égoïstes1766. Adler, cependant, ne considérait pas la lutte pour le pouvoir personnel comme un instinct primaire de l’homme, mais comme le résultat d’un idéal erroné auquel l’individu pouvait substituer le sentiment communautaire, d’où le rôle fondamental de l’éducation dans la prévention de la guerre1767.

Le dialectique des relations entre l’individu et la communauté occupe une large place dans le livre d’Adler Connaissance de l’homme et dans ses autres écrits. L’équilibre entre le sentiment communautaire et la tendance à l’affirmation de soi peut être perturbé très tôt. Comment Adler explique-t-il l’origine de ce déséquilibre ? Il la voit dans le sentiment d’infériorité qui peut marquer l’enfant dès le plus jeune âge.

Une remarque d’ordre linguistique s’impose ici. L’expression « sentiment d’infériorité », telle que l’emploie Adler, a en fait deux significations différentes. L’une désigne la taille d’un enfant comparée à celle d’un adulte, ou encore l’infériorité physique résultant d’une maladie. Mais les disciples d’Adler l’entendent généralement comme un jugement de valeur, lequel est implicite dans le mot allemand Minderwertigkeitsgefiihl qui contient les radicaux minder (moindre) et Wert (valeur). D s’agit donc d’un jugement de « moindre valeur » prononcé par un individu sur lui-même. Haberlin a attiré l’attention sur ce point d’interprétation sémantique1768. C’est Alexander Neuer qui, en 1926, distingua les « positions d’infériorité », qui sont nombreuses et diverses, et les « sentiments d’infériorité », qui résultent des « positions d’infériorité » quand l’individu ne les surmonte pas avec courage1769. Brachfeld a, lui aussi, traité ce point en détail1770. Plus tard, Adler lui-même devait faire la différence entre le « sentiment » d’infériorité naturel et le « complexe » d’infériorité, qui est d’origine subjective1771.

Adler distingue plusieurs causes aux sentiments d’infériorité. Les unes résultent des infériorités organiques, telles qu’il les avait décrites dans sa monographie de 1907, mais Adler insiste désormais sur l’importance de la réaction de l’individu à cette infériorité plutôt que sur l’infériorité elle-même. Les erreurs d’éducation sont une autre cause fréquente : exigences excessives imposées à l’enfant, trop grande insistance sur sa faiblesse, tendance à en faire un jouet de notre humeur, lui laisser entendre qu’il est un fardeau, le ridiculiser, lui mentir. Il existe encore des causes sociales : ainsi l’infériorité économique et sociale des enfants des classes pauvres.

Quelle qu’en soit la cause, un sentiment d’infériorité peut se développer selon deux lignes différentes que l’on peut déjà reconnaître chez le jeune enfant. L’une et l’autre tendent vers un but de supériorité, mais elles suivent une voie différente pour l’atteindre.

Dans le premier cas, l’individu cherche directement à affirmer sa supériorité sur les autres. Sa ligne directrice vise ce but, avec toutes ses fonctions psychologiques et son caractère. Il fera preuve d’ambition, d’arrogance, de jalousie et de haine. La volonté de puissance de Nieztsche est une manifestation parmi d’autres de ce complexe de supériorité et, ainsi que Nietzsche lui-même l’a montré, ces sentiments agressifs peuvent se cacher sous de multiples masques.

Dans le second cas, l’individu cherchera à atteindre son but de supériorité en recourant à des moyens indirects : il se retranchera derrière des barricades telles que la faiblesse, la timidité, l’anxiété, ou encore il réduira le cercle de ses relations familiales et sociales, ce qui lui permettra d’exercer sa tyrannie et sa domination sur un groupe restreint. Là encore, les types de comportement peuvent être extrêmement variés.

Adler estimait qu’en règle générale un individu choisit d’abord la première ligne, la ligne directe, pour ne se rabattre sur la seconde qu’en cas d’échec. Ce passage peut s’effectuer plus ou moins tôt, souvent dès la petite enfance. Dans tous les cas, cependant, l’écart entre le but de supériorité et la capacité de l’atteindre conduira l’individu à l’échec. Il peut longtemps détourner l’échec en recourant à l’artifice de la « distance »1772. Le sujet battra subitement en retraite au moment où il devrait se rapprocher de son but, ou bien il s’arrêtera net juste avant de l’avoir atteint, ou bien il adoptera une attitude hésitante, ou encore il élèvera habilement des obstacles artificiels qui empêcheront la réussite. Chaque fois que ce recours ingénieux à la « distance » ne suffit pas, le sujet devra confronter son rêve à la dure réalité, et, pour éviter la catastrophe, il recourra à ce qu’Adler appelle (en français) l’arrangement. Ce pourra être une dépression, une angoisse, une phobie, une amnésie ou toute autre forme de névrose ; parfois l’arrangement prendra la forme d’une maladie physique ou d’une psychose. L’arrangement a pour but de dissimuler aux yeux des autres comme à ceux du sujet l’échec imminent de ses ambitions irréalisables.

A la lumière de ces conceptions, les divers types de névroses, les dépressions, les perversions, les toxicomanies, la criminalité et même les psychoses ne sont que diverses formes de perturbation des relations entre l’individu et la communauté.

Les relations mutuelles des individus à l’intérieur d’un petit groupe intéressent également la psychologie individuelle, qu’il s’agisse de groupes naturels ou artificiels. Le professeur Biasch, à Zurich, appliquait couramment les principes adlériens dans le domaine de la psychologie de l’industrie et des entreprises. Adler lui-même s’est intéressé surtout à la psychologie dans le cadre du groupe familial.

Dans la vie d’un enfant, l’influence la plus puissante est celle de sa mère. C’est elle qui lui communique (ou du moins qui devrait lui communiquer) le sentiment communautaire. Le rôle du père est de lui enseigner la confiance en soi et le courage. Dans la situation œdipienne, dont Freud fait une étape normale et universelle de la vie humaine, Adler ne voit que l’effet d’une éducation fautive chez un enfant gâté. Les relations avec les parents ne se réduisent pas à l’amour et à la haine, tels que les décrit Freud, mais chacun des parents peut jouer le rôle de

Gegenspieler (l’« adversaire.de jeu », le partenaire contre qui l’enfant peut mesurer sa force). Ce rôle peut aussi être joué par l’un des frères ou sœurs, en particulier par l’aîné.

D’après Adler, chacun des enfants d’une famille naît et sé développe dans une « perspective » qui dépend de sa position par rapport à ses frères et sœurs. Dès le départ, l’aîné jouit d’une position plus favorable que celle de ses frères et sœurs plus jeunes. On lui fait sentir qu’il est le plus fort, le plus sage, le plus chargé de responsabilités. Aussi fait-il grand cas de l’autorité et de la tradition et devient-il facilement conservateur. Le plus jeune, au contraire, risque toujours de rester l’enfant gâté et peureux de la famille. Tandis que l’aîné choisira volontiers la profession du père, le dernier-né deviendra souvent artiste ou alors, par l’effet d’une surcompensation, il déploiera une ambition démesurée et s’efforcera de devenir le sauveur de toute la famille. Le second enfant est soumis à une pression constante de deux côtés ; il cherche à surpasser l’aîné et craint de se laisser dépasser par celui qui vient après lui. Quant à l’enfant unique, il est encore plus exposé à être choyé et gâté que le plus jeune. Les soucis de ses parents à propos de sa santé peuvent susciter chez lui l’anxiété et la peur. Ces schémas sont sujets à des modifications qui dépendent de la différence d’âge entre les enfants et de la proportion de garçons et de filles, ainsi que de leurs positions d’âge respectives dans la famille. Si le frère aîné est suivi de près par une sœur, le jour viendra où il craindra de se voir dépassé par la fille qui mûrira plus vite que lui. Parmi les autres situations possibles, relevons celle de l’unique fille dans une famille de garçons et celle de l’unique garçon parmi des filles (situation particulièrement défavorable, au dire d’Adler).

Adler traite aussi des relations entre deux individus. L’une d’elles est l’obéissance normale guidée par le sentiment communautaire. Une autre est la désobéissance due à un manque de sentiment communautaire ou encore à la volonté de puissance. Il y a aussi l’obéissance aveugle, qui est particulièrement dangereuse dans les groupes de délinquants. Adler voit dans l’hypnose une forme spéciale de relation entre deux individus, « aussi dégradante pour l’hypnotisé que pour l’hypnotiseur ». La suggestion, d’après Adler, est une façon de réagir à certaines stimulations de l’extérieur ; certains individus sont portés à surestimer l’opinion des autres et à sous-estimer la leur, tandis que d’autres sont enclins à croire qu’ils ont toujours raison et à rejeter indistinctement les opinions des autres. Quant à la relation immédiate qui s’établit spontanément entre deux individus qui se rencontrent pour la première fois, Adler ne l’a jamais décrite clairement, mais elle est implicite dans ses écrits.

\

 

Un des grands obstacles qui surgissent dans les relations entre êtres humains est le manque de compréhension. La plupart des hommes se montrent fort peu perspicaces, tant sur eux-mêmes que sur les autres. Pis encore, l’expérience ne leur est d’aucun secours car ils l’interprètent à la lumière de leur perspective déjà faussée. Ils n’ont d’ailleurs aucune envie d’être éclairés sur eux-mêmes. Néanmoins, Adler était convaincu que si la connaissance de l’homme était plus répandue, les relations sociales en seraient grandement facilitées, car les hommes ne pourraient se tromper les uns les autres aussi facilement. D’où la nécessité d’une technique permettant un diagnostic psychologique pratique.

La technique d’Adler part du principe que la plupart des individus s’efforcent d’atteindre un but caché dont ils n’ont pas conscience. La connaissance de ce but

nous fournirait une clé permettant de comprendre la personnalité d’un homme et, à l’inverse, on pourrait déduire la nature de ce but d’une étude critique du comportement d’un individu. Parce que ce but caché détermine à la fois la ligne directrice et la perspective (ou la conception du monde) de l’individu, nous disposons d’un certain nombre d’indices nous orientant vers le but secret. Le psychologue individuel procédera un peu comme l’astronome qui se propose de tracer la trajectoire d’une nouvelle étoile. Il détermine un certain nombre de positions successives à partir desquelles il reconstruira la ligne et la direction suivies par l’étoile. Ainsi le psychologue adlérien partira de deux points aussi éloignés l’un de l’autre que possible : l’un pourra être un souvenir d’enfance, l’autre un événement récent éclairant le comportement social de l’individu. Le psychologue tiendra compte aussi, évidemment, de points intermédiaires : plus ces points seront nombreux, plus la reconstruction de la ligne sera exacte. Parmi les données ainsi utilisées par le psychologue figurent les premiers souvenirs, les jeux spontanés de l’enfant, les projets de vie successifs de l’enfant et de l’adolescent, ainsi que ses rêves.

Adler attribue aux premiers souvenirs une grande valeur diagnostique, qu’ils se rapportent à des événements réels ou non. Ils sont le reflet du « projet de vie » et du « style de vie » de l’individu, à condition de tenir compte de leurs rapports avec d’autres indices psychologiques.

Adler pense que les rêves révèlent quelque chose du style de vie de l’individu, en particulier les aspects de sa personnalité qu’il cherche à dissimuler aux yeux d’autrui (parce que la censure de la contrainte sociale est temporairement levée). Ils ont aussi une fonction prospective : ils expriment une tentative de solution aux problèmes actuels du rêveur, ou plutôt une fuite de la véritable solution rationnelle, et représentent ainsi une illusion volontaire1773.

Cette enquête sur les attitudes présentes, les premiers souvenirs, les activités infantiles, les projets d’avenir de l’adolescent et les rêves dévoile en même temps la « perspective » de l’individu, c’est-à-dire sa perception individuelle et sélective du monde, et son « style de vie ». Chaque individu a sa tactique particulière pour atteindre son but et c’est elle qu’Adler appelle le « style de vie » (Lebens-stil). L’un utilisera l’arrogance, l’autre une feinte modestieTïïïrïrôIsfème cherchera à susciter la pitié et ainsi de suite, mais la plupart du temps on aura affaire à un système complexe d’artifices. Pour diagnostiquer le « style de vie » d’un individu, ses actes et son comportement sont bien plus révélateurs que ses paroles. Il est'doncpossible de diagnostiquer aisément et rapidement le but secret poursuivi par ceux avec qui nous sommes en relation et nous rendre compte de la façon dont ils cherchent à nous influencer. Nous pouvons ainsi les voir à travers leurs masques et déjouer leurs attaques. Chez les enfants, il est facile de découvrir le secret des difficultés de caractère et des obstacles qui entravent l’éducation.

Pour faire le bilan complet d’un caractère, il faut encore prendre en considération d’autres données. La vision du monde d’un individu sera différente suivant qu’il appartient au type visuel, auditif ou moteur. Ce dernier, par exemple, a besoin de plus de mouvement. Adler en viendra plus tard à attacher une grande

importance au degré d’énergie mentale et physique de l’individu, indépendamment de son courage. Nous voyons ainsi que, pour établir l’inventaire complet de la personnalité d’un homme, il est nécessaire de mettre au jour ses insuffisances organiques, ses premières relations interpersonnelles et sa situation dans sa famille, de déterminer s’il est de type sensoriel ou moteur, d’évaluer son énergie naturelle physique et mentale, de découvrir ses options électives et de mesurer son courage.

Image44

 

C’est à la lumière de toutes ces conceptions qu’Adler se représente le cours et le développement de la vie humaine. L’individualité de l’homme se révèle très tôt. D’après Adler, il est déjà possible d’évaluer le degré de sentiment communautaire d’un enfant de quelques mois, et au cours de la seconde année on peut le déterminer par la manière dont il s’exprime verbalement. A mesure que l’enfant se développe, sa façon de jouer devient caractéristique. Adler reconnaît, avec Groos, que le jeu est une préparation spontanée de l’enfant à son avenir, mais ajoute qu’il est aussi une expression de son activité créatrice, de son sentiment communautaire et de sa volonté de puissance. La première enfance est aussi la période où l’homme apprend de son entourage, par des voies nombreuses et subtiles, quelles sont les opinions communément reçues sur les rôles respectifs de l’homme et de la femme dans la société, et c’est aussi l’époque où il découvre son identité. Adler attache une grande importance aux désirs que l’enfant exprime successivement quant à sa profession future, et il pense que l’absence de toute ambition de ce genre peut être le signe d’un grave trouble sous-jacent. L’âge adulte est celui où l’individu doit s’acquitter des trois grandes tâches vitales, à savoir : l’amour et la famille, la profession, les relations avec la communauté. La façon dont un individu s’acquitte de ces trois tâches vitales donne la mesure de son adaptation à la communauté. Les problèmes nouveaux qui surgiront ultérieurement lors du vieillissement doivent également être considérés dans une perspective semblable.

Connaissance de l’homme contient aussi une typologie, ainsi qu’un chapitre que les anciens auraient nommé « traité des passions ». Tout en insistant sur le caractère unique de chaque être humain, Adler propose une typologie empirique reposant sur la distinction entre les traits de nature agressive et ceux de nature non agressive. Parmi les agressifs, Adler classe non seulement ceux qui manifestent des traits directs d’agressivité, mais aussi ceux dont l’agressivité est déguisée. Cette caractérologie se relie étroitement à la description qu’Adler donne des passions : il distingue celles qui séparent les hommes et celles qui les unissent.

Adler a développé ses idées sur les psychoses, les déviations sexuelles et la criminalité dans divers autres écrits de la même période.

Sa théorie de la mélancolie a été publiée en 19201774. Pour Adler, l’épisode dépressif n’est qu’une expression exacerbée de la façon caractéristique dont le patient se tire d’affaire dans les situations qu’il doit affronter dans sa vie. Le malade déprimé, dit Adler, est quelqu’un qui a toujours été affligé d’un sentiment d’infériorité profondément ancré en lui. Mais ce qu’il y a de plus caractéristique en lui est sa façon personnelle de faire face à ce sentiment d’infériorité. Depuis sa

plus tendre enfance, le sujet a manqué d’énergie et d’activité, a fui les difficultés, les décisions et les responsabilités. Il se montre méfiant et critique à l’égard des autres. Le monde lui paraît fondamentalement hostile, la vie une entreprise extraordinairement difficile, ses compagnons de vie lui semblent froids et peu engageants. Par ailleurs, il a toujours secrètement nourri l’idée de sa propre supériorité et le désir d’obtenir la plus grande somme possible d’avantages de la part des autres. Pour atteindre ce but secret, il adopte une tactique bien définie : se faire aussi petit et effacé que possible, limiter ses relations à un petit groupe de personnes qu’il peut dominer, en recourant surtout aux plaintes, aux larmes et à la tristesse. La mélancolie surgit toujours sous l’effet d’une crise vitale, d’une situation où des difficultés accrues exigent que le sujet prenne une décision catégorique, ou encore parce que l’entourage du malade se montre plus critique envers lui et échappe à sa domination, ou encore, peut-être, parce qu’il commence à se montrer plus critique envers lui-même. C’est à ce moment que débute la mélancolie et que s’établit un cercle vicieux : les insomnies, l’alimentation insuffisante et d’autres facteurs de ce type altèrent l’équilibre physiologique du malade et contribuent ainsi à renforcer sa fiction. L’issue de la maladie est fonction, dit Adler, du succès ou de l’échec de la tactique du patient. Dans le premier cas, la maladie régresse dès que le patient a atteint son but secret. Mais si la tactique échoue, le sujet recourra à son ultima ratio, le suicide, lequel est à la fois la seule. façon honorable de sortir d’une situation désespérée et un acte de vengeance contre l’entourage.

La paranoïa, d’après Adler, constitue le développement d’une autre manière caractéristique, remontant elle aussi à la première enfance, de se tirer d’affaire face aux difficultés de la vie1775. Quand un individu a fait montre d’un manque de sentiment communautaire dès l’enfance, quand il a toujours été insatisfait de la vie, critique et hostile à l’égard des autres, il s’assigne un but secret très ambitieux et s’efforce de l’atteindre en recourant à des actes de caractère belliqueux. Pendant quelque temps, le sujet peut avancer dans cette direction, mais survient un moment où il est obligé de s’arrêter à quelque distance du but qu’il s’est proposé. Pour se justifier devant lui-même et devant les autres, il recourt alors à deux stratagèmes : il érige des obstacles fictifs, de façon à épuiser son énergie en luttant pour les surmonter, et il déplace la bataille dans un autre champ qu’il s’est choisi.

La schizophrénie, selon Adler, affecte les individus qui ont manifesté de très bonne heure une peur de vivre. La maladie se déclare au moment où le sujet doit affronter ses grandes tâches vitales. La maladie elle-même est l’expression du découragement le plus extrême.

Quant à l’alcoolisme, Adler et ses disciples lui attribuent une pluralité de causes possibles. Les infériorités organiques peuvent jouer un rôle1776. L’ingestion d’alcool peut être une façon d’apaiser des sentiments d’infériorité, une manifestation de protestation virile, ou une façon de renforcer une attitude hostile à l’égard des autres. L’ivresse est une façon de s’exclure soi-même de la commu-

nauté. L’alcoolisme est un procédé pour échapper aux responsabilités et aux grandes tâches vitales1777.

D’une façon générale, Adler considère que les perversions sexuelles expriment l’accroissement de la distance psychologique qui sépare l’homme et la femme, ainsi qu’une rébellion du sujet contre son rôle sexuel normal, et une attitude dévalorisante et hostile à l’égard d’un partenaire sexuel1778.

