Naissance et essor de la nouvelle psychiatrie dynamique

S’il est si difficile d’écrire l’histoire, c’est en partie parce que nous sommes toujours portés à décrire les événements du passé en fonction de la signification qu’ils ont acquise aujourd’hui. Mais les hommes d’autrefois ont vu les événements contemporains selon leur propre optique. Ils ont accordé de l’importance à des faits qui sont maintenant oubliés ou jugés insignifiants, ils se sont engagés dans des controverses véhémentes sur des sujets que nous avons peine à comprendre aujourd’hui, tandis que des événements qui nous apparaissent comme décisifs ont passé presque inaperçus au moment où ils se sont produits. Les historiens doivent décrire les événements du passé dans la perspective de l’époque correspondante, mais insister aussi sur ceux que nous considérons aujourd’hui comme décisifs.

C’est pourquoi, après avoir étudié le cadre social, politique, culturel et médical de la nouvelle psychiatrie dynamique et tenté de résumer les idées de ses quatre grands représentants, Janet, Freud, Adler et Jung, il nous reste à esquisser les relations complexes de ces grands systèmes entre eux, leurs rapports avec des systèmes moins importants, dans le tableau général des événements de l’époque.

Nous prendrons pour point de départ la célèbre communication de Charcot sur l’hypnotisme, présentée en février 1882, qui ouvre une ère nouvelle, et nous nous arrêterons à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, parce que, après cette date, nous manquons du recul nécessaire à une vision synthétique.

Rivalités entre l’École de la Salpêtrière et l’École de Nancy : 1882-1893

Ces onze années, de 1882 à 1893, virent la résurrection du magnétisme animal sous une forme modifiée, l’hypnotisme. Deux centres universitaires apportèrent leur caution scientifique à ces pratiques : la Salpêtrière autour de Charcot, l’École de Nancy autour de Bernheim. Toute cette période est dominée par les travaux de ces deux écoles et leurs rivalités. On peut la diviser en trois sous-périodes.

Naissance et essor des Écoles de la Salpêtrière et de Nancy : 1882-1885

Le 13 février 1882, l’illustre neurologue Jean Martin Charcot monta à la tribune de l’Académie des sciences de Paris pour lire une communication intitulée : « Sur les divers états nerveux déterminés par l’hypnotisation chez les hystériques »*. Cette communication avait pour but de proposer une description rigoureusement objective des états hypnotiques en termes purement neurologiques. Dans ses manifestations les plus complètes, telles qu’elles peuvent s’observer chez les femmes hystériques. Charcot décrit ainsi l’hypnose :

Elle comprend trois états qui peuvent se suivre selon un ordre quelconque ou se présenter isolément. Dans Y état cataleptique, le sujet conserve les attitudes qu’on lui impose ; ses réflexes tendineux sont abolis ou très affaiblis, il a de longues pauses respiratoires ; on peut provoquer chez lui des impulsions automatiques variées. Dans Y état léthargique, les muscles sont flasques, la respiration est profonde et précipitée, les réflexes tendineux sont « remarquablement exaltés » ; on note une « hyperexcitabilité musculaire », c’est-à-dire une aptitude des muscles à entrer en contraction sous l’influence d’une excitation mécanique portée sur le tendon, sur le muscle lui-même ou le nerf dont il est tributaire. Dans Y état somnambulique, les réflexes tendineux sont normaux, il n’y a pas d’excitabilité neuromusculaire, mais certaines excitations cutanées légères peuvent déterminer dans un membre un état de rigidité. On note habituellement une « exaltation de certains modes encore peu étudiés de la sensibilité cutanée, du sens musculaire et de quelques-uns des sens spéciaux ». Il est facile en général de provoquer chez le sujet, par voie d’injonction, les actes automatiques les plus compliqués et les plus variés. On peut amener un patient de l’état cataleptique ou léthargique à l’état somnambulique par une friction légère sur le vertex. Une légère compression des globes oculaires fait passer du somnambulisme à la léthargie.

Rétrospectivement, on pourrait penser que cette communication de Charcot opéra une révolution brutale. « Il ne faut pas oublier, dit Janet, que l’Académie avait déjà condamné trois fois toutes les recherches sur le magnétisme animal et que c’était un véritable tour de force que de lui faire accepter une longue description de phénomènes tout à fait analogues »2141 2142. De fait, les médecins de cette époque n’avaient pas un sens bien net de l’histoire. Il est douteux que beaucoup de membres de l’Académie des sciences aient lu les œuvres des anciens magnétiseurs et qu’il s’en soit trouvé un seul pour avoir l’impression que l’on ressuscitait une chose du passé. Ces hommes partageaient une illusion, toujours bien vivante aujourd’hui, qui leur faisait considérer comme des nouveautés tout ce qu’ils avançaient.

Il serait exagéré de prétendre qu’à cette époque on ne voyait dans l’hypnotisme qu’une activité de charlatans. Un nombre croissant de médecins le pratiquaient, soit seuls, soit dans de petites sociétés, mais la plupart y voyaient une question obscure et sujette à controverses. Il est douteux toutefois que l’autorité de Charcot eût suffi à faire revivre l’hypnotisme si le terrain n’avait pas été préparé d’une façon assez inattendue par les hypnotiseurs de foire2143. Hansen (en Allemagne et en Autriche) et Donato (en Belgique, en France, en Suisse et en Italie) allaient de ville en ville, organisant des séances publiques d’hypnotisme, attirant des foules nombreuses et provoquant souvent après leur départ des épidémies psychiques. Maints neurologues et psychiatres eurent l’occasion d’assister à ces séances et certains en conclurent « qu’il devait bien y avoir là quelque chose ». Le physiologiste Charles Richet fut l’un des premiers à oser faire des expériences dans ce domaine apparemment nouveau et à en publier les résultats dans une revue scientifique2144. C’est ce qui encouragea probablement Charcot à entreprendre ses propres expériences, et, à mesure que ses recherches progressaient, d’autres savants se sentirent encouragés à utiliser l’hypnose.

Avant la communication de Charcot, un neurologue de Breslan, Heidenhain, impressionné par les exploits de Hansen, avait adopté sa méthode et publié en 1880 un ouvrage sur l’hypnotisme2145. En Autriche, Moritz Benedikt l’avait essayée quelque temps et Josef Breuer suivit son exemple. L’hypnotisme avait aussi ses partisans en Belgique, et à Nancy on parlait tellement des cures de Lié-beault qu’en 1882 la Société médicale de cette ville consacra une de ses réunions à l’hypnotisme. Bernheim rendit visite à Liébeault, fut favorablement impressionné et décida d’adopter et de perfectionner la méthode2146. L’attention du public avait aussi été attirée sur ces phénomènes, et l’hypnotisme était un sujet couramment traité dans les journaux2147.

A partir de cette date, soit en vertu de la caution de Charcot, soit pour d’autres raisons, « une barrière fut brisée » (selon l’expression de Janet) et le public fut submergé sous un déluge de publications sur l’hypnotisme. Mais d’importantes divergences ne tardèrent pas à apparaître entre les auteurs. En 1883, Bernheim lut une communication devant la Société médicale de Nancy, définissant l’hypnose comme un simple sommeil, produit par la suggestion et susceptible d’applications thérapeutiques. Cette conception équivalait à une déclaration de guerre contre les idées de Charcot, puisqüe, pour lui, l’hypnose était un état physiologique très différent du sommeil, un état réservé aux individus prédisposés à l’hystérie et sans possibilité d’utilisation thérapeutique.

L’année suivante, en 1884, la « guerre » entre les deux écoles changea de terrain. Un juriste de Nancy, Liégeois, avait suggéré à des sujets hypnotisés de commettre des crimes, leur fournissant à cet effet des armes inoffensives2148. Il amena ainsi les sujets à commettre des simulacres de meurtres. L’École de la Salpêtrière n’accepta pas les conclusions que Liégeois tirait de ces expériences, et l’opuscule de Bernheim sur la suggestion suscita de vives critiques à Paris2149.

En 1885, alors que l’hypnotisme et l’hystérie étaient au centre de toutes les préoccupations, Charcot lit ses cours sur les paralysies traumatiques, les accompagnant de démonstrations cliniques dans lesquelles il reproduisait des paralysies analogues en hypnotisant des individus prédisposés. Charcot et nombre de ses auditeurs estimaient que ces démonstrations prouvaient scientifiquement la psychogenèse des paralysies traumatiques. Nous avons vu que les expériences de Charcot eurent une portée plus grande2150. Croyant pouvoir assimiler le mécanisme de ces paralysies traumatiques à celui des paralysies hystériques, Charcot rattacha ces paralysies traumatiques à l’hystérie. Cette nouvelle terminologie suscita une vive opposition, surtout en Allemagne, et ranima les controverses sur l’importance relative des facteurs organiques et fonctionnels dans l’étiologie des paralysies traumatiques. L’opposition aux nouvelles conceptions de Charcot sur l’hystérie se renforça parmi les neurologues.

C’est alors, vers la fin de 1885, que Sigmund Freud obtint une bourse lui permettant de passer quatre mois à Paris. Voilà un exemple typique de ces événements qui, rétrospectivement, s’avèrent décisifs, mais qui semblaient insignifiants en leur temps. C’est ce qui apparaît plus clairement encore si nous situons les faits dans le cadre de la vie à Paris et à la Salpêtrière pendant ces quatre mois.

La lecture des journaux parisiens d’octobre 1885 à février 1886 montre que cette période fut troublée un peu partout dans le monde. On y parle beaucoup des rivalités anglo-russe en Asie centrale, franco-anglaise en Afrique et hispano-allemande en Océanie ; les Anglais envahissaient la Birmanie ; à Londres, un scandale fit suite aux révélations de la Pall Mail Gazette sur la prostitution des mineures. Les Italiens envahissaient l’Érythrée ; les Canadiens français de Montréal étaient troublés par l’exécution du chef d’une rébellion indienne, Louis Riel. La guerre civile faisait rage au Pérou ; les troupes des États-Unis supplantaient les mormons à Sait Lake City ; plusieurs villes de France, de Belgique et des États-Unis étaient secouées par l’agitation socialiste, des grèves et des émeutes sanglantes. La guerre avait éclaté entre la Bulgarie et la Serbie, exacerbant dangereusement la rivalité entre la Russie et l’Autriche-Hongrie. La statue de la Liberté venait juste d’être érigée à New York. En France, le général Boulanger, l’idole des nationalistes, fut nommé ministre de la Guerre en janvier 1886, ce qui rendit l’espoir à ceux qui rêvaient de revanche après la défaite de 1870-1871. De nombreuses protestations s’élevaient contre le déluge de littérature et de pièces de théâtre obscènes, et un scandale éclata à propos des concours des hôpitaux parisiens : on disait qu’un examinateur avait communiqué les sujets à certains candidats, avant l’épreuve. L’opinion publique était enthousiasmée par les spectaculaires guérisons de la rage obtenues par Pasteur, et de tous les coins d’Europe affluaient à Paris des gens qui avaient été mordus par des chiens enragés. Le public semblait s’intéresser davantage à de nouvelles pièces comme la Sapho de Daudet, à la visite incognito du roi de Bavière, Louis II, à Paris, et à l’exhibition d’un groupe d’aborigènes australiens dans un parc zoologique. Le journal des frères Goncourt nous apprend que Charcot avait déménagé, l’année précédente, dans la splendide demeure qu’il s’était fait construire au faubourg Saint-Germain et que, selon la rumeur publique, sa fille Jeanne était amoureuse du fils d’Alphonse Daudet, Léon, dont l’hésitation déplaisait fort à Charcot. Les revues médicales rendaient fidèlement compte des cours de Charcot qui était alors à l’apogée de sa gloire.

Sans aucun doute, la visite d’un jeune neurologue autrichien, à une époque où tant d’hommes éminents venaient en pèlerinage à la Salpêtrière, « la Mecque de la neurologie », dut apparaître comme franchement anecdotique. Et pourtant, rétrospectivement, nous y voyons un des chaînons historiques reliant la nouvelle psychiatrie dynamique à l’ancienne.

Sigmund Freud, qui venait d’obtenir le titre de Privat-Dozent à l’université de Vienne, était l’auteur de plusieurs articles appréciés sur l’anatomie du système nerveux, mais il avait connu des déboires dans ses recherches sur la cocaïne. Il arriva à Paris en octobre 1885, après avoir rendu visite à sa fiancée à Wandsbek, près de Hambourg. Jones rapporte que Freud vit Charcot pour la première fois le 20 octobre 1885 et prit congé de lui le 23 février 1886. Il nous faut encore exclure de cette brève période la durée de la maladie de Charcot et les vacances de Noël que Freud passa à Wandsbek ; mais les quelques rencontres qu’il eut avec Charcot suffirent pour lui laisser une impression inoubliable. Il est évident que Freud n’était pas venu à la Salpêtrière pour observer d’un œil critique les expériences que Charcot effectuait sur ses hystériques, comme cela avait été le cas de Del-bœuf. Freud était fasciné par la personnalité du grand homme. Il admirait en Charcot non seulement la renommée universelle du neurologue, les dons artistiques, l’éloquence et les manières de l’homme du monde, mais aussi sa façon d’aborder les hommes et les choses sans idées préconçues. Son séjour à Paris fut cependant trop court pour lui permettre une connaissance approfondie de l’œuvre du maître. Freud fut impressionné par les expériences que Charcot avait faites un peu plus tôt sur les paralysies hystériques et par l’idée qu’une représentation inconsciente pouvait être la cause de troubles moteurs2151. Mais Freud se fit une image inexacte et idéalisée de l’œuvre de Charcot. Ainsi, comme il apparaît clairement dans la notice nécrologique qu’il rédigea plus tard, il lai attribuait une grande partie des idées sur l’hystérie qui revenaient en fait à Briquet2152. Il exagérait l’importance accordée par Charcot à l’hérédité dissemblable (« dégénérescence » dans le jargon médical de l’époque) ; il ne semblait pas avoir lu la description que Richer avait faite de la grande hystérie, dans laquelle ce dernier expliquait que la crise hystérique reproduit souvent un traumatisme psychique, notamment d’ordre sexuel2153. S’il l’avait lue, Freud n’aurait pas été aussi surpris d’entendre Charcot mentionner comme une chose évidente le rôle de la sexualité dans les troubles névrotiques. Nous pouvons en conclure que les relations entre Freud et Charcot n’étaient pas exactement celles qui unissent ordinairement le disciple au maître : il s’agissait plutôt d’une « rencontre » existentielle. Charcot fournit à Freud un modèle d’identification ainsi que le germe de l’idée d’un dynamisme psychique inconscient.

Nous ignorons si Freud rencontra ou non Janet durant son séjour à la Salpêtrière. Freud protestait contre les bruits selon lesquels il aurait suivi les cours de Janet à la Salpêtrière, ajoutant : « Pendant tout mon séjour à la Salpêtrière, le nom même de Janet ne fiat jamais prononcé »2154. Il est vrai qu’à cette époque Janet vivait au Havre où, en février 1883, il avait été nommé professeur de philosophie au lycée2155. Mais il lui arrivait de venir à Paris lors de ses congés, et il se rendait alors à la Salpêtrière2156. Le 30 novembre, à l’époque où Freud était à Paris, une communication de Pierre Janet sur ses premières expériences avec Léonie fut présentée par son oncle Paul Janet devant la Société de psychologie physiologique, sous la présidence de Charcot2157. Cette communication suscita un vif intérêt et des discussions passionnées, et il est peu vraisemblable que le nom de Janet n’ait pas été prononcé à la Salpêtrière à cette occasion2158. Mais nous n’avons aucune preuve directe que Freud et Janet se soient rencontrés ou aient entendu parler l’un de l’autre à cette époque.

Parmi les personnalités que Freud eut l’occasion de voir à Paris, figurait Léon Daudet (le fils de l’écrivain Alphonse Daudet) qu’il rencontra au moins une fois chez Charcot2159. Bien qu’il fût encore étudiant en médecine, ce jeune homme très doué était déjà connu dans les milieux mondains et on lui prédisait le plus brillant avenir en politique, en littérature ou en médecine. Léon Daudet, qui était pourtant un bon observateur et possédait une excellente mémoire des visages qu’il rencontrait, ne semble pas avoir remarqué le neurologue viennois, puisqu’il ne fit jamais aucune allusion à cette rencontre, alors que Freud garda un souvenir durable du jeune Daudet2160. Qui aurait pu soupçonner à cette époque que l’hôte autrichien allait acquérir une renommée mondiale tandis que Léon Daudet ne terminerait pas ses études médicales, s’engagerait, à la tête du mouvement royaliste, dans une carrière politique sans espoir, et qu’en dépit de dons littéraires remarquables il n’écrirait jamais le chef-d’œuvre qu’on eût été en droit d’attendre de lui ? On pourrait trouver de curieuses analogies entre Freud et Léon Daudet qui avaient tous deux subi profondément l’influence de la personnalité de Charcot. Certains romans de Léon Daudet traitent de l’inceste et d’autres déviations sexuelles, de la morphinomanie et de l’hérédité psychopathique. Il écrivit aussi directement sur les rêves éveillés et la personnalité humaine, en particulier sur le moi et le soi, qualifiant son propre système psychologique de métapsychologie2161.

Les idées de Daudet diffèrent toutefois beaucoup de celles de Freud et se rapprocheraient plutôt de celles de Jung2162.

La rivalité des deux écoles et les débuts de Pierre Janet : 1886-1889

De 1886 à 1889, l’histoire de la psychiatrie dynamique est fortement marquée par les polémiques opposant l’École de la Salpêtrière et celle de Nancy. Pendant ces quatre années, la littérature consacrée à l’hypnotisme et à la suggestion devient de plus en plus abondante.

Aux yeux des contemporains, 1886 apparut comme une année de tension et de tragédie politique. Après le triomphe du général Boulanger, la France fut en proie à une fièvre de chauvinisme qui aggrava la tension avec l’Allemagne. En dépit du succès de sa vaccination contre la rage, Pasteur fut l’objet des attaques haineuses de Peter à l’Académie de médecine, d’une campagne de dénigrement dans les revues médicales et d’insultes dans la presse quotidienne, au point qu’il fit une dépression et dut aller se reposer en Italie. Le 13 juin, l’excentrique roi de Bavière Louis II, qu’une commission médicale venait de déclarer atteint de paranoïa et qui s’était vu reléguer dans son château de Berg, fut retrouvé noyé dans un lac avec son psychiatre, le professeur Gudden. Aux États-Unis, une violente agitation socialiste aboutit à l’affaire du Haymarket où quatre chefs syndicaux, victimes d’un complot ourdi par des personnalités en place, furent condamnés à mort et pendus à Chicago le 1er mai, date commémorée depuis lors chaque année par les socialistes du monde entier.

Pendant ce temps, si Charcot était à son apogée, son œuvre n’en était pas moins mise sérieusement en doute dans les milieux compétents, et les neurologues de langue allemande rejetèrent dans l’ensemble son assimilation des paralysies traumatiques non organiques à l’hystérie masculine. L’accueil assez froid que la Société des médecins de Vienne réserva à la communication de Freud, le 15 octobre, ne fut qu’une manifestation, parmi d’autres, de cette attitude2163. En Belgique, Delbœuf exprimait des réserves sur les expériences de Charcot2164. A Clermont-Ferrand, un jeune professeur de philosophie, Henri Bergson (qui ne devait devenir célèbre que plus tard), publia un article sur la « Simulation inconsciente dans l’état d’hypnotisme », avertissement voilé à tous ceux qui s’engageaient dans cette voie2165.

Un autre jeune professeur de philosophie, Pierre Janet, qui enseignait au Havre, après avoir assisté aux expériences effectuées sur Léonie par une commission, devint plus prudent et décida de s’abstenir de toute forme d’expérimentation parapsychologique. Il ne s’occupa plus que de malades n’ayant pas passé entre d’autres mains et n’usa que de méthodes éprouvées : en cette année 1886, il publia les résultats de ses séances avec Lucie ; rétrospectivement, on peut les considérer comme la première cure cathartique2166.

A Nancy, Bernheim publia une édition augmentée, sous forme de manuel, de son premier opuscule sur la suggestion2167. Ce manuel fit de lui un chef d’école, et ceux qui s’intéressaient à l’hypnotisme commencèrent à affluer à Nancy pour le voir, ainsi que Liébeault. Ce dernier, qui avait mené une vie des plus obscures, fut soudain placé sous les feux de la rampe. Bernheim se proclamait lui-même le disciple de Liébeault, ne manquait jamais une occasion de reconnaître ce qu’il lui devait, et l’on s’étonnait qu’un professeur d’université ait pu devenir le disciple d’un médecin de campagne. Mais en Italie, il se passait une chose encore plus extraordinaire. Enrico Morselli, professeur de psychiatrie à l’université de Turin, réputé pour sa finesse et sa distinction, assista à une démonstration d’hypnotisme par Donato, se fit lui-même hypnotiser par cet homme rude et vulgaire, eut de longs entretiens avec lui et publia un livre sur l’hypnotisme, consacrant trente pages à faire l’éloge de Donato et à attaquer ceux qui, prétendument, le plagiaient2168.

En Angleterre, l’intérêt porté à l’hypnotisme était lié aux problèmes de parapsychologie. Myers, qui, en 1882, avait été l’un des fondateurs de la Society for Psychical Research, entreprit une étude minutieuse de l’hypnotisme et de ce qu’il appelait le moi subliminal, comme étape préliminaire aux études parapsy-chologiques proprement dites. En 1886, il souligna l’analogie rapprochant l’état hypnotique du génie, tout autant que de l’hystérie, et prédit que la poursuite des recherches sur l’hypnotisme conduirait à des découvertes insoupçonnées sur la nature humaine2169. Cette même année, Edmund Gumey et Frederick Myers publièrent Phantasms of the Living qui reste un classique de la parapsychologie2170.

En Autriche, l’événement le plus important de l’année fut probablement la publication de Psychopathia sexualis de Krafft-Ebing.

Dans la préface, Krafft-Ebing souligne « l’influence puissante qu’exerce la vie sexuelle sur l’existence individuelle et sociale dans les sphères du sentiment, de la pensée et de l’action ». Il évoque à ce sujet la philosophie de Schopenhauer et de von Hartmann, ainsi que certains propos de Schiller et de Michelet. Il cite la théorie de Maudsley suivant laquelle la sexualité est le principe du développement des sentiments sociaux, ajoutant que c’est elle qui donne son impulsion à l’utilisation de l’énergie physique, à l’instinct d’acquisition, à l’éthique et contribue à la formation des sentiments esthétiques et religieux. La sexualité est la source des plus hautes vertus comme des vices. « Que seraient les beaux-arts sans l’assise sexuelle ! […] La sensualité reste la racine de toute éthique. » Le chapitre suivant traite de la physiologie de la « libido sexualis ». L’essentiel de l’ouvrage est consacré à un exposé de la « pathologie sexuelle générale » ; à cet égard, Krafft-Ebing suit la classification des névroses retenue par les auteurs français, distinguant les névroses sexuelles d’origine « périphérique », « spinale » et « cérébrale ». Il y ajoute un certain nombre d’anomalies sexuelles non classées. Le livre se termine sur deux chapitres traitant des formes psychotiques et criminelles des déviations sexuelles. Il contient quarante-cinq observations cliniques (dont onze concernant des malades qu’il avait étudiés lui-même)2171.

En Russie, Tarnowsky publia également un ouvrage sur les déviations sexuelles qui obtint un vif succès2172. Ce fut toutefois le livre de Krafft-Ebing, du fait de son orientation plus philosophique, peut-être aussi de son titre percutant, qui fut le plus remarqué : il produisit le même effet dans le domaine de la pathologie sexuelle que la communication de Charcot de 1882 dans le domaine de l’hypnotisme. « Les barrières furent brisées » et dès lors le nombre des publications traitant de pathologie sexuelle s’accrut d’année en année. Bien que Krafft-Ebing eût pris soin de rédiger en latin certaines parties de son ouvrage, l’intérêt qu’il suscita dépassa largement les milieux médicaux. Parmi les critiques, aucune ne visait le sujet et le contenu de l’ouvrage ; on lui reprochait seulement de n’avoir pas limité sa diffusion au seul monde médical. La première édition, qui ne comptait que 110 pages, fut bientôt suivie d’éditions enrichies de nombreuses observations cliniques et complètement refondues.

En 1887, l’intérêt du public se portait surtout sur les incidents diplomatiques entre l’Allemagne et la France et sur les scandales politiques en France. Les attaques incessantes contre Pasteur finirent par convaincre Charcot et Vulpian d’intervenir à l’Académie de médecine, afin de réduire ses ennemis au silence. Parmi les événements médicaux de cette année, quelques-uns nous apparaissent plus importants rétrospectivement que ce que les contemporains en dirent. En 1887, Victor Horsley réussit pour la première fois une intervention chirurgicale sur une tumeur comprimant la moelle épinière, et guérit ainsi son malade. En Autriche, Wagner-Jauregg, qui avait noté l’effet favorable de la fièvre sur l’état mental de certains aliénés, entreprit la longue série d’expériences qui devaient le conduire, bien des années plus tard, à la découverte du traitement de la paralysie générale par la malariathérapie2173.

En Europe, on portait un vif intérêt aux problèmes des maladies mentales, des névroses et de l’hypnotisme. A Zurich, August Forel conféra un grand prestige au Burghôlzli. Un jeune écrivain allemand, Gerhart Hauptmann, assista aux démonstrations cliniques de Forel avec un intérêt passionné, et utilisa par la suite dans son œuvre littéraire les connaissances ainsi acquises2174. En Hollande, Van Renterghem et Van Eeden, de retour de Nancy, ouvrirent à Amsterdam, le 15 août 1887, une clinique pour le traitement hypnotique. A Berlin, Albert Moll donna une conférence sur l’hypnothérapie devant un auditoire de médecins2175. L’accueil fut réservé, rapporte-t-il, mais une seconde conférence fut mieux comprise. A Stockholm, Wetterstrand ouvrit un cabinet de traitement hypnotique qui allait connaître un succès extraordinaire. A Paris, Bérillon, qui avait adopté les idées de Bernheim, fut autorisé à donner une série de conférences sur l’application thérapeutique de l’hypnotisme, à l’École de médecine même, c’est-à-dire dans ce qui était considéré comme le fief de Charcot2176.

L’année 1888 fut considérée à l’époque comme une année de bouleversements mondiaux. En Allemagne, on l’appela l’année fatidique : l’empereur Guillaume Ier mourut en mars à l’âge de 91 ans ; mais son successeur, Frédéric III, de tendance libérale, dont on attendait qu’il corrigeât la politique autoritaire de son père, mourut trois mois plus tard, remplacé par le fantasque Guillaume II. En France, la fièvre boulangiste ne faisait que monter et les nationalistes voyaient dans le général l’homme qui reprendrait l’Alsace-Lorraine. Les Français, songeant maintenant à une alliance avec la Russie, souscrivaient avec enthousiasme aux emprunts russes. Les puissances européennes se disputaient âprement les dernières colonies disponibles ; les Européens considéraient la colonisation comme une mission civilisatrice. Quand le Brésil abolit l’esclavage en 1888, le reste du monde fut scandalisé d’apprendre qu’il avait existé jusqu’à cette date.

Telle était l’atmosphère générale dans laquelle se développèrent la connaissance et la pratique de l’hypnotisme. Cette année-là, Max Dessoir publia une Bibliographie de l’hypnotisme moderne, qui comptait 801 titres récents, mais ne mentionnait ni les articles sur le sujet parus dans les journaux et les revues populaires, ni les romans, nouvelles ou pièces de théâtre ayant pour thème l’hypnotisme ou le dédoublement de personnalité2177. L’hypnotisme recrutait sans cesse de nouveaux adhérents. Le Suisse August Forel se rendit à Nancy, revint à Zurich enthousiasmé par l’hypnotisme et publia un ouvrage dans lequel il se déclarait convaincu que des crimes pouvaient être commis sous hypnose, et traitait également du phénomène de la résistance consciente et inconsciente sous hypnose2178. A Berlin, Preyer donna une série de conférences sur l’hypnotisme. En Belgique, Masoin provoqua une discussion sur l’hypnotisme à l’Académie belge de médecine. En France, Binet à Paris et Janet au Havre poursuivaient des recherches originales et indépendantes sur le même sujet.

L’hypnotisme fit également l’objet de controverses judiciaires. Puisque l’École de Nancy admettait la possibilité de crimes en état d’hypnose et que la Salpêtrière la niait, les experts avaient d’excellents prétextes pour se livrer à des joutes oratoires. Il en fut ainsi lors de la fameuse affaire Chambige2179. En janvier 1888, dans une petite bourgade d’Algérie, on découvrit dans une villa le corps nu de madame Grille, sur un lit, avec, à ses côtés, un étudiant en droit âgé de 22 ans, Henri Chambige, le visage ensanglanté par un coup de feu. Le mari de la victime préféra croire que sa femme s’était laissé séduire sous hypnose. Chambige dit qu’une violente passion les avait liés, qu’elle avait voulu clore cette affaire par un double suicide et qu’à sa requête il l’avait tuée avant de se tirer lui-même une balle dans la tête. L’accusation soutenait que Chambige l’avait hypnotisée, ou qu’il avait peut-être eu recours à quelque drogue pour lui faire perdre conscience. Chambige nia, mais n’en fut pas moins condamné à sept ans de travaux forcés.

Un peu partout régnait un vif intérêt pour l’hystérie. A la suite de Charcot et de Strümpell, Moebius, en Allemagne, définit l’hystérie comme « des modifications morbides produites dans le corps par des représentations »2180.

L’année 1889 débuta par deux événements à sensation. Le 30 janvier, l’archiduc Rodolphe, héritier du trône de la monarchie austro-hongroise, fut retrouvé mort, tué par un coup de feu, dans le pavillon de chasse de Mayerling, forêt viennoise, avec sa maîtresse, la jeune baronne Maria Vetsera. Le mystère entourant cette double mort n’a jamais été éclairci. Ce fut un coup terrible pour l’empereur François-Joseph et il s’ensuivit de graves problèmes de succession. Un autre événement sensationnel fut le succès triomphal de Boulanger aux élections générales en France. L’enthousiasme pour Boulanger était à son apogée, et l’on s’attendait à ce qu’il prît le pouvoir, mais, lorsque vint le moment d’agir, il n’osa pas faire le geste décisif et s’enfuit en Belgique ; alors, son mouvement s’effondra. La tension politique se relâcha ainsi en France, créant une atmosphère plus favorable pour l’Exposition universelle. Le gouvernement français l’avait organisée pour célébrer le centenaire de la Révolution et pour montrer que, bien que vaincue par l’Allemagne en 1870-1871, la France n’en restait pas moins une grande puissance.

Un troisième événement à sensation fut la nouvelle que Frédéric Nietzsche, frappé de graves troubles mentaux à Turin, avait été interné dans une institution psychiatrique. Il devait passer le restant de ses jours dans un état de démence profonde. Cette tragédie contribua à attirer l’attention sur l’œuvre de Nietzsche qui devait, pendant une vingtaine d’années, exercer une influence extraordinaire sur la jeunesse européenne.

L’Exposition universelle attira à Paris des foules énormes, désireuses notamment de voir la tour Eiffel et le Moulin rouge. Elle donna lieu aussi à une suite ininterrompue de congrès internationaux : parfois il s’en tenait simultanément cinq ou six. Les visiteurs avaient l’impression que l’activité intellectuelle n’avait jamais été aussi vive en France. Notons, parmi les succès de cette année : La Bête humaine de Zola, Thaïs d’Anatole France, Un homme libre de Barrés et Le Disciple de Paul Bourget (inspiré par l’affaire Chambige). La thèse d’Henri Bergson sur Les Données immédiates de la conscience assura la réputation du philosophe2181. Son collègue, Pierre Janet, qui avait brillamment soutenu sa propre thèse, L’Automatisme psychologique, était devenu célèbre, lui aussi, dans les milieux philosophiques et psychologiques2182. Un autre événement suscita de nombreux commentaires : la communication de Brown-Séquard, présentée le 1er juin devant la Société de biologie, sur les effets de rajeunissement dus aux injections d’extraits testiculaires2183. Il en avait fait lui-même l’expérience et ses collègues le trouvèrent considérablement rajeuni. Ce fut l’une des premières applications connues de l’endocrinologie.

Parmi les congrès réunis pendant l’Exposition, trois touchent plus particulièrement notre sujet, à savoir, la psychologie physiologique, l’hypnotisme et le magnétisme. Le Congrès international de psychologie physiologique se tint du 6 au 10 août2184. Ce titre avait été choisi pour indiquer que la psychologie était désormais une science autonome, et non plus une branche de la philosophie. On avait demandé à Charcot de présider le Congrès, mais il s’excusa et ce fut l’un des vice-présidents, Ribot, qui ouvrit les séances. Ce congrès était subdivisé en quatre sections. La première, sous la présidence de William James, s’occupa de la sensibilité musculaire. La seconde discuta de l’hérédité psychologique ; c’est Galton qui fit les interventions les plus importantes. La troisième traita des hallucinations, en particulier de leur fréquence chez des sujets non aliénés, ce qui permit à Frederick Myers et à William James de parler de certains phénomènes parapsychologiques. Dans la quatrième section, consacrée à l’hypnotisme, trois théories s’affrontèrent. Bernheim défendit la position de l’École de Nancy : n’importe qui pouvait être hypnotisé, moyennant certaines prédispositions ; Janet affirmait que seuls les hystériques et les sujets épuisés pouvaient l’être ; quant à Ochorowicz, il disait que l’aptitude à être hypnotisé relevait de dispositions individuelles que l’on pouvait trouver aussi bien chez les sujets normaux que chez les malades.

Le Congrès international sur l’hypnotisme se tint à l’Hôtel-Dieu de Paris, du 8 au 12 août2185. Il avait fait l’objet d’une vaste publicité et, selon les comptes rendus, attira des journalistes représentant 31 périodiques (ce qui était assez inhabituel à cette époque), y compris le Sphinx de Munich et le Sun de New York. Les participants étaient si nombreux que l’amphithéâtre fut trop petit. Charcot figurait parmi les présidents d’honneur, mais il s’était excusé. Au nombre des participants il y avait Azam, Babinski, Binet, Delbœuf, Dessoir, Sigmund Freud, William James, Ladame, Lombroso, Myers, le colonel de Rochas, Van Eeden et Van Renterghem, et un curieux mélange de philosophes, de neurologues, de psychiatres et de praticiens de l’hypnotisme. Le Congrès fut ouvert par Dumontpal-lier, un vétéran de l’étude de l’hypnotisme, qui évoqua le souvenir d’un nombre impressionnant d’autres pionniers, et conclut : « L’hypnotisme est une science expérimentale, sa marche en avant est fatale. » Puis Ladame, de Genève, présenta une communication dirigée contre Delbœuf et recommanda l’interdiction des séances publiques d’hypnotisme. Cette communication suscita une discussion animée. Van Renterghem et Van Eeden décrivirent ensuite la Clinique de psychothérapie suggestive qu’ils avaient ouverte à Amsterdam deux ans plus tôt.

(Ce fut probablement la première fois que l’on entendit le mot « psychothérapie » dans un congrès.)

Le lendemain, 9 août, ce fut au tour de Bernheim de discuter de la valeur comparée des diverses techniques utilisées pour produire l’hypnose et accroître la « suggestibilité », d’un point de vue thérapeutique. Il déclara : « On n’est pas hypnotiseur quand on a hypnotisé deux ou trois sujets qui s’hypnotisent tout seuls. On l’est quand, dans un service d’hôpital, où l’on a de l’autorité sur les malades, on influence huit à neuf sujets sur dix. » La communication de Bernheim provoqua une discussion animée. Pierre Janet déclara « dangereuses » les affirmations de Bernheim, parce qu’elles impliquaient « la suppression de toute espèce de déterminisme », et il les jugea antipsychologiques, « car la psychologie, comme la physiologie, a des lois que la suggestion est incapable de faire fléchir ». A cela, Bernheim répondit qu’il y avait effectivement une loi fondamentale : « Toute cellule cérébrale, actionnée par une idée, tend à réaliser cette idée. »

Le troisième jour, le 10 août, fut consacré aux applications pratiques de l’hypnotisme, avec présentation de cas cliniques. Marcel Briand rapporta l’histoire d’une dame qui, toutes les nuits à la même heure, se réveillait en poussant des cris2186. La suggestion : « Vous ne crierez plus ! », ne suffisait pas. Briand pria le mari de l’interroger au moment de la crise. Il finit par comprendre que c’était un cauchemar où elle se voyait enterrée vivante. Briand lui fit alors repasser sous les yeux, sous hypnose, toute la scène de l’enterrement, lui affirmant qu’il l’arracherait aux croque-morts avant la fin, et que ce serait la dernière scène de ce genre. La malade fut guérie, mais Briand préféra renforcer l’effet de la cure en répétant la séance cinq jours plus tard, puis au bout d’un mois. Ensuite, Bourru et Burot rapportèrent le cas d’une femme de 45 ans qui, à la suite de diverses épreuves, était devenue sujette à des troubles hystériques graves2187. Elle demanda à être hypnotisée, se disant certaine que cet état lui ferait revivre une phase de son existence remontant à deux ans. Sous hypnose, elle revécut effectivement des événements heureux et ses symptômes disparurent temporairement. A partir de là, l’« événement heureux » fut utilisé systématiquement pour traiter la malade. Finalement, elle connut une alternance d’état maladif et d’état heureux – ce que les auteurs interprétèrent comme un dédoublement de la personnalité. On penserait, au récit de cette histoire, que le traitement s’était soldé par un succès partiel, ayant fait passer la malade d’un état de maladie permanente à un état de santé intermittente. Mais la communication contient une affirmation remarquable : « Ce n’est pas tout de combattre les phénomènes morbides un à un par la suggestion. Ces phénomènes peuvent disparaître et la maladie persister. Ce n’est qu’une thérapeutique de symptômes, ce n’est qu’un expédient. L’amélioration réelle et durable ne s’est produite que lorsque l’observation attentive et logique nous a conduits à l’origine même de la maladie. […] Ce fut la constatation de ces crises hallucinatoires qui nous donna l’idée de ramener la malade à cette époque de sa vie par un changement provoqué de sa personnalité. »

Les auteurs attribuaient l’effet thérapeutique de cette méthode à un ébranlement répété qui secouait la torpeur du cerveau et représentait des sortes de décharges ou d’explosions.

Le 11 août, les participants visitèrent l’hôpital de Villejuif et, le 12 août, dernier jour du Congrès, fut consacré à la visite de la Salpêtrière. Chose caractéristique, les congressistes ne visitèrent pas le service de Charcot, mais celui d’Auguste Voisin, psychiatre qui se disait capable d’hypnotiser un aliéné sur dix, et d’améliorer la santé de nombre d’entre eux par cette méthode. Lors d’une séance, la communication de Liégeois sur les « suggestions criminelles » suscita une discussion acrimonieuse et Delbœuf protesta contre les critiques que Ladame avait émises le 8 août.

Il est remarquable de constater que ce Congrès fut dominé par Bernheim et l’École de Nancy, et que, à l’exception de Georges Gilles de la Tourette et de Pierre Janet, aucun représentant de l’École de la Salpêtrière ne participa aux discussions.

Le Congrès international sur le magnétisme, qui se tint du 21 au 26 octobre, sous la présidence du comte de Constantin, confirma qu’en dépit de la grande popularité récente de l’hypnotisme le magnétisme n’était pas mort2188. Le Congrès réunit non seulement des profanes pratiquant le magnétisme à l’ombre de la médecine officielle, mais aussi des médecins, et il put se glorifier de la sympathie de personnalités illustres. Camille Flammarion envoya une lettre s’excusant de ne pouvoir participer au Congrès car il était « en voyage sur le globe de Mars », c’est-à-dire qu’il achevait une étude géographique de cette planète. Les orateurs proclamèrent que leur maître restait Mesmer, qu’il ne fallait pas confondre magnétisme et hypnotisme, et que le sommeil magnétique ne faisait pas nécessairement partie du traitement magnétique d’un malade. Les travaux de Charcot firent l’objet de commentaires acerbes. On préconisa la création d’une école de magnétisme curatif pour la formation des futurs magnétiseurs.

L’année 1889 s’avéra particulièrement faste pour la psychiatrie dynamique. Les revues médicales de Paris étaient remplies d’articles de Charcot et de comptes rendus de ses leçons. Il avait manifestement adopté une attitude plus réservée à l’égard de l’hypnotisme. Fait caractéristique, il donna une leçon sur les accidents provoqués par l’hypnose2189. Les études qu’Alfred Binet venait de consacrer à l’hypnotisme et à l’hystérie, ainsi que la publication de la thèse de Janet sur l’automatisme psychologique, manifestaient, aux yeux du public, la nouvelle orientation prise par la pensée de Charcot. Il créa, dans son service de la Salpêtrière, un laboratoire de psychologie que devait diriger Pierre Janet. Celui-ci commençait ses études de médecine, examinait et traitait des hystériques, et continuait à enseigner la philosophie au Lycée Louis-le-Grand.

Nous avons vu, toutefois, que l’École de Nancy ne cessait de gagner du terrain. Liébeault profita de sa renommée tardive pour publier une édition révisée de son livre2190. Forel, à Zurich, ouvrit dans son hôpital une consultation externe pour mettre en œuvre des traitements hypnotiques. A Berlin, Moll trouvait maintenant des auditoires plus réceptifs et publiait un livre sur l’hypnotisme2191. A Montpellier, Grasset donna une série de leçons sur l’hypnotisme et commença à élaborer sa propre théorie. Mais Meynert, à Vienne, mettait en évidence l’élément érotique présent dans l’hypnose et un de ses élèves, Anton, publia des exemples impressionnants illustrant les dangers de cette méthode2192. Au nombre des partisans de l’hypnotisme figurait Sigmund Freud. Lors de son voyage à Paris, il fit un détour par Nancy pour s’instruire auprès de Bernheim et de Liébeault.

Dessoir2193, en Allemagne, et Héricourt2194, en France, tentèrent de dresser un inventaire des connaissances acquises sur l’inconscient. Moritz Benedikt publia des cas illustrant ses observations sûr la vie secrète des rêves éveillés et des émotions refoulées (surtout de nature sexuelle) et sur leur rôle dans la pathogenèse de l’hystérie et des névroses2195.

La psychopathologie sexuelle suscitait, elle aussi, un intérêt croissant. Les médecins ne se contentaient plus de décrire et de classer les diverses déviations sexuelles ; ils étudiaient aussi les effets cachés des perturbations sexuelles sur l’ensemble de la vie affective et organique. Relèvent de cette orientation les publications d’Alexander Peyer, de Zurich, sur les effets néfastes du coïtus inter-ruptus, en particulier les manifestations d’« asthme sexuel »2196.

Le déclin de l’École de la Salpêtrière : 1890-1893

Le Congrès de l’hypnotisme laissait entrevoir que l’étoile de Charcot était sur son déclin tandis que l’École de Nancy était en pleine ascension. De 1890 à 1893, c’est-à-dire jusqu’à la mort de Charcot, l’École de la Salpêtrière fut en perte de vitesse. Les ennemis de Charcot murmuraient qu’il ignorait tous les travaux sur l’hypnotisme réalisés en dehors de la Salpêtrière. Il est plus vraisemblable que Charcot s’inquiétait du nombre croissant des publications de valeur douteuse consacrées à la question.

L’année 1890 appaïut aux contemporains comme une année de fortes tensions politiques et sociales, et fut marquée par la violence des bombes lancées par des anarchistes, mais dans les annales du monde médical elle resta l’année mémorable de la découverte de la tuberculine. Robert Koch, qui avait découvert le bacille de la tuberculose et qui était connu pour le soin qu’il apportait à ses expériences, prépara la tuberculine à partir d’une culture de bacilles. Les premières expériences conduisirent des médecins à penser que la tuberculine pouvait avoir une action curative sur la tuberculose. Ces nouvelles suscitèrent un enthousiasme sans précédent parmi les malades tuberculeux et leurs médecins. Des médecins se précipitèrent à Berlin pour se procurer la tuberculine et leurs malades pleins d’espoir connurent une amélioration temporaire, si bien que les comptes rendus hâtivement publiés renforcèrent encore cet espoir. Il ne fallut que quelques mois pour qu’éclate la terrible vérité : les malades traités par cette nouvelle méthode mouraient par centaines et par milliers2197.

Dans le domaine de la psychologie, l’événement le plus important fut la publication des Principes de psychologie de William James2198. Le célèbre psychologue de Harvard avait travaillé pendant douze ans à ce livre qui fut la première œuvre importante de ce genre à paraître aux États-Unis ; l’ouvrage remporta un succès immédiat et durable des deux côtés de l’Atlantique. Ce manuel abordait non seulement les divers aspects de la psychologie expérimentale, mais aussi les problèmes de l’hypnotisme, du dédoublement de la personnalité et des recherches parapsychologiques.

Entre-temps, les publications sur l’hypnotisme s’étaient à ce point multipliées qu’il devenait impossible de se tenir au courant. Max Dessoir ajouta 382 titres aux 801 publications recensées dans sa bibliographie de l’hypnotisme moderne publiée en 1888. Un bon nombre de ces publications nouvelles traitaient du problème du crime sous hypnose. Il ne s’agissait pas là d’un problème purement académique ; il y eut des batailles d’experts, lors des procès, et des discussions passionnées dans les journaux.

C’est en 1890 qu’eut lieu le procès mémorable de Gabrielle Bompard2199. En juillet 1889, l’huissier Gouffé, à Paris, avait été assassiné. Quelques mois plus tard, une jeune femme, Gabrielle Bompard, vint à Paris et avoua avoir commis le meurtre avec son complice, Michel Eyraud. Elle prétendait avoir été hypnotisée par son amant Eyraud à l’effet d’attirer Gouffé dans un appartement où elle lui avait mis une corde autour du cou ; après quoi, Eyraud l’avait étranglé et volé. A la suite de cette dénonciation, Eyraud fut arrêté à La Havane et extradé, mais il nia avoir hypnotisé Gabrielle. Il fut condamné à mort et sa complice à vingt ans de prison. Ce cas de crime sous hypnose et les arguments avancés par les experts mirent le public en effervescence. Liégeois, porte-parole de l’École de Nancy, soutenait la possibilité de crimes sous hypnose. Il était contredit par trois experts connus, Brouardel, Motet et Ballet, qui invoquaient l’autorité de Charcot. Plusieurs années plus tard, Bernheim continuait à affirmer que Gabrielle Bompard avait agi sous l’effet de la suggestion, ajoutant toutefois qu’elle souffrait d’une absence innée de sens moral2200.

D’autres procès contribuèrent à discréditer la théorie du crime sous hypnose. Grasset publia le cas d’une hystérique de 19 ans qui, se trouvant enceinte, prétendit avoir été hypnotisée par un colporteur2201. Des experts l’hypnotisèrent à leur tour et obtinrent ainsi des détails sur le prétendu viol. Malgré ses dénégations, le colporteur fut arrêté. Or, un enfant à terme naquit deux mois avant la date prévue. La jeune mère reconnut alors la fausseté de ses accusations contre le colporteur, précisant que, lors de ses séances hypnotiques avec les experts, elle avait entièrement simulé son comportement.

En 1891, Charcot défendit énergiquement ses positions contre les attaques de l’École de Nancy. Son disciple, Georges Gilles de La Tourette, publia son grand Traité de l’hystérie, synthèse de la doctrine de Charcot et réfutation des objections de ses adversaires2202. Pendant ce temps, Pierre Janet, nouvelle célébrité de la Salpêtrière, élaborait son analyse psychologique ; il publia cette année-là l’histoire de Marcelle, analysant en détail les relations entre symptômes, idées fixes subconscientes et terrain constitutionnel2203.

Le 25 mai eut lieu à Nancy une cérémonie en l’honneur de Liébeault, qui allait prendre sa retraite, avec le banquet, les discours et les cadeaux habituels. A l’occasion de cette fête, on put se rendre compte du nombre de partisans que l’École de Nancy comptait à travers le monde2204. Un prix Liébault fut créé pour récompenser la recherche sur l’hypnotisme.

A Vienne, Moritz Benedikt reformulait sa théorie de l’hystérie : cette névrose, disait-il, reposait sur une vulnérabilité innée et acquise du système nerveux, mais avait pour cause immédiate, soit un traumatisme psychique (qu’il s’agisse d’hommes ou de femmes), soit un trouble fonctionnel du système génital ou de la vie sexuelle sur lequel la femme préfère garder le secret, même vis-à-vis de ses proches parents et de son médecin de famille2205. Benedikt proclamait l’inefficacité du traitement hypnotique de l’hystérie et la nécessité d’une psychothérapie au niveau conscient. Le criminologue Hanns Gross, de Graz, publia en 1891 son Manuel de l’enquêteur judiciaire qui contenait des observations perspicaces sur les effets néfastes d’une frustration de l’instinct sexuel et les divers masques qu’elle pouvait prendre2206. A cette époque, Sigmund Freud s’intéressait encore principalement à la neurologie ; il publia des articles sur les paralysies cérébrales des enfants et son livre sur l’aphasie.

L’année 1892 apparut comme particulièrement violente : de nombreux attentats criminels furent commis par les anarchistes en Europe et en Amérique.

