Introduction

par Edoardo Weiss

La publication des découvertes originales de Paul Federn sur la psychologie du moi comble une lacune importante dans l’étude de la santé mentale. Elle permettra aux psychologues, psychiatres et autres chercheurs dans ce domaine de mieux connaître les découvertes et les points de vue d’un savant éminent qui éclairent d’un jour nouveau les phénomènes psychodynamiques sur lesquels reposent non seulement les fonctions du moi mais son expérience (Erlebnis) elle-même. Dans ses dernières volontés Paul Federn m’a confié l’édition de ce livre. Je considère que c’est là pour moi une obligation sacrée à l’égard de celui qui fut mon premier maître en psychanalyse et avec qui j’ai conservé de profondes attaches amicales et échangé des opinions pendant plus de quarante ans. Je n’oublierai jamais les dernières paroles de Federn lors de notre dernière rencontre, à Noël 1949 – conscient du fait que ses jours étaient comptés il me dit : « Ne me pleurez pas quand j’aurai disparu, j’ai laissé en manuscrit ce que j’avais à dire dans le domaine de la psychologie du moi. »

Pour lui son œuvre était achevée, mais restait le travail de réunir et de grouper en un seul volume ses apports originaux. En travaillant à ce livre j’ai répondu de grand cœur à son « espoir et souhait », tels qu’il l’exprimait dans son testament.

Ce volume, outre des articles déjà publiés dans diverses revues britanniques et américaines, contient plusieurs articles encore inédits et la première traduction en anglais de deux de ses apports à la théorie : « Le moi comme sujet et objet dans le narcissisme », [infra], et « De la distinction entre narcissisme sain et narcissisme pathologique », [infra].

Pendant des années les travaux de Paul Federn n’ont pas éveillé chez les psychanalystes l’intérêt qu’ils méritaient. Dans un de ses séminaires il y faisait allusion en parlant de la période où il travaillait dans un « splendide isolement ». Peu à peu cependant ses nouveaux et surprenants concepts furent assimilés par un nombre toujours croissant de chercheurs.

Tous ceux qui le connaissaient personnellement percevaient la loyauté absolue de Paul Federn à l’égard de Sigmund Freud. Dans toutes ses conférences et tous ses écrits, il a exprimé sa profonde admiration pour Freud, l’homme et le savant, en le comparant aux génies éminents de l’histoire. Tout ce que Freud avait à dire le fascinait et il se donnait beaucoup de mal pour interpréter correctement chaque phrase de ses œuvres. Chaque fois qu’une nouvelle expérience et des recherches scientifiques plus évoluées amenaient Freud à modifier ses concepts et ses formulations antérieurs, Federn travaillait pour y parvenir aussi ; ceci reste particulièrement vrai de la première et dernière conceptualisation du « Dualisme des Pulsions ». Quand Freud remplaça le concept du moi et des pulsions sexuelles par celui des pulsions de vie et de mort, Federn se rangea à ses concepts avec enthousiasme.

Cependant l’admiration de Federn pour Freud ne l’empêchait absolument pas de suivre sa propre voie dans la recherche, et de formuler ses propres problèmes, en révélant par là une grande originalité d’esprit. Il préférait pourtant ne voir dans ses découvertes que des confirmations et des prolongements de celles de Freud.

Ce n’est qu’avec hésitation et après de longues discussions que Federn admit l’existence de certaines divergences entre ses théories et celles de Freud sur la structure dynamique du moi. Mais il n’y faisait allusion que de temps en temps dans ses œuvres écrites, en les considérant comme partie de quelques très rares erreurs de Freud. Au contraire, il ramenait souvent ses découvertes et ses formulations aux concepts dynamiques fondamentaux de Freud.

Bien que Federn continuât de croire fermement à la pulsion de mort, dans ses discussions avec moi (je n’étais pas d’accord avec lui à ce sujet), il reconnaissait que cette théorie des pulsions n’expliquait pas tous les phénomènes mentaux et physiologiques qu’on peut observer. Dans son esprit se développait l’idée que, outre la libido et la mortido (ainsi appelait-il l’expression dynamique de la pulsion de mort) il peut exister une troisième sorte d’investissement, dans toute fonction biologique. Il acceptait aussi d’autres possibilités sur lesquelles, cependant, il ne se sentait pas prêt à pousser plus avant ; c’est pourquoi il n’a pas traité de son « tri-alisme des pulsions » dans ses œuvres écrites. En tout cas il garda la conviction inébranlable que des tendances constructrices (de vie) et destructrices (de mort) sont à l’œuvre dans tout être vivant.

En dehors de toute considération théorique, les découvertes et les concepts de Federn à propos de la psychologie du moi sont d’une importance pratique essentielle pour tout psychiatre. Ils forment un outil de connaissance indispensable, non seulement pour comprendre les phénomènes pathologiques comme la dépersonnalisation et l’aliénation et toutes les psychoses en général dans leurs manifestations multiples et variées, mais aussi pour adopter l’attitude qui convient dans le traitement des névroses et des psychoses.

Considérez ce qu’implique l’affirmation que la mutilation du moi de ses fonctions, comme elle se produit dans les psychoses, n’est pas due à un enrichissement de l’investissement du moi aux dépens de la libido d’objet mais au contraire à l’appauvrissement de l’investissement du moi ; et que les hallucinations et les idées délirantes ne sont pas des tentatives manquées pour re-créer un rapport émotionnel avec le monde extérieur mais sont la manifestation des lésions du moi lui-même (l’effondrement du sens de la réalité) qui se manifestent avant la perte d’intérêt du moi pour le monde extérieur et indépendamment d’elle. La connaissance de la théorie fondamentale de la psychologie du moi est essentielle au traitement heureux des psychotiques car elle détermine tout cheminement thérapeutique pratique.

Federn a ainsi démontré qu’on peut établir un vigoureux transfert dans les psychoses et montré le moyen d’y parvenir. C’est pourquoi, avec chaque patient, le psychiatre doit évaluer « la force du moi » et « la faiblesse du moi ». Cependant, ces concepts ont un sens différent à la lumière de la psychologie du moi de Federn, dans la mesure où il se peut que certaines fonctions soient faibles et que d’autres restent fortes, ou que le moi entier soit faible ; et c’est le groupement de l’ensemble qui doit guider la thérapeutique.

