15. Le moi comme sujet et objet dans le narcissisme*

« Natura non fecit saltum ! »*

Les individus normaux, et en particulier les personnes qui ressentent le monde extérieur comme leur étant étranger, font l’expérience de variations dans le sentiment du moi. Ainsi que je l’ai mentionné ailleurs72, ce fait nous permet de discerner au moyen de l’auto-observation, l’une des composantes libidinales du moi. Il faut se représenter le moi comme une expérience continue du psychisme et non comme une abstraction conceptuelle. Les renseignements transmis par des patients au sujet de telles auto-observations constituent un matériau important pour l’étude des fonctions du moi. Les enquêtes de ce genre ne se contentent pas d’examiner des phénomènes intéressants du sentiment d’étrangeté mais elles concernent plutôt les théories fondamentales de la psychanalyse. Elles constituent une preuve empirique de la justesse de la doctrine freudienne du narcissisme. De même, il devrait être possible de démontrer, à partir de l’étude de différentes sortes de dépersonnalisation, la réalité d’autres processus de la libido déduits par la psychanalyse. En l’absence de telles preuves ou d’autres preuves nouvelles, la théorie de la libido serait maintes et maintes fois qualifiée par ses adhérents aussi bien que par ses adversaires d’heureuse idée heuristique que l’on ne doit pas prendre pour une description de la réalité, ceci malgré son développement fructueux et peut-être à cause précisément des résistances mêmes que l’idée fait naître. De ce fait, chacun se sentirait le droit d’employer une autre théorie de psychodynamique en fonction de sa propre prédilection, de sa propre évaluation.

L’observation à proprement parler des processus de la libido nécessite la coopération de nombreux psychanalystes qui s’intéressent aussi à la phénoménologie de ces processus et dont les ouvrages devraient se compléter. Les écrits doivent également être mutuellement intelligibles. Ceci implique l’emploi d’une terminologie uniforme et sans équivoque.

Mes articles précédents supposaient que le lecteur sût différencier sur le plan conceptuel la libido du moi et la libido d’objet, et qu’il sût quand le terme de « narcissisme » s’applique au sujet, et quand il s’applique à l’objet. En bref, la conclusion essentielle était que le sentiment d’étrangeté qui accompagne la perception du monde extérieur résulte de pertes partielles par la frontière du moi d’une partie de son investissement libidinal (reconnaissable subjectivement comme sentiment du moi), malgré la persistance des investissements d’objet (reconnaissables subjectivement comme investissant les objets de signification)73. Par cette affirmation je contredisais les explications précédentes du sentiment d’étrangeté (et de tous les états de dépersonnalisation) qui supposaient, elles, au contraire, un accroissement de narcissisme s’accompagnant d’une diminution de l’investissement d’objet. Nunberg se rapprochait de l’interprétation correcte quand il parlait d’une blessure infligée au narcissisme par la perte de libido d’objet. À ma connaissance seul Minkowski, qui n’est pas psychanalyste et qui utilise la psychologie et la terminologie de Bergson, est arrivé à la même conception que moi.

Comme nous désignons par narcissisme « l’investissement du moi par la libido », j’ai mentionné brièvement que le sentiment d’étrangeté est fondé sur « l’appauvrissement en narcissisme de la frontière du moi ». À mon grand étonnement, les experts en matière de théorie de la libido et en métapsychologie freudienne ont été tout à fait incapables de comprendre mon explication, ce qui les rendit également incapables de la rejeter ou de l’accepter. Pour ces lecteurs le terme d’« investissement narcissique » a toujours signifié une préoccupation libidinale du moi, une concentration sur le moi. Puisque les patients qui connaissent des sentiments d’étrangeté sont tout à fait préoccupés par leurs propres états, ceci tendrait à indiquer une concentration de la libido sur le moi du patient et ainsi un « accroissement de narcissisme ». Comment Federn pouvait-il donc parler d’une diminution de narcissisme ?

Une cause lointaine du malentendu réside dans le fait que beaucoup de lecteurs et certains auteurs ont accepté sans distinction les termes de « sentiment d’étrangeté » et de « perte d’objet » comme synonymes, et s’attendaient à ce qu’ils reçussent une explication identique. Mais tandis que le « sentiment d’étrangeté » constitue un événement spécifique, une sensation instable particulière, l’expression « perte d’objet » a une pluralité de significations.