A Paris, l’étoile de Charcot avait vraiment terni, et, pour la première fois, il essuya un sérieux échec. Il avait voulu voir Babinski élevé au rang de professeur (il voyait probablement en lui son successeur), mais Bouchard contrecarra ses projets. Babinski ne fut jamais nommé professeur et sa carrière universitaire fut brisée. Charcot cherchait manifestement de nouvelles voies. Il avait été vivement impressionné en voyant certains de ses malades revenir de Lourdes guéris de leurs symptômes et il en était venu à la conclusion qu’il existait de puissants facteurs de guérison encore inconnus, que la médecine de l’avenir devrait apprendre à maîtriser2207. Charcot essayait aussi d’étendre à d’autres domaines sa distinction entre paralysies organiques et dynamiques. Une malade célèbre, connue sous le nom de madame D., lui servit de prototype pour illustrer sa distinction entre amnésie organique et amnésie dynamique2208. Cette même malade fut confiée à Janet pour une psychothérapie et devint un des cas les plus célèbres du traitement par l’analyse psychologique2209.

Janet poursuivait activement ses recherches à la Salpêtrière, tout à fait indépendamment de l’équipe neurologique. Ses leçons sur l’amnésie et l’anesthésie hystériques, son article sur le spiritisme proposant une interprétation psychologique dynamique des phénomènes médiumniques attirèrent l’attention des spécialistes2210. Ses analyses psychologiques de quelques cas choisis définissaient un modèle pour des recherches et des traitements futurs. S’il avait publié à cette époque un ouvrage rapportant les cas de Lucie, de Marie, de Marcelle, de madame D. et de quelques autres malades qu’il avait déjà traités avec succès, personne n’aurait jamais mis en doute son antériorité dans la découverte de ce qu’on devait appeler plus tard la thérapeutique cathartique. Janet inspira aussi d’autres chercheurs, comme le montre la thèse de médecine de Laurent sur les variations pathologiques du champ de conscience2211.

Pendant ce temps, l’École de Nancy voyait son influence s’étendre en Europe. Ce fut manifeste lors du second Congrès international de psychologie expérimentale qui se tint à Londres du 1er au 4 août2212. Le premier Congrès, trois ans plus tôt, s’était intitulé Congrès de psychologie physiologique, mais, à la demande de certains membres, on avait décidé de remplacer le mot « physiologique » par « expérimentale ». Sidgwick fut le président, et F.W.H. Myers le secrétaire général de ce second Congrès. Une des premières communications, celle de Pierre Janet, fut consacrée à « l’amnésie continue », avec trois observations cliniques, la plus longue étant celle de madame D. Janet montra comment cette malade, apparemment incapable d’enregistrer de nouveaux souvenirs et oubliant tout au fur et à mesure, conservait néanmoins une mémoire subconsciente intacte sous cette apparente amnésie. Janet avait recouru à trois techniques, l’hypnose, l’écriture automatique et la parole automatique (technique nouvelle consistant à laisser le malade parler au hasard). Il réussit ainsi, non seulement à dévoiler les idées fixes et les rêves subconscients, mais encore à les modifier et à faire retrouver à la malade la plupart de ses souvenirs lors du retour à l’état conscient.

Frederik Van Eeden, le jeune médecin et poète hollandais qui, avec Van Ren-terghem, avait ouvert une clinique de thérapeutique suggestive à Amsterdam, fit un exposé sur « la théorie de la psychothérapeutique ». Ce terme, introduit par Hack Tuke, désignait « la guérison du corps par l’intermédiaire des fonctions psychiques du patient ». Van Eeden définissait maintenant la « psychothérapie » comme « la guérison du corps par l’esprit, aidée par l’action d’un esprit sur un autre ». « La centralisation des fonctions psychiques doit être la première maxime de la psychothérapie », déclarait Van Eeden, « ce centre étant représenté par l’intellect et la volition consciente ». La psychothérapie doit guider et instruire, et non pas commander, et la meilleure méthode à cet effet consiste dans l’entraînement. L’objection qui voudrait que la « psychothérapie ne guérisse pas complètement et durablement » est ridicule. Plus encore qu’au premier Congrès, ce fut le triomphe de l’École de Nancy.

A travers l’Europe, se faisait sentir le besoin d’une nouvelle psychologie, dépassant le cadre tracé par l’hypnotisme et la suggestion. Nous en trouvons un autre exemple dans la leçon inaugurale de Strümpell, « Sur l’origine et la guérison des maladies par des représentations mentales, qu’il donna, le 4 novembre 1892, quand il fut élu vice-recteur de l’université d’Erlangen.

Strümpell rappelle que le rôle des facteurs psychologiques dans l’étiologie des maladies physiques a été connu de tout temps, bien que certaines personnes soient plus sensibles que d’autres à ces influences. Si des facteurs psychologiques peuvent être à l’origine d’une maladie, ils peuvent aussi la guérir. Bien des guérisons s’expliquent moins par les agents médicamenteux eux-mêmes que par la foi des malades en leur efficacité. La mode est aujourd’hui à l’hypnotisme et à la suggestion. En fait, l’hypnose est efficace dans la mesure où le patient croit en son pouvoir et en ignore la véritable nature. Un homme normal, sachant exactement ce qu’est l’hypnose, ne voudra guère se laisser hypnotiser, sans parler du fait que l’hypnose est une forme grave d’hystérie artificielle. L’hypnose n’amène aucune guérison que n’auraient pu obtenir d’autres méthodes. L’hypnotisme ne se serait pas répandu à ce point si les jeunes médecins avaient reçu une meilleure formation psychologique. Strümpell conclut son allocution en exprimant l’espoir que l’enseignement de la psychologie sera rendu obligatoire dans les écoles de médecine, au même titre que celui de la physiologie2213.

L’intérêt porté par le public aux nouvelles formes de psychothérapie s’exprime dans le roman de Marcel Prévost, L’Automne d’une femme, qui parut fin 1892, et qui porte en exergue ce vers de Vigny : « Il rêvera partout à la chaleur du sein. »

Un jeune homme, Maurice, que sa mère avait gâté d’une façon exceptionnelle et qui s’était extraordinairement attaché à elle dans son enfance, recherche des femmes au tempérament maternel. Il tombe amoureux d’une femme frustrée qui se sent vieillir ; cet amour a un caractère tragique à cause du manque de maturité de Maurice et parce que sa maîtresse, madame Surgère, est une femme pieuse tourmentée par des sentiments de culpabilité. Par ailleurs, sa fille adoptive, Claire, est profondément amoureuse de Maurice, lequel songe à l’épouser après

un flirt sans conséquence, lorsqu’il sera fatigué de son aventure actuelle. Entretemps, la famille a arrangé des fiançailles entre Claire et un homme assez âgé, qu’elle respecte, mais n’aime pas. Claire souffre d’une grave dépression causée par son secret qu’elle n’ose révéler à personne. Son état s’aggrave et elle est réellement sur le point de mourir, lorsque quelqu’un devine son secret et en obtient l’aveu : il s’agit du docteur Daumier, un jeune neurologue de la Salpêtrière. En psychothérapeute d’une habileté peu commune, le docteur Daumier démêle la situation, en faisant prendre conscience à chacun des personnages de la cause profonde de ses troubles. Il fait comprendre à Maurice quelle est en réalité la situation et fait appel, avec succès, à son sens des responsabilités. Maurice met fin à son aventure avec madame Surgère et décide d’épouser Claire qui, dès ce moment, retrouve la santé. Pour madame Surgère, le docteur Daumier l’aide à surmonter le choc de la rupture avec Maurice et la renvoie à son confesseur qui la réconciliera avec la religion. Quant à l’homme auquel on avait fiancé Claire, le docteur Daumier l’aide à prendre conscience de sa véritable vocation, la prêtrise2214.

Ce roman présente un double intérêt. C’est une analyse psychologique de plusieurs personnages : Maurice, à qui avait manqué l’autorité d’un père et qui avait été gâté par sa mère, est un jeune homme sans maturité ni sens des responsabilités, à la recherche d’aventures passagères ou de l’amour de femmes maternelles plus âgées que lui. La maladie de Claire débute sous la forme d’une dépression ordinaire, pour prendre progressivement des proportions alarmantes, aboutissant à une hémorragie qui la conduit au bord de la tombe. Elle retrouve rapidement la santé dès que son secret pathogène est découvert et qu’il devient possible de satisfaire son désir. (Nous parlerions aujourd’hui à son sujet de maladie psychosomatique.) L’autre aspect intéressant de ce roman est le portrait du psychothérapeute, le docteur Daumier, avec son sens aigu de l’observation, son habileté à démêler une situation compliquée et le tact qu’il déploie dans ses entretiens avec chacun des personnages. Pour ceux qui sont familiarisés avec la personnalité et la psychothérapie de Pierre Janet, il n’y a guère de doute qu’il a servi de modèle à l’écrivain. Les méthodes psychothérapiques de ce docteur Daumier rappellent aussi celles de Benedikt à Vienne : exploration des problèmes secrets du malade à l’état conscient permettant ensuite de le guérir en l’aidant à résoudre ces problèmes.

Nous voyons ainsi qu’en 1892 on disposait de tout un choix de psychothérapies allant de la suggestion et de la catharsis hypnotiques à un mélange de thérapie directive, de soutien et d’expression. Telle était la situation au début de l’année cruciale 1893.

L’année 1893 fut encore marquée par des tensions politiques et sociales à travers le monde. Une flottille russe, en visite à Toulon, reçut un accueil triomphal de la part de la population française. Cette visite préluda à l’alliance militaire franco-russe. Les Français se sentirent ainsi soulagés face à la menace de la puissance allemande, parce que cette alliance rétablissait un certain équilibre des forces (l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie d’un côté, la France et la Russie de l’autre). En même temps, la France cherchait à étendre encore son vaste empire colonial. Les anarchistes furent plus actifs que jamais et, le 9 décembre, Vaillant jeta une bombe à la Chambre des députés. Cet incident fut suivi par la déclaration mémorable du président : « Messieurs, la séance continue. »

A la Salpêtrière se manifestaient lentement de nouvelles tendances. Tandis que Janet poursuivait son analyse psychologique de l’hystérie, Babinski était à la recherche de critères neurologiques précis pour définir les symptômes hystériques et les distinguer des symptômes organiques (ce qui devait le conduire à la découverte du réflexe cutané-plantaire, ainsi que du « signe de Babinski »).

A Vienne, les controverses pour'ou contre l’hypnotisme étaient plus vives que jamais. Krafft-Ebing publia une série de recherches sur l’hypnose qui se heurtèrent à de véhémentes critiques de Benedikt, non seulement dans les réunions de médecins, mais dans la presse quotidienne2215. Sigmund Freud, dont la réputation de neurologue était déjà solidement établie, commençait à se faire connaître en neuropsychiatrie. Nous avons vu qu’en 1893 Freud traitait encore ses malades selon la méthode de Bernheim, mais il n’en rendait pas moins hommage à Charcot dans un article consacré aux différences entre paralysies organiques et paralysies hystériques2216. Freud, apparemment, ne se rendait pas bien compte de l’évolution qui se faisait sentir à Paris ; son article correspondait à la doctrine professée à la Salpêtrière en 1886, mais, vu la nouvelle direction prise avec Babinski, il apparaissait légèrement suranné en 1893. Cependant Freud rédigea aussi, en collaboration avec Breuer, un article sur « le mécanisme psychique des phénomènes hystériques », proposant une nouvelle théorie qui combinait les idées de Janet avec celles de Benedikt. Cet article fut accueilli favorablement. Il donna lieu à un compte rendu objectif dans la Revue neurologique le même mois, et à plusieurs analyses dans des revues allemandes2217. Obersteiner cite cet article dans son ouvrage sur l’hypnotisme comme une « application très intéressante de la suggestion hypnotique »2218. En Angleterre, Myers y vit une confirmation de sa propre conception du moi subliminal2219. Michell Clarke, dans Brain, lui consacra un commentaire détaillé et favorable2220. En Belgique, Dallemagne donna un bon résumé de la théorie Breuer-Freud, tout en exprimant quelques réserves2221. Janet écrivait : « Nous sommes heureux que plusieurs auteurs et en particulier MM. Breuer et Freund (sic) aient confirmé récemment notre interprétation déjà ancienne des idées fixes subconscientes chez les hystériques »2222. Benedikt qui, comme Janet, était cité dans une note, critiqua l’article, disant que Breuer et Freud avaient eu vraiment de la chance de tomber sur une série aussi extraordinaire de cas cliniques favorables2223.

La mort subite de Charcot, le 16 août 1893, fut un choc pour la France et pour le monde scientifique en général. Charcot, ainsi que nous l’avons déjà noté, était harcelé par une meute d’ennemis prêts à exploiter contre lui le moindre incident2224. On avait critiqué son attitude dans l’affaire Valroff : le valet de chambre Valroff, après avoir essayé de tuer la maîtresse de maison et sa femme de chambre, avait déclaré qu’il avait agi pendant un accès de somnambulisme, en état d’inconscience absolue2225. Charcot, appelé à donner son avis, s’était contenté de décrire ce qu’était le somnambulisme mais, faute d’avoir vu Valroff, n’avait pu se prononcer sur son cas. Pendant ce temps, la campagne pour les élections générales s’ouvrait dans une atmosphère de passions déchaînées. L’opinion publique était bouleversée par des scandales financiers. En juin, à la Chambre des députés, plusieurs hommes politiques furent accusés de s’être laissés soudoyer par les Anglais, par l’intermédiaire du financier Cornélius Hertz. Les documents présentés furent reconnus comme des faux, mais Hertz, accusé de détournements de fonds, s’enfuit en Angleterre. Les Anglais refusèrent de le livrer aux autorités françaises parce qu’il était gravement malade. Les Français envoyèrent Charcot avec un autre expert médical en Angleterre pour se rendre compte de l’état de Hertz. On reprocha à Charcot d’avoir prédit que, dans quinze jours, cet homme serait mort (en fait, c’est Hertz qui survécut à Charcot). Le mois de juillet débuta avec des manifestations d’étudiants à Paris, et un jeune homme fut accidentellement tué dans un café. Ce fut le signal de violentes émeutes étudiantes, appuyées par des ouvriers. Pendant quatre jours, le Quartier latin fut couvert de barricades. La chaleur était suffocante, rendant plus pénible encore la tension qui régnait à l’École de médecine en cette période de soutenance de thèses. Le 29 juillet, Janet soutint brillamment sa thèse de médecine sous la présidence de Charcot. Les préparatifs des élections générales furent l’occasion de polémiques passionnées qui dégénérèrent à plusieurs reprises dans la violence.

C’est dans ces circonstances troublées que Charcot quitta Paris, un peu avant le 15 août, pour aller prendre des vacances dans le Morvan, avec deux de ses disciples préférés, Debove et Strauss. Le médecin russe Lyubimov raconte qu’il était allé chercher Charcot chez lui, pour aller rendre visite à un malade, ignorant son départ imminent, et qu’il avait été frappé par l’expression douloureuse de son visage2226. Charcot accepta cependant d’aller voir le malade de Lyubimov, et c’est ainsi qu’il vit son dernier patient en se rendant de chez lui à la gare. Le lendemain, l’état de Charcot parut s’améliorer, mais, vers la fin de la soirée, il eut un malaise et appela ses compagnons. Ils lui firent une injection de morphine et le laissèrent dormir. Le lendemain matin 16 août, ils le trouvèrent mort2227. On fit à Charcot des funérailles nationales. Une cérémonie imposante eut lieu dans la chapelle de la Salpêtrière, en présence de représentants du gouvernement, des administrations publiques, des corps scientifiques et de nombreuses personnalités. Plusieurs revues médicales parurent bordées de noir et les journaux donnèrent une foule de détails, exacts ou inexacts, sur la carrière et la mort de Charcot.

On raconta que le matin de sa mort une délégation d’hystériques profondément bouleversées étaient venues trouver le directeur de l’hôpital, lui demandant si quelque chose était arrivé à Charcot, parce qu’elles avaient rêvé qu’il était mort. Certaines notices nécrologiques avaient un ton assez ambigu : Le Figaro du 17 août soulignait le génie et les grandes réalisations scientifiques de Charcot, mais reprenait aussi les vieilles accusations contre son orgueil démesuré, son profond égoïsme et sa vanité frisant le cabotinage. On faisait l’éloge du docteur Antoine Émile Blanche, mort le même jour, comme d’un médecin de l’ancienne école, capable de rédiger des expertises intelligibles, humain, compatissant, voyant dans ses malades des êtres humains et non des cas.

Plusieurs notices nécrologiques parurent dans des revues médicales en France et à l’étranger. Une des premières fut celle de la Wiener Medizinische Wochenschrift du 9 septembre 1893, sous la signature du docteur Sigmund Freud2228. L’auteur, qui était fier de pouvoir rapporter des souvenirs personnels, comparait Charcot à Adam (qui avait donné leurs noms aux animaux dans le jardin d’Éden), et à Pinel (qui avait libéré les aliénés de leurs chaînes). Charcot, de même, avait donné un nom à des maladies inconnues et avait libéré les hystériques des chaînes des préjugés. Freud reconnaissait pleinement la valeur de l’œuvre neurologique de Charcot ; il lui attribuait le mérite d’avoir, le premier, essayé de comprendre l’hystérie ; il reconnaissait, enfin, qu’il avait entrepris des recherches sérieuses, bien que limitées, sur l’hypnotisme.

Aux yeux de ses contemporains, cette notice nécrologique de Freud n’était que l’une, parmi tant d’autres, rédigées sur Charcot de par l’Europe. En France, les nécrologies enthousiastes des disciples de Charcot furent suivies d’un article perspicace de Janet qui relevait discrètement les points faibles de la méthodologie de Charcot2229. Chose assez curieuse, le premier livre consacré à Charcot fut l’œuvre d’un médecin russe, Lyubimov, qui avait été lié à Charcot pendant vingt ans et avait rassemblé des données introuvables ailleurs. L’impression générale était qu’il serait très difficile de remplacer Charcot, et qu’avec sa mort s’achevait une période de l’histoire de la psychiatrie.

La suprématie et le déclin de l’École de Nancy : 1894-1900

La mort de Charcot mettait fin, semblait-il, au règne de la Salpêtrière. Pendant ses dernières années, Charcot n’avait cessé de perdre du terrain au profit de l’École de Nancy, et une réaction contre ses idées se fit jour à l’intérieur de la Salpêtrière. Les expériences sur les hystériques étaient entachées de tant d’éléments douteux qu’une base d’exploration plus solide apparaissait indispensable. Il y eut deux genres de réactions : certains, comme Janet, comptaient poursuivre des études psychologiques en s’appuyant sur des méthodes objectives et critiques, mais la plupart des élèves de Charcot rejetaient la méthode psychologique en lui préférant la méthode neurologique. Le successeur de Charcot, le professeur Ful-gence Raymond, adopta une position intermédiaire. Il penchait fortement pour l’approche neurologique, mais il encouragea Janet à poursuivre dans la ligne psychologique. L’École de Nancy semblait maintenant dominer la scène et étendre son influence, mais, du même coup, sa doctrine se dilua. Bernheim était parti du sommeil hypnotique, puis s’était concentré sur la « suggestion ». Ce terme de « suggestion », qui avait pris une signification de plus en plus vague, fut progressivement remplacé par le nouveau terme à la mode, celui de « psychothérapie ».

A la recherche de nouvelles psychothérapies : 1894-1896

En 1894, la suprématie politique de l’Europe était encore incontestée ; pourtant, deux événements auraient dû servir d’avertissement. Le Japon, de sa propre initiative, déclara la guerre à la Chine, et, après une rapide victoire, fit de la Corée son « protectorat ». Le sultan Abdül-Hamid II choisit les Arméniens comme ultimes victimes et en massacra systématiquement 80 000. Jusque-là, les pays européens avaient eu pour habitude d’intervenir en déclarant la guerre ou en menaçant de la déclarer dès que les Turcs commençaient à massacrer des chrétiens. Mais cette fois-ci, malgré l’indignation des nations chrétiennes, le « sultan rouge » ne rencontra pas de véritable opposition : ce fut une nouvelle défaite morale pour l’Europe. Pendant ce temps, l’activité anarchiste se poursuivit en Europe et le président de la République, Sadi Carnot, fut assassiné. Le tsar Alexandre II mourut, et la politique qu’entendait suivre son successeur, Nicolas II, fut un sujet d’inquiétude pour le reste de l’Europe.

A Paris, la réaction anti-Charcot se manifestait, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la Salpêtrière2230. Janet, encouragé par la bienveillante neutralité de Raymond, publia néanmoins deux de ses cas les plus célèbres, celui de Justine et celui d’Achille2231. Mais Bernheim se considérait maintenant comme le grand maître de la psychothérapie et son influence ne cessait de s’étendre.

Dans les pays de langue allemande, la « Communication préliminaire » de Breuer et Freud avait suscité un certain intérêt, mais ceux qui avaient lu Janet ne voyaient pas ce qu’elle apportait de véritablement nouveau. Pourtant Freud insistait maintenant sur la différence entre ses théories et celles de Janet, et, en 1894, il publia un article sur les « névroses de défense » où il prenait le contre-pied du point de vue de Janet.

Les événements de 1895 apparurent aux contemporains comme désastreux pour le prestige du monde occidental. Le massacre des Arméniens continuait malgré les protestations des puissances chrétiennes, et l’on assista à un réveil de l’antisémitisme en Europe. Le chef antisémite Karl Lueger fut élu maire de Vienne, mais l’empereur annula cette élection. Une certaine agitation régna pendant la campagne électorale, bien qu’il n’y eût pratiquement pas d’actes de violence contre la personne ou les possessions des Juifs. En France, l’antisémitisme tournait autour de l’affaire Dreyfus. Le capitaine Alfred Dreyfus était accusé de trahison : il fut dégradé et condamné aux travaux forcés sur l’île du Diable. La même année vit deux grandes découvertes scientifiques, celle des rayons X par Roentgen et celle du cinématographe par les frères Lumière. Pasteur, qui mourut le 28 septembre, reçut des funérailles nationales et fut célébré comme un des plus grands savants de tous les temps. Certains Français eurent l’impression que l’histoire de la médecine se diviserait désormais en deux périodes : avant et après Pasteur.

A Paris, Janet publia une série d’articles illustrant le rôle des idées fixes subconscientes dans l’étiologie des symptômes hystériques, des fugues et même des spasmes musculaires2232. Mais la faveur du public cultivé allait à la Psychologie des foules de Gustave Le Bon, dont on pensait qu’elle fournissait une nouvelle clé pour la compréhension de la sociologie, de l’histoire et des sciences politiques2233.

A Vienne, Sigmund Freud, par ses études sur les névroses, apparaissait comme le rival de Janet. C’est ce que montraient ses articles sur la psychothérapie de l’hystérie, sur la névrose d’angoisse, sur les obsessions et les phobies (exposant sa théorie des quatre types de névroses et de leur étiologie sexuelle spécifique), et surtout sa publication, écrite en collaboration avec Breuer, des Études sur l’hystérie2234. Cet ouvrage, nous l’avons vu, contenait la présentation du cas Anna O. par Breuer et quatre études de cas par Freud. L’évolution était nette par rapport à la « Communication préliminaire » de 1893 : deux seulement de ces quatre malades avaient été traités sous hypnose ; les deux autres avaient été traités en abordant directement leurs difficultés à l’état de veille, à la manière de Benedikt.

L’opinion traditionnelle qui voudrait que les Études sur l’hystérie n’aient rencontré aucun succès est nettement contredite par les faits. Umpfenbach écrivit que ces cinq cas étaient extrêmement intéressants et que les deux auteurs en étaient arrivés aux mêmes conceptions que Janet et Binet2235. Bleuler fit un compte rendu objectif de l’ouvrage, se contentant d’exprimer quelques réserves (il n’est pas exclu, disait-il, que le succès thérapeutique de la méthode cathartique soit simplement l’effet de la suggestion). Il considérait cet ouvrage comme un des plus importants publiés au cours des dernières années2236. Jones assure que l’ouvrage se heurta à l’incompréhension et à la critique malveillante de Strümpell, mais fut l’objet d’une recension très favorable de J. Michell Clarke. En fait, Strümpell et Clarke firent les mêmes éloges et les mêmes critiques, bien que formulés différemment. Strümpell dit : « Les deux auteurs ont essayé, avec beaucoup d’habileté et de pénétration psychologique, de nous faire entrer plus profondément dans la condition mentale des hystériques et leurs affirmations comportent bien des éléments intéressants et stimulants »2237. Il ne met pas en doute les succès thérapeutiques de Breuer et de Freud, mais il se demande dans quelle mesure on a le droit de percer les secrets les plus intimes de son malade et si ce qu’un malade dit sous hypnose correspond réellement à la vérité, puisque, dans ces conditions, tant d’hystériques sont portés à inventer toutes sortes de romans. Les mêmes objections, que Jones estime déplacées quand elles viennent de Strümpell, se retrouvent chez Michell Clarke qui écrit : « Je laisse de côté la question de l’opportunité de pénétrer aussi intimement dans les pensées et les préoccupations les plus personnelles d’un malade […]. Il semble probable, dans certains cas au moins, que cela déplaît vivement aux malades. Il faut répéter qu’il est nécessaire, lorsqu’on étudie les hystériques, de toujours se rappeler à quel point ils sont sensibles à la suggestion : c’est peut-être là le point faible de cette méthode d’investigation »2238. Le danger, ajoute-t-il, serait que ces malades « affirment des choses conformes à la moindre suggestion, même légère, à l’insu éventuellement du médecin ». En Angleterre également, Myers fit l’éloge du livre dans lequel il trouva, déclara-t-il, une confirmation de ses propres vues ainsi que des recherches de Binet et de Janet en France2239. Havelock Ellis se livra à des commentaires enthousiastes, attribuant à Breuer et à Freud le mérite d’avoir « ouvert une porte », et ajoutant : « Les progrès à venir dans l’explication de l’hystérie passeront probablement par une analyse psychique plus poussée »2240. Bressler2241 s’appuya sur l’histoire d’Anna O. dans une étude sur la malade de Blumhardt et sa guérison par l’exorcisme2242 ; la théorie de l’hystérie de Breuer et de Freud, dit Bressler, pourrait nous aider à comprendre scientifiquement ce cas. A Budapest, Ranschburg et Hajos publièrent une étude comparative de la théorie de l’hystérie de Janet, d’une part, et de celle de Breuer et Freud, d’autre part ; ils reconnaissaient les mérites des deux théories, tout en refusant les critiques que Breuer adressait aux théories de Janet2243. Le commentaire le plus lucide vint de Krafft-Ebing, qui dit avoir essayé la méthode de Breuer-Freud sur quelques hystériques, et s’être rendu compte qu’il ne suffisait pas de mettre en lumière le trauma causal pour guérir les symptômes2244. Krafft-Ebing soulignait également que le souvenir du trauma refoulé peut réapparaître à la conscience sous un aspect fantastique et déformé2245.

Les Études sur l’hystérie connurent aussi un vif succès dans les milieux littéraires. L’écrivain Alfred Berger, connu pour un essai philosophique sur Descartes, des romans psychologiques et des études de critique littéraire, rédigea, pour la Morgenpresse, un compte rendu intitulé : « Chirurgie de l’âme »2246. Il louait la profondeur de sentiment, la perspicacité psychologique et la bonté de cœur révélées par l’ouvrage de ces deux auteurs ; il comparait leurs guérisons cathartiques à la guérison d’Oreste dans l’Iphigénie en Tauride de Goethe. Il saluait surtout en cette œuvre « un morceau de la psychologie des écrivains antiques ». Les écrivains, disait-il, sont comme les grands Vikings qui vinrent en Amérique bien avant Colomb ; maintenant les médecins se mettent enfin à les rattraper. Nous savons aussi par la correspondance de Hofmannsthal qu’il s’intéressa aux Études sur l’hystérie, y cherchant des matériaux tandis qu’il préparait son Elektra101. Il voulait que son héroïne, à la différence de celle de Goethe, fût une sorte de furie hystérique2247 2248. Hermann Bahr, qui avait prêté à Hofmannsthal son exemplaire du livre de Breuer-Freud, utilisa leur notion de catharsis dans son interprétation de pièces de théâtre2249.

L’année 1896 porta un autre coup pénible à l’amour-propre européen. Les Italiens, qui avaient entrepris la conquête de l’Éthiopie, subirent une défaite humiliante de la part de l’empereur Menelik à Adoua. Mais, de tous les événements de cette année, le plus terrible fut sans doute la catastrophe qui marqua le couronnement du tsar Nicolas II et de l’impératrice Alexandra, le 29 mai. Durant les festivités, la foule fut prise de panique et plusieurs milliers d’hommes, de femmes et d’enfants moururent piétinés. Ce drame suscita la protestation des milieux libéraux et des émeutes d’étudiants, réprimées par la force. Les superstitieux virent dans tout cela un présage funeste pour le règne du nouveau tsar. L’alliance franco-russe prenait néanmoins forme et, lors de sa visite à Paris, le tsar Nicolas reçut un accueil triomphal. Ces événements ne pouvaient qu’accroître la tension entre les deux blocs politiques qui se partageaient l’Europe.

L’antisémitisme devenait un sujet de préoccupation croissant en Europe. En France, un groupe d’intellectuels entreprit une campagne en faveur de Dreyfus et deux camps opposés se formèrent. En Autriche, un journaliste et dramaturge juif, Theodor Herzl, publia un livre qui devait faire date, L’État juif2250. En sa qualité de journaliste au service de laNeue Freie Presse, il avait été témoin de l’agitation autour de l’élection de Lueger et de celle suscitée par l’affaire Dreyfus en France. La seule alternative qu’il voyait à l’antisémitisme était la création d’un État national juif en Palestine. Il n’était pas le premier à proposer cette solution, mais il apportait des plans complets et travailla à leur réalisation.

En 1896, le troisième Congrès international de psychologie se tint à Munich, du 4 au 7 août2251. Le Congrès avait été préparé avec la Griindlichkeit (application approfondie) caractéristique des Allemands et réunit environ 500 participants, ce qui était considérable pour l’époque. Cent soixante-seize communications furent présentées en quatre langues (allemand, français, anglais et italien). Parmi les participants, on comptait les philosophes, les psychiatres et les psychologues les plus connus de cette époque. Nombre de communications furent de haute qualité, et quelques-unes ont fait date.

Theodor Lipps présenta une communication très remarquée sur la notion d’inconscient2252. L’inconscient, dit-il, est la question de la psychologie. L’inconscient, soubassement général de la vie psychique, est comparable à une chaîne de montagnes sous-marines dont n’émergeraient que les sommets, représentant le conscient. Notre vie consciente est, dans une large mesure, dominée par nos représentations inconscientes : « Ainsi mes représentations passées sont toujours actives en moi, sans que j’aie conscience de leur présence et de leur activité. » L’inconscient ne peut s’expliquer entièrement en termes physiologiques, il représente une réalité psychique autonome. Un peu dans la même veine, Georg Hirth fit une communication sur les Merksysteme, c’est-à-dire les associations durables de perceptions qui, en deçà du seuil de la conscience, sont activement en conflit les unes avec les autres2253. Ces Merksysteme peuvent prendre possession d’un individu sans qu’il en ait conscience. Dans les cas les plus graves, leur tyrannie peut conduire un individu à sa perte. Des Merksysteme peuvent s’unir sous forme de « systèmes d’ombre », qui sont à l’origine des antipathies, des soupçons, des perversions, etc., et sont souvent révélés par des « systèmes de rêves ». « La route de la vie de l’hystérique et du mélancolique est pavée de systèmes d’ombre », dit-il. Dans la discussion qui suivit cette communication, le recteur Ufer fit remarquer que ces Merksysteme correspondaient aux Vorstellungsmas-sen (masses de représentations) de Herbart, et Trupper nota qu’ils s’identifiaient aux « condensations » de Lazarus.

Dans une communication sur « la différence entre suggestibilité et hystérie », Forel chercha à répondre à la vieille question : « Qu’est-ce que l’hystérie ? » Il la définit comme un « complexe pathologique de symptômes », qui peut être constitutionnel ou acquis, ou les deux à la fois, bien que l’élément constitutionnel prédomine en général. Ceci reste vrai, dit Forel, même s’il est prouvé, comme l’ont fait « Charcot, Freud, Breuer, Vogt et tant d’autres avant eux », que des symptômes d’apparence grave peuvent provenir de représentations mentales inconscientes et être guéris en les éliminant. Otto Wetterstrand présenta une communication sur sa nouvelle méthode de traitement par le sommeil hypnotique prolongé. Il hypnotisait des malades à répétition pour les maintenir en sommeil hypnotique pendant six, huit, dix jours ou plus, et assurait pouvoir guérir des hystériques de cette façon.

Dans sa communication sur « l’influence somnambulique et le besoin de direction », Janet décrivit clairement la relation particulière qui s’établit entre le thérapeute et le malade. S’appuyant sur sa propre expérience clinique, Janet distinguait deux sortes de rapports : l’« influence somnambulique », caractéristique des hystériques, et le « besoin de direction », qui était le propre des psychasthéniques2254.

Ces communications ne représentent qu’un faible échantillonnage de toutes celles qui furent présentées à ce Congrès. Le nombre, la diversité et l’originalité de ces contributions donnèrent sans doute aux participants le sentiment que la psychologie était sur le point d’effectuer une percée décisive.

Le secrétaire général du Congrès, von Schrenk-Notzing, publia cette même année une étude sur le dédoublement de la personnalité2255. U voyait dans le dédoublement de la personnalité une reviviscence inconsciente de souvenirs oubliés. Il s’appuyait, pour justifier cette façon de voir, sur une étude attentive de cas cliniques célèbres (la Félida d’Azam, la Blanche Wittmann de Charcot, et plusieurs malades de Janet) et sur les recherches récentes d’auteurs français, ainsi que de Breuer et de Freud.

La fin de siècle : 1897-1900

Les années 1897-1900 marquèrent l’apogée de l’esprit de fin de siècle en Europe2256. Celui-ci était caractérisé en partie, comme nous l’avons vu, par le vif intérêt que le public portait aux problèmes psychologiques et psychopathologiques et par la recherche de nouvelles méthodes de psychothérapie. Bernheim se considérait toujours comme le chef incontesté de la médecine psychologique, mais l’École de Nancy devenait une entité aux contours de plus en plus imprécis. A Paris, la réaction contre Charcot alla si loin que beaucoup considéraient la psychologie comme inutile dans le traitement des malades mentaux. Janet, sans renier ses recherches antérieures sur les idées fixes subconscientes, s’attacha davantage à des descriptions minutieuses de la psychasthénie. Peu de gens savaient que Floumoy, à Genève, avait entrepris des recherches de longue haleine sur le médium Hélène Smith, et qui aurait pu deviner que Sigmund Freud, à Vienne, s’était engagé dans une auto-analyse et une exploration des rêves ?

L’année 1897 fut, comme les années précédentes, lourdement grevée de tensions politiques et sociales. La population de la Crète se souleva contre la domination turque et fut soutenue par des troupes venues de Grèce, mais les Turcs reconquirent l’île, provoquant l’intervention d’autres puissances européennes. L’alliance franco-russe se trouva renforcée par la visite du président Félix Faure au tsar Nicolas II. A Vienne, le chef antisémite Karl Lueger fut élu pour la troisième fois maire de Vienne, après que l’empereur eut annulé par deux fois le scrutin, et cette fois-ci son élection fut ratifiée. Le premier Congrès sioniste se réunit à Bâle, sous la présidence de Theodor Herzl. Mais l’événement qui fit probablement l’impression la plus dramatique cette année-là fut l’incendie du Bazar de la Charité à Paris, le 4 mai. Les organisateurs et les visiteurs du Bazar faisaient partie de l’élite de l’aristocratie française. Une des victimes du désastre était la sœur de l’impératrice Élisabeth d’Autriche. Parmi les 125 victimes de l’incendie ne figuraient que 5 hommes (trois vieillards, un garçon de 12 ans et un médecin). Il s’avéra que les jeunes aristocrates présents s’étaient brutalement frayé un chemin vers la sortie, et cette conduite ignominieuse donna le coup de grâce à ce qui restait de respect pour l’aristocratie.

Parmi les nombreuses publications de cette année, on note l’étude de Frederick Myers sur les rapports entre symptômes hystériques et idées fixes2257. Les symptômes hystériques, dit Myers, ont un caractère infantile et « me font penser irrésistiblement à la fantastique comédie, proche du rêve, que joue le moi subliminal ». Et il ajoute :

« Tous les symptômes hystériques, je l’affirme hardiment, sont donc l’équivalent des idées fixes ; et une crise hystérique correspond à l’explosion d’une idée fixe […] ces notions, dont je suis largement redevable aux expériences du docteur Janet, ont trouvé (me semble-t-il) une étrange confirmation, plus récemment, dans les Études sur l’hystérie des docteurs Breuer et Freud. Ces médecins avaient affaire, en particulier dans le cas d’Anna O., la patiente du docteur Breuer, à des malades d’un niveau intellectuel beaucoup plus élevé que ceux de la Salpêtrière. [Myers compare ensuite le mécanisme par lequel se produisent les symptômes hystériques et celui du génie créateur.] Le génie est fait, pour une grande part, de poussées subliminales qui expriment symboliquement le résultat d’observations et d’inférences dont le moi subliminal n’a pas conscience. »

Dans l’ensemble, cependant, tout ce qui touchait à l’hystérie, à l’hypnotisme et à la suggestion devenait de plus en plus suspect et c’était le mot « psychothérapie » qui s’appliquait maintenant à toutes les méthodes de guérison par l’esprit. Le manuel de psychothérapie de Lôwenfeld offre un exemple typique de cette nouvelle attitude2258. Après un bref historique de la psychothérapie et un exposé des principes généraux de la psychologie médicale, l’auteur fournit des indications sur les rapports qui doivent exister entre le patient et le médecin. Parmi les principales méthodes psychothérapiques, Lôwenfeld décrit la « gymnastique mentale », le traitement hypnotique et suggestif, la méthode Breuer-Freud, la thérapeutique par les émotions et la guérison par la foi.

L’année 1898 amena l’Europe au bord de la guerre. L’incident qui faillit la déclencher relevait de la lutte pour les colonies en Afrique. Les Français possédaient déjà un vaste empire, qui s’étendait de l’Atlantique au lac Tchad. Une expédition, commandée par le colonel Marchand, arriva à Fachoda où les Anglais la sommèrent de s’arrêter. Cet incident souleva une telle indignation en France que la guerre entre la France et l’Angleterre parut inévitable, mais les Français se plièrent finalement aux exigences britanniques (concession opportuniste due à l’arrière-pensée d’une guerre éventuelle avec l’Allemagne). La guerre hispano-américaine fut un nouveau coup grave porté au narcissisme européen. Une révolte contre les Espagnols avait éclaté à Cuba et les rebelles étaient appuyés par des volontaires des États-Unis. A la suite d’un incident au cours duquel, dans des circonstances demeurées obscures, le navire américain Maine fit explosion près de La Havane, les Américains déclarèrent la guerre. La flotte espagnole subit une cuisante défaite et les Américains occupèrent Cuba, Porto Rico, Guam et les Philippines. En Espagne, cette défaite fut à l’origine de ce qu’on appela le marasme. La jeune génération, celle qu’on appellera plus tard la « génération de 1898 », ressentit profondément les effets de la défaite, mais à la longue beaucoup de ses représentants contribuèrent au renouvellement de la vie intellectuelle dans leur pays. L’agitation provoquée en France par l’affaire Dreyfus atteignit son point culminant lorsque Zola publia son célèbre pamphlet, J’accuse, et qu’un des accusateurs, le colonel Henry, pris en flagrant délit de falsification de documents, se suicida. Quand l’impératrice Élisabeth d’Autriche fut assassinée à Genève par un anarchiste, on eut l’impression que le sort s’acharnait contre le malheureux empereur François-Joseph.

C’est en 1898 que Pierre Janet publia Névroses et idées fixes, la première de ses grandes œuvres à paraître sous les auspices du laboratoire de psychologie de la Salpêtrière2259. Une grande partie des analyses contenues dans cet ouvrage avait déjà été publiée sous forme d’articles. Comme il était d’usage en France à cette époque, le patronage de Raymond valut de voir son nom joint à celui de l’auteur, bien que l’ouvrage eût été exclusivement rédigé par Janet. Névroses et idées fixes contient plusieurs des cas les plus célèbres de Janet, ceux de Marcelle, de Justine, de Marcelline, de madame D. et d’Achille, mais comporte aussi des sections consacrées à des questions théoriques. Venant après L’Automatisme psychologique et la thèse de médecine sur l’hystérie, ce livre confirma la réputation de Janet, considéré comme le meilleur spécialiste français des névroses. D’autant plus qu’en cette même année, il écrivit une contribution importante intitulée « Le traitement psychologique de l’hystérie » pour le Traité de thérapeutique d’Albert Robin.

Janet y présente une synthèse de ses conceptions sur les idées fixes subconscientes, leur nature, la façon de les détecter et de les manier, leurs rapports avec les symptômes (compte tenu du caractère symbolique de ces derniers dans certains cas). Il souligne qu’il ne suffit pas de les ramener à la conscience, mais qu’il faut encore les dissocier, en dépit d’une résistance considérable (souvent sous forme de symptômes somatiques). Janet insiste aussi sur le rôle capital de l’influence somnambulique et indique la façon de l’utiliser tout en la réduisant au minimum compatible avec l’efficacité thérapeutique. Il est tout aussi important, ajoute-t-il, de compléter le traitement hypnotique par un programme de rééducation2260.

L’École de Nancy s’était beaucoup étendue. Un de ses adeptes, le Hollandais Van Renterghem, publia une vue d’ensemble sur l’École, présentant d’abord les membres du groupe de Nancy, Liébeault et Bernheim, puis ses adhérents dans toutes les parties de l’Europe, notamment en Pologne, en Suède et en Allemagne2261. Breuer et Freud représentaient, disait-il, la branche autrichienne.

Le médecin de 1898, intéressé aux nominations universitaires annoncées dans les revues médicales, dut sans doute être surpris d’apprendre que l’éminent professeur August Forel avait renoncé à sa chaire de psychiatrie à l’université de Zurich et qu’il y avait été remplacé par un nouveau venu presque inconnu, Eugen Bleuler, choisi en raison du remarquable travail clinique qu’il avait accompli au cours des dix dernières années à l’hôpital psychiatrique de Rheinau2262.

Notons, dans la masse des publications de cette année, les Recherches sur la libido sexualis d’Albert Moll2263. Il développait l’idée émise par Dessoir en 1894 que l’instinct sexuel évolue : les jeunes adolescents passeraient normalement par un stade indifférencié transitoire, et dans certains cas un trouble survenant dans cette évolution pourrait expliquer l’homosexualité des adultes. Le mot « libido », que Benedikt, Krafft-Ebing et d’autres avaient utilisé dans le sens de désir sexuel, prenait une signification nouvelle, et désignait maintenant l’instinct sexuel dans ses phases d’évolution. A Vienne, Freud publia ses articles sur le « Mécanisme psychique de l’oubli » et « La sexualité dans l’étiologie des névroses ».

En 1899 commença la guerre des Boers. Le public s’attendait à une victoire rapide des Anglais, mais ceux-ci commencèrent par essuyer des revers et furent obligés d’envoyer des renforts. Les Boers jouissaient d’une grande sympathie en France et en Allemagne. En France, l’agitation autour de l’affaire Dreyfus s’apaisa progressivement, la sentence fut révoquée et Dreyfus revint de l’île du Diable.

L’École de Nancy se développait de façon spectaculaire en Hollande. La clinique psychothérapique de Van Renterghem, située dans un quartier résidentiel d’Amsterdam, fut solennellement transformée en Institut Liébeault. Celui-ci comprenait un hall d’entrée, des salles d’attente et d’examen, des bureaux, une bibliothèque et 26 chambres pour les malades. Dans le hall, une plaque portait cette inscription :

Ambrosio Augusto Liébeault Ex Favereis oriundo (Lotharingia)

Dedicatum

(rappelant aux visiteurs que Liébeault était né dans le village de Favières, en Lorraine). La clinique était décorée de portraits de Liébeault, de Bernheim et de Liégeois.

L’intérêt porté à la pathologie sexuelle, très vif depuis la parution de la première édition de Psychopathia sexualis de Krafft-Ebing, se concrétisa par la fondation du Jahrbuch de Magnus Hirschfeld2264, qui contenait des articles originaux et des comptes rendus de publications consacrées à la pathologie sexuelle. Cette revue adoptait une position active, en préconisant une réforme des lois relatives à l’homosexualité. Signalons, parmi les nombreuses publications de cette année-là, le livre de Féré, L’Instinct sexuel. Évolution et dissolution, par lequel l’auteur cherche à introduire une conception évolutive des déviations sexuelles2265. S’appuyant sur ses nombreuses observations cliniques, Féré soulignait l’influence qu’exercent les expériences sexuelles précoces sur le développement sexuel ultérieur des individus.

Cette même année, Freud publia son article sur les « souvenirs-écrans » qui fut recensé favorablement dans la Revue neurologique et dans plusieurs autres revues psychiatriques et psychologiques.

L’année 1900 apparut comme l’une des plus sanglantes que l’on ait connues jusqu’alors. La guerre faisait rage en Afrique du Sud, les Anglais semblaient s’y être enlisés et, en dépit de succès locaux, semblaient incapables de forcer la victoire. Le président du Transvaal, Kruger, fit un voyage en Europe, mais n’y récolta que bonnes paroles et sympathie. En Chine, la société secrète des Boxers fomenta une insurrection. En juin, les Européens furent assiégés dans leurs ambassades de Pékin et ne furent libérés qu’en août par une expédition internationale commandée par un Allemand. On parlait beaucoup en Europe du « péril jaune ». La crainte qu’une Chine unifiée ne mette sur pied une armée puissante, capable de submerger et de dévaster l’Europe, devenait un véritable cauchemar. La même année, un anarchiste assassina le roi Humbert d’Italie.

Mais l’année 1900 fut aussi, à bien des égards, une année féconde. En Allemagne, Planck lut sa première communication sur la théorie des quanta qui devait révolutionner la physique. Ellen Key prédit, dans Le Siècle de l’enfant, que le xx* siècle apporterait la libération de l’enfant ; elle préconisait des réformes révolutionnaires dans l’éducation. Dans le domaine de l’art, de nouveaux courants se manifestèrent après plusieurs années d’un lent développement. Le « modem style » triompha en France, le Jugendstil en Allemagne et en Autriche. A Vienne, on avait confié à Gustav Klimt la décoration à fresque des nouveaux bâtiments de l’université, mais les esquisses préliminaires soulevèrent l’indignation des professeurs. La nouvelle de la mort de Nietzsche, au terme de dix années de démence profonde, raviva l’intérêt porté à sa philosophie dans toute l’Europe. Un autre Allemand, Edmund Husserl, publia un ouvrage qui passa presque inaperçu en dehors d’un cercle étroit de philosophes professionnels2266. Qui aurait pu soupçonner que, cinquante ans plus tard, il inspirerait un nouveau courant psychiatrique, l’analyse existentielle ?

Beaucoup pensaient que le siècle qui s’ouvrait serait celui de la psychologie. L’Institut international de psychologie ne fut-il pas fondé en 19002267 ? La même année, Ribot demanda à Janet de le remplacer au Collège de France. Janet fit une première série de conférences sur « le sommeil et les états hypnoïdes », dans lesquelles il traitait du sommeil, des rêves, des troubles du sommeil et du somnambulisme.

Un des événements dont on parla le plus en cette année 1900 fut la grande Exposition universelle de Paris. Plus encore qu’en 1889, ce fut une année de congrès internationaux. Le Congrès international de médecine réunit 8 000 participants, regroupés en vingt-trois sections, participation considérable pour cette époque. La section de neurologie, sous la présidence de Raymond, eut soin de se tenir sur le terrain solide de la neurologie, sans empiéter sur celui de l’hypnotisme.

Le deuxième Congrès international de l’hypnotisme eut lieu du 12 au 16 août2268. Le discours inaugural, prononcé par Raymond, montre combien les idées sur l’hypnotisme avaient évolué à la Salpêtrière depuis la mort de Charcot. Raymond expliqua que Charcot avait entrepris ses recherches sur l’hypnotisme avec les mêmes méthodes que celles qu’il appliquait aux affections neurologiques, tandis que l’École de Nancy s’intéressait surtout aux aspects psychologiques du phénomène. En fait, continuait Raymond, l’une et l’autre tendance pouvaient se réclamer d’antécédents lointains ; Pierre Janet avait montré que les magnétiseurs avaient décrit les trois phases de l’hypnotisme dès 1840, et la querelle entre les deux écoles ne faisait que ressusciter l’ancienne querelle entre fluidistes et animistes. La seule donnée réellement nouvelle, ajoutait Raymond, c’est qu’aujourd’hui nous croyons tous au déterminisme psychologique et que nous cherchons à définir les lois qui régissent l’esprit. A la suite de ce discours, Béril-lon fit un long exposé, très détaillé, sur l’histoire de l’hypnotisme, depuis Braid jusqu’à l’époque contemporaine.