Toute l’importance de la psychologie du moi de Federn devient évidente si on se concentre sur deux points : d’abord sa façon personnelle d’aborder les phénomènes du moi dans toute leur complexité ; ensuite, le fait que Freud lui-même n’étendit jamais sa théorie révisée de la libido, avec toutes ses conséquences, au concept du narcissisme qu’il avait formulé antérieurement. Freud considérait la pulsion d’autoconservation du moi, sa fonction d’intégration, ses défenses et son développement comme hors du domaine de la libido ; les pulsions du moi étaient commandées selon lui, non par la libido mais par une sorte d’investissement biologiquement différent, « l’investissement pulsionnel du moi » qui ne pouvait pas plus se transformer en libido que la libido ne pouvait devenir investissement pulsionnel du moi. Freud soutenait vigoureusement le concept de ce dualisme des pulsions dont l’implication dans l’économie est évidente en elle-même, surtout dans sa polémique contre le concept « moniste » de la libido de Jung, dans son article essentiel « Pour introduire le narcissisme »1. À cette époque Freud faisait une distinction absolue et sans réserves entre la « libido » dirigée vers le moi, état qu’il appelait « narcissisme » et l’investissement non-libidinal autoconservateur, dont le fonctionnement dirigeait toutes les fonctions du moi. Dans ses premiers écrits, il exprimait aussi le conflit névrotique en termes de divergence entre les exigences de la libido (les pulsions sexuelles) et du moi (pulsions d’autoconservation). Plus tard il décrivit le conflit névrotique en termes structuraux : comme une incompatibilité entre l’organisation du moi et certaines exigences du ça.

Par la suite Freud abandonne sa première distinction entre les pulsions d’autoconservation du moi, qu’elles soient libidinales ou non2. En cette circonstance, comme cela s’était produit souvent auparavant, la remarquable qualité de souplesse scientifique de l’esprit de Freud se révélait clairement. Il se rendait compte que les concepts scientifiques sont en grande partie provisoires et qu’il faut les modifier progressivement à la suite d’expériences nouvelles et de réflexions plus approfondies. Son amour de la vérité l’emportait de beaucoup sur toute ambition scientifique, si bien que ne pouvaient s’imposer à lui d’irréductibles engagements émotionnels à l’égard d’opinions exprimées auparavant. Avec le nouveau point de vue, il fallut réviser tout le concept du narcissisme et la psychologie du moi dans son ensemble y gagna une nouvelle chance de développements ultérieurs. Il restait à Paul Federn à démontrer que la libido du moi participe à la véritable formation structurale du moi. Il fonde sa théorie sur des descriptions précises d’expériences subjectives subies par des individus sains aussi bien que malades. Lui-même était doué d’une exceptionnelle faculté d’introspection. Federn exprime le fait que le moi est un Erlebnis (c’est-à-dire une expérience subjective), en établissant un parallèle entre le moi et la sensation réelle de son propre moi, qu’il appelle sentiment du moi. Freud utilisa ce dernier terme à deux ou trois reprises mais n’étudia pas le concept sous-entendu. On ne peut pas expliquer le phénomène de l’expérience de soi, de l’Erlebnis spécifique.

Antérieurement à la psychanalyse, la psychologie ne traitait que du moi et le phénomène subjectif du sentiment du moi s’appelait « conscience du moi ». Par le terme sentiment du moi Federn exprime le fait qu’on sent véritablement son propre moi. Paul Schilder, qui a développé le concept du schéma corporel ou image corporelle et qui a décrit les manifestations de la dépersonnalisation et de l’étrangeté (mais seulement dans des états pathologiques graves), parlait de la conscience de sa propre personnalité et de son organisation somatique. Ceux des psychiatres et des psychanalystes qui, de plus en plus, s’intéressaient à la dépersonnalisation et à l’étrangeté, les considéraient comme révélation de dérangement, de perte ou de frustration de l’intérêt des objets. Federn étudia les manifestations de ces phénomènes non seulement dans des cas pathologiquement graves mais aussi dans certains états du moi relevant de la normalité, tels qu’il pouvait les observer en lui-même ou tels que ses patients les lui racontaient. Il les reconnaissait clairement comme troubles du moi per se bien qu’ils puissent être provoqués par le retrait ou la frustration de la libido d’objet comme Nunberg, Hartmann et d’autres psychanalystes l’ont correctement remarqué. Pourtant le point litigieux, à savoir que ce n’est pas la diminution de la libido d’objet mais une partie de la libido du moi qui cause le sentiment d’étrangeté des objets extérieurs qui en découle, est prouvé par le fait qu’un individu peut encore se sentir fortement intéressé par des objets qu’il éprouve comme devenus étrangers.

Aussi longtemps que le moi fonctionne normalement, on peut ne pas tenir compte de son fonctionnement ou ne pas en avoir conscience. Comme le dit Federn, nous n’avons normalement pas plus conscience de notre moi que de l’air que nous respirons ; c’est seulement quand la respiration devient pénible qu’on perçoit le manque d’air. Le sentiment du moi est celui de l’unité, dans la continuité, la proximité et la causalité, des expériences de l’individu. Dans la vie éveillée, la sensation de notre moi est omniprésente mais subit d’incessants changements de qualité et d’intensité. De légers troubles et de faibles variations du sentiment du moi sont expérience commune et disparaissent sans qu’on les remarque. Quand nous sommes fatigués ou somnolents nous nous sentons engourdis ; en nous réveillant d’un sommeil réparateur, ou en recevant une nouvelle passionnante nous éprouvons un sentiment vivifié du moi.

Le sentiment du moi n’est pas la même chose que la conscience parce qu’il existe des représentations d’objet qui se réfèrent à des données qui n’appartiennent pas au moi mais qui sont également conscientes. Le sentiment du moi est le facteur qui permet la discrimination entre le moi et le non-moi. Federn reconnut que le moi est une expérience mentale continue et non une simple abstraction mentale. Et le moi n’est pas non plus la somme de tous les phénomènes conscients en corrélation les uns avec les autres, ni la fonction d’intégration de l’esprit. Le moi est une réalité en tant qu’Erlebnis, en tant qu’expérience subjective, et la science n’explique pas encore la naissance de ce phénomène.