Il me paraît plus important que nous nous mettions d’accord sur l’utilisation du terme « narcissisme », et en particulier que nous décidions s’il est correct de l’employer d’une manière vague, pour indiquer toute forte réaction affective de la personnalité.

En fait, dans chaque réaction affective il y a aussi un sentiment du moi plus fort qui investit plus intensément cette frontière du moi avec laquelle nous appréhendons l’objet en question, et contre laquelle se heurte le stimulus provenant de l’objet. Dans les réactions où l’affectivité est diminuée, cette frontière du moi est moins investie de libido. Cette affirmation semble évidente, mais elle ne se justifie que par le fait qu’il est possible pour l’objet de ne plus être appréhendé par quelque affect que ce soit lorsque le sentiment d’étrangeté est éprouvé parce que la frontière du moi a été complètement privée de libido.

Le terme de « frontière du moi » ne désignera rien d’autre que l’existence d’une perception de l’étendue de notre sentiment du moi. Certains m’ont mal compris qui croyaient que mes propos impliquaient qu’une frontière entoure le moi comme une ceinture, et que cette frontière est rigide. C’est le contraire qui est vrai. Ces frontières, c’est-à-dire l’éventail des fonctions du moi, qui, investies de sentiment du moi, donc de libido, appartiennent toujours au moi, sont perpétuellement en changement. Mais un individu sent intuitivement où son moi finit, et en particulier le moment où la frontière vient de changer.

J’aimerais aller au-devant d’une seconde objection qui proviendrait d’un malentendu évident. Ma recherche conduit à porter une attention particulière à la frontière du moi en commençant par la perception qu’on a soi-même de celle-ci. Cependant, je ne pense pas du tout que le sentiment du moi n’existe qu’à la périphérie. La sensation de la frontière du moi est éprouvée plus facilement parce que cette dernière change presque continuellement, tandis que la conscience tout entière est emplie simultanément de sentiment du moi. À mon avis le sentiment du moi existe depuis le début, bien qu’il soit tout d’abord vague et pauvre en contenu.

Ce n’est pas uniquement pour employer une métaphore que je me réfère ici aux ondulations impressionnantes de l’ovule en division, ou bien encore au changement qui a lieu dans l’amibe pendant qu’elle lance ou rétracte un pseudopode. Au commencement de la vie, la matière vivante réagit comme un tout. Ceci m’est apparu clairement il y a bien des années lors de l’observation de protozoaires hautement organisés. Après qu’un granule d’amidon ait passé le goulet, le grand noyau perd immédiatement sa clarté tandis que le protoplasme tout entier, fibrilles et vacuoles y compris, se met simultanément en mouvement ; aussitôt la nourriture se dissout dans le protoplasme – image primordiale de l’orgasme alimentaire postulé par Radó74.

Cette unité disparaît au niveau du corps et de l’esprit car, avec une adaptation qui va en progressant, la division du travail procède à la formation d’unités instrumentales. Les organes spécialisés doivent eux-mêmes être protégés dans leur tâche contre les stimuli perturbants, et ils doivent protéger l’organisme tout entier de la perturbation continue par une absorption indépendante desdits stimuli, en fonction de l’utilisation qu’ils peuvent en faire. Mais si Freud attribue au moi la fonction d’unification des nombreux événements constitutifs, il sous-entend que la réalisation de ceci vise au rétablissement d’un état qui auparavant était permanent. Ceci s’accorde avec le but ultime que Freud postulait pour toutes les pulsions ; à savoir de rétablir, soit directement, soit indirectement, un état de choses antérieur. Les détours constituent la différenciation et l’évolution.

Le terme de « frontière » du moi devrait par conséquent impliquer que le sentiment du moi, au contraire, est une totalité. En conséquence, l’investissement libidinal, qui constitue le sentiment du moi, doit de même être cohérent en son centre75. La libido du moi correspond en réalité à l’amibe que Freud a employée comme image. L’existence d’une frontière du moi multiforme, dont à tout moment le degré d’investissement des différentes parties varie, ne contredit aucunement la cohésion interne du moi.