Oskar Vogt traita de la valeur de l’hypnose en tant qu’instrument d’investigation psychologique. Il avait mis au point une méthode où le sujet hypnotisé devait concentrer son esprit sur une image, une idée, un souvenir ou un sentiment donnés, l’amenant à une prise de conscience de plus en plus intense, comme si le contenu et le cadre du phénomène exploré étaient examinés à la loupe2269. Les congressistes visitèrent la Salpêtrière le 13 août, sous la conduite des docteurs Cestan, Philippe et Janet. Les journalistes qui participèrent à cette visite ressentirent probablement que le mystère qui habitait la Salpêtrière au temps de Charcot s’était évanoui : aussi furent-ils ravis de répandre la nouvelle d’une malade extraordinaire, nommée Madeleine, qui portait les stigmates de la passion du Christ.

Le quatrième Congrès international de psychologie se tint du 20 au 25 août, sous la présidence de Théodule Ribot, avec Charles Richet comme vice-président et Pierre Janet comme secrétaire général2270. Participaient au congrès un nombre impressionnant de philosophes, de psychologues, de psychiatres et même d’écrivains. On y traita de tous les sujets possibles présentant un intérêt psychologique. La troisième séance générale était consacrée à la question du somnambulisme. Théodore Floumoy, dont le livre Des Indes à la planète Mars avait paru quelques mois plus tôt, parla d’Hélène Smith et de ses élucubrations somnambuliques. Leur caractère enfantin et leur ineptie indiquaient que ces phénomènes prenaient naissance dans les couches les plus primitives et les plus infantiles de l’esprit. Ils correspondaient à une sorte d’émergence transitoire d’étapes du développement psychologique dépassées depuis longtemps. Un autre trait caractéristique de l’état somnambulique était l’audace avec laquelle le sujet cherchait à imposer ses élucubrations comme des faits indiscutables. Ici encore Floumoy notait un trait infantile, le sujet retrouvant la candeur avec laquelle l’enfant vit ses fictions et ses jeux. Dans tout cela, il voyait des phénomènes de « réversion ».

F.W.H. Myers, dans une communication « Sur les phénomènes de transe chez Mrs. Thompson », citait Pierre Janet, Binet, Breuer et Freud comme des auteurs faisant autorité dans le domaine de l’hystérie. Immédiatement après lui, Frederik Van Eeden parla de ses expériences avec la même Mrs. Thompson (un médium clairvoyant). Tandis qu’il était en Hollande et Mrs. Thompson en Angleterre, Van Eeden l’appela trois fois en rêve et fut capable, plus tard, de préciser la date et l’heure de ces appels. Les deux premières fois, il l’avait appelée Nellie, la troisième fois, par erreur, il l’appela Elsie. Deux jours plus tard, il reçut une lettre de Mrs. Thompson l’informant qu’elle l’avait entendu l’appeler Elsie, mais que c’était là le nom d’un esprit de sa connaissance. Van Eeden déclara aussi qu’il n’y avait aucune différence essentielle entre la transe médiumnique et le rêve, et que l’on pouvait s’entraîner à diriger ses rêves à volonté2271.

D’autres communications furent présentées : Morton Prince, sur les personnalités multiples de miss Beauchamp ; Hartenberg, sur la névrose d’angoisse, qui rejeta la théorie freudienne de l’origine sexuelle (mais reconnut toutefois dans la discussion qu’il pouvait en être ainsi dans certains cas) ; et Durand (de Gros) qui exposa sa théorie du polypsychisme. A la suite d’une communication de Jovic, préconisant le recours aux méthodes expérimentales en psychologie, un jeune Viennois, Otto Weininger, répliqua vivement qu’avec le perfectionnement continu des méthodes expérimentales en psychologie l’introspection finirait par atteindre un degré de raffinement encore impossible à imaginer.

Il y eut aussi des communications sur des cas cliniques. Paul Farez, un disciple de Durand (de Gros), distinguait deux types de traitement hypnotique : dans le premier, il suffit de donner un ordre pour guérir un malade, dans l’autre il est nécessaire d’explorer l’inconscient pour trouver la cause et pouvoir la traiter2272. Cette cause peut être un cauchemar ou un événement qui a fortement impressionné le malade sans qu’il en ait gardé le souvenir conscient. Farez cita aussi le cas d’un écrivain qui, tombé sous la coupe d’une comédienne, se plaignait de trous de mémoire. Sous hypnose, il se souvint que celle-ci était capable de l’hyp-notiser pour lui faire faire ce qu’elle voulait, puis lui faire tout oublier. Farez frit alors en mesure de neutraliser l’influence néfaste de cette femme.

Dans son compte rendu du Congrès, Le Figaro écrit :

« Jamais esprits plus divers n’ont disputé de questions plus variées. Il y avait là des professeurs de philosophie, des gens de lettres, des médecins, des abbés, des jésuites, des dominicains, des physiologistes, des mages, des brahmanes hindous, des criminologistes, des vétérinaires, des princes russes, et bon nombre de femmes dont quelques-unes étaient venues là pour causer spiritisme (…] »2273.

Deux livres qui allaient devenir des classiques de la psychiatrie dynamique parurent fin 1889 : Des Indes à la planète Mars de Floumoy et L’Interprétation des rêves de Freud.

Nous avons déjà parlé de l’investigation poursuivie pendant cinq années à Genève par Floumoy sur le médium « Hélène Smith » (Catherine Muller) qui prétendait avoir le don de clairvoyance et être capable de revivre, pendant ses transes médiumniques, des épisodes de ses vies antérieures. Elle avait été la reine Simandini dans l’Inde du XVe siècle, puis la reine Marie-Antoinette à Versailles ; elle avait aussi vécu sur la planète Mars dont elle parlait et écrivait couramment la langue2274. Floumoy décrit ces trois cycles qu’il appelle romans de l’imagination subliminale. Ce livre, aussi captivant qu’un roman de Jules Verne ou de H.G. Wells, constituait une analyse approfondie de certains processus subtils de l’esprit subconscient. Il démontrait que l’imagerie subliminale fonctionnait comme une activité créatrice et continue. Par-delà les diverses sous-personnalités de son médium, Floumoy soulignait l’unité fondamentale de sa personnalité réelle. Il montrait aussi l’importance de la cryptomnésie : les romans subliminaux, expliquait-il, tiraient en grande partie leur source de souvenirs oubliés de l’enfance, et particulièrement de lectures. Le médium donnait libre cours à l’accomplissement de ses désirs ; les rêves de supériorité, où elle était reine, les séances où elle prodiguait des conseils et des renseignements sur d’autres mondes exprimaient ses désirs de grandeur, bien qu’on y trouvât aussi des expressions symboliques de la réalité quotidienne la plus banale. Floumoy faisait remonter la « réversion » exprimée par chacun des cycles à un âge déterminé. D parlait peu du rôle du « rapport » ou du transfert, mais, comme l’a montré Claparède, il était parfaitement conscient de ce phénomène, et c’est par discrétion qu’il restait silencieux.

Le livre de Floumoy exaspéra certains spirites qui voyaient dans les propos du médium d’authentiques révélations émanant d’autres mondes. Quelques-uns, cependant, apportèrent de judicieuses critiques. Le docteur Metzger attira l’attention sur les effets perturbateurs exercés par des nouveaux venus au cours des séances d’Hélène, entravant la spontanéité du médium par leurs interventions intempestives et l’influençant2275. Les commentaires parus à Genève furent souvent moins enthousiastes que ceux venus d’ailleurs. Le très sérieux Journal de Genève, dans un long compte rendu en date du 15 janvier, reconnaissait à leur juste valeur le travail et la perspicacité psychologique de Floumoy. Mais le critique anonyme faisait remarquer avec malice combien il était étrange que les mêmes individus aventureux, réunis autour d’Hélène Smith d’une incarnation à l’autre, fussent tous maintenant de paisibles bourgeois de Genève, de sorte que Des Indes à la planète Mars équivalait à un roman à clé pour les Genevois. Le critique insinuait même que les bribes de sanscrit utilisées par le médium pouvaient avoir été fournies par un érudit, ami de Floumoy, à l’insu de ce dernier. Il soulignait aussi le fantastique exploit réalisé par cette jeune femme, capable d’inventer et de jouer simultanément plusieurs personnages et plusieurs intrigues, de lire et de parler plusieurs langues, dont une qu’elle avait créée de toutes pièces. Le critique inconnu déplorait le gaspillage d’un tel talent. Il concluait qu’Hélène Smith était surtout une admirable actrice qui jouait ses rôles avec une telle passion qu’elle parvenait à ensorceler son entourage le plus immédiat. Floumoy protesta contre ces allégations dans une lettre au Journal de Genève publiée dans le numéro du 19 janvier.

Le livre de Floumoy obtint un grand succès. Une traduction anglaise parut la même année que l’édition originale française. (Les traductions allemande et italienne parurent un peu plus tard.) Au témoignage de Claparède, il fut analysé dans d’innombrables revues, périodiques et journaux, et le World de New York accompagna son compte rendu d’un portrait en couleur de Floumoy2276. Il fut l’objet de commentaires dans des journaux humoristiques comme le Punch de Londres du 14 mars 1900, et les étudiants le chansonnèrent dans leurs revues de fin d’année. Le théâtre du Casino, à Genève, présenta une pièce intitulée : En avant, Mars ! Floumoy reçut des lettres du monde entier. William James écrivait : « J’estime que votre ouvrage a probablement franchi le pas décisif en faisant de la recherche psychique une science respectable. » Myers voyait dans ce livre « un modèle de parfaite bonne foi » et estimait aussi qu’il représentait un progrès décisif dans l’exploration de l’esprit subliminal, opinion que partagèrent aussi Morselli, Dessoir, Oesterreich et d’autres.

Le deuxième grand livre paru à l’orée de 1900 fut L’Interprétation des rêves de Freud dont nous avons déjà parlé2277. Ce qui nous intéresse ici, c’est l’accueil fait au livre lors de sa publication. Au milieu de la masse d’ouvrages publiés chaque année sur les rêves, le titre de Traumdeutung était fait pour retenir l’attention, parce que bien peu de choses avaient été publiées sur l’interprétation des rêves depuis l’époque de Schemer. Par ailleurs, le mot Traumdeutung faisait penser à Stemdeuterei (l’astrologie). En dépit de ce titre un peu ambigu, l’ouvrage de Freud apportait beaucoup au lecteur : d’abord, une revue historique des études sur la psychologie du rêve, ensuite une explication de la méthode que Freud utilisait lui-même pour interpréter les rêves, puis un exposé de sa théorie du rêve, et enfin un résumé de sa théorie de l’esprit en général. Le livre était bien écrit et contenait des exemples tirés des propres rêves de l’auteur, ainsi que des détails curieux sur la vie à Vienne à la fin du xix' siècle. Il s’annonçait comme la pierre angulaire d’une nouvelle science de l’esprit.

L’accueil fait à L’Interprétation des rêves a donné lieu à une légende tenace. Jones écrit : « Il est rare qu’un livre aussi important n’ait pas suscité le moindre écho. » Au dire de Freud, dix-huit mois après sa parution aucune revue psychiatrique ne l’avait encore recensé. lise Bry et Alfred Rifkin ont montré que la réalité fut tout autre :

« L’Interprétation des rêves fut d’abord recensée dans au moins onze périodiques d’intérêt général et revues scientifiques dont sept étaient spécialisées en philosophie et théologie, en neuropsychiatrie, en psychologie, en recherche para-psychologique et en anthropologie criminelle. Ces recensions rendaient vraiment compte du livre ; ensemble elles totalisèrent plus de 7 500 mots. L’intervalle entre la parution et les recensions fut d’environ un an, ce qui n’est pas mal du tout […] On constate que les ouvrages de Freud sur les rêves ont été largement et rapidement analysés dans les meilleures revues, y compris les plus remarquables dans leurs domaines respectifs.

Par ailleurs, les éditeurs de bibliographies annuelles internationales de psychologie et de philosophie sélectionnèrent les ouvrages de Freud sur les rêves. Le Psychological Index signala L’Interprétation des rêves moins de quatre mois après sa parution. Bref, vers la fin de 1901, les milieux médicaux, psychiatriques, psychologiques, ainsi que le public cultivé du monde entier, étaient informés de la parution de l’ouvrage de Freud.

[…] Certains comptes rendus étaient très complets et témoignaient d’une grande compétence, plusieurs avaient été rédigés par des auteurs qui avaient eux-mêmes effectué d’importantes recherches dans ce domaine ; tous se montraient très respectueux. Avant de proposer une réflexion critique, ils donnaient un résumé impartial de l’essentiel du contenu […] »2278.

A l’appui de leurs affirmations, Bry et Rifkin citaient un extrait d’une recension de William Stem, montrant combien elle était loin d’être « annihilante » (pour reprendre le mot de Jones)2279. Stem reconnaissait que l’investigation des rêves entreprise par Freud procédait d’un point de vue nouveau, qu’il « ouvrait nombre de perspectives nouvelles », qu’il avait eu le mérite de chercher une nouvelle explication des rêves dans la sphère peu connue de la vie affective, que ce livre contenait « maints détails hautement stimulants, des observations et des théories d’une grande finesse et surtout un matériel extraordinairement riche de rêves enregistrés très exactement ». Naecke rédigea un compte rendu extrêmement favorable sur le « livre excellent » (vortreffliches Buch) de Freud, y voyant « l’ouvrage psychologiquement le plus profond que la psychologie des rêves ait produit jusqu’ici », ajoutant que « le livre est organisé en un tout cohérent et pesé d’un bout à l’autre avec génie »2280.

Weygandt écrivait : « Le livre offre un riche matériel, très bien observé, et va plus loin dans son effort d’analyse du rêve que nul n’avait essayé de le faire jusqu’ici »2281. Floumoy fit un compte rendu des plus favorables où il dit que « son livre nous apporte de nombreux exemples [d’analyse de rêves] qui sont de purs chefs-d’œuvre de pénétration sagace et de subtile ingéniosité »2282.

A Paris, Henri Bergson le cita à l’occasion d’une conférence sur les rêves donnée à l’Institut psychologique, le 26 mars 19012283. Cari Gustav Jung, alors jeune interne au Burghôlzi de Zurich, le mentionnait dans sa thèse de 1902. Dans son ouvrage sur l’hystérie, Emil Raimann écrivait : « Freud a montré, de façon parfaitement convaincante, que le rêve est une expression de la vie mentale, que les désirs et pensées inconscients deviennent le contenu des rêves sous un déguisement presque méconnaissable »2284. Raimann, cependant, exprimait son désaccord avec la théorie sexuelle de Freud et soupçonnait les malades venus trouver celui-ci d’avoir subi préalablement l’influence de ses idées, « puisque sa théorie est ici très largement connue ». Raimann soulignait que ces objections ne diminuaient en rien le mérite du travail de Freud. Son livre était exempt de toute note désobligeante à son égard2285.

L’Interprétation des rêves fit également l’objet de recensions dans plusieurs journaux et périodiques destinés à un large public. Le livre était à peine sorti des presses qu’il fut présenté dans l’hebdomadaire viennois Die Zeit des 6 et 13 janvier 1900 par le rédacteur en chef lui-même, Max Burckhardt2286. C’était un compte rendu long et bien documenté, mais un peu désinvolte. Il n’était en tout cas nullement négatif ; Burckhardt avait manifestement lu la Traumdeutung avec la plus grande attention. Il donnait un résumé clair et fidèle de l’ouvrage, truffé de nombreuses citations. Il estimait que l’auteur avait attaché une importance excessive à l’élément infantile et regrettait qu’il n’expliquât pas les rêves des individus de type verbal (c’est-à-dire ceux qui pensent plutôt avec des mots qu’avec des images), ni le dédoublement de la personnalité dans les rêves. Moins de trois mois après la parution de Traumdeutung, un périodique de Berlin, Die Umschau, publia une analyse du docteur C. Oppenheimer qui qualifiait l’ouvrage de « livre hautement intéressant, pour ne pas dire étrange »2287. Le même jour, un quotidien de Vienne, le Fremden-Blatt, publia une recension également positive de ce « livre extrêmement ingénieux et intéressant », appréciant particulièrement les observations de Freud sur le monde des enfants2288.

L’Interprétation des rêves fit encore l’objet d’un article très favorable dans le journal socialiste viennois, YArbeiter-Zeitung2289 2290, ainsi que d’un long et enthousiaste compte rendu dans le N eues Wiener Tageblatt150 sous la signature de Wilhelm Stekel, qui allait bientôt devenir l’un des premiers disciples de Freud2291.

Psychanalyse contre analyse psychologique : 1901-1914

Pour les contemporains, l’entrée dans le XXe siècle fut perçue comme l’aube d’une ère nouvelle. L’esprit « décadent » et l’atmosphère fin de siècle étaient devenus intolérables. La mort de la reine Victoria marqua la fin d’une époque révolue et le règne d’Édouard VH fut caractérisé par un mélange de « charme aristocratique et de confort moderne ». Cette période, dite « la Belle Époque », apparaît rétrospectivement comme une période de paix, de sécurité, de joie de vivre, mais, pour les contemporains, ce fut une époque de « paix armée », comme en témoignent La Guerre dans l’air de H.G. Wells et les romans du capitaine Danrit. Beaucoup attendaient d’un triomphe des partis socialistes l’assurance que la paix serait préservée. La croissance et l’attitude provocatrice des puissances non européennes témoignaient d’une certaine faillite de l’Europe.

On souhaitait, dans l’ensemble, tourner le dos au XIXe siècle et s’engager dans des voies nouvelles. Des sports nouveaux, l’automobile et le ski, devinrent à la mode. Les intellectuels applaudissaient de nouveaux penseurs : le philosophe

Henri Bergson, l’économiste Vilfredo Pareto, le théoricien politique Georges Sorel, qui introduisit une nouvelle idéologie antidémocratique. En psychiatrie dynamique, on abandonna la première psychiatrie dynamique, on se désintéressa de l’hystérie et de l’hypnose et on partit à la recherche de nouvelles psychothérapies, comme celle de Dubois. Deux noms, cependant, émergeaient comme les deux pôles de la nouvelle psychiatrie dynamique : Pierre Janet à Paris et Sigmund Freud à Vienne.

L’aube d’une ère nouvelle : 1901-1905

L’année 1901 fut marquée par un événement profondément ressenti par les contemporains : la mort de la reine Victoria, « la Reine étemelle », « la Grand-Mère de l’Europe ». Son nom avait été associé à l’expansion et à la domination mondiale de l’Empire britannique, et à un ensemble de valeurs morales et sociales définissant i’« esprit victorien »2292. Le roi Édouard VII avait été jalousement tenu à l’écart des affaires de l’Empire par sa mère, mais il n’en avait pas moins sa propre philosophie politique et entreprit de suivre sa ligne propre. Lors de son accession au trône, sa première préoccupation fut de mettre fin à la guerre des Boers et d’établir de bonnes relations avec la France. Les autres grands événements de cette année furent le traité de paix imposé à la Chine par les puissances européennes et l’assassinat du président McKinley aux États-Unis.

Cette même année, Joseph Babinski, qui avait été le disciple préféré de Charcot, porta le coup de grâce à ce qui restait des enseignements de son maître sur l’hystérie. Lors d’une réunion mémorable de la Société neurologique de Paris, il présenta une communication intitulée « Définition de l’hystérie » : il en proposait une définition purement pragmatique2293. L’hystérie, disait-il, est l’ensemble des troubles fonctionnels provoqués par des causes psychiques, reproduits par suggestion, et susceptibles de disparaître sous l’influence exclusive de la persuasion. Certains symptômes, comme la prétendue fièvre hystérique ou les hémorragies, étaient désormais exclus de l’hystérie. D’après Babinski, l’hystérie repose sur une prédisposition particulière : « L’hystérie est un état psychique rendant le sujet qui s’y trouve capable de s’autosuggestionner. » Babinski proposa de remplacer le terme d’« hystérie » par celui de « pithiatisme ». La plupart des neurologues français, qui avaient vu et observé à satiété les hystériques à la Salpêtrière, à la Charité ou à l’Hôtel-Dieu, acceptèrent avec empressement les idées de Babinski. Certains ne remarquèrent même pas que Babinski postulait que certains individus avaient une prédisposition spéciale à subir la suggestion : ils en conclurent simplement que l’hystérie était une entité inexistante. Le nombre de malades hystériques décrût rapidement et régulièrement, ce que beaucoup de Français attribuèrent à l’effet des nouvelles conceptions de Babinski, mais, puisque le même déclin se retrouvait ailleurs en Europe, on peut se demander s’il n’était pas dû plutôt à des facteurs sociaux et culturels.

Freud rédigea une version condensée de sa Traumdeutung. Ce petit livre, intitulé Sur les rêves, parut, au début de 1901, dans une collection d’opuscules médicaux, de sorte qu’il pénétra plus profondément dans le monde médical que la Traumdeutung2294. Les recensions furent plus favorables encore que celles de la Traumdeutung. Bry et Rifkin écrivent à ce propos : « Pour l’essai Sur les rêves, nous avons trouvé 19 recensions, toutes parues dans des revues médicales et psychiatriques, avec un total de quelque 9 500 mots et un intervalle moyen de 8 mois après la parution »2295. Signalons, parmi ces recensions, celles de Komfeld2296, Ziehen2297, Moebius2298, Liepmann2299, Giessler2300, Kohnstamm2301, Pick2302 et Voss2303, en raison de leur objectivité et du fait que leurs auteurs étaient des spécialistes très connus.

La même année, Freud publia les premiers résultats de ses études sur les actes manqués, sous la forme d’une série d’articles dans une revue psychiatrique2304. Ces articles furent bien accueillis. Ziehen, toutefois, affirma avoir déjà décrit, sous le nom de Vorstellungshemmung (inhibition des représentations), ce que Freud appelait refoulement2305. Il concluait que l’étude de Freud « méritait des lecteurs nombreux, mais critiques ».

Depuis la parution de Psychopathia sexualis de Krafft-Ebing, en 1886, le nombre des publications traitant de la pathologie sexuelle avait régulièrement augmenté. La pathologie sexuelle suscitait maintenant autant d’intérêt que les théories de Lombroso au cours des deux dernières décennies. Dans un traité de pathologie sexuelle, Rohleder souligne la fréquence de la masturbation chez l’enfant, affirmant que « la libido sexualis peut se manifester dès la plus tendre enfance, même chez le nourrisson »2306.

L’année 1902 fut relativement plus paisible que les années précédentes. Quelques-uns virent dans l’éruption de la montagne Pelée, qui détruisit la capitale de la Martinique, un signe du courroux divin contre le gouvernement anticlérical français. La nouvelle science de la pathologie sexuelle se développait rapidement. Parmi les nombreuses publications sur le sujet, celle d’Albert Moll mettait en garde contre les châtiments corporels en raison de la satisfaction sexuelle substitutive qu’ils risquent de provoquer chez celui qui châtie, chez celui qui est châtié et parmi les spectateurs2307. L’ethnologue Heinrich Schurtz expliqua théoriquement que la société avait son origine non dans la famille (ce qui avait toujours semblé évident), mais dans les associations d’hommes, théorie que devaient reprendre Hans Blüher et d’autres2308.

Cette année-là, Janet fut nommé professeur de psychologie expérimentale au Collège de France et consacra ses premières conférences à la tension psychologique et aux émotions. Freud, de son côté, fut nommé professeur extraordinaire à l’université de Vienne et commença à organiser ses réunions du mercredi soir. Les revues spécialisées s’intéressaient de plus en plus à la nouvelle psychiatrie dynamique naissante. Un médecin de Varsovie, Theodor Dunin, compara les théories et les traitements de l’hystérie de Janet et de Freud, donnant sa préférence à Janet mais reconnaissant que d’autres traitements pouvaient être tout aussi efficaces2309. Lors d’un congrès psychiatrique à Grenoble, les idées de Freud sur la névrose d’angoisse firent l’objet de discussions animées, mais objectives2310.

A Zurich, le nouveau professeur de psychiatrie, Eugen Bleuler, après avoir réorganisé l’hôpital psychiatrique universitaire du Burghôlzli, poursuivait ses recherches sur la démence précoce et enseignait à ses internes sa nouvelle conception de cette maladie. Un jeune interne, Cari Gustav Jung, qui s’était joint à l’équipe fin 1900, publia sa thèse Sur la psychopathologie des phénomènes dits occultes, après quoi il se rendit à Paris pour suivre les cours de Janet2311. Cette thèse fit l’objet d’une recension très favorable de Théodore Floumoy, qui donna cette même année une suite à son histoire du médium Hélène Smith2312. Cette suite contenait une remarque qui équivalait presque à un mea culpa.

« J’estime qu’il n’est pas bon qu’un médium soit étudié trop longtemps par le même investigateur, parce que ce dernier, malgré ses précautions, finit inévitablement par façonner la subconscience si suggestible de son sujet et par lui imposer des plis de plus en plus persistants qui s’opposent à l’élargissement possible de la sphère d’où jaillissent ses automatismes. »

L’année 1903 fut marquée par diverses tensions de par le monde. En Serbie, le roi Alexandre et la reine Draga furent assassinés à la suite d’un complot ourdi par une société secrète. Le nouveau roi, Pierre Ier, inaugura une nouvelle politique. Son gouvernement, farouchement nationaliste et hostile à l’Autriche-Hongrie, était soutenu par la Russie. Ce qui ne paraissait être qu’une révolution de palais dans un pays balkanique aggrava en fait dangereusement les tensions entre pays européens. En France, le gouvernement décréta l’expulsion de toutes les congré-gâtions religieuses : l’agitation qui s’ensuivit fut telle qu’on parla d’une guerre de religion sans effusion de sang. Sur le continent américain, les États-Unis, qui avaient réussi à percer le canal de Panama, alors que les Français avaient échoué, obtinrent la concession territoriale de la zone du canal. Au Congrès international de médecine de Madrid, en avril 1903, Pavlov présenta une communication consacrée à « la psychologie et la psychopathologie expérimentales sur les animaux », qui contenait ses premières définitions des réflexes conditionnés2313.

Trois des publications de cette année concernaient directement la psychiatrie dynamique. Janet publia deux forts volumes intitulés Les Obsessions et la psychasthénie, description détaillée et rigoureuse des obsessions et des troubles psychasthéniques apparentés, avec de nombreux exemples cliniques et un exposé des notions nouvelles de force et de tension psychologiques2314 2315.

Il y eut aussi l’œuvre posthume de F.W.H. Myers, La Personnalité humaine™. Ce livre rassemblait non seulement une masse sans précédent de matériaux de première main sur le somnambulisme, l’hypnose, l’hystérie, le dédoublement de la personnalité et les phénomènes parapsychologiques, mais présentait également une théorie complète de l’inconscient avec ses fonctions régressive, créatrice et mythopoïétique2316.

Dans la littérature psychologique de cette année, aucune œuvre, pourtant, n’égala le succès de Geschlecht und Charakter (Sexe et caractère) de Weininger.

Weininger se proposait d’édifier une nouvelle métaphysique des sexes : la différence entre l’homme et la femme est pour lui un point de départ à partir duquel il cherche à élucider de nombreux problèmes psychologiques, sociologiques, moraux et philosophiques. Son principe de base est la bisexualité fondamentale de l’être humain. Dans les premiers chapitres, il rassemble toutes les données possibles (anatomiques, physiologiques et psychologiques) sur la bisexualité des êtres vivants. Il se réfère au zoologiste danois JJ. Steenstrup, qui proclamait, dès 1846, que la sexualité affecte non seulement le corps dans son ensemble, mais chaque organe et chaque cellule. Weininger voit en chaque homme ou femme une combinaison, en proportions variables, de deux « substances », une substance mâle (1 ’ arrhénoplasma) et une substance femelle (le thélyplasma). Leurs proportions respectives varient non seulement dans chaque cellule et dans chaque organe de tout individu, mais sont sujettes à des oscillations chez le même individu et peuvent se modifier au cours de sa vie. La loi fondamentale de l’attraction sexuelle veut qu’un individu soit attiré par un autre, présentant les proportions complémentaires (ainsi un homme 3/4 M. + 1/4 F. rechercherait une femme 3/4 F. + 1/4 M.). Les homosexuels sont des êtres intersexués dont l’amour se dirige sur des êtres qui obéissent également à cette loi de complémentarité, bien qu’appartenant au même sexe.

Selon Weininger, l’individu tout entier est présent dans chacun de ses actes, de ses propos, de ses sentiments ou pensées, à chaque instant de sa vie. Cette conception constitue la base d’une science de la caractérologie. Puisque la bisexualité et l’opposition entre les types mâle et femelle sont des données permanentes, elles se refléteront dans tous les domaines possibles de la vie psychique. Weininger esquisse une typologie des types intermédiaires : l’homme féminin, la femme masculine (appartiennent à cette dernière catégorie les femmes qui luttent pour leur émancipation ; les femmes supérieures sont des êtres en qui domine un élément mâle). Mais surtout, Weininger décrit deux types idéaux opposés, le « mâle absolu » et la « femelle absolue », qu’il ne faut pas confondre avec l’homme moyen et la femme moyenne. La différence essentielle entre l’homme et la femme, c’est que, chez la femme, la sphère sexuelle s’étend à toute la personnalité : « La femme n’est que sexualité, l’homme est sexualité plus quelque chose d’autre […]. La femme est seulement sexuelle, l’homme est aussi sexuel. » L’homme a quelques zones érogènes bien localisées, chez la femme elles s’étendent à tout le corps. « La femme est continuellement sexuelle, l’homme n’est sexuel que par intermittence […]. L’homme a un pénis, le vagin a la femme […]. Le corps tout entier de la femme n’est qu’une annexe de ses organes génitaux. » L’homme est plus objectivement conscient que la femme de sa sexualité ; il peut prendre du recul par rapport à elle, soit pour l’accepter, soit pour la refuser.

Une autre différence fondamentale entre le « mâle absolu » et la « femelle absolue » tient à leurs niveaux de conscience respectifs. La femme en est restée au niveau de Yhénide (c’est-à-dire que perception et sentiment sont indifférenciés) ; chez l’homme, perception et sentiment sont distincts, d’où une plus grande clarté de pensée, l’aptitude à exprimer ses pensées par des mots et à atteindre l’objectivité. « L’homme vit consciemment, la femme inconsciemment. » La fonction du mâle est d’amener la femme à la conscience. Le génie est l’aptitude à une plus grande clarté de pensée, avec une conscience plus étendue ; il implique donc un degré de masculinité qu’une femme ne saurait atteindre. La vie psychique de la femme et sa mémoire manquent de continuité. La mémoire de l’homme est continue. La continuité est le fondement de toute pensée logique, de la vie éthique et de la personnalité. Aussi la « femelle abstraite » est-elle alogique, amorale ; elle n’a pas de moi et devrait être tenue à l’écart des affaires publiques.

Weininger distingue deux types idéaux opposés de femmes : la « prostituée absolue » et la « mère absolue ». Le type maternel n’existe que pour la reproduction de la race humaine ; son seul but est l’enfant, elle est prête à devenir mère par n’importe quel homme ; elle est courageuse et économe. Le type prostituée n’existe qu’en vue des relations sexuelles ; elle est lâche et dépensière. La prostituée type perçoit la masculinité de son fils et se sent stimulée par elle. Et puisque aucune femme n’est entièrement du « type mère », les relations entre la mère et l’enfant ont toujours une certaine affinité avec celles qui s’instaurent entre l’homme et la femme, comme le montre le plaisir sensuel que les femmes prennent à allaiter. Chez l’homme, Weininger distingue sexualité et érotisme. L’amour est une illusion créée par le désir ardent de l’homme. La relation entre l’homme et la femme est celle du sujet à l’objet. En termes aristotéliciens, la femme est la « matière » sur laquelle agit la « forme » mâle. Les principes mâle et femelle sont inégalement répartis, non seulement entre les individus, mais également entre les peuples : les Chinois, et plus encore les Juifs, sont plus « féminins »2317.

Les 472 pages du livre de Weininger sont complétées par un appendice de 133 pages comportant des citations des classiques grecs, latins et allemands, de Shakespeare, de Dante, de philosophes anciens et modernes, de Pères de l’Église et de psychiatres contemporains, y compris Janet, Breuer, Freud, Fliess, Krafft-Ebing, les sexologues et d’autres. Sexe et caractère fit l’objet de nombreux comptes rendus, suscita une tempête de controverses, fut salué comme un chef-d’œuvre et connut un succès fantastique, surtout dans les pays de langue allemande, en Italie, en Russie et au Danemark. En Suède, il suscita l’admiration enthousiaste de Strindberg. A Vienne, tout le monde en parla des mois durant. Son succès fut encore renforcé par le fait que l’auteur, âgé de 23 ans seulement, se suicida avant la fin de l’année2318 2319.

La notion de la bisexualité fondamentale de l’être humain, avec celle de la libido, servit de base à une classification et à une théorie plus complète des anomalies sexuelles, exposée par G. Herman dans Libido et manie119. Ce petit livre ne fut guère remarqué à l’époque, mais nous apparaît rétrospectivement comme un précurseur des Trois Essais de Freud.

Dans la production littéraire de 1903, deux autres livres allaient devenir célèbres grâce aux commentaires de Freud. L’un était un plaidoyer pro domo d’un magistrat atteint de troubles mentaux, le président Daniel Paul Schreber2320, l’autre un court roman de Wilhelm Jensen, Gradiva.

Un jeune archéologue, Norbert Hanold, ne vivait que pour l’antiquité gréco-romaine, parfaitement indifférent à ses contemporains, en particulier aux femmes. Enfant, il avait entretenu des relations amicales avec la petite Zoé Bert-gang, fille d’un professeur de zoologie. Il l’avait oubliée au point de ne plus la reconnaître, bien qu’elle habitât dans la même rue. Un jour, à Rome, Norbert vit un bas-relief représentant une jeune femme qui marchait en soulevant le pan de sa robe, le poids de son corps reposant sur son pied droit tandis que le gauche se soulevait, s’apprêtant à faire le pas suivant. Hanold tomba amoureux de ce bas-relief et en fit faire un moulage qu’il accrocha dans sa chambre. Il imagina tout un roman autour de cette jeune femme, l’appela Gradiva, « celle qui marche » (sans se rendre compte que c’était là une traduction de Bertgang) ; il imagina qu’elle était la fille d’un prêtre de Pompéi qui avait péri dans l’éruption de l’an 79 de notre ère. Norbert rêva une fois qu’il se trouvait à Pompéi le jour de la catastrophe : il voyait Gradiva marchant sous une pluie de cendres, puis étendue, transformée en pierre. Ce rêve suscita en lui un désir soudain d’aller en Italie, mais à Rome et à Naples, la présence des couples allemands qui venaient y passer leur lune de miel lui répugna : aussi alla-t-il jusqu’à Pompéi. Là, il rêva qu’il se trouvait sous une pluie de cendres et voyait Apollon portant Vénus dans ses bras jusqu’à un chariot. Le lendemain, assis au milieu des ruines, à midi, Norbert aperçut la véritable Zoé qu’il s’imagina être Gradiva. De même qu’il avait refoulé la pensée de Zoé pour la reporter sur la Gradiva de son imagination, il transposa maintenant ses rêves sur la véritable Zoé. L’auteur décrit très bien les sentiments de Norbert qui voyait dans Zoé à la fois une étrangère et une personne familière. Zoé comprit peu à peu son illusion et elle s’y prêta. Le lendemain, il rencontra le père de Zoé qui chassait des lézards ; il apprit que ce dernier logeait à l’hôtel du Soleil. La nuit suivante, Norbert vit en rêve Gradiva assise dans le soleil, capturant un lézard et disant : « Je t’en prie, ne bouge pas, ma collègue a raison, le procédé est vraiment bon, et elle l’a appliqué avec un plein succès ». Le troisième jour, Zoé n’eut pas de peine à tirer Norbert de son illusion, ils se fiancèrent et décidèrent de venir passer leur lune de miel à Pompéi2321.

Pour les contemporains, Gradiva n’était rien de plus qu’une de ces fictions néo-romantiques illustrant le thème courant de l’engouement d’un homme pour le « fantôme » d’une femme2322. L’histoire d’un jeune homme cherchant dans la vie réelle l’objet de sa vision et le découvrant dans la personne d’une compagne d’enfance avait déjà fait l’objet d’un épisode du roman de Novalis, Les Disciples à Sais2323. Les psychiatres du siècle précédent auraient sans doute reconnu dans l’état de Norbert un exemple de « vision extatique » : Prichard l’avait décrit en 1835 comme un état passager où un rêve éveillé d’une grande vivacité fusionne parfaitement avec des événements de la vie normale2324. Qui aurait pu prévoir, en 1903, que, quatre années plus tard, Gradiva serait sauvée de l’oubli grâce à un commentaire psychanalytique de Freud ? La mode allait s’introduire parmi les psychanalystes d’avoir un moulage de la Gradiva dans leur cabinet, et ceux qui ont séjourné à Paris en 1936 ou 1937 se souviennent peut-être d’une petite galerie d’art, rue de Seine, à l’enseigne de Gradiva.

L’année 1904 porta un coup très dur au prestige de l’Europe. Une grande puissance, la Russie, se vit attaquée par une puissance non européenne, le Japon, qui ne s’était ouvert à la civilisation occidentale que depuis un demi-siècle à peine. Ce qui était peut-être encore plus grave, c’est qu’aucune des autres puissances ne s’éleva contre la perfidie de l’attaque japonaise contre la flotte russe, sans déclaration de guerre. S’étant ainsi assurés dès l’abord un avantage stratégique, les Japonais battirent régulièrement les Russes. Le prix Nobel, qui, pour la première fois, fut décerné à un Russe, Pavlov, était loin de constituer une compensation suffisante.

Pendant ce temps, les États-Unis organisaient une Exposition universelle, à Saint Louis, dans le Missouri. Suivant l’exemple des expositions françaises, elle comporta un Congrès des arts et des sciences qui fit une grande place aux diverses sciences. Dans la division des sciences de l’esprit, le département XV fut consacré à la psychologie, avec une section sur la psychologie pathologique, dont le secrétaire fut le docteur Adolf Meyer et les deux conférenciers invités, Pierre Janet et Morton Prince. C’était la première fois que Pierre Janet se rendait en Amérique. Le 24 septembre 1904, à Saint Louis, il fit un exposé intitulé : « Les rapports de la psychologie pathologique »2325. Après l’intervention de Janet, Morton Prince parla de « Quelques-uns des problèmes actuels de la psychologie pathologique », rappelant, entre autres, que « certains problèmes relatifs à l’automatisme subconscient resteront toujours associés aux noms de Breuer et Freud en Allemagne, de Janet et Alfred Binet en France ». La liste d’ouvrages de référence sur la psychologie pathologique, préparée par Morton Prince, comprenait des ouvrages de Bernheim, de Floumoy, de Forel et d’autres, les Études sur l’hystérie de Breuer et Freud, ainsi que quatre livres de Janet, trois de Binet et deux de Freud2326.

La réputation de Janet était déjà bien établie aux États-Unis, et, après le Congrès, il donna des conférences à Boston et ailleurs. Parmi ses publications de cette année-là, l’histoire d’Irène mérite une mention particulière ; l’auteur expliquait les symptômes hystériques en faisant remonter leur cause à des événements traumatiques, exactement comme il l’avait fait pour Marie et Justine, avec toutefois une différence : Janet admettait maintenant que le souvenir du traumatisme avait subi une certaine modification (contrairement à Freud, qui soutenait que les souvenirs inconscients restaient inchangés).

Deux neuropsychiatres français, Camus et Pagniez, esquissèrent une histoire de la psychothérapie, insistant plus spécialement sur les méthodes d’isolement, de suggestion, de persuasion et d’entraînement psychique2327. Entre-temps, une nouvelle étoile venait de se lever au firmament de la psychothérapie. Un médecin suisse, Paul Dubois, enseignait que les troubles névrotiques et nombre de maladies physiques étaient des produits de l’imagination, susceptibles d’être guéris par la volonté grâce à l’éducation de soi2328. En 1904, Dubois donna des cours à l’université de Berne sur les méthodes psychothérapiques qu’il mettait en œuvre dans son cabinet et dans sa maison de santé. Tous les témoignages s’accordent à reconnaître les succès thérapeutiques de Dubois ; des malades venaient à lui du monde entier, et le professeur Déjerine, de la Salpêtrière, apprit de lui sa méthode. Les raisons des succès thérapeutiques de Dubois n’apparaissent pas à la lecture de ses écrits et étaient déjà mystérieuses aux yeux de ses contemporains.

A Vienne, Psychopathologie de la vie quotidienne de Freud, qui venait de paraître sous forme de livre, fut favorablement accueilli2329. Quand Lôwenfeld publia un ouvrage sur les obsessions, il demanda à Freud d’y contribuer en présentant succinctement sa méthode psychanalytique2330.

En Allemagne, Hellpach soulignait l’importance de l’appartenance de classe dans l’étiologie de l’hystérie, mais, pour ce qui était de la psychogenèse, il adoptait les théories de Freud2331. Emil Raimann (qui allait devenir plus tard un adversaire acharné de Freud) passa en revue les différentes théories de l’hystérie, et fit un exposé objectif de la « théorie de Breuer-Freud », tout en se montrant assez sceptique quant à ses applications thérapeutiques2332.

L’année 1905 vit la fin de la guerre russo-japonaise. Les Russes avaient subi défaite sur défaite. La flotte baltique, qui avait dû faire la moitié du tour du globe pour rejoindre le Pacifique, fut coulée en quelques heures par les Japonais. Une armée russe assiégée à Port-Arthur fut contrainte de capituler. Le président Théodore Roosevelt offrit sa médiation, et un traité de paix fut signé à Portsmouth (New Hampshire). A la suite de cette humiliation nationale, une révolution éclata en Russie, mais elle fut écrasée. Le tsar accorda quelques réformes, ainsi que la création d’une assemblée représentative, la Douma. Pendant ce temps, les Allemands adoptaient une attitude plus agressive dans les affaires politiques et un conflit éclata avec la France à propos du Maroc.

Cette même année, Albert Einstein fit paraître sa première publication sur la théorie de la relativité. A Genève, Claparède publia sa Psychologie de l’enfant, qui marqua pour beaucoup un tournant décisif dans l’histoire de la psychologie de l’enfant et de la pédagogie2333. A Paris, Alfred Binet publia, en collaboration avec Théodore Simon, sa méthode de mesure de l’intelligence de l’enfant2334. Les deux auteurs ne prévoyaient probablement pas que leur méthode serait adoptée et appliquée aussi rapidement et à aussi grande échelle. Le livre de Forel intitulé La question sexuelle connut un succès immédiat, fut traduit en plusieurs langues et fut l’objet de plusieurs éditions augmentées2335.

L’année 1905 fut particulièrement féconde pour Sigmund Freud, puisqu’il publia trois de ses œuvres les plus importantes : Trois Essais sur la théorie de la sexualité, Le Mot d’esprit et ses rapports avec l ’inconscient, et l’histoire de Dora. On a souvent dit que les Trois Essais étaient apparus comme une « nouveauté révolutionnaire » qui aurait « soulevé une tempête d’indignation et d’insultes ». Cette présentation des choses est pour le moins exagérée. Les trois décennies précédentes, surtout depuis la publication de Psychopathia sexualis de Krafft-Ebing, avaient vu paraître une littérature extrêmement abondante sur la psychologie et la pathologie sexuelles, et les Trois Essais ne contiennent guère d’idées qui n’aient déjà été exprimées auparavant sous une forme ou sous une autre. Un examen objectif des écrits de ce temps montre en outre, indiscutablement, que les idées de Freud suscitèrent intérêt et sympathie. Bry et Rifkin2336 citent des extraits des recensions favorables rédigées par Eulenburg2337, Nàcke2338, Rosa Mayreder2339, Adolf Meyer2340, et surtout Magnus Hirschfeld2341. On pourrait citer d’autres exemples encore. Dans la revue de Karl Kraus, Die Fackel, Otto Soyka opposa les Trois Essais de Freud à La Question sexuelle de Forel. Ses commentaires sur l’ouvrage de Forel sont sarcastiques, alors qu’il ne tarit pas d’éloges sur le contenu, la nouveauté et le style du livre de Freud qu’il met sur le même plan que la Métaphysique de l’amour de Schopenhauer2342.

L’efflorescence de la psychanalyse : 1906-1910

Ce qui caractérise cette période, c’est le contraste entre le lent développement de l’œuvre de Janet, dans le cadre universitaire, et l’extension rapide de la psychanalyse de Freud, organisée en mouvement.

L’année 1906 connut à nouveau de nombreuses tensions et des bruits de guerre. Les conflits au sujet du Maroc et de la répartition des colonies conduisirent une fois de plus les puissances européennes au seuil de la guerre. Celle-ci fut toutefois évitée grâce à la conférence d’Algésiras, qui laissa au Maroc sa souveraineté nationale tout en le soumettant au contrôle administratif de la France et de l’Espagne. Les Allemands s’estimaient lésés par ces accords. San Francisco fut détruit par un tremblement de terre et l’incendie qui s’ensuivit2343.

A Genève, Claparède organisa un séminaire de psychologie appliquée à l’éducation, mais une cabale le contraignit à y mettre fin. Il avait aussi entrepris, avec ses étudiants, des expériences sur la psychologie du témoignage, tandis que Binet, à Paris, menait ses recherches sur le témoignage des enfants.

A Paris, Janet était en butte à l’opposition croissante de Babinski et de Déje-rine. Babinski, nous l’avons vu, avait pris la tête d’un cornant que l’on pourrait qualifier d’antipsychologique. Déjerine était favorable à la psychothérapie, mais la méthode qu’il introduisit à la Salpêtrière s’inspirait de Dubois. Janet jouissait d’un grand prestige aux États-Unis ; il fut invité aux cérémonies d’inauguration des nouveaux bâtiments de l’École de médecine de Harvard, où il donna une série de conférences du 15 octobre à fin novembre.

Sous la direction d’Eugen Bleuler, l’hôpital psychiatrique universitaire du Burghôlzli de Zurich était devenu un centre d’avant-garde très actif, et Bleuler lui-même publia une étude remarquée sur le rôle des facteurs affectifs dans la paranoïa2344. Il avait rencontré Freud deux ans auparavant et avait adopté plusieurs de ses idées. Il reconnaissait que les principes de Freud pouvaient aider à comprendre la signification des délires de certains aliénés2345. Bleuler avait confié à Cari Gustav Jung des recherches sur la « démence précoce » à l’aide du test des associations verbales. Ces recherches, nous l’avons vu, aboutirent assez vite à des découvertes inattendues2346. Jung découvrit que l’on pouvait utiliser le test des associations verbales comme détecteur de complexes. C’était la première fois qu’on recourait à un test psychologique pour l’exploration de l’inconscient.

A mesure que les idées de Freud se diffusaient, les critiques se faisaient plus nombreuses. Aschaffenburg écrivit que tant que Freud avait été seul à souligner le rôle de la sexualité dans les névroses, on pouvait se contenter de soumettre ses idées à l’expérience ; mais maintenant que des auteurs aussi connus que Lôwen-feld, Hellpach, Bleuler et Jung se ralliaient ouvertement à Freud, il devenait nécessaire de prendre position publiquement. Aschaffenburg ne mettait pas en doute qu’il y eût une part de vérité dans les affirmations de Freud sur le rôle des réminiscences et de la sexualité dans l’hystérie, mais il était réservé sur la façon dont Freud explorait le psychisme de ses patients et sur l’efficacité à long terme de ses cures. Freud n’avait pas fourni de données précises quant au nombre de ses cas et à la proportion de traitements efficaces. N’importe quel psychiatre, avec n’importe quelle méthode, disait Aschaffenburg, ne manquerait pas de réussir en consacrant autant de temps à un malade que le faisait Freud. Jung ne tarda pas à répondre à ces critiques dans la même revue, disant qu’il avait utilisé la méthode de Freud et qu’il avait pu vérifier sa validité2347.

Aux États-Unis, un psychiatre d’origine suisse, Adolf Meyer, proposait une nouvelle conception de la démence précoce, plus révolutionnaire encore que celle de Bleuler2348. Tout individu, disait Meyer, est capable de réagir à une grande diversité de situations par un nombre limité de réactions types. Certaines de ces réactions sont parfaitement saines, conduisant à une adaptation satisfaisante, d’autres ne sont que des réactions temporaires, de substitution. D’autres encore sont nuisibles et dangereuses (maladresse, accès de mauvaise humeur, crises d’hystérie, fausses attitudes de langueur, etc.). Chez des patients engagés sur le chemin de la démence précoce, certaines réactions inappropriées sont si fréquentes que l’on peut voir dans cette détérioration du comportement le processus pathologique essentiel, ce qui pourrait conduire à une approche thérapeutique nouvelle.

Le poète suisse (futur prix Nobel) Cari Spitteler publia, en 1906, un roman, Imago, qui obtint un succès inattendu auprès des psychanalystes2349.