Quand on parle de l’investissement de contenus en état de changement continu, par un sentiment du moi qui les unifie et les rend cohérents, cela veut être une description exacte d’une expérience réelle et non une simple théorie. Bien que l’expérience du moi passe d’un état à un autre, on l’éprouve comme continue, et après des interruptions passagères elle est rétablie comme pendant un sommeil sans rêves. La discrimination entre les données ressenties comme appartenant au moi et celles que l’on ressent comme appartenant au non-moi est affaire de sensations particulières du « sens de la réalité » et ne repose pas sur le fonctionnement d’un « test de réalité ». Les hallucinations et les délires des patients psychotiques, comme les rêves des gens sains, sont des produits mentaux, sentis comme réalités extérieures, indépendamment de tout « contrôle de la réalité ». On comprend nettement la différence qui existe entre la conscience et le sentiment du moi quand on considère que les phénomènes mentaux qui arrivent à la conscience de l’individu sans être investis en sentiment du moi sont sentis comme réels ; c’est-à-dire comme appartenant au monde extérieur. Il est clair aussi que ce phénomène n’est pas identique à la reconnaissance de la réalité au moyen d’un test de réalité.

Federn est d’accord avec Jaspers lorsqu’il fait la distinction entre le « sens de la réalité » et le « test de réalité ». Dans ses discussions avec moi, il rendit plus claire l’expression du phénomène de l’investissement des contenus mentaux en sentiment du moi ou leur dépouillement de ce sentiment en employant les termes de Ver-ichung et Ent-ichung qu’on pourrait traduire par « égotisation » et « dé-égotisation ».

Federn appliquait le terme sentiment du moi à ces seuls contenus que l’on sent participer à l’unité cohérente du moi ; c’est-à-dire à une entité distincte, quelque chose d’opposé à la réalité extérieure. C’est le sentiment de liens physiques et mentaux du point de vue de la durée et du contenu, ce lien étant considéré comme une unité ininterrompue ou rétablie. Après une étude précise du moi en état de rêve il paraît évident que le moi mental et le moi corporel sont sentis séparément, mais à l’état de veille on éprouve toujours le moi mental comme situé à l’intérieur du moi corporel.

Ce moi n’est pas identique à l’image du corps ou au schéma corporel décrits par Schilder. C’est seulement lorsque l’image corporelle est complètement investie en sentiment du moi que le sentiment réel du moi corporel correspond à l’image corporelle entière. Au contraire, le moi corporel peut disparaître sans mettre en cause l’organisation somatique, ce qui permet un usage convenable du corps avec unité des perceptions correctement ordonnées de notre propre moi.

Le phénomène du moi pose le problème de sa nature spécifique et peut être également étudié sous ses aspects dynamiques, économiques et topiques, en d’autres termes, d’un point de vue métapsychologique. Pour expliquer les fluctuations de l’intensité du sentiment du moi, Federn postula l’existence d’un investissement spécifique du moi, et passa ainsi de la simple description à la théorie du phénomène du moi. Cependant, nous devons garder à l’esprit le fait qu’il n’affirma jamais que ses théories pouvaient expliquer le véritable phénomène de l’Erlebnis du moi, l’expérience du moi. Il apportait seulement des orientations dynamiques et économiques valables aussi dans ce domaine de la recherche et qui se révélèrent très utiles dans l’approche thérapeutique des psychoses.

L’individu utilise une quantité variable d’énergie mentale pour établir le sentiment du moi et pour les diverses fonctions où cette entité est ressentie comme telle. Federn suppose qu’il y a un investissement particulier que l’on éprouve en tant que sentiment du moi mais personne ne sait comment. Sa façon d’adopter des considérations métapsychologiques dans l’étude du moi se justifie aussi bien que celle de Freud d’introduire de telles formulations dans le domaine général de la psychanalyse. Dans ses descriptions des défenses du moi et de tous les genres de réalisations du moi, Freud aussi les considérait comme manifestations des investissements du moi que cependant, dans sa conception antérieure du dualisme des pulsions, il ne considérait pas comme relevant de la libido.

Mettant en corrélation l’investissement du moi et l’expérience du moi, Federn suppose que le fondement métapsychologique du moi est une unité d’investissement cohérente. Pour expliquer les différentes caractéristiques et manifestations spécifiques du moi, il suppose en outre que l’investissement du moi doit être un composé de libido et de cette énergie qui exprime dynamiquement la pulsion de mort de Freud. Il est évident que toutes les manifestations de l’énergie chez un individu ne sont pas une expression de l’investissement du moi ; les pulsions qui doivent être dominées au moyen de l’investissement du moi représentent une charge imposée au moi. C’est seulement une partie de l’investissement total produit par l’organisme, partie qui peut s’épuiser et se renouveler, donnant au moi un éclairage d’intensité variable et restant à sa disposition pour son fonctionnement dynamique, qui constitue l’investissement du moi.

On a souvent mal compris les définitions du moi données par Federn. Répétons, pour que cela soit bien clair, que Federn décrit le moi comme expérience, comme sensation, et connaissance qu’a l’individu de la continuité durable ou sans cesse renouvelée dans le temps, l’espace et la causalité, de sa vie corporelle et mentale. On sent et on appréhende cette continuité comme unité. Le fondement métapsychologique du moi est un état d’investissement psychique de certaines fonctions et éléments corporels et mentaux solidaires, les investissements en question étant simultanés, reliés entre eux et aussi continus. Le moi qui les éprouve sent que la nature de ces fonctions et le centre autour duquel elles se groupent lui sont familiers.

Federn fut amené à des points de vue qui divergent de certaines affirmations de Freud par son concept du narcissisme, et aussi par son analyse des diverses formes sous lesquelles la libido du moi – c’est-à-dire l’élément libidinal de l’investissement du moi – se manifeste et des conditions économiques qui forment la force et la faiblesse du moi.