Adler a consacré à l’homosexualité une étude de 75 pages en 19171779, et une monographie plus développée en 19301780. Adler rejette la théorie qui attribue l’homosexualité à une constitution physique particulière. Il reconnaît que certains homosexuels peuvent présenter quelques caractères sexuels secondaires de l’autre sexe, mais il en est de même pour nombre d’individus parfaitement normaux. Il n’y a pas de déterminisme biologique, et tout dépend de la façon subjective dont l’individu éprouve son identité sexuelle et de l’usage qu’il en fait. Le point de départ de l’homosexualité est essentiellement la crainte éprouvée devant les personnes du sexe opposé et l’hostilité à leur égard, mais aussi le fait que la distance psychologique est moindre avec les personnes du même sexe. L’enfant qui n’a pas été suffisamment préparé à assumer son rôle social évite les personnes de l’autre sexe, et compense cette fuite en renforçant d’autant ses relations avec des personnes du même sexe. Dès lors, chaque fois qu’il est obligé de faire face à des situations où il a affaire à des personnes du sexe opposé, il réagit par le découragement et la fuite. Dans sa seconde monographie sur l’homosexualité, Adler met en lumière le rôle de l’entraînement : se pervertir est généralement un processus peu facile, mais un homosexuel, en s’illusionnant volontairement, parvient à se persuader qu’aussi loin qu’il puisse remonter dans ses souvenirs il s’est toujours senti attiré par les enfants du même sexe.

Parmi les grands pionniers de la psychiatrie dynamique, Janet et Adler ont été les seuls à avoir eu une expérience clinique des criminels, et Adler a été le seul à écrire sur ce sujet en se fondant sur son expérience personnelle1781. A l’origine de la criminalité, comme de la névrose, de la psychose et des déviations sexuelles, Adler constate un manque de sentiment communautaire. Mais le criminel se distingue en ce qu’il ne se contente pas de réclamer l’aide des autres et d’être un fardeau pour eux, il agit comme si le monde entier était dressé contre lui. On reconnaît l’enfant délinquant à sa façon particulière d’arriver à ses fins au détriment des autres. Adler distingue trois types de criminels : d’abord ceux qui ont été des enfants gâtés, habitués à toujours recevoir sans jamais donner et qui persistent dans ce type de conduite ; ensuite les enfants moralement abandonnés qui ont fait

l’expérience d’un monde hostile ; enfin, un groupe plus restreint qui comprend des enfants affligés de difformités. Mais quelle qu’ait été leur situation originelle, les criminels sont tous animés de la même soif de supériorité. Pour Adler, le criminel est essentiellement et toujours un lâche. Il ne s’engage jamais dans une lutte loyale : il ne commet ses crimes que quand il se sent en position de force (il volera une victime inattentive ou sans défense, il tuera si sa victime est incapable de se défendre, etc.). Son sentiment de supériorité se trouve renforcé par le fait qu’avant de se faire prendre, il a généralement commis plusieurs délits sans être découvert. Une intelligence médiocre et un manque de préparation professionnelle favorisent également la criminalité. Au dire de Phyllis Bottome, Adler estimait que les cambrioleurs étaient plus faciles à guérir que les autres criminels parce qu’ils sont en moyenne plus intelligents et parce que leur « savoir-faire » leur permettra plus facilement de trouver un travail honorable et de s’y adapter.

A la différence de Freud, Adler ne s’est guère étendu sur les domaines de l’art, de la littérature, de l’ethnologie et de l’histoire de la culture. Un article écrit occasionnellement pour le quotidien social-démocrate de Vienne montre comment la psychologie individuelle pourrait être utilisée pour interpréter un événement historique, en l’occurrence la Révolution française de 1789.

Le rapide développement économique de la France, marqué par l’urbanisation, la poussée d’un prolétariat industriel, l’exploitation des paysans, avait jeté le pays dans le chaos. Les hommes les plus capables, exclus de la plupart des fonctions publiques, étaient exaspérés. Voltaire et Rousseau avaient exprimé les sentiments des masses et les avaient aidées à créer une « ligne révolutionnaire ». Une situation critique survint au moment où les premières tentatives de réforme furent contrecarrées par le gouvernement. Cette résistance souleva la marée révolutionnaire et prépara le chemin à ses grands chefs.

Marat, qui était un homme pauvre, famélique, persécuté par la police, se fit l’apôtre du soulèvement des pauvres contre les riches. Il s’offrit lui-même en victime, d’autant plus que sa santé était ruinée. Étant peu éloquent, sa tactique consistait à écrire des lettres et des articles enflammés, ainsi qu’à recevoir de nombreux visiteurs prêts à écouter ses idées. C’était un homme désintéressé et sincère, mais il ne s’était pas rendu compte que la plupart de ses partisans étaient des criminels.

Danton, homme d’une ambition démesurée, avait révélé de bonne heure ce que serait son style de vie, le jour où, encore écolier, il fit une fugue pour assister au couronnement du roi. Pendant la Révolution, il sut prévoir la tournure que prendraient les événements et ne jamais manquer les grandes occasions. C’était un homme courageux, résolu, et un brillant orateur. Sa tactique consistait à entretenir d’excellentes relations avec les riches et les puissants, tout en faisant semblant de servir le peuple, et à utiliser le peuple pour promouvoir ses desseins égoïstes.

Robespierre avait été « un élève modèle », toujours en tête de sa classe. Son trait de caractère dominant était la suffisance. A un peuple affamé il prêchait l’idéal abstrait de la « Vertu » et le culte de l’Être Suprême (qu’il concevait à sa propre image). Il choisit de rester le plus possible dans les coulisses, de préparer lentement et méthodiquement des attaques foudroyantes contre ses ennemis, de les manœuvrer si bien qu’ils en arrivèrent à se détruire les uns les autres. Mais il

manquait de souplesse, et lorsqu’il lui fallut affronter son dernier ennemi, il s’effondra soudain1782.

On peut se demander dans quelle mesure ces analyses étaient fondées sur la psychologie individuelle ou sur la connaissance personnelle qu’avait Adler des révolutionnaires russes.

V – Psychothérapie et éducation

On ne sait pas exactement quand Adler s’orienta vers l’étude et la pratique de la psychothérapie. Il est probable qu’il en apprit les rudiments chez Moritz Bene-dikt, à la Poliklinik. La dernière décennie du XIXe siècle avait mis à la mode le Nervetiarzt (médecin des nerfs) qui s’occupait des nombreux malades n’appartenant ni à la neurologie organique ni à la psychiatrie hospitalière. Cette nouvelle branche de la médecine ne faisant pas l’objet d’un enseignement institué, ceux qui la pratiquaient devaient tout inventer. Il semble qu’Adler, lors de ses années de pratique médicale, ait eu parmi ses clients un nombre croissant de malades nerveux, mais nous ignorons s’il les traitait selon ses propres méthodes ou selon celles qu’il avait apprises de Benedikt, et plus tard de Freud et du groupe psychanalytique. Les écrits d’Adler montrent que, durant sa période psychanalytique, il s’occupa activement du traitement des névroses. Le Tempérament nerveux est manifestement l’œuvre d’un homme qui avait plusieurs années d’expérience de la psychothérapie derrière lui et qui maîtrisait parfaitement sa technique.

Malheureusement, Adler, à la différence de Freud, n’a jamais exposé en détail sa technique psychothérapique, et l’on doit se contenter d’éléments dispersés dans ses écrits et ceux de ses disciples1783. Une des grandes différences entre Adler et Freud consiste dans la répartition de leurs patients selon l’âge. Les méthodes de Freud étaient réservées aux seuls adultes ; sa fille Anna fut la première à les adapter au traitement des enfants ; Pfister et Aichhom les étendirent à l’éducation thérapeutique ; et d’autres, plus tard, à la thérapie de groupe. Adler, en revanche, a mis au point lui-même toute une gamme de méthodes destinées à l’adulte, à l’enfant et à l’éducation thérapeutique.

Les différences entre les méthodes de Freud et celles d’Adler sont évidentes. Chez Adler, le malade ne s’étend pas sur un divan, le médecin assis derrière lui. Le thérapeute adlérien et son malade sont assis face à face, et Adler indiquait que leurs sièges devaient avoir la même hauteur, la même forme et la même dimension. Les séances sont moins fréquentes et le traitement est moins long que dans l’analyse freudienne. Habituellement les séances d’une heure se répètent trois fois par semaine au début et leur fréquence est réduite progressivement à deux,

puis à une fois par semaine. Les adlériens font souvent abstraction des règles rigides caractéristiques de la psychanalyse freudienne. Le thérapeute n’hésitera pas à s’entretenir avec des membres de la famille ou des amis du malade, en sa présence (et avec son assentiment), s’il le juge nécessaire. Les adeptes de la psychologie individuelle n’ont jamais remarqué que les résultats soient différents selon que le traitement est gratuit ou payant, et ils ne pensent pas non plus qu’il soit absolument nécessaire de faire payer une séance manquée, quelle que soit la cause de l’absence du patient.

La psychothérapie individuelle comporte trois étapes d’inégale longueur. La première doit permettre au thérapeute de comprendre son malade et ses problèmes, ce qui, suivant l’expérience et la perspicacité du thérapeute, peut prendre d’un jour à deux semaines au plus (Adler était connu pour la rapidité de son diagnostic). Le malade raconte sa vie et expose ses difficultés. Le thérapeute l’interroge sur ses premiers souvenirs, les situations vécues dans sa première enfance, ses rêves et autres caractéristiques de sa personnalité, afin de discerner le but secret et le style de vie de son patient. Une des questions favorites d’Adler était :

« A supposer que vous ne soyez pas atteint de cette maladie, que feriez-vous ? >y » La réponse du malade révélait ce qu’il cherchait, en réalité, à ne pas faire.

Dans une deuxième étape, le thérapeute amène le patient à prendre progressivement conscience de son but fictif et de son style de vie. Il est évident qu’il ne s’agit pas de jeter brutalement ces révélations à la face du malade. Il faut y venir progressivement en discutant avec lui des causes de ses échecs et de son comportement de névrosé. On lui montre comment son but fictif et son style de vie sont en contradiction avec les exigences de la vie et avec les normes du sentiment communautaire.

Une fois que le patient a ainsi acquis et accepté une image claire et objective de lui-même, on aborde la troisième étape : c’est alors au patient de décider s’il veut changer sa ligne directrice et son style de vie. Il faut l’aider dans ses efforts de réadaptation à la réalité nouvellement découverte, ce qui peut prendre quelques mois de plus. Cependant un traitement par les méthodes de la psychologie individuelle exige rarement plus d’une année. Tandis que Freud considérait le patient comme guéri lorsqu’il retrouvait la capacité de jouir et de travailler, pour Adler, le critère consistait dans la capacité de s’acquitter des trois tâches principales de la vie : la profession, l’amour et la famille, la communauté. Quant aux manifestations de la « résistance » et du « transfert », qui jouent un rôle si essentiel dans la psychanalyse freudienne, les adlériens n’y voient guère que des artefacts. Adler assimile la résistance à une forme de protestation virile, dont il faut montrer immédiatement au patient le caractère nocif. Dans le transfert, Adler voit un désir névrotique qu’il faut éradiquer.

A la différence de Freud, Adler n’a jamais publié d’observations détaillées comparables à celles de l’Homme aux loups ou du petit Hans. Mais nous possédons deux fragments assez importants connus sous les noms de « cas de mademoiselle R. »1784 1785 et de « cas de madame A. »t2 s, bien qu’il ne s’agisse pas à proprement parler d’observations cliniques. Le premier cas consiste dans une brève autobiographie de la malade, le second dans un bref compte rendu écrit par le médecin sur son malade. L’un et l’autre furent lus à Adler (qui ne connaissait pas les malades) qui commenta le récit, phrase par phrase. Le but d’Adler était de montrer comment tout document clinique peut être interprété de manière à révéler le but fictif et le style de vie du sujet.

La technique de psychothérapie qu’Adler appliquait aux enfants diffère à maints égards de celle qu’il appliquait aux adultes. Elle pouvait varier suivant le caractère de l’enfant, son âge, ses difficultés. Adler ne traitait jamais un enfant sans avoir eu des entretiens avec ses parents, et une partie au moins des séances thérapeutiques se faisait en présence de l’un des parents ou d’une personne responsable de l’enfant.

La méthode qu’employait Adler pour traiter l’individu isolé ne constitue qu’un élément dans l’ensemble de son activité de psychothérapeute. Il conçut aussi et organisa à Vienne des institutions chargées de l’éducation thérapeutique1786.

En 1920, Adler se rendit compte que l’effort principal, dans l’éducation thérapeutique, devait porter sur les instituteurs plutôt que sur la famille ; aussi ouvrit-il des consultations pour les enseignants. Ceux-ci devaient, à intervalles réguliers, rencontrer Adler ou ses associés pour discuter en commun des problèmes posés par les enfants difficiles. On invitait les enseignants à comprendre ces problèmes à la lumière de la psychologie individuelle. Bientôt se fit sentir la nécessité de consultations auxquelles pourraient également participer les parents : ces consultations avaient lieu deux fois par semaine, gratuitement, dans une salle de classe. L’instituteur préparait un dossier sur l’enfant avant la consultation ; Adler, ou l’un de ses remplaçants, s’entretenait toujours d’abord avec la ' mère, puis avec l’enfant, enfin avec l’instituteur. Plusieurs autres instituteurs étaient également présents, et un des assistants d’Adler prenait des notes. Adler attribuait beaucoup d’importance à la présence de plusieurs instituteurs et éducateurs, non seulement pour que leurs collègues puissent se familiariser avec ses méthodes, mais aussi pour donner à l’enfant le sentiment qu’il était confié à un groupe de personnes qui cherchaient à l’aider. Premier pas vers ce qu’on devait appeler plus tard la thérapeutique multiple. Adler ne recourait pas aux tests psychologiques. Un de ses principes était de traiter l’enfant sans l’éloigner de sa famille, pour lui apprendre à s’adapter aux difficultés provenant de son entourage. C’est seulement dans les cas extrêmes qu’il le faisait entrer dans une institution. Il envoyait certains enfants après les heures de classe dans un Hort, lieu surveillé où ils faisaient leurs devoirs avant de jouer.

Adler ne cherchait jamais à s’imposer et attendait qu’on l’appelle avant d’entreprendre un travail dans une nouvelle école. Au témoignage de Madelaine Ganz, il s’occupait de 26 écoles en 1929. Vienne fut ainsi la première ville au monde où tous les enfants d’âge scolaire pouvaient bénéficier de consultations psycho-éducatives gratuites s’ils en avaient besoin.

L’expérience avait appris à Adler que cette thérapie éducative était d’autant plus efficace qu’elle était commencée plus tôt. Cette constatation le conduisit à

créer des jardins d’enfants organisés selon les principes de la psychologie individuelle. Leur but était d’aider le tout jeune enfant à devenir indépendant et capable de s’adapter. Madelaine Ganz, qui visita un de ces jardins d’enfants en 1932, notait que les enfants y semblaient moins disciplinés que dans ceux de la méthode Montessori ; ils se livraient librement à leurs activités, soit en petits groupes, soit seuls. La seule règle imposée à l’enfant était de mener à son terme toute tâche entreprise. On cherchait à stimuler le sentiment communautaire, non seulement par des exercices de gymnastique rythmique, mais aussi en consacrant une heure à un entretien présidé par l’enseignant. A dix heures, les enfants se réunissaient autour d’une table commune avec leurs petites provisions personnelles et ils les échangeaient spontanément.

Une autre réalisation dans le domaine de l’éducation fut l’École expérimentale, ouverte en septembre 1931, après dix années de préparation et de pourparlers avec les autorités scolaires. Cette école était dirigée par trois des disciples les plus expérimentés d’Adler : Oskar Spiel, Bimbaum et Scharmer. Leur tâche était loin d’être facile, car la Commission des écoles avait décidé que les programmes et les règlements seraient exactement les mêmes que dans les autres Hauptschu-len de Vienne. Cette école était située dans l’un des quartiers les plus pauvres de Vienne, avec des classes de 30 à 40 élèves. A cette époque se faisaient déjà sentir les effets de la grande crise économique, beaucoup de parents étaient réduits au chômage, si bien que les élèves étaient souvent sous-alimentés. Madelaine Ganz exprimait son admiration pour le dévouement de ces éducateurs et pour les résultats remarquables qu’ils obtinrent en dépit de toutes sortes d’obstacles. Les classes étaient divisées en groupes de travail de 5 à 7 élèves, avec un président assisté de deux moniteurs. L’esprit communautaire était assuré par un « groupe d’échanges » auquel participait toute la classe, une fois par semaine. On encourageait systématiquement l’entraide. Un élève qui réussissait bien en mathématiques, par exemple, était placé à côté d’un autre qui était faible dans cette branche, de façon à ce qu’il puisse l’aider. Les maîtres accordaient des entretiens individuels aux élèves qui en ressentaient le besoin, et une rencontre mensuelle réunissait parents et professeurs (de telles réunions étaient tout à fait inhabituelles à l’époque).

Ces organisations furent abolies en 1934, lorsque le Parti social-démocrate perdit sa dernière citadelle, la « Vienne rouge ». Mais les idées d’Adler restèrent vivantes et son inspiration se retrouve dans maintes réalisations de ses disciples. Le docteur Joshua Bierer, qui avait été personnellement formé par Adler et avait reçu son enseignement avant d’émigrer en Angleterre, proclamait que toute psychiatrie qui se veut sociale doit s’adresser à la communauté dans son ensemble. C’est cette idée qui inspira Bierer1787 lorsqu’il fonda le premier club social thérapeutique autonome pour les malades, aigus et chroniques, de l’hôpital Runwell (1938-1939), les premiers clubs destinés aux malades rentrés chez eux et à ceux des consultations externes à East Ham et Southend en 1939, ainsi que le Centre de psychothérapie sociale (appelé aujourd’hui hôpital de jour), en 19461788. La

thérapeutique de groupe et la psychiatrie communautaire peuvent légitimement se réclamer de la pensée et de l’œuvre d’Alfred Adler.

VI – Développements ultérieurs

Dans son ouvrage Connaissance de l’homme, en 1927, Adler avait donné l’exposé le plus systématique de sa doctrine. Dans les années suivantes, surtout après 1933, il lui fit subir certaines modifications. Les unes reposaient sur des conceptions psychologiques nouvelles, les autres revenaient à accentuer l’aspect philosophique de ses idées. Ces modifications apparaissaient dans son livre Le Sens de la vie1789 et dans divers articles ultérieurs1790.

Dans ces écrits, Adler attache une importance accrue à la capacité de créer et au degré d’activité de l’individu. Il voit maintenant dans la capacité de créer l’un des facteurs essentiels à la construction du « plan de vie » et du”style de vie ». Il en résulte que ceux-ci ne peuvent plus être considérés comme de simples reflets de situations de la première enfance. La capacité de créer se retrouve dans la façon dont le névrosé fabrique sa névrose. Autre innovation importante : le concept de « degré d’activité » chez les enfants difficiles. La différence dans le degré d’activité détermine des différences dans la forme que prendront plus tard les troubles psychopathologiques chez l’adulte, d’où la nécessité d’appliquer des méthodes d’éducation différentes. Une troisième innovation consiste dans l’accent mis par Adler sur le désir de supériorité : Adler estime maintenant qu’il s’agit d’une tendance essentielle et normale, et non plus d’une tendance opposée au sentiment communautaire. Celui-ci représente un idéal normatif qui dirige la tendance vers la supériorité. Adler ne considère donc plus les sentiments d’infériorité comme la tendance primaire dont la tendance à la supériorité serait une compensation. Ce sont, au contraire, les sentiments d’infériorité qui sont secondaires par rapport au besoin de supériorité. La tendance opposée au sentiment communautaire est maintenant « l’intelligence privée ».