Un poète, âgé de 34 ans, Viktor, revient faire un court séjour dans la petite ville où il est né et a passé sa jeunesse. Plusieurs années auparavant, il avait rencontré par hasard une jeune femme, Theuda Neukomm ; nul mot d’amour n’avait été échangé. Theuda n’avait jamais rien su des sentiments de Viktor à son égard, mais pour Viktor cette brève rencontre avait représenté une « parousie », c’est-à-dire une sorte de vision ou de révélation spirituelle. Il s’était fait de Theuda une image idéale et une source d’inspiration, sous le nom d’imago. Or voici qu’il apprend que Theuda a épousé un certain directeur Wyss et qu’elle a un enfant. Il décide d’infliger un châtiment symbolique à l’« infidèle », qu’il appelle Pseuda, afin de rétablir le portrait originel d’imago. Peu après son arrivée, Viktor est invité aux réunions de YIdealia, société locale de divertissements et de bienfaisance. Bien qu’il fasse bévue sur bévue, il est invité dans la famille du directeur Wyss. Celui-ci lui demande d’écrire un poème pour la fête annuelle de YIdealia. Des membres du groupe, déguisés, jouent une sorte de conte de fées. L’acteur qui doit jouer le rôle de l’ours étant retenu par une affaire urgente, on demande à Viktor de le remplacer, et il imite les grognements de l’ours à la satisfaction de l’assemblée. Le clou de la représentation est le moment où madame Wyss chante un poème en s’adressant à une énorme « chrysalide » ; les voiles tombent et le « papillon » sort : c’est une jeune orpheline, YIdealkind (l’enfant idéal), la protégée de YIdealia, qui récite à son tour un poème en l’honneur de ses bienfaiteurs. Viktor se rend compte alors qu’il est éperdument amoureux de Theuda, mais il commet de nouvelles bévues. Les Wyss l’invitent néanmoins à venir fêter avec eux l’anniversaire de leur petit enfant. Theuda, en reine des fées, vêtue d’une robe blanche, avec deux ailes et une couronne sur la tête, récite un poème ; Viktor, transporté d’admiration, la contemple comme une déesse. Quelques jours après, il se jette à genoux devant elle et lui confesse son amour. Pour l’aider à sortir de cette situation, elle lui permet de venir chaque jour s’entretenir avec elle. Leurs entretiens deviennent progressivement plus impersonnels, jusqu’à ce qu’elle lui demande un jour quand il compte quitter la ville. Lors d’une visite ultérieure, Theuda n’est pas chez elle : Viktor est reçu par son mari, aimablement, mais avec des allusions suffisamment claires. Le même soir, la logeuse de Viktor, madame Steinbach, une jeune veuve, lui demande avec colère quand il cessera de se rendre ridicule. Viktor apprend que Theuda répétait tout ce qu’il lui disait, non seulement à son mari, mais à madame Steinbach. Viktor se sent « étouffer de honte, comme une souris tombée dans un pot de chambre ». Le lendemain il quitte la ville, sans même s’être aperçu que madame Steinbach est amoureuse de lui depuis le début. Mais il a maintenant dégagé la véritable Imago de la Theuda réelle et de la fausse Pseuda. L’Imago purifiée lui sera une source d’inspiration rayonnante pour le restant de ses jours.

L’intrigue et le style de ce roman nous apparaissent curieusement anachroniques aujourd’hui, mais il faut comprendre Y Imago de Spitteler à la lumière de la pensée de son temps. Nous avons vu que la notion de portrait imaginaire projeté sur une personne réelle était un thème fréquent dans la philosophie et la littérature romantiques et qu’elle était à nouveau devenue un sujet de discussion assez courant à la fin du XIXe siècle2350. On avait beaucoup écrit sur les femmes inspiratrices et sur les effets destructeurs de la confusion entre la personne réelle et le « fantôme ». Le roman de Jensen, Gradiva, en 1903, avait renouvelé le

thème, en ce sens que la femme qui était l’objet de la projection aidait le héros de l’histoire à sortir de son illusion par une sorte de psychothérapie. Tel est aussi le sens du roman de Spitteler, qui est écrit avec une plus grande perspicacité psychologique. Ce roman représente un des traits d’union entre la tradition romantique et la nouvelle psychiatrie dynamique. Les psychanalystes l’admirèrent beaucoup ; ils adoptèrent le terme d’imago pour désigner l’image qu’un individu se forge inconsciemment de son père ou de sa mère, indépendamment de ce qu’ils sont en réalité. Cette notion devait évoluer plus tard et donner naissance à celle d’anima dans la psychologie de C.G. Jung. Imago devint aussi le titre d’une revue psychanalytique, d’une collection d’ouvrages psychanalytiques, et enfin de la maison d’édition qui publia les œuvres complètes de Freud.

En 1907, les troupes d’occupation françaises débarquèrent au Maroc et le président Théodore Roosevelt fit faire le tour du monde à la Grande Flotte blanche pour faire étalage de la puissance américaine. Le midi de la France connut une crise agricole et des émeutes. De nouvelles écoles artistiques firent l’objet de vives discussions, tandis que Picasso était l’objet de toutes les attentions.

A Berne, Dubois connut un succès considérable avec ses théories de l’influence de l’esprit sur le corps ; ses livres furent constamment réédités et traduits. Zurich émergea à son tour comme un grand centre de psychothérapie. En février 1907, Jung, accompagné d’un jeune collègue du nom de Ludwig Binswanger, alla rendre visite à Freud, à Vienne. Celui-ci, en dépit de l’extension de son groupe, n’était pas satisfait de l’accueil réservé à ses idées à Vienne et fut heureux d’apprendre qu’elles avaient été acceptées dans un établissement universitaire. Il frit séduit par la personnalité de Jung et vit en lui un éventuel successeur. Jung pensait avoir trouvé le maître qu’il cherchait depuis longtemps et était impatient de propager les idées de Freud au Burghôlzli. A partir de ce jour, la psychanalyse sembla avoir deux centres, Vienne et Zurich, et toute l’équipe du Burghôlzli se passionna pour les idées de Freud. Un jeune médecin, le docteur A.A. Brill, venu travailler au Burghôlzli à cette époque, évoqua plus tard ses impressions :

« En 1907, toute l’équipe du Burghôlzli s’efforçait activement de maîtriser la psychanalyse de Freud. Le professeur Eugen Bleuler, directeur de l’hôpital, qui fut le premier psychiatre orthodoxe à reconnaître la valeur des apports de Freud, exhortait ses assistants à se familiariser avec ces nouvelles théories et à utiliser les techniques de Freud dans leur activité clinique. Sous la conduite de Jung, tous les assistants de la clinique se livraient à des expériences d’associations ; chaque jour, ils passaient des heures à examiner des patients choisis en vue de déterminer expérimentalement la justesse des vues de Freud […] Il m’est absolument impossible de décrire aujourd’hui les sentiments qui furent les miens quand je fus admis dans les rangs de ces chercheurs ardents et enthousiastes […]. On ne se contentait pas d’appliquer les principes freudiens aux malades, mais la psychanalyse semblait obséder tout le personnel de la clinique »2U.

A Vienne, Freud recevait un nombre croissant de visiteurs étrangers et recrutait de nouveaux disciples chaque année. Ceux-ci publièrent des travaux origi – 2351 naux, tels que l’étude sur les infériorités organiques d’Alfred Adler2352. Un jeune homme de 20 ans, Otto Rank, impressionna le groupe psychanalytique par sa monographie, L’Artiste2353.

Plus la psychanalyse s’organisait en mouvement, plus elle suscitait de polémiques. Nous prendrons comme exemple le premier Congrès international de psychiatrie et de neurologie, qui se tint à Amsterdam du 2 au 7 septembre 1907, et qui offrit aux participants l’occasion de confronter les tendances rivales en psychiatrie dynamique2354. Un des principaux débats, le 4 septembre, fut consacré aux théories modernes de la genèse de l’hystérie, et Janet se vit confier le rapport général. Janet exposa une nouvelle fois la théorie selon laquelle les idées fixes subconscientes et le rétrécissement du champ de la conscience résultent de la dissociation mentale, et conclut en disant que l’hystérie était une forme de dépression mentale. A la suite de Janet, Aschaffenburg présenta une critique de la théorie de Freud sur l’hystérie. La théorie de Freud, dit-il, n’explique pas pourquoi certains individus deviennent hystériques et d’autres non, après avoir pourtant subi un trauma similaire. La prédisposition doit donc jouer un certain rôle. Freud et Jung, ajouta-t-il, insistent tellement sur la sexualité qu’ils suscitent des représentations sexuelles chez leurs patients.

Le troisième orateur fut Cari Gustav Jung, qui commença par un rapide exposé historique puis déclara que « les présupposés théoriques qui ont guidé les investigations de Freud proviennent avant tout des découvertes de Janet ». Jung exposa longuement les grands traits de la technique psychanalytique, déclarant que sa propre expérience confirmait en tous points les idées de Freud. Au témoignage de Jones, qui participait au Congrès, Jung « eut le tort de n’avoir pas calculé la durée de son intervention et de n’avoir pas obéi aux signaux du président qui le pressait de finir. Il fut contraint de s’interrompre et quitta aussitôt la salle d’un air courroucé »2355.

Le lendemain, 5 septembre, on assista à de vives discussions sur la nature de l’hystérie, et la confrontation de diverses opinions2356. Dupré, Auguste Marie et Solfier défendirent leurs théories respectives. Joire soutenait que l’hystérie provenait de modifications dans le potentiel nerveux et disait avoir inventé un appareil, le « sthénomètre », pour les mettre en évidence. Bezzola déclara qu’il acceptait l’ancienne théorie Bleuler-Freud, mais non la théorie psychanalytique plus récente de Freud. Otto Gross et Ludwig Frank défendirent la théorie de l’hystérie de Freud, que Konrad Alt et Heilbronner attaquèrent vivement ensuite. Alt déclara : « Si la conception de Freud relative à la genèse de l’hystérie devait prévaloir, les pauvres hystériques seraient comme jadis, rejetés et méprisés. Ce serait un grand pas en arrière, au plus grand détriment des infortunés malades. » Janet déclara : « Le premier travail de messieurs Breuer et Freud sur l’hystérie en 1895 est à mon avis une contribution intéressante à l’œuvre des médecins français qui, pendant quinze ans, avaient analysé l’état mental des hystériques au moyen de l’hypnotisme ou de l’écriture automatique. » Breuer et Freud avaient trouvé des cas semblables à ceux des auteurs français, ajouta Janet, mais Freud en avait tiré des généralisations indues. Nous savons tous, conclut-il, que l’on observe chez quelques hystériques des idées fixes d’ordre érotique, mais on ne peut s’appuyer sur ces quelques cas pour construire une théorie générale de l’hystérie.

Dubois parla de sa méthode de traitement des phobies. Les sentiments, déclara-t-il, succèdent toujours à des idées. Aussi le traitement doit-il s’attaquer à l’idée mère, à la représentation erronée que le malade a laissé s’infiltrer dans son entendement. Van Renterghem classa les différentes formes de psychothérapie en trois groupes : celles qui s’adressent au « cœur » du patient (par exemple : relever le courage, dissiper l’angoisse) ; celles qui s’adressent à son intelligence (expliquer au malade sa maladie et ses causes, le raisonnement, l’éducation) ; enfin celles qui s’adressent à l’imagination (les diverses variétés de médecine suggestive).

Il est intéressant de noter le prestige dont fut entouré Janet à ce Congrès. Il avait été chargé du rapport principal sur l’hystérie ; Jung lui reconnut le mérite d’avoir énoncé les idées fondamentales dont était issue la psychanalyse, et un jeune médecin anglais, Emest Jones, dans une communication sur l’allochirie, cita « la remarquable étude du professeur Janet, qui n’avait pas reçu toute l’attention qu’elle méritait ». Un autre trait frappant de ce Congrès fut l’animation singulière des discussions dès qu’elles touchaient à la psychanalyse. Dans un compte rendu, Konrad Alt déclare que les théories de Freud n’ont trouvé que peu d’appui parmi les nombreux neurologues et psychiatres allemands présents2357. On racontait que Janet avait qualifié de plaisanterie la théorie freudienne de l’hystérie2358.

Les discussions sur la psychanalyse à Amsterdam n’étaient qu’un épisode d’une controverse plus vaste, dont la signification a souvent été obscurcie par la légende. Parlant d’un article de Friedlander, Jones dit qu’il était « plein d’erreurs grossières »2359. En réalité, Friedlander reconnaissait parfaitement les mérites de la méthode de Freud, et il écrivait : « Je considère les Études de Breuer-Freud comme un des travaux les plus précieux sur l’hystérie »2360. Friedlander refusait toutefois l’argument de Jung qui voulait que ceux-là seuls qui avaient pratiqué la méthode psychanalytique avaient le droit de mettre en doute les idées de Freud ; une façon de réfuter Freud était de guérir l’hystérie par des méthodes non analytiques. Friedlander faisait état de sept hystériques graves qu’il avait traités par une méthode non analytique et qui étaient guéris depuis au moins vingt ans. On pourrait faire des remarques comparables sur les prétendues attaques féroces de Weygandt contre la psychanalyse2361. Weygandt s’en prenait à la façon dont les disciples de Freud comparaient leur maître à Galilée, et refusaient de prêter l’oreille à toute opinion s’écartant des théories de Freud. Weygandt s’élevait aussi contre leur principe que « ceux-là seuls qui ont pratiqué la méthode psychanalytique ont le droit à la discussion ». « En effet, disait-il, des méthodes erronées débouchent sur de fausses découvertes et l’application répétée d’une méthode erronée reproduira nécessairement encore et toujours les mêmes erreurs. » Weygandt considérait en outre comme étrangers à la science certains termes psychanalytiques, par exemple « accomplissement du désir ». Dans une recension de La Psychologie de la démence précoce de Jung, Isserlin se demande si, dans le test des associations verbales, il existe effectivement une liaison causale entre le mot inducteur et la réponse, et si la réponse révèle réellement des complexes dissociés2362. Jones qualifie cette critique méthodologique de « polémique violente ».

En 1908, l’Empire turc, « l’homme malade de l’Europe », montra qu’il n’était pas encore mort. Il se produisit un événement où certains virent les derniers soubresauts précédant la mort, tandis que d’autres l’interprétèrent comme le premier signe de la guérison. Un groupe de révolutionnaires, les Jeunes-Turcs, las du despotisme sanglant du sultan Abdül-Hamid II, réussirent un coup d’État, à la suite duquel le sultan leur accorda un certain rôle politique. Les minorités opprimées reprirent espoir. Les Bulgares proclamèrent leur indépendance et une agitation nationaliste s’éleva parmi les Arméniens qui rêvaient de s’émanciper comme l’avaient fait les Grecs, les Serbes et les Bulgares. Le gouvernement austro-hongrois profita de l’occasion pour proclamer l’annexion des provinces de Bosnie et d’Herzégovine, qui, bien que nominalement soumises à l’autorité du sultan, étaient en fait administrées depuis trois décennies par l’Autriche-Hongrie. Cette annexion accrut la tension politique entre l’Autriche-Hongrie, d’une part, la Serbie et la Russie, d’autre part. Les tensions entre l’Allemagne et la France n’avaient pas diminué. Le rapprochement entre la France et l’Angleterre, inauguré par le roi Édouard VII, commençait à prendre forme, si bien que l’Allemagne se sentait de plus en plus encerclée.

Les contemporains avaient l’impression de vivre dans un climat général de violence et de destruction. Les anarchistes poursuivaient leurs activités et le roi Carlos de Portugal fut assassiné. De nouvelles tendances se faisaient jour parmi les intellectuels européens, marquées par l’antidémocratisme, l’anti-intellectualisme et le futurisme. L’économiste Georges Sorel publia ses Réflexions sur la violence : c’était une négation du libéralisme et de sa foi dans la raison et le progrès2363. Le public était scandalisé par les expositions de peintures cubistes. Beaucoup en venaient à penser que la situation internationale amènerait inévitablement des guerres terribles. Karl Kraus prédit que l’avènement de l’aviation conduirait à l’effondrement du monde2364.

On n’avait jamais autant parlé de psychothérapie. Deux Américains, E. Ryan2365 et R.C. Clarke2366, qui avaient visité des institutions en Allemagne et en Suisse, s’émerveillaient des réalisations thérapeutiques qu’ils avaient vues en visitant les hôpitaux psychiatriques de Berlin, Munich, Tübingen et Zurich. Obemdorf, qui était venu étudier en Allemagne cette année-là, parle d’une maison de santé près de Berlin, nommée Haus Schonow, où l’on pratiquait assidûment les sports, le jardinage et la thérapie par l’art2367. Les malades avaient à leur disposition des animaux familiers (y compris un âne). A Paris, Pierre Janet, dans ses leçons au Collège de France, présenta un panorama de toutes les méthodes de psychothérapie, depuis les guérisons miraculeuses jusqu’à l’hypnotisme, la suggestion et la rééducation.

Freud était désormais un psychothérapeute de réputation mondiale, jouissant d’une nombreuse clientèle. Il ne cessait d’accueillir de nouveaux disciples, comme Ferenczi et Brill. Le 26 avril, quarante-deux personnes intéressées à la psychanalyse – des Autrichiens pour la plupart – se réunirent à titre privé à Salzbourg. Freud présenta l’une des six communications, donnant des extraits de l’histoire d’un malade célèbre, l’« homme aux rats ». Plus tafd, cette rencontre fut désignée du nom de premier Congrès international de psychanalyse.

Certains critiques de Freud exprimaient leur scepticisme bienveillant et leur perplexité. Telle fut la recension, par Gruhle, d’un article de Freud sur « La morale sexuelle civilisée et la maladie nerveuse des temps modernes »2368. Après un résumé détaillé et objectif de l’article, Gruhle ajoutait qu’il était loisible à chacun de tirer ses propres conclusions : « Il peut être agréable, à l’occasion, de cheminer sur des sentiers nouveaux et fantastiques vous conduisant au loin, vers un monde d’étranges rêves éveillés. » L’opposition la plus manifeste à la psychanalyse vint de certains qui l’avaient d’abord acceptée avec enthousiasme. La revue bien connue de Karl Kraus, Die Fackel, qui avait entrepris une lutte véhémente contre la moralité sexuelle conventionnelle et glorifiait le marquis de Sade et Weininger, avait applaudi aux Trois Essais de Freud. Mais maintenant Karl Kraus ridiculisait le psychanalyste qui prétendait déceler des fantasmes masturbatoires dans L’Apprenti Sorcier de Goethe2369. Kraus déniait à la psychanalyse toute valeur curative et comparait les psychanalystes à des météorologistes qui ne se contenteraient pas de prédire le temps, mais prétendraient le faire.

Dans les milieux psychiatriques, les polémiques se poursuivaient. Le 9 novembre 1908, Abraham fit un exposé, devant l’Association psychiatrique de

Berlin, sur la signification névrotique du mariage entre proches parents2370. On raconte habituellement que cette séance fut extrêmement orageuse : l’exposé aurait déclenché une « explosion de fureur » d’Oppenheim contre des « idées aussi monstrueuses », de Ziehen contre des « affirmations aussi légères » et de telles « absurdités » et de Braatz qui s’écria que « les idéaux allemands étaient en jeu et qu’il fallait prendre des mesures énergiques pour les sauvegarder »2371. Cependant, d’après les comptes rendus officiels, la réunion fut bien moins houleuse. Oppenheim, tout en rejetant l’idée du complexe d’Œdipe, reconnut avoir rencontré des cas semblables à ceux présentés par Abraham et se rallia à ses interprétations. Ziehen dit effectivement que les conceptions freudiennes étaient « une absurdité » (Unsinn), mais trouva les observations d’Abraham intéressantes et justes dans l’ensemble. Rothmann pensait que les mariages consanguins étaient fréquents parmi les Juifs parce qu’ils vivaient en communautés isolées. Dans un mot de conclusion, Abraham se déclara d’accord avec Oppenheim, non sur l’interprétation, mais sur les faits eux-mêmes.

L’année 1909 vit encore s’aggraver les tensions en Europe. En Turquie, les éléments conservateurs se soulevèrent contre les Jeunes-Turcs dont les chefs furent assassinés le 31 mars, mais un détachement militaire commandé par des Jeunes-Turcs réussit à prendre le pouvoir et à déposer Abdül-Hamid II pour le remplacer par son frère Mehmet V. Le nouveau gouvernement turc décida de réorganiser et de moderniser la Turquie. L’armée fut placée sous la direction de conseillers militaires allemands. Un violent soulèvement nationaliste s’ensuivit, avec pour conséquence un nouveau massacre des Arméniens en Cilicie et à Constantinople. Le nouveau gouvernement s’efforça de redonner vie à la littérature et à la culture turques. Le public du monde entier était fasciné par la conquête du pôle Nord par Perry, l’exploration des régions antarctiques par Shackleton et la première traversée de la Manche en aéroplane par Blériot.

Le sixième Congrès international de psychologie se tint à Genève, du 2 au 7 août, sous la présidence de Claparède2372. Le principal thème du Congrès fut le subconscient, et Janet, créateur du mot, présenta la communication la plus importante. Il prit soin de distinguer le subconscient, notion clinique, de l’inconscient, notion philosophique. Le terme de subconscient avait été forgé pour résumer les traits singuliers que présentaient certains troubles de la personnalité dans une névrose particulière, l’hystérie. Aucun psychanalyste n’était présent pour contester cette définition, mais, plus tard, certains disciples de Freud – et Freud lui-même – interprétèrent de façon erronée les dires de Janet et prétendirent qu’il avait renié ses conceptions antérieures et nié l’existence de l’inconscient.

L’intérêt croissant porté à la psychothérapie encouragea certains auteurs à faire un inventaire des diverses méthodes appliquées et comparer leur valeur respective. En Amérique, un ouvrage collectif édité par W.B. Parker contenait des chapitres consacrés à la philosophie et à l’histoire de la psychothérapie, ainsi qu’un exposé des différentes méthodes : la thérapie religieuse du mouvement Emmanuel, la cure morale de Dubois, la méthode d’isolement de Déjerine, la thérapie par le travail, l’analyse et la modification du milieu, ainsi que la technique d’« affirmation créatrice » de Cabot2373. Brill avait été chargé de rédiger le chapitre sur la psychanalyse2374. Dans un chapitre de conclusion, R.C. Cabot critiquait l’opinion courante qui voyait dans l’œuvre de Freud la forme la plus scientifique de psychothérapie ; selon lui, seule l’œuvre de Janet méritait un tel jugement, bien que chaque méthode eût son utilité2375.

Le mouvement psychanalytique continuait à faire de grands pas en avant. Freud et Jung furent invités, avec d’autres savants, à participer aux cérémonies du vingtième anniversaire de la fondation de l’université Clark de Worcester, dans le Massachusetts. Jones a laissé un récit très vivant de ce voyage de Freud et de Jung en Amérique2376. D’autre part, les comptes rendus officiels des séances, ainsi que les journaux de New York et de Boston, fournissent des détails intéressants2377.

Au début du mois de septembre 1909, le New York Times annonçait que Cook affirmait avoir atteint le pôle Nord, que le prince héritier d’Abyssinie avait offert un éléphant blanc au président Roosevelt, que le premier meeting national d’aviation s’était tenu à Reims et que le paquebot George Washington était arrivé de Brême le 30 août. Chose curieuse, Freud et Jung ne figuraient pas dans la liste des passagers connus, tandis qu’on y mentionnait le psychologue William Stem.

Le Boston Evening Transcript donna des comptes rendus détaillés des festivités et des conférences. Le lundi 6 septembre, William Stem traita de la psychologie du témoignage, branche nouvelle de la psychologie appliquée qu’il avait été l’un des premiers à explorer, et le lendemain il traita de problèmes scolaires. Parmi les autres orateurs éminents du mardi 7 septembre, figuraient Franz Boas et Sigmund Freud. Le Boston Evening Transcript écrivait le 8 septembre :

« Ceux qui ont étudié l’ouvrage du docteur Freud consacré à l’analyse psychologique se l’imaginaient sans doute comme quelqu’un de froid et de morose, mais cette prévention s’évanouit dès qu’on se trouve en présence de cet homme, voûté et gris, mais au visage affable dont l’âge ne saurait durcir les traits […] et qu’on l’entend raconter lui-même les cas de ses patients. Au demeurant, le docteur Freud est modeste et reconnaît au docteur Breuer, son collègue, plus de mérite peut-être qu’il n’en revient à un homme qui a laissé dormir sa découverte pendant une dizaine d’années. Ce trait de caractère s’est révélé une fois de plus quand le docteur Freud […] relata un de ses propres cas. Le docteur Franz Boas […] qui avait généreusement cédé son tour dans le programme du matin fut enchanté d’avoir accepté ce sacrifice ; les amis du docteur Boas, qui se consolaient en se disant qu’il valait la peine de l’attendre, furent heureux de la présentation que fit le Viennois, qui, de son côté, semble en droit de revendiquer l’honneur d’une découverte qui fera date. »

Il y eut aussi des conférences très savantes sur la biologie, les mathématiques, et le physicien italien Volterra exposa en français les théories de Maxwell et de Lorentz.

Le jeudi 9 septembre, les diverses sections discutèrent de nombreux sujets scientifiques. Titchener traita de psychologie expérimentale, C.G. Jung parla du test des associations verbales et Léo Bürgerstein, de Vienne (« qui s’était déjà acquis la sympathie du public de la Clark »), traita de la coéducation. Adolf Meyer lut un « essai saisissant » sur les facteurs dynamiques à l’œuvre dans la démence précoce, et les conférences de Freud trouvèrent des auditeurs enthousiastes.

Le vendredi 10 septembre, les présentations scientifiques furent aussi variées que les jours précédents. Freud insista sur le fait que sa théorie était « dynamique », à l’opposé de la théorie « héréditaire » de l’école de Janet. Jung captiva son auditoire en rapportant comment il utilisait avec succès son test des associations verbales pour découvrir les crimes et déceler les causes cachées de la maladie. Ce climat scientifique fut troublé un moment, l’après-midi, pendant une conférence sur l’éducation, lorsque l’anarchiste Emma Goldmann, accompagnée de Ben Reitman, le « roi des Clochards », s’immisça dans la discussion.

Le samedi 11 septembre, le Boston Evening Transcript publia une longue interview de Sigmund Freud par Adelbert Albrecht2378. Au dire du journaliste, Freud prédisait que le mouvement Emmanuel, alors très discuté aux États-Unis, finirait par disparaître. Freud cita, comme pionniers de la psychothérapie, Lié-beault, Bernheim et Moebius. Il qualifia l’hypnotisme « d’échec et de méthode de valeur morale douteuse ». A propos de la cure psychanalytique, il déclara : « Je n’ai réussi à appliquer ma méthode que dans des cas graves, déclarés désespérés par d’autres médecins. Elle est la mieux adaptée aux cas graves. »

Durant leur séjour à l’université Clark, Freud et Jung furent les hôtes personnels de son président, Stanley Hall. Freud déclara, au début de sa première conférence, que cette invitation en Amérique était la première reconnaissance officielle de ses efforts, affirmation à tout le moins surprenante si l’on pense à la façon dont ses idées et sa méthode avaient été adoptées par Bleuler et par l’équipe du Burghôlzli.

A cette époque, Jung venait de se démettre de ses fonctions de directeur adjoint du Burghôlzli. Il se consacrait maintenant à sa clientèle privée, à la direction de l’Association psychanalytique internationale nouvellement créée et à l’édition du Jahrbuch. D semblait avoir entièrement épousé la cause du mouvement psychanalytique.

La littérature psychanalytique s’accrut d’année en année. Freud publia de nombreux articles, entre autres deux de ses cas les plus célèbres, l’histoire du petit Hans et celle de l’homme aux rats. Les disciples de Freud furent des écrivains prolifiques, en particulier Stekel, Rank et Abraham. Parurent en outre de nombreux essais sur la psychanalyse.

Une communication de Friedlander au Congrès international de médecine de Budapest est intéressante à cet égard, parce qu’elle montre quelles étaient exactement les objections déployées contre la psychanalyse.

Tout d’abord, au lieu d’exposer calmement leurs idées, comme il est d’usage dans les discussions entre savants, les psychanalystes procèdent par affirmations dogmatiques ponctuées de débordements affectifs ; les psychanalystes n’ont pas leurs pareils pour égaler Freud à des hommes comme Kepler, Newton et Sem-melweis et pour la violence de leurs attaques contre leurs adversaires. Deuxièmement, au lieu de prouver scientifiquement leurs affirmations, les psychanalystes se contentent d’énoncés invérifiables. Ils disent : « l’expérience psychanalytique nous apprend que… », laissant à leurs contradicteurs la charge de la preuve. Troisièmement, les psychanalystes n’acceptent aucune critique, ni même l’expression du doute le plus justifié, qu’ils qualifient immédiatement de « résistance névrotique ». Friedlander citait Sadger : « La pruderie des médecins dans leurs discussions à propos de questions sexuelles relève moins de leurs principes que de leurs antécédents psychologiques […]. Plutôt que d’accepter d’être hystériques, ils préfèrent se prendre pour des neurasthéniques. Même s’ils ne sont ni l’un ni l’autre, il leur faudrait admettre qu’ils ont une femme, une mère ou une sœur hystériques. Il est déplaisant d’avoir à reconnaître de tels faits à propos de ses proches parents ou de soi-même : aussi préfèrent-ils déclarer fausse la théorie tout entière et la condamner a priori »2379. Friedlander estimait, comme Aschaffenburg, qu’une telle argumentation était inadmissible entre hommes de science. Quatrièmement, les psychanalystes négligent ce qui a été fait avant eux ou par d’autres, et se présentent toujours comme des découvreurs. C’est comme si, avant Freud, on n’avait jamais guéri aucun hystérique ni pratiqué aucune psychothérapie. Cinquièmement, les théories sexuelles de la psychanalyse sont présentées comme des données scientifiques, bien qu’elles ne soient pas prouvées ; telle l’affirmation de Wulffen : « Toutes les forces morales à l’intérieur de l’homme, son sens de la pudeur, sa moralité, son culte de Dieu, son esthétique, ses sentiments sociaux, ont leur source dans la sexualité refoulée. » Wulffen nous fait penser à Weininger qui affirmait : « La femme est une criminelle sexuelle née ; lorsque sa forte sexualité est intensément refoulée, elle la conduit facilement à la maladie et à l’hystérie, et lorsqu’elle est insuffisamment refoulée, à la criminalité ; souvent elle la conduit à l’une et à l’autre. » Sixièmement, Friedlân-der s’en prend à l’habitude prise par les psychanalystes de s’adresser directement au grand public des profanes, comme si leurs théories étaient déjà scientifiquement prouvées ; en agissant ainsi, ils font passer pour des ignorants et des rétrogrades ceux qui n’acceptent pas leurs affirmations2380.

Aux arguments de Friedlander, s’ajoutaient ceux de certains autres psychiatres contemporains. On déplorait généralement l’absence de données statistiques en psychanalyse. On qualifiait aussi les idées psychanalytiques d’« ingénieuses » (geistreich), mais de non proprement « scientifiques ». On faisait remarquer encore que, loin d’être nouvelles, les idées psychanalytiques signifiaient souvent un retour à des conceptions plus anciennes et déjà dépassées (c’est ce qu’entendait Rieger lorsqu’il parlait de « psychiatrie de bonne femme », c’est-à-dire semblable à celle qui existait avant l’introduction de la nosologie moderne ; Rieger considérait ainsi la théorie sexuelle de Freud sur l’hystérie comme un retour à une théorie déjà rejetée). Enfin, il y avait l’argument du genius loci. Aschaffenburg, Lôwenfeld et Friedlânder expliquaient le succès des théories sexuelles de Freud, en disant qu’elles tombaient sur un terrain fertile à Vienne. La Psycho-pathia sexualis de Krafft-Ebing avait obtenu, en 1886, un succès extraordinaire à Vienne, auprès du public profane, et depuis lors on portait un intérêt croissant aux questions sexuelles, comme le montrait le succès extraordinaire du livre de Weininger, sans parler du succès des œuvres de Schnitzler et de celles d’autres écrivains. Les patients de Freud étaient par conséquent réceptifs à ce genre de questions. L’argument du genius loci, que devaient reprendre Ladame puis Janet, fut mal compris : on crut y voir l’affirmation de l’immoralité générale du milieu viennois.

La première avant-guerre : 1910-1914

Jusqu’en 1910, l’Europe avait vécu sous le régime de la paix armée avec l’espoir que l’on pourrait maintenir le statu quo en dépit des tensions politiques croissantes. Or, maintenant, il devenait évident qu’une conflagration générale était inévitable. Beaucoup voyaient dans les guerres balkaniques un prélude à la guerre entre les grandes puissances européennes. La France, l’Angleterre et l’Allemagne étaient en proie à une névrose nationaliste et les efforts désespérés d’une poignée de pacifistes étaient incapables de s’y opposer efficacement2381. Cette attente de la guerre se lit dans la littérature de l’époque et dans la mentalité du public en général.

Autre signe de mauvais augure : l’apparition de courants nihilistes, tel le mouvement futuriste. Un poète italien, Filippo Tommaso Marinetti, prêchait le renversement de la morale et des valeurs traditionnelles, la destruction des académies, des bibliothèques et des musées ; il exaltait la beauté de la vitesse, des machines modernes, du danger et de la guerre2382. Marinetti et ses disciples cherchèrent à révolutionner la peinture, la sculpture, la musique et la littérature ; ils organisèrent des représentations théâtrales destinées à choquer et à scandaliser le public, qui se finissaient en bagarres. Ils se firent les promoteurs d’un nationalisme italien très agressif ; quelques années plus tard, ils militèrent pour l’intervention de l’Italie dans la Première Guerre mondiale et pour la cause du fascisme. Marinetti eut des imitateurs dans toute l’Europe, et en particulier en Russie.

Cette tension générale se reflète également, semble-t-il, dans l’histoire de la psychiatrie dynamique. Ce fut pour le mouvement psychanalytique une période de polémiques et de crises internes.

Le grand événement de 1910 fut la mort d’Édouard VII, auquel succéda George V. Pendant les dix années de son règne, Édouard VII avait travaillé au rapprochement avec la France, et les Allemands, du coup, l’accusaient d’être responsable de l’encerclement politique de leur pays : aussi la situation était-elle beaucoup plus explosive à sa mort que lors de son avènement. Cette même année, mourut à l’âge de 82 ans un grand apôtre de la paix, le comte Léon Tolstoï, le patriarche des lettres européennes. Son disciple le plus célèbre, Gandhi, devait appliquer plus tard sa doctrine de la non-violence.

Durant la première décennie du XXe siècle, la psychiatrie dynamique avait subi de nombreux changements. Lors de la célébration de son jubilé, Bernheim apparut comme un homme du passé et son allocution fut imprégnée d’amertume2383. Tout ce qu’il avait écrit depuis vingt-huit ans, disait-il, était désormais oublié. On attribuait maintenant le mérite d’avoir fondé la psychothérapie au Suisse Dubois, qui l’avait « annexée » (un peu comme l’Allemagne avait « annexé » l’Alsace-Lorraine). Apparemment, Bernheim ne se rendait pas compte de ce qui se passait à Vienne et à Zurich.

Les psychanalystes se montraient de plus en plus actifs, notamment dans les domaines de l’interprétation des mythes, de la littérature et de l’anthropologie. Freud publia son célèbre essai sur Léonard de Vinci2384. Jones fit paraître son interprétation d’Hamlet2385. Le folkloriste Friedrich Krauss, dont le périodique Anthropophyteia avait pour but de rassembler les mots d’esprits obscènes de tous les peuples et de tous les pays, demanda à Freud d’écrire un commentaire psychanalytique sur ce matériel2386.

Une seconde rencontre internationale eut lieu à Nuremberg, les 30 et 31 mars. On décida la création d’une Association psychanalytique internationale. Freud préféra mettre un non-Juif à la tête de cette organisation2387. En dépit d’une forte opposition de la part des membres viennois, Jung fut élu président. En guise de compensation, un nouveau périodique, le Zentralblatt fur Psychoanalyse, fut confié à la direction conjointe d’Adler et de Stekel.

L’opposition à la psychanalyse qui se faisait alors sentir était due pour une bonne part aux pratiques des analystes dits « sauvages », qui, sans y être aucunement préparés, se mettaient à « analyser », souvent au détriment de leurs malades. Hans Blüher, membre du groupe freudien de Berlin, décrit ainsi la situation :

« A Berlin comme à Vienne et à Zurich, la psychanalyse était organisée en deux cercles : l’un restreint, médical, se consacrait au traitement des névrosés ; l’autre, non médical, bien plus large, cherchait à intéresser le public aux névroses et à la psychanalyse. Si l’on en croit Blüher, ce cercle non médical constituait la principale force vive du mouvement psychanalytique ; ses membres produisirent une abondante littérature pseudo-psychanalytique. Dans leurs propos outran-ciers, ils proclamaient que la psychanalyse pouvait apporter une solution à tous les problèmes de l’humanité, depuis le traitement des névroses individuelles jusqu’à l’abolition de la guerre. De la sorte, tout en incitant les malades à se soumettre à un traitement psychanalytique, ils discréditaient le mouvement »M*.

Cette situation incita Freud à écrire son article bien connu sur « l’analyse sauvage »M9. Freud soulignait que nul ne devait entreprendre d’analyse sans avoir reçu la formation voulue. Il utilisait pour la première fois le terme de psychosexualité. Il précisait que la libido ne se réduisait pas aux pulsions sexuelles ins-tinctuelles, mais qu’elle englobait tout ce que signifie le mot allemand lieben (aimer). « Combien de colère et de hargne auraient été évitées si cette mise au point avait été faite plus tôt », commenta Oskar Pfister2388 2389 2390.

Le Congrès international de psychologie médicale et de psychothérapie qui se tint à Bruxelles, les 7 et 8 août, montra combien les relations entres les écoles psychothérapiques s’étaient modifiées2391. Janet, qui avait joué un rôle modérateur dans les congrès précédents, ne vint pas à celui-ci (son rapport sur la suggestion fut lu en son absence). Les discussions prirent souvent l’allure d’un conflit de générations entre les « vieux » (Forel, Bernheim, Vogt) et les « jeunes » (Seif, Jones, Muthmann). On eut parfois l’impression que les « jeunes » étaient prêts à réagir par une attaque massive à tout ce que diraient les « vieux ». Prenons comme exemple la communication d’Ernst Trômmer sur le processus de l’endormissement et les phénomènes hypnagogiques. Seif entama la discussion en reprochant à l’auteur de n’avoir pas cité Freud et Silberer, ajoutant que « le matériel était mûr pour une élaboration psychanalytique ». Forel se leva pour protester, mais Muthmann, Jones et Graeter soutinrent énergiquement Seif. De Montet commença à contredire la théorie du rêve de Freud, et alors Trômmer rappela à l’auditoire que son exposé portait sur l’endormissement et non pas sur les rêves. Au cours de la discussion d’une des comunications suivantes, Vogt s’opposa à Seif qui prétendait lui interdire de parler des rêves et de l’inconscient : « Je proteste contre le fait qu’un freudien prétende refuser le droit de discuter de ces questions à un homme comme moi, qui ai noté mes propres rêves depuis l’âge de 16 ans et qui ai étudié les problèmes discutés ici, depuis 1894, c’est-à-dire presque aussi longtemps que Freud lui-même et plus longtemps qu’aucun de ses disciples ! »

Ce Congrès de Bruxelles offre un exemple typique du genre de discussions auxquelles donnaient lieu la plupart des congrès de cette époque en Europe. C’étaient tantôt, comme à Bruxelles, les psychanalystes qui avaient le dessus, tantôt leurs adversaires. Lors d’une rencontre des psychiatres et neurologues de l’Allemagne du Sud-Ouest à Baden-Baden, le 8 mai, le docteur Hoche fit un exposé mémorable intitulé « Une épidémie psychique parmi les médecins ».

Une épidémie psychique, dit-il, est « la transmission de représentations spécifiques d’une force irrésistible dans un grand nombre de têtes, d’où résulte une perte de jugement et de lucidité ». Les disciples de Freud, continua-t-il, n’appartiennent pas à une « école » au sens scientifique du terme, mais à une sorte de secte qui apporte non des faits vérifiables, mais des articles de foi. La psychanalyse présente toutes les caractéristiques d’une secte : la conviction fanatique de sa supériorité sur les autres, son jargon, son intolérance aiguë et sa tendance à vilipender tous ceux qui ne croient pas comme elle, sa profonde vénération pour le Maître, sa tendance au prosélytisme, la facilité avec laquelle elle accepte les invraisemblances les plus grotesques et sa surestimation fantastique de ce qui a déjà été réalisé et de ce qui pourra encore l’être par les membres de la secte. Hoche expliquait cette épidémie psychique par un manque de sens historique et de formation philosophique chez ses victimes ainsi que par le caractère ingrat du traitement des maladies nerveuses. Les succès thérapeutiques, disait-il, sont dus à l’attention infatigable que ces médecins portent à leurs malades. Hoche conclut que le mouvement freudien correspondait à la « résurgence, sous une forme modernisée, d’une médecine magique, d’une sorte de doctrine secrète » et qu’il enrichirait l’histoire de la médecine d’un nouvel exemple d’épidémie psychique2392.

A Zurich, Ludwig Frank avait mis au point une variante de la méthode cathartique originelle de Breuer-Freud2393. Il demandait à ses malades de s’étendre et de se concentrer sur les sentiments qui surgissaient en eux. Le patient revivait des émotions du passé, qui se rapportaient souvent à des épisodes oubliés de sa vie, sur quoi le souvenir des événements eux-mêmes surgissait et faisait ensuite l’objet de discussions avec le thérapeute. Parfois ces émotions du passé étaient « abrégées » sans que les faits eux-mêmes revinssent à la conscience, et cette abréaction suffisait à entraîner la guérison. Forel proclamait que cette méthode était celle de Breuer, et que Freud l’avait ensuite déformée.

En 1910, Bleuler introduisait en psychiatrie le terme d’« ambivalence » pour désigner un état mental particulier, à tonalité émotionnelle à la fois positive et négative. L’ambivalence normale consiste dans un ajustement réciproque entre deux sentiments opposés (un homme aime la rose en dépit des épines qu’il déteste). L’ambivalence anormale consiste en une fusion paradoxale de deux sentiments opposés (un schizophrène pourra simultanément aimer et haïr la rose). Les psychanalystes adoptèrent immédiatement et développèrent cette notion d’ambivalence2394.

L’année 1911 vit les tensions s’accroître en Europe jusqu’au point de rupture, et l’objet de la discorde fut de nouveau le Maroc. En vertu d’un accord avec l’Angleterre, la France renonçait à ses prétentions en Égypte pour avoir, en échange, les mains libres au Maroc. Mais les Allemands avaient également des intérêts au Maroc, et pour bien le montrer ils envoyèrent un navire de guerre à Agadir. Au terme de négociations difficiles, la guerre fut évitée et l’Allemagne renonça à ses « droits » au Maroc, en échange d’une partie du Congo français. Mais la France et l’Allemagne eurent toutes deux l’impression d’avoir été dupées, et la tension resta vive. L’Italie, par ailleurs, reprochait aux autres puissances de l’avoir tenue à l’écart du partage de l’Afrique, et, voyant que l’Empire turc subissait une grave crise intérieure, elle déclara la guerre à la Turquie, envahit la Tripolitaine pour s’adjuger une nouvelle colonie et prendre ainsi sa revanche sur la défaite d’Adoua.

Il n’y avait jamais eu, semblait-il, autant d’écoles de psychothérapie. Janet, à Paris, et Dubois, à Berne, jouissaient encore d’un grand prestige. Il y avait également, à Lausanne, un autre thérapeute, Roger Vittoz, dont la réputation était très grande à cette époque2395. Vittoz soumettait ses malades à une ingénieuse méthode de gymnastique mentale, qui consistait en des exercices progressifs de détente et de concentration. Il apprenait à ses sujets à prendre pleinement conscience de toutes leurs sensations et à se concentrer sur une représentation ou une idée précise, comme les idées de « repos », de « contrôle », d’« infini », etc. Vittoz affirmait qu’en posant la main sur le front du sujet il était capable de vérifier son degré de contrôle. Il enseignait aussi une philosophie de la vie. Des malades venaient à lui du monde entier, mais il n’enseigna pas sa méthode, et elle fut assez peu pratiquée après sa mort.

Pour les contemporains, le grand événement psychiatrique de 1911 fut probablement la parution de l’ouvrage de Bleuler sur la démence précoce, pour laquelle il avait créé le terme nouveau de « schizophrénie ».

Ce livre, résultat de vingt ans de travail, apportait quatre innovations. Tout d’abord, il englobait sous le mot « schizophrénie », non seulement l’ancienne démence précoce, mais également un certain nombre d’états mentaux, en particulier à forme aiguë et transitoire, que l’on considérait jusque-là comme des entités séparées. En second lieu, il présentait une conception dynamique de la maladie, inspirée apparemment de celle de la psychasthénie de Janet. Bleuler, en effet, distinguait les symptômes primaires (relevant directement du processus morbide) et les symptômes secondaires (dérivés des premiers). Troisièmement, Bleuler proposait une interprétation du contenu des hallucinations et des idées délirantes schizophréniques, inspirée des idées de Freud. Quatrièmement, à l’encontre de l’opinion courante qui considérait la démence précoce comme une maladie incurable, Bleuler affirmait avec optimisme que la schizophrénie pouvait s’arrêter ou rétrograder à n’importe quelle étape de son évolution. L’attention constante et profonde que les médecins du Burghôlzli portaient à leurs malades, le recours à la thérapeutique par le travail, ainsi qu’à divers autres procédés, eurent pour effet d’augmenter considérablement le nombre des succès thérapeutiques2396.

1911 fut une année d’expansion pour le mouvement psychanalytique, avec le grand succès du Congrès international réuni à Weimar en septembre. Mais ce fut aussi une période de conflits internes. Même après la démission d’Adler en juillet, la Société viennoise n’en continua pas moins (selon les termes de Jones) à « être déchirée par des jalousies et des dissensions ».

En 1911, parut un roman de Grete Meisel-Hess, qui est la première œuvre d’imagination connue à proposer un portrait de psychanalyste.

Les personnages du roman forment un groupe d’intellectuels sophistiqués qui passent leur temps en de futiles aventures amoureuses et en de longues discussions sur les sujets les plus variés. Une névrosée âgée de 40 ans, qui a passé les plus belles années de sa vie dans ce milieu, se rend compte qu’elle aurait besoin de l’aide d’un médecin. Elle entend parler d’une nouvelle méthode, la psychanalyse, capable de guérir les malades en leur faisant prendre conscience de leur vie inconsciente. Animée de la plus vive curiosité, et pleine d’espoir, elle frappe à la porte du psychanalyste. La domestique, une vieille femme grande et maigre, vêtue de noir, la conduit à travers une longue suite de pièces élégamment meublées jusqu’à la porte du cabinet du grand homme.

Le médecin, assis à son bureau, commence par la fixer intensément, tout en caressant silencieusement sa barbe. Puis il la prie de s’asseoir et, d’un geste encourageant, l’invite à raconter son histoire. La consultation se déroulera en quatre phases. La malade raconte toute son histoire, tandis que le psychanalyste écoute tranquillement en prenant des notes. Puis vient la seconde phase : l’analyste explique à la patiente qu’elle a refoulé des souvenirs sexuels pénibles ; puis il entreprend de faire émerger ces souvenirs refoulés « au moyen d’une technique spéciale ». Il l’interroge, entre autres, sur ses rêves. Au cours de la troisième phase, l’analyste se mue en gynécologue : puisque la névrose relève de causes sexuelles, un examen gynécologique complet est nécessaire. Heureusement, les résultats de cet examen sont satisfaisants. Nous pouvons ainsi passer à la quatrième phase où le psychanalyste se fait hypnotiseur. Il fait asseoir la patiente dans un fauteuil confortable et le roman décrit longuement la technique utilisée. Une fois que la dame se trouve dans le sommeil hypnotique, l’analyste continue à lui caresser le front, tout en lui murmurant des suggestions destinées à lui faire perdre tous ses complexes. A la fin de la séance, la patiente quitte l’analyste avec un sentiment de ravissement. Aucune allusion n’est faite aux honoraires. Le traitement psychanalytique est tout entier contenu dans cette seule séance, et, jusqu’à la fin du roman, l’ancienne malade ne souffrira plus d’aucun symptôme névrotique2397.

L’année 1912 fut surtout marquée par les guerres balkaniques. La Grèce, la Serbie et la Bulgarie, les nouveaux États balkaniques, attaquèrent la Turquie, invoquant la nécessité de libérer leurs compatriotes encore soumis au joug turc. C’était le grand sujet de conversation et l’on parlait beaucoup des « atrocités macédoniennes ». Cette guerre accrut la tension entre les autres puissances européennes, en particulier entre la Russie et l’Autriche-Hongrie.