Federn attire notre attention sur le fait que le moi est à la fois sujet et objet. Sujet, on le connaît par le pronom Je et objet on l’appelle « le Soi »3. Le moi est le porteur de la conscience et pourtant l’individu est conscient de son propre moi, fait que Federn caractérise du terme de « paradoxe unique » par lequel le moi se distingue de toutes les autres choses qui existent.

On peut faire l’expérience du moi-sujet sous différents modes qu’on peut exprimer en termes que la grammaire nous a rendus familiers. On fait l’expérience de l’investissement actif du moi dans les projets, la pensée, les actes et sous sa forme la plus élémentaire, du phénomène de l’attention. L’investissement passif du moi détermine le besoin de stimuli. L’investissement réfléchi se manifeste dans l’amour ou la haine de soi. Cependant, sous sa forme originale et tout à fait primitive, l’investissement du moi, ou plutôt le sentiment du moi qui y correspond se classifie non selon les trois catégories ci-dessus mais suivant le mode moyen tel qu’il est employé en grec classique. Federn appelait cette forme neutre, sans objet de l’investissement du moi, l’investissement médial. En grammaire anglaise* on exprime ce mode moyen grâce à certaines locutions intransitives telles que « je grandis », « je profite », « je vis », « je prospère », « je me développe » et dans le cas d’un élément destructeur prédominant par « je péris », « je vieillis », « je meurs ».

Federn ne tient pour narcissisme primaire que la manifestation originale de la libido du moi, dont le type est celui de la « voix moyenne ». Il considère ceci comme la source même du sentiment de satisfaction du moi devant sa propre existence réelle, la source de la raison qui fait que l’on sent comme agréables en eux-mêmes les faits de prospérer, de grandir et de vivre. Dans ce concept du « narcissisme primaire » Federn est plus rigoureux que Freud qui emploie cette locution pour exprimer la libido réfléchie ainsi que la libido médiale du moi au sens de « voix moyenne ».

Selon Federn, c’est l’élément de libido « médial » de l’investissement du moi qui est responsable de notre sentiment que la vie quotidienne, avec ses sensations, ses fonctions motrices et intellectuelles n’est pas une expérience vide, terne ou désagréable, mais est agréablement familière. Corps et esprit s’unissent pour apporter au moi ce plaisir énigmatique de vivre en lui-même. Toutes les fonctions du moi, corporelles aussi bien que mentales, ont en elles un peu de narcissisme primaire prenant plaisir à soi-même. D’autre part, des intérêts extérieurs de la libido s’ajoutent sans cesse, par l’expérience de la vie, à cet investissement narcissique originel.

Si l’élément libidinal de l’investissement « médial » du moi est retiré ou n’est pas fourni à l’organisme en quantité suffisante, l’individu éprouve un changement désagréable de sa vitalité et de son unité propre. Aussi longtemps que manque l’élément libidinal, la fonction d’intégration du moi demeure, mais le sentiment familier d’un équilibre d’intégration est altéré. Federn considère que le sentiment morbide du moi qui caractérise les états dépressifs est la preuve la plus convaincante de l’existence d’une pulsion de mort. Quand l’élément destructeur de l’investissement du moi devient prédominant, le patient ne peut prendre plaisir à rien, ni se rappeler ses expériences agréables du passé. Son moi est en état de désespoir. Il déteste tout de son existence et se sent poussé à cesser d’exister. Comme le savent tous les psychiatres cet élément destructeur déborde aussi sur les rapports aux objets. Selon Federn, quand il est bien amalgamé à une somme convenable de libido l’élément destructeur de l’investissement du moi se manifeste en tant que volonté et détermination.

Federn explique le sens de la réalité et ses troubles, par exemple le sentiment d’étrangeté à l’égard des objets extérieurs et la perte du réel, aussi bien que les phénomènes d’hallucinations et de délires, sur la base d’un de ses concepts les plus importants, celui de la frontière du moi. Malheureusement un grand nombre de ses lecteurs n’ont pas bien compris ce concept.

Les individus sains n’ont pas conscience des frontières potentielles du moi dans leurs corps et leurs esprits. Au début, l’auto-observation dans ce domaine exige une certaine pratique et une aide appropriées. Les concepts de Federn selon lesquels le moi est une entité dynamique et la frontière du moi son organe sensoriel périphérique sont nouveaux et n’apparaissent pas dans la théorie de Freud.

Les données égotisées sont accessibles à l’introspection, tandis que la perception de données appartenant au domaine du non-moi (c’est-à-dire du monde extérieur) s’appelle extraspection. La différence entre l’introspection et l’extraspection est liée au plan qui sépare ce que Federn appelait avec justesse « la mentalité intérieure » et « la réalité extérieure ». Si, dans la vie éveillée, un individu sain dirige son attention en même temps vers l’intérieur et vers l’extérieur de son esprit, il sent clairement ce qui n’est que sa pensée, son souvenir, son imagination et ce qui est un objet ou un événement réel du monde extérieur. Le domaine entier de ce que l’on ressent comme « mentalité intérieure » participe à l’unité d’expérience cohérente du moi. Toutes les données perçues qui sont hors des limites de cette unité d’expérience sont senties comme réalité extérieure, comme non-moi, et sont accessibles à l’extraspection. En outre, ainsi que nous le savons, non seulement le monde extérieur, mais aussi les phénomènes psychiques qui restent exclus du moi préconscient (par exemple tout matériau refoulé) appartiennent au non-moi et sont ressentis comme tels. C’est pourquoi eux aussi sont accessibles à ce que nous appelons l’extraspection. L’introduction par Freud du mot ça, qui est le non-moi pour exprimer ce champ de la dynamique mentale, indique nettement cet état de choses. De fait, Freud parle d’un territoire étranger intérieur et d’un territoire étranger extérieur par rapport au moi.

Tout ce qui pénètre de l’extérieur à l’intérieur de la frontière du moi (toutes les données qui sont non égotisées, par exemple, les stimuli venus du monde extérieur comme de l’inconscient refoulé) est perçu par ce que nous appelons l’extraspection et est senti comme réalité extérieure. Ainsi la frontière du moi dynamiquement investie, la périphérie du moi, joue le rôle d’organe sensoriel du moi qui sert à faire la discrimination entre le réel et l’irréel.