Dans sa description de la névrose et de la délinquance, Adler emploie maintenant des termes nouveaux. Le névrosé et le délinquant, qui suivent leur « intelligence privée » au lieu delà logique de la vie en société, consacrent leur activité au « côté inutile de la vie ». Dès qu’un homme s’écarte de l’idéal communautaire, il s’ensuit nécessairement un rétrécissement de son champ d’activité. L’homosexuel, par exemple, se retranche du sexe opposé, c’est-à-dire de la moitié de l’humanité. Chez le criminel invétéré, ce retranchement est encore bien plus prononcé. La différence entre le névrosé et le criminel est que le premier n’a pas perdu tout sentiment communautaire ; sa réponse aux exigences de la communauté est « oui, mais », tandis que celle du criminel est « non ». Dans un autre de ses écrits, Adler aborde le problème de la mort : une personne mentale-

ment saine ne laissera pas la pensée de la mort la détourner de son adaptation active aux problèmes de la vie ; le névrosé, en revanche, se créera diverses formes obsédantes de désir de la mort ou de crainte de la mort, suivant son style de vie1791.

Adler semble avoir hésité entre diverses typologies. D en a proposé plusieurs, qui, toutefois, ne s’excluent pas les unes les autres. Il avait d’abord distingué quatre catégories d’individus : ceux qui se conforment à la logique du sentiment communautaire, ceux qui manifestent directement leur agressivité, ceux qui la manifestent indirectement et ceux qui se réfugient dans la toxicomanie ou dans la psychose. Plus tard, Adler insista sur l’importance des types moteurs et sensoriels : le type moteur a besoin d’une grande activité, les types sensoriels peuvent être visuels ou auditifs. Adler parle même d’un style « gustatif » à propos de certains alcooliques. Dans Le Sens de la vie, il distingue trois types d’hommes : ceux qui sont dominés par l’intellect (on y trouve les névrosés obsessionnels et la plupart des psychotiques) ; ceux qui sont dominés par l’affectivité (entrent dans cette catégorie la grande masse des névrosés et des alcooliques) ; ceux qui sont dominés par le besoin d’activité (parmi eux les criminels et les suicidaires). Adler, cependant, n’attribue pas une importance excessive à ces typologies, et, dans ses derniers écrits, il affirme plus vigoureusement encore le caractère unique de l’individu, comme l’avaient fait les romantiques et devaient le faire après lui les existentialistes.

Il semble qu’Adler n’ait pas grandement modifié sa technique thérapeutique. Pour ce qui est du diagnostic, Adler pensait que chaque thérapeute devait s’entraîner au diagnostic rapide vérifié après coup. Dans la manière dont on dévoile au patient ses fictions névrotiques, il faut, dit-il, procéder en l’amenant à se laisser prendre au « piège » (notons en passant que c’est là l’ancienne méthode dialectique utilisée par Socrate dans ses discussions avec les sophistes)1792.

Avec le temps, le système d’Adler prit une orientation de plus en plus philosophique. Le sentiment d’infériorité, loin d’être un attribut de la névrose, devint le trait le plus caractéristique de l’homme. Dans Le Sens de la vie, Adler énonce sa définition si souvent citée : « Être un homme signifie souffrir d’un sentiment d’infériorité qui le pousse constamment à le surmonter »1793. Adler met l’accent sur la tendance de l’homme à passer d’un état d’infériorité à un état de supériorité. C’est le même processus qui est à l’œuvre dans la nature vivante tout entière, de la première cellule à l’humanité et au monde actuel : un effort pour défier et vaincre la mort elle-même. On notera combien ces conceptions s’apparentent à celles de Leibniz et de Bergson.

L’attitude d’Adler envers la religion, qui avait été hostile ou du moins indifférente, subit elle aussi une nette évolution, ainsi qu’en témoignent sa rencontre et sa discussion avec le pasteur Jahn en 1932.

Le docteur Emst Jahn, pasteur luthérien à Steglitz, près de Berlin, s’était vivement intéressé aux nouvelles écoles psychothérapiques et à la contribution

qu’elles pourraient apporter à la « cure d’âmes » religieuse traditionnelle (Seel-sorge)1794. Il avait publié un ouvrage sur la psychanalyse1795.; il avait été en correspondance avec Jung, Pfister et Künkel ; il avait publié ensuite une étude critique sur la psychologie individuelle1796. Quand Adler vint à Berlin en 1932, il y fit la connaissance de Jahn et les deux hommes décidèrent d’écrire ensemble un livre où ils confronteraient la cure d’âmes et la psychologie individuelle. Cet ouvrage parut en 1933, mais l’édition entière fut presque immédiatement saisie par les nazis et détruite1797.

Dans la perspective d’Adler, l’homme est essentiellement lié à la terre ; la religion est une expression du sentiment communautaire ; la cure d’âmes est une anticipation de la psychothérapie, Dieu est la personnification de l’idée de perfection et la plus haute des idées qu’il nous soit donné de concevoir ; l’homme n’est ni bon ni mauvais, tout dépend du développement de son sentiment communautaire ; le mal est une erreur dans le style de vie ; la grâce consiste à prendre conscience de cette erreur et à la corriger « dans les limites de l’immanence » (c’est-à-dire en ne comptant que sur la seule aide de l’homme). Pour le pasteur Jahn, l’homme est concrètement en relation non seulement avec la terre, mais avec Dieu, lequel est une réalité vivante, supracosmique ; le mal n’est pas seulement une erreur, il est un péché qui attire la colère de Dieu ; mais le péché est pardonné par la grâce qui est un don de Dieu ; pour toutes ces raisons, la cure d’âmes qui réconcilie l’homme avec Dieu ne saurait être confondue avec la psychothérapie. Jahn reconnaît cependant les mérites de la psychothérapie, en particulier de celle d’Adler. Jahn note qu’Adler a redécouvert une des affirmations essentielles de Luther, à savoir que l’amour égocentrique est l’attitude fondamentale de l’homme (mais Adler ne voit dans cet amour de soi qu’une erreur dans le style de vie, tandis que la religion y voit un péché contre Dieu).

Tout au long de cette controverse, Adler et le pasteur Jahn manifestèrent un grand respect l’un pour l’autre. En réponse à notre enquête, le pasteur Jahn nous décrit Adler comme un homme sans prétention, un empiriste convaincu et un psychologue expérimenté, pénétré d’un grand idéalisme et convaincu de la vérité de ses observations. Peut-être était-il positiviste, mais il faisait un effort consciencieux pour mettre en regard sa doctrine et le christianisme. Et le pasteur Jahn conclut par ces mots : « Aujourd’hui j’ai la conviction qu’Adler n’était pas un athée. »

Les sources d’Adler

La source première de tout créateur, c’est sa propre personnalité. Si nous nous référons à la distinction entre types visuel, auditif et moteur, Adler était grandement favorisé puisqu’il appartenait à ces trois types à la fois : il avait un grand besoin de mouvement et d’activité, il était bon musicien et aimait la musique, son sens de l’observation, toujours en éveil, lui permettait de poser un diagnostic rapide. Sa théorie des infériorités organiques n’était pas seulement le fruit de son expérience clinique : il avait fait personnellement l’expérience de cet état dans sa prime enfance, quand la maladie faisait obstacle à son besoin de mouvement. Il avait également vécu la situation du deuxième enfant entre un frère plus âgé et un frère plus jeune, situation qu’il décrivit si bien plus tard. Quant aux tableaux psychologiques de l’aîné et du dernier-né, ils étaient manifestement empruntés à sa propre famille. S’il faut en croirePhyllis Bottome, les difficultés conjugales d’Adler furent une des sources de sa théorie de la protestation virile. Sa réaction personnelle à la Première Guerre mondiale et ses expériences de médecin militaire pourraient lui avoir inspiré la notion de sentiment communautaire.

Une source souvent négligée de toute théorie des névroses est à chercher dans le genre de malades auxquels avait affaire le psychothérapeute. Izydor Wassermann explique la différence entre la psychanalyse freudienne et la psychologie individuelle d’Adler en faisant remarquer que, d’après ses calculs, la plupart des malades de Freud appartenaient aux classes supérieures les plus riches (74 %), tandis que la plupart des clients d’Adler provenaient des classes moyenne et inférieure (74 %)1798. A cela, Ansbacher a répondu que ce sont les personnalités mêmes de Freud et d’Adler qui ont déterminé à la fois leurs théories psychologiques et le choix de leurs malades1799. Au dire de Wassermann, 26 % des malades d’Adler appartenaient à la classe supérieure, 38 % à la classe moyenne et 36 % aux classes inférieures ; sa clientèle se répartissait donc assez équitablement entre les différentes classes sociales. Par ailleurs, Freud avait passé de la neurologie au traitement des névroses, tandis qu’Adler avait commencé par la médecine générale, ce qui pourrait expliquer l’insistance de Freud sur un modèle conceptuel emprunté à la physiologie cérébrale et l’intérêt porté par Adler aux relations entre le corps et l’âme. En outre, les premières études de Freud sur les névroses avaient pour objet des malades hystériques, mais, vers 1900, l’hystérie avait passé de mode et les observations d’Adler portèrent surtout sur des névroses obsessionnelles-compulsives.

On admet généralement qu’Adler ignorait tout des névroses et de la psychothérapie avant de rencontrer Freud. En réalité, la situation était plus complexe. Dans son autobiographie, Hellpach raconte qu’en 1899 le « médecin des nerfs » (Nervenartzt) était devenu à la mode, comme l’avait été, une génération plus tôt,

l’ophtalmologiste1800. La difficulté principale consistait à trouver l’endroit approprié pour s’y initier. Les cours de Krafft-Ebing en avaient probablement fourni quelques rudiments à Adler. Il semble toutefois que son premier maître dans l’étude des névroses fut Moritz Benedikt, à la Poliklinik de Vienne. L’aversion de Benedikt pour l’hypnose, sa psychothérapie démasquante à l’état conscient, sa notion de « seconde vie » faite de fantasmes secrets sont prises en compte dans la méthode d’Adler et dans sa théorie de la fiction directrice. Le rôle joué par l’entourage dans la genèse des névroses est une notion qui remonte également à la période pré-psychanalytique d’Adler.

Il n’est pas facile de mesurer exactement quelle fut l’influence de Freud sur la psychologie individuelle d’Adler ; tout en affirmant qu’il n’avait jamais accepté les notions de libido et de complexe d’Œdipe, Adler reconnaissait qu’il devait à Freud plusieurs de ses idées fondamentales : l’influence persistante des premières situations interpersonnelles de l’enfant, la signification profonde des symptômes et des actes manqués, ainsi que la possibilité d’interpréter les rêves. On prétend parfois, à tort, qu’Adler rejetait la notion d’inconscient. Adler pensait que les situations et les événements de la première enfance déterminent inconsciemment le style de vie de l’adulte ; il parlait de « fictions » et de « projets de vie » inconscients. Il n’est pas vrai non plus que l’orientation d’Adler ait été uniquement téléologique et celle de Freud exclusivement causale. Pour Adler, les situations de la première enfance étaient la cause réelle (et non pas simplement fictive) de la névrose, et Freud enseignait que les symptômes névrotiques avaient aussi un but.

Il est sûr que Freud exerça, pour ainsi dire, une influence négative sur Adler : c’est en s’affrontant à lui lors des discussions du mercredi soir qu’Adler trouva sa propre voie. On peut schématiser certaines de ces oppositions :

Freud

Pessimisme philosophique.

L’individu est divisé en plusieurs « instances » antagonistes.

Orientation principalement causale.

Le moi est opprimé par le surmoi et menacé par la civilisation.

Les défenses du moi. Il peut y avoir passage à l’acte (ou acting out) quand les défenses ne sont pas assez fortes.

L’enfant a un sentiment de toute-puissance (accomplissement hallucinatoire du désir).

Adler

Optimisme philosophique.

L’individu constitue une unité essentiellement indivisible.

Orientation principalement

téléologique.

L’individu est porté à commettre des actes agressifs contre la communauté.

Les styles d’agression de l’individu contre autrui. L’individu se retranche derrière des « barricades » quand l’agression active a échoué.

L’enfant a un sentiment d’infériorité (relation du nain au géant).

Importance fondamentale de la libido, de ses fixations et de ses régressions.

Insistance sur les relations objectables sous forme d’investissement de la libido et de sentiments agressifs.

Insistance sur les relations avec le père et la mère et sur le complexe d’Œdipe.

La femme souffre d’un sentiment d’infériorité parce qu’elle n’a pas de pénis (« envie du pénis »).

La névrose est une conséquence inéluctable de la civilisation et presque inhérente à la condition humaine.

Après la Première Guerre mondiale, Freud développe le concept d’instinct de mort.

Dans la cure psychanalytique, le patient est étendu sur un divan.

Une bonne partie du comportement sexuel de l’homme a une signification symbolique en rapport avec la tendance à la supériorité.

Notion de « l’antagoniste » (Gegenspieler).

Insistance sur les relations à l’intérieur de la fratrie et sur la situation dans la série des frères et sœurs.

L’homme souffre d’un sentiment d’infériorité parce que sa puissance sexuelle est plus limitée que celle de la femme.

La névrose est une ruse de l’individu pour échapper à ses obligations à l’égard de la communauté.

Après la Première Guerre mondiale, Adler développe le concept de sentiment communautaire.

Dans la psychothérapie adlérienne, le malade et le thérapeute sont assis face à face.

Dans tout groupe « socratique » il est très difficile de dire qui influence qui. Il en fut ainsi pour Adler et son groupe de disciples. Pour donner un exemple : la distinction entre le sentiment d’infériorité réel et celui qui relève de la névrose (autrement dit entre le sentiment d’infériorité et le complexe d’infériorité) semble avoir été inspirée par Alexander Neuer. Mais même lorsqu’un auteur rejette les objections faites à sa théorie, ces objections peuvent faire leur chemin dans son esprit, peut-être sous forme de cryptomnésie. C’est ce qui se passa pour Freud qui, après avoir rejeté l’idée d’un instinct d’agressivité autonome (avancée par Adler en 1908), finit par l’adopter en 1920. De façon analogue, Hans Kunz publia une critique impitoyable de la psychologie individuelle, en 1928, affirmant que la tendance à la supériorité n’était pas une compensation aux sentiments d’infériorité, mais bien une tendance autonome ; or, cette même idée fut introduite par Adler dans ses dernières révisions de la psychologie individuelle1801.

Divers courants philosophiques apportèrent une contribution essentielle à la psychologie individuelle. S’il faut en croire Phyllis Bottome, Adler avait étudié Aristote et l’admirait beaucoup1802. Mais l’influence d’Aristote n’est guère apparente dans la psychologie individuelle, à moins de remonter à la définition aristotélicienne de l’homme comme « animal politique ». La psychologie individuelle s’apparenterait davantage au stoïcisme qui proclamait l’unité de l’homme avec l’univers, la communauté humaine, qui définissait la sagesse comme la conformité aux lois universelles et la vertu comme un effort constant pour atteindre cet idéal (cette vertu fondamentale ressemble beaucoup à ce qu’Adler appelle « courage »).

La philosophie qui prédomine dans la pensée d’Adler est celle des Lumières (de façon moins exclusive toutefois que chez Janet). Tandis que la perspective philosophique de Freud s’apparente à celle de Schopenhauer, Adler se situe plutôt dans la ligne de Leibniz et de Kant. Comme Leibniz, Adler voit dans l’être humain une entité indivisible, une monade reflétant l’univers. Chaque partie est ordonnée à la totalité, et l’homme, comme les autres monades, est toujours tendu vers une plus haute perfection.

Adler présente bien des affinités avec Kant. Ce qu’il appelle la « vérité absolue », c’est-à-dire la règle qui exige que l’homme adapte parfaitement sa vie et ses actions aux exigences de la communauté, n’est pas très éloigné de l’impératif catégorique de Kant. Dans un pamphlet ironique à l’adresse de Swedenborg, Kant écrivait que le grand mystique suédois avait édifié une sorte d’univers métaphysique privé ; à son usage personnel, distinct de celui dans lequel vivent les autres hommes1803. Dans son Anthropologie, Kant note que « le seul trait commun à tous les troubles mentaux est la perte du sens commun (sensus commuais) et le développement compensateur d’un sens privé (sensus privatus), particulier, du raisonnement »1804. Ce sens privé de Kant ressemble fort à ce qu’Adler nommera intelligence privée1805.

La psychologie individuelle d’Adler appartient au genre de psychologie inaugurée par Kant avec son anthropologie pragmatique. Kant déclarait que vouloir fonder l’étude de la mémoire sur l’exploration de son fondement physiologique cérébral constituait une spéculation théorique, tandis que l’examen des facteurs qui favorisent ou défavorisent la mémoire, en vue de la développer, de l’améliorer, constitue une application de l’anthropologie pragmatique. Il pensait aussi que l’homme pouvait surmonter beaucoup de maladies psychiques et physiques par le seul pouvoir de sa volonté : Adler, lui, parlait de « courage »1806

Adler se rattache sans conteste à la philosophie des Lumières quand il proclame que l’homme est un être rationnel et social, doué d’une volonté libre et capable de décisions conscientes. Cependant il partage plusieurs de ses idées fondamentales avec la philosophie romantique : le caractère absolument unique de l’individu et de sa vision du monde (la « perspective » adlérienne), la communauté considérée comme un tout organique et créateur (idée très éloignée de celle de « contrat social », chère aux Lumières). Un autre élément romantique remonte à Bachofen1807. Celui-ci affirmait que l’humanité avait vécu jadis un stade de matriarcat et que la domination actuelle de l’homme sur la femme ne s’était imposée qu’au terme d’une lutte prolongée. Bebel combina cette théorie avec le marxisme1808. La femme a été réduite en esclavage par l’homme comme la classe prolétarienne l’a été par la bourgeoisie ; le socialisme reconnaîtra à l’homme et à la femme des droits égaux. La théorie de Bebel inspira en partie à Adler sa notion de la « protestation virile » (processus qui contre chez la femme les sentiments liés à son statut d’infériorité), et celle de la « crainte de la femme » chez l’homme névrosé. Adler suppose que l’homme a renversé le matriarcat et l’a remplacé par la domination masculine pour compenser le sentiment d’infériorité qu’il éprouve à l’égard de la femme : la puissance sexuelle de l’homme est, en effet, plus limitée que celle de la femme1809.

Adler mûrit dans un climat intellectuel dominé par le darwinisme1810, et se forma contre lui. En premier lieu, il voit dans les infériorités organiques, non une cause de défaite et d’élimination, mais, grâce au processus de compensation, un stimulant pour atteindre la supériorité. En second lieu, il considère que la tendance la plus fondamentale de l’homme n’est pas l’instinct de lutte, mais le sentiment communautaire.

L’intérêt passionné qu’Adler porta dans sa jeunesse aux problèmes sociaux et au socialisme devait nécessairement le conduire à Karl Marx. Nous ignorons si Adler lut les œuvres de Marx, mais il est clair qu’il était imprégné d’idéologie marxiste. Bien qu’Adler ait refusé toute affiliation de son mouvement au socialisme ou au communisme, l’influence du marxisme se repère dans plusieurs thèses fondamentales de la psychologie individuelle. Rappelons d’abord que le premier écrit d’Adler avait été une brochure sur le métier de tailleur, montrant que certaines maladies étaient causées non par des microbes ou des poisons, mais par l’ordre social. Adler a toujours insisté sur le rôle des facteurs sociaux et de renvironnementdansl’étiologiedesnévroses. Ensuite, lanotionmarxistede« mystifications » n’est pas très éloignée de ces tromperies inconscientes et de ces illusions volontaires qui devaient jouer un si grand rôle dans la théorie adlérienne de la névrose1811. Réciproquement, les moyens proposés pour dévoiler ces mystifications sont remarquablement semblables dans le marxisme et dans la psychologie individuelle1812.