Il est important de conserver les deux concepts car il existe un sentiment d’étrangeté non seulement par rapport au monde extérieur mais aussi par rapport à beaucoup de processus mentaux englobant tous les processus cognitifs, tels le souvenir, la pensée, le raisonnement et le jugement ; les attitudes affectives comme l’espoir, la crainte, le souhait, le tourment, le chagrin ; et les processus de la pensée qui influencent le monde imaginé ou le monde extérieur réel comme la décision, le commencement et l’achèvement d’une action, le commandement et l’obéissance. Les nombreux exemples de sentiment d’étrangeté, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas compliqués par une perturbation psychotique ou névrotique plus profonde, prouvent que ces efforts et expériences affectifs peuvent continuer consciemment chez l’individu, sans déborder sur la frontière du moi qui est investie de libido ou, plus précisément, sans que la frontière de l’investissement de libido de la périphérie du moi ne les atteigne. (La psychologie non psychanalytique exprime la différence en employant l’expression suivante : les sentiments deviennent des sensations.) Les faits suivants montrent que ceci n’est pas une question de perte d’affect : premièrement, un tel patient agit en partie comme s’il avait toujours les affects ; et deuxièmement, ceux-ci lui manquent et il affirme que lui-même (c’est-à-dire son moi) a changé et que pour cette raison il ne ressent plus ses affects76.

Nous pouvons nous demander si nous sommes en droit de qualifier l’investissement libidinal des frontières du moi de « narcissique ». Le terme d’érogénéité du moi ou simplement celui de « libido du moi » seraient tout aussi corrects. Le premier de ces termes semble cohérent mais il a l’inconvénient de voiler l’opposition entre le moi et les « zones érogènes ». De plus, nous associons au terme d’érogène l’idée de plaisir d’organe très spécifique, tandis que l’érogénéité du moi dans la mesure où elle nourrit le sentiment du moi, apparaît comme particulièrement désexualisée et de nature générale. Nous avons plutôt intérêt à réserver l’expression d’« érogénéité du moi » au moi qui est sexualisé, par opposition au moi pendant l’affaiblissement de la sexualité. Freud dit : « Il est possible qu’à chacun de ces changements d’érogénéité des organes, corresponde un changement parallèle dans l’investissement libidinal du moi »77.

Aussi vrai soit-il que le moi doit avoir un investissement érogène afin d’être ressenti comme moi, et si attrayant que le terme d’« Eros » soit pour cet usage, je conseille plutôt d’utiliser le terme de « libido du moi ». Ce terme a été en général employé dans le même sens que narcissisme, mais il ne lui est pas tout à fait identique. Puisque ceci est non seulement une question de terminologie, mais encore de doute fondé sur des faits, je voudrais citer un passage de Freud dans lequel il caractérise ou définit le concept de narcissisme. Dans son article intitulé « Pulsions et destin des pulsions », dans lequel il clarifie ces questions fort complexes qu’il venait de comprendre, Freud dit : « À l’origine, au tout début de la vie mentale, les pulsions du moi sont dirigées vers lui-même, et le moi dans une certaine mesure est capable de les satisfaire de lui-même. Cette condition est connue sous le nom de narcissisme et ce pouvoir de satisfaction est appelé auto-érotique… À cette époque donc le moi sujet coïncide avec ce qui est agréable… »78.

Dans cette caractérisation l’accent est mis sur la satisfaction éprouvée dans son propre moi (esprit, corps, individu) par opposition au monde extérieur. Le contexte motive cette insistance. Ainsi, bien que « les pulsions du moi », mentionnées au début du passage, comprennent certainement l’investissement libidinal qui nourrit le sentiment du moi, il n’est pas certain qu’une définition du sentiment du moi inclurait la satisfaction auto-érotique qui, selon les mots qui suivent, fait partie du narcissisme. Nous reviendrons là-dessus plus tard.