Il est nécessaire de rendre claire l’affirmation que le contenu de la matière refoulée est accessible à l’extraspection. Correctement énoncée elle se présente ainsi : Si en général on perçoit ce contenu-là, on le perçoit par extraspection ; mais dans la vie éveillée du moi sain, le matériau refoulé n’atteint pas le moi. La frontière qui s’oppose à l’inconscient refoulé est dynamiquement assez solide pour empêcher le passage du matériau refoulé ; ce que nous appelons contre-investissement ou anti-investissement participe à la frontière intérieure du moi et la fortifie.

Les frontières du moi sont très souples. À différents moments, des données égotisées variées perdent leur investissement du moi. La description « géographique » que fit Federn de la frontière du moi donna à de nombreux lecteurs l’impression qu’il concevait comme statiques le moi et ses frontières. Rien ne pourrait être plus étranger à l’enseignement de Federn. La connotation géographique du mot « frontière » est regrettable. Il faut garder à l’esprit le fait que le concept indiqué par ce mot est extrêmement dynamique et que Federn a toujours insisté sur la souplesse des frontières du moi.

Quiconque est en train de s’endormir peut en éprouver le dynamisme. À mesure que le sommeil approche, le moi et ses frontières perdent leur investissement, si bien que des phénomènes mentaux non égotisés peuvent atteindre le moi engourdi en pénétrant à travers ses frontières affaiblies. Ainsi s’ensuivent des images hypnagogiques ; on commence à avoir des hallucinations ou à rêver. Cependant quand on fait un effort pour se réveiller complètement, les frontières du moi retrouvent leur solidité et les images hypnagogiques disparaissent. Il se peut qu’on reconnaisse certains contenus comme ses propres pensées antérieures qui s’étaient dé-égotisées au cours de la venue du sommeil et qui se sont égotisées de nouveau au réveil. Il se peut que d’autres contenus soient venus de l’inconscient refoulé (le ça) et aient pénétré le moi de l’extérieur alors que s’affaiblissait sa frontière intérieure (contre-investissements).

La frontière dynamique du moi à l’égard des stimuli du monde extérieur est différente. Elle comprend les organes physiques des sens, que Federn comme de nombreux neurologues voient comme des ouvertures ou des fenêtres en quelque sorte scellées dans le mur extérieur de l’organisme et fournissant ainsi des passages faisant communiquer le monde extérieur et le système nerveux central. Cependant la sensation de réalité que l’on a pour le monde extérieur perçu n’est pas due simplement au fait que les stimuli pénètrent dans les organes des sens physiques mais au fait qu’ils pénètrent à travers la frontière extérieure dynamique du moi, qui comprend les organes des sens. Ceux-ci sont accessibles aux stimuli extérieurs et constituent les organes normaux d’extraspection dans la vie éveillée du moi. Quand la frontière extérieure du moi perd son investissement, les objets extérieurs, si nettement qu’on les perçoive, sont sentis comme étranges, non familiers, voire irréels. Dans certains désordres du moi, le sentiment d’étrangeté peut être le premier stade de la perte du sens du réel. On sent son environnement comme dépourvu de vie, comme des images qui changent sur un écran. Au cours de la guérison, on peut reconnaître la moindre augmentation de l’investissement libidinal à la frontière : la perception des objets devient plus chaleureuse et on sent les objets eux-mêmes comme doués d’un éclat agréablement accru. On sent un objet comme réel, sans le secours d’aucun test de réalité quand il est non seulement exclu du moi, mais quand les impressions qu’il fait empiètent sur une frontière du moi bien investie. Aussi longtemps qu’une frontière du moi normalement investie n’est pas stimulée, on ne prend pas conscience qu’elle existe.

Dans le chapitre psychologique de son Interprétation des rêves Freud aussi fondait le « test originel de réalité » chez le tout jeune enfant sur la distinction entre « l’en dedans » et « l’en dehors ». Un tel contrôle se fait par les mouvements du corps. Lorsque le jeune enfant continue à percevoir un objet lorsqu’il tourne la tête ou ferme les yeux, il apprend en fin de compte à reconnaître ce qu’il perçoit comme le résultat d’une stimulation intérieure, ou plutôt comme irréel ; tandis que, au contraire, si les éléments perçus changent de direction ou disparaissent et réapparaissent selon certains mouvements donnés, il finit par les reconnaître comme réels, c’est-à-dire comme existant dans le monde extérieur.

Si on fait un parallèle entre l’explication que donne Federn du « sens de la réalité » et cette forme primitive de « test de réalité » indiquée par Freud, il faut examiner deux points. D’abord le fait de « contrôler l’intérieur » et « l’extérieur » se rapporte à l’organisme tout entier, tandis que le « sens de la réalité » fait la distinction entre « en dedans » et « en dehors » par rapport seulement au moi, pas même à l’esprit tout entier, car le ça est exclu. L’explication donnée par Federn des délires et hallucinations est tout à fait compatible avec la caractérisation du ça donnée par Freud, comme paysage intérieur étranger par rapport au moi. L’affaiblissement de la frontière intérieure du moi est responsable des délires et des hallucinations. En second lieu, ce premier contrôle par les mouvements est un moyen de trouver une première orientation dans l’établissement des frontières du moi. Les contre-investissements, ou anti-investissements, qui appartiennent à la frontière intérieure du moi sont progressivement mobilisés de façon à faire obstacle aux stimuli intérieurs. Par là les stimuli syntoniques du moi sont inclus dans le moi lui-même et ne sont plus sentis comme extérieurs, comme le sont les objets perçus par extraspection ; et les stimuli mentaux refoulés sont exclus du moi.

Une fois que les frontières dynamiques efficaces du moi sont en place, cette forme primitive de test de la réalité perd sa fonction d’orientation. Ce qu’on sent comme réel ne peut plus être inversé par aucun test de réalité ou aucun raisonnement. C’est également le cas dans les délires et les hallucinations. L’individu a très tôt cessé d’utiliser les mouvements pour distinguer le « réel » de « l’imaginé ». Au cours du développement ultérieur, le test de réalité devient beaucoup plus complexe et sert dans le but d’acquérir la connaissance des réalités. Se souvenir et apprendre sont les fonctions fondamentales au service du test de réalité. L’individu aboutit à divers degrés de certitude et de doute.