Comme tous les hommes de sa génération, Adler subit la puissante influence de Nietzsche1813. Mais la nature de cette influence a souvent été mal comprise. Adler ne s’est pas contenté, dans son système, de « remplacer la libido de Freud par la volonté de puissance de Nietzsche », comme on le dit souvent. Pour lui, la volonté de puissance n’est qu’une forme de la lutte pour la supériorité, et, dans ses derniers exposés sur la psychologie individuelle, il fait dériver la lutte pour la supériorité de la capacité créatrice de l’individu. Crookshank a relevé de nombreuses similitudes entre Adler et Nietzsche, et il en existe probablement bien

d’autres1814. Toutefois la notion de sentiment communautaire est absolument étrangère à Nietzsche.

Adler cite souvent le philosophe néo-kantien Hans Vaihinger et sa Philosophie du Comme-Si1815. Les fictions juridiques étaient connues depuis longtemps. Bentham avait montré qu’il existait des fictions dans d’autres domaines1816. Nietzsche avait insisté sur le rôle des fictions psychologiques et morales qu’il proclamait essentielles à l’homme. Il était devenu de bon ton de parler des « mensonges conventionnels de la civilisation ». L’apport original de Vaihinger fut d’établir le rôle joué par les fictions dans la science et de définir les différences entre fiction et hypothèse.

Hypothèse et fiction sont toutes deux indispensables au progrès de la science, mais il faut se garder de les confondre, leurs natures étant entièrement différentes. En formulant une hypothèse, le chercheur s’efforce de rendre compte de la réalité : il la propose quand il l’estime logique et possible, et alors il entreprend de la vérifier. Si l’expérience la confirme, l’hypothèse devient vérité scientifique, si elle l’infirme, l’hypothèse est rejetée. Une fiction, en revanche, n’a pas besoin d’être vraie, ni même vraisemblable. Elle n’est pas soumise à l’épreuve de l’expérience, c’est une façon de parler que l’on maintient aussi longtemps qu’elle se montre utile, et que l’on rejette quand elle devient inutile ou quand on peut la remplacer par une fiction meilleure. Il n’est pas toujours facile de déterminer si une proposition est une fiction ou une hypothèse, une même proposition pouvant d’ailleurs être successivement l’une et l’autre. L’idée d’atome, par exemple, était une fiction à l’époque de Démocrite, parce qu’il n’y avait aucune possibilité de vérifier si elle était vraie ou fausse, mais avec l’avènement de la physique moderne elle devint une hypothèse. Quand les anciens astronomes grecs proposèrent un modèle de l’univers supposant la terre fixe, au centre, entourée d’une succession de sphères transparentes concentriques auxquelles étaient fixés respectivement le soleil, la lune, les planètes et les étoiles, cette fiction servait parfaitement leur but qui était de prédire les mouvements des corps célestes. Mais, au Moyen Age, on oublia le caractère fictif de ce modèle et l’on en fit un dogme.

Les psychologues modernes ont considéré l’inconscient tantôt comme une hypothèse, tantôt comme une fiction. Freud le considérait implicitement comme une hypothèse que ses recherches auraient confirmée, tandis que Janet y voyait une « façon de parler », indiquant ainsi clairement qu’il s’agissait pour lui d’une fiction scientifique.

Adler utilisa la notion de « fiction » de deux façons. En premier lieu, comme un concept général, méthodologique. A la différence de la psychanalyse, la psychologie individuelle ne se présente pas comme un ensemble d’hypothèses à vérifier, mais comme un système de fictions. Tout se passe « comme si » l’activité humaine était régie par l’idéal normatif de l’adaptation de l’individu à la communauté et au cosmos, et « comme si » les diverses formes de comportement anormal représentaient des déviations par rapport à cette norme. En second lieu, Adler emploie le terme de « fiction » pour rendre intelligible le comportement du névrosé : tout se passe « comme si » le névrosé avait en vue un but fictif auquel il confirmait sa manière de vivre.

Aussitôt qu’un psychiatre emprunte un concept philosophique, il est à prévoir qu’un philosophe s’apprête à se lever pour lui démontrer qu’il n’en a pas saisi la véritable signification. C’est ainsi que Wandeler a objecté que le « but fictif » du névrosé, tel que le décrit Adler, n’est pas une « fiction » au sens de Vaihinger, c’est-à-dire un instrument pragmatique qui nous aide à explorer la réalité et sera abandonné dès qu’il aura perdu son utilité1817. L’échec du névrosé, loin de le détourner de son erreur, ne fait que l’y enfoncer davantage. Il s’agit, en fait, non d’une fiction mais d’une illusion. Au dire de Wandeler, quand Adler parle de fiction, il ne s’agit souvent que d’illusions de ce genre, ou, au contraire, d’hypothèses, ou même de faits dûment établis (le projet de vie, par exemple).

Plus tard, probablement en 1926, Adler eut connaissance de la philosophie holiste de Jans Christiaan Smuts. Il y trouva confirmation de ses propres idées et un fondement philosophique pour la psychologie individuelle. Smuts était né dans une ferme isolée d’Afrique du Sud en 18701818. Il acquit une célébrité mondiale comme chef militaire et homme d’État ; mais il s’intéressait aussi vivement aux sciences naturelles et à la philosophie. En 1924, après la défaite électorale de son parti, il se retira dans sa ferme et écrivit son ouvrage, Holisme et évolution.

Smuts appelle Holos un principe universel à l’origine des « totalités » (wholes). Les « totalités » sont des facteurs actifs dans et à travers la matière, la vie et l’esprit. Smuts explique l’évolution comme l’apparition de séries montantes de totalités, depuis les électrons et les atomes jusqu’aux colloïdes, aux plantes et aux animaux, aux esprits et aux personnalités. Une totalité est plus que l’ensemble de ses parties : la totalité influence les parties, les parties influencent la totalité, les parties s’influencent entre elles et chaque totalité influence son environnement. Smuts décèle dans l’univers « une poussée vers l’intégralité » (Wholeness) qui s’exprime dans chaque individu par une capacité de développement, de croissance et d’évolution agissant de l’intérieur et exerçant spontanément un effet sur son propre environnement. Des totalités inférieures donnent naissance à des totalités supérieures, et sont incorporées par elles. Chaque totalité est un laboratoire où le temps est transmuté en éternité. Smuts trouve la psychologie contemporaine peu satisfaisante. Il y a lieu, dit-il, de créer une nouvelle science de la personnalité qui, « en tant que science synthétique de la nature humaine, constituera le couronnement de toutes les sciences et deviendra à son tour le fondement d’une Éthique et d’une Métaphysique nouvelles ». Smuts propose comme voie d’approche vers cette nouvelle science une étude comparative de biographies soigneusement documentées, étude qui permettrait à l’homme de formuler les lois de l’évolution personnelle1819.

S’il faut en croire les biographes de Smuts et d’Adler, les deux hommes échangèrent des lettres (dont rien n’a été publié jusqu’ici). Il est possible qu’Adler ait considéré que sa psychologie individuelle constituait justement cette future science de la personnalité esquissée par Smuts. L’influence du holisme de Smuts est perceptible dans Connaissance de l’homme d’Adler et dans ses écrits ultérieurs.

Nous voudrions maintenant passer brièvement en revue les sources de quelques-unes des idées forces d’Adler : sentiment d’infériorité, tendance à la supériorité, fictions névrotiques, diagnostic de caractère, loi de l’intérêt social et sentiment communautaire.

Pour ce qui est du sentiment d’infériorité, Oliver Brachfeld a dressé une longue liste d’auteurs qui avaient annoncé cette notion1820. Adler lui-même écrit : « Ce qu’il [Janet] dit du “sentiment d’incomplétude” du névrotique s’accorde si bien avec mes propres observations que je ne crois pas exagérer en disant que mes travaux se bornent à développer, à généraliser ce fait capital de la vie psychique du névrotique »1821. Deux écrivains méritent une mention particulière : Stendhal en France et Ralph Waldo Emerson aux États-Unis.

Stendhal incarne l’exemple parfait d’une vie dominée par un complexe d’infériorité1822. Il souffrait profondément de sa laideur, de sa gaucherie et de sa maladresse naturelles, et il cherchait une compensation dans l’arrogance, en affectant les manières d’un dandy et en fréquentant les milieux à la mode. Dans son journal, il notait soigneusement ses rencontres mondaines, précisant qui, de lui ou de son interlocuteur, s’en était tiré à son avantage. Dans ses romans, il s’attachait à dépeindre des individus qui cherchent à surmonter un sentiment d’infériorité profondément enraciné. Tel apparaît notamment Julien Sorel, le héros de son roman Le Rouge et le Noir1823. Les théories psychologiques de Stendhal annoncent souvent celles d’Adler. Stendhal considère l’admiration comme une position d’infériorité et une humiliation pour celui qui s’y livre. Dans une affaire de cœur, c’est une situation intolérable d’être quitté par l’autre et que la cho§e soit connue, parce que celui qui est quitté apparaît ainsi comme inférieur. Dans une réunion mondaine, chacun des participants se préoccupe essentiellement de ne pas paraître inférieur. La théorie de Stendhal sur le comique pourrait facilement être incorporé à la psychologie individuelle1824. Le sentiment du comique naît de la prise de conscience subite de notre supériorité sur autrui. Plus nous respectons quelqu’un, plus nous sommes prêts à rire de lui. Le comique est augmenté par le spectacle de la confusion de celui qui est couvert de ridicule. Mais celui qui se moque de sa victime est, lui aussi, à la merci des autres personnes présentes qui se feront les juges de son esprit. Le comique est annulé par l’indignation et la pitié (en termes adlériens, par le sentiment communautaire).

Ralph Waldo Emerson ne définit pas le sentiment d’infériorité avec autant de précision que Stendhal, mais cette notion est implicite dans ses œuvres, en particulier dans ses Essais et dans The Conduct of Life 1825. Dans l’essai intitulé « Self-Confidence », Emerson décrit ce qu’ Adler appellera « courage et encouragement ». On trouve, dispersés dans ses œuvres, bien des pensées et des conseils qui s’intégreraient admirablement dans la psychologie individuelle.

L’idée que la tendance fondamentale de la nature humaine consiste dans l’aspiration à la supériorité a été exprimée souvent et sous bien des formes. Hobbes proclamait que la condition naturelle de l’homme était la lutte de tous contre tous. Helvétius voyait le mobile essentiel des actions humaines dans le désir d’atteindre à la plus grande puissance possible de façon à pouvoir dominer les autres et jouir de la satisfaction de ses passions1826. Pour Nietzsche, la volonté de puissance est l’instinct fondamental et la puissance constitue une fin en elle-même. Pour Adler, la volonté de puissance n’est que l’une des déviations possibles d’une tendance plus fondamentale vers la supériorité. Sur ce point aussi, Adler avait eu des précurseurs. Un psychologue français, Prosper Despine, avait décrit l’« ascendant des personnes animées de sentiments puissants sur celles dont les sentiments ont une puissance moindre »1827.

L’idée que la tendance à la supériorité soit innée et qu’elle soit le mobile le plus puissant dans les relations entre les hommes est entrée dans le domaine des vérités courantes depuis les progrès de la psychologie animale. Nous ignorons si Adler avait eu connaissance des études pionnières de Schjeldreup-Ebbe sur la « hiérarchie sociale » chez les gallinacés.

Quand deux de ces volatiles se rencontrent pour la première fois, ils s’engagent dans une épreuve de force en recourant soit à la menace, soit à la lutte directe. Les deux animaux décident ainsi lequel des deux dominera l’autre. Si plusieurs animaux vivent ensemble, il s’établira très rapidement entre eux une hiérarchie de supériorité. Au sommet, on trouve l’animal alpha, auquel tous les autres ont à se soumettre, puis l’animal bêta, qui ne se soumet qu’à alpha et qui domine tous les autres, puis tous les intermédiaires jusqu’au dernier, l’animal oméga, soumis à tous les autres, sans avoir personne à dominer. Plus un animal est haut placé dans la « hiérarchie sociale », plus il s’arroge de privilèges : une plus grande quantité de nourriture, une meilleure place dans le poulailler, un plus grand nombre de femelles. Les animaux les plus jeunes sont soumis aux plus vieux, et à travers leurs jeux ils établissent progressivement leur propre hiérarchie. A mesure qu’ils prennent de la force, ils défient les plus vieux et finissent par les vaincre. Tous se soumettent sans protestation à cette hiérarchie sociale, mais dès que surgit une occasion de rivalité, pour la nourriture ou pour quelque autre raison, les becs entrent en action et la distribution des coups de bec se conforme à la hiérarchie sociale établie : l’animal alpha donne des coups de bec à tous les autres sans en recevoir en retour, l’animal bêta ne reçoit de coups de bec que de l’animal alpha tandis qu’il en donne à tous les autres, et ainsi de suite jusqu’au dernier, l’animal oméga, qui reçoit des coups de bec de tous les autres sans pouvoir en donner à aucun. La situation peut toutefois devenir plus complexe, car des relations triangulaires peuvent s’établir où l’animal alpha domine bêta qui domine gamma qui, paradoxalement, domine alpha. Il peut aussi arriver qu’un animal de rang inférieur mette au défi un animal de rang plus élevé et lui ravisse sa position hiérarchique'68.

Des constatations semblables à celles de Schjeldreup-Ebbe ont été faites chez de nombreuses espèces d’oiseaux et de mammifères, et David Katz avait montré d’emblée qu’elles pouvaient s’étendre à l’espèce humaine et expliquaient certains faits psychologiques et sociaux1828 1829. Chose curieuse, alors que les savants avaient si longtemps négligé ces faits, quelques écrivains les avaient bien remarqués. Emerson écrivait, par exemple :

« Quand un nouveau arrive dans une école, quand un homme voyage et rencontre chaque jour des étrangers, quand un club admet un nouveau membre, les choses se passent exactement comme lorsqu’un bœuf étranger arrive dans un enclos ou un pâturage où vivent d’autres bestiaux : on assiste immédiatement à une épreuve de force entre l’animal le plus vigoureux et le nouveau venu, épreuve dont l’issue déterminera lequel des deux dominera l’autre. Désormais, chaque fois que ces deux hommes se rencontreront, ils mesureront leurs forces de façon courtoise, mais décisive. Chacun lit son destin dans les yeux de l’autre.

Les hommes se mesurent les uns aux autres lors de leur première rencontre et à chacune de leurs rencontres ultérieures. Comment en arrivent-ils à une estimation aussi rapide de leur puissance et de leur valorisation réciproques, avant même d’avoir échangé une parole ? On pourrait dire que le caractère persuasif de leurs paroles ne leur vient pas de leur contenu, ou que les hommes ne se convainquent pas les uns les autres par leurs arguments, mais par leur personnalité, par ce qu’ils sont, par ce qu’ils ont dit et ont fait jusque-là »1830.

Ces choses étaient connues des écrivains depuis longtemps. On peut en trouver un exemple classique dans le roman de Samuel Butler, Ainsi va toute chair, où nous voyons un jeune couple arriver à l’hôtel quelques heures après la cérémonie du mariage. Le mari demande à sa femme de descendre et de commander le dîner. Elle est fatiguée et peu disposée à le faire, mais le mari insiste et obtient gain de cause, imposant sa domination une fois pour toutes.

Tous ces faits s’accordent d’une façon frappante avec plusieurs des principes fondamentaux de la psychologie individuelle, mais il ne faudrait pas oublier que la réalité est plus complexe. Les relations entre deux individus ne sont pas seulement régies par la force comparée de leur auto-affirmation, mais aussi par leur style de vie et par leur fiction directrice ainsi que par les relations qu’ils entretiennent avec les groupes qui les entourent ou qu’ils réunissent autour d’eux. Ces idées ont été développées en France par un auteur dont Adler n’avait sans doute jamais entendu parler, le baron Ernest Seillière1831.

A la suite de Nietzsche, Seillière voit dans la volonté de puissance, qu’il appelle « impérialisme », le moteur essentiel des actions des hommes : cet impérialisme peut rester sain et rationnel, ou devenir pathologique. Dans ce dernier cas, il s’appuie souvent sur le « mysticisme », c’est-à-dire sur une croyance irrationnelle. Seillière distingue trois types d’impérialisme : l’impérialisme individuel qu’un homme peut satisfaire en se dominant lui-même ou en dominant ceux qui l’entourent ; l’impérialisme collectif, où l’individu s’identifie à un groupe revendicateur dont il se fait le champion hautain ; enfin l’impérialisme humain, qui consiste dans la domination de l’homme sur la nature. Seillière publia un grand nombre de monographies, en particulier sur Jean-Jacques Rousseau, sur les romantiques, les néo-romantiques et Nietzsche. Chose curieuse, dans le volume consacré à Freud et à Adler, Seillière ne fait aucune allùsion à l’analogie frappante entre ses notions d’impérialisme et de mysticisme, et les notions adlé-riennes de tendance à la supériorité et de fiction directrice1832. Dans d’autres ouvrages, Seillière fait un pas de plus qu’ Adler : quand il professe que la véritable nature des relations humaines apparaît plus clairement dans les relations internationales, parce que les relations interpersonnelles sont plus ou moins tenues en échec par la contrainte sociale.

Les écrivains ont souvent exprimé l’idée que les hommes conduisent leur vie selon une opinion fictive, qu’ils se font sur eux-mêmes et sur les autres. Des personnages comme Don Quichotte ou Tartarin de Tarascon sont des illustrations extrêmes de ce thème. Quant aux personnages de la vie quotidienne, nul n’a montré avec plus de pénétration que Flaubert l’écart entre ce que les hommes sont effectivement et ce qu’ils croient être, et comment la fiction qui commande leur vie les induit en erreur et peut parfois (comme dans le cas de Madame Bovary) les conduire à leur perte. Parfais la fiction a valeur d’écran protecteur dont la disparition brutale peut conduire à une catastrophe, comme dans la célèbre pièce d’Ibsen, Le Canard sauvage. Un auteur français, Jules de Gaultier, systématisa, sous le nom de « bovarysme » l’idée que nombre d’individus se forgent une image fictive d’eux-mêmes et n’accordent pas leurs actions à leur véritable personnalité, mais à cette image irréelle1833. Plus récemment, cette notion a été appliquée aux biographies. N.B. Fagin a cherché à montrer, par exemple, qu’Edgar Allan Poe avait créé pour lui-même et joué le rôle du grand génie mélancolique et incompris, rôle qui lui réussit parfaitement1834. Joseph Dorfman a proposé une interprétation comparable de la personnalité du sociologue Thor-stein Veblen1835.

Ces faits posent nécessairement le problème de la méthode à employer pour évaluer le véritable caractère de l’homme, et, sur ce point encore, Adler a eu des précurseurs. Goethe écrivait : « C’est en vain que nous nous efforçons de décrire le caractère d’un homme ; si, par contre, nous mettons ensemble ses agissements, ses actes, un tableau de son caractère surgira devant nous »1836. FJ. Gall a exprimé cette même idée sous une forme plus explicite :

« Voulez-vous épier le caractère d’une personne, sans courir aucun risque de vous tromper, fût-elle même prévenue et sur ses gardes ? Faites-la causer sur son enfance et sa première jeunesse ; faites-lui raconter ses tours d’écolier, sa conduite envers ses parents, ses frères et sœurs, ses camarades, ses délations, l’émulation dont elle était animée ; faites-lui faire l’histoire de ses liaisons d’amitié avec certains enfants, et de l’inimitié qu’elle ressentait pour d’autres ; ques-tionnez-la sur ses jeux, etc. Rarement on croit qu’il vaille la peine de dissimuler à cet égard ; l’on ne se doute pas que l’on a à faire avec un homme qui sait parfaitement que le fond du caractère reste le même ; que les objets seuls qui nous intéressent changent avec l’âge et les relations sociales »’1837.

