Préface pour l’édition française

L’accueil très favorable fait à l’édition originale de ce livre en Amérique et à ses traductions en italien et en allemand, ainsi que les commentaires qu’il a suscités, nous amène à donner ici quelques précisions supplémentaires sur l’intention et le sens de l’ouvrage.

Les considérations qui nous ont incité à l’écrire ont été d’ordre à la fois historique et philosophique.

Du point de vue historique, il s’agissait de retracer l’histoire de la découverte et de l’utilisation par l’homme de son psychisme inconscient. Du point de vue philosophique, ou plus exactement épistémologique, il s’agissait d’étudier la façon dont s’était constituée cette connaissance du psychisme inconscient et de préciser la place de celle-ci dans l’ensemble général de la science.

Avant d’aborder l’aspect philosophique de la question, il fallait évidemment éclaircir son aspect historique. Or ici, dès le départ, un fait paradoxal nous est apparu : l’histoire de la découverte de l’inconscient est, plus que tout autre chapitre de l’histoire des sciences, voilée par l’obscurité et la légende, surtout en ce qui concerne l’histoire des écoles de psychiatrie dynamique modernes. C’est ce qui nous a entraîné à effectuer de longues recherches historiques, nous efforçant de fonder celles-ci sur une méthodologie rigoureuse que résument les quatre points suivants : 1. Ne jamais considérer aucune donnée comme certaine a priori. 2. Vérifier tout. 3. Replacer chaque donnée dans son contexte. 4. Faire une distinction tranchée entre les faits et l’interprétation des faits. Nous laissons au lecteur le soin de voir jusqu’à quel point l’application de ces principes a pu nous permettre de dissiper des légendes, de révéler des faits inconnus, et d’éclairer d’un jour nouveau des faits déjà connus.

Mais quelle qu’ait été l’ampleur de ces recherches historiques, notre principal souci a été d’identifier et de distinguer les différents facteurs qui ont participé à la création et au développement de cette connaissance de l’inconscient.

Ici aussi, un premier regard sur le sujet nous révèle un fait frappant : la divergence entre l’histoire de la notion et celle de l’utilisation pratique de l’inconscient. Il y a là deux courants qui ont évolué séparément, s’éloignant ou se rapprochant l’un de l’autre suivant les moments, sans jamais arriver à se fusionner tout à fait. Un autre fait notable est que l’utilisation pratique – et avant tout thérapeutique – de l’inconscient a précédé de beaucoup les intuitions et les recherches sur la notion de l’inconscient.

L’utilisation thérapeutique des forces psychiques inconscientes remonte à la nuit des temps. (Nous lui consacrons le chapitre premier de ce livre.) Aussi loin que nous pouvons remonter, nous constatons qu’il a existé à cet effet deux méthodes bien distinctes.

L’une consiste à provoquer l’émergence de forces inconscientes chez le malade, sous forme de crises, de rêves ou encore de possession. La « névrose de transfert » psychanalytique peut être considérée comme une des formes modernes de cette méthode.

L’autre méthode consiste à provoquer l’émergence de forces inconscientes chez le guérisseur. C’est ainsi que le chaman qui veut traiter un malade à qui l’on a censément volé son âme se met en transe pour pouvoir aller chercher dans le pays des esprits l’âme volée et la restituer à son possesseur. Mais avant de pouvoir exercer son art, le chaman doit subir une longue maladie initiatique qui lui conférera ses pouvoirs thérapeutiques. Comme nous le verrons au cours de ce livre, cette maladie initiatique s’apparente de près à la névrose créatrice de certains pionniers de la découverte de l’inconscient et à l’analyse didactique des écoles de psychiatrie dynamique modernes.

Plusieurs auteurs avaient déjà mis en évidence l’identité profonde de certaines notions fondamentales des psychothérapies primitives et des écoles de psychiatrie dynamique modernes. Une ligne d’évolution continue peut être montrée entre l’exorcisme et le magnétisme, le magnétisme et l’hypnotisme, l’hypnotisme et les psychiatries dynamiques modernes. Avec des thèmes différents, c’est la même idée qui subsiste, celle d’un « mal » que l’on peut expulser par des moyens psychiques, moyens qui impliquent, tout autant que la participation du malade, l’effort du thérapeute lui-même.

Pour ce qui est de la notion de l’inconscient, il s’agit d’une recherche moins ancienne que celle de l’utilisation de l’inconscient. Cette étude a été l’œuvre cumulative d’un grand nombre de personnes. Ses débuts remontent aux intuitions des mystiques et de quelques philosophes antiques, auxquels il faut ajouter saint Augustin. Mais c’est surtout après Leibniz que la notion de l’inconscient s’est précisée, et elle s’est développée avec une grande rapidité au XIXe siècle. C’est alors qu’ont surgi les grandes philosophies de l’inconscient (von Schubert, Carus, Schopenhauer, von Hartmann) et les premiers travaux de psychologie expérimentale (Herbart, Fechner, Helmholz), sans parler des innombrables recherches de physiologistes, de psychiatres, de magnétiseurs et même de spirites.

A mesure qu’évoluaient ces deux grands courants, un autre problème s’imposait de plus en plus impérieusement. Comment la science allait-elle accepter et intégrer ces découvertes empiriques et ces intuitions philosophiques ?