Les psychotiques perçoivent le contenu de leurs délires et de leurs hallucinations comme réel parce qu’ils naissent de stimuli mentaux qui ont réellement pénétré dans la conscience sans obtenir d’investissement du moi et non à la suite d’un contrôle défectueux du réel. Pour créer un accord entre ses « fausses réalités » et les données correctement reconnues du monde extérieur, il se peut que le psychotique bâtisse des rationalisations correctes et ait recours à des élaborations secondaires du contenu originel inconscient qui a envahi le moi à partir de l’extérieur de ses frontières intérieures. Cette activité constitue une fonction mentale destinée à compenser l’omission du test de réalité dont le patient ne sentait pas le besoin. C’est une tentative pour réparer l’intégration altérée du moi.

Federn insiste sur la souplesse des frontières du moi qui à partir de la naissance ne cessent de subir des changements progressifs et qui comprennent un contenu différent à des périodes différentes. Certains changements des frontières dynamiques du moi se produisent aussi pendant la vie quotidienne de l’individu, dans des situations différentes. À travers tous ces changements, cependant, le moi forme une continuité et lutte pour établir et conserver, à chaque stade, sa cohérence et son intégration. Le contenu spécifique inclus à un moment donné quelconque dans la frontière du moi détermine l’état spécifique du moi. Des frontières différentes du moi sont en corrélation avec des états différents du moi.

Le refoulement d’états du moi est une des découvertes les plus importantes de Federn. On peut prouver expérimentalement que les états du moi au plus jeune âge ne disparaissent pas mais sont seulement refoulés. Dans l’hypnose, on peut réveiller chez un individu un état antérieur du moi avec les dispositions, les souvenirs et les poussées émotionnelles correspondants. Selon Federn la partie inconsciente du moi est formée des couches stratifiées des états refoulés du moi. On obtient des personnalités dédoublées et multipliées ainsi que le somnambulisme quand on réveille tour à tour différents états du moi.

Le phénomène de l’identification consiste à inclure dans le moi un objet ou sa reproduction autoplastique, de sorte que le moi perçoit l’objet comme partie de lui-même : cet objet devient égotisé. Une simple imitation n’est pas une intériorisation de l’objet en question. C’est seulement lorsque l’investissement du moi s’étend au produit de l’imitation que nous pouvons parler d’identification du moi à un objet. Dans les conflits mentaux, des sentiments du moi distincts sont associés respectivement au moi et au surmoi.

L’identification a une implication économique. Plus un moi garde d’identifications, plus grande est la quantité d’investissement du moi utilisée. C’est pourquoi des identifications trop nombreuses et trop fortes peuvent entraîner une faiblesse relative du moi. Réciproquement quand l’afflux d’investissement du moi diminue, on ne peut garder qu’un nombre inférieur d’identifications. À l’abord du sommeil, le surmoi perd son investissement du moi préalablement au noyau du moi et dans le processus du réveil, le surmoi s’éveille après le moi.

La question de l’investissement du cœur du moi a été débattue par Freud dans ses articles sur le préconscient, le second processus mental ainsi que sur les diverses défenses du moi, y compris sa Reizschutz dynamique, sa barrière défensive. Dans le premier dualisme pulsionnel de Freud cet investissement était considéré comme non libidinal, comme investissement pulsionnel du moi. Federn, comme nous l’avons dit, considère que cet investissement du moi est un composé de libido et mortido ; il l’a défini comme support indispensable de la personnalité. Il décrit le sentiment de dépersonnalisation comme « atonie du moi », ou comme « perte de la fermeté intérieure du moi ». Une déficience en libido de la frontière du moi entraîne des sentiments d’étrangeté à l’égard des objets extérieurs, tandis qu’une déficience identique du noyau du moi entraîne des sentiments de dépersonnalisation.

Au début Freud conçut la structure de « l’appareil mental » en termes de Ics, Pcs et Cs. Plus tard il abandonna cette nomenclature parce que l’inconscient embrassait non seulement les pulsions mais aussi des parties du moi et du surmoi et il remplaça son concept structural par les termes de ça, moi et surmoi. Selon Federn, l’inclusion d’un élément mental dans l’unité cohérente du moi coïncide avec sa participation à ce que Freud, dans son premier concept structural de l’esprit, avait décrit comme le préconscient. Le préconscient est le territoire sur lequel s’étend le moi. De fait, Federn affirme que le sentiment même du moi s’étend de façon permanente sur le préconscient mais que quelques éléments seulement sont conscients à un instant donné. C’est précisément sur la base de cette extension du moi s’intégrant sur le préconscient que repose la confiance qu’éprouve tout être sain de pouvoir se conduire et s’exprimer de façon cohérente. Quand nous voulons nous rendre dans un endroit familier nous avons le sentiment confiant de savoir, à chaque tournant, quel chemin prendre, bien que nous ne soyons pas en même temps conscients de chaque poteau indicateur placé le long de la route. Nous avons conscience de la logique ou de l’illogisme de la conduite ou des discours d’autrui bien que les impressions perçues disparaissent régulièrement en un flux continu de la conscience et que de nouvelles impressions pénètrent sans cesse notre conscience. Ce n’est pas la conscience mais l’investissement du moi, éprouvé comme sentiment du moi qui se répand en permanence sur le préconscient et nous permet de fonctionner mentalement de façon logique et intégrée.