Il serait difficile de trouver plus claire anticipation de la méthode diagnostique d’Adler.

Il nous reste à examiner les sources des concepts adlériens de communauté et de sentiment communautaire. Il est impossible de déterminer dans quelle mesure Adler a pu s’inspirer des stoïciens, des romantiques allemands, des socialistes et de bien d’autres, mais il convient d’insister sur deux sources probables.

Adler avait très vraisemblablement entendu parler de Josef Popper-Lynkeus et de son projet grandiose pour une solution radicale des problèmes sociaux1838. Popper-Lynkeus proposait l’institution d’une sorte d’armée de travailleurs dans laquelle tous les hommes et toutes les femmes seraient mobilisés pendant plusieurs années. Une telle institution assurerait à chaque membre de la société un minimum acceptable de moyens vitaux, tant matériels que culturels. Libéré ainsi du fardeau intolérable de ses soucis matériels, l’homme retrouverait sa dignité originelle. Popper-Lynkeus était inspiré par un idéal de communauté humaine qui n’est pas sans analogie avec le sentiment communautaire d’Adler. Par ailleurs, Popper-Lynkeus, tout comme Adler, proclamait l’importance de l’éducation qui devait inculquer à chaque enfant, aussi tôt que possible, une idée juste de la valeur et de la dignité de tout être humain, de ses devoirs envers l’humanité.

Une autre source très probable de la notion adlérienne de sentiment communautaire est à chercher du côté de Kropotkine et de l’idéologie de ces penseurs russes qui voyaient dans le peuple la source la plus authentique de la culture nationale. C’est le peuple, disaient-ils, qui a créé la langue, les arts, la poésie épique et lyrique du pays, et les classes supérieures, en s’élevant au-dessus des masses, se sont appauvries elles-mêmes. La véritable vocation des jeunes hommes et des jeunes femmes des classes supérieures serait d’aller au peuple, non pour l’instruire mais pour se mettre à son école. (Cette idée était étrangère à la pensée de l’Europe occidentale, à l’exception, peut-être, de quelques romantiques allemands.) Ces opinions avaient été professées par certains groupes de révolutionnaires, les Narodniki (les populistes) ; plus tard elles imprégnèrent l’œuvre de Tolstoï et de Dostoïevski. Chez Maxime Gorki, cette idée prend la forme d’un mythe philosophique, exposé dans son essai, Le Déclin de la personnalité.

Au commencement était le peuple, et le peuple était la source de toute valeur matérielle et spirituelle. C’est le peuple qui créa la langue, les mythes, la religion, la poésie épique, mais aussi les images des héros. La croissance des communautés et leurs luttes contre d’autres groupes rendirent nécessaire l’institution de chefs et de prêtres. Certains individus furent ainsi investis des attributs des héros épiques. Telle fut l’origine du moi. Au début, ces individus privilégiés étaient comme des organes de la communauté, mais ils s’émancipèrent pour mener une vie indépendante en marge de la communauté, et ensuite pour s’élever au-dessus d’elle. Ils participaient encore à la communauté dans la mesure où ils étaient l’incarnation des héros épiques, qui étaient eux-mêmes des émanations du peuple. Mais il advint un jour que ces individus, ayant pris goût au pouvoir qu’ils exerçaient sur les autres, se mirent à désirer le pouvoir lui-même. Il s’ensuivit une période de luttes entre la communauté et ces individus qui cherchaient à s’élever au-dessus des masses. La propriété privée fut un des stratagèmes inventés par ces hommes dans le but d’assurer leur pouvoir, et dès lors la communauté ne put que décliner. Avec le temps, ces hommes devinrent de plus en plus forts et de plus en plus agressifs, et l’on aboutit à une période de lutte de tous contre tous, d’où résulta le déclin de l’individu lui-même1839.

En termes adlériens, l’individu est incité, par son aspiration à la supériorité, à s’élever au-dessus de la communauté, au détriment de ses compagnons de vie et de sa propre personnalité. C’est ainsi que Gorki a formulé le mythe qui est à la psychologie individuelle ce que le mythe du meurtre du père primitif est à la psychanalyse.

L’influence d’Adler

Pour juger de l’influence exercée par Alfred Adler, il ne faut pas perdre de vue que la psychologie individuelle ne constitue nullement une « déviation » de la psychanalyse, mais qu’elle en diffère radicalement. En tant que théorie psychologique, elle se présente comme un système de psychologie pragmatique (ou concrète) qui analyse le comportement humain en fonction de deux tendances opposées : le sentiment communautaire et une aspiration déviée à la supériorité. Les névroses, les psychoses et les psychopathies sont des manifestations diverses d’une déviation par rapport à la loi de l’intérêt social. La théorie d’Adler enseigne aussi le caractère unique, l’autoconsistance et la créativité de l’individu et de son style de vie, les notions d’infériorités organiques, de sentiments d’infériorité, de compensation, de protestation virile, de but fictif, d’entraînement névrotique, d’« arrangement » ; elle insiste sur la signification des premiers souvenirs et sur l’influence de la situation de l’enfant dans la fratrie. En tant que méthode thérapeutique, la psychologie individuelle fait appel, d’une part, à des techniques de thérapie individuelle rationnelle cherchant à démasquer les buts fictifs et le style de vie, à rendre courage et à entraîner le patient dans le sens de l’orientation communautaire ; elle préconise, d’autre part, diverses techniques de guidage de l’enfant, de thérapie de groupe et de psychiatrie communautaire. La psychologie individuelle proclame que son centre d’intérêt ne se réduit pas à quelques privilégiés, aux malades les plus riches, mais à une fraction importante de la population. Étant donné ces traits si caractéristiques, on pourrait penser que la psychologie individuelle ne saurait être confondue avec les autres écoles dynamiques, ni son influence avec les leurs. Et pourtant, chose paradoxale, il est très difficile de préciser l’influence exercée par l’œuvre de la pensée d’Adler sur le monde contemporain.

Pour ce qui est du mouvement même de psychologie individuelle, on peut résumer rapidement son histoire. Les premières années, il eut un caractère assez imprécis, et, par la suite, sa structure et son organisation furent beaucoup moins rigides que celles de l’association psychanalytique. Le mouvement adlérien souffrit davantage que l’association freudienne de l’oppression nationale-socialiste, parce qu’il n’avait pas de racines aussi solides en dehors de l’Europe centrale. Il reprit vie après la Deuxième Guerre mondiale, avec ses centres de formation, ses périodiques et ses congrès internationaux. Néanmoins, il ne soutient pas la comparaison avec le mouvement psychanalytique pour ce qui est du nombre des adhérents, de la rigidité de l’organisation et de la popularité.

Ainsi qu’il arrive dans tous les mouvements, certains se séparèrent d’Adler pour fonder leur propre école. Ces écoles s’organisèrent soit autour de la psychologie individuelle (légèrement modifiée), soit autour d’une doctrine nouvelle, comme l’analyse existentielle de Victor Frankl.

Cependant, paradoxalement, c’est sur la psychanalyse que l’influence de la psychologie individuelle s’est fait le plus vivement sentir. L’influence d’Adler s’est d’ailleurs exercée sur Freud lui-même, sur certains courants à l’intérieur du mouvement (ceux que l’on appelle néo-freudiens), et enfin sur la psychanalyse dans son ensemble, sous la forme d’une assimilation presque imperceptible des idées de la psychologie individuelle.

Pendant les années où Adler fut associé avec Freud, celui-ci adopta, soit immédiatement, soit un peu plus tard, quelques-unes des idées proposées par Adler. En 1908, Adler affirmait l’existence d’un instinct d’agressivité autonome que Freud niait ; en 1920, toutefois, on l’a dit, Freud vint à parler d’un instinct de destruction primaire1840. Dans le même article de 1908, Adler utilisait les notions de « confluence des instincts », de retournement d’un instinct contre lui-même, de déplacement sur un autre instinct puissant, et de transformation en son contraire. Ces idées (qui remontaient en fait à Nietzsche) s’introduisirent dans la pensée de Freud à diverses époques1841. Une autre « vicissitude » des instincts consiste dans l’intériorisation de certaines actions exercées de l’extérieur, intériorisation décrite par Furtmüller et par Adler, puis reprise par Freud en 1921 et développée ultérieurement par Anna Freud sous le nom d’« identification à l’agresseur ». Le glissement de la psychanalyse vers une psychologie du moi fut, dans une large mesure, une adaptation des anciens concepts adlériens, si bien que certains psychanalystes saluèrent en Adler « un précurseur des développements ultérieurs de la psychanalyse ».

Chose plus remarquable encore, plusieurs groupes psychanalytiques adoptèrent de façon massive des idées très semblables à celles de la psychologie individuelle, tout en restant, dans l’ensemble, fidèles à la terminologie psychanalytique. Citons, parmi ces néo-psychanalystes, Edward Kempf, Harry Stack Sullivan, Karen Homey, Erich Fromm et Clara Thompson aux États-Unis, ainsi que Harald Schultz-Hencke en Allemagne.

Les néo-psychanalystes ne constituent pas une école. Chacun a sa propre théorie, mais tous rejettent certaines idées fondamentales de Freud, pour les remplacer par d’autres, très proches de celles d’Adler (sans toutefois se référer explici-. tement à lui). La plupart des néo-psychanalystes partagent les idées suivantes : ils rejettent la notion de libido avec ses stades successifs, et quand ils parlent du complexe d’Œdipe, ils l’interprètent autrement. Ils minimisent le rôle de la sexualité et en font un moyen d’expression d’autres comportements. Ils attribuent, à l’inverse, une importance accrue aux instincts d’auto-affirmation et aux tendances à la compétition. Ils accordent moins de place à l’analyse des rêves et des symboles. La thérapie, tout en continuant à s’intituler psychanalyse, s’écarte notablement des règles posées par Freud : elle se concentre sur le présent plus que sur le passé, sur les relations interpersonnelles plutôt qu’intrapersonnelles, et elle n’estime pas que les associations libres, l’analyse des rêves et l’usage du divan soient des choses essentielles.

Edward J. Kempf fut l’auteur d’un volumineux manuel de psychiatrie d’inspiration psychanalytique, abondamment illustré de reproductions d’œuvres d’art et de photographies de ses malades1842.

Bien que l’auteur se déclare psychanalyste, le mot libido ne figure nulle part. Le nom d’Adler est cité une seule fois en 762 pages, mais son esprit imprègne tout l’ouvrage. L’auteur insiste sur les concepts d’infériorités organiques, de sentiments d’infériorité, ainsi que sur les diverses formes de compensation, saines ou morbides. Parmi les défenses contre les sentiments d’infériorité, Kempf décrit la « fuite de la compétition », dont la forme extrême est la « crainte généralisée de tout contact personnel », caractéristiques de l’hébéphrénie. Kempf signale même la situation particulière du deuxième enfant dans sa famille.

La psychiatrie interpersonnelle de Harry Stack Sullivan s’apparente étroitement aux idées adlériennes, bien qu’on ne trouve aucune mention d’Adler dans les quatre volumes réunissant les cours de Sullivan, publiés après sa mort.

Sullivan définit la psychiatrie comme l’étude des relations interpersonnelles, et va même plus loin qu’Adler en proclamant que la personnalité n’a pas d’existence en dehors des relations que l’individu entretient avec ses semblables. Sullivan enseigne que la personnalité consiste dans un schéma répétitif de situations personnelles. Son self-system est une organisation stable de processus interpersonnels (un peu comme le « style de vie » d’Adler). Comme Adler encore, Sullivan estime'que le concept de self est conditionné par les « jugements réfléchis », c’est-à-dire par les reflets que les jugements de ses parents et de ses proches ont exercés sur le sujet au cours de sa petite enfance. Sullivan appelle « personnifications » les images déformées que l’individu se fait de lui-même et des autres, à la façon des fictions d’Adler. La notion adlérienne de « perspective », avec les distorsions de la perception, de la mémoire et de la logique qu’elle comporte, se retrouve, sous une terminologie différente, dans la psychologie de Sullivan. Ce que Sullivan appelle « inattention sélective » est un aspect de ces distorsions de la perception en fonction du style de vie de l’individu. Et ce que Sullivan appelle « mode de pensée parataxique » correspond, dans la terminologie adlérienne, aux distorsions individuelles de la logique. Dans sa psychothérapie, Sullivan renonçait souvent au divan, faisant asseoir son patient en face de lui sur une chaise ; il ne faisait que modérément usage des associations libres et de l’interprétation des rêves ; il n’hésitait pas à intervenir activement (en particulier avec les obsédés et les schizoïdes) ; il cherchait d’abord à faire prendre conscience à ses malades de leurs déformations parataxiques et autres. Bref, Sullivan semble avoir pratiqué une sorte de psychothérapie adlérienne tout en continuant à s’intituler psychanalyste. Sullivan diffère surtout d’Adler en ce qu’il fournit des descriptions détaillées des stades du développement de l’individu et qu’il considère, plus qu’Adler, la société comme une cause de troubles affectifs1843.

L’œuvre de Karen Homey présente des analogies non moins remarquables avec les idées d’Adler. Après quinze années de psychanalyse orthodoxe, elle rompit avec l’école de Freud pour fonder sa propre association. Dès 1926, Karen Homey avait mis en doute la notion freudienne d’« envie du pénis »1844. Son article de 1927 sur « Le complexe de virilité des femmes » rappelait manifestement la « protestation virile » d’Adler1845.

Quelques années après, un autre de ses articles s’intitulait « La peur de la femme », expression typiquement adlérienne1846. Ayant émigré aux États-Unis en 1932, elle fut frappée par les différences entre les malades européens et américains, différences qu’elle ne pouvait attribuer qu’à des facteurs culturels. Karen Homey a exposé ses idées dans quatre livres principaux.

Karen Homey critique l’insistance excessive mise par Freud sur la biologie et sa méconnaissance des facteurs culturels. Elle rejette ainsi résolument la théorie de la libido ainsi que la théorie freudienne de la névrose. Elle voit à la racine de la névrose une tentative pour se protéger contre l’angoisse. (Adler aurait parlé de manque de courage.) Comme Adler, elle rejette aussi la classification classique des névroses qu’acceptait encore Freud. Elle ne reconnaît qu’une seule névrose générale, avec plusieurs types de développements possibles : la docilité (ou la résignation), l’agressivité guidée par la volonté de puissance, et le retrait. Ces types de développements névrotiques peuvent être mis en corrélation avec des situations particulières vécues dans l’enfance. Quant au complexe d’Œdipe, Karen Homey, exactement comme Adler, reconnaît qu’il peut parfois exister, mais elle l’explique comme typique du développement d’un enfant initialement gâté. Dans le narcissisme, elle voit non un amour de soi, comme Freud, mais une admiration pour une image de soi idéalisée. Dans ses derniers ouvrages, Karen Homey en vint à considérer la tendance à l’auto-réalisation comme la plus fondamentale de l’homme, tendance entravée, dit-elle, par l’image idéalisée que l’individu se fait de sa personne. Ici encore, nous reconnaissons l’importance qu’Adler, dans ses derniers écrits, attribua à l’instinct créateur et au rôle joué par l’image fictive que l’individu se fait de lui-même1847.

La théorie d’Erich Fromm, telle qu’elle s’exprime dans plusieurs de ses ouvrages bien connus, est une autre variante de néo-psychanalyse influencée par la sociologie et par une idéologie philosophique.

Fromm critique, lui aussi, la théorie des instincts de Freud, mais il le fait du point de vue de la différence entre l’instinct chez l’être humain et chez l’animal. Comparé à celui de l’animal, le développement de l’être humain prend une forme tout à fait différente, et même spécifique (qui correspond, soit dit en passant, à ce que Jung appelle l’individuation), et dont l’objectif est la liberté. Fromm n’accepte plus la validité des entités névrotiques traditionnelles, il considère les divers types de mécanismes névrotiques : la tendance à la soumission désintéressée à l’autorité, la recherche avide du pouvoir (le caractère autoritaire), la tendance à la destruction, et le besoin de se conformer à la manière d’un automate. Quant aux facteurs étiologiques de ces mécanismes névrotiques, Fromm les cherche dans le domaine social et culturel, c’est-à-dire dans le système capitaliste. Mais d’autre part, il parle d’un « caractère productif », qui rappelle ce qu’Adler disait de l’homme guidé par le sentiment communautaire et qui se tient sur le « côté utile de la vie ». Fromm ne nie pas l’existence du complexe d’Œdipe, mais il y voit la rébellion du jeune garçon contre l’ordre patriarcal et autoritaire incarné dans la personne de son père. Nous voyons que le marxisme a exercé une influence plus forte encore sur Fromm que sur Adler. De tous les néopsychanalystes, Fromm est le seul chez qui nous puissions trouver quelque chose qui ressemble au sentiment communautaire d’Adler1848.

La pensée néo-psychanalytique se retrouve aussi chez des auteurs comme Thomas French, Sandor Rado, Théodor Reik et Abram Kardiner. En Europe, Harald Schultz-Hencke fut le seul à s’intituler néo-psychanalyste. Il a exposé ses idées dans plusieurs ouvrages et a fondé sa propre école en Allemagne. Sa pensée est un mélange original d’idées freudiennes et adlériennes.

A la racine de toutes les névroses et psychoses, Schultz-Hencke découvre un trouble fondamental : l’inhibition (Hemmung), qui joue, dans son système, le rôle du « manque de courage » dans la psychologie individuelle d’Adler. Schultz-Hencke distingue quatre instincts fondamentaux. L’instinct « captatif » et l’instinct de « rétention » correspondent assez bien aux tendances orales et anales de Freud. L’instinct d’agression et d’autovalorisation s’apparente à la tendance à la supériorité d’Adler. Le quatrième est l’instinct sexuel, où Schultz-Hencke voit essentiellement un besoin de tendresse ; il n’emploie jamais le terme libido. L’inhibition peut être mise en corrélation avec les effets exercés par l’entourage sur le petit enfant : c’est cette action qui détermine les attitudes permanentes qui régiront le comportement de l’individu tout au long de sa vie. Schultz-Hencke propose une théorie fondée sur des infériorités des fonctions psychiques et sur leurs manifestations sous forme de structures névrotiques. Il emploie aussi souvent qu’Adler les termes de « compensation » et de « surcompensation ». Dans son système, l’inconscient n’a qu’une importance secondaire ; il en est de même pour le transfert dans sa technique thérapeutique1849.

Après avoir montré l’influence exercée par la psychologie individuelle sur les néo-psychanalystes (qu’il vaudrait mieux appeler néo-adlériens), il nous faut maintenant parler de l’influence plus subtile et plus diffuse qu’elle a exercée sur le monde des psychanalystes en général. Cette influence est difficile à circonscrire parce qu’elle emprunte des formes plus ou moins déguisées. Certains psychanalystes s’affirment résolument freudiens dans les théories qu’ils professent consciemment, mais adoptent un mode de pensée adlérien dans les choses de la vie quotidienne. Un psychanalyste suisse déclarait un jour publiquement que les théories d’Adler étaient absurdes et ne méritaient pas la moindre attention ; un moment après, parlant d’une connaissance commune, dans une conversation privée, il déclarait : « Cet homme souffre d’un grave sentiment d’infériorité, qu’il compense par des manières arrogantes ». Officiellement on méprise Adler, mais, sans même s’en rendre compte, on est crypto-adlérien. C’est aussi pour cette raison qu’une lecture attentive des revues de psychanalyse révélera un nombre surprenant d’articles illustrant une notion adlérienne classique sans référence à Adler ou, parfois, avec une brève note précisant que la présente étude n’a aucun rapport avec son œuvre. Cette attitude à l’égard de l’œuvre d’Adler n’est d’ailleurs nullement limitée aux seuls psychanalystes, et nous sommes là en présence d’un des faits les plus paradoxaux de l’histoire de la psychiatrie dynamique.