Un autre événement à sensation fut le naufrage du Titanic lors de son voyage inaugural, le 14 avril, où plus de quinze cents personnes trouvèrent la mort. Ce paquebot était considéré comme le plus moderne et le plus perfectionné qui ait jamais été construit, on le disait insubmersible, mais les mesures de sûreté s’étaient révélées insuffisantes et les canots de sauvetage trop peu nombreux. L’inégalité sociale s’était manifestée dans le fait que l’on avait secouru les passagers de la première classe et de la seconde classe avant ceux de la troisième. C’est ainsi qu’avaient été sacrifiés délibérément un grand nombre d’émigrants pauvres et leurs enfants2398. Les gens superstitieux virent dans ce désastre un mauvais présage pour l’avenir de la civilisation européenne. On écrivait beaucoup sur l’imminence de la guerre. Un Allemand, von Bemhardi, expliqua dans son livre, L’Allemagne et la prochaine guerre, que son pays aurait à affronter de nombreux ennemis ; il ne pourrait remporter la victoire qu’au prix d’efforts et de sacrifices inouïs2399. Un groupe d’intellectuels fondèrent la Gesellschaft fur positivische Philosophie (Société pour une philosophie positiviste), qui avait son siège à Berlin, et dont le but était de parvenir à une conception scientifique unifiée de l’univers et de résoudre ainsi les problèmes de l’humanité. Parmi les membres de la Société figuraient Ernst Mach, Josef Popper, Albert Einstein, Auguste Forel et Sigmund Freud.

Ce fut une période d’agitation fiévreuse au sein de la jeunesse européenne. De nouveaux groupes littéraires, artistiques, culturels et politiques se formaient un peu partout ; ils cherchaient à rompre avec le passé, à introduire des valeurs nouvelles, et ils se lançaient dans de violentes polémiques les uns contre les autres. C’est dans ce climat qu’il faut comprendre les polémiques engagées autour et à l’intérieur du mouvement psychanalytique.

La nouvelle génération ignorait complètement Josef Breuer. A l’occasion de son soixante-dixième anniversaire, le 15 janvier 1912, Sigmund Exner prononça un discours en son honneur et lui remit les documents de la Breuer-Stiftung, fondation qui avait pour but d’accorder des bourses de recherche et de permettre à des savants éminents de venir faire des conférences à Vienne. Une souscription réunit une somme initiale de 58 125 couronnes2400. La liste des souscripteurs comportait les noms de plusieurs savants, écrivains et artistes les plus célèbres de Vienne. Le nom de Freud, cependant, ne s’y trouve pas2401.

Une grande activité régnait parmi les psychanalystes. Rank et Sachs lancèrent un nouveau périodique, Imago. Dans le premier numéro parut un article de Freud, première esquisse de ce qui allait devenir son Totem et tabou. Ce fut probablement Métamorphoses de l’âme et ses symboles de Jung qui poussa Freud à s’intéresser à l’ethnologie. Depuis quelques années, le problème du totémisme suscitait un vif intérêt. Frazer avait publié son Totémisme et exogamie2402. Durkheim2403 voyait dans le totémisme la forme originelle de la religion, et Thumwald le décrivait comme un mode de pensée primitif2404. Wundt esquissa un vaste tableau de l’évolution de l’humanité où il distinguait quatre périodes : une période primitive de vie sauvage, une période totémique marquée par l’organisation tribale et l’exogamie, une « période des héros et des dieux », enfin la période moderne (avec des religions universelles, des puissances mondiales, une culture mondiale et une histoire du monde)2405. Par ailleurs, en écrivant Totem et tabou, Freud semblait s’être inspiré d’événements récents : le soulèvement des Jeunes-Turcs (les fils) contre le sultan Abdül-Hamid II (le vieux père cruel), qui avait un vaste harem gardé par des eunuques, lui servit peut-être de modèle. Après la révolution, il fut possible de moderniser l’organisation sociale, et la littérature fleurit en Turquie, exactement comme dans la description de Freud où la culture humaine fleurit après le meurtre du vieux père. Comme une sorte de complément à Totem et tabou, Otto Rank publia un recueil très documenté sur le thème de l’inceste dans la poésie et la légende2406.

Les controverses qui s’élevaient autour de la psychanalyse étaient plus vives que jamais. Pour comprendre leur véritable signification, il est nécessaire de bien connaître l’arrière-plan culturel de l’époque. C’est ce qu’illustre très bien une controverse qui eut lieu à Zurich au début de 19122407.

La N eue Zürcher Zeitung n’avait fait aucune allusion à la psychanalyse avant le 8 février 1911, date à laquelle le docteur Karl Oetker publia une recension d’un petit livre de Ludwig Frank, Die Psychanalyse2408. Ce compte rendu, qui ne mentionnait même pas le nom de Freud, pouvait faire croire au lecteur que la psychanalyse était une découverte suisse. Il contenait, par ailleurs, une profession de foi matérialiste, affirmant que l’âme périssait en même temps que le corps. Dix mois plus tard, le 7 décembre, un certain « docteur E.A. » commenta une conférence que le docteur F. Riklin avait prononcée lors d’une réunion récente de la société philologique de Zurich, la Gesellschaft jiïr deutsche Sprache. Riklin avait dit que la psychanalyse s’était montrée capable de guérir des névrosés en ramenant à la conscience des images refoulées et en interprétant les rêves. Il ajoutait qu’il avait été démontré que les symboles oniriques et hallucinatoires correspondaient aux symboles universels des mythes de l’humanité : le sens des symboles universels et des mythes avait donc été déchiffré. Le soleil, par exemple, symbolisait l’énergie sexuelle masculine, le serpent et le pied étaient des symboles phalliques et l’or symbolisait les excréments. Le compte rendu présentait tout cela, non comme des hypothèses, mais comme des découvertes absolument fondées. C’est probablement cette conférence, et, peut-être, d’autres du même genre, qui incita le Kepler-Bund à consacrer une soirée à la discussion de la psychanalyse. Mais pour comprendre le sens exact de cette réunion, quelques explications sont nécessaires.

A cette époque, la culture européenne était imprégnée de scientisme, c’est-à-dire de la conviction que seule la science est capable de répondre aux grandes énigmes de l’univers. C’étaient les sciences naturelles qui étaient alors dominantes (comme la physique atomique de nos jours), avec, au premier plan, la théorie de l’évolution. On confondait sous ce nom quatre conceptions différentes : celle du transformisme (s’opposant au créationnisme ou au fixisme), la théorie originelle de Darwin attribuant l’évolution des espèces à la sélection naturelle causée par la lutte pour la vie, un ensemble de doctrines pseudo-darwiniennes appelées darwinisme social, et enfin la doctrine de Haeckel. Nous avons peine à imaginer aujourd’hui à quel point les idées de Haeckel influençaient la vie culturelle à l’époque. Haeckel avait commencé une brillante carrière de naturaliste, puis s’était engagé sur la voie de la philosophie de la nature avant de s’attaquer finalement à la religion. A ses yeux, la science s’identifiait au matérialisme, à l’athéisme et à sa conception du transformisme. La religion s’identifiait à la tradition, à la superstition et à toutes les attitudes contraires à la science. Haeckel était l’idole de bien des jeunes qui s’étaient convertis à sa doctrine. Ainsi, le jeune Goldschmidt, après avoir lu le récit de la création selon Haeckel, pensa avoir trouvé la solution de tous les problèmes philosophiques et scientifiques, et il se mit à propager ces idées avec le zèle d’un missionnaire2409.

Haeckel avait fondé une association, le Monisten-Bund, qui présentait la science comme la religion de l’avenir. Son activité se heurta naturellement à une vive opposition des différentes Églises. Ses ennemis démontrèrent sans peine qu’il présentait constamment ses hypothèses comme des certitudes et ils l’accusèrent d’avoir falsifié un certain nombre des illustrations utilisées dans ses ouvrages afin de les rendre conformes à sa doctrine. La lutte contre Haeckel fut menée de deux côtés. Le théologien Wasmann créa le Thomas-Bund pour réfuter les conceptions de Haeckel au nom de la religion, et le naturaliste Dennert fonda le Kepler-Bund dont le but officiel était de combattre, au nom de la science, toutes les spéculations pseudo-scientifiques. Le Kepler-Bund comptait parmi ses membres plusieurs savants connus, et il disposait de sections dans les principales villes de langue allemande.

La section zurichoise du Kepler-Bund organisa une réunion sur la psychanalyse. En s’appuyant sur la recension du livre de Frank par Oetker et sur le compte rendu de la conférence de Riklin par « E.A. », le Kepler-Bund donnait l’impression de s’être convaincu que la psychanalyse était une doctrine matérialiste et athée, qui présentait des spéculations extravagantes comme des vérités scientifiques. Le 2 janvier 1912, la N eue ZürcherZeitung rendit compte de la réunion du Kepler-Bund. Le docteur Max Kesselring, spécialiste des maladies nerveuses à Zurich, parla « de la théorie et de la pratique du psychologue viennois Freud ». L’orateur commençait par regretter que les idées de Freud aient rencontré un tel succès à Zurich parmi les éducateurs et les pasteurs. Kesselring avait assisté à une série de conférences de Freud à Vienne, et il raconta combien Freud était convaincu de la vérité de ses idées, et comment il engageait les étudiants à lui poser des questions, ne leur apportant que des réponses vagues et peu convaincantes. Après avoir résumé l’histoire de la psychanalyse, Kesselring proclama son opposition irréductible. Il lut quelques citations de Freud qui suscitèrent des rires dans l’assemblée. L’auteur du compte rendu regrettait que Kesselring n’ait pas rendu justice au noyau de vérité que contenaient les enseignements de Freud. Le lendemain, 3 janvier 1912, la Neue Zürcher Zeitung publia un bref communiqué de Kesselring, précisant qu’il n’était pas membre du Kepler-Bund et que son rejet de la psychanalyse ne résultait pas d’une opinion philosophique, mais d’un examen impartial. Le 5 janvier, un membre du Kepler-Bund confirma que le docteur Kesselring ne faisait pas partie de l’association et expliqua que le Kepler-Bund avait une attitude « neutre » à l’égard du sujet discuté. Le Kepler-Bund avait pour unique souci de faire une distinction nette entre les hypothèses et les faits confirmés.

Dans son numéro du 10 janvier, la Neue Zürcher Zeitung publia deux lettres ; l’une, signée « J.M. », affirmait que le Kepler-Bund était en fait une organisation créée pour lutter contre le monisme et l’athéisme. Les enseignements de Freud s’opposaient manifestement à la doctrine du Kepler-Bund, et, en invitant le docteur Kesselring à parler de Freud, ses membres savaient parfaitement quelle serait son attitude. La seconde lettre, signée « docteur J. », affirmait qu’il était de mauvais goût de traiter d’un tel sujet devant un auditoire profane ; pourquoi, dans cet esprit, ne pas se livrer à des examens gynécologiques ? Même le public le plus cultivé n’est pas en état de se faire une opinion objective sur de tels sujets. Par ailleurs, ajoutait l’auteur, cette conférence manquait d’objectivité et était entachée de nombreuses affirmations erronées.

Dans le numéro du 13 janvier, un certain « F.M. » répondit au « docteur J. » que le long article de C.G. Jung sur les idées de Freud, publié dans le dernier Ras-chers Jahrbuch, constituait un véritable chef-d’œuvre de vulgarisation. Il trouvait extrêmement imprudent que des secrets que l’on ne confiait jusqu’ici qu’au prêtre fussent maintenant révélés sans précautions au psychanalyste. « F.M. » ajoutait qu’il était stupéfait par l’extravagance de la littérature psychanalytique : il venait juste de recevoir un livre de Johann Michelsen dans lequel le Christ était interprété comme un symbole de la castration, tous les autres détails de la scène de la Nativité recevant une explication du même genre2410. « F.M. » citait ensuite quelques exemples de symbolisme sexuel proposés par Freud lui-même : ainsi, quand on rêve d’un paysage avec la conviction d’y être déjà venu, cette scène symbolise les organes génitaux de la mère, car c’est le seul endroit où un homme puisse être sûr d’être déjà allé. « F.M. » concluait en soulignant le danger que représente le psychanalyste qui se croit en possession d’un secret infaillible ; il notait également que ceux qui souffrent de graves difficultés d’ordre sexuel ne peuvent guère attendre de secours réel de la psychanalyse, puisque ces troubles dépendent souvent de facteurs sociaux et économiques et que, dans d’autres cas, la guérison impliquerait l’abandon de certains principes moraux. Dans le numéro suivant, daté du 15 janvier, le docteur Kesselring protesta contre l’accusation de Jung lui reprochant d’avoir présenté la psychanalyse à un public profane. A Zurich, les éducateurs et les pasteurs ne cessaient d’en faire autant, à preuve les nombreux articles parus dans Evangelische Freiheit, Berner Seminarblatter, etc. D’ailleurs, disaient-ils, c’étaient les psychanalystes eux-mêmes qui avaient inauguré cette pratique.

Le numéro du 17 janvier contenait encore deux lettres. Dans la première, C.G. Jung disait que « la notion de sexualité, telle que nous l’entendons, Freud et moi, possède une acception plus vaste que le sens ordinaire du terme […]. Les écrits de Freud et les miens en témoignent ». Il ajoutait qu’il était injuste de mettre le livre de Michelsen sur le même plan que des ouvrages aussi importants que ceux de Riklin. La seconde lettre était la réponse de « F.M. » à Jung. Théoriquement, disait-il, la notion freudienne de sexualité est très large, mais, dans la pratique, elle utilise le terme dans son sens étroit. « F.M. » refusait l’objection de ceux qui lui avaient reproché de se mêler de psychanalyse sans être médecin ; et il n’est pas nécessaire, en effet, d’être médecin pour se rendre compte de l’immense danger de la psychanalyse, cette pseudo-science qui a trouvé à Zurich plus d’adeptes fanatiques que partout ailleurs, et qui a engendré une véritable épidémie psychique. Le 25 janvier, Auguste Forel, qui avait pris sa retraite sur les bords du lac de Genève, se mêla à la controverse. Il s’en prit à une critique de « F.M. » concernant l’hypnose et à l’affirmation de Kesselring selon laquelle le traitement psychanalytique transformait les malades névrosés en psychotiques. Il déplorait que les idées fécondes de Breuer sur la thérapie cathartique aient été déformées par Freud. Il ne sert à rien, disait-il, d’engager des polémiques contre la psychanalyse, on devrait au contraire l’étudier sérieusement, comme le faisait le docteur Frank à Zurich. Cette lettre était suivie d’une réponse de Kesselring : les psychanalystes parlent toujours de leurs succès, jamais de leurs échecs. Il citait les cas de deux névrosés qui, à la suite de l’analyse, étaient devenus psychotiques. Enfin, « F.M. » répondit à Forel que c’étaient les psychanalystes eux-mêmes qui s’adressaient à un large public profane et propageaient leurs idées en écrivant de nombreuses brochures et des articles de journaux.

Le numéro du 27 janvier publia une protestation véhémente de la part des psychanalystes :

« Le président des associations psychanalytiques internationale et zurichoise se voit dans l’obligation de rejeter énergiquement les accusations insultantes et gravement dépréciatives portées par un profane contre des médecins spécialistes. Les articles signés F.M. offrent une description complètement déformée du traitement psychanalytique, par suite de l’ignorance de leur auteur. Nul homme sensé n’accepterait de se soumettre à un traitement aussi répugnant que celui décrit par F.M. Le ton même de ce réquisitoire exclut toute discussion ultérieure.

Pour l’Association psychanalytique internationale : C.G. Jung, président, F. Riklin, secrétaire.

Pour l’Association psychanalytique zurichoise : Alph. Maeder, président, J.H.W. Van Ophuijsen, médecin secrétaire. »

Cette protestation était suivie, dans le même numéro, d’une réponse de « F.M. » : « Messieurs les psychanalystes, écrivait-il, s’identifient tellement à leur science qu’ils considèrent toute critique comme une insulte personnelle. » Il soulignait le ton hautain du docteur Jung qui l’avait traité de « reporter » et de « profane ». « F.M. » faisait remarquer qu’il existait également des médecins qui s’opposaient à la psychanalyse. Quoique Freud ait fait bien des observations intéressantes sur les névroses, sa méthode était erronée et antiscientifique. (Le fait que ses observations aient eu pour théâtre la Vienne semi-slave y était peut-être pour quelque chose.) Non contents d’analyser les vivants, les psychanalystes analysaient maintenant les morts ; toute la vie spirituelle de l’humanité, la religion, l’art, la littérature et le folklore y passaient. Ils ne supportaient pas les critiques des profanes, mais ils n’hésitaient pas à empiéter sur des domaines dans lesquels ils étaient eux-mêmes profanes.

Le 28 janvier, « F.M. » poursuivit son attaque contre la psychanalyse, la qualifiant de méthode assurément dangereuse. Même dans le cas le plus favorable, c’est-à-dire quand elle était pratiquée par un médecin extrêmement consciencieux et compétent, elle réduisait l’individu à une formule sexuelle et prétendait le guérir à ce titre. Quel enfant ne serait pas au désespoir en apprenant qu’il avait nourri des désirs incestueux à l’égard de sa mère ? Quant à l’adulte, si sa névrose avait été causée par des désirs sexuels refoulés, qu’en serait-il de la catharsis ? « F.M. » citait le cas d’un ami qu’il avait envoyé chez un éminent neurologue et qui, malgré sa mise en garde, était allé voir un psychanalyste. Incapable de suivre les conseils du psychanalyste dans sa propre ville, il avait disparu sans qu’on entendît plus jamais parler de lui. Si la psychanalyse était un instrument aussi dangereux entre les mains d’un médecin consciencieux, quels désastres ne provoquerait-elle pas aux mains d’un homme sans scrupules ? La diffusion des théories psychanalytiques dans le public risquait en outre d’aboutir au rejet de la morale sexuelle sous prétexte de considérations scientifiques.

Le 31 janvier, la N eue ZiircherZeitung publia la réponse de Kesselring à Forel. Il maintenait que la psychanalyse pouvait être dangereuse et qu’il n’avait pas été le seul à observer ses effets désastreux sur des malades. Il est inadmissible, ajoutait-il, que les psychanalystes parlent uniquement de leurs succès tout en prétendant interdire à d’autres de signaler leurs échecs. Cette extrême susceptibilité des psychanalystes trahissait, selon lui, leur manque d’objectivité et excluait la possibilité de toute discussion fructueuse.

Dans le numéro du 1er février, parut une réponse de Forel à Fritz Marti (nommé pour la première fois) : il reprochait à Marti de réunir sous une même condamnation l’hypnotisme, la psychanalyse de Freud et les nouvelles psychothérapies (c’est-à-dire le perfectionnement, par Ludwig Frank, de l’ancienne cure cathartique de Breuer-Freud). « Je dois préciser que les chercheurs lucides sont parfaitement d’accord avec monsieur F.M. lorsqu’il condamne la partialité de l’école freudienne, son église sexuelle sanctifiante, sa sexualité infantile et ses interprétations talmudico-exégético-théologiques. » Ce sont Freud et Jung, disait-il, qui ont mêlé les non-médecins à ces questions. Heureusement, il y a quelques hommes qui se préoccupent de recueillir la part de vérité contenue dans les recherches de Breuer-Freud. Cette lettre était suivie de quelques lignes de Fritz Marti qui remerciait Forel et déclarait la discussion close.

Cette controverse nous fait entrevoir que la véritable signification de l’opposition à la psychanalyse en ces années était assez différente de l’image qui en est habituellement donnée de nos jours. L’opinion courante, aujourd’hui, voudrait que « les découvertes de Freud se soient heurtées à une résistance farouche et fanatique de la part de ceux qui ne pouvaient accepter ses théories de la sexualité en raison des préjugés “victoriens” de l’époque et d’un refoulement névrotique ». En réalité, un examen objectif des faits révèle une situation bien différente. Dans les controverses nées autour de la psychanalyse, il convient de distinguer au moins cinq éléments.

Tout d’abord, les théories psychanalytiques étaient présentées au public d’une façon qui devait nécessairement susciter deux types de réactions opposées. Il était fatal que certains trouvent ces idées répugnantes et dangereuses, tandis que d’autres les acceptent avec enthousiasme comme des révélations. C’est un point que Wittgenstein a expliqué très clairement2411. Les heurts étaient inévitables entre ces deux groupes et ils prirent souvent la forme d’un conflit de générations. A mi-chemin entre ces deux attitudes extrêmes, on trouve celle d’hommes lucides qui cherchaient à découvrir par eux-mêmes ce qu’il y avait de scientifique dans ces théories. Des hommes comme Oppenheim, Friedlànder, Isserlin, que l’on considère habituellement aujourd’hui comme les premiers adversaires de la psychanalyse, se rattachaient en fait au groupe qui s’efforçait de parvenir à une appréciation objective. Depuis, on a considérablement surfait leurs critiques, tout en négligeant de constater qu’ils acceptaient l’existence d’un « noyau de vérité ».

En second lieu, on confondait sous le nom de psychanalyse un grand nombre de courants divers : il y avait tous les intermédiaires possibles entre les écrits de Freud, ceux du cercle de ses disciples immédiats, ceux du cercle plus large des analystes non médecins et enfin les divagations d’excentriques, comme Michel-sen, qui se prétendaient psychanalystes. Comment le public aurait-il pu distinguer ce qui relevait de la psychanalyse authentique ? Il en allait de même pour le traitement psychanalytique, que pouvaient aussi bien pratiquer des analystes du groupe de Freud que des individus incompétents. Ce sont précisément ces abus, causes de critiques et d’opposition à l’égard de la psychanalyse, qui incitèrent Freud à écrire son essai sur « l’analyse sauvage ».

Troisièmement, la psychanalyse était accueillie de deux façons différentes. A Vienne, des hommes comme Krafft-Ebing, Weininger et Schnitzler avaient préparé le public à accepter les théories sexuelles de Freud. A Zurich, un autre type de genius loci faisait accepter la psychanalyse comme une clé permettant de résoudre les problèmes religieux et pédagogiques et de comprendre les mythes et les maladies mentales. Il était inévitable que des heurts se produisent entre ces deux perspectives.

Quatrièmement, la psychanalyse était communément identifiée à la philosophie matérialiste et au monisme de Haeckel. Sans doute, la psychanalyse pouvait apporter des arguments aussi bien contre l’athéisme qu’en sa faveur. Rank et Sachs n’avaient-ils pas avancé que l’athéisme constituait l’expression ultime de la victoire sur le père2412 ? Le fait que Freud se proclamât ouvertement athée, et qualifiât la religion de névrose collective, contribuait à entretenir la confusion. Hans Blüher rapporte dans ses Mémoires qu’à Berlin la maison du Monisten-Bund local servait de lieu de rencontre aux jeunes artistes et écrivains « modernes », mais aussi aux freudiens2413. Jusqu’à un certain point, l’opposition à la psychanalyse relevait de l’opposition croissante à Haeckel et à son Monisten-Bund.

Mais la principale cause de cet antagonisme résidait probablement dans la façon dont la psychanalyse était présentée. Les psychanalystes, et surtout les jeunes disciples, proclamaient leurs découvertes sans les étayer de preuves ou de statistiques. Ils rejetaient sur leurs adversaires le fardeau de la preuve, ne supportaient aucune critique, et usaient d’arguments ad hominem, taxant par exemple leurs adversaires de névrosés. La psychanalyse était parfois aussi utilisée par des hommes comme Michelsen pour écrire des choses qui semblaient avoir pour seul but de scandaliser le lecteur religieux, à l’instar des futuristes2414.

Le tableau de ces controverses serait incomplet si nous ne signalions pas qu’elles étaient tout aussi véhémentes entre les psychanalystes eux-mêmes. Alphonse Maeder raconte comment, lors d’une discussion sur les rêves dans un congrès psychanalytique, il avait présenté ses idées personnelles sur la « fonction prospective » des rêves. Il s’ensuivit « une tempête d’opposition contre moi, comme si j’avais touché à une réalité sacrée ». Il n’avait contredit aucune des théories de Freud, mais seulement proposé de les compléter2415. A cette même époque, de violents conflits opposèrent la Société viennoise et Stekel. Pis encore, Jung commençait à suivre sa voie propre, qui devait le conduire à se séparer de Freud. En février 1912, le Zentralblatt publia le résumé d’un livre de l’historien de l’art Sartiaux, signé par Freud2416 :

« Il y a vingt siècles, le temple de Diane à Éphèse attirait de nombreux pèlerins, comme Lourdes de nos jours. En l’an 54 de notre ère, l’apôtre saint Paul y prêcha pendant plusieurs années et y fit de nombreuses conversions. Persécuté, il fonda sa propre communauté. Cette situation s’avéra fâcheuse pour le commerce des orfèvres, qui organisèrent une émeute contre saint Paul, aux cris de : “Grande est la Diane des Éphésiens !” La communauté de saint Paul ne lui resta pas fidèle, elle tomba sous l’influence d’un homme nommé Jean, qui était venu avec Marie et qui fonda le culte de la Mère de Dieu. Les pèlerins affluèrent de nouveau et les orfèvres retrouvèrent du travail. Dix-neuf siècles plus tard, ce même lieu fut l’objet des visions de Katharina Emmerich »2417.

Pourquoi Freud publia-t-il cette anecdote archéologique ? Il n’est pas nécessaire d’être très versé dans l’herméneutique pour en deviner la signification allégorique. Freud (saint Paul) proposait de nouvelles doctrines, et, en raison de l’opposition qu’il rencontrait, réunit un groupe de fidèles disciples qui devinrent l’objet de violentes persécutions parce que leurs idées allaient à l’encontre de certains intérêts. Un disciple, Jean (Jung), vint à lui, se montra d’abord son allié, mais introduisit ensuite des tendances mystiques, détourna de lui ses disciples et organisa une communauté dissidente, propre à satisfaire de nouveau les « marchands du Temple ».

L’année 1913 vit s’exacerber les conflits politiques en Europe, au point qu’à plusieurs reprises une guerre générale parut imminente. Les Balkans étaient au centre du conflit. Après leur victoire sur la Turquie, la Grèce, la Bulgarie et la Serbie s’entre-déchirèrent au cours d’une seconde guerre balkanique qui vit la Grèce, la Serbie et la Roumanie s’allier contre la Bulgarie. Ces bouleversements ébranlèrent l’Autriche-Hongrie et la Russie. La Russie entreprit une mobilisation partielle, et seule une Conférence des ambassadeurs permit d’éviter la guerre. De fréquents incidents de frontières accrurent la tension entre la France et l’Allemagne, et le Parlement français porta de deux à trois ans la durée du service militaire obligatoire. Le titre d’un livre de Léon Daudet, L’Avant-Guerre, en dit long sur le climat de l’époque.

En même temps, s’intensifiaient les conflits entre les diverses écoles de psychiatrie dynamique. A Paris, Janet travaillait à son grand ouvrage sur les médications psychologiques. A Nancy, la retraite de Bernheim fut suivie d’une réaction antipsychologique, rappelant celle qui s’était produite à Paris après la mort de Charcot. A Berne, Dubois continuait à porter le flambeau de la psychothérapie, de même que Vittoz à Lausanne, mais ils étaient tous deux isolés. A Zurich, Ludwig Frank luttait énergiquement pour imposer sa propre technique de traitement cathartique, et il publia en 1913 un manuel consacré à sa méthode2418. A Vienne, le mouvement psychanalytique passa par la plus grave crise qu’il eût jamais connue. Il avait déjà perdu Alfred Adler qui, en tant que chef d’une nouvelle école, publia un manuel exposant sa méthode2419. Stekel, qui avait quitté le mouvement l’année précédente, chercha à promouvoir sa propre méthode de traitement psychanalytique rapide. Et maintenant, c’était Jung qui s’éloignait de Freud, après avoir publié ses opinions divergentes qu’il présentait comme un exposé de la psychanalyse. Cette année-là, les diverses écoles de psychiatrie dynamique s’affrontèrent essentiellement sur deux champs de bataille : le XVIIe Congrès international de médecine de Londres et le IVe Congrès psychiatrique de Munich.

Le XVIIe Congrès international de médecine se tint à Londres du 7 au 12 août. La psychanalyse faisait partie des sujets inscrits à l’ordre du jour de la section XII. Les rapports et les discussions auxquels elle donna lieu sont connus par les procès-verbaux officiels et par des comptes rendus détaillés publiés dans le

Times2*0. Le jeudi 7 août, Adolf Meyer présenta une communication sur la Phipps Psychiatrie Clinic qui venait de s’ouvrir à Baltimore sous sa direction. Au cours de la discussion, ses collègues anglais manifestèrent leur stupéfaction d’apprendre qu’il employait 10 médecins pour 90 malades. Sir Thomas Clouston s’exclama : « Nous avons l’impression que nos trésoriers et nos comités auront besoin d’une longue éducation avant qu’ils nous allouent les fonds nécessaires pour réaliser des projets d’une telle munificence ! »

Le vendredi 8 août, Pierre Janet présenta son rapport sur la « psychoanalyse ».

Le point de départ de la psycho-analyse, expliqua-t-il, se trouve dans les observations de Charcot sur les névroses traumatiques, que lui (Janet) avait étendues à beaucoup d’autres névroses, en y ajoutant les notions de rétrécissement du champ de la conscience et de faiblesse psychologique. Aussi Janet avait-il vu, au début, dans les travaux de Freud, une confirmation de ses propres observations. Freud invoquait comme une nouveauté le temps considérable consacré au malade, la connaissance de toute sa vie, l’observation minutieuse de ses faits et gestes, mais lui, Janet, avait toujours fait de même. Janet qualifia de naïve la méthode des associations spontanées, parce que le thérapeute suggère inconsciemment la suite des associations. Quant aux rêves, Freud ne prenait aucune précaution en les recueillant et ses interprétations étaient arbitraires. Freud appelait « complexes » ce que Janet avait appelé « idées fixes subconscientes ». Beaucoup d’idées que la psychanalyse présentait comme nouvelles n’étaient que des notions déjà connues auxquelles Freud avait donné un nouveau nom, ainsi le refoulement qui correspondait au rétrécissement du champ de la conscience. Freud appelait « psychanalyse » ce que Janet avait appelé « analyse psychologique ». Freud étendait abusivement le rôle des troubles sexuels en y voyant la cause essentielle et unique des névroses. Au contraire, ils étaient souvent l’expression plutôt que la cause des névroses. Freud donnait au mot « libido » un sens vague et démesurément étendu. Des guérisons étaient obtenues par la psychanalyse comme par n’importe quelle autre méthode. Janet signalait en passant, sans prendre position, l’opinion curieuse de certains auteurs sur le rôle du genius loci à Vienne2420 2421. Janet concluait, sur un ton de conciliation, que les écrits de Freud contiennent « une quantité d’études précieuses sur les névroses, sur l’évolution de la pensée dans l’enfance et sur les diverses formes des sentiments sexuels ». Plus tard, les exagérations actuelles de la psychanalyse seraient oubliées et l’on se souviendrait que « la psycho-analyse avait rendu de grands services à l’analyse psychologique ».

Janet, évidemment, ne connaissait les doctrines de Freud que par ce qui, dans la littérature psychanalytique de cette époque, avait été publié en français et en anglais. Il avait lu L’Interprétation des rêves dans la traduction de Brill, les résumés des écrits de Freud publiés par Brill et Acher, ainsi que certaines publications de Maeder, Ferenczi, Sadger, Jung, Jones et Putnam. Ainsi les critiques de Janet visaient plutôt la psychanalyse des débuts que ses développements les plus récents.

A la suite de l’exposé de Janet, Jung entreprit de défendre la psychanalyse. D parla en anglais et commença par une remarque caustique visant Janet : « Malheureusement, il arrive souvent que des gens s’estiment qualifiés pour juger de la psychanalyse alors qu’ils ne sont même pas capables de lire l’allemand. » Puisque, dit-il, la théorie de Freud n’était encore, dans l’ensemble, ni très claire ni aisément accessible, Jung présenta une version condensée de la psychanalyse, développant des critiques plus sévères encore que celles de Janet : « C’est pourquoi je propose de libérer la théorie psychanalytique de son point de vue exclusivement sexuel. Je propose de le remplacer par un point de vue énergétique sur la psychologie des névroses. » Jung assimila la libido à l’élan vital de Bergson. La névrose était un acte d’adaptation qui a échoué, d’où une accumulation d’énergie et la substitution des composantes supérieures d’une fonction par ses composantes inférieures. (Remarquons en passant que telle était la conception de la névrose de Janet, bien que celui-ci ne fût pas cité.)

Dans la discussion qui suivit, personne ne répondit à Jung. Neuf personnes prirent part à la discussion dont cinq étaient favorables à Freud, trois hostiles et une neutre. Jones dit que la communication de Janet était une longue suite de malentendus, de déformations et d’erreurs, et qu’il n’avait rien compris à la psychanalyse. Corriat avoua qu’il avait été hostile à la psychanalyse, mais qu’il comprenait maintenant la validité de sa théorie et son extrême valeur du point de vue thérapeutique. Forsyth déclara que la psychanalyse offrait un « aperçu unique sur les caractéristiques affectives des enfants ». Eder se demandait comment Janet pouvait déclarer la psychanalyse absurde tout en s’en disant le véritable auteur. Savage dit qu’il ne fallait pas se laisser impressionner par l’éloquence de Janet, mais comprendre l’importance du subconscient infantile. Frankl-Hochwart de Vienne objecta que le traitement psychanalytique avait connu de nombreux échecs, qu’il n’était pas bon de remuer les problèmes sexuels des malades, que les psychanalystes non médecins étaient dangereux, et qu’il faudrait établir des statistiques des succès et des échecs. Walsh souligna également le danger d’une insistance excessive sur la sexualité, ajoutant que toute méthode thérapeutique pouvait se prévaloir d’un certain nombre de succès. Béril-lon énuméra les six critères d’une psychothérapie acceptable et conclut que la psychanalyse ne satisfaisait à aucun d’entre eux. T.A. Williams exprima une opinion mesurée : « La recherche psychanalytique de l’origine de la maladie est un grand progrès par rapport à la simple description. » Il nourrissait cependant des doutes quant au caractère inconscient des complexes perturbateurs, estimait que la psychanalyse ne corrigeait pas les habitudes mentales défectueuses, et qu’il était préférable en général de réorienter le malade d’une façon consciente, donc rationnelle. Quant au critère thérapeutique, il était douteux.

Tous les comptes rendus de cette discussion confirment qu’elle fut assez orageuse. Dans son autobiographie, Jones écrit que le rapport de Janet constituait « une attaque cinglante et satirique contre Freud et son œuvre […] à l’occasion de laquelle il déploya pleinement son inimitable don théâtral », et Jones ajoute : « Il me fut facile de démontrer à l’auditoire, non seulement sa profonde ignorance de la psychanalyse, mais aussi le manque de scrupule avec lequel il inventait, de la façon la plus déloyale, des hommes de paille pour pouvoir les ridiculiser »2422. Jones explique l’opposition de Janet à la psychanalyse par la jalousie : il se serait senti surpassé par Freud. Dans sa biographie de Freud, Jones écrit simplement : « Au cours de la première semaine d’août, il y eut entre Janet et moi, au Congrès international de médecine, un duel oratoire qui mit fin à sa prétention d’avoir fondé la psychanalyse et de l’avoir vue ensuite gâchée par Freud. » Il reproduit ensuite la lettre de félicitations de Freud2423. Mais les comptes rendus de l’époque ne confirment pas l’histoire du « duel ». Dans les procès-verbaux officiels du Congrès, l’intervention de Jones apparaît très brève et ne tranche guère sur celles des huit autres participants. Le Times de Londres, dans ses comptes rendus détaillés des séances de discussions, se contentait de résumer l’intervention énergique du docteur Corriat en faveur de la psychanalyse et l’affirmation du docteur Walsh qui voyait en elle la dernière d’une série d’épidémies psychiques, mais il ne faisait aucune mention de Jones. Jones aurait-il confondu son intervention orale au Congrès avec sa réplique écrite à Janet, publiée plus tard dans le Journal for Abnormal Psychology ?

Pour apprécier complètement les événements de ce Congrès, il faut tenir compte de l’atmosphère politique de l’époque. Pendant des années, l’Angleterre avait mené une campagne contre tout ce qui était mode in Germany. Wollenberg, l’un des psychiatres allemands qui participèrent au Congrès, évoqua plus tard, comme preuve du sentiment antiallemand qui régnait au Congrès, le fait qu’aucun Allemand ne fut invité à porter un toast lors du banquet de clôture2424.

Trois semaines après le Congrès international de médecine de Londres, les psychanalystes se réunirent à Munich pour leur quatrième Congrès international, les 6 et 7 septembre. Les participants semblent s’être moins préoccupés de communications scientifiques que des conflits au sein même de l’Association. Freud et ses proches collaborateurs s’inquiétaient de la nouvelle orientation donnée à la psychanalyse par Jung et ses disciples. En sa qualité de président de l’Association internationale, Jung assumait la présidence du Congrès ; mais son mandat était près d’expirer. En dépit d’une forte opposition, il fut réélu par 30 voix sur les 52 suffrages exprimés.

Lou Andreas-Salomé, qui était venue en invitée, accompagnée du poète Rilke, nota ses impressions dans son journal2425. Elle trouva l’attitude de Jung à l’égard de Freud indûment autoritaire et dogmatique ; Freud se tenait sur la défensive et contenait difficilement l’émotion profonde que lui causait l’idée de rompre avec le « fils » qu’il avait tant aimé.

On peut imaginer que ce conflit était empreint d’émotions à caractère personnel. Les relations entre Jung et Freud ne rappelaient-elles pas celles entre Freud et Breuer dix-huit ans plus tôt ? Quant à Jung, ne revivait-il pas le conflit qui l’avait opposé à Bleuler en 1909, sinon son conflit encore plus ancien avec son père ? Mais la raison la plus profonde du désaccord dut être la différence fondamentale de perspective entre le groupe de Zurich et Freud. Bleuler et Jung considéraient leurs relations avec Freud comme une collaboration entre chercheurs indépendants, travaillant dans le même domaine. Ils avaient accepté de la psychanalyse ce qui leur paraissait juste, tout en affirmant leurs divergences. C’est de cette façon que Breuer et Freud avaient exprimé dans les Études sur l’hystérie les divergences entre leurs théories de l’hystérie, et que Bleuler et Jung avaient exposé dans un même article, en 1908, les divergences entre leurs théories sur la schizophrénie2426. Mais Freud voulait des disciples résolus à accepter sa doctrine en bloc ou à ne la développer que sous son contrôle ; le conflit était donc inévitable. C’est pour cette même raison que Bleuler avait toujours refusé de devenir membre de l’Association psychanalytique internationale.

La véritable histoire de cet épisode n’a jamais été écrite jusqu’à présent, pas plus que celle des polémiques entourant la psychanalyse. La version habituelle, d’après laquelle Freud et ses disciples auraient été victimes d’attaques massives de la part d’ennemis perfides2427, ne résiste pas à un examen objectif des faits, non plus que l’histoire des prétendues persécutions. La psychanalyse donna lieu à des discussions animées, voire passionnées, dans les associations et les congrès médicaux, mais il n’existe aucune preuve que quiconque ait jamais attaqué la sincérité ou l’honnêteté de Freud. Quant aux allégations de Jones sur le pasteur australien Donald Fraser, qui aurait été contraint de donner sa démission en raison de l’intérêt qu’il portait à la psychanalyse, et sur le linguiste suédois Hans Sperber, qui aurait vu sa carrière brisée pour la même raison, elles appartiennent certainement à la légende : le pasteur Donald Fraser avait volontairement abandonné son ministère pour étudier la médecine, avec l’appui de sa paroisse2428, et Sperber se vit refuser le poste de Privat-Dozent pour des raisons qui n’avaient rien à voir avec son article sur l’origine sexuelle du langage2429. Il est caractéristique de la légende freudienne que des plaisanteries anodines aient été interprétées comme des insultes odieuses. Jones, qui était plus familiarisé avec l’humour britannique qu’avec le Witz viennois, cite comme exemple d’infâmes insultes antifreudiennes des plaisanteries qui associaient le nom de Freud au mot Freudetunadchen (fille de joie)2430. Il s’agissait, en fait, du calembour suivant : « Pourquoi certaines femmes vont-elles trouver Freud, d’autres Jung ? – Les premières sont des Freudenmadchen (filles de joie), les autres des Jungfrauen (vierges). »

L’année 1914 s’ouvrit sous de sombres auspices. L’Europe était le théâtre de nombreux conflits, manifestes ou voilés. En Autriche-Hongrie, l’agitation croissante des nationalistes tchèques amena une vigoureuse protestation des groupes de langue allemande contre ce qu’ils considéraient comme un empiètement slave. Les relations entre l’Autriche et la Serbie s’étaient tendues à propos de l’Albanie que les Serbes avaient cherché à annexer, tandis que l’Autriche-Hongrie avait assuré son indépendance. Les Anglais étaient inquiets de l’agitation nationaliste croissante en Irlande. Le nouveau président de la République française, Poincaré, se rendit en Russie en juin, et, lors d’un banquet officiel, il assura les Russes de l’appui de la France en cas de conflit.

Ce furent aussi des mois de crise aiguë au sein du mouvement psychanalytique. Jung jugea sa position intenable et démissionna de l’Association internationale au mois de mars. Bleuler publia une critique des théories de Freud, mais ne rompit pas ses relations personnelles avec lui. La Société suisse de psychanalyse fut dissoute.

Cette grave crise poussa Freud à écrire une histoire du mouvement psychanalytique. Ce fut une apologia pro domo, caractérisée par les imprécisions de souvenirs habituelles et par des polémiques relatives à ses relations avec Adler et Jung. A cette même époque, la revue Imago publia un article anonyme intitulé : « Sur le Moïse de Michel-Ange »2431. L’auteur analysait la pose et l’expression de cette sculpture célèbre, et concluait que, loin d’exprimer la colère du prophète prêt à briser les Tables de la Loi, elle exprimait l’effort suprême que faisait le grand conducteur d’hommes pour maîtriser sa juste colère. On découvrit plus tard que l’auteur de cet article n’était autre que Freud, et l’on s’accorde à reconnaître dans son interprétation une projection de ses propres sentiments. Cette même année apporta aussi une des principales innovations dans la théorie psychanalytique, à savoir l’article de Freud intitulé : « Pour introduire le narcissisme »2432.

En dépit de la crise que traversait le mouvement psychanalytique, les théories de Freud obtenaient un succès croissant à travers le monde. La psychanalyse devenait populaire en Russie, les principales œuvres de Freud étaient traduites en russe, et plusieurs grandes villes de Russie avaient leur groupe psychanalytique. La psychanalyse gagnait aussi du terrain en Angleterre et aux États-Unis. En France, les idées de Freud n’étaient connues que d’un nombre assez restreint de personnes, mais, dans l’atmosphère de chauvinisme intense qui régnait dans le pays, elles étaient l’objet d’attaques véhémentes. Ce fut le cas à la Société de psychothérapie de Paris, lors de la séance du 16 juin 1914, au cours de laquelle Janet prit la défense de Freud.

Janet protesta contre le fait que, dans une séance consacrée à l’œuvre de Freud, on n’ait entendu que des critiques : ce n’était ni courtois ni juste. Les études de l’école de Freud s’étaient développées en dehors de l’Autriche et de l’Allemagne dans plusieurs pays étrangers et particulièrement aux États-Unis d’Amérique, ce qui n’aurait pas été possible si ces enseignements n’avaient pas présenté une grande importance et une grande valeur. Les erreurs, les exagérations, et surtout les généralisations indéfinies étaient le fruit d’une théorisation insuffisante mais l’incertitude de ces théories n’abolissait pas la valeur des travaux qui avaient été accomplis autour d’elles. La psychanalyse avait apporté des contributions remarquables à nos connaissances sur les névroses, la psychologie infantile, la psychologie sexuelle. « Sachons reconnaître tous ces mérites et que nos critiques inévitables ne nous empêchent pas d’exprimer l’estime que nous avons pour les beaux travaux de nos confrères de Vienne et pour leurs importantes observations »2433.

Mais les sentiments nationalistes étaient à ce point exacerbés que, pour de nombreuses années, toute objectivité scientifique était exclue. C’est dans cette atmosphère tendue que la nouvelle de l’assassinat de Sarajevo retentit douze jours plus tard comme le glas funèbre de l’Europe.

La Première Guerre mondiale : juillet 1914-novembre 1918

Henri Bergson raconte que lorsque le 4 août 1914, dépliant un journal, il lut en gros caractères : « L’Allemagne déclare la guerre à la France », il eut la sensation soudaine d’une invisible présence, comme si un personnage de légende, évadé du livre où l’on raconte son histoire, s’installait tranquillement dans la chambre2434. Comme tous ceux qui étaient enfants pendant la guerre de 1870-1871, il avait considéré une nouvelle guerre comme imminente pendant les douze ou quinze années qui avaient suivi. Puis cette guerre lui était apparue tout à la fois comme probable et comme impossible. Bergson s’apercevait maintenant que cet événement imprégnant tout de sa présence était advenu, et, malgré son bouleversement, il éprouvait un sentiment d’admiration pour la facilité avec laquelle s’était effectué le passage de l’abstrait au concret. Cette guerre, qui nous apparaît rétrospectivement comme un coup de tonnerre dans un ciel serein et une interruption dramatique de la marche de l’Europe vers le bonheur et la prospérité, apparut à beaucoup de contemporains comme l’issue inévitable d’une longue suite de conflits, de menaces, de guerres locales et de rumeurs de guerre, voire même comme une libération de tensions intolérables.

En 1914, la civilisation européenne se heurtait, dans le cours de son expansion, au dernier avant-poste de la barbarie, l’Empire turc. Seules les rivalités des puissances européennes avaient empêché que le coup de grâce fût porté à « l’homme malade », ainsi qu’on appelait alors couramment la Turquie. Mais comme dans la fable, les dents du dragon vaincu avaient donné naissance à une progéniture redoutable : les nouveaux pays balkaniques. A peine libérés, ils s’étaient mis à opprimer leurs propres minorités et à entrer en guerre les uns contre les autres. Des organisations terroristes secrètes, fondées jadis pour lutter contre les Turcs, étaient maintenant engagées dans des luttes politiques générales. Des jeunes gens qui se disaient patriotes recevaient un entraînement au terrorisme pour servir d’exécrables intérêts politiques.

Le principe des nationalités, qui s’étendait maintenant aux pays balkaniques, dominait plus que jamais en Europe, et chaque pays avait sa manière de résoudre ce problème. La France avait depuis longtemps assimilé ses minorités, mais la Grande-Bretagne se heurtait à des difficultés avec les Irlandais, l’Espagne avec les Catalans, et l’Allemagne avec ses minorités alsacienne, danoise et polonaise. La Turquie recourait à des massacres périodiques, dont les Bulgares et les Arméniens avaient été les dernières victimes. La Russie, qui s’était longtemps montrée libérale, entreprenait à présent de « russifier » ses minorités. La situation de l’Autriche-Hongrie était la plus délicate, puisqu’elle constituait le seul grand État multinational à une époque de nationalisme effréné. Elle était exposée à la fois à l’agitation interne et aux intrigues de la Russie et de la Serbie. Les difficultés de la monarchie austro-hongroise étaient malaisées à comprendre à une époque où les notions de « décolonisation », d’« États satellites » et d’« État supranational » n’avaient pas encore été formulées. Les pays balkaniques, récemment « décolonisés » après avoir subi le joug turc, étaient devenus la proie d’un nationalisme fanatique et de luttes intestines. La Serbie était un satellite de la Russie qui dirigeait indirectement sa politique et l’utilisait contre l’Autriche-Hongrie dont les dissensions internes rendaient nécessaire une réforme politique radicale2435. La monarchie était la seule force d’unification de l’Empire, et le prince héritier François-Ferdinand était considéré comme le seul homme qui possédât la volonté et la capacité d’effectuer ces réformes.

Le public européen était tellement habitué à voir des rois et des chefs d’État assassinés par des anarchistes isolés ou des paranoïaques, qu’il ne comprit pas la véritable signification de l’assassinat de Sarajevo, qui était en fait un complot organisé par les services secrets serbes2436. Nous avons déjà vu que le roi de Serbie, ami de l’Autriche, Alexandre ni, sa femme la reine Draga, et plusieurs de leurs partisans, avaient été assassinés en 1903. Le nouveau roi, Pierre, soutenu par la Russie, inaugura une politique antiautrichienne appuyé par les terroristes qui l’avaient porté au pouvoir. L’annexion de la Bosnie-Herzégovine par l’Au-triche-Hongrie et la création d’une diète bosniaque mirent en fureur les Serbes nationalistes qui perpétrèrent une série d’actes terroristes contre des fonctionnaires autrichiens, et, en 1912, contre le gouverneur de la Croatie. Le 28 juin 1914, un groupe de jeunes conspirateurs bosniaques, entraînés dans les écoles de terrorisme serbes, munis d’armes provenant de l’armée serbe et aidés pour franchir la frontière par des agents serbes, assassinèrent l’archiduc François-Ferdinand et sa femme en visite à Sarajevo. Si jamais crime mérita d’être appelé « machiavélique », ce fut bien celui-là : dans la mesure où l’archiduc avait décidé de résoudre les problèmes de l’Empire en conférant un statut d’égalité aux populations slaves du Sud, et ceci afin de faire échec aux nationalistes serbes, son meurtre mettait fin à tout espoir de réforme, ne laissant qu’un vieil empereur fatigué, et, comme héritier présomptif, un jeune homme non préparé. Le gouvernement austro-hongrois se trouva placé devant un dilemme tragique : ou bien laisser impunis les agissements d’un dangereux repaire de terroristes qui avaient juré de détruire l’Empire ou bien recourir à l’intervention armée en prenant le risque d’une guerre générale, puisque la Serbie était soutenue par la Russie2437. Comme le dit Somary :

« L’Europe occidentale ne comprit absolument pas ce qui était en jeu […]. Ils se mirent faussement en tête qu’une petite nation était la victime de la malveillance impérialiste, prenant instinctivement le parti de David, alors qu’il s’agissait du sapement systématique d’un empire civilisé par un satellite russe et que l’assassinat de Sarajevo était typiquement un acte de partisans »2438.