De toute manière le sentiment du moi d’un être en bonne santé est un sentiment agréable, mais il ne revêt pas l’aspect d’un état de satisfaction particulière, et pas davantage d’un état de mécontentement particulier. En général, il ne devient un sentiment véritablement agréable que par une intensification qui provient du ça, ou bien par l’addition d’investissements de libido qui jusque-là ne faisaient pas partie du moi. Quoi qu’il en soit, l’extrait cité n’est pas en contradiction avec l’emploi du terme de narcissisme pour la fonction de la libido du moi vers laquelle nous nous tournons maintenant79. J’ai déjà mentionné que l’image de l’amibe est particulièrement bien choisie pour le sentiment du moi ; Freud employa la même image à différentes reprises de manière à rendre le terme de narcissisme compréhensible. Notons également le commentaire de Freud, selon lequel « le narcissisme est le complément libidinal de l’égoïsme » s’applique aussi bien au sentiment du moi dont l’absence rend une personne incapable d’apprécier quoi que ce soit à un point tel que les mots de Und er weiss von allen Schätzen sich nicht in Besitz zu setzen80 le caractérisent admirablement.

Cependant, nous établissons un accord total entre notre conception du sentiment du moi et la caractérisation du « narcissisme » citée ci-dessus si nous comprenons que le sentiment du moi est nourri précisément par cette partie de la libido du moi qui constitue le narcissisme, sans être cependant satisfait auto-érotiquement. Un tel état d’absence de satisfaction ne doit pas nécessairement revêtir un aspect de mécontentement, mais il a au contraire la qualité d’avant-plaisir agréable parce que, du point de vue économique, il s’agit de quantités qui ont été fragmentées par la distribution ; c’est dire que le terme « d’avant-plaisir agréable » fait pleinement valoir la qualité de l’expérience d’un sentiment du moi qui est sain.

Cette discussion était indispensable pour montrer que nous avons utilisé le terme de « narcissisme » pour l’investissement en sentiment du moi sans transgresser le contenu conceptuel voulu par celui à qui nous devons la découverte du narcissisme, bien que ses définitions propres comprennent toujours également la relation à l’objet comme objet d’amour, ainsi dans l’exemple le plus marquant, à savoir l’expression s’aimer soi-même qui, pour nous, est la caractéristique du narcissisme81.

J’ai donc eu raison d’introduire le terme de « sentiment du moi » (Ichgefühl)82 dans les écrits psychanalytiques, comme je l’ai fait dans mon texte intitulé « Le narcissisme dans la structure du moi »83, [supra], mais dans ce contexte je pourrais tout aussi bien parler de « libido du moi » ou de « narcissisme sans objet ». Ce dernier terme désignerait également la dynamique des pulsions dans le sentiment du moi, à savoir le fait qu’elle constitue l’étape d’avant-plaisir de la libido.

Il peut paraître surprenant de parler de « narcissisme sans objet », étant donné qu’il est de coutume de considérer et de désigner les termes de libido d’objet et de narcissisme comme des antithèses absolues, mais sur le plan conceptuel ils ne sont pas antithétiques, car certains types de narcissisme, abstraction faite du sentiment du moi, ont toujours pour objet le moi en totalité ou en partie. Les véritables termes antithétiques sont « l’investissement d’objet » et « l’investissement du moi » ; le premier de ces termes indique que c’est l’objet qui est investi par la libido et ressenti comme désir agréable, pour le second de ces termes, c’est le moi. L’objet de la présente discussion est précisément de décrire cette antithèse.

C’est en faisant une supposition quelque peu différente de celle de Freud sur l’origine du sentiment du moi, que nous nous rapprochons de ce que je crois être la conception correcte du matériau observé. Les suppositions auxquelles l’on aboutit par des moyens non psychanalytiques sont permises lorsqu’il s’agit de ces problèmes, étant donné qu’ils n’ont pas encore été examinés par des méthodes psychanalytiques, et peut-être ne pourront-ils jamais l’être par cette méthode.

La supposition de base de Freud est « qu’il est impossible de penser qu’une unité comparable au moi existe dans l’individu depuis le début ; le moi doit se développer… »84. Cette supposition provient de la nature non unitaire du « ça ». Quant à moi cependant, je suis de l’avis qu’un sentiment du moi est présent depuis le début, avant tout autre contenu de la conscience. Cette hypothèse correspond à celle formulée par bien des philosophes et psychologues85 (et au point de vue que partagent beaucoup de biologistes) selon laquelle un germe de conscience – j’aimerais l’appeler sentiment rudimentaire du moi – appartient à chaque organisme protoplastique, même le plus inférieur, et donc à chaque être vivant.