Joseph Wilder écrivait en 1959 : « Je me rends compte que la plupart des observations et des idées d’Alfred Adler se sont insinuées subtilement et sans bruit dans la pensée psychologique contemporaine, à tel point que la véritable question n’est pas de savoir si l’on est adlérien ou non, mais dans quelle mesure on l’est »1850.

Il est facile d’en faire la preuve pour ce qui est, par exemple, de la psychiatrie existentielle1851. Victor Frank ! a d’abord été disciple d’Adler et ne l’a jamais nié. Dans une comparaison qu’il établit entre Frankl et Adler, Bimbaum assure que l’attitude « para-religieuse » de Frankl face à ses malades avait trouvé son modèle dans le « sentiment cosmique » décrit par Adler dans ses derniers écrits.

L’influence d’Adler sur l’analyse existentielle de Binswanger est non moins manifeste, bien que Binswanger ne cite jamais Adler. Les modèles duel, plural et singulier de l’être-avec-les-autres ne diffèrent guère des descriptions du sentiment communautaire, de la tendance active à la supériorité, et du retrait derrière les barricades, telles que nous les trouvons décrits par Adler. Les descriptions de la « dimension verticale » de Binswanger apparaissent comme un développement de ce qu’Adler avait écrit sur la dialectique de l’« au-dessus » et de l’« au-dessous »1852.

Quand Jean-Paul Sartre esquissa sa psychanalyse existentielle, dans le cadre de son existentialisme philosophique, les psychanalystes furent unanimes à lui répondre qu’elle n’avait aucun rapport avec la psychanalyse1853. La psychanalyse existentielle repose sur le principe fondamental que l’homme est une totalité et qu’il s’exprime donc entièrement dans toutes ses actions, même les plus insignifiantes et les plus superficielles. Sa méthode consiste à déchiffrer les divers types de comportement des individus. A cette fin, on comparera les diverses tendances empiriques pour déterminer le projet fondamental sous-jacent à chacun de ces types de comportement. La psychanalyse existentielle de Sartre rejette la notion d’inconscient : elle ne cherche pas à découvrir des complexes, mais s’efforce de définir le choix original de l’individu. Ce choix est au début une décision libre et consciente de l’individu, et, comme tel, il est pleinement vécu par lui, bien que la chose ne soit pas toujours claire pour lui. La psychothérapie doit faire prendre conscience au sujet de son projet fondamental. Les formes de comportement explorées par cette méthode ne se réduisent pas (comme dans l’analyse freudienne) aux rêves, aux actes manqués et aux névroses, mais comprennent surtout les pensées conscientes, les actes réussis et adaptés, et le style de l’individu. Sartre conclut sur cette affirmation surprenante : « Cette psychanalyse n’a pas encore trouvé son Freud ! » Comment Sartre a-t-il pu ne pas se rendre compte que cette méthode existait déjà et qu’elle avait Alfred Adler pour auteur ?

Ceux qui ont suivi les cours de psychiatrie du professeur Klaesi à Berne n’ont pu s’empêcher de remarquer des analogies frappantes entre nombre de ses idées et celles d’Adler (bien qu’il ne se référât jamais à lui). Son interprétation du complexe d’Œdipe rejoint celle d’Adler. Pour Klaesi, la névrose résulte d’un conflit entre les instincts « cratophores », c’est-à-dire les instincts de domination égoïste, et les instincts « aristophores », c’est-à-dire les instincts sociaux1854.

La tendance holiste de la psychologie individuelle a été développée, sous le nom d’autoconsistance, par Prescott Lecky, psychologue américain qui avait suivi l’enseignement d’Adler à Vienne en 1927 et 1928.

L’exigence première d’un organisme, dit Lecky, est d’assurer l’unité et l’intégralité de son organisation mentale. La personnalité est un ensemble organisé de valeurs que l’on perçoit comme mutuellement compatibles. Le comportement est l’expression de nos efforts en vue d’atteindre la cohérence et l’unité, dans l’organisation et dans l’action. L’individu est un système unifié qui doit faire face à deux séries de problèmes : assurer sa propre harmonie interne et rester en harmonie avec l’environnement, en particulier avec l’environnement social. Il lui faut constamment ajuster sa perception, ses souvenirs et ses oublis, ses sentiments, sa pensée, son imagination, etc., afin de garantir son autoconsistance. La notion centrale du système est l’auto-évaluation de l’individu. Toute valeur compatible avec son auto-appréciation est susceptible d’assimilation ; à l’inverse, toute valeur incompatible se heurte à une forte résistance, pour être finalement rejetée, à moins d’une réorganisation générale. En tant que psychothérapeute, Lecky voyait dans les symptômes l’expression d’attitudes dont il avait entrepris l’inventaire. Il montrait ensuite au patient que ses attitudes étaient inopportunes et désuètes, et l’amenait ainsi à leur en substituer de meilleures. Pour Lecky, la résistance ne consistait pas dans une persévération névrotique, mais dans un stratagème naturel pour éviter de faire l’effort d’une réorganisation1855.

Plusieurs auteurs, en particulier Wilhelm Keller, ont exposé l’idée que l’homme est animé d’une tendance fondamentale à l’autoperfectionnement, idée particulièrement chère à Adler dans sa dernière période1856. Au dire de Keller, l’homme se caractérise par une tendance fondamentale à l’auto-estime qui s’exprime de diverses manières. Bien qu’il ne cite Adler qu’occasionnellement, son livre constitue manifestement un développement de ses idées.

Les idées d’Adler sur le rôle du rang de l’enfant à l’intérieur de la fratrie ont donné lieu à des développements originaux et inattendus. Walter Toman a énoncé une théorie fondée sur l’observation de plusieurs centaines d’individus, dont le rang de naissance avait été soigneusement relevé1857. Dans son analyse des constellations familiales, Toman tient compte du nombre d’enfants, de la répartition des garçons et des filles, de l’intervalle entre les enfants et des décès survenus parmi eux. Il étend son analyse à la constellation familiale des sujets étudiés, de leurs enfants et de leurs conjoints. Pour chacune des innombrables combinaisons possibles, Toman décrit brièvement les principaux traits de caractère auxquels on est en droit de s’attendre.

Martensen-Larsen a adopté un point de départ différent dans son analyse de la constellation familiale1858. S’occupant d’alcooliques, il a entrepris des recherches généalogiques qui lui ont permis d’attribuer une influence déterminante dans l’étiologie de l’alcoolisme non à l’hérédité, mais à la position occupée dans la constellation familiale élargie jusqu’à la génération des grands-parents. Plus tard, il a étendu ses recherches à l’homosexualité masculine.

Quant au style de vie, nous avons déjà vu que beaucoup d’auteurs ont écrit à ce sujet, avec ou sans référence à Adler. Mais ni Adler ni ses disciples ne semblent avoir approfondi les diverses interactions possibles entre deux styles de vie différents. Il existe au moins une tentative en ce sens, celle du docteur Eric Berne : son livre à succès, Gantes People Play, montre combien il vaudrait la peine d’entreprendre une exploration systématique et scientifique de ce domaine peu connu1859.

La notion de sentiment d’infériorité s’est trouvée si rapidement adoptée par le public qu’un homme comme Paul Hâberlin a pu en faire le sujet d’un livre, décrivant les innombrables formes, variétés, compensations et causes des sentiments d’infériorité, sans citer une seule fois le nom d’Adler1860. Pour donner un exemple encore, parmi bien d’autres : un psychanalyste a publié l’histoire d’un névrosé dont la phobie se reflétait dans son plus ancien souvenir (il avait été effrayé par une souris) ; petit garçon, il jouait à la poupée1861. Quand son sentiment d’infériorité empira, il chercha une compensation dans des rêveries grandioses où il s’imaginait être un surhomme. Ce malade fut guéri par une méthode que l’auteur n’hésite pas à appeler psychanalyse.

Nous pourrions donner de nombreux autres exemples de la pénétration lente et continue des idées adlériennes dans la pensée psychologique contemporaine. Ainsi des notions de sentiment d’infériorité, de style de vie, de rôle de l’infériorité organique, ainsi de l’application du « comme-si » de Vaihinger à la théorie de la névrose, ainsi du rôle de la protestation virile et de la peur de la femme dans l’étiologie de l’homosexualité et d’autres déviations sexuelles.

Nous pourrions énumérer au moins une douzaine d’auteurs qui, récemment, ont redécouvert la signification symbolique des premiers souvenirs. S’écartant des vues traditionnelles qui attribuent les bouleversements de l’adolescence à une intensification de la libido, quelques psychanalystes admettent maintenant que le moi de l’adolescent est le jouet d’énergies puissantes qui ne dérivent ni directement ni exclusivement de la libido. On a pu relever des analogies entre.certains passages du livre de Margaret Mead, La Famille, et de celui d’Adler, Le Sens de la vie1862. La théorie des « impératifs sociaux » de Walter Goldschmidt présente des analogies avec la Conception adlérienne du sentiment communautaire ; l’homme est livré à la vie sociale et chaque individu, à mesure qu’il prend de l’âge, doit subordonner ses projets personnels aux exigences de la vie sociale : « La société doit être organisée de façon à faire contrepoids à la poussée de l’égoïsme individuel, qui s’oppose aux exigences de l’harmonie sociale »1863. Certains traits de la psychothérapie adlérienne se reconnaissent également dans les méthodes plus récentes, comme la thérapie rationnelle d’Ellis et la thérapie de réalité de Glasser.

L’influence de la psychologie individuelle s’avéra probablement la plus féconde en criminologie et dans le domaine de l’éducation thérapeutique. Le traitement par la chirurgie plastique de quelques criminels affligés de difformités physiques est une application d’une idée d’Adler1864. La technique rééducatrice, dite de « restitution créatrice » bien qu’elle se soit développée indépendamment de la psychologie individuelle, se rattache à la théorie adlérienne, ainsi que l’a montré Ernst Papanek1865. Le Père Noël Mailloux, le psychologue bien connu de Montréal, estime que les théories psychanalytiques habituelles destinées à rendre compte de la délinquance juvénile (faiblesse ou distorsion du surmoi, complexe d’Œdipe non résolu, identification à un modèle criminel) ne sont pas confirmées par l’expérience1866. Il est conduit à expliquer la délinquance juvénile comme le résultat d’un processus spécifique de dissocialisation, c’est-à-dire une distorsion du processus normal de socialisation. La socialisation, dit le Père Mailloux, suit sa propre ligne d’évolution, parallèle à celle de la sexualité, avec ses propres vicissitudes, ses points critiques et un conflit initial comparable au conflit œdipien (auquel pourtant ii ne s’identifie nullement). Des attitudes erronées, exagérément critiques, des parents conduisent l’enfant à se considérer comme un paria, proscrit de la famille et de la société. S’estimant mauvais, l’enfant se sent condamné à commettre de mauvaises actions. Ce comportement, à son tour, lui vaut la réprobation de son entourage. Il se considère dès lors comme une victime de la haine et nourrit des sentiments de vengeance : aussi commettra-t-il des délits plus graves et cherchera-t-il un refuge dans le gang. Le traitement des délinquants juvéniles implique une rencontre avec des éducateurs thérapeutes et un traitement collectif dans le cadre du groupe de délinquants. Notons combien il est facile de formuler ces théories et méthodes en termes de psychologie individuelle : parce que l’enfant moralement dévalorisé se sent en position d’infériorité, il adopte un style de vie qui s’accorde avec l’image dépréciative qu’il se fait de lui-même, d’où une réaction punitive de l’entourage (la pression engendre la contre-pression). Le traitement s’appliquera à ranimer et à restaurer le sentiment communautaire distordu.

Toute tentative d’appréciation de l’influence de l’œuvre d’Adler se heurte à un paradoxe. L’influence de la psychologie individuelle sur la psychologie contemporaine ne fait aucun doute. Hans Hoff a déclaré qu’Adler avait inauguré la médecine psychosomatique moderne, qu’il avait été le précurseur de la psychologie sociale et de l’approche sociale de l’hygiène mentale, le fondateur de la psychothérapie de groupe, que sa conception du soi créateur en fait le père de la psychologie du moi1867. Il aurait pu ajouter qu’Adler est, à notre connaissance, l’auteur du premier système unifié de psychologie concrète :

Mais d’autre part, nous nous heurtons à ce fait difficile à comprendre : le reniement collectif de l’œuvre d’Adler et l’attribution systématique de toutes ses découvertes et intuitions à d’autres auteurs. Nous connaissons de nombreux exemples de psychanalystes qui reprennent l’une ou l’autre des découvertes les plus originales d’Adler en prétendant qu’elles sont « implicitement contenues dans les écrits de Freud » ou qu’elles correspondent à des « aspects négligés de sa pensée » ; si Adler est cité, c’est pour préciser qu’en dépit des analogies apparentes avec ses idées, il s’agit de conceptions fondamentalement différentes. On retrouve la même attitude chez des psychologues non freudiens, avec parfois un rejet encore plus catégorique d’Adler. Le ton de vertueuse indignation qu’ils arborent pour nier l’influence d’Adler est caractéristique. Même les psychologues qui reconnaissent avoir rencontré personnellement Adler et avoir lu de ses œuvres, n’en proclament pas moins énergiquement que leurs idées n’ont rien à voir avec celles d’Adler.

Il serait difficile de trouver un autre auteur à qui on ait autant emprunté sans le reconnaître. Son œuvre est devenue, pour ainsi dire, une carrière publique, c’est-à-dire que n’importe qui peut venir y puiser sans scrupule. Un auteur notera soigneusement la source de toute phrase prise ailleurs, mais il ne lui vient pas à l’idée d’en faire autant lorsqu’il s’agit de la psychologie individuelle ; c’est comme si rien d’original ne pouvait jamais venir d’Adler. Cette attitude s’étend même au grand public. Le Times de Londres écrivait à l’occasion de la mort de Freud : « Certaines de ses expressions sont passées dans le langage courant, le complexe d’infériorité par exemple »1868. Vingt-deux ans après, quand Jung mourut, le New York Times imprima en gros caractères : « Le Dr Karl Jung est mort […] il a introduit les notions d’introversions, d’extraversion et de complexe d’infériorité »1869.

Comment expliquer ces contradictions troublantes : importance des travaux, rejet massif de la personne et de l’œuvre, tranquille plagiat à grande échelle ? Plusieurs réponses sont possibles.

Il faudrait d’abord s’entendre sur les critères du génie. La nature du génie a donné lieu à des théories contradictoires. D’après Lange-Eichbaum, le problème serait d’ordre psychosociologique, c’est-à-dire qu’il s’agirait de définir les caractéristiques qui autorisent à qualifier une œuvre de géniale1870. L’association d’un contenu plus ou moins marqué par la psychose et d’uhe forme parfaite offrirait le maximum de chances de se voir étiqueter « œuvre de génie ». (Par « psychotique » l’auteur entend, en fait : étrange, paradoxal, déconcertant.) Dans cette perspective, la pensée d’Adler est trop rationnelle, son style trop imparfait pour qu’il mérite la qualification de génie.

Bernard Grasset a proposé une théorie opposée, suivant laquelle le génie est la capacité de créer une nouvelle évidence1871. C’est dire que le génie est l’aptitude à découvrir et à formuler ce qui a toujours existé, mais que personne n’avait remarqué jusque-là. Dès que cette réalité se trouve formulée par un génie, elle apparaît si évidente qu’elle s’intégre rapidement au domaine public du savoir et qu’on en vient à oublier qu’elle n’a été découverte que récemment. (On rapporte, de cette façon, que Franz Schubert entendit un jour des lavandières chanter ses propres lieder : quand il leur demanda où elles les avaient appris, elles lui répondirent que c’étaient de vieux chants populaires que l’on avait toujours chantés dans la région.) La théorie de Bernard Grasset pourrait s’appliquer à Adler et à la rapide assimilation de ses concepts, en particulier du sentiment d’infériorité.

Une troisième théorie voit dans le génie un phénomène microsociologique et une construction délibérée. Un homme isolé ne pourrait jamais prétendre à la qualification de génie. Il est absolument nécessaire qu’il soit entouré par un groupe de disciples qui non seulement propagent ses idées, mais lui fabriquent une réputation (sinon une véritable légende). Leur succès est en grande partie une affaire d’organisation et de méthode. A cet égard, Freud fut plus favorisé qu’Adler : ses disciples étaient nombreux et bien organisés. Adler n’avait qu’un petit nombre de disciples, il ne fut jamais un bon organisateur, et il ne se souciait guère de laisser des documents sur sa vie et ses travaux. Les disciples de Freud propagèrent à son sujet l’image archétypique positive du génie : une œuvre d’une nouveauté inouïe menée à bien en dépit d’une opposition universelle, d’épreuves terribles et de violentes persécutions. Quant à Adler, quelques-uns de ses disciples eurent beau l’appeler le Confucius de l’Occident et voir en lui un sauveur de l’humanité, ils ne réussirent pas à imposer une image positive convaincante, ni à empêcher une image négative de prévaloir : celle d’un petit-bourgeois, disciple jaloux de son grand maître, qui le trahit pour enseigner une caricature de la psychanalyse, une psychologie pour maîtres d’école et un appendice psychologique ennuyeux de la doctrine socialiste.

Le problème devient dès lors : pourquoi cette image négative a-t-elle prévalu ? On pourrait peut-être en trouver une explication dans la victimologie, cette branche récente de la criminologie qui analyse la personnalité des victimes latentes de crimes1872. Dans la personnalité d’Adler, on retrouve les caractéristiques d’un type particulier de victime latente, caractérisé par le syndrome d’Abel. C’est le cas de l’homme dont la supériorité dans un domaine suscite l’envie,- mais qui ne sait pas ou ne veut pas se défendre. D s’agit d’un cas fréquent. Dans une étude sur Jean-Jacques Rousseau, Cocteau explique ainsi les malheurs et les persécutions incessantes dont fut l’objet le grand écrivain. Quand certains hommes reçoivent une gifle, on colportera partout qu’ils l’ont donnée ; que les autres giflent, on colportera qu’ils l’ont reçue1873 (étant sous-entendu que Rousseau appartient au deuxième groupe). Sans aller aussi loin, que de fois n’arrive-t-il pas dans une réunion mondaine qu’un homme jouissant d’un certain prestige puisse raconter n’importe quelle banalité et n’en continuer pas moins à intéresser son auditoire, tandis qu’un autre pourra dire les choses les plus judicieuses et les plus spirituelles et passer inaperçu (ou alors ce qu’il dit sera recueilli en silence et redit ailleurs avec le plus grand succès) ?

On comprendra à quel point cela s’applique à Adler en comparant sa personnalité à celle de Freud.

Freud Adler

 

Élégant, imposant, entretenue.

 

une barbe bien Pas particulièrement beau, sans prétention, une petite moustache et un pince-nez.

Il vivait dans le plus riche quartier rési – Il vivait dans un quartier petit-bour-dentiel, avait une collection d’œuvres geois, dans un appartement à l’ameuble-d’art et employait plusieurs dômes – ment banal, avec un seul domestique, tiques.