Le point de vue de Federn sur la fonction de contrôle de l’investissement du moi confirme les assertions de Freud sur les schémas d’action dynamiques du préconscient. Federn se reporte souvent dans ses ouvrages aux premiers concepts de Breuer et de Freud sut les énergies flottant librement ou mobiles, et les énergies fixées ou au repos. Le processus de « fixation » de l’investissement flottant que Freud appelle le processus mental secondaire et qui est caractéristique du préconscient, est accompli par l’investissement du moi. C’est l’investissement des éléments du ça par l’investissement du moi par lequel le processus primaire est amené à sa fin et les éléments concernés sont intégrés dans le temps, l’espace et la causalité. La pensée rationnelle qui, jusqu’à un certain point freine les émotions est due au processus mental secondaire. Plus la faculté de lier de l’investissement du moi est forte, mieux le moi peut résister à la frustration, et remettre à plus tard l’assouvissement ou y renoncer. Aussi bien pour Freud que pour Federn les contre-investissements dont se compose la frontière intérieure du moi et que maintiennent les refoulements, appartiennent au moi. Mais pour Federn ces investissements sont libidinaux.

À certains égards la description faite par Federn de la dynamique de l’état de sommeil et du processus schizophrénique est en désaccord avec la conception de Freud sur ce point. Federn soutient que le sommeil et la schizophrénie sont marqués par une déficience plutôt que par un excès de libido du moi. En ce qui concerne la libido du sommeil on pourrait peut-être considérer que cette contradiction est purement formelle. Dans le sommeil sans rêves le moi disparaît ; son investissement est retiré, peut être vers le ça, peut être vers l’organisme biologique. C’est pourquoi si on accepte l’affirmation de Freud que, dans l’état de sommeil le moi régresse vers le narcissisme primaire, on étend le concept de narcissisme pour y inclure la libido investie dans l’organisme tout entier et pas seulement celle qui est investie dans la structure du moi. On adopterait, en quelque sorte, un concept egomorphique de l’organisme tout entier, y compris l’organisme physiologique et le ça, et on perdrait le concept topique structural même de l’esprit.

Le contenu mental qui forme le rêve n’éveille qu’en partie le moi, le moi qui rêve, et parfois ne l’éveille qu’à certains de ses états antérieurs. Il se peut que bien des souvenirs anciens ou récents, que la faculté rationnelle du moi et que d’autres fonctions restent assoupis.

La découverte de Federn selon laquelle des états du moi peuvent être refoulés trouve confirmation dans le fait qu’ils peuvent être réveillés par les rêves. Federn a porté toute son attention au moi qui rêve. À l’état de veille, le moi mental et le moi corporel ne se distinguent pas facilement parce qu’ils sont en permanence inhérents au moi. Réciproquement, on peut rétrospectivement reconnaître que dans la plupart des rêves on ne sentait pas son corps. De même que de nombreuses fonctions du moi n’étaient pas réveillées dans le rêve, le corps ne l’était pas non plus. Dans la vie éveillée un sentiment non corporel du moi serait une sensation affreuse. Néanmoins, certains états affectifs et la volonté peuvent susciter certaines sensations corporelles même dans le rêve, bien que des sentiments corporels trop forts ou trop durables mettent fin à l’état de sommeil. Mais en général le moi qui rêve perçoit passivement ses rêves, tandis que la volonté est, selon Federn, la concentration même de l’investissement du moi actif sur une action ou une pensée et non une simple « préconnaissance » de l’action, de la pensée ou du projet qui vont se faire.

Les rêves sous anesthésie sont particulièrement aptes à démontrer la distinction entre moi mental et moi corporel puisque le corps ne peut pas être réveillé. Le sentiment qu’on a de son identité ne concerne pas le moi mental puisqu’au réveil on se sent le même que pendant le rêve. Dans les rêves avec absence complète de sensations du moi corporel, certaines silhouettes du rêve représentent toujours certaines parties ou certains états du moi propre du rêveur. Du fait que ce genre de portions ou situations du moi reste exclu du moi qui rêve et qui a des frontières rétractées, elles apparaissent comme des objets extérieurs ; c’est-à-dire qu’elles sont projetées comme des personnages rêvés. Dès L’interprétation des rêves Freud avait reconnu que certains personnages du rêve doivent s’interpréter comme le moi du dormeur, ou une partie de ce moi.

Parmi les fonctions du moi, Federn a fait une analyse pénétrante de celle de la pensée conceptuelle ou abstraite, fonction altérée dans la schizophrénie, comme l’ont observé Kurt Goldstein et d’autres psychiatres. Federn caractérise la psychopathologie de la schizophrénie comme trouble narcissique causé non par une augmentation mais par une déficience de la libido du moi. La faiblesse du moi est due à une déficience des ressources de l’investissement du moi dans lequel la libido du moi joue le plus grand rôle. Federn affirme que le moi qui rêve et le moi schizophrénique sont l’un et l’autre faibles. Il y a une déficience dynamique ; l’investissement réduit du moi chez le schizophrène amène ainsi une dévastation de toutes sortes de fonctions mentales et la qualité psychotique caractéristique des productions mentales. Federn ne partage pas l’avis de Freud pour qui les idées délirantes et les hallucinations sont des phénomènes de restitution pour compenser la perte de contact émotionnel avec le monde des objets. Il observa des hallucinations et des idées délirantes chez des patients bien avant qu’ils n’aient retiré leur investissement objectal. Selon lui ces phénomènes peuvent être le résultat de véritables lésions du moi, et ne sont pas des tentatives de restitution. Comme c’est le cas pour le moi qui rêve, elles proviennent d’un manque d’investissement à la frontière du moi, d’où s’ensuit une fusion de fausse et de vraie réalité. Cette fusion n’est qu’une des raisons de la détérioration de la faculté de penser du patient. En outre, la déficience en investissement du moi le prive aussi de la faculté d’utiliser un de ses outils les plus importants : la pensée conceptuelle contrôlée.

Les concepts abstraits sont formés d’éléments communs à des situations variées de l’expérience, c’est-à-dire à différents états du moi. Ces éléments doivent être isolés, perçus, reconnus comme tels et purifiés de tout autre contenu additionnel des états concrets du moi qui en étaient l’origine. Pour ce processus d’isolement et de purification on emploie une certaine quantité d’énergie ; spécifiquement, un investissement du moi prive l’individu de la faculté de penser à un arbre, une maison ou une table ; il ne pourra reproduire dans son esprit que le souvenir d’arbres, de maisons, de tables concrets et qu’il a réellement vus.

Quand il y a déficience de l’investissement du moi, un moi très développé et organisé ne peut pas maintenir un investissement convenable de toutes ses frontières et est de ce fait susceptible d’être envahi par l’inconscient non égotisé. Dans un cas de ce genre, le retour en arrière vers un état antérieur du moi, qui exigeait moins de dépense d’investissement du moi peut être utilisé comme moyen de défense contre de fausses réalités. En revenant à un état antérieur du moi, les frontières de ce dernier auront une étendue ramenée à celles de cet état, mais en tant que telles elles seront intactes. L’envahissement de l’esprit par de fausses réalités, le retour en arrière vers des états antérieurs du moi et la perte de la faculté de penser dans l’abstrait sont les traits pathologiques essentiels de la schizophrénie.

Non seulement l’« appareil mental » dans son ensemble offre une structure mentale, mais il en est de même du moi que Freud et d’autres analystes estimaient être un « organe » de la personnalité entière. C’est pourquoi lorsqu’on parle de force ou de faiblesse du moi, on devrait indiquer quelles sont les fonctions particulières du moi qui sont endommagées. D’accord, il existe des cas de faiblesse généralisée du moi qui entraînent une désintégration complète du moi dans toutes ses fonctions. Mais dans la plupart des cas, certaines fonctions du moi sont fortes tandis que d’autres sont faibles. Le processus d’identification est une fonction du moi, les défenses de toutes sortes – faculté de contrôler les pulsions, de remettre l’assouvissement à plus tard et d’y renoncer, de maintenir aux frontières du moi une force suffisante – demandent des efforts dynamiques particuliers. Il en est de même de la pensée et plus particulièrement de la pensée conceptuelle ou abstraite. Certains paranoïaques offrent un exemple de faiblesse structurale particulière du moi ; ils ont un sens défectueux de la réalité, dû au faible investissement d’une frontière intérieure de leur moi, tout en gardant peut-être en même temps une bonne faculté de penser. Le test de réalité serait très efficace si des malades de ce genre l’utilisaient pour faire la distinction entre le réel et l’irréel.

Les études lumineuses de Paul Federn sur les schémas fonctionnels du moi aboutissent, par leurs implications dynamiques et économiques, à une nouvelle orientation dans le traitement des psychotiques. Alors que la névrose exprime, dans la plupart des cas, la défense du moi contre des impulsions étrangères au moi, grâce à laquelle l’intégration du moi se maintient comme telle, la psychose représente une défaite du moi.

Une fois ce concept admis, le principe directeur pour traiter des psychotiques devient de les aider à conserver leur énergie mentale et à ne pas la gaspiller. La déficience en investissement du moi peut provenir soit d’un manque dans son approvisionnement, soit d’une répartition prodigue. Le transfert positif du patient à son thérapeute, qui doit se consacrer avec affection aux problèmes du patient, est encore plus important que dans la méthode classique de la psychanalyse appliquée aux névrosés. Dans le traitement des psychotiques seul le transfert positif, dont on ne doit pas donner l’interprétation au patient, peut être utilisé à l’exclusion de tout transfert négatif. Il est impératif de faire preuve à l’égard du patient d’une sincérité totale ; il ne faut en aucun cas le tromper. De plus il faudrait qu’il soit aidé à résoudre le problème de sa vie quotidienne non seulement par le thérapeute mais surtout par sa famille et un entourage bien formé. Aucun traitement des psychotiques ne peut réussir sans aide féminine spécialisée, symbole de la mère ou de la sœur. Le transfert maternel d’un patient psychotique sur son thérapeute masculin le plonge dans la confusion parce qu’il est incapable de distinguer ce sentiment d’un sentiment homosexuel.

En traitant l’inconscient du patient et ses résistances il faut procéder de façon opposée à celle que l’on emploie dans le cas des névrosés. Il faut ré-établir les contre-investissements délabrés des psychotiques, il faut encourager leurs résistances ; il ne faut pas leur enlever leurs refoulements mais en créer. Trop de matériau inconscient a déjà envahi le moi psychotique, plus qu’il n’y peut faire face. Il faut diminuer tout ce qu’on peut revendiquer, réduire toute difficulté émotionnelle et dans la mesure du possible délivrer le patient de ses responsabilités.

Il est impératif de ne pas prendre l’anamnèse, l’histoire passée d’un psychotique car le souvenir d’épisodes psychotiques antérieurs peut entraîner une rechute.

Les patients psychotiques sont souvent très accessibles aux explications de leurs mécanismes psychotiques. Dans le cas d’idées délirantes récentes, le thérapeute réussit souvent à revigorer la frontière affaiblie du moi du patient entre le mental et le réel ; et peut ainsi lui permettre de rectifier cette « fausse réalité ». La méthode consiste à amener le patient à utiliser correctement le test de réalité qu’il avait omis. On l’aide à reconnaître les données qu’il a réellement perçues comme distinctes de celles qu’il a déformées ou ajoutées pour expliquer des faits qu’il percevait à tort comme réels.

J’espère que ce bref résumé destiné à rendre plus clairs les apports originaux de Paul Federn à la psychologie et leur usage thérapeutique préparera le lecteur à mieux suivre ses exposés dont le contenu est très riche mais qui sont souvent complexes et parfois difficiles à saisir quand on les aborde pour la première fois. Il faut toujours du temps et de nombreuses réitérations pour arriver à étendre les frontières de notre moi à de nouveaux concepts en les assimilant ainsi à ce qui a déjà une place intégrée dans notre répertoire de connaissances.

En avançant dans l’étude de ce volume, le lecteur remarquera certaines répétitions. On peut les éviter dans un manuscrit unifié et unique mais elles sont inévitables dans un livre qui réunit des articles. Cependant, comme je viens de le dire et comme Federn le remarque, la répétition est une nécessité préalable pour mener à bien l’égotisation complète de nouveaux concepts. En outre, chaque nouvel article a sa propre richesse de contenu et de connotation, si bien que même ceux qui connaissent tout à fait bien les concepts fondamentaux de Federn seront amplement récompensés d’une lecture attentive. Lire Federn est en vérité une aventure dans le domaine de la compréhension.