J’aimerais invoquer deux observations supplémentaires comme arguments en faveur de l’hypothèse selon laquelle un sentiment du moi existe depuis le tout début. Il arrive parfois que pendant un court moment nous n’ayons pas de contenu idéationnel conscient, cependant nous sentons notre moi corporel, et aussi distinctement nous éprouvons un sentiment du moi psychique. Ce dernier est dénué de fonctions mentales ou émotions. Étant donné que celles-ci s’acquièrent graduellement, il est peu probable que le sentiment psychique du moi puisse être préservé intact s’il n’avait pas été présent dès le début, quoique non distingué du contenu mental. De plus l’auto-observation montre que dans l’endormissement ou l’évanouissement le sentiment psychique du moi est le dernier à disparaître. Le fait qu’il disparaisse en dernier plaide en faveur de l’idée qu’il était présent au début. Dans la conscience il était toujours lié à un contenu de sensations et plus tard également de représentations et pendant que celles-ci changeaient, un sentiment du moi psychique devait nécessairement être présent comme trame de continuité de cet état changeant. Ce sentiment du moi crée d’abord le moi en englobant toutes les expériences et traces d’expériences et ensuite, en raison de l’investissement libidinal qui est continuellement nourri par les pulsions, il se fond dans le moi.

En dernier lieu, un argument emprunté à la biologie vient confirmer l’idée que l’érogénéité du moi est présente dès le début. Nous savons que les influences d’ordre chimique qui plus tard nourrissent les fonctions libidinales en tant qu’hormones, agissent de manière formatrice sur l’organisme dans sa totalité avant la naissance ; il n’y a pas de raison pour qu’ils ne fournissent pas également au psychisme dès son éveil l’élément libidinal qui se manifeste dans le sentiment du moi.

Le renforcement progressif du moi se produit par l’acquisition nouvelle de groupes entiers de représentations d’expériences et de leurs traces mnésiques, investis de poussées du ça ; ils proviennent d’impressions internes ou externes ou encore de réactions à ces dernières – celles-ci sont uniformisées d’une manière en partie héréditaire, et en partie acquise, et le moi, malgré leur dépendance par rapport aux forces individuelles du ça, les arrange dans un ordre donné, les intègre et se les attache. Le sentiment du moi, la libido du moi primaire englobent chacune de ces nouvelles acquisitions. L’extension des frontières du moi consiste en ce processus d’annexion et aussi en sentiment du moi, et il nous suffit de nous rappeler le phénomène familier de régression pour comprendre la façon dont elles rétrécissent pathologiquement plus tard.

Ceci est la phase du développement du moi où règne le narcissisme primaire. Car, tandis qu’a lieu l’incorporation au moi, chaque phase du moi atteint une satisfaction auto-érotique par le moyen de fonctions et de représentations nouvellement acquises. En d’autres termes, tandis que le moi prend naissance et grandit, du plaisir est tiré des expériences ressenties par le moi, parmi lesquelles celles qui sont vraiment accentuées auto-érotiquement – tout d’abord toutes celles de son propre corps, mais aussi celles de perceptions visuelles et auditives en accord avec le principe de plaisir, sont investies plus fortement de sentiment du moi. Dans le sentiment du moi de l’adulte les zones érogènes continuent de se montrer particulièrement sensibilisées. Cependant, le moi tout entier aussi est l’objet de cet amour de soi primaire, dans la mesure où le corps tout entier est apprécié en son entier, dans les nombreux mouvements exécutés avec un plaisir auto-érotique et dans les plaisirs du regard et du toucher qui commencent très tôt. Il est plus difficile d’avoir une idée de l’investissement narcissique primaire des fonctions mentales, qui pour l’adulte semblent manquer de libido, et que nous appelons « arides »*. Cependant, l’observation du plaisir du moi avec lequel les enfants font un jeu à partir de ces fonctions, ainsi que le fait que les névrosés et les malades souffrant de psychoses investissent beaucoup de libido dans ces fonctions, ne laisse aucunement douter qu’elles aussi sont investies à la fois de sentiment du moi et de narcissisme primaire. Les états de dépersonnalisation mentionnés ci-dessus le confirment.