Il acquit des titres universitaires. D se vit refuser un titre universitaire.

Il donnait des cours à l’université et était II s’adressait surtout à des maîtres entouré d’un cercle de disciples en – d’école et participait à des réunions sans thousiastes. façon dans les cafés.

Il avait une maîtrise parfaite de la prose Œuvres écrites dans un style très ordi-allemande, était un écrivain supérieur naire, mal composées et sans images qui savait utiliser des images frappantes, frappantes.

Fondateur de la psychologie des profon – Promoteur d’une psychologie ration-deurs, science se proposant de dévoiler nelle, relevant du sens commun, aux les mystères de l’âme humaine. applications pratiques immédiates.

 

On pourrait poursuivre cette comparaison et trouver des parallèles dans d’autres domaines de l’histoire de la science, celui de Champollion et de Grote-fend, par exemple1874. La vie de Freud, embellie par la légende, ne manque pas de traits romantiques ; son style de vie était celui d’un aristocrate de l’esprit qui s’était identifié à Charcot et à Goethe ; Adler vivait en petit-bourgeois et avait associé sa cause à celle du peuple. Quand Freud apprit la mort d’Adler, il écrivit à Arnold Zweig : « Pour un garçon juif sorti d’un faubourg de Vienne, mourir à Aberdeen est en soi une carrière inouïe, qui montre combien il était allé loin »1875. Freud avait-il oublié qu’il avait été lui-même un garçon juif des faubourgs de Vienne ?

On peut encore trouver une autre explication à ce paradoxe. Le succès d’un homme dépend en grande partie de son aptitude à se faire le porte-parole des courants culturels et sociaux contemporains. Si Schopenhauer ne connut aucun succès pendant une trentaine d’années et si sa renommée fut tardive, ce ne fut pas en vertu d’une conspiration du silence, mais parce que sa philosophie était incompatible avec l’esprit des années 1820-1840, tandis que la nouvelle génération d’après 1848 était mieux préparée à la comprendre1876.

Mais les courants contemporains sont souvent eux-mêmes des résurgences de mouvements antérieurs. Dans l’opposition entre la psychologie individuelle et la psychanalyse, nous pouvons voir une reviviscence de l’ancienne opposition entre les Lumières et le Romantisme. Nous avons vu, dans un chapitre antérieur, comment les vicissitudes de la psychiatrie dynamique au XIXe siècle pouvaient être considérées comme des manifestations de l’antagonisme entre les Lumières et le Romantisme – Janet et, à un moindre degré, Adler, se présentant comme des épigones tardifs des Lumières, Freud, et à plus forte raison Jung, quant à eux, apparaissant comme des représentants tardifs du Romantisme1877. Remontant plus loin encore dans le passé, nous voyons les mondes hellénistique et romain partagés entre le stoïcisme et l’épicurisme, et nous pouvons retrouver aujourd’hui certains traits du stoïcisme dans les écoles adlérienne et existentialiste, tandis que R. de Saussure ajustement comparé la psychanalyse freudienne à la philosophie d’Épicure1878. Enfin, l’humanité a toujours connu deux voies différentes pour la guérison psychique : l’une faisant appel à des techniques rationnelles, l’autre mobilisant des forces irrationnelles. Ainsi le parallèle entre Adler et Freud se ramène-t-il, en dernière analyse, à une illustration parmi bien d’autres d’une loi fondamentale de l’histoire de la culture, celle d’une oscillation permanente entre deux attitudes fondamentales de l’esprit humain.

,

 

i

 


1661 Voir chap. vn, p. 443.

1662 Alfred Adler, « Something About Myself », Childhood and Character, VH (April 1930),

p. 6-8.

1663 Phyllis Bottome, Alfred Adler, Apostle of Freedom, Londres, Faber and Faber, 1939, p. 34-35.

1664 Ces données concernant les ancêtres et la famille d’Adler sont le résultat des enquêtes minutieuses du docteur Hans Beckh-Widmanstetter dans les archives de la communauté juive et d’autres archives de Vienne. L’auteur exprime toute sa reconnaissance au docteur Hans Beckh-Widmanstetter pour l’aide qu’il lui a apportée dans ses propres recherches.

1665 Ces renseignements proviennent des recherches du docteur Hans Beckh-Widmanstetter dans les registres du cadastre de Vienne.

1666 H.A. Beckh-Widmanstetter, « Alfred Adler und Wahring », Unser Wàhring, I (1966), p. 38-42 (avec deux photographies de la maison).

1667 Phyllis Bottome, Alfred Adler, Apostle ofFreedom, op. cit., p. 28-30.

1668 Lettre de Walter Fried, de Vienne.

1669 Lettre de Ferdinand Ray, de Bentley (Australie).

1670 S’il faut en croire la tradition familiale, il y eut avant Sigmund un premier enfant, Albert, qui mourut en bas âge. Son existence n’est pas confirmée par les archives de la communauté juive de Vienne, ni par la Heimat-Rolle.

1671 Lettre du docteur Ernst T. Adler, de Berlin.

1672 Extrait d’une lettre de Kurt F. Adler, de Kew Gardens, New York.

1673 Ce détail nous a été communiqué par Kurt F. Adler.

1674 Extrait d’une lettre de Ferdinand Ray.

1675 Ces données proviennent des archives de la communauté juive de Vienne.

1676 Il ne faut pas confondre ce frère d’Alfred Adler avec le célèbre économiste Max Adler.

1677 Sa thèse était intitulée : Die Anfünge der merkantilischen Gewerbepolitik in ôsterreich (Les débuts de la politique commerciale mercantile en Autriche).

1678 Ces données ont été découvertes par H. Beckh-Widmanstetter dans les archives de l’université de Vienne.

1679 Extrait d’une lettre de madame Justine Adler, de Vienne.

1680 Beckh-Widmanstetter nous a fait remarquer que les Viennois faisaient une distinction très nette entre l’« intérieur de la ville » (innere Stadt), qui correspondait à l’ancienne ville historique, entourée de remparts démolis en 1856, les « faubourgs » (Vorstadte), de caractère urbain et protégés par une enceinte fortifiée, et la « banlieue » (Vororte), à prédominance rurale, incorporée dans la Stadt en 1890. Cela faisait une grande différence, pour un enfant, de grandir dans un Vorort ou une Vorstadt.

1681 Mânes Sperber, Alfred Adler, der Mensch und seine Lehre, Munich, Bergmann, 1926.

1682 Hertha Ogler, Alfred Adler, the Man and His Work, Londres, The C.W. Daniel Co., 1939.

1683 Phyllis Bottome, Alfred Adler, Apostle ofFreedom, op. cit.

1684 Cari Furtmüller, « Alfred Adler, a Biographical Essay », in Heinz et Rowena Ansba-cher, Superiority and Social Interest, Evanston, Northwestern University Press, 1964, p. 330-376.

1685 Phyllis Bottome, « Some Aspects of Adler’s Life and Work », in Not in Our Stars, Londres, Faber and Faber, n.d., p. 147-155 ; The Goal, New York, Vanguard Press, 1962.

1686 Voir Alfred Adler, « Two letters to a Patient », Journal oflndividual Psychology, XXII (1966), p. 112-116.

1687 Hans Beckh-Widmanstetter, Kindheit und Jugend Alfred Adlers bis zum Kontakt mit Sigmund Freud 1902, dactylographié, inédit.

1688 L’auteur est très reconnaissant au docteur Beckh-Widmanstetter pour l’avoir aidé dans ses recherches et avoir mis généreusement à sa disposition ses propres découvertes.

1689 Ce détail, et la plupart de ceux qui suivent, sont dus à Beckh-Widmanstetter, à partir de recherches d’archives.

1690 Beckh-Widmanstetter suppose qu’Adler a travaillé pendant quelque temps dans le laboratoire de pathologie expérimentale du professeur Salomon Stricker, qui disposait de plusieurs postes pour jeunes assistants, et avec qui avaient également travaillé Wagner-Jauregg et Freud.

1691 Selon les archives de l’université de Zurich, Rai'ssa Epstein y fut inscrite du 17 mai 1895 au 2 octobre 1896, et y suivit des cours de zoologie, de botanique et de microscopie.

1692 Renseignements provenant des archives de l’université de Vienne.

1693 Voir p. 620-622.

1694 En 1919, après la dislocation de la monarchie austro-hongroise, le Burgenland, province hongroise de langue allemande, fut attribué à l’Autriche, mais la partie sud resta hongroise avec la ville d’Oedenburg, aujourd’hui Sopron.

1695 Une enquête des plus minutieuses ne nous a pas permis de trouver trace dans aucun journal viennois d’un article dépréciatif sur Freud, suivi d’une réplique d’Adler. La Neue Freie Presse, qui était le quotidien de Freud, publia à plusieurs reprises des recensions d’ouvrages ou des notices sous la plume de Freud.

1696 Phyllis Bottome, Alfred Adler, Apostle ofFreedom, op. cit., p. 65.

1697 Ces renseignements proviennent de la Heimat-Rolle.

1698 Ernest Jones, La Vie et l’œuvre de Sigmund Freud, op. cit., p. 137-138.

1699 D’après la tradition familiale, les Adler allèrent s’établir dans la Dominikanerbastei en octobre ou novembre 1908. Selon la Heimat-Rolle, ils habitaient encore la Czemingasse en 1910.

1700 Renseignement fourni par Beckh-Wildmanstetter,

1701 Léon Trotski, Ma vie, trad. franç. par Maurice Parijanine, Paris, Gallimard, 1953, p. 230-231,285.1. Deutscher, The Prophet Armed, Trotzki : 1879-1921, Londres, Oxford Uni-versity Press, 1954, p. 193.

1702 Ce document a été découvert dans les archives de l’École de médecine de Vienne et publié par Hans Beckh-Widmanstetter, « Zur Geschichte der Individualpsychologie », Unsere Heimai, XXXVI (1965), p. 182-188.

1703 Wilhelm Stekel, The Autobiography of Wilhelm Stekel : The Life History ofa Pioneer Psychoanalyst, Emil A. Gutheil éd., Introduction de Hilda Stekel, New York, Liveright Publi-shing Co., 1950, p. 158.

1704 Beckh-Widmanstetter fait remarquer qu’Adler avait dans sa clientèle la femme d’un général appartenant aux milieux les plus élevés de l’armée.

1705 Alfred Adler, « Die neuen Gesichtpunkte in der Frage der Kriegsneurose », Medizi-nische Klinik, XIV (1918), p. 66-70.

1706 A. A., « Ein Psychiater über die Kriegspsychose », Internationale Rundschau, TV (1918), p. 362.

1707 Alfred Adler, « Bolchevismus und Seelenkunde », Internationale Rundschau, IV (1918), p. 597-600.

1708 Alfred Adler, Die andere Seite : eine massenpsychologische Studie über die Schuld des Volkes, Vienne, Léopold Heidrich, 1919.

1709 Ses idées sur la réforme de l’école sont résumées dans un opuscule : Otto Glôckel, Drillschule, Lemschule, Arbeitsschule, Vienne, Verlag der Organisation Wien der sozial-demokratischen Partei, 1928.

1710 Voir Robert Dottrens, The New Éducation in Austria, Paul L. Dengler éd., New York, John Day, 1930.

1711 Voir p. 644-645.

1712 Erwin Wexberg, Handbuch der Individual-Psychologie, Munich, Bergmann, 1926.

1713 Alfred Adler, L. Seif, O. Kaus éd., Individuum und Gemeinschaft : Schriften fur Individualpsychologie, Munich, Bergmann, n.d.

1714 Interviews publiées dansle New York Times du 20 décembre 1925, p. 12, et du 26 décembre 1926, p. 3 ; surtout : « A Doctor Remakes Éducation », Graphie Survey, LVIII (1er septembre 1927), p. 490-495.

1715 Le titre conféré à Adler ne fut pas citoyen honoraire de Vienne, ainsi que le rapporte, par erreur, Phyllis Bottome, mais bien citoyen de Vienne. Ce titre était honorifique, n’avait aucune connotation politique, et ne conférait pas d’autres droits.

1716 Renseignement fourni par les archives de la ville de Vienne. Il n’a pas été possible de retrouver le texte de l’allocution du maire, qui ne semble pas avoir été officiellement enregistrée.

1717 Les données relatives à l’achat et à la vente de la maison de Salmannsdorf nous ont été aimablement communiquées par son propriétaire actuel, Manfred Reiffenstein.

1718 Communication personnelle du docteur Joost Meerloo.

1719 Ces renseignements nous ont été aimablement communiqués par Marcus K. Milne, bibliothécaire de la ville d’Aberdeen, et C.S. Minto, bibliothécaire d’Édimbourg.

1720 Communication personnelle du docteur Alphonse Maeder.

1721 Ernest Jones, La Vie et l’œuvre de Sigmund Freud, op. cit., ü, p. 138.

1722 Phyllis Bottome, Alfred Adler, Apostle ofFreedom, op. cit., p. 30.

1723 Renseignement fourni par madame Alexandra Adler.

1724 Communication personnelle du docteur Eugène Minkowski.

1725 Phyllis Bottome, The Goal, op. cit., p. 138.

1726 Un témoin de cette époque héroïque nous a confirmé que ce fut Karl Novotny qui attira l’attention d’Adler sur le danger qu’il y avait à faire des cafés viennois le centre du mouvement de la psychologie individuelle.

1727 Phyllis Bottome, Alfred Adler, Apostle ofFreedom, op. cit., p. 266.

1728 Ibid., p. 50-57,129-130.

1729 Ibid., p. 57.

1730 Voir p. 647-648.

1731 Ces considérations s’inspirent pour une grande part d’une conversation avec le professeur Viktor Frankl, de Vienne.

1732 Wilhelm Stekel, The Autobiography of Wilhelm Stekel : The Life History of a Pioneer Psychoanalyst, op. cit.

1733 Wilhelm Stekel, « Über Coitus im Kindesalter, eine Hygienische Studie », Wiener Medizinische Blatter, XVIII (1895), p. 247-249.

1734 Wilhelm Stekel, Nervôse Angstzustànde und ihre Behandlung, Vorwort von Prof. Dr. Sigmund Freud, Berlin et Vienne, Urban und Schwarzenberg, 1908.

1735 Wilhelm Stekel, Die Sprache des Traumes, Munich, Bergmann, 1911.

1736 Wilhelm Stekel, Die Traüme der Dichter, Munich, Bergmann, 1912.

1737 La maison d’Adler était sise au 16 Am Dreimarkstein, celle de Stekel (appelée Linden-hof) au 2 Am Dreimarkstein, à l’angle de la Salmannsdorfstrasse.

1738 Voir Emil Gutheil, « Stekel’s Contributions to the Problem of Criminality », Journal of Criminal Psychopathology, vol. Il (1940-1941).

1739 Wilhelm Stekel, « Berufswahl und Kriminalitat », Archiv Fur Kriminal-Anthropologie und Kriminalistik, XLI (1911), p. 268-280.

1740 Wilhelm Stekel, Der telepathische Traum. Meine Erfahrungen über die Phanomene des Hellsehens im Wachen und im Traume, Berlin, Johannes Baum, 1920.

1741 Wilhelm Stekel, Briefe an eine Mutter, Zurich et Leipzig, Wendepunkt-Verlag, 1927, vol. I.

1742 La formule de Stekel, « Zwang erzeugt Gegenzwang » (la contrainte engendre la contre-contrainte), est presque identique à celle d’Adler : « Druck erzeugt Gegendruck » (la pression engendre la contre-pression).

1743 Wilhelm Stekel, Das Liebe lch. Grundriss einer neuen Diatetik der Seele, 3. Aufl., Berlin, Otto Salle, 1927.

1744 Alfred Adler, Gesundheitsbuch fiir das Schneidergewerbe, n° 5 des séries : Wegweiser der Gewerbehygiene, G. Golebiewski éd., Berlin, Karl Heymanns, 1898.

1745 Il ne semble exister aucun exemplaire de cet opuscule en Autriche, en Suisse, en France ou en Amérique du Nord. Après de longues recherches, nous en avons trouvé un exemplaire dans la bibliothèque municipale de Mônchengladbach, en Allemagne : l’auteur la remercie de le lui avoir prêté.

1746 Gerhart von Schulze-Gaevemitz, Der Grossbetrieb, ein wirschaftlicher und sozialer Fortschritt, Eine Studie aufdern Gebiete der Baumwollindustrie, Leipzig, Duncker und Hum-boldt, 1892.

1747 Alfred Adler, « Das Eindringen sozialer Triebkrafte in die Medizin », Aertzliche Stan-deszeitung, I, n° 1 (1902), p. 1-3.

1748 Aladdin, « Eine Lehrkanzel fur Soziale Medizin », Aerztliche Standeszeitung, I, n° 7

(1902), p. 1-2.

1749 Alfred Adler, « Stadt und Land », Aerztliche Standeszeitung, H, n” 18 (1903), p. 1-3 ; n’ 19, p. 1-2 ; n° 20, p. 1-2.

1750 Alfred Adler, « Staatshilfe oder Selbsthilfe », Aerztliche Standeszeitung, H, n“21

(1903), p. 1-3 ; n° 22, p. 1-2.

1751 Alfred Adler, « Der Arzt als Erzieher », Aerztliche Standeszeitung, III, n° 13 (1904), p. 4-6 ; n » 14, p. 3-4 ; n° 15, p. 4-5.

1752 Alfred Adler, « Hygiene des Geschlechtslebens », Aerztliche Standeszeitung, III, n° 18

(1904), p. 1-2 ; n° 19, p. 1-3.

1753 Voir Minutes of the Vienna Psychoanalysis Society 1 :1906-1908, Herman Nunberg, Emst Fedem éd., M. Nunberg trad., New York, International Universities Press, 1962.

1754 Alfred Adler, « Drei Psycho-Analysen von Zahleneinfàllen und obsedierenden Zâh-len », Psychiatrische-Neurologische Wochenschrift, VII (1905), p. 263-266.

1755 Alfred Adler, « Das Sexuelle Problem in der Erziehung, Die Neue Gesellschaft, VIII

(1905), p. 360-362.

1756 Alfred Adler, Studie über Minderwertigkeit von Organen, Vienne, Urban und Schwar-zenberg, 1907. Trad. franç. : La Compensation psychique de l’état d’infériorité des organes, Paris, Payot, Bibliothèque scientifique, 1956.

1757 Alfred Adler, « Der Aggressionstrieb im Leben und in der Neurose », Fortschritte der Medizin, XXVI (1908), p. 577-584.

1758 Alfred Adler, « Der Psychische Hermaphroditismus im Leben und in der Neurose », Fortschritte der Medizin, XXVIII (1910), p. 486-493.

1759 Alfred Adler, Über den Nervôsen Charakter : Grundzüge einer vergleichenden Indivi-dual-Psychologie und Psychothérapie, Wiesbaden, Bergmann, 1912.

1760 Alfred Adler, Menschenkenntnis, Leipzig, Hirzel, 1927. Trad. angl. : Understanding Human Nature, New York, Greenberg, 1927. Trad. franç. : Connaissance de l’homme, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1966.

1761 îmmanuel Kant, Anthropologie in Pragmatischer Hinsicht (1798), in Kants Werke, Berlin, Georg Reimer, 1791, VII, p. 117-333.

1762 Henri Lefebvre, Critique de la vie quotidienne, Introduction, Paris, Bernard Grasset, 1947.

1763 C’est ce qu’a montré notamment Ludwig Klages, Die psychologischen Errungen-schaften Nietzsches, Leipzig, A. Barthes, 1926. Voir chap. V, p. 230-236.