La guerre représentait un risque mortel, d’autant plus qu’à peine un an auparavant on avait découvert que le colonel Alfred Redl, chef de la section de contre-espionnage de l’armée impériale, avait été l’objet d’un chantage pour obtenir de lui qu’il communique des informations militaires vitales aux Russes. En outre, l’Italie était en train de se dégager de son alliance avec l’Autriche-Hongrie. Que la guerre reste localisée ou non dépendait de la réaction de la Russie. Du fait de sa croissance économique rapide, des conflits sociaux et des activités de groupes révolutionnaires, la Russie était mal préparée à la guerre. Mais un parti militariste réussit à obtenir la mobilisation générale, ce qui représentait également une menace pour l’Allemagne. L’Allemagne était préparée à une guerre, que ses dirigeants militaires et politiques considéraient depuis longtemps comme inévitable. Estimant que l’issue dépendrait de la rapidité des premières opérations, et pensant s’assurer un avantage stratégique initial, l’Allemagne déclara la guerre à la Russie et à la France, et viola la neutralité de la Belgique ; sur quoi l’Italie se dégagea de son alliance avec les empires d’Europe centrale, et l’Angleterre déclara la guerre à l’Allemagne. C’est ainsi qu’en quelques semaines la machine infernale fut mise en mouvement.

La plupart des peuples d’Europe avaient été conditionnés depuis longtemps à cette guerre ; aussi commença-t-elle par un extraordinaire débordement d’enthousiasme patriotique. Les Autrichiens et les Hongrois voyaient dans la lutte la seule possibilité de survie de la Double Monarchie. Les Allemands cherchaient à se libérer de l’encerclement par les nations voisines et de l’invasion de la barbarie russe. Les Français considéraient cette guerre comme une croisade pour la liberté du monde et la libération de l’Alsace-Lorraine. Elle signifia la faillite des pouvoirs spirituels. Les Églises de toutes les confessions prirent fait et cause pour leurs pays respectifs et le pape se contenta de recommander les combattants à Dieu. Les socialistes, qui avaient à plusieurs reprises proclamé leur opposition à la guerre, suivirent le mouvement général avec à peu près le même enthousiasme que les autres. Les pacifistes ne représentaient partout qu’une infime minorité et ceux qui refusaient de combattre furent liquidés discrètement. Les intellectuels s’engagèrent fiévreusement dans ce qu’on a appelé depuis la « mobilisation des consciences », c’est-à-dire ce nationalisme fanatique qui ne supportait pas la moindre divergence. Seul un petit nombre de penseurs furent encore capables de

jeter un regard lucide sur la catastrophe. Le philosophe Alain prédit que cette guerre aboutirait à une hécatombe de l’élite, et laisserait le pays à la merci des plus rusés, des tyrans et des esclaves2439. Anatole France, qui, dans une protestation écrite contre le bombardement de la cathédrale de Reims, exprimait l’espoir qu’après la guerre le peuple français accepterait à nouveau d’entretenir des relations amicales avec l’ennemi vaincu, se vit copieusement insulté et la populace jeta des pierres sur sa maison. Romain Rolland, qui s’était établi à Genève, publia un manifeste célébrant l’héroïsme de la jeunesse européenne et de ses sacrifices pour un idéal patriotique, mais stigmatisant les hommes d’État qui avaient déchaîné cette guerre et ne faisaient rien pour y mettre fin, condamnant par ailleurs les écrivains qui attisaient le feu2440. Dans la même ligne, le romancier allemand Hermann Hesse, tout en proclamant son admiration pour les combattants, dénonça ceux qui, bien à l’abri chez eux, écrivaient des textes incendiaires contre l’ennemi2441’.

Au début du conflit, chaque psychiatre réagit conformément à sa personnalité. Breuer prédit que l’Autriche ou bien périrait dans la conflagration, ou bien renaîtrait comme un phénix jeune et vigoureux2442. Freud exprima des sentiments patriotiques autrichiens, et l’on comprend mal que Jones s’en soit montré surpris2443. L’attitude de Janet fut plus étonnante : il fut l’un des rares à ne pas succomber à la fièvre de chauvinisme2444. Moll rapporte un épisode curieux dans son autobiographie2445. Un agent secret vint le voir, lui demandant de l’instruire de telle façon qu’il puisse, avec quelque vraisemblance, se faire passer pour médecin. Moll lui répondit que c’était impossible, mais qu’il pouvait lui indiquer comment incarner le personnage d’un psychanalyste. Il lui apprit ainsi en quelques jours les rudiments et le jargon de la profession, et l’homme servit effectivement son pays tout au long de la guerre en « exerçant » sa nouvelle compétence. En Suisse, Auguste Forel fut si bouleversé par la catastrophe qu’il abandonna sa campagne antialcoolique pour s’engager intensément dans l’action pacifiste2446.

Les milliers d’hommes qui étaient partis au combat avec un tel enthousiasme s’attendaient à une guerre de courte durée, persuadés que les armes modernes amèneraient nécessairement une conclusion rapide. Fort peu prévoyaient que la lutte durerait plus de quatre ans. La guerre débuta par une période d’ardent enthousiasme et d’attaques meurtrières. Jamais peut-être, dans l’histoire de l’humanité, de tels actes d’héroïsme ne furent exigés de tant d’hommes, et jamais les vies humaines ne furent gaspillées avec une telle prodigalité.

Cette période initiale fut suivie d’une immobilisation des armées sur les fronts occidentaux. Cette guerre d’usure fut entrecoupée, de part et d’autre, par des offensives infructueuses. Comme dans une sorte de gigantesque potlatch, les belligérants rivalisaient à qui jetterait le plus de richesses et d’hommes dans le brasier et se ferait de nouveaux alliés. C’est à cette époque qu’eut lieu le premier génocide de grande envergure des temps modernes. Les Arméniens, que les agents des Alliés avaient incités à secouer le joug turc en leur promettant l’indépendance, furent victimes d’un massacre organisé et systématique ; près de deux millions d’hommes furent tués dans des conditions horribles2447.

L’enthousiasme patriotique spontané dont les nations belligérantes avaient fait preuve au départ céda progressivement le pas à une propagande omniprésente, parfaitement organisée et insidieuse. En 1917, les populations montraient des signes de lassitude et des mutineries éclatèrent dans l’armée française. L’Empire russe fut le premier à s’écrouler sous les coups de la révolution démocratique de Kerenski en mars 1917, puis de la révolution bolchevique de novembre 1917, suivie d’une paix séparée avec les empires d’Europe centrale. L’Allemagne chercha à hâter le dénouement en intensifiant sa guerre sous-marine, ce qui conduisit les États-Unis à intervenir aux côtés des Alliés.

Après la mort de l’empereur François-Joseph, son successeur, le jeune Charles, fit de vains efforts pour obtenir une paix séparée. L’Allemagne chercha désespérément à remporter la victoire avant que l’armée des États-Unis ne puisse intervenir efficacement. Mais une fois de plus, ce fut au Proche-Orient que se joua l’issue du conflit, avec l’effondrement de la Turquie, suivi de celui de la Bulgarie, de l’Autriche-Hongrie et enfin de l’Allemagne, marqué par l’armistice du 11 novembre 1918. Pour les Anglais, et surtout pour les Français, ce fut une victoire à la Pyrrhus, obtenue grâce à l’intervention américaine. Vers la fin de 1918, tous les peuples de l’Europe mettaient des espoirs illimités dans le président Wilson. Les Alliés voyaient en lui un avocat puissant qui appuierait leurs revendications à la Conférence de paix ; les Allemands et les Autrichiens étaient convaincus qu’il chercherait à établir une paix juste et qu’il aiderait à la réconciliation.

Au long de ces quatre années et demie, le monde occidental avait été plongé dans une grande confusion. La vie politique, économique, sociale et intellectuelle des nations belligérantes avait été absorbée par la guerre. Les psychiatres ne firent pas exception. Leur préoccupation la plus immédiate était le traitement des névroses de guerre, et ils avaient à résoudre des problèmes auxquels ils étaient peu préparés. Le traitement par stimulation électrique, souvent efficace dans les cas de paralysie fonctionnelle, fut souvent utilisé inconsidérément, ce qui lui valut en France le nom de « torpillage ». Babinski, qui avait rejeté la conception de Charcot sur l’hystérie, eut affaire à des troubles cliniques très proches de l’ancienne hystérie, qui résistaient toutefois à l’action thérapeutique de la suggestion. Il les qualifia de « troubles physiopathiques »2448. Wagner-Jauregg distinguait, dans les commotions par éclat d’obus, les effets de facteurs physiques (bruit, lumière intense, vibrations et pression de l’air) et de deux sortes de facteurs psychogènes : les facteurs occasionnels et les facteurs déterminants2449. Il faisait observer qu’il y avait très peu d’Allemands, d’Autrichiens, de Hongrois et de Slaves du Sud parmi les malades atteints de névroses de guerre, alors qu’il y avait beaucoup de Tchèques, et que les cas les plus graves se rencontraient chez les soldats appartenant aux groupes ethniques italiens et roumains. (En d’autres termes, la fréquence des névroses de guerre était proportionnelle au manque de loyauté à l’égard de la Double Monarchie.) Les psychanalystes, pour qui les névroses de guerre représentaient également une donnée nouvelle, durent réviser et élargir leurs théories.

Pendant ce temps, la psychiatrie faisait de grands progrès. En 1917, Wagner-Jauregg publia les premiers résultats de ses recherches sur le traitement de la paralysie générale par la malariathérapie. Von Economo donna la première description de l’encéphalite épidémique et de ses lésions. La mobilisation de l’armée américaine permit pour la première fois d’appliquer simultanément des tests psychologiques à environ deux millions d’individus et ces tests entrèrent dans l’usage courant.

Pendant les années de guerre, les grands systèmes de psychiatrie dynamique furent révisés par leurs auteurs. Janet était absorbé par l’édification de sa nouvelle psychologie des tendances. En 1916, Freud publia son Introduction à la psychanalyse, premier exposé systématique de ses théories. En même temps, il imprima à la psychanalyse de nouveaux développements par ses articles sur la métapsychologie. On a pensé que Freud accordait une importance accrue aux instincts d’agressivité parce qu’il était influencé par les événements de la guerre. Alfred Adler, qui, comme les autres, avait d’abord montré un ardent patriotisme, en vint progressivement à prendre la guerre en horreur et à voir dans le sentiment communautaire un trait fondamental de la nature humaine. Pour Jung, les années de guerre correspondirent à sa période de névrose créatrice ; il ne publia presque rien pendant ces années, mais il s’entoura d’un groupe de disciples.

De ces quatre grands systèmes dynamiques, seule la psychanalyse fit des progrès notables pendant la guerre. En 1918, une maison d’édition d’ouvrages de psychanalyse (le Verlag) fut fondée à Vienne, grâce à la générosité d’Anton von Freund, un riche Hongrois qui avait été traité par Freud. Cet instrument puissant assura la propagation du mouvement. En Angleterre, la psychanalyse était de plus en plus populaire, grâce, surtout, aux travaux de Rivers. En Amérique, Frink publia un ouvrage, qui eut son heure de célébrité, sur les phobies et les impulsions morbides2450. Des travaux originaux furent réalisés en marge de la psychanalyse, comme les écrits de Silberer sur le symbolisme de la nouvelle naissance2451. Hans Blüher affirma que ce qui assurait la cohésion des associations de jeunes gens était un lien homosexuel plus ou moins inconscient ; ce fut une première application des théories psychanalytiques à la psychologie collective2452.

Les circonstances poussèrent bien des hommes à réfléchir sur les causes et la signification de la guerre. Quand Freud publia, en 1915, ses « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort », il ne fit que suivre un courant dans lequel s’étaient engagés nombre de penseurs éminents. Un cardiologue allemand, G.F. Nicolai, emprisonné pour ses idées pacifistes, écrivit sa Biologie de la guerre2453. D’autres, comme Arthur Schnitzler à Vienne ou le philosophe Alain en France, notaient leurs réflexions qui devaient être publiées plus tard sous forme de livres.

Durant la guerre, Zurich, la plus grande ville de la Suisse neutre, conserva son caractère cosmopolite2454. Quelques jeunes artistes, poètes et musiciens, groupés autour du Roumain Tristan Tzara, ouvrirent en 1916 le « Cabaret Voltaire » dans une des rues les plus anciennes et les plus étroites de Zurich, la Spiegelgasse (c’est dans cette même rue que vivait Lénine). Ces jeunes gens, qui s’intitulèrent eux-mêmes les dadaïstes, déclamaient des poèmes d’une absurdité délibérée et exprimaient de toutes les façons possibles leur mépris de l’ordre établi, qui s’était révélé incapable d’éviter le massacre collectif. Plusieurs de ces hommes s’étaient dérobés à leurs obligations militaires, dans leurs pays respectifs2455. Quelques dadaïstes, comme Hans Arp, Hugo Bail et Marcel Janco, allaient se rendre célèbres plus tard comme écrivains ou comme artistes. Friedrich Glauser devint le meilleur auteur suisse de romans policiers, et un autre dadaïste, Richard Hül-senbeck, devait finir sa carrière comme psychanalyste à New York.

A Vienne, les événements de la guerre donnèrent naissance à divers courants de pensée. L’enthousiasme initial avait été rapidement entamé par les premières défaites. L’armée serbe, bien entraînée du fait des guerres balkaniques, se révéla plus rude que l’on ne s’y attendait. L’invasion de la Galicie par les Russes amena à Vienne des foules de réfugiés, parmi lesquels de nombreux Juifs des classes les plus pauvres. L’Italie, puis la Roumanie déclarèrent la guerre à l’Autriche. Une habile propagande provoqua des désertions en masse parmi les Tchèques et d’autres minorités peu loyales. La nourriture et le combustible se faisaient rares, tandis que le coût de la vie montait sans cesse. Beaucoup ressentirent la mort de l’empereur François-Joseph comme celle de l’Empire. Pendant les derniers mois de la guerre, l’opposition aux hostilités s’exprima ouvertement. Jakob Moreno Levy, un jeune médecin qui participait activement à la vie littéraire, lança un nouveau périodique, Daimon, dont le premier numéro s’ouvrait sur un manifeste lyrique : « Invitation à une rencontre », plaidoyer déguisé en faveur de la paix où l’on devait voir plus tard un jalon important de l’histoire de la littérature existentialiste2456. La population mettait tous ses espoirs dans le président Wilson qui, le 8 janvier 1918, avait proclamé ses Quatorze Points relatifs à la paix mondiale. Mais la plupart des Autrichiens ressentirent la défaite et la dislocation de l’Empire séculaire des Habsbourg comme une catastrophe insurmontable. C’est ce qu’a très bien exprimé Ernst Lothar dans ses Mémoires :

« L’effondrement de l’Autriche-Hongrie me frappa au cœur, et nous fûmes très nombreux dans ce cas. Nous avions conscience […] que quelque chose d’irremplaçable était mort, dont il ne serait plus jamais possible de retrouver l’équivalent […]. L’Empire était réduit à un huitième de sa superficie. Il y avait eu place en lui pour un petit univers : la mer et les steppes, les glaciers et les champs de blé, le Sud, l’Ouest et l’Est, le Germain, le Romain et le Slave multiforme, le Magyar et même le Turc : les États-Unis d’Europe avaient existé ici depuis des générations, quand nulle part ailleurs il n’avait été possible de les faire vivre ensemble. Et cet Empire aux cent facettes diverses, avec ses langues, ses cultures et ses tempéraments, ce brillant mélange aux couleurs contrastées, il n’avait existé qu’ici […] »2457.

Lothar, qui connaissait Freud, ressentit dans sa détresse le besoin de le consulter. D’après le récit qu’il en fit plus tard, il demanda à Freud comment on pouvait exister sans le pays pour lequel on avait vécu. Freud, qui savait que Lothar avait perdu sa mère cinq mois auparavant, lui répondit :

« J’ai été ému en apprenant la mort de votre mère, mais vous-même, vous continuez à vivre. La mère est le pays natal de chacun. Que nous lui survivions est un fait biologique, puisque la mère meurt avant ses enfants […]. Il vient toujours un moment où un adulte devient orphelin. Le pays n’existe plus, dites-vous. Peut-être que le pays auquel vous pensez n’avait jamais existé et que vous et moi, nous nous sommes leurrés. Le besoin de s’illusionner est aussi un fait biologique. Il peut arriver qu’à un moment donné vous vous rendiez compte qu’une personne qui vous est proche n’est pas ce que vous croyiez qu’elle était […]. »

Lothar insista sur le fait que l’Autriche était le seul pays où il lui fût possible de vivre, et Freud lui répondit :

« Dans combien de pays avez-vous vécu jusqu’ici ? […] Comme vous, je suis originaire de Moravie et, comme vous, je nourris une affection invincible pour Vienne et pour l’Autriche, bien que peut-être, à l’encontre de vous, je connaisse l’envers du décor »2458.

Là-dessus, Freud prit une feuille de papier sur laquelle il avait écrit ces mots :

« L’Autriche-Hongrie n’est plus. Je ne pourrais vivre ailleurs ; l’émigration est hors de question pour moi. Je continuerai donc à vivre avec le torse et à m’imaginer qu’il s’agit du tout. »

Freud conclut en disant que c’était un pays qui pourrait faire mourir de rage, mais où l’on voudrait quand même terminer ses jours.

A Vienne, au cœur du désastre, il y avait aussi quelques hommes qui cherchaient à tirer le meilleur parti d’une situation désastreuse ; leur souci le plus immédiat était de sauver la jeunesse et d’inventer de nouvelles méthodes d’éducation du peuple.

L’entre-deux-guerres : novembre 1918 – septembre 1939

La France et l’Angleterre étaient sorties ruinées de la guerre, épuisées par leur victoire à la Pyrrhus, la Russie était en proie à une révolution et à la guerre civile, l’Europe centrale était affligée par la famine et le désespoir. Des millions d’hommes avaient combattu avec la certitude, instillée par une propagande insidieuse, qu’ils livraient la dernière guerre, une guerre prétendument engagée pour assurer à tout jamais la paix et la démocratie. Mais ces mêmes politiciens qui n’avaient pas su prévenir la guerre ni y mettre fin, se montrèrent également incapables d’assurer une paix durable, si bien que vingt ans après la Première Guerre mondiale éclata la Deuxième. Cet intervalle entre les deux guerres connut d’innombrables vicissitudes qui imprimèrent également leur marque sur l’évolution de la psychiatrie dynamique.

L’année de la paix manquée : 1919

Le monde attendait anxieusement la paix promise qui devait inaugurer un ordre nouveau sous l’égide de la Société des nations. Mais les traités de paix furent élaborés d’une façon absolument contraire aux traditions du monde occidental. Le Congrès de Vienne de 1815, où avait été signée une paix durable après les guerres napoléoniennes, avait reconnu à la France vaincue un statut d’égalité lors des négociations. Les traités de 1919 n’admirent pas les puissances vaincues aux négociations ; en outre, l’Allemagne fut contrainte à se déclarer coupable, ce qui constituait une exigence inouïe dans l’histoire de la diplomatie. D n’est pas étonnant que les peuples d’Europe centrale, qui avaient mis leurs espoirs dans le président Wilson, aient été exaspérés par ces dispositions, et si Freud manifesta une antipathie tenace à l’égard du président Wilson, il fut loin d’être le seul dans son cas en Autriche et en Europe centrale.

Le traité de Versailles, signé le 28 juin 1919, rendait l’Alsace-Lorraine à la France et la Silésie polonaise à la Pologne ressuscitée. Après la fuite honteuse du Kaiser en Hollande et l’échec de la révolution communiste, le gouvernement démocratique de Weimar s’établit sur des bases assez précaires. L’Allemagne n’était plus une puissance mondiale, elle avait perdu sa flotte, ses colonies d’Afrique et du Pacifique, ainsi que ses comptoirs de Chine. Les propriétaires fonciers allemands qui avaient des terres dans les pays baltes furent expropriés, les Allemands émigrés aux États-Unis s’américanisèrent et l’allemand, qui avait été jusque-là la grande langue culturelle universelle, fut remplacé par l’anglais. Sous la contrainte de la misère matérielle et spirituelle, de nombreux Allemands se révoltèrent contre la situation, acceptèrent de croire que la défaite s’expliquait par « un coup de poignard dans le dos » (Dolchstoss) des socialistes, et commencèrent à nourrir des idées de revanche.

Les régions qui avaient formé l’Empire austro-hongrois furent réparties en trois groupes. Le premier fut composé des États dits héritiers, qui s’étaient rangés du côté des vainqueurs : la Yougoslavie, la Roumanie, la Pologne et la Tchécoslovaquie. Le second comprenait, d’une part, l’Autriche, amputée des populations de langue allemande du pays des Sudètes qui revenaient à la Tchécoslovaquie, et de celles du Tyrol annexées à l’Italie, et, d’autre part, la Hongrie, amputée d’un tiers de sa population de langue hongroise. Dans le troisième groupe, il y avait les Slovènes, les Slovaques et les Ruthènes qui allèrent aux États héritiers. Les traités qui avaient rendu l’Alsace-Lorraine à la France avaient ainsi créé une douzaine d’Alsaces-Lorraines en Europe centrale et engendré des haines inexpiables. « Les auteurs du traité de paix ne s’étaient pas rendu compte que la dislocation de l’empire des Habsbourg avait émancipé des races aux rivalités millénaires que seules les traditions de la monarchie avaient réussi à faire vivre ensemble »2459. L’Autriche était maintenant un pays de six millions et demi d’habitants, avec une capitale hypertrophiée de deux millions et demi. Ce fut une période de profonde détresse en Autriche. On manquait de nourriture, de combustibles et de moyens de transport, partout sévissaient le pillage, les émeutes, le marché noir et le dérèglement moral.

En Russie, le nouveau gouvernement soviétique se révéla plus solide que les Alliés ne s’y attendaient et l’Europe commença à trembler devant le spectre du bolchevisme. Jusque-là, le nihilisme était resté pour la plupart des gens une notion assez abstraite ou une réalité qui ne concernait que les Russes, mais maintenant il apparaissait soudain comme une terrible menace pour le monde2460.

L’Empire turc fut, lui aussi, démembré, et l’on assista à la naissance des nouveaux États arabes. On avait promis aux Arméniens un État indépendant, mais il se trouva qu’ils avaient été presque tous exterminés. La déclaration Balfour du 2 novembre 1917 avait promis aux Juifs la création d’un « foyer national » en Palestine, mais cette promesse ne fut exécutée que partiellement et à contrecœur.

Le climat général reflétait les effets de la guerre, caractérisée par des destructions massives. Des romans de guerre parurent par douzaines, ainsi que des ouvrages sur la décadence de l’Europe, de la civilisation occidentale, de la race blanche et de l’humanité dans son ensemble. Le Déclin de l’Occident d’Oswald Spengler connut un succès prodigieux dans les pays de langue allemande.

A l’instar de Nietzsche, Spengler voit en l’homme un animal prédateur, mais un prédateur créateur qui a inventé la science, la technique et l’art, afin de se séparer de la nature et de devenir semblable à Dieu. Selon Spengler, les grandes cultures sont des sortes d’organismes biologiques qui naissent, croissent, déclinent et meurent, suivant un schéma inéluctable. L’humanité a connu huit de ces cultures, la dernière étant la culture actuelle, c’est-à-dire la culture occidentale, laquelle est déjà mourante et laissera bientôt la place aux cultures des races de couleur. Il ne reste plus à l’Occidental que de mourir d’une mort honorable à son dernier poste2461.

Spengler fut critiqué par les biologistes comme par les historiens en raison des nombreuses erreurs contenues dans son livre. Certains le comparèrent à Freud en raison de son pessimisme culturel et de l’importance qu’il attribuait aux instincts agressifs. La comparaison n’est pas très juste, parce que Freud, à la différence de Spengler, estimait que les instincts libidinaux neutralisaient jusqu’à un certain point les instincts agressifs.

L’état d’esprit catastrophiste de cette période se reflète dans le drame de Karl Kraus, Les Derniers Jours de l’humanité322. Comme le livre de Spengler, il fut écrit pendant les années de guerre, même s’il ne fut publié que plus tard. Il s’agit d’une vaste vision apocalyptique décrivant non seulement la fin de l’Autriche, mais la destruction des valeurs humaines, la défaite de l’humanité et la désintégration de notre planète considérée comme un péché contre l’harmonie cosmique.

Parmi les tenants de la psychiatrie dynamique, plusieurs cherchèrent à interpréter les événements contemporains. Alfred Adler, nous l’avons déjà vu, publia un opuscule, L’Autre Côté, où il cherche à expliquer pourquoi la masse des ouvriers s’étaient battus avec un tel cornage et avaient supporté de telles misères pour une cause qui n’était pas la leur2462 2463. Il conclut qu’outre la pression militaire et la propagande trompeuse c’était leur isolement complet qui les avaient conduits à s’identifier à la cause de leur véritable ennemi (leurs supérieurs).

Le psychanalyste Paul Fedem distinguait les conséquences négatives de la révolution autrichienne (comme les grèves) et ses conséquences positives (comme les conseils de travailleurs)2464. Il expliquait les unes et les autres à la lumière des idées de Freud sur la horde primitive et la rébellion des fils. Le vieil empereur François-Joseph avait été la figure paternelle de son pays. Sa disparition avait laissé une société sans père. Parmi les orphelins, certains avaient rejeté tout substitut, d’où les grèves et les révoltes ; d’autres avaient cherché à instituer une nouvelle organisation et une Société de frères.

Au milieu du désastre, des efforts héroïques furent accomplis pour sauver la santé morale de la jeunesse. Parmi ces tentatives, figure la célèbre expérience d’éducation thérapeutique effectuée par Aichhom à Oberhollabrunn, près de Vienne. Malheureusement, il s’agit là d’un des épisodes les moins bien documentés de l’histoire de l’éducation. Il est difficile de déterminer dans quelle mesure cette expérience fut imposée par les circonstances du moment, ou s’il s’agissait, au contraire, de l’exécution d’un plan préparé par Aichhom. Nous ne disposons ni de rapports contemporains, ni de statistiques, ni de catamnèses, nous ignorons même quelle fut la durée de l’expérience. Les collaborateurs d’Aichhom sont restés anonymes et les rares données dont nous disposions proviennent toutes du livre d’Aichhom, publié six ans après. Aichhom avait été instituteur dans une école publique de Vienne. Pendant la guerre, il avait participé activement à l’organisation de centres de jeunesse où les garçons recevaient une formation de type militaire et où on leur inculquait des sentiments patriotiques, ainsi qu’en témoignent les bulletins rédigés par Aichhom dans le cadre de ces activités2465. Quand la monarchie austro-hongroise s’effondra, Aichhom fut chargé d’un groupe de jeunes caractériels. (Au dire d’Aichhom, il avait la charge immédiate d’un groupe de douze garçons délinquants ou agressifs, la plupart issus de foyers brisés.) Ces garçons étaient logés dans d’anciens baraquements militaires. A une époque où Vienne était en proie à l’agitation révolutionnaire et aux émeutes, il n’est pas étonnant que ces jeunes se soient révoltés, démolissant le mobilier, défonçant portes et fenêtres et se battant entre eux. Aichhom demanda à ses collaborateurs de n’intervenir qu’en cas de réel danger. Puis, au moment où, dans la ville de Vienne, les manifestations révolutionnaires, bien que bruyantes, devenaient moins dangereuses, l’agressivité de ces garçons fit place à une sorte de pseudo-agressivité, ponctuée de décharges émotives. Enfin, tandis que l’Autriche connaissait une certaine amélioration en dépit d’une instabilité prolongée, ces garçons restèrent instables et ne se rétablirent que progressivement. Plus tard, les résultats de cette expérience firent l’objet d’une interprétation psychanalytique2466.

Malgré l’extrême dureté des temps, le mouvement psychanalytique se réorganisa et rétablit le contact avec certains pays étrangers. Trois psychanalystes américains vinrent à Vienne pour subir une analyse didactique avec Freud2467. Les disciples de Freud étaient restés des écrivains prolifiques. Ils publièrent, entre autres, une série d’études sur les névroses de guerre2468.

En France, Janet édifiait lentement un nouveau système de psychologie du comportement ; mais il ne touchait qu’un public assez restreint. En 1919, il put enfin publier Les Médications psychologiques2469. Le retard de cette publication donna parfois l’impression erronée que ses idées n’avaient guère évolué depuis les années d’avant-guerre.

Quant à Jung, personne n’était au courant de l’expérience à laquelle il se livrait sur lui-même, et il travaillait encore à ses types psychologiques… Chose curieuse, c’est dans un roman de l’écrivain Hermann Hesse, Demian, qu’on trouve la première évocation de sa nouvelle psychologie analytique.

Emil Sinclair avait été élevé dans une ambiance très religieuse. Alors qu’il était écolier, il s’était un jour vanté d’être l’auteur d’un méfait commis par d’autres, ce qui lui avait valu de devenir le souffre-douleur d’un méchant camarade qui le faisait chanter. Mais il rencontre un garçon plus âgé, Max Demian, auquel il confie son secret. Grâce à Demian, Sinclair est libéré rapidement d’une situation intolérable. Une étroite amitié avec Demian conduit Sinclair à modifier sa vision du monde, à accepter l’existence et la nécessité du mal. Mais Sinclair va trop loin et mène une vie d’étudiant dissolu, jusqu’à ce qu’une brève rencontre avec une jeune femme, Béatrice, lui inspire un nouvel idéal (bien qu’ils n’aient échangé aucune parole). Plus tard, il rencontre un musicien érudit et d’une sagesse profonde, qui lui apprend à interpréter ses rêves et ses dessins spontanés. Ils tombent d’accord sur l’idée que Dieu et le démon sont identiques (ou plutôt que Dieu et le démon ne représentent que deux aspects d’un seul et même Être suprême, Abraxas).

Plus tard encore, Sinclair rencontre la mère de Demian, Eva, et il reconnaît en elle l’image féminine qui lui était apparue dans une vision et qu’il avait peinte. C’est alors qu’éclate la Première Guerre mondiale. Demian apparaît à Sinclair et lui explique que désormais, quand il aura besoin d’aide et de conseils, il les trouvera au plus profond de lui-même2470.

On reconnaît aisément dans les aventures spirituelles du héros les diverses phases de la psychothérapie de Jung : confession du secret pathogène, assimilation de l’ombre, confrontation avec l’anima, le vieux sage et le soi2471.

La première après-guerre : 1920-1925

La Grande Guerre (ainsi que l’appelèrent les contemporains) avait fait environ trente millions de morts et d’innombrables autres victimes (sans compter celles de la famine et des épidémies), mais le plus grand désastre résidait dans le « massacre des élites », c’est-à-dire des hommes en pleine force de l’âge, entre 20 et 40 ans. Les dirigeants du monde de l’après-guerre appartenaient à la génération précédente et se montrèrent souvent incapables de comprendre et d’affronter les problèmes nouveaux. Les représentants de la génération montante (c’est-à-dire ceux qui avaient atteint leur majorité tout de suite après la guerre) sentaient qu’ils n’avaient rien en commun avec leurs aînés, ils n’avaient que mépris pour eux, mais ils se révélèrent eux-mêmes plus aptes à protester qu’à agir de façon constructive. Jeunes et vieux faisaient face à un bouleversement général dans tous les domaines de la vie. La suprématie de la race blanche, en particulier celle de l’Europe, était remise en question. En Europe même, les Français vivaient avec l’illusion d’avoir supplanté l’hégémonie allemande. Les formes de gouvernement démocratiques et libérales étaient sur le déclin et un nouveau type d’État apparut, qui reposait sur le pouvoir absolu d’un parti soutenu par une puissante police au service du gouvernement et du parti. La torture, qui avait disparu au xk” siècle, réapparut et devint une institution permanente dans un nombre croissant d’États2472. Les mouvements révolutionnaires et contre-révolutionnaires sévissaient un peu partout et l’on cherchait désespérément de nouvelles solutions. On assistait du moins à un certain progrès dans le domaine de la législation sociale, et notamment à la réduction de la durée du travail.

Ce qui frappait peut-être le plus les contemporains, c’était la transformation des mœurs : certains y voyaient une désastreuse dissolution des valeurs, d’autres une simplification libératrice du mode de vie2473. Ces changements se manifestaient (huis la façon de s’habiller, de parler, d’écrire, dans les relations sociales, et même dans les gestes et le ton de la voix. L’éducation devint moins stricte ; les distances entre les classes sociales diminuèrent et les gens de milieux différents se mêlèrent plus facilement les uns aux autres. Les relations entre personnes de sexe opposé devinrent moins formalistes. Les jeunes femmes purent sortir sans se faire chaperonner, même à des heures tardives, les mariages de raison tombèrent en discrédit, l’amour « romantique » devint la règle ; les mariages étaient souvent conclus au terme d’une fréquentation assez brève, le nombre des divorces augmenta et les divorcées ne furent plus l’objet de la réprobation sociale. Les sports et les voyages devinrent de plus en plus populaires, en particulier avec l’expansion de l’industrie automobile. Le théâtre se vit en partie supplanté par le cinéma, lequel touchait un public bien plus vaste auquel il offrait ces nouvelles figures idéales qu’étaient les vedettes de l’écran. Le jazz devint extrêmement populaire, non seulement en Amérique, mais aussi en Europe. Le monde fut pris d’une soif fiévreuse d’argent et de plaisir, des milliers d’hommes se mirent à jouer à la bourse, les œuvres d’art et les livres rares devinrent des objets de spéculation. En Europe il était de bon ton d’imiter tout ce qui venait du monde anglo-saxon. L’alcoolisme cessa d’être un vice des classes pauvres pour devenir le fin du fin de l’élégance2474.

La tendance générale était à l’iconoclasme, et l’on était à la recherche de nouvelles formes d’expression. Ce fut l’âge d’or de l’expressionnisme et du cubisme, et le cinéma fut promu au rang de septième art. Les écrivains de la jeune génération n’avaient que mépris et sarcasmes pour les anciens maîtres. Quand Anatole France mourut en 1924, un groupe de jeunes écrivains rédigea et diffusa une violente diatribe intitulée Un cadavre2475. La nouvelle génération cherchait dans le passé des précurseurs et des prophètes de la mentalité nouvelle. C’est ainsi que le poète Lautréamont, qui était mort très jeune et dont les écrits avaient été considérés comme marqués par la maladie mentale, se vit proclamer le plus grand poète français du XIXe siècle. On saluait dans le marquis de Sade un puissant génie, un philosophe, un écrivain profond et le véritable fondateur de la pathologie sexuelle.

Les traits caractéristiques de l’après-guerre, tels que le mépris de la génération précédente, l’anti-intellectualisme et l’affectation de ne jamais se scandaliser de rien, contribuèrent au succès d’un mouvement qui joua un grand rôle dans la vie culturelle de l’époque, en particulier en France, le mouvement surréaliste2476. On a souvent vu dans le surréalisme une mystification imaginée par des artistes et encouragée par le snobisme intellectuel. Il était toutefois plus que cela et répondait à un besoin intellectuel de l’époque. Ses débuts remontent au moment où Tristan Tzara et quelques autres dadaïstes quittèrent Zurich pour continuer leurs activités à Paris. D’autres se joignirent à eux, mais ils ne tardèrent pas à se scinder en différents groupes, dont l’un, qui prit le nom de surréaliste, se réunit autour d’André Breton, Philippe Soupault, Paul Éluard et Louis Aragon. L’histoire de ce mouvement fut passablement orageuse, ses membres ne cessant de se quereller. André Breton réussit toutefois à s’imposer comme le chef du mouvement pendant une vingtaine d’années, et c’est lui aussi qui se révéla le plus créateur.

Les surréalistes avaient gardé du dadaïsme son attitude négatrice et son rejet de toutes les valeurs admises : la famille, le pays, la religion, le travail et même l’honneur. Beaucoup d’entre eux adhérèrent, au moins temporairement, au Parti communiste. Leur principal souci demeurait cependant l’exploration des aspects cachés de l’esprit humain, de ce que les romantiques avaient appelé la part d’ombre de la nature, c’est-à-dire l’inconscient, les rêves, la maladie mentale, le fantastique, le merveilleux.

Étudiant en médecine, André Breton avait été mobilisé pour travailler dans un service psychiatrique militaire. Il avait eu à traiter un homme qui, pendant la bataille, était resté debout sur le parapet de la tranchée, « dirigeant » la trajectoire des obus autour de lui à la façon dont un policier règle la circulation. Cet homme était convaincu qu’il s’agissait d’un simulacre de guerre, avec de fausses armes, de faux morts et de faux blessés. La preuve, disait-il, c’est qu’il n’avait jamais été touché. Breton fut vivement frappé de voir qu’un jeune homme instruit et apparemment lucide puisse vivre dans un monde à ce point fantastique. Aussi s’intéressa-t-il aux travaux de Myers, Floumoy, Janet et Freud, mais, après la guerre, il renonça à ses études médicales, se joignit aux dadaïstes, puis fonda son propre mouvement littéraire. Il s’était assigné pour but de renouveler la poésie et l’art en puisant à des sources de création non encore exploitées. Il s’intéressa d’abord à l’état intermédiaire entre le rêve et la vigilance, en d’autres termes à l’état hyp-nagogique où se présentent à l’esprit des mots et des images détachés. Il entendit un jour ces mots : « Il y a là un homme coupé en deux par la fenêtre », et vit l’image correspondante. Breton semble avoir ignoré que ce genre de rêve avait été bien étudié par Herbert Silberer qui avait montré que l’image hypnagogique représentait symboliquement l’état du rêveur, à mi-chemin entre la veille et le rêve2477. Breton s’intéressa à ces phrases mystérieuses où il voyait l’essence même de la poésie. Il établit une distinction entre cet automatisme verbal et l’imagerie visuelle, disant que, s’ils pouvaient parfois se mêler, ils n’en constituaient pas moins deux ensembles de phénomènes distincts. L’automatisme verbal avait néanmoins plus de valeur pour le poète que pour les autres.

Breton nota ensuite que l’homme entretenait en permanence, et non seulement dans l’état hypnagogique, un « discours intérieur », qu’il peut percevoir à tout moment, à condition qu’il y accorde suffisamment d’attention. Cette voix intérieure est complètement différente de ce que des poètes comme James Joyce appelaient le monologue intérieur, qui est plutôt une imitation du discours ordinaire. Le « discours intérieur » de Breton est intermittent et apparaît sous forme de courtes phrases ou de groupes de mots sans lien entre eux. En outre, il peut y avoir plusieurs courants verbaux simultanés, dont chacun porte un flot d’images, et qui se disputent la suprématie.

Il s’agissait maintenant d’exploiter ce discours intérieur à des fins créatrices. Pendant quelque temps, Breton, travaillant avec Desnos, essaya la méthode de la parole automatique, qui consiste à exprimer à haute voix tout ce qui se présente à l’esprit (méthode, rappelons-le, que Janet avait utilisée avec madame D.)2478. Mais ils ne tardèrent pas à se rendre compte que cette méthode pouvait être dangereuse et Breton recourut à l’écriture automatique. Cette méthode, telle que l’appliquaient les surréalistes, différait de celle des spirites. Pour ces derniers, il s’agissait d’un simple automatisme moteur, le sujet n’ayant pas conscience du contenu de ce qu’il jetait sur le papier. Pour les surréalistes, en revanche, l’écriture automatique correspondait à une « dictée intérieure », c’est-à-dire que le poète devait se plonger dans une atmosphère onirique le rendant apte à écouter son discours intérieur qu’il notait ensuite sans y changer un mot. Au dire de Breton, la claire conscience et les images visuelles entravent la dictée intérieure. Aussi un entraînement est-il nécessaire, et rien ne garantit que l’on produira des chefs-d’œuvre. Effectivement, quelques-unes seulement des œuvres littéraires des surréalistes ont été réalisées par l’écriture automatique2479.

Breton en vint à la conclusion qu’il existait un domaine mystérieux dans l’esprit humain, une sorte de point central reliant l’individu conscient à son moi le plus profond, en même temps qu’à des forces inconnues de l’univers. Le surréalisme entendait reconquérir ce point central pour permettre à l’individu de retrouver la totalité de son énergie psychique et les richesses inconnues qu’il porte en lui-même. De ce centre émanent, pensaient les surréalistes, toutes les formes de création artistique : la poésie, la peinture et la sculpture, ainsi que de nouvelles formes d’art.

Au cours des deux premières années, les surréalistes eurent largement recours à l’écriture automatique et à l’hypnose, mais ils ne tardèrent pas à s’apercevoir des dangers de ces pratiques. Breton raconte comment un usage immodéré de l’écriture automatique provoqua chez lui des états hallucinatoires2480. Un de ses collaborateurs, Desnos, se mit à tomber de plus en plus facilement dans des états somnambuliques profonds où il se montrait extrêmement agité et même dangereux, au point qu’il poursuivit un jour le poète Éluard avec un couteau, cherchant à le tuer. Un autre soir, lors d’une réunion surréaliste, dix des participants tombèrent dans un état de somnambulisme hypnotique et l’on en surprit plusieurs qui cherchaient à se pendre dans une antichambre obscure (l’un d’entre eux, d’ailleurs, se suicida un peu plus tard). Cet incident interrompit momentanément les activités du mouvement, que Breton réorganisa en 1924.

Progressivement, le surréalisme étendit son intérêt à la peinture, à la sculpture, à la photographie et au cinéma, et prétendit enrichir l’humanité d’une nouvelle esthétique. A la recherche de précurseurs et d’alliés, les surréalistes mirent, entre autres, Freud, Sade et Lautréamont sur la liste de leurs figures paternelles. Ils s’intéressaient à toutes les manifestations du merveilleux, du fantastique, du bizarre, ainsi qu’aux coïncidences inexplicables. Breton soupçonnait que d’étranges êtres invisibles jouaient un rôle dans la vie des hommes. Les surréalistes étaient attentifs aux aspects « ironiques » de la vie qui en trahissent brusquement le caractère tragique (c’est ce qu’ils appelaient l’humour noir). Ils s’intéressaient aussi beaucoup au « hasard objectif », c’est-à-dire à ces coïncidences mystérieuses qui semblent trahir une intention ironique.

Les surréalistes encouragèrent et inventèrent de nouvelles formes d’art. Ils organisèrent des expositions d’objets surréalistes : des machines très ingénieuses sans aucune utilité pratique, des objets vus en rêve ou fruits d’un mélange d’inspiration créatrice, de hasard et d’automatisme2481. Parmi les multiples procédés utilisés par les surréalistes, il faut mentionner l’imitation consciente de la maladie mentale, au moins dans leurs écrits. Breton et Éluard publièrent une série de cinq essais dans lesquels ils imitaient les manifestations verbales de la débilité mentale, de la manie aiguë, de la paralysie générale, des délires d’interprétation et de la « démence précoce »2482.

Le mouvement surréaliste est lié, de plusieurs façons, à l’histoire de la psychiatrie dynamique. Il est clair que son chef de file, André Breton, s’était largement inspiré de la première psychiatrie dynamique, même si sa technique de l’écriture automatique est entièrement différente de celle qu’appliquaient les spirites, William James et Janet. Sa « dictée intérieure » ne s’identifie pas davantage à la méthode des associations libres de Freud. Si Breton avait terminé ses études médicales et s’était spécialisé en psychiatrie, il aurait fort bien pu, avec ces méthodes, devenir le fondateur d’une nouvelle école de psychiatrie dynamique. C’est aussi ce qui explique son admiration pour Freud et l’intérêt qu’il portait à la psychanalyse. Il rendit visite à Freud à Vienne et échangea quelques lettres avec lui2483. Deux articles de Freud au moins parurent pour la première fois en traduction française dans les revues surréalistes2484 Freud, toutefois, semble être resté perplexe et embarrassé en voyant l’intérêt que lui témoignaient ces hommes dont il ne parvenait pas à comprendre les idées et les écrits2485. Comme on pouvait s’y attendre, le surréalisme devint à son tour un objet d’étude pour les psychiatres. Henri Ey déclare que l’art surréaliste et l’art psychopathologique procèdent, tous les deux, de la même source créatrice inconsciente ; toutefois les surréalistes puisent consciemment à cette source et canalisent son inspiration, tandis que le malade mental est submergé par elle2486. En d’autres termes, pour reprendre les termes d’Henri Ey, le surréaliste « fait le merveilleux », tandis que l’artiste psychotique « est merveilleux ».

En 1920, alors que l’Europe occidentale et l’Amérique retrouvaient une nouvelle prospérité, l’Allemagne et surtout l’Autriche étaient encore dans une situation économique et financière désespérée. Plus grave encore : l’attitude dépréciative des Autrichiens à l’égard de leur propre pays et de leur culture traditionnelle ; ils n’avaient plus que mépris et sarcasmes pour l’époque de la Double Monarchie.

Les milieux socialistes n’avaient pas ménagé leurs attaques contre les médecins militaires qui avaient traité les névroses de guerre par stimulation électrique. Le Parlement autrichien nomma une commission d’enquête présidée par le professeur Lôffler, un éminent juriste. Cette commission recueillit les plaintes d’un certain nombre d’anciens militaires malades contre une demi-douzaine de neuropsychiatres, parmi lesquels figurait Wagner-Jauregg2487. Les audiences eurent lieu du 15 au 17 octobre 1920, en présence de nombreux neuropsychiatres et de journalistes2488. La commission chargea Sigmund Freud et Emil Raimann de rédiger séparément une expertise sur le traitement électrique des névrosés de guerre.

Wagner-Jauregg déclara que le lieutenant Kauders (son principal accusateur) n’avait été qu’un simulateur et qu’il ne lui avait pas été agréable de poser un tel diagnostic. Wagner-Jauregg mentionna qu’il avait assumé volontairement les fonctions de neuropsychiatre pendant toute la durée de la guerre sans jamais porter l’uniforme, sans grade militaire, sans salaire, ni reconnaissance officielle. Il avait examiné et traité des milliers de soldats et d’officiers affligés de toutes sortes de névroses de guerre. Quelques-unes seulement étaient véritablement des névroses de combat. On n’en avait jamais observé parmi les prisonniers de guerre. La plupart s’étaient déclarées à l’arrière et souvent à la manière d’une épidémie, et surtout chez certains groupes ethniques. « Parmi les Tchèques, les plus courageux levaient les bras et se rendaient à l’ennemi, tout en sachant qu’ils auraient ensuite à combattre aux côtés de l’ennemi. Ceux qui étaient moins courageux fuyaient dans la maladie. Lors de la débâcle, un grand nombre de ces névrosés s’enfuirent de l’hôpital. Ils avaient subitement retrouvé l’usage de leurs membres. » Beaucoup de Tchèques reconnurent ouvertement qu’ils avaient simulé et qu’il y avait même eu des écoles pour simulateurs. Wagner-Jauregg ajouta qu’il avait traité les névrosés de guerre d’abord par l’isolement et la diète lactée, et ensuite seulement par le traitement faradique, « traitement des états hystériques connu depuis longtemps », et que les résultats avaient été brillants, souvent même après une seule séance.

Freud fut alors invité à présenter son rapport2489. Il reprocha à Wagner-Jauregg d’avoir vu trop de simulateurs, et indiqua que le terme de « fuite dans la maladie » avait été introduit par lui, Freud, et accepté par la science médicale2490. Le nombre de faux malades devait avoir été faible. (Wagner-Jauregg l’interrompit : « Que faites-vous des aveux ? »). Le rôle des médecins ne saurait être de mitrailler les soldats fugitifs ; le médecin doit être en premier lieu le défenseur des malades. Freud ajouta que le malade Kauders avait été blessé (Wagner-Jauregg s’exclama : « Non ! ») et que Wagner-Jauregg avait commis une injustice en le qualifiant de simulateur. « Je crois que les raisons [de cet état de choses] sont à chercher en partie du côté du conseiller de Cour Wagner. Cela provient de ce qu’il ne s’est pas servi de ma thérapie. Je ne lui demande pas d’en être capable. Je ne puis pas le lui demander, puisque mes élèves eux-mêmes ne le peuvent. » Freud ajouta qu’en Allemagne le traitement psychanalytique avait remporté, avec les docteurs Schnee et Sigel, des résultats thérapeutiques extraordinaires.

Wagner-Jauregg répliqua : « Pour ce qui est de la simulation, je puis dire sans manquer de modestie que je suis plus compétent. Les simulateurs ne vont pas se faire traiter chez le professeur Freud, tandis que, dans mon métier, j’ai eu de nombreuses occasions d’en traiter. D’autre part, j’ai acquis pendant la guerre une riche expérience qui a manqué au professeur Freud. » Wagner-Jauregg ajouta qu’il ne pouvait être question de traiter par la psychanalyse pendant la guerre, et que Freud lui-même avait reconnu l’obstacle constitué par la multiplicité des langues2491. Freud répliqua : « La psychanalyse est utilisable en temps de guerre. » Wagner-Jauregg ajouta : « Mais seulement pour des cas isolés. » Freud continua : « Même pour des traitements de masse, mais abrégée par l’hypnose. Cette méthode a nécessité des efforts extraordinaires, mais elle aurait pu se montrer fructueuse dans des cas particulièrement difficiles. »

Le lendemain, 16 octobre, ce fut au tour de Raimann de présenter son rapport qui, ainsi qu’on pouvait l’attendre d’un fidèle disciple de Wagner-Jauregg, fut entièrement en sa faveur. Freud fut également critiqué par Fuchs. Il répondit que l’opinion de Wagner-Jauregg « prouve qu’il est un mauvais psychologue qui a tendance à voir des simulateurs partout […] Si ces malades avaient été examinés psychanalytiquement, il n’y aurait pas eu tant de plaintes ».

Raimann s’en prit alors à l’affirmation de Freud : « Je m’y serais pris autrement. » « Pourquoi au conditionnel ? Pourquoi ne l’a-t-il pas fait autrement, nous montrant comment traiter les névroses de guerre par la psychanalyse ? On lui aurait immédiatement confié un service […] Il n’a jamais observé de névrosés de guerre, et il faut un certain aplomb pour oser présenter une expertise sur des questions auxquelles on ne connaît rien. » Raimann ajouta qu’au Congrès psychanalytique de 1918 deux des plus proches disciples de Freud avaient reconnu que la psychanalyse n’était pas applicable à ces cas, pour ne rien dire du prix des séances.

Otto Pôtzl prit le parti de Freud, déclarant que, du point de vue théorique, il adhérait sans réserve à la psychanalyse, bien qu’il fût d’une opinion différente quant à son application pratique.

Fuchs déclara avoir étudié et appliqué la psychanalyse sans avoir jamais obtenu le moindre résultat avec cette méthode. Il avait adressé des névrosés de guerre à des psychanalystes, et tous lui étaient revenus sans avoir été guéris. « Si le professeur Freud estime que ses disciples n’étaient pas à la hauteur, pourquoi n’est-il pas descendu lui-même dans l’arène ? » conclut-il sarcastiquement.

La commission conclut qu’il n’y avait pas lieu d’engager un procès. L’agitation générale de l’époque fit vite oublier cet incident. Plus tard, quand le rapport de Freud fut publié, les psychanalystes eurent l’impression qu’il s’était montré extrêmement équitable à l’égard de Wagner-Jauregg. Mais celui-ci était d’un avis tout à fait différent2492. Dans son autobiographie, il affirme que l’enquête avait procuré à Freud une occasion inattendue d’exprimer sa fureur contre lui2493.

Ces polémiques n’entravèrent cependant pas la croissance du mouvement psychanalytique. D était devenu de bon ton pour les Anglais et les Américains d’aller à Vienne pour faire une analyse didactique ou thérapeutique. A Berlin, Max Eitingon ouvrit la première policlinique psychanalytique. Freud était entré dans une nouvelle phase créatrice et publia son essai : Au-delà du principe de plaisir.

L’année 1921 montra une fois de plus combien l’Europe avait de peine à se remettre du désastre de la guerre. La Commission des réparations imposa à l’Allemagne le paiement de 132 milliards de marks-or, créant ainsi des problèmes économiques et financiers insolubles. La révolution irlandaise contraignit la Grande-Bretagne à accepter la création de la République d’Irlande (Eire). L’Italie devint la proie de mouvements gauchistes subversifs, tandis que Mussolini organisait son mouvement fasciste. En Russie, le gouvernement bolchevique se heurtait à de graves difficultés dans son projet d’économie strictement communiste, si bien que Lénine adopta une Nouvelle Politique économique qui impliquait un retour partiel aux méthodes traditionnelles. L’Autriche se débattait désespérément dans une situation apparemment sans issue, au point que des mouvements séparatistes surgirent dans certaines provinces.

En psychiatrie, certains des maîtres de la génération précédente se tournèrent vers d’autres centres d’intérêt. Eugen Bleuler publia son Histoire naturelle de l’âme2494 à laquelle il avait travaillé de nombreuses années et que certains appelèrent son Second Faust2495. Beaucoup manifestèrent leur étonnement de voir ce savant positiviste adopter certaines conceptions spéculatives de Driesch et décrire le développement de la conscience à partir du « psychoïde », forme élémentaire hypothétique de l’activité psychique (rappelant un peu l’inconscient organique des romantiques allemands). Forel qui, outre sa vocation neuropsychiatrique, avait lutté toute sa vie pour promouvoir des réformes sociales et qui faisait aussi autorité dans le monde entier pour sa classification des fourmis, publia un ouvrage monumental décrivant l’ordre social prétendument parfait des fourmis qu’il proposait en modèle à l’humanité2496.

Pendant l’année universitaire 1920-1921, Janet donna un coins de psychologie de la religion qui attira des auditeurs enthousiastes, entre autres le pasteur américain Horton qui publia un substantiel résumé de ce cours à son retour aux États-Unis2497. Mais la nouvelle génération qui, en France et ailleurs, commençait à se tourner vers Vienne, ignorait Janet.

Un des événements psychiatriques de cette année fut la rentrée de Jung avec la publication de ses Types psychologiques. Cet ouvrage était le fruit de plusieurs années de travail intense et silencieux poursuivi pendant la guerre et (nous le savons aujourd’hui) de la propre expérience de Jung. Il y exposait les principes fondamentaux de son système, qu’il devait développer au coins des vingt ou trente années suivantes. Or, il se trouvait que le sujet traité dans cet ouvrage intéressait vivement la jeune génération psychiatrique, à savoir l’étude des types psychologiques et de leurs rapports avec les différentes maladies mentales.

H est remarquable, en effet, que trois psychiatres, Jung, Kretschmer et Ror-schach, aient proposé presque simultanément des systèmes centrés sur la distinction de deux types. Nous avons présenté la typologie de Jung au chapitre précédent2498. Pour Kretschmer, la psychose maniaque-dépressive et la schizophrénie correspondent aux manifestations extrêmes de deux attitudes qu’il appela cyclothymie et schizothymie2499. Le cyclothymique est syntone, c’est-à-dire que sa personnalité tout entière vibre à l’unisson avec son entourage, tandis que le schizo-thymique est schizoïde, c’est-à-dire qu’il ne réagit envers l’entourage qu’avec une partie de sa personnalité. Kretschmer établit aussi une corrélation entre la cyclothymie et les individus de type pycnique, la schizophrénie et les individus de type asthénique ; en d’autres termes, il découvrit une corrélation entre le type psychologique, la prédisposition à telle maladie mentale et le biotype constitutionnel.

Hermann Rorschach, un jeune psychiatre suisse qui avait étudié avec un vif intérêt la typologie de Jung, intégra les notions d’introversion et d’extraversion dans le cadre d’une théorie psychologique liée à l’utilisation d’un nouveau test projectif original2500. Doué pour l’expression artistique et s’intéressant aux domaines les plus variés, Rorschach avait été l’élève de Bleuler (bien qu’il n’eût jamais fait partie de l’équipe du Burgholzli) et avait publié des études sur la psychopathologie des sectes suisses et sur divers sujets touchant à la psychanalyse2501. Il avait soumis des enfants d’âge scolaire à un test des taches d’encre, comparant les résultats à ceux du test des associations verbales. Il s’intéressait particulièrement au problème de la transposition des images sensorielles d’un champ de perception à un autre, par exemple la transposition de perceptions visuelles en perceptions kinesthésiques. Mourly Vold avait montré que l’inhibition motrice favorisait l’apparition de rêves kinesthésiques. Cette observation conduisit Rorschach à concevoir l’introversion comme la propension à se tourner vers un monde intérieur d’images kinesthésiques et d’activité créatrice. L’extratension, en revanche, revient à se tourner vers un monde de couleurs, d’émotions et d’adaptation à la réalité. Rorschach incorpora ces deux fonctions dans le concept d’Erlebnistypus (désignant le degré d’introversion, d’extratension, ainsi que leurs proportions mutuelles). Il concevait en outre cet Erlebnistypus comme la capacité la plus intime, la plus personnelle de vibrer à l’unisson des expériences de la vie, mais aussi comme le fruit de l’élaboration continue de ces nouvelles expériences vitales. Dans un même individu, Y Erlebnistypus est sujet à des fluctuations quotidiennes, mais aussi à un processus autonome d’évolution lente et continue. Le test des taches d’encre était conçu pour explorer Y Erlebnistypus. Contrairement aux tests similaires antérieurs (en particulier celui de Hens), l’élément diagnostique essentiel ne consistait pas dans le contenu des réponses, mais dans leurs caractéristiques formelles : le nombre et la proportion des réponses d’ensemble et des réponses de détail, des réponses kinesthésiques et des réponses-couleur, etc. Rorschach publia son ouvrage intitulé Psychodiagnostic, en dépit des circonstances difficiles, au cours de l’été 1921 : l’ouvrage reçut un accueil favorable de la part d’un petit groupe d’amis et de collègues2502.

Cette année-là, la principale réalisation de Freud fut son ouvrage : Psychologie collective et analyse du moP2503. Freud, qui avait alors 65 ans, consacrait la plus grande partie de son temps à la psychanalyse, et en cette seule année il n’entreprit pas moins de quatre nouvelles analyses d’Américains, dont celles d’Abram Kar-diner et de Clarence Obemdorf2504. A Vienne, l’atmosphère psychanalytique était orageuse. Du fait de l’afflux croissant d’étrangers venant se faire analyser à Vienne, les analystes sérieux ne suffisaient plus à la tâche, ce qui favorisait les activités de faux analystes incompétents et insuffisamment formés. On racontait que les riches Américains qui venaient à Vienne tombaient souvent dans les mains de dangereux charlatans qui exigeaient des honoraires exorbitants et ne faisaient qu’aggraver l’état de leurs patients2505. Le Verlag connut également des problèmes. La publication d’un « roman psychanalytique » de Groddeck suscita des critiques très vives ; certains psychanalystes le jugèrent de mauvais goût, pornographique et indigne d’une maison d’édition scientifique2506.

Un autre ouvrage publié par le Verlag en 1918, et réédité à cette époque, donna lieu à de vives controverses. C’était un journal rédigé par une adolescente anonyme entre sa onzième et quatorzième année, présenté par Hermine von Hug-Helmuth, avec une préface de Freud2507. Beaucoup y virent une supercherie. Cyril Burt2508, en Angleterre, expliqua pourquoi il était peu vraisemblable qu’il s’agisse du journal authentique d’une adolescente2509.

En Russie, le mouvement, qui avait été entravé par la guerre et la révolution, se réorganisa. Un groupe prospère fut fondé à Moscou et la psychanalyse commença à susciter de l’intérêt dans les pays balkaniques. C’est ainsi qu’un Bulgare, Ivan Kinkel, publia une étude psychanalytique sur les fondements de la religion2510.

L’année 1922 fut encore plus troublée pour le monde occidental, avec des conflits entre les Allemands et les Alliés, et entre les Alliés eux-mêmes. En Asie Mineure, les Turcs vainquirent les Grecs. Mais il y avait aussi des signes manifestes de redressement économique. En Autriche, Mgr Seipel devint Premier ministre et sortit progressivement le pays d’une situation apparemment désespérée.

De nouveaux courants se manifestèrent en psychiatrie. La malariathérapie de Wagner-Jauregg appliquée à la paralysie générale devint universellement connue et appliquée. Il nous est difficile d’imaginer aujourd’hui combien cette découverte fit sensation à l’époque : la paralysie générale était le type même de la maladie mentale incurable et fatale, et cette découverte encouragea l’introduction de méthodes physiologiques en psychiatrie. Klaesi, en Suisse, mit au point une nouvelle méthode de traitement par le sommeil prolongé, fondé sur l’usage du somnifère, qui s’avéra plus efficace que la cure au trional d’Otto Wolff2511. Les psychiatres acceptèrent l’idée que des maladies mentales graves pouvaient être traitées par des méthodes physiologiques.

La psychanalyse apparaissait de plus en plus comme la principale méthode psychothérapique. L’hypnotisme, la suggestion et les doctrines de la première psychiatrie dynamique furent de nouveau considérées comme dépassées, ainsi qu’elles l’avaient été entre 1860 et 1880. Subsistait toutefois ce qu’on appela la seconde École de Nancy. Un pharmacien de cette ville, Émile Coué, avait imaginé une méthode de traitement des troubles nerveux par autosuggestion2512. Il vit affluer des malades venus souvent de très loin ; il les traitait en groupes, et gratuitement2513.

Le premier signe avant-coureur d’une tendance entièrement nouvelle fut la communication de Ludwig Binswanger « Sur la phénoménologie », présentée devant la Société suisse de neurologie et de psychiatrie2514. Psychiatre de formation philosophique, disciple de Bleuler et influencé par Freud, Binswanger montrait l’intérêt de la phénoménologie de Husserl en tant que méthode applicable à la psychiatrie clinique. Sur le moment, cet exposé n’attira guère l’attention, mais quand Rorschach présenta sa dernière communication devant la Société psychanalytique suisse, le 18 février 1922, il était clair que sa méthode d’interprétation du test prenait une orientation phénoménologique. Mais Rorschach mourut peu après, le 2 avril 1922, à l’âge de 37 ans, et cette perte fut cruellement ressentie par ses collègues.

L’année 1923 vit s’aviver les conflits en Europe occidentale. L’Allemagne ne parvenant pas à payer les réparations, la France occupa les riches centres industriels de la Ruhr. Ce fut le point de départ d’une violente agitation politique en Allemagne, et de conflits entre la France et l’Angleterre. Des gouvernements dictatoriaux prirent le pouvoir dans plusieurs pays. Peu après l’établissement de la dictature fasciste de Mussolini en Italie, Primo de Rivera prit le pouvoir en Espagne.

La psychologie connaissait un développement rapide, elle envahissait tous les domaines de la vie, aboutissant ainsi à ce qu’on appela la « révolution psychologique ». Celle-ci fut particulièrement manifeste en Suisse. A Genève, les disciples de Théodore Floumoy et de Claparède donnaient une forte impulsion à la psychologie de l’enfant et à la science de l’éducation. Jean Piaget publia Le Langage et la pensée chez l’enfant, première d’une longue série de monographies qui devaient renouveler notre connaissance de la psychologie et du développement de l’enfant2515. A Zurich, un groupe d’ingénieurs réunis autour d’Alfred Carrard fondèrent l’Institut de psychologie appliquée (InstitutJur angewandte Psychologie), pour appliquer les données les plus récentes de la psychologie dans les domaines de l’orientation professionnelle, de la psychologie industrielle et de la consultation de psychologie pratique. Une importance particulière était donnée à la psychotechnique et à la graphologie.

La même année parut le premier article de phénoménologie clinique. Eugène Minkowski y rapportait le cas d’un schizophrène déprimé qui annonçait quotidiennement qu’il serait exécuté le soir même2516. Mais quand Minkowski lui faisait remarquer qu’il avait déjà affirmé très souvent la même chose sans que rien ne lui fût jamais arrivé, le malade rejetait l’argument et prétendait qu’il serait certainement exécuté le soir même. Minkowski en conclut que chez ce malade l’expérience vécue du temps était entièrement différente de celle d’un individu normal. Habituellement, en pareil cas, on concluait que la perception du temps était déformée par suite des idées délirantes ; mais Minkowski avançait une idée toute différente :

« Le trouble concernant la notion de l’avenir ne serait-il pas une conséquence toute naturelle de l’idée délirante relative à l’imminence du supplice ? […] N’y a-t-il pas lieu d’admettre, au contraire, que c’est le trouble concernant notre attitude à l’égard de l’avenir qui est d’ordre général et que l’idée délirante dont nous parlons n’est qu’une de ses manifestations ? »

Cet article de Minkowski devait inaugurer un nouveau courant de phénoménologie psychiatrique. La même année, Buber publia un petit livre, Ich und Du (Moi et toi), qui devait devenir un des classiques de l’existentialisme2517. Buber soulignait la différence qui existe entre mes relations avec une chose que j’observe et celles qui peuvent me lier à une personne qui m’interpelle et à laquelle je réponds. Mais si ma relation à une personne peut effectivement être de l’ordre du « Moi et Toi », il n’empêche qu’elle devient souvent de l’ordre du « Moi et Cela ».

Le mouvement psychanalytique était en pleine expansion, en même temps qu’il connaissait de nouvelles métamorphoses. Le Verlag publia le traité de Freud, « Le moi et le ça », où il exposait sa nouvelle théorie des trois « instances » de la personnalité humaine : le moi, le ça et le surmoi2518.

Freud avait emprunté le terme das Es (le ça) à Groddeck, dont Le Livre du ça venait juste de paraître, suscitant un vif intérêt2519. C’était une collection de lettres, soi-disant écrites par un certain Patrick Troll à une femme, traitant de l’influence de l’inconscient sur notre vie consciente et sur l’organisme. La description du ça par Groddeck reprenait, en la poussant à l’extrême, l’ancienne conception romantique de l’inconscient irrationnel. Groddeck voyait dans le ça une force impersonnelle, riche en pulsions agressives et meurtrières, et pensait que chaque instinct avait son envers. Par exemple, la jeune mère qui aime son bébé le hait aussi inconsciemment. Les nausées, les vomissements et les maux de dents de la femme enceinte sont des expressions symboliques de son désir de se débarrasser de l’enfant. En bon épigone de Novalis, de Carus et de von Hartmann, Groddeck proclamait que le ça pouvait orienter les processus physiologiques et engendrer la maladie.

La psychanalyse se propageait également en Russie. Dans la préface du troisième volume d’une nouvelle collection de traductions de Freud, Ivan Ermakov reconnaissait dans la conception freudienne de la sexualité infantile une des plus grandes découvertes psychologiques de notre temps, dont la connaissance était absolument indispensable à tout éducateur2520.

En 1924, beaucoup d’observateurs eurent l’impression que le monde occidental était en voie de rétablissement, malgré les difficultés politiques de l’Allemagne. En Italie, après l’assassinat du chef socialiste Matteotti, les fascistes renforcèrent leur dictature. L’Autriche revenait lentement à la vie normale.

En psychiatrie dynamique, la psychanalyse dominait nettement. On en discutait partout, en Europe occidentale, aux États-Unis et même en Russie. En Bulgarie, Ivan Kinkel publia une étude psychanalytique des mouvements révolutionnaires (en s’attachant surtout à la Révolution française, de 1789 à 1799)2521.

Des tendances plus récentes donnèrent lieu à de vives controverses et à des discussions dont le but était de savoir s’il s’agissait ou non de déviations. Dès le début de l’année, un ouvrage rédigé conjointement par Ferenczi et Rank avait ouvert de nouvelles perspectives quant au traitement et à la théorie psychanalytiques2522. Dans le courant de la même année, l’un et l’autre publièrent leur propre ouvrage, tous deux présentant des idées extrêmement audacieuses.

Le Traumatisme de la naissance d’Otto Rank n’était rien de moins qu’une tentative de refonder entièrement la théorie et la pratique psychanalytiques en partant de l’idée que tout être humain subit à la naissance le plus grand traumatisme de sa vie, qu’il cherche vainement par tous les moyens de surmonter ce traumatisme, et qu’il aspire inconsciemment à retourner dans l’utérus maternel2523. L’ouvrage, dédié à Freud, se donnait comme un développement de la psychanalyse fondé sur l’expérience clinique personnelle de Rank. Freud avait un jour exprimé l’opinion que l’angoisse ressentie par l’enfant au moment de sa naissance était le prototype de toute angoisse ultérieure. Rank déclarait maintenant que non seulement l’angoisse, mais la totalité de la vie psychique de l’individu pouvaient être dominées par le traumatisme de la naissance. Dans les rêves et les fantasmes de ses malades, disait-il, le processus de guérison s’exprime par des symboles relatifs à la naissance, le transfert se présente comme une réactualisation de la première fixation à la mère et, au terme de la psychanalyse, la séparation d’avec l’analyste fait revivre la séparation d’avec la mère lors de la naissance. Une analyse réussie constitue donc une abréaction tardive du traumatisme de la naissance. Cette théorie entraînait un nouveau mode d’interprétation des rêves, un nouveau code de symboles universels, une reformulation du principe de plaisir en tant que désir de retourner dans le sein de sa mère, ainsi qu’une nouvelle interprétation de la vie sexuelle normale et anormale, de la névrose, de la psychose et de l’ensemble de la vie culturelle.

L’ouvrage de Rank surprit beaucoup les psychanalystes. Freud lui-même semble avoir été impressionné par cette théorie, bien qu’elle le laissât grandement perplexe. Il hésita pendant plusieurs mois, puis finit par la rejeter et se sépara de Rank à regret. Si l’on en croit Glover, certains psychanalystes n’avaient pas tardé à déceler le traumatisme de la naissance chez leurs malades immédiatement après la publication du livre de Rank, mais ils changèrent d’avis dès que la théorie eut été officiellement condamnée2524.

La théorie de Ferenczi était encore plus audacieuse que celle de Rank, mais elle suscita moins de controverses2525. La vie intra-utérine, affirmait Ferenczi, reproduit l’existence des organismes vivants les plus primitifs qui vivaient dans l’océan. Le jour où une espèce animale émergea des mers, il y a de cela d’innombrables siècles, pour poursuivre son évolution sur la terre ferme, elle subit un traumatisme dont celui de la naissance n’est que la répétition. L’homme souffre de la nostalgie, non seulement de retourner dans le sein de sa mère (comme l’affirme Rank), mais de retourner à une forme primitive d’existence dans les profondeurs de l’océan2526.

En 1925, le monde occidental pouvait avoir l’impression d’avoir enfin surmonté les bouleversements qui avaient suivi la Grande Guerre. En octobre, les grandes puissances signèrent les accords de Locamo, qui devaient empêcher toute agression future, et où l’on vit « la fin de la période d’après-guerre ».

Ce fut aussi une période prospère pour la psychiatrie, la psychologie et la psychothérapie, spécialement à Zurich et à Vienne.

Zurich abritait non seulement le célèbre Burgholzli, mais encore l’Institut de psychologie appliquée, spécialisé dans la formation de psychologues praticiens, et le Séminaire d’éducation thérapeutique de Hans Hanselmann consacré à la formation d’éducateurs-thérapeutes spécialisés. Psychologues et psychiatres étaient si nombreux à Zurich et dans les environs que l’on vint à parler du « lac de la psychologie ». Eugen Bleuler, le grand vétéran de la psychiatrie suisse, continuait à s’intéresser à cette activité inconsciente élémentaire qu’il appelait le psy-choïde2527. Son successeur au Burgholzli, Hans Maier, en fondant en 1920 le premier Centre d’observation pour enfants, avait créé un véritable modèle d’institution appelé à un grand succès en Suisse et ailleurs. Max Bircher-Benner, éminent diététicien et excellent psychothérapeute, organisa dans sa Maison de santé des cours suivis de discussions sur la santé physique et mentale. La Société suisse de psychanalyse avait repris vie en 1920 : sa figure la plus marquante était le pasteur Oskar Pfister, homme combatif et écrivain prolifique qui publia d’innombrables livres et articles sur l’application de la psychanalyse à l’éducation des enfants normaux et anormaux, à la cure d’âmes (Seelsorge) et aux problèmes posés par l’art et la philosophie. Jung, à Küsnacht, jouissait d’une célébrité croissante et s’entourait de disciples qu’il rencontrait dans le Psychologischer Club. En 1925, il entreprit un voyage au mont Elgon, au Kenya. Non loin de Zurich, à Kilchberg, au bord du lac, vivait le philosophe et psychologue allemand Ludwig Klages, un des fondateurs de la caractérologie et de la graphologie.

Vienne revendiquait aussi le titre de capitale de la psychologie. Une Américaine, Mrs. Stratton Parker, a laissé une description très vivante de la ville à cette époque2528. Freud, dit-elle, était alors un homme âgé et malade qui limitait son activité à l’analyse de quelques personnages importants et à la rédaction d’articles, et que même ses disciples viennois ne voyaient presque plus jamais. Le quartier général de la Société psychanalytique, Pelikangasse, était un centre extrêmement actif, avec les rencontres de la Société psychanalytique chaque mercredi et des conférences les autres soirs. Mrs. Parker parle aussi de l’extraordinaire activité d’Alfred Adler, des conférences qu’il prononçait devant un nombreux public appartenant surtout aux classes laborieuses, de ses consultations dans les écoles publiques, afin de résoudre les cas d’enfants difficiles, et de ses soirées de discussions pour les enseignants, le personnel des institutions et les médecins. Il y avait aussi, le samedi soir, les conférences du docteur Schilder sur la psychiatrie qui attiraient des centaines d’auditeurs, les consultations pour enfants difficiles du docteur Lazar, et les activités du groupe de Stekel.

Deux ouvrages parus en 1925 témoignent de l’activité du groupe freudien de Vienne. Le premier est celui de Theodor Reik, Impulsion à la confession et besoin de punition2529. Reik, analyste non médecin, reprenait un problème qui avait intrigué des criminologues comme Anselm Feuerbach et Hanns Gross : pourquoi certains coupables avouent-ils spontanément leurs crimes alors que leur silence pourrait leur sauver la vie, et comment se fait-il qu’un criminel puisse oublier, sur le lieu du crime, un objet qui servira ensuite de preuve contre lui ? Reik explique ces comportements par un besoin de punition provenant du complexe d’Œdipe. Dès le début, les pulsions criminelles entrent en conflit avec les exigences du surmoi ; une fois les pulsions criminelles satisfaites par l’accomplissement du crime, le besoin de punition se renforce d’autant et peut se manifester sous forme d’autotrahison inconsciente (d’où l’objet oublié sur le lieu du crime) ou sous forme d’aveu « gratuit ». Reik insiste sur le rôle considérable joué par le besoin de punition et par les tendances à l’autopunition dans la vie de l’individu et de la société. Il conclut qu’un grand nombre des maux qui affligent l’humanité pourraient s’expliquer à la lumière de ces notions. Après la publication du livre de Reik, la notion d’autopunition devint une des plus populaires de la psychanalyse.

Le second classique de la psychanalyse, paru en 1925, fut l’ouvrage d’Aich-hom, Jeunesse à l’abandon, préfacé par Freud2530. Nous ignorons pourquoi Aich-hom attendit aussi longtemps pour publier l’histoire de l’expérience d’éducation thérapeutique qu’il avait menée en 1918-1919 à Oberhollabrunn2531. Entre-temps, Aichhom avait reçu une formation analytique et il se préoccupait moins, dans son livre, d’exposer son expérience que d’en fournir une interprétation psychanalytique.

En Russie soviétique, les premières œuvres de Freud furent rééditées et l’on traduisit ses ouvrages plus récents. Un éminent psychologue russe, Alexandre Luria, publia des livres et des articles enthousiastes sur la psychanalyse qu’il considérait comme un « système de psychologie moniste » et « la base matérialiste fondamentale indispensable à l’élaboration d’une psychologie authentiquement marxiste », s’étendant aux domaines de la pédagogie et de la criminologie (« l’étude du crime, sans la psychanalyse, ne serait qu’un titre de chapitre sans contenu »)2532. Au témoignage de Morselli, la psychanalyse était devenue un des grands sujets de discussion parmi les intellectuels russes2533.

En France, la psychanalyse se heurta à de violentes oppositions, et l’intervention de Freud à propos de Philippe Daudet fut vivement critiquée. Ce jeune garçon de 14 ans, fils de l’écrivain et chef du parti royaliste Léon Daudet, petit-fils d’Alphonse Daudet, avait disparu le 20 novembre 1923 et fut retrouvé le 23 avec une balle dans la tête. On supposa qu’il s’était suicidé, mais l’enquête judiciaire révéla que le garçon avait été étroitement lié à un groupe anarchiste. Léon Daudet était convaincu que son fils avait été assassiné par la police secrète et mena une vigoureuse campagne de presse contre ceux qu’il accusait d’avoir pris au piège et assassiné son fils2534. Quelque temps plus tard, l’anarchiste André Gaucher, connu pour ses violentes attaques contre Léon Daudet, révéla que, peu de temps avant la mort mystérieuse de Philippe, il avait reçu la visite d’un adolescent inconnu qui lui avait demandé s’il était vrai que Léon Daudet était un auteur pornographique ; Gaucher lui aurait alors fait lire quelques extraits significatifs des romans de Léon Daudet. Gaucher laissait entendre que ce garçon inconnu était Philippe Daudet qui, bouleversé par ces révélations sur son père, avait fort bien pu se suicider. Gaucher profita de la sensation produite par cette histoire pour lancer un livre contre Léon Daudet et chercha à enrôler Pierre Janet et Sigmund Freud dans sa campagne2535. Il envoya à Janet, par personne interposée, un récit incomplet de l’histoire de Philippe Daudet, sans donner aucun nom, mais il ne reçut qu’une réponse brève et évasive. Il envoya à Freud une partie du manuscrit du livre qu’il était en train d’écrire sur Léon Daudet, et reçut deux lettres en retour. Freud répondit qu’il avait rencontré plusieurs fois Léon Daudet à Paris, en 1885 et 1886, mais qu’il n’avait jamais rien lu de lui. Il dit aussi qu’Alphonse Daudet avait été syphilitique, ajoutant qu’il avait observé que la syphilis était une des principales causes de prédisposition à la névrose. Il déclarait encore que « votre Daudet […] serait peut-être étouffé par sa névrose s’il ne possédait pas un talent assez grand pour déverser ses perversions dans sa production littéraire ». Freud conclut que le cas de Philippe Daudet apportait une confirmation éclatante à ses doctrines. Il ignorait manifestement que Gaucher était un anarchiste mal famé qui se hâterait d’utiliser ces deux lettres à des fins personnelles. Le poète et journaliste allemand Tucholsky déplora, en rapportant cette histoire, que Sigmund Freud ait accordé sa « bénédiction papale à cette mauvaise action »2536.

Les années de la reconstruction manquée : 1926-1929

La signature des accords de Locamo en octobre 1925 avait fait croire à des millions d’Européens que la paix était désormais assurée. Les pays européens avaient retrouvé, à des degrés divers, la prospérité économique, tandis que les États-Unis connaissaient un essor inouï. Mais les jeunes gens qui avaient connu la guerre étaient plus désorientés que jamais. Des Américains s’expatrièrent à Paris ; Hemingway parla de « génération perdue ». Aldous Huxley décrivit de la même façon la jeunesse anglaise. Dans les pays où la dictature était déjà établie ou près de l’être, la même génération fournissait à la fois les chefs et les membres des organisations fascistes. L’immaturité affective, l’irresponsabilité, le désespoir, le cynisme et l’esprit de révolte étaient les traits caractéristiques de cette nouvelle maladie, servant souvent de masque à des souffrances réelles, mais inavouées. Le rejet des principes moraux traditionnels et la recherche universelle du plaisir incitèrent les Français à désigner cette période sous le nom d’« années folles ». Cette période prit fin brutalement avec l’effondrement de la bourse de New York en octobre 1929.

Certains virent dans l’admission de l’Allemagne à la Société des nations, en septembre 1926, un pas vers la reconstruction de l’Europe, tandis que d’autres y virent le signe inquiétant que ce pays retrouvait sa puissance perdue. Les observateurs politiques notaient que la démocratie perdait continuellement du terrain : c’est ainsi qu’en mai 1926 le général Pilsudski prit le pouvoir en Pologne. En France, le gouvernement de gauche, qui était arrivé au pouvoir en 1924, avait conduit le pays au bord de la catastrophe monétaire, et, en juillet 1926, le Parlement fut contraint de rappeler Poincaré au pouvoir.

Pierre Janet, qui, pendant les douze années précédentes, avait été absorbé par l’édification de sa grande synthèse psychologique, fit une rentrée brillante en 1926 avec la publication de son ouvrage De l’angoisse à l’extase, qui contenait l’histoire de sa malade Madeleine et la première présentation substantielle de son nouveau système2537. Les leçons qu’il donna au Collège de France en 1925-1926 furent également publiées2538 et les conférences qu’il avait prononcées comme professeur invité à Mexico, sur la psychologie des sentiments, parurent en traduction espagnole2539. Mais ces publications ne retinrent guère l’attention des milieux universitaires français.

A Zurich, Jung, qui n’avait presque rien publié depuis les Types psychologiques en 1921, réunit une série d’articles parus antérieurement qui donnaient une vue d’ensemble de son système2540. Le nombre et la diversité des écoles de psychothérapie indépendante étaient un des traits caractéristiques de Zurich.

Le soixante-dixième anniversaire de Freud fut célébré un peu partout à travers le monde. Freud publia, cette année-là, Inhibition, symptôme et angoisse, et L’Analyse pratiquée par les non-médecins. Le mouvement psychanalytique faisait face au même problème que le magnétisme un siècle plus tôt : fallait-il réserver le droit de pratiquer aux seuls médecins ou pouvait-on l’étendre à des non-médecins bien formés2541 ? Freud était nettement favorable à l’analyse par des non-médecins. La psychanalyse avançait d’un pas ferme dans plusieurs directions. Ernst Simmel ouvrit près de Berlin une maison de santé psychanalytique nommée Schloss Tegel. En Russie, le mouvement psychanalytique était à son apogée, mais, en raison du manque de communications avec la Russie soviétique, le monde occidental n’en fut guère informé. A Paris, la psychanalyse avait été depuis longtemps un objet d’engouement pour les surréalistes et les écrivains d’avant-garde ; maintenant, psychiatres et psychologues commençaient à s’y intéresser, et une Société psychanalytique vit le jour à Paris en novembre 19262542.

Un autre événement marquant de l’année 1926 fut le grand Congrès international de recherches sexologiques organisé par Albert Moll à Berlin du 11 au 16 octobre. Il avait pour but de passer en revue toutes les connaissances du moment en matière de sexologie, et comprenait diverses sections, telles que la biologie, la psychologie, la sociologie et la criminologie, chaque section étant représentée par des spécialistes éminents. Freud déclina l’invitation et ses disciples l’imitèrent. Alfred Adler était au nombre des conférenciers. Moll lui-même présenta une communication, qui suscita de nombreux commentaires, sur la tendance qu’avaient certains homosexuels à présenter leur Eros comme supérieur à la sexualité ordinaire.

L’année 1927 fut marquée par la fin du contrôle militaire des Alliés en Allemagne et par plusieurs autres événements politiques. Mais pour les contemporains, l’événement le plus sensationnel fut la traversée de l’Atlantique, du 20 au 22 mai, par Charles A. Lindbergh, à bord de son monoplan, le Spirit of Saint Louis. Les deux continents seraient désormais plus proches.

Le principal apport de Freud, cette année-là, fut son essai L’Avenir d’une illusion, dans lequel il faisait de la religion l’équivalent d’une névrose à la fois infantile et obsessionnelle, une négation de la réalité et un mécanisme de défense culturel qui n’avait guère réussi à atteindre son objectif*03. Le pasteur Oskar Pfis-ter, lié à Freud par des sentiments d’amitié et de respect mutuels, y répondit par un article, « L’illusion d’un avenir », soulignant avec tact, mais fermement, les faiblesses de l’argumentation de Freud et de son optimisme scientiste2543 2544. Freud ne répondit pas et chacun resta sur ses positions, tout en conservant amitié et respect l’un pour l’autre.

Deux disciples de Freud, Fedem et Meng, eurent l’idée de publier un livre illustrant l’influence et l’intérêt de la psychanalyse dans les divers domaines de la science et de l’activité humaine2545. Un autre disciple de Freud, Heinz Hartmann, publia un exposé systématique des principes fondamentaux de la doctrine psychanalytique2546. A Berlin, Franz Alexander entreprit de reprendre la théorie de la névrose à la lumière des derniers écrits de Freud (« Le moi et le ça » ; Inhibition, symptôme et angoisse)2547'7. Ce fut le premier pas vers ce qui devait devenir la théorie psychanalytique du moi. Le livre de Wilhelm Reich, La Fonction de l’orgasme, innovait dans une ligne tout à fait différente : Reich cherchait, en effet, à mettre en évidence les rapports entre la sexualité, l’angoisse et le système végétatif2548.

Otto Rank, après avoir modifié la théorie psychanalytique, mit au point sa propre méthode thérapeutique2549. Il fixait à l’avance la durée du traitement. Il voyait dans la résistance une manifestation de la volonté d’indépendance du patient, donc un facteur positif. Il mettait l’accent sur la situation analytique immédiate plutôt que sur le passé, sur le fait d’« éprouver » plutôt que d’apprendre, sur la prise de conscience de « schémas de réactions » plutôt que sur l’analyse des expériences isolées. Rank accordait une grande importance à la volonté d’auto-affirmation du sujet, aux aspects créateurs de son comportement et aux aspects sociaux de l’analyse. On pourrait considérer sa thérapeutique comme une combinaison de principes freudiens, adlériens et jungiens.

A Vienne, Adler publia sa Connaissance de l’homme, que l’on considère généralement comme l’exposé le mieux construit et le plus clair de son système2550. A Zurich, Ludwig Frank obtint de grands succès thérapeutiques avec l’ancienne méthode cathartique de Breuer et de Freud qu’il avait perfectionnée2551. Bircher-Benner commença aussi à publier les résultats de sa riche expérience psychanalytique2552. A Paris, Eugène Minkowski était à la tête du nouveau courant de psychiatrie phénoménologique2553. Son livre, La Schizophrénie, inaugurait une nouvelle approche de cette maladie mentale déjà tant explorée ; Minkowski montrait la prédominance de l’expérience de l’espace sur celle du temps dans l’univers intérieur du malade, et son « géométrisme morbide ».

Relevons, parmi les manifestations internationales, le Symposium de Witten-berg, organisé à Springfield dans l’Ohio, du 19 au 23 octobre, pour célébrer l’inauguration du nouveau laboratoire de psychologie du Wittenberg College2554. Les invités comptaient parmi les psychologues les plus éminents du monde entier. La Russie, qui n’envoyait jamais de délégués aux congrès internationaux, était représentée par le vieux Bechtereff de Leningrad. Pierre Janet et Alfred Adler se virent conférer des titres honorifiques.

En Russie, le célèbre physiologiste Ivan Petrovitch Pavlov, qui avait commencé à étudier les névroses expérimentales vers 1921, s’intéressa de plus en plus à la psychiatrie clinique. Cette évolution semble avoir été hâtée par un événement de sa vie personnelle : en 1927, il avait subi une intervention pour calculs biliaires et pendant sa convalescence avait souffert d’une névrose cardiaque qu’il décrivit plus tard dans un article peu connu2555.

Ce survol de l’année 1927 serait incomplet si nous ne signalions pas l’ouvrage de Heidegger, Sein und Zeit (Être et temps), analyse tout à fait nouvelle et originale de la structure de l’existence humaine2556. Comme cela avait été le cas des Logische Untersuchungen de Husserl en 1900, cet ouvrage de philosophie passa presque inaperçu dans les milieux psychiatriques. Plus tard, l’œuvre de Heidegger devait pourtant devenir le point de départ d’un nouveau courant psychiatrique, l’analyse existentielle.

Un des principaux événements de 1928 fut la signature à Paris, le 27 août, du pacte Briand-Kellog, par lequel les représentants de quinze États renonçaient solennellement à la guerre. Certains y virent un pas décisif en faveur de la paix, d’autres une vaine cérémonie.

Freud, dont la santé était gravement compromise, publia son « Dostoïevski et le parricide », une de ses rares contributions à la criminologie2557. Freud supposait qu’un complexe d’Œdipe non résolu avait engendré en Dostoïevski de violentes tendances parricides qu’il avait détournées de diverses façons, puis retournées contre lui-même.

A Paris, Janet se montrait de plus en plus actif. Il publia le second volume de De l’angoisse à l’extase, contenant un exposé plus complet de sa vaste synthèse psychologique. D’autre part, depuis 1926, ses leçons au Collège de France étaient sténographiées et publiées chaque année. Mais il n’exerçait plus qu’une faible influence sur la jeune génération.

Cette même année, Jung publia à Zurich deux de ses principaux ouvrages en allemand2558, et un volume d’articles en anglais2559.

On cherchait de tous côtés de nouvelles voies en psychologie et en psychiatrie : von Gebsattel publia une étude phénoménologique sur la mélancolie qui confirmait les constatations de Minkowski2560. Signalons, entre autres méthodes psychothérapiques nouvelles, la technique de la relaxation progressive de Jacob-son, à Chicago2561 et la méthode de Morita, au Japon.

L’année 1929 commença par l’expulsion de Trotski de Russie et l’instauration de la dictature par le roi Alexandre en Yougoslavie. Les accords du Latran, signés en février par le pape Pie XI et Mussolini, mirent fin à un long conflit entre la papauté et le gouvernement italien par la création de l’État du Vatican. Les élections générales en Angleterre amenèrent le Parti travailliste au pouvoir, tandis qu’en Allemagne l’agitation des partis extrémistes se faisait menaçante. Aux États-Unis, le krach de la bourse de New York mit brutalement fin à un essor économique sans précédent.

A Vienne, Freud publia Malaise dans la civilisation, ouvrage dans lequel il exprimait l’opinion pessimiste que la civilisation avait été acquise au prix d’une névrose de l’humanité, engendrée par le refoulement des instincts. Cette théorie, qui n’était pas nouvelle, s’accordait parfaitement avec l’esprit de l’époque2562. Le livre d’Alexander et Staub2563, Le Criminel et ses juges, apportait une contribution importante à la criminologie psychanalytique. Les auteurs reprenaient l’ancienne théorie postulant l’existence d’instincts criminels chez tout être humain. Le fait que la société punisse ne s’explique pas seulement par la nécessité d’obtenir réparation pour toute violation de la loi, mais aussi par un désir de vengeance. D’autre part, l’exemple du criminel réveille chez les spectateurs leurs propres impulsions criminelles refoulées, et celles-ci risquent de se manifester en actes, d’où la nécessité de renforcer son propre refoulement, et d’où la sévérité des lois pénales.

Une certaine te sion se faisait sentir à l’intérieur du mouvement psychanalytique car l’Association psychanalytique américaine n’était pas disposée à accepter le principe de l’analyse par les non-médecins, principe que Freud considérait comme essentiel. Un autre événement, dont la portée fut peut-être plus grande encore, fut la rapide disparition de la psychanalyse en Russie, en l’espace d’un ou deux ans. En fait, l’histoire de la psychanalyse russe n’a jamais été écrite, et nous ignorons pourquoi les théories de Freud, qui avaient été considérées comme matérialistes, monistes et compatibles avec le marxisme, furent soudainement bannies par l’idéologie communiste. L’Histoire de la psychiatrie de Kannabikh contient une des dernières prises de position russes favorables à la psychanalyse2564. Kannabikh voyait en Freud un représentant éminent de la réaction progressiste contre la psychiatrie « formelle, statique, impersonnelle » de Kraepelin, et il estimait que, « grâce à lui, nous avons considérablement progressé dans la connaissance de nombreux mécanismes du comportement humain ». En revanche, la psychanalyse progressait dans d’autres parties du monde. Au Japon, où avaient déjà paru quelques écrits de Freud adaptés de l’anglais, le docteur Kenji Ohtsuki entreprenait une traduction des Œuvres complètes de Freud à partir du texte original allemand.

Certaines des nouvelles méthodes psychothérapiques ne faisaient que ressusciter et perfectionner des méthodes plus anciennes. C’est ainsi que Krestnikoff, un psychiatre bulgare, conçut et mit au point une nouvelle technique de traitement cathartique. Il semble que Krestnikoff ait obtenu de brillants résultats thérapeutiques, mais, comme il était éloigné des grands centres universitaires, sa méthode ne retint guère l’attention2565.

La « thérapeutique plus active », instituée par Hermann Simon2566, n’était qu’un perfectionnement des méthodes appliquées dans les hôpitaux psychiatriques, en Allemagne, avant la Première Guerre mondiale2567. Simon avait pour principe qu’il ne fallait jamais considérer un malade mental comme « irresponsable », ni le dispenser du travail. Il avait organisé un système perfectionné de thérapeutique par le travail et l’occupation à l’hôpital psychiatrique de Gütersloh, en Westphalie. A une époque où n’existaient ni l’insuline, ni l’électrochoc, ni les tranquillisants, Simon réussit à éliminer complètement de son institution les manifestations d’agitation, d’agressivité, de régression émotionnelle et de détérioration psychique. Sa méthode suscita une vive admiration, mais ne fut adoptée que dans un petit nombre d’hôpitaux psychiatriques.

Un autre psychiatre allemand, Hans Berger, publia cette même année les premiers résultats qu’il avait obtenus avec une nouvelle méthode d’exploration physiologique du cerveau, l’électro-encéphalographie, qui ne suscita guère d’intérêt sur le moment2568.

La seconde avant-guerre : 1930-1939

L’effondrement de la bourse de New York en octobre 1929 affecta progressivement toute l’Amérique et toute l’Europe, entraînant dans son sillage de nombreuses faillites d’entreprises commerciales et de banques, un chômage généralisé et d’innombrables tragédies individuelles. C’est dans ce climat que Hitler apparut aux Allemands désespérés comme un sauveur. Après qu’il eut pris le pouvoir en 1933, on eut l’impression que les nations se précipitaient les yeux ouverts sur la catastrophe inévitable.

En 1930, la grave crise économique qui sévissait en Amérique s’étendit à l’Europe. Les élections générales de septembre en Allemagne furent marquées par un progrès significatif du parti nazi. La Conférence impériale britannique, du 1 » octobre au 14 novembre, aboutit à l’adoption du Statut de Westminster, octroyant à chacun des dominions son indépendance au sein du Commonwealth britannique.

Peu d’événements marquèrent cette année-là dans les annales de la psychiatrie dynamique, si ce n’est que Freud se vit décerner le Prix Goethe de la ville de Francfort. Ses amis s’étaient efforcés de lui faire obtenir le Prix Nobel, mais sans succès.

En 1931, des nuages sombres s’amoncelaient manifestement sur l’Europe. La plus importante banque autrichienne, la Kreditanstalt de Vienne, se déclara en faillite en mai ; deux mois plus tard, ce fut la fermeture des banques allemandes, et l’Allemagne décida de suspendre ses paiements internationaux. En avril, la république fut proclamée en Espagne, et, en septembre, le Japon occupa la Mandchourie. Le penseur politique Ludwig Bauer en conclut qu’une nouvelle guerre mondiale, plus terrible que la première, était inévitable, à moins de la création, improbable, d’un État universel supranational2569.

Cette dégradation de la situation politique ne manqua pas d’influencer le monde de la psychiatrie dynamique. Plusieurs analystes de grande réputation émigrèrent en Amérique. Alfred Adler estima que l’avenir de la psychologie individuelle ne se jouerait plus en Europe mais en Amérique, et s’établit définitivement à New York.

La psychanalyse était alors le courant dominant en psychiatrie. Cette prépondérance se trouva confirmée par les nombreuses célébrations du soixante-quin-zième anniversaire de Freud et les honneurs dont on le gratifia à cette occasion.

Mais les autres écoles ne restaient pas inactives et de nouveaux courants se firent progressivement jour. Ludwig Binswanger, qui avait d’abord été un élève de Bleuler, puis un adepte de la psychanalyse, était devenu le promoteur de la phénoménologie psychiatrique et s’efforçait maintenant de reconstituer le monde d’expérience intérieure des malades mentaux2570. En 1931, il commença à publier, de façon pénétrante, sur la manie aiguë, et particulièrement sur le symptôme de la fuite des idées.

L’année 1932 vit s’aggraver la crise économique et fut ponctuée d’agressions politiques et de menaces d’agression. Le Japon créa l’État fantoche du Mand-choukouo. En Allemagne, Hindenburg fut réélu président : il apparut comme la dernière barrière contre l’accession au pouvoir de Hitler. Salazar institua la dictature au Portugal, et, en Amérique du Sud, éclata la guerre meurtrière du Chaco, entre le Paraguay et la Bolivie. Roosevelt fut élu président des États-Unis et la France refusa de payer ses dettes au* États-Unis.

Ces grands bouleversements ébranlèrent des milliers de vies. Le Verlag, qui avait été l’armature du mouvement psychanalytique, évita la faillite de justesse. Certains psychothérapeutes émigrèrent en Amérique ; beaucoup perdirent leur clientèle. Mais ces difficultés n’empêchèrent pas l’apparition de nouveaux courants et de nouvelles idées. Melanie Klein, psychanalyste d’enfants, qui s’était établie à Londres, introduisit des conceptions nouvelles sur les aspects précoces de la structure du moi et du complexe d’Œdipe, ainsi que sur la prédominance des mécanismes de projection et d’introjection au cours de la première enfance2571. Ces idées stupéfièrent certains de ses collègues, tandis que d’autres y virent le plus brillant développement de la théorie psychanalytique après les contributions de Freud lui-même.

Un psychiatre allemand, J.H. Schultz, publia un manuel d’entraînement autogène, méthode qui s’inspirait des anciennes techniques d’auto-hypnose d’Oskar Vogt2572. L’entraînement autogène consistait en une série d’exercices gradués de relaxation et de concentration sous la direction d’une personne compétente, et avait pour but de renforcer la maîtrise de l’individu sur ses fonctions neurovégétatives.

L’année 1932 est restée mémorable dans les annales de la psychiatrie comme celle où J.L. Moreno introduisit le terme de « psychothérapie de groupe »2573. De nombreux médecins, et des non-médecins, avaient déjà eu l’idée de rassembler leurs malades pour leur faire des exposés suivis de discussions portant sur des problèmes de santé et de maladie. Telles avaient été les « classes » pour tuberculeux de J.H. Pratt, à Boston. En Europe, des expériences semblables avaient été tentées à la clinique Bircher-Benner, ou dans certaines organisations antialcooliques. Mais la nouvelle psychothérapie de groupe reposait sur des principes entièrement différents : elle entendait s’appuyer sur la dynamique des relations interpersonnelles au sein de la situation de groupe. Moreno devait développer ses idées dans trois directions : la sociométrie, le psychodrame et la thérapeutique de groupe proprement dite.

L’année fatidique 1933 vit l’accession de Hitler au pouvoir. Son gouvernement entra en fonction le 30 janvier, et, le 27 février, un mystérieux incendie, dont on accusa les communistes, ravagea le bâtiment du Reichstag. Le 24 mars, Hitler demanda et obtint les pleins pouvoirs. Le Parti communiste fut interdit. Les nazis lancèrent le slogan « Les Juifs doivent disparaître » et proclamèrent le boycottage à l’échelle nationale des entreprises juives. Des milliers de Juifs terrorisés cherchèrent à passer les frontières, mais, comme on n’avait à peu près rien prévu pour leur émigration et leur réinstallation, la plupart durent revenir. Le pacte de Rome, signé le 15 juillet par les quatre grandes puissances occidentales (l’Allemagne, l’Italie, la France et l’Angleterre), fut une dernière tentative pour sauver la paix. Mais la situation continua à se dégrader.

Ces événements politiques eurent de graves conséquences pour la psychiatrie dynamique. Puisque tout ce qui était juif était systématiquement banni, la psychanalyse de Freud et la psychologie individuelle d’Adler furent mises hors la loi en Allemagne, ainsi que leurs institutions, organisations et revues. Il fallut réorganiser la Société allemande de psychothérapie, et son président, Ernst Kretsch-mer, démissionna. On s’efforçait de toutes parts de sauver ce qui pouvait l’être, dans les milieux psychothérapiques et psychiatriques en général. Ces tentatives de compromis étaient menées de bonne foi : personne ne pouvait alors imaginer la tournure que prendraient plus tard les événements. Nous avons vu au chapitre précédent quelle fut l’attitude de Jung à ce propos. Il ne fut pas le seul à penser, pendant un certain temps, qu’il était possible de « parler avec les nazis »2574.

Au milieu de ces bouleversements, on ne pouvait guère attendre des psychanalystes un grand nombre d’apports originaux. C’est cette année, pourtant, que Wilhelm Reich publia son Analyse du caractère2575. Il affirmait qu’au cours du traitement psychanalytique la résistance ne s’exprimait pas seulement à travers les diverses manifestations psychologiques bien connues des analystes, mais aussi à travers des formes spécifiques de tension musculaire. La résistance psychique, disait-il, cède en même temps que la « cuirasse musculaire ». Reich apportait aussi une typologie des divers cas de névroses, en particulier du masochiste.

L’approche phénoménologique se trouva enrichie par la publication de l’ouvrage d’Eugène Minkowski, Le Temps vécu, qui étudiait les diverses expériences subjectives du temps telles qu’on les rencontre dans de nombreux états psychopathologiques2576.

En 1934, Hitler, non content de consolider son pouvoir en Allemagne, chercha l’alliance de l’Italie fasciste. Tel fut l’objet de la rencontre des deux dictateurs à Venise, les 14 et 15 juin. En France, l’affaire Stavisky donna lieu à des émeutes contre la corruption dans le gouvernement. La situation était encore plus grave en Autriche où les insurrections socialistes du 1er au 16 février furent réprimées sans pitié, et le Parti socialiste dissous. Le 25 juillet, un groupe nazi assassina le chancelier Dollfuss, qui venait d’échapper de justesse à un autre attentat. Le 9 octobre, un groupe de conspirateurs oustachis tua, à Marseille, le roi Alexandre de Yougoslavie et le ministre français Barthou.

Devant la catastrophe imminente, les meilleurs esprits s’efforçaient de trouver une solution. Einstein déplora que les hommes de science et les intellectuels, qui, au XVIIe siècle, avaient formé une véritable communauté spirituelle, ne fussent plus que les porte-parole de leurs traditions nationalistes respectives. Ils avaient abandonné aux politiciens le soin de réfléchir à l’échelle internationale2577. Einstein exhorta les savants à reconstituer une communauté spirituelle capable d’assumer la direction de toutes les forces qui s’opposaient à la guerre.

Les amis de Freud, qui était maintenant âgé et très malade, l’engageaient vivement à quitter l’Autriche. Mais comme tant de ses contemporains, il était étrangement aveugle devant la puissance du danger nazi. Il publia des compléments et des révisions de ses théories sous la forme de conférences imaginaires, intitulées : Nouvelles Conférences sur la psychanalyse2578.

Jung se touvait manifestement dans une période de création : il publia, entre autres, un ouvrage au titre significatif, Wirklichkeit der Seele (Réalité de l’âme)2579. Un de ses disciples, Gerhard Adler, esquissa une histoire de la psychothérapie moderne, présentant Freud et Adler comme des précurseurs de Jung2580. Aux États-Unis, Moreno publia l’un de ses ouvrages les plus connus, Who Shall Survive ? (qui devait paraître en français sous le titre : Fondements de la sociométrie)2581.

Ceux qui vivaient alors en Europe ont gardé un souvenir extrêmement pénible de l’année 1935. Individus et nations se sentaient impuissants et comme hypnotisés devant un désastre imminent. Hitler jouissait d’une popularité extraordinaire auprès d’une fraction importante de la population allemande : on voyait en lui l’homme qui avait effacé la honte du traité de Versailles et résolu le problème du chômage. En réalité, l’Allemagne mettait tout en œuvre pour son réarmement et se préparait fiévreusement à la guerre. Le 16 mars, Hitler dénonça les restrictions militaires du traité de Versailles. Le 15 septembre furent promulgués les décrets de Nuremberg « pour la protection du sang et de l’honneur allemands ». Les Juifs allemands comprirent que leur seule chance de salut se trouvait dans l’émigration, mais celle-ci se heurtait à d’énormes difficultés : l’interdiction d’exporter des capitaux et le durcissement des réglementations nationales en matière de visas. Le 3 octobre, les troupes italiennes envahirent l’Éthiopie : le Conseil de la Société des nations condamna cette agression et décida contre l’Italie des sanctions économiques.

Au milieu de ces événements accablants, il semble presque dérisoire que la psychiatrie soit parvenue à faire des progrès décisifs. Nous avons vu qu’en 1929 Hans Berger avait trouvé le moyen d’enregistrer l’électro-encéphalogramme de l’homme. Mais l’importance de cette découverte ne devait être reconnue que quelques années plus tard. En 1935, Gibbs, Davis et Lennox enregistrèrent et décrivirent l’électro-encéphalogramme au cours d’une crise d’épilepsie, et Grey Walter parvint à localiser des tumeurs cérébrales au moyen de l’EEG. Les chercheurs se tournèrent avec enthousiasme vers cette nouvelle méthode dont on attendait une révolution en physiologie cérébrale, en neuropsychiatrie et en criminologie. Par ailleurs, Manfred Sakel, à Vienne, publia les résultats des recherches qu’il avait effectuées pendant plusieurs années sur un nouveau traitement physiologique de la schizophrénie par le choc insulinique2582. C’était la première fois que la schizophrénie était traitée avec succès par des méthodes purement physiologiques, ce qui apparut comme une revanche de l’ancienne psychiatrie organiciste sur les courants dynamiques plus récents.

L’année 1936 fut vécue par les contemporains comme une nouvelle étape vers la catastrophe inéluctable. Hitler dénonça les accords de Locamo et entreprit de remilitariser la Rhénanie. La France et l’Angleterre n’osèrent pas intervenir. En France, les élections donnèrent la victoire au « Front populaire » et Léon Blum, chef du Parti socialiste, forma un nouveau gouvernement. La Belgique réaffirma sa neutralité, les troupes italiennes entrèrent à Addis-Abeba le 5 mai, et Mussolini proclama la création de l’Empire italien, le roi d’Italie devenant empereur d’Éthiopie. Le 17 juillet, le général Franco prit la tête d’une insurrection militaire au Maroc espagnol, engageant ainsi l’Espagne dans la guerre civile. Le monde occidental restait perplexe et stupéfait devant les procès de Moscou, au cours desquels les anciens dirigeants bolcheviques s’accusaient publiquement de trahison et demandaient à être châtiés. Mais l’événement le plus sensationnel fut sans doute l’abdication du roi d’Angleterre, Édouard VIII : ayant succédé à son père, George V, le 20 janvier, il abdiqua le 10 décembre suivant pour épouser une divorcée, Mrs. Simpson.

Devant le succès remporté par le traitement physiologique de la maladie mentale, les psychiatres s’enhardirent. Egaz Moniz entreprit de traiter certaines psychoses par la lobotomie : ce fut le début de ce qu’on appela, quelques années plus tard, la psycho-chirurgie2583.

Cette même année parut le dernier ouvrage de Janet, L’Intelligence avant le langage, qui étudiait les formes non verbales de l’intelligence, en comparant l’animal, l’enfant et l’idiot2584. Anna Freud publia Le Moi et les mécanismes de défense, qui représentait un pas décisif vers la nouvelle psychanalyse du moi2585. Elle y énumérait les formes de défenses du moi déjà connues (le refoulement, la formation réactionnelle, l’isolation, l’annulation rétrospective, l’introjection et la projection), mais y ajoutait plusieurs formes de reniement et deux nouveaux mécanismes de défense : l’identification à l’agresseur et l’abandon altruiste.

L’année 1937 s’ouvrit sur la seconde phase des procès de Moscou. La France et l’Angleterre, d’une part, l’Allemagne et l’Italie, d’autre part, instaurèrent des relations politiques plus étroites, tandis que la position de la Russie soviétique restait impénétrable. La guerre civile faisait rage en Espagne et des experts y virent une sorte de répétition générale de la Deuxième Guerre mondiale.

Von Meduna inaugura un nouveau traitement physiologique de la maladie mentale2586. Au moyen d’injections de cardiazol, il provoquait des crises d’épilepsie chez des schizophrènes et obtint de nombreux succès.

Sigmund Freud, alors âgé de 81 ans et très malade, déclinait obstinément les conseils de ses amis qui le suppliaient de quitter l’Autriche. Il espérait encore, apparemment, que le chancelier Schuschnigg sauverait l’Autriche des nazis. Au grand étonnement de la plupart de ses amis et disciples, il publia au milieu de ces circonstances tragiques les premiers chapitres de son essai sur Moïse.

Dans l’abondante littérature de l’époque, une monographie de Szondi, « Analyse de mariages », passa presque inaperçue2587. Généticien hongrois, très au courant de la psychanalyse, Szondi comparait l’hérédité du mari et celle de la femme dans un certain nombre de mariages, et concluait que le choix matrimonial était inconsciemment déterminé par des similarités dans la structure des facteurs héréditaires. Il donna à ce phénomène biologique le nom de génotropisme.

En 1938, la situation politique se dégrada à un tel point que, même aux plus aveugles, la guerre sembla inévitable. Face aux intrigues des nazis décidés à annexer l’Autriche à l’Allemagne, le chancelier Schuschnigg décida un plébiscite qui aurait probablement donné la majorité aux partisans de l’indépendance. Mais le 12 mars, veille du plébiscite, les troupes allemandes occupèrent l’Autriche ; le lendemain, la législation nazie entérina YAnschluss et, le 14, Hitler fit son entrée triomphale à Vienne. Il y avait en Allemagne et en Autriche de très nombreux Juifs qui attendaient désespérément l’obtention d’un visa pour émigrer. La plupart des pays adoptèrent des dispositions légales de plus en plus strictes. Des escrocs vendaient de faux papiers d’identité, et certaines compagnies de navigation sans scrupule embarquèrent des Juifs sur des « bateaux errants » qui se voyaient refouler d’un pays à l’autre (en Palestine, ils furent même accueillis à coups de canons). A l’initiative du président Roosevelt, une conférence se tint à Évian, du 6 au 15 juillet, pour résoudre le problème des réfugiés, mais elle n’eut d’autre résultat que la création d’une Commission intergouvemementale des réfugiés, parfaitement inefficace2588.

Pendant ce temps, le mouvement nazi gagnait les provinces de langue allemande de Bohême. Cette situation fut à l’origine de la conférence de Munich. En septembre 1938, Chamberlain et Daladier, représentant respectivement la Grande-Bretagne et la France, acceptèrent que la Tchécoslovaquie cède la région des Sudètes à l’Allemagne. La fuite des Juifs prit une allure de mouvement de panique après que, le 7 novembre, un jeune Juif polonais, Herszel Grynszpan, eut tué un fonctionnaire de l’ambassade d’Allemagne à Paris. Cet assassinat servit de prétexte à des pogroms dans toute l’Allemagne ; les Juifs se virent en outre imposer une amende collective d’un milliard de reichsmarks.

Pendant ces années, l’histoire de la psychiatrie dynamique fut profondément marquée par la tragédie politique. Après s’être installés à Vienne, les nazis supprimèrent les sociétés de psychanalyse et de psychologie individuelle et détruisirent tous les ouvrages de Freud et d’Adler, comme ils l’avaient déjà fait en

Allemagne. Les psychothérapeutes juifs qui étaient restés en place cherchèrent à partir. L’atmosphère lugubre de Vienne en 1938 ainsi que les terribles difficultés de ceux qui cherchaient à fuir ont été évoquées de façon très vivante dans un roman de Léopold Ehrlich-Hichlei2589. Pour ceux qui l’ont lu, les tribulations que Freud dut subir avant de pouvoir quitter Vienne n’eurent rien d’extraordinaire : il eut l’avantage exceptionnel de bénéficier de la protection de la princesse Marie Bonaparte, de l’ambassade des États-Unis et des associations psychanalytiques américaines et anglaises. Les détails de son exode de Vienne et de l’accueil triomphal qu’il reçut en Angleterre furent largement diffusés comme si l’on avait voulu détourner l’attention du public de certains faits pénibles.

Les nazis ne se contentèrent pas de s’en prendre aux théories et aux institutions juives : ils s’attaquèrent aussi à la religion et à l’éthique chrétiennes, se faisant les promoteurs d’une idéologie combinant diverses théories étrangères à la science. Ils reprirent les théories racistes conçues au XIXe siècle par deux Français, le comte de Gobineau et Vacher de Lapouge, et par un Anglais, Houston Stewart Chamberlain2590. Ces théories étaient maintenant associées à des représentations pseudo-historiques de la vie et de la culture des anciens Germains. Ils reprirent aussi les théories pseudo-biologiques de la lutte pour la vie et de l’« espace vital » (Lebensraum), mâtinées de quelques bribes du monisme de Haeckel. D’après Jochen Besser, l’idéologie nazie fut fortement influencée par les théories de certains milieux occultistes et théosophiques du début du xx* siècle2591. D est remarquable que les nazis aient accordé grand crédit à la Glazial-Kosmogonie de Hôrbiger, appelée encore la Welt-Eis-Lehre (théorie de la glace cosmique). Hôr-biger, un ingénieur autrichien, avait échafaudé un système astronomique et cosmogonique complexe. Ce système, centré autour de l’idée que la glace représentait la principale substance constitutive de l’univers2592, obtint un succès prodigieux parmi les nazis2593 et trouva même des partisans en Angleterre2594. Les nazis encourageaient aussi la pratique d’une médecine dite germanique, qui combinait les principes diététiques de Bircher-Benner, les théories naturistes, l’utilisation traditionnelle des plantes médicinales et la médecine populaire.

En dépit des nuages qui s’accumulaient sur le monde, et malgré l’obscurantisme qui s’étendait sur l’Europe, la psychiatrie scientifique continuait de progresser. Deux Italiens, Cerletti et Bini, firent savoir qu’ils avaient découvert un puissant agent thérapeutique, l’électrochoc. Cette méthode, destinée initialement au traitement de la schizophrénie, se montra plus efficace dans les cas de dépression grave2595.

Au nombre des nouvelles psychothérapies s’ajouta celle de Desoille, la méthode du rêve éveillé dirigé2596. Le patient, étendu sur un divan, est invité à imaginer qu’il s’élève dans les airs et à raconter au psychiatre tout ce qu’il éprouve et tout ce qu’il imagine lui arriver. Après quoi, le patient et le thérapeute discutent des sentiments qui ont ainsi émergé et des produits de l’imagination subliminale. En fait, cette méthode était une variante de la technique d’imagination provoquée de Jung. Aux États-Unis, Sullivan définit la psychiatrie comme l’étude des relations interpersonnelles et commença à publier les principes fondamentaux de son système2597.

Les rares optimistes qui avaient encore espéré que la paix pourrait malgré tout être sauvée perdirent leurs illusions en mars 1939 : les Allemands occupèrent alors la Bohême et la Moravie, et Hitler fit une entrée spectaculaire à Prague. Au cours du même mois, la guerre civile prit fin en Espagne avec la capitulation de Madrid et la fuite de milliers de républicains en France. Comme l’a décrit Toyn-bee, le monde était maintenant divisé en trois camps : les puissances occidentales (l’Angleterre et le Commonwealth, la France et, à contrecœur, les États-Unis), les puissances anti-Komintem (l’Allemagne, l’Italie et le Japon) et la Russie soviétique2598. La question qui se posait était de savoir lequel des deux autres groupes réussirait à prendre pour alliée la Russie soviétique. L’annonce, le 23 août, qu’un pacte de non-agression était conclu entre l’Allemagne nazie et la Russie soviétique précéda de peu l’ultimatum allemand à la Pologne. Quelques jours plus tard, la France et l’Angleterre déclaraient la guerre à l’Allemagne.

Tandis que la France appréhendait la guerre imminente et l’éventuelle destruction de Paris, un groupe, à la Sorbonne, organisa une cérémonie commémorant le centenaire de Théodule Ribot, qui coïncidait avec le cinquantième anniversaire de la célèbre thèse de Janet, L’Automatisme psychologique. Ce fut le dernier hommage public rendu à Janet, alors âgé de 80 ans. La situation générale était si sombre que cet événement passa inaperçu ; le livre commémoratif est d’ailleurs devenu une rareté bibliographique2599.

Le 23 septembre moururent deux hommes qui se détestaient cordialement : Sigmund Freud à Londres, et Albert Moll à Berlin. Bien que le premier soit mort célèbre dans le monde entier et l’autre totalement ignoré, leurs biographies offrent de curieux parallèles. Ils étaient tous deux fils de marchands juifs. Jeunes médecins, ils s’étaient intéressés l’un et l’autre à l’hypnotisme et à l’exploration de l’inconscient. Puis ils se tournèrent vers la pathologie sexuelle, s’intéressant en particulier à la sexualité infantile et aux stades de l’instinct sexuel, que Moll appelait libido sexualis et Freud (qui citait Moll), libido. Les derniers temps avant sa mort, Moll vivait dans l’obscurité complète, après que ses ouvrages eurent été détruits par les nazis, ainsi que son autobiographie qui venait de paraître. Freud, en revanche, était en pleine lumière en tant que symbole de la lutte entre la démocratie et le fascisme.

Avant de mourir, Freud avait exprimé son inquiétude quant à l’avenir de la psychanalyse. Il la voyait en voie de disparition en Europe et en danger d’être altérée en Amérique. Il se rendait compte que le moment était venu où la création s’émancipe de son créateur pour suivre son propre cours.

Des écoles dissidentes avaient effectivement déjà surgi et d’autres n’allaient pas tarder à suivre. Otto Rank, qui avait obtenu quelque succès dans certaines institutions, s’orientait maintenant vers une sorte de psychothérapie religieuse. Wilhelm Reich arriva aux États-Unis en mai 1939 : il devait y fonder YOrgone Institute, très éloigné de la psychanalyse freudienne orthodoxe. Cette même année, Karen Homey publia ses Voies nouvelles en psychanalyse, manifeste et premier manuel d’une école dissidente qui énonçait des conceptions néo-adlé-riennes en une terminologie freudienne2600.

C’est en 1939 encore que Heinz Hartmann publia un article très remarqué sur la psychologie du moi, nouvelle métamorphose de sa psychanalyse2601. Achevant l’évolution amorcée dans la Psychologie collective et analyse du moi de Freud, prolongée par la Psychanalyse de la personnalité totale d’Alexander et Le Moi et les mécanismes de défense d’Anna Freud, Hartmann concentrait maintenant sur le moi l’intérêt et le travail du psychanalyste. L’essentiel de la technique passait de l’analyse des contenus de l’inconscient à celle des mécanismes de défense, en déterminant s’ils correspondaient bien à l’âge du patient et aux conflits extérieurs et intérieurs qu’il lui fallait affronter. Sans aucun doute, cette nouvelle technique était particulièrement appropriée à la situation de l’homme immergé dans un monde mouvant et angoissant.

La Deuxième Guerre mondiale : 1939-1945

De 1939 à 1945, le sort du monde fut en jeu. Au milieu de ce bouleversement général, la psychiatrie dynamique traversa de nouvelles tempêtes.

La Deuxième Guerre mondiale différa de la première à maints égards. Elle ne commença pas, comme celle-ci, dans l’enthousiasme populaire. Elle fut bien plutôt marquée par un sentiment d’impuissance amère, celui-là même qui s’était emparé de certaines populations d’Autriche-Hongrie en août 1914. On inventa de nouvelles stratégies, de nouvelles tactiques, de nouvelles armes, qui aboutirent à l’explosion de la bombe atomique. Ce frit moins une guerre entre nations qu’une guerre entre idéologies : le racisme hitlérien, le communisme de l’Union soviétique et la conception anglo-saxonne de la démocratie. La Deuxième Guerre mondiale fut terriblement dévastatrice : elle déboucha sur la destruction complète de villes entières, de Coventry à Dresde, provoqua des hécatombes parmi les militaires et les civils, des migrations massives et un génocide (après les deux millions d’Arméniens de 1915-1916, six millions de Juifs en furent cette fois les victimes). Elle aggrava le déclin de l’Occident et fut suivie de processus de décolonisation souvent douloureux. Cependant la Société des nations fut reconstituée sur des bases plus saines, sous le nom d’Organisation des nations unies, et, pour la première fois dans l’histoire, on institua un tribunal destiné à juger les criminels de guerre. Ce conflit accéléra les transformations des mœurs et des coutumes qui avaient accompagné et suivi la Première Guerre mondiale. La génération qui parut sur la scène en 1945 était aussi différente de la précédente que l’avait été celle de 1919 par rapport à celle de la Belle Époque.

Dès que la guerre fut déclarée, il devint évident qu’elle serait exceptionnellement cruelle et impitoyable. Hitler avait révélé ses intentions dans sa déclaration du 22 août 1939 :

« […] Notre force est dans notre rapidité et notre brutalité. Gengis Khan fit tuer de son plein gré et de gaieté de cœur des millions de femmes et d’enfants. L’histoire ne voit en lui qu’un grand bâtisseur d’empire. Peu m’importe ce que pense de moi la chétive civilisation européenne. [•••] Ainsi, pour l’instant, je n’ai envoyé vers l’est que mes Têtes de Morts, avec l’ordre de tuer sans pitié ni miséricorde tous les hommes, femmes et enfants de race ou de langue polonaise. Qui parle encore aujourd’hui de l’extermination des Arméniens ? »2602.

Les troupes allemandes engagèrent une guerre éclair en Pologne le 1er septembre 1939. Le 17 septembre, les Russes envahirent le pays par sa frontière de l’est pour prendre leur part de butin, si bien qu’en moins de trois semaines la Pologne fut rayée de la carte. Sur le front occidental, ce fut la « drôle de guerre » : deux armées gigantesques restèrent face à face pendant huit mois, n’engageant que des escarmouches insignifiantes. En novembre, les Russes attaquèrent la Finlande ; en avril 1940, les Allemands occupèrent rapidement le Danemark et la Norvège. Le 10 mai 1940, ils lancèrent une guerre éclair sur la Hollande, la Belgique et la France. Le choc fut si inattendu que la France décida de signer un armistice le 16 juin. Mais, entre août et octobre, les Allemands perdirent la bataille d’Angleterre, ce qui sauva le monde occidental. Après une nouvelle pause, les Allemands envahirent la Yougoslavie et la Grèce en avril 1941, et, le 22 juin, ils attaquèrent la Russie. Après plusieurs victoires initiales et une avance rapide, l’armée allemande fut arrêtée devant Moscou. Cette campagne fut menée avec un acharnement inouï pendant le rigoureux hiver russe.

La guerre prit une nouvelle tournure le 7 décembre 1941. Les Japonais renouvelèrent la manœuvre stratégique qui leur avait valu la victoire dans leur guerre contre la Russie : comme ils l’avaient fait pour la flotte russe en 1904, ils attaquèrent la flotte américaine sans déclaration de guerre à Pearl Harbor. Ayant ensuite déclaré la guerre aux États-Unis et à l’Angleterre, le Japon envahit rapidement la Malaisie, l’Indonésie, les Philippines et les îles du Pacifique. L’effort de guerre colossal des États-Unis permit aux Américains de mener la guerre simultanément dans le Pacifique et en Europe. Le général MacArthur reconquit un à un les territoires occupés par les Japonais, tandis que le général Eisenhower préparait le débarquement allié en Europe. En novembre 1942, les Alliés débarquèrent en Algérie, en juillet 1943 en Sicile et, le 6 juin 1944, en Normandie. A la suite des victoires anglo-américaines en Europe occidentale et des victoires russes à l’est, les armées allemandes capitulèrent le 8 mai 1945, tandis que le

Japon continuait à résister. Mais le 6 juillet, après un bref survol d’Hiroshima par une escadrille américaine, le monde apprit avec consternation l’existence de la bombe atomique. La guerre était terminée, et une ère nouvelle s’ouvrait pour l’humanité.

Le destin de la psychiatrie dynamique se trouva profondément affecté par ces événements. Deux des quatre grands pionniers, Freud et Adler, étaient morts en exil ; un autre, Janet, travaillait à un livre, La Psychologie de la croyance (qui resta inachevé), tandis que le dernier, Jung, semblait concentrer toute son attention sur la mythologie et l’alchimie. Le fait capital, cependant, fut l’émigration massive des psychothérapeutes d’Europe centrale en Angleterre et surtout aux États-Unis. Aussi le foyer principal du mouvement psychanalytique et de la psychologie individuelle se transporta-t-il en Amérique. L’anglais supplanta l’allemand comme langue officielle de ces associations. Après la destruction du Verlag psychanalytique de Vienne, une nouvelle maison d’édition, l’Imago Publishing House, fondée à Londres, commença la publication des Samtliche Werke de Freud pour remplacer les collections détruites des Gesammelte Werke. Des ouvrages plus récents, même écrits par des thérapeutes allemands et autrichiens, paraissaient maintenant directement en anglais. Ce passage de l’allemand à l’anglais ne se fit pas sans quelques fluctuations sémantiques. Certaines nuances de la terminologie allemande se perdirent, tandis qu’un terme comme « frustration » acquit une popularité qu’il n’avait pas connue en allemand.

Les annales de la psychiatrie, en ces années, sont relativement brèves.

En 1940 parut une œuvre posthume de Freud, l’Abrégé de psychanalyse. Son livre sur Moïse suscita de vives controverses et des protestations dans les milieux juifs. Il paraissait inconcevable qu’un Juif puisse publier un livre présentant Moïse comme un Égyptien tué par les Hébreux, au moment même où l’existence physique du peuple d’Israël se trouvait menacée. L’attitude de Freud contrastait avec celle de Bergson qui, par conviction personnelle, était devenu catholique, mais refusa le baptême par solidarité avec son peuple. Bergson refusa en effet d’être dispensé des vexations imposées aux Juifs, mais il mourut le 3 janvier 1941, avant la déportation des Juifs français.

En 1941, la psychanalyse était plus florissante que jamais en Amérique, mais les tendances dites néo-freudiennes prenaient de plus en plus d’importance. Karen Homey quitta l’Association psychanalytique américaine et fonda l’Institut américain de psychanalyse pour propager sa propre doctrine et sa propre thérapie. Erich Fromm publia son Escape from Freedom, qui s’inspirait davantage des événements contemporains que de la théorie psychanalytique2603.

En 1942, Binswanger publia son ouvrage intitulé Formes fondamentales et connaissance de l’existence humaine, un fort volume de 726 pages dans lequel il exposait et discutait son nouveau système de Daseinsanalyse (analyse existentielle)2604. Ce système s’inspirait de la Daseinsanalytik de Heidegger, qui est une analyse philosophique de la structure de l’existence humaine en général, tandis que Binswanger se proposait d’analyser l’« être-dans-le-monde » des individus. Grâce à un système de coordonnées phénoménologiques dérivé de Heidegger,

Binswanger cherchait à reconstituer et à rendre intelligible l’univers des expériences intérieures des malades mentaux, y compris des psychotiques graves.

On était plus que jamais à la recherche de nouvelles psychothérapies. Aux États-Unis, Cari R. Rogers publia le premier exposé de sa méthode de counseling psychothérapique2605. Le counseling efficace « consiste en une relation bien structurée, tolérante, qui permet au patient d’arriver à se comprendre lui-même jusqu’à un point qui le rendra capable de faire lui-même des progrès, à la lumière de sa nouvelle orientation ». Marc Guillerey exposa devant la Société suisse de psychiatrie la méthode psychothérapique qu’il appliquait depuis une quinzaine d’années2606. C’était une combinaison originale des techniques de relaxation, de concentration et de prise de conscience corporelle de Vittoz avec la technique de l’imagination forcée de Jung.

L’année 1943 fut une année faste pour la médecine psychosomatique. Deux ouvrages classiques virent le jour, celui de Weiss et English2607 et celui de Flan-ders Dunbai2608. Une revue spécialisée existait aux États-Unis depuis 1939 et la médecine psychosomatique avait déjà une longue histoire : en relevaient les guérisons primitives, de même que celles de Gassner et de Mesmer, celles qu’avaient effectuées des générations de magnétiseurs et d’hypnotiseurs, puis des hommes comme Liébeault, Bernheim, Forel et leurs disciples. La médecine romantique n’était pas seule à proclamer que la maladie physique pouvait avoir des causes affectives. Les grands représentants de la médecine scientifique et certains physiologistes l’enseignaient également (Krehl en Allemagne, Cannon aux États-Unis). Adolf Meyer avait essayé d’établir une corrélation entre certaines manifestations cliniques et certaines émotions consciemment éprouvées par les patients. Les nouveaux pionniers de la médecine psychosomatique cherchaient maintenant à préciser le profil de la personnalité du malade dans diverses affections telles que l’hypertension, l’infarctus du myocarde, le rhumatisme, le diabète, etc. Ce devait être le point de départ de recherches et de théories nouvelles qui allaient connaître un développement inattendu au cours des décennies suivantes.

Ajoutons que cette même année, dans les laboratoires de la Compagnie pharmaceutique Sandoz à Bâle, le chimiste Albert Hofmann découvrit par hasard une substance qui, à des doses infinitésimales, engendrait des hallucinations intenses2609. Cette découverte n’attira guère l’attention à l’époque, mais le produit allait devenir célèbre par la suite sous le nom de LSD 25.

En France, Sartre publia L’Être et le néant. Cette œuvre complexe et originale, inspirée de Heidegger, comprenait, nous l’avons vu, un chapitre consacré à la « psychanalyse existentielle », méthode psychothérapique présentant de grandes ressemblances avec celle d’Adler2610. En Espagne, JJ. Lopez Ibor exposa pour la première fois sa théorie nouvelle et originale de l’angoisse vitale, notion qui avait d’importantes implications psychothérapiques2611.

L’année 1944 fut marquée par le développement de l’analyse existentielle de Binswanger et de l’analyse de la destinée de Szondi.

L’analyse existentielle était connue jusque-là comme un système théorique passablement abstrait. Avec la publication du cas d’Ellen West, elle entra dans le champ de la psychiatrie clinique et de la psychopathologie2612. Ce cas type fut pour Binswanger ce qu’avait été celui de Madeleine pour Janet et celui de l’homme aux loups pour Freud. Ainsi que l’a noté Binswanger, le cas d’Ellen West ressemblait beaucoup à celui de la Nadia de Janet2613. L’une et l’autre avaient été adressées à un psychiatre parce qu’elles étaient obsédées par la crainte de l’obésité ; l’une et l’autre se privaient de nourriture, mais mangeaient parfois goulûment en cachette. Janet eut tôt fait de se rendre compte que la maladie de Nadia ne correspondait pas à une anorexie mentale ordinaire ; son refus de la nourriture relevait en partie d’une obsession relative à son corps et à ses fonctions, et cette obsession, à son tour, était liée à la crainte de voir les autres la rejeter ou la mépriser. Quant à Ellen West, Binswanger commença son analyse là où Janet avait arrêté son étude de Nadia, c’est-à-dire qu’il chercha à élucider et à reconstituer l’évolution du Dasein de la patiente, à partir de son univers d’expérience subjective. Binswanger vit sa tâche facilitée par le fait qu’Ellen West, très cultivée, savait admirablement s’exprimer en prose et en vers.

En présence d’un cas clinique, la méthode traditionnelle consiste à effectuer une double réduction : on réduit l’histoire de la vie du patient à celle de sa maladie, et on ramène le tableau clinique à son substratum biologique (en vérifiant, par exemple, si Nadia ou Ellen ne souffraient pas de troubles endocriniens). La psychanalyse complète cette méthode par une action sur les pulsions et sur les relations objectales du malade. Binswanger utilisait le cadre conceptuel de la nosologie de Kraepelin et, à l’occasion, certains concepts psychanalytiques, mais il se préoccupait essentiellement de l’« être-au-monde » du patient, de ses métamorphoses depuis l’enfance.

Ellen West appartenait à une famille juive fortunée qui comptait des personnalités éminentes, mais aussi quelques cas de maladie mentale et de suicide. A l’âge de 9 mois, elle refusa catégoriquement de prendre du lait, et elle resta toujours difficile à nourrir. Elle fut une enfant enjouée qui préférait les jeux de garçon ; elle était volontaire et ambitieuse et aimait beaucoup la lecture. Depuis son adolescence, elle tenait un journal, faisait de la poésie, et exprimait une sorte d’enthousiasme panthéiste pour la vie et la nature. Elle se sentait appelée à réaliser de grandes choses, à devenir célèbre et elle aspirait à l’amour d’un homme parfait.

Elle menait la vie d’une riche jeune fille cosmopolite : elle faisait du cheval, voyageait, étudiait de façon irrégulière, mais se préoccupait de problèmes sociaux, avec l’idée d’« aller au peuple » et l’espoir d’une grande révolution sociale. (En fait, Ellen West avait un certain nombre de traits communs avec Marie Bashkirtseff ou Lou Andreas-Salomé.)

A l’âge de 20 ans, elle commença à avoir peur de grossir et cette obsession en vint à dominer toute sa vie. Elle s’imposa un régime alimentaire et des méthodes d’amaigrissement d’une rigueur extrême, mais parfois elle se précipitait sur la nourriture et en engloutissait, à sa grande honte, des quantités énormes.

Vers l’âge de 27 ans, elle épousa un cousin qui semble avoir été un mari extrêmement dévoué ; elle continua à travailler dans le domaine de l’aide sociale, mais sa santé s’altéra. A 32 ans, elle entra en traitement chez un psychanalyste qui lui interpréta que son véritable but était de « subjuguer tous les autres ». Un an après, une seconde analyse fut apparemment moins heureuse, mais l’analyste la poursuivit malgré plusieurs tentatives de suicide. L’état de la malade empira au point que son médecin intervint pour mettre fin au traitement. Ellen West entra alors à la maison de santé de Binswanger, à Kreuzlingen, où elle resta deux mois et demi. En raison de ses idées de suicide, Binswanger n’osa pas prendre la responsabilité de la garder dans la section ouverte de la maison de santé. Deux psychiatres éminents appelés en consultation s’accordèrent avec Binswanger pour juger la maladie incurable. Le mari, informé de son état et du danger de suicide, préféra la reprendre à la maison. Les souffrances de la malade disparurent immédiatement. Le cœur plein de joie, elle mangea à satiété pour la première fois depuis treize ans, lut des poèmes, écrivit des lettres, puis absorba du poison et mourut le lendemain matin.

La longue, minutieuse et subtile analyse que fit Binswanger de l’« être-dans-le-monde » d’Ellen West ne peut être résumée : il faut la lire dans le texte. Sa crainte de l’obésité et de la gloutonnerie n’était que l’expression la plus apparente d’un'lent processus d’appauvrissement et de vide existentiels. Elle avait perdu son enracinement dans le monde de la vie pratique. Ses activités sociales avaient été une façon de combler le vide de sa vie. La patiente oscillait en permanence entre deux mondes d’expérience subjective de plus en plus divergents. L’un était un monde idéal, chaud, lumineux, éthéré, coloré, exaltant, où elle flottait sans effort, et où il n’était pas nécessaire de manger. L’autre, qui s’exprimait par la gloutonnerie, était celui où la pression des choses extérieures parvient à étouffer toute spontanéité et toute liberté d’action chez l’individu. C’était un monde de brouillard humide, de nuages sombres, de lourdeur, d’inertie, de dépérissement et de déclin, le monde noir et froid de la tombe. Du point de vue de la temporalité, Ellen West, qui était devenue incapable de construire le temps, n’avait plus d’avenir, ou plus précisément, l’avenir chez elle avait fait place au monde éthéré de ses rêveries, monde détaché de son passé comme de son présent. Elle était également privée du passé sur lequel elle aurait pu édifier son action présente et son avenir : le passé était, dans son cas, remplacé par ce monde d’obscurité, de lourdeur et de déclin, dont l’expression achevée était la mort. Le présent se réduisait à l’instantané. Ayant perdu sa continuité, le temps n’était plus qu’une succession d’instants. L’opposition entre ces deux mondes et leur décalage croissant ne laissaient place à aucun compromis, et c’est ainsi qu’il arriva un moment où le seul acte libre et authentique qu’Ellen West put accomplir fut le suicide.

L’année 1944 vit aussi la publication de L’Analyse de la destinée, dans lequel Szondi exposait une théorie qui a souvent été mal comprise2614. L’Analyse de la destinée (Schicksalsatialyse) peut se définir comme une synthèse de la génétique psychiatrique et de la psychanalyse. L’approche génétique était partie de l’étude des maladies mentales héréditaires. L’école allemande de génétique psychiatrique s’était d’abord engagée dans l’étude des maladies héréditaires (l’épilepsie, la schizophrénie et la psychose maniaco-dépressive), puis en était arrivée à la notion de « cercles héréditaires ». Un « cercle héréditaire » (Erbkreis) comprend non seulement des manifestations négatives (sous forme de psychoses spécifiques et d’anomalies caractérielles bien définies), mais également des aspects positifs (sous forme de talents dans des domaines particuliers). Il en résulte que, dans une même famille, certains individus peuvent être atteints d’une psychose, d’autres manifester quelques traits de caractère plus ou moins divergents de la normale, d’autres encore être doués de talents particuliers. Tout ceci conduit à l’hypothèse que chacun des « cercles héréditaires » possède un dénominateur commun, que l’on a appelé un « facteur pulsionnel » ou un « radical biologique ». Ce que Szondi appelle les « facteurs pulsionnels » consiste en un système de huit de ces radicaux biologiques dérivés de la recherche génétique psychiatrique.

Quant à la psychanalyse, elle avait toujours reconnu l’existence d’un substratum biologique de la vie inconsciente. Freud avait appelé « prédisposition » un mélange d’Anlage biologique et d’influences précoces exercées par le milieu. Certains psychanalystes en vinrent à soupçonner qu’il existait différentes sortes de prédispositions. Abraham supposait qu’un développement marqué des caractéristiques orales ou anales pouvait s’expliquer par l’existence de prédispositions spécifiques2615. D’autres psychanalystes distinguaient chez certains de leurs patients un moi fort, chez d’autres, un moi faible, ce qui impliquait l’existence d’une variété de prédispositions.

C’est précisément cette région obscure des prédispositions biologiques sous-jacentes à l’inconscient que Szondi se proposait d’explorer dans L’Analyse de la destinée. Il y retrouvait les huit radicaux ou facteurs biologiques révélés par la génétique psychiatrique.

Szondi explique comment les deux lignes de recherche, celle de la génétique psychiatrique et celle de la psychanalyse, se rencontrent. Le point d’intersection se situe dans une zone de l’inconscient quasi inexplorée jusqu’ici, que Szondi appelle l’inconscient familial. Pour les généticiens, c’est le domaine du génotype, c’est-à-dire des Anlagen cachées, latentes, héréditaires. Pour le psychologue, il s’agit, suivant Szondi, d’une couche de l’inconscient nouvellement découverte, d’un champ de la destinée individuelle d’où procèdent les choix vitaux (les choix en amour, en amitié, dans la vie professionnelle, dans la maladie et même dans la façon de mourir), dont la somme constitue notre destinée. L’hypothèse fondamentale de Szondi est que chaque homme naît avec un faisceau de destinées possibles, qui sont déterminées par la formule de son génotype. De même que Freud avait analysé les mécanismes de la formation des rêves (déplacement, condensation) afin de permettre au rêveur de comprendre son rêve, de même Szondi analyse les mécanismes de la formation de la destinée afin de reconstituer la structure génétique latente de l’individu. Parmi les principaux mécanismes fondamentaux de la destinée, Szondi décrit en particulier le génotro-pisme, c’est-à-dire le mécanisme qui fait que le choix de l’objet d’amour est inconsciemment guidé par des ressemblances latentes inscrites dans la formule génétique. Un autre mécanisme est l’opérotropisme, c’est-à-dire la tendance inconsciente de l’individu à choisir une profession dans laquelle son facteur héréditaire positif lui permettra d’affirmer sa supériorité. Szondi établit une liste de professions caractéristiques de chacun de ses huit facteurs. Du fait de la double origine de L’Analyse de la destinée, les mêmes manifestations peuvent faire l’objet d’une double interprétation, biologique et psychologique. Ce que le généticien appellera « manifestations positives d’un radical biologique » pourra être « sublimation » pour le psychanalyste. Szondi distingue trois degrés de sublimation : la « socialisation » (sublimation dans le métier), la « sublimation proprement dite » (dans le caractère), et l’« humanisation » (sublimation au profit de l’humanité entière).

La méthode fondamentale de l’analyse de la destinée consiste à établir très minutieusement la généalogie de l’individu. A la différence de la génétique psychiatrique ordinaire, on ne se contentera pas de noter les cas de psychose, de névrose, de psychopathie et de criminalité, mais on tiendra compte également de la structure du caractère, ainsi que de la profession de tous les membres de la généalogie. On confrontera, en outre, la généalogie ainsi établie avec celle des personnes auxquelles sa destinée lie étroitement l’individu (telle est la méthode que Szondi avait appliquée dans son Analyse des mariages).

Cette méthode étant manifestement trop longue et trop fastidieuse, Szondi imagina une technique accélérée d’exploration de l’inconscient familial en vue de déterminer la formule génétique de ses sujets. En 1944, il avait déjà élaboré et appliqué depuis plusieurs années le test qu’il devait publier plus tard. Le matériel du test comprenait une série de photographies de meurtriers, d’homosexuels, d’épileptiques et d’autres patients représentatifs des manifestations négatives extrêmes de chacun des huit facteurs. On présente successivement ces photographies au sujet, en lui demandant d’indiquer les deux qui lui semblent les plus sympathiques et les deux qui lui semblent les plus antipathiques. Une méthode complexe d’évaluation est appliquée pour déterminer la formule génétique du sujet et la structure de sa personnalité, à partir de ses réactions.

Dès sa parution, L’Analyse de la destinée de Szondi provoqua l’admiration enthousiaste des uns, mais aussi les critiques acerbes des autres. On mit en doute ses présupposés génétiques, en particulier son système de huit facteurs groupés deux par deux pour former quatre vecteurs. Il semble, à vrai dire, que dans l’esprit de Szondi ce système correspondait plutôt à un modèle fictif, comparable aux résonateurs de Helmholtz qui permettent aux physiciens d’analyser les éléments constitutifs d’un son. Le choix des résonateurs est nécessairement arbitraire, mais aucun physicien ne nie leur utilité dans l’analyse d’un son. Avec les années,

Szondi devait perfectionner son test, puis mettre au point sa propre méthode psychothérapique.

Quand la guerre prit fin en 1945, un flot de publications nouvelles témoigna que l’esprit créateur était toujours vivant. En France, le philosophe Merleau-Ponty publia sa Phénoménologie de la perception, qui devint rapidement un des classiques de la phénoménologie2616. Le psychiatre Henri Baruk, qui, en tant que Juif, avait affronté de grands dangers les années précédentes et qui en avait réchappé presque miraculeusement, publia Psychiatrie morale expérimentale, individuelle et sociale, ouvrage dans lequel il insistait sur la permanence de la « personnalité morale », même chez les malades mentaux tombés dans la régression et la démence les plus profondes. Baruk montra que, chez ces malades, le sentiment de la justice se trouvait même avivé et qu’il était possible d’obtenir une amélioration sensible lorsqu’on tenait pleinement compte du sentiment de dignité personnelle et du besoin de justice qui les animaient. Ce souci de la personnalité profonde du malade apparut comme une réaction contre l’esprit matérialiste et organiciste qui avait dominé la psychiatrie depuis le milieu du XIXe siècle2617. Un autre aspect de cette réaction fut le succès de l’existentialisme en Europe occidentale, en psychiatrie comme en philosophie.

Une autre innovation fut la méthode de psychothérapie brève de Maeder, méthode qui requiert du malade un authentique désir de guérison, et du psychothérapeute un authentique désir d’aider son patient2618. Le psychothérapeute cherche à mobiliser les tendances d’autoguérison chez le malade, et celui-ci projette sur le thérapeute l’archétype du sauveur. La méthode de Maeder s’inspirait en partie des idées de Jung, mais en insistant surtout sur les processus d’autorégulation et d’autoguérison. Maeder s’était inspiré aussi des idées de Théodore Floumoy et du biologiste Hans Driesch.

En Amérique, on notait surtout le développement rapide de la thérapie de groupe. Moreno eut de nombreux disciples et imitateurs, qui imaginèrent et appliquèrent diverses techniques de thérapie de groupe2619.

Dans le monde de l’après-guerre, deux superpuissances se faisaient face, animées d’une méfiance réciproque croissante, les États-Unis et l’Union soviétique, chacune ayant ses alliés, ses satellites et ses zones d’influence. Entre ces deux colosses, certains débris des anciens pays européens luttaient pour retrouver leur identité. Cette situation trouvait son reflet en psychiatrie. En Union soviétique, la psychiatrie pavlovienne était maintenant promue au rang de doctrine officielle, tandis que la psychanalyse et les doctrines apparentées n’avaient plus droit de cité. Aux États-Unis, toutes les écoles psychiatriques jouissaient d’une même liberté (l’école pavlovienne au même titre que n’importe quelle autre), mais, en fait, la psychanalyse dominait nettement : le nombre de psychanalystes ne cessait de croître, ils occupaient les postes de direction dans les départements psychiatriques des universités, et l’idéologie freudienne ou pseudo-freudienne pénétrait toute la vie culturelle.

L’opposition entre les deux grandes puissances mondiales se réflétait aussi dans les controverses entre psychiatres russes et américains. Bien que nul ne mît en doute la valeur des découvertes de Pavlov en tant que physiologiste, les Américains estimaient qu’elles ne suffisaient pas à fonder une psychiatrie. Les connaissances acquises à travers des expériences effectuées sur les animaux, dans un milieu expérimental artificiel, ne sauraient, disaient-ils, être appliquées aux êtres humains ; elles ne permettront jamais de comprendre l’expérience subjective du malade mental. On considérait donc la psychiatrie pavlovienne comme une psychiatrie pour robots, le lavage de cerveau étant considéré comme sa réalisation la plus originale. Les psychiatres russes, de leur côté, stigmatisaient la psychanalyse comme « idéaliste » (avec la connotation péjorative que possède ce mot dans la terminologie marxiste), comme une manifestation pitoyable du capitalisme décadent, comme une thérapeutique ploutocratique réservée à de riches parasites et refusée aux pauvres.

Parallèlement, toujours, à la situation politique, la psychiatrie pavlovienne s’étendit à l’Europe orientale et aux pays balkaniques. En Europe occidentale et centrale (où peu de psychanalystes d’avant la guerre étaient restés), le freudisme apparaissait à certains comme une importation culturelle de l’Amérique. Les Français prirent l’habitude de lire Freud en anglais, et les jeunes Allemands eux-mêmes se mirent à parler d’ego, d’id, de superego, au lieu d’employer la terminologie allemande : Ich, Es, Uberich. D’autre part, la philosophie et la psychiatrie existentielles étendaient leur influence, et l’Europe continuait d’être le berceau de nouvelles méthodes psychothérapiques. L’avenir de la psychiatrie dynamique apparaissait riche de promesses et de possibilités, mais aussi imprévisible que celui de l’humanité elle-même.