Nous comprenons maintenant pourquoi le « narcissisme primaire » à son degré le plus aigu, avec son fort ça et son énergie de plaisir, éclipse le simple sentiment du moi. Notre propre sentiment du moi en tant que tel ne devient perceptible que lors du refoulement des expériences auto-érotiques et des traces d’expériences, avec un intérêt prédominant pour les objets. Mais même pour l’adulte le sentiment du moi est à tel point obscurci par des contenus de conscience autoérotiques et plus encore par des contenus de conscience libidinaux d’objet, que ce n’est que dans le cas de variations et de perturbations qu’il pourrait attirer l’attention des personnes qui pratiquent l’auto-observation et du chercheur.

Dans la mesure où le « narcissisme primaire » chez l’enfant englobe sa propre individualité, nous pouvons – une fois que notre attention s’y est portée – nous convaincre directement de son existence par l’observation du comportement de l’enfant. Le fait que chez les enfants le narcissisme soit plus nettement apparent que chez les animaux et aussi probablement que chez l’homme primitif, est dû à ce que la progéniture humaine est protégée pendant longtemps du danger du monde extérieur et de la crainte continuelle de celui-ci, car l’être humain connaît, de toutes les créatures, la plus longue période de dépendance. L’observation d’un animal domestique trop gâté, cependant, révélera également sans équivoque un comportement narcissique.

Dans la mesure cependant où le narcissisme primaire englobe le monde extérieur, nous ne pouvons pas l’observer mais seulement en déduire la présence. Il est par conséquent plus difficile d’envisager cette partie de la doctrine de la libido comme description de la réalité et il est coutume de la considérer comme pure théorie, car dans la conception adulte du monde extérieur, les investissements d’objet l’emportent de si loin sur le narcissisme primaire que l’on ne peut faire l’expérience de ce dernier que dans des états de dévotion et de ravissement dont nous appelons les degrés extrêmes [d’]extase et [d’]union mystique86, là où au dire de certains philosophes « commence le royaume de la liberté » et où semble prendre fin le principium individuationis avec les lois de causalité.

Cependant, le texte de Hans Sachs sur le narcissisme, le premier à paraître après la présentation de Freud, traitait de ce type de narcissisme qui se rapporte aux objets du monde extérieur, et dont le refoulement et la projection mènent à une conception animiste du monde telle que nous la trouvons chez l’homme primitif. Au stade du narcissisme primaire, l’enfant et l’homme primitif ont un comportement différent de celui que l’on note plus tard, après l’établissement de la frontière du moi, lorsque les objets du monde extérieur sont sentis87, et non pas seulement reconnus, comme étant extérieurs à l’individu. D’abord, les enfants font l’expérience de certains changements qui se produisent dans les objets extérieurs comme s’ils s’étaient produits en eux, et par conséquent ils réagissent avec colère et angoisse, avec plaisir et affliction, bien que « rien ne leur soit arrivé à eux » selon la conception de l’adulte. Ensuite, cependant, ils sont indépendants par rapport aux événements du monde extérieur parce qu’ils ont la faculté de lui substituer les représentations continuellement investies qu’ils ont de lui, et qui sont ressenties avec un sentiment du moi complet.

C’est pourquoi, au stade du narcissisme primaire prédominant, la frontière du moi coïncide avec le monde conceptuel tout entier de l’enfant, dans lequel la conscience du moment choisit une petite partie qui dans son contexte ne correspond pas encore à la réalité. Nous pouvons supposer que les processus mentaux de cette période se produisent sous la forme de processus primaire ; l’apparition du déplacement, de la condensation, et de la substitution par le contraire est amplement démontrée plus tard par l’usage individuel des mots et par les néologismes. Mais même à ce premier stade la distribution des intensités d’investissement en libido est fonction de l’intérêt porté au monde extérieur. C’est ce que l’enfant désire le plus fortement et fréquemment, qui obtient une désignation correcte tôt et de façon uniforme ; une telle désignation s’enracine plus solidement quand un besoin est satisfait. Par conséquent, de même qu’avec l’homme primitif, une sorte d’intégration de la réalité peut avoir lieu en dépit de l’investissement narcissique du monde extérieur parce que l’investissement narcissique n’est pas diffusé également sur le monde conceptuel tout entier, mais selon l’intensité de la satisfaction auto-érotique des zones érogènes atteintes par un objet, un investissement plus fort est concentré sur les représentations de cet objet particulier. La répétition et l’investissement plus intensifs des représentations d’objet vitales et désirées sont à ce stade tout à fait en accord avec le principe de plaisir.

Ainsi dès le départ, le sentiment du moi primaire comprend également le monde extérieur, qui s’étend régulièrement grâce à de nouvelles expériences. Ses différentes parties, c’est-à-dire leurs représentations, sont investies de narcissisme, non pas de façon égale, mais avec une intensité variable, comme c’est le cas des parties du corps. Quoi qu’il en soit l’investissement d’objet est de nature purement narcissique et non encore investissement de libido d’objet. Les choses qui sont investies plus intensivement de narcissisme ne revêtent un caractère d’objet que par l’union du désir libidinal avec la fonction des pulsions autoconservatrices. Mais leurs représentations sont ressenties comme appartenant au moi, bien que les objets soient désirés comme moyen de satisfaction par les pulsions autoconservatrices et par la libido. Ce n’est que lorsque le jeune enfant ressent la distance au moi de l’objet que le narcissisme primaire a perdu sa validité exclusive pour la fonction en question. Par exemple, aussi longtemps que la représentation du sein de la mère et le délice de sucer sont investis de sentiment du moi, il est vrai que le plaisir de sucer et l’apaisement de la faim sont désirés ardemment et le sein est recherché comme moyen de parvenir à ses fins ; mais, bien que le sein de la mère soit véritablement désiré, il n’est pas encore extérieur au sentiment du moi. Ce n’est que lorsqu’il est ressenti comme étranger, comme retiré du sentiment du moi, qu’il reçoit un investissement libidinal d’objet. La compréhension du narcissisme primaire tel qu’on l’applique aux représentations du monde extérieur est facilitée par cette conception du sentiment du moi.

C’est pourquoi, dans le narcissisme primaire, il n’y a pas investissements d’objet non investis de sentiment du moi – tout ce qui cherche la satisfaction, tout ce qui la donne – le premier étant le sujet, le second, l’objet de la libido – est corporel et est, au niveau de sa représentation mentale, investi de sentiment du moi, c’est-à-dire de libido-du-moi intégrée. Tant que l’enfant n’a pas encore de représentation de son moi propre, le moi n’existe que comme sujet, et c’est seulement en tant que sujet qu’il fait l’expérience de lui-même en ses diverses parties. Le narcissisme primaire peut donc être considéré comme le niveau subjectal du moi.

Le développement des investissements d’objet en dehors du moi met fin à la domination exclusive du narcissisme primaire. Toutefois, il ne faut pas nous représenter cette période du narcissisme comme se terminant sur un événement particulier, ainsi que les manuels d’histoire le sous-entendent par exemple en séparant l’Antiquité du Moyen Age. Le monde extérieur n’est pas découvert tout à coup comme quelque chose qui est différent du moi et, de ce fait, le moi comme différent du monde extérieur. Le niveau objectal du moi doit être délimité par chaque relation. Au début les objets sont acquis comme tels laborieusement l’un après l’autre ; dans le cas d’excitation pulsionnelle très intense – par exemple dans l’affect dû à un manque – l’investissement narcissique primaire peut quantitativement éclipser l’investissement d’objet à un point tel que toute « objectivité » quelle qu’elle soit ne peut que disparaître.

Avant d’aborder et de discuter le rôle du sentiment du moi de l’individu au niveau objectal, j’aimerais attirer l’attention sur une différence qui existe entre la libido du moi transformée en sentiment du moi et le narcissisme primaire, phénomène qui peut être observé très clairement aussi chez l’adulte. Breuer le premier a formulé l’hypothèse que nous devons distinguer entre investissements statiques et investissements mobiles. Otto Gross a proposé la même idée de base dans sa doctrine des fonctions88 primaires et secondaires. Dans ces écrits métapsychologiques Freud reconnut l’idée de Breuer comme étant d’une très grande perspicacité89.

Jusqu