1764 Alexander Neuer, Mut und Entmutigung. Die Prinzipen der Psychologie Alfred Adlers, Munich, Bergmann, 1926, p. 12.

1765 Voir chap. vm, p. 608-609.

1766 Alfred Adler, « Zur Massenpsychologie », Internationale Zeitschrift für Individual-psychologie, XII (1934), p. 133-141.

1767 Alfred Adler, « Psychologie der Macht », in Franz Kobler, Gewalt und Gewaltlôsig-keit, Handbuch des aktiven Pazifismus, Zurich, Rotapfel-Verlag, 1928, p. 41-46.

1768 Paul Haberlin, Minderwertigkeitsgefiihle, Zurich, Schweizer Spiegel Verlag, 1936.

1769 Alexander Neuer, Mut und Entmutigung, op. cit., p. 13-14.

1770 F. Oliver Brachfeld, Les Sentiments d’infériorité, Genève, Mont-Blanc, 1945.

1771 Alfred Adler, « Der Komplexzwang als Teil der Persônlichkeit und Neurose », Internationale Zeitschrift für Individualpsychologie, XIII (1935), p. 1-6.

1772 Alfred Adler, « Das Problem der Distanz. Über einen Grundcharakter der Neurose und Psychose », Zeitschrift fur Individual-Psychologie, 1 (1914), p. 8-16.

1773 Alfred Adler, « On the Interprétation ofDreams », International Journal of Individual Psychology, II, n” 1 (1936), p. 3-16.

1774 Alfred Adler, Praxis und Théorie der Individualpsychologie, Vienne, Bergmann, 1920, p. 171-182. Trad. franç. : Pratique et théorie de la psychologie individuelle comparée, Paris, Payot, 1961.

1775 Adler présente dans le même article sa théorie de la paranoïa et celle de la mélancolie. Voir aussi Georges Verdeaux, La Paranoïa de compensation, Paris, Le François, 1943.

1776 Vera Strasser-Eppelbaum, Zur Psychologie des Alkoholismus. Ergebnisse experimen-teller und individualpsychologischer Untersuchungen, Munich, Reinhardt, 1914.

1777 P. Nussbaum, « Alkoholismus als individualpsychologisches Problem », in Stavros Zurukzoglu, Die Alkoholfrage in derSchweiz, Bâle, B. Schwabe, 1935, p. 603-618.

1778 Adler a exposé ses conceptions sur la vie sexuelle normale et anormale dans plusieurs articles d’une encyclopédie médkr’e : A. Bethe éd., Handbuch der normalen undpathologi-schen Physiologie, XIV, n° 1, Berlin, Springer-Verlag, 1926.

1779 Alfred Adler, Das Problem der Homosexualitat, Munich, Reinhardt, 1917. Trad. franç. : « Le problème de l’homosexualité », publié à la suite de La Compensation psychique de l’état d’infériorité des organes, op. cit.

1780 Alfred Adler, Das Problem der Homosexualitat, Erotisches Training und Erotischer Rückzug, Leipzig, S. Hirzel Verlag, 1930.

1781 Alfred Adler, « The Individual Criminal and His Cure », National Committee on Prisons and Prison Labour, New York, Annual Meeting, 1930. Voir aussi Phyllis Bottome, Alfred Adler, Apostle ofFreedom, op. cit., p. 228-235.

1782 Alfred Adler, « Danton, Marat, Robespierre. Eine Charakterstudie », Arbeiter-Zei-tung, n° 352 (25 décembre 1923), p. 17-18.

1783 Nous suivons surtout ici la systématisation présentée par madame le docteur Alexandra Adler, « Individualpsychologie (Alfred Adler) », in Handbuch der Neurosenlehre und Psychothérapie, Frankl, Gebsattel et Schultz éd., Munich, Urban und Schwarzenberg, 1959, m, p. 221-268.

1784 Alfred Adler, « Die Technik der Individualpsychologie », Die Kunst eines Lebens und Krankengeschichte zu lesen, Munich, Bergmann, 1928, vol. I. Trad. angl. : The Case of Miss R. ; The Interprétation ofa Life Story, New York, Greenberg, 1929.

1785 Alfred Adler, « The Case of Mrs. A… », Individual Psychology Pamphlets, vol. I (1931).

1786 Adler lui-même a peu écrit sur le sujet. A notre connaissance, la description la plus complète est celle de Madelaine Ganz, La Psychologie d’Alfred Adler et le développement de l’enfant, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, n.d.

1787 Renseignement aimablement fourni par le docteur Joshua Bierer.

1788 Le docteur D. Ewen Cameron a également ouvert un hôpital de jour à Montréal en 1946. Mais il est fondé sur des principes assez différents.

1789 Alfred Adler, Der Sim des Lebens, Vienne, Passer, 1933. Trad. franç. : Le Sens de la vie, Paris, Petite Bibliothèque Payot, rééd. 1972.

1790 La plupart de ces derniers écrits ont été réunis dans le volume édité par Heinz et Rowena Ansbacher, Superiority and Social Interest, Evanston, Northwestern University Press, 1964.

1791 Alfred Adler, « Das Todesproblem in der Neurose », Internationale Zeitschrift für Individualpsychologie, XIV (1936), p. 1-6.

1792 Alfred Adler, « Case Interprétation », Individuel Psychology Bulletin, Il (1941), p. 1-9. Réimprimé dans H. et R. Ansbacheréd., Superiority and Social Interest, op. cit., p. 143-158.

1793 « Menschsein heisst, ein Minderwertigkeitsgefiihl zu besitzen, das stândig nach seiner Überwindung drangt » (Der Sinn des Lebens, op. cit., p. 48).

1794 L’auteur est profondément reconnaissant au pasteur Emst Jahn de lui avoir aimablement prêté ses propres exemplaires de ces ouvrages (il semble qu’ils soient uniques) et pour lui avoir communiqué beaucoup de renseignements sur Alfred Adler et plusieurs de ses contemporains.

1795 Emst Jahn, Wesen und Grenzen der Psychanalyse, Schwerin i. M., Bahn, 1927.

1796 Emst Jahn, Machtwille und Minderwertigkeitsgefühl, Berlin, Martin Wameck, 1931.

1797 Emst Jahn et Alfred Adler, Religion und Individualpsychologie. Eine prinzipielle Auseinandersetzung über Menschenführung, Vienne et Leipzig, Passer, 1933. Trad. franç. : Religion et psychologie individuelle comparée, Paris, Payot. Voir aussi la nouvelle préface d’Ernst Jahn in Heinz et Rowena Ansbacher, Superiority and Social Interest, op. cil, p. 272-274.

1798 Izydor Wassermann, « Letter to the Editor », American Journal ofPsychotherapy, XII (1958), p. 623-627 ; « Ist eine Differenzielle Psychothérapie môglich ? », Zeistschriftf&r Psychothérapie und Medizinische Psychologie, IX (1959), p. 187-193.

1799 Heinz Ansbacher, « The Significance of the Socio-Economic Status of the Patients of Freud and of Adler », American Journal ofPsychotherapy, XIII (1959), p. 376-382.

1800 Willy Hellpach, Wirken und Wirren. Lebenserinnerungen. Eine Rechenschaft über Wert und Gluck, Schuld und meiner Génération, I, Hambourg, Christian Wegner, 1948, p. 413.

1801 Hans Kunz, « Zur grundsâtzlichen Kritik der Individualpsychologie Adlers », Zeitschrift fiir die gesamte Neurologie und Psychiatrie, CXVI (1928), p. 700-766.

1802 Phyllis Bottome, Alfred Adler. Apostle ofFreedom, op. cit., p. 17.

1803 Immanuel Kant, « Trâume eines Geistessehers, in Immanuel Kants Werke, Ernst Cas-sirer éd., Berlin, Bruno Cassirer, 1912, II, p. 329-390.

1804 Immanuel Kant, « Anthropologie in pragmatischer Hinsicht », in Immanuel Kants Werke, Ernst Cassirer éd., Berlin, Bruno Cassirer, 1922, VIII, p. 3-228.

1805 C’est Heinz Ansbacher, « Sensus Privatus versus Sensus Communis », Journal of Individual Psychology, XXI (1965), p. 48-50, qui a attiré l’attention sur cette ressemblance.

1806 Voir chap. iv, p. 226-227.

1807 Voir chap. iv, p. 255.

1808 August Bebel, Die Frau und der Sozialismus, Stuttgart, Dietz, 1879.

1809 Sofie Lazarsfeld, Wie die Frau den Mann erlebt, Leipzig et Vienne, Verlag für Sexual-wissenschaft, 1931, p. 79-82.

1810 Voir chap. rv, p. 268-269.

1811 Henri Lefebvre, La Conscience mystifiée, Paris, Nouvelle Revue française, 1936.

1812 Henri Lefebvre, Pour connaître la pensée de Karl Marx, Paris, Bordas, 1947, p. 42-43.

1813 Voir chap. v, p. 298-306.

1814 F.G. Crookshank, Individual Psychology and Nietzsche, Individual Psychology Pamphlets, n° 10, Londres, C.W. Daniel Co., 1993.

1815 Hans Vaihinger, Die Philosophie des Als Ob. System der theoretischen, praktischen und religiôsen Fiktionen der Menschheit auf Grund eines idealistischen Positivismus, Berlin, Reuther und Reichard, 1911.

1816 Bentham donna sa définition des fictions dans son ouvrage : Logical Arrangements, or Instruments of Invention and Discovery, The Works of Jeremy Bentham, Hohn Bowring éd., Édimbourg, William Tait, 1843, ni, p. 286.

1817 Joseph Wandeler, Die Individualpsychologie Alfred Adlers in ihrer Beziehung zur Philosophie des Als Ob Hans Vaihingers, Ph. D. Diss. (Fribourg, Suisse, 1932), Lachen, Buch-druckerei Gutenberg, 1932.

1818 Sarah Gertrude Millin, General Smuts, 2 vol., Londres, Faber and Faber, 1936.

1819 Jan Christiaan Smuts, Holism and Evolution, Londres et New York, Macmillan, 1926.

1820 F. Oliver Brachfeld, Les Sentiments d’infériorité, op. cit.

1821 Alfred Adler, Über den Nervôsen Charakter, Wiesbaden, Bergmann, 1912. Trad. franç. Le Tempérament nerveux, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1926.

1822 C’est ce qu’a bien montré Georges Blin, Stendhal et les problèmes de la personnalité, Paris, Corti, 1958,1, p. 169-217.

1823 Stendhal mentionne expressément le « sentiment continuel de son infériorité » chez Julien Sorel, Le Rouge et le Noir, chap. 40. Cf. Stendhal, Romans et nouvelles, éd. Pléiade, Paris, Gallimard, 1952,1, p. 507.

1824 Stendhal, Du rire. Mélanges d’art et de littérature, Paris, Calmann-Lévy, 1924, p. 1-30.

1825 Ralph Waldo Emerson, The Complété Works. Centenary Edition, Boston et New York, Houghton Mifflin and Co., 1903-1912, vol. II-III, VI.

1826 Helvétius, De l’esprit, Paris, Durand, 1758.

1827 Prosper Despine, Psychologie naturelle. Étude sur les facultés intellectuelles et morales dans leur état normal et dans leurs manifestations anormales chez les aliénés et chez les criminels, Paris, Savy, 1868,1, p. 291-292.

1828 Thorleif Schjeldrup-Ebbe, « Beitrâge zur Sozialpsychologie des Haushuhns », Zeitschrift fur Psychologie und Physiologie der Sinnesorgane, LXXXVÜ1 (1922), p. 225-253.

1829 David Katz, « Tierpsychologie und Soziologie des Menschen », Zeitschrift fur Psychologie und Physiologie der Sinnesorgane, LXXXVIH (1922), p. 253-264.

1830 Ralph Waldo Emerson, The Conduct ofLife, in Centenary Edition, op. cit., vol. VI, p. 59,190.

1831 Voir Louis Estève, Une nouvelle psychologie de l’impérialisme, Paris, Alcan, 1913.

1832 Ernest Seillière, Le Néoromantisme en Allemagne, I, Psychanalyse freudienne ou psychologie impérialiste, Paris, Alcan, 1928.

1833 Jules de Gaultier, Le Bovarysme, Paris, Mercure de France, n.d.

1834 N. Bryllion Fagin, The Histrionic Mr. Poe, Baltimore, Johns Hopkins Press, 1949.

1835 Joseph Dorfman, Thorstein Veblen and His America, New York, Viking Press, 1934, p. 313-319.

1836 J. W. von Goethe, Zur Farbenlehre (1810), in Sâmtliche Werke, Stuttgart, Cotta, 1833, LU, XI.

1837 Franz Josef Gall, Sur les fonctions du cerveau et sur celles de ses parties, Paris, Baillière, 1825,111, p. 181-182.

1838 Josef Popper-Lynkeus, Die allgemeine Nahrpflicht als Losung der Sozialen Frage, Dresde, Karl Reissner, 1912.

1839 Maxime Gorki, « Razrushenye Lichnosti », in Ocherki Filosofiy Kollektivizma, I, p. 351-403, Saint-Pétersbourg, 1909. Trad. allem. : Die Zerstôrung der Persônlichkeit, inAuf-sàtze, Dresde, Kaemmerer, 1923, p. 17-86.

1840 Alfred Adler, « Der Aggressionstrieb im Leben und in der Neurose », Fortschritte der Medizin, XXVI (1928), p. 577-584.

1841 Heinz et Rowena Ansbacher, The Individual Psychology of Alfred Adler, New York, Basic Books, 1956, p. 31, 32, 37, 39,458,459.

1842 Edward J. Kempf, Psychopathology, Saint Louis, C.V. Mosby Co., 1920.

1843 Harry Stack Sullivan, Conceptions of Modem Psychiatry, Washington, William Alan-son White Psychiatrie Foundation, 1947 ; The Interpersonal Theory of Psychiatry, New York, Norton, 1953 ; The Psychiatrie Interview, New York, Norton, 1954 ; Clinical Studies in Psychiatry, New York, Norton, 1956.

1844 Karen Homey, « Flucht aus der Weiblichkeit », Internationale Zeitschrift fur Psychoanalyse, XII (1926), p. 360-374.

1845 Karen Homey, « Der Mannlichkeitskomplex der Frau », ArchivfiirFrauenkunde, XIII (1927), p. 141-154.

1846 Karen Homey, « Die Angst vor der Frau », Internationale Zeitschrift ftir Psychoanalyse, XVIII (1932), p. 5-18.

1847 Karen Homey, The Neurotic Personaîity of Our Time, New York, W.W. Norton, 1937 ; New Ways in Psychoanalysis, New York, W.W. Norton, 1939 ; Ourlnner Conflicts : A Constructive Theory of Neurosis, New York, W.W. Norton, 1945 ; Neurosis and Human Growth : The Struggle towards Self-Realization, New York, W.W. Norton, 1950.

1848 Erich Fromm, Escape from Freedom, New York, Farrar, Strauss and Giroux, Inc., 1941 ; ManforHimself, New York, Reinhart, 1947 ; The Sane Society, New York, Reinhart, 1955.

1849 Ses deux principaux ouvrages sont : Der gehemmte Mensch, Berlin, Springer-Verlag, 1940, et Lehrbuch der analytischen Psychothérapie, Berlin, Springer-Verlag, 1950.

1850 Joseph Wilder, « Introduction » à Kurt A. Adler et Danica Deutsch éd., Essays in Indi-vidual Psychology, New York, Grove Press, 1959, p. xv.

1851 Ceci a été souligné à plusieurs reprises. Voir, par exemple, Ernest L. Johnson, « Exis-tential Trends toward Individual Psychology », Journal of Individual Psychology, XXII (1966), p. 33-42.

1852 Ferdinand Bimbaum, « Victor E. Frankls Existentialpsychologie individualpsycholo-gisch gesehen », Internationale Zeitschrift fur Individualpsychologie, XVI (1947), p. 145-152.

1853 J.-P. Sartre, L’Être et le néant. Essai d’ontologie phénoménologique, Paris, Gallimard, 1943, p. 643-663.

1854 Jakob Klaesi, Vom Seelischen Kranksein. Vorbeugung und Heilen, Berne, Paul Haupt, 1937.

1855 Prescott Lecky, Self-Consistency. A theory of personality, New York, Highland Press, 1945.

1856 Wilhelm Keller, Das Selbstwertstreben : Wesen. Formen und Schichsale, Munich, Reinhardt, 1963.

1857 Walter Toman, Family Constellation, New York, Springer Publishing Co. 1961. Éd. allemande augmentée, Familienkonstellationen. Ihr Einfluss auf Menschen und seine Hand-lungen, Munich, C.H. Beck, 1965.

1858 La technique d’analyse utilisée pour cette recherche est décrite dans O. Martensen-Larsen, « Family Constellation Analysis and Male Alcoholism », Acta Psychiatrica Scandi-navica, Supp., vol. CVI (1956), p. 241-247.

1859 Eric Berne, Games People Play, New York, Grave Press, 1964. Trad. franç. : Des jeux et des hommes, Paris, Stock, 1966.

1860 Paul Hâberlin, MinderwertigkeitsgefUhle, Zurich, Schweizer Spiegel-Verlag, 1936.

1861 Gustav Hans Graber, « Untermensch-Übermensch. Ein Problem zur Psychologie der Überkompensation », Acta Psychotherapeutica, IV (1956), p. 217-224.

1862 Margaret Mead et K. Heyman, Family, New York, Macmillan, 165. Voir Danica Deutsch,'« Alfred Adler and Margaret Mead, a Juxtaposition », Journal oflndividual Psycho-logy, XXII (1966), p. 228-233.

1863 Walter Goldschmidt, Man's Way, New York, Holt, Rinehart and Winston, 1959, p. 220.

1864 Alfred Adler, Introduction à Maxwell Maltz, New Faces, New Futures, New York, Richard K. Smith, 1936, p. vn.

1865 Albert Eglash et Ernst Papanek, « Creative Restitution : A Correctional Technique and a Theory », Journal oflndividual Psychology, XV (1959), p. 226-232.

1866 Noël Mailloux, O.P., « Genèse et signification de la conduite antisociale », Revue canadienne de criminologie, IV (1962), p. 103-111.

1867 Hans Hoff, « Opening address to the Eighth International Congress of Individual Psy-chology, Vienna, August 28,1960 », Journal of Individual Psychology, XVII (1961), p. 212.

1868 The Times (Londres), 25 septembre, 1939, p. 10.

1869 New York Times, 7 juin 1961.

1870 G. Lange-Eichbaum, Genie, Irrsirm und Ruhm, Munich, Reinhardt, 1927.

1871 Bernard Grasset, Remarques sur l’action, Paris, Gallimard, 1928.

1872 Voir Hans von Hentig, The Criminal and His Victim, New Haven, Yale University Press, 1948 ; Das Verbrechen, Berlin, Springer, 1962, II, p. 364-515. H.F. Ellenberger, « Psy-chological Relationships between Criminal and Victim », Archives of Criminal Psychodyna-mics, I, n° 2 (1955), p. 257-290.

1873 Jean Cocteau, « Rousseau », in Œuvres complètes, Paris, Marguerat, 1950, IX, p. 365-373.

1874 Voir chap. v, p. 297-298.

1875 Ernest Jones, The Life and Work of Sigmund Freud, New York, Basic Books, 1955, ni, p. 208. Trad. franç. : La Vie et l’œuvre de Sigmund Freud, op. cit., LU, p. 238.

1876 Voir chap. rv, p. 239, note 65.

1877 Voir chap. iv, p. 229.

1878 Voir chap. I, p. 75-76.