Les premières tentatives de systématisation des données empiriques existantes semblent remonter aux écoles philosophiques gréco-romaines. Mais ces écoles étaient des organisations indépendantes : chacune d’elles avait sa doctrine officielle incompatible avec les doctrines des autres écoles, ainsi que sa propre méthode de psychagogie. L’idée d’une science unifiée englobant toutes les sciences particulières et excluant ainsi la possibilité de sectes divergentes ne s’imposa que beaucoup plus tard, à partir du xvn* siècle.

La première tentative pour intégrer dans la science les méthodes de thérapeutique par les forces inconscientes fut celle de Mesmer, vers 1775, avec sa théorie d’un fluide physique qu’il appelait le « magnétisme animal ». Mais sa théorie ayant été rejetée, l’édifice doctrinal qu’il avait créé s’effondra. Néanmoins, les résultats pratiques que Mesmer et ses disciples avaient obtenus subsistaient, et c’est ainsi que se constitua un système de connaissances empiriques que l’on pourrait appeler « la première psychiatrie dynamique » (à laquelle sont consacrés les chapitres n et m de ce livre).

Une deuxième tentative pour intégrer ces connaissances empiriques dans la science fut effectuée par Charcot à la fin du XIXe siècle. Il y eut alors une efflorescence de recherches sur l’hypnotisme, mais de nouveau ces tentatives se soldèrent par un échec. Il était évident que l’intégration désirée devait être effectuée à partir d’une base élargie. (C’est ce qui fait l’objet des chapitres iv et v.)

Une tentative beaucoup plus solide fut celle de Pierre Janet, qui explora le « subconscient » à l’aide d’une méthode d’« analyse psychologique » rigoureuse (chapitre vi de ce livre). Janet s’intéressa moins à analyser le contenu des « idées fixes subconscientes » qu’à préciser leurs conditions d’apparition, et son analyse psychologique était la première étape d’une méthode dont la deuxième étape était constituée par la synthèse psychologique, synthèse à laquelle il consacra la plus grande partie de ses efforts.

C’est alors que Freud mit délibérément l’accent sur la puissance cachée de l’inconscient, le considérant comme la partie essentielle du psychisme, ce qui impliquait aussi l’idée de la fragilité du moi conscient. La tâche de l’explorateur de l’inconscient devenait celle de déchiffrer des symboles, des fantasmes, des rêves, des symptômes cliniques. Mais surtout Freud rompait avec le principe d’une science unifiée : la psychanalyse devenait « son » école, avec son organisation, sa doctrine, l’initiation imposée à ses adeptes sous forme d’analyse didactique. La naissance de la psychanalyse fit surgir celle d’autres écoles fondées sur des principes différents, moins grandes quant au nombre des disciples et quant à l’influence exercée sur la culture, mais, théoriquement, également valables. C’est aux trois grandes écoles de psychiatrie dynamique de Freud, Adler et Jung que sont consacrés les chapitres vn, vin et ix de ce livre, que le chapitre x complète par un panorama historique synthétique.

Un court chapitre terminal (chapitre xi) s’efforce de présenter le bilan des acquisitions de cette recherche du point de vue épistémologique. On y analyse les différents facteurs qui ont joué un rôle dans l’édification de la psychiatrie dynamique : facteurs socio-économiques, événements politiques, grands mouvements culturels (Renaissance, Baroque, philosophie des Lumières, Romantisme, positivisme, Néo-Romantisme), personnalité des grands pionniers avec leur milieu d’origine, leur famille, leurs névroses ou leurs maladies créatrices, le rôle des patients, etc.

Mais le paradoxe principal consiste dans le fait que la psychiatrie dynamique moderne s’est scindée en écoles divergentes. Ces écoles ont, sans nul doute, enrichi nos connaissances en apportant une énorme moisson de faits nouveaux et de données empiriques. Mais d’autre part l’existence d’écoles de ce genre aux doctrines divergentes et mutuellement incompatibles constitue une rupture avec l’idée d’une science unifiée et signifie un retour à l’ancien modèle des sectes philosophiques gréco-romaines. C’est là, dans l’histoire de la culture, un événement extraordinaire qui n’a pas attiré toute l’attention qu’il mérite.

On se trouve ainsi placé devant le dilemme qui sert de conclusion à ce livre : la psychiatrie scientifique ne peut pas incorporer ces données sans perdre son caractère scientifique, mais elle ne peut pas non plus les rejeter en bloc. Faut-il donc accepter les apports des nouvelles écoles de psychiatrie dynamique en renonçant à l’idéal d’une science unique et universelle, ou bien conserver cet idéal en rejetant en bloc les données de ces écoles ? Un des moyens pour sortir de ce dilemme serait peut-être de reprendre l’étude, trop négligée depuis Myers et Floumoy, de la fonction mythopoïétique de l’inconscient et de chercher dans quelle mesure celle-ci a pu modeler ou faire dévier les découvertes des nouvelles écoles dynamiques43.


43 L’édition française que nous présentons ici reproduit sans changements notables l’original américain. L’ouvrage, terminé à la fin de 1968, a paru en 1970. Depuis cette date, aucune donnée réellement essentielle n’est venue modifier l’histoire de la psychiatrie dynamique. Nous avons cependant ajouté quelques précisions relatives à « Anna O. », la célèbre malade de Breuer, en utilisant un document jusqu’ici inconnu, découvert par nous en 1971. (NdA pour l’édition française de 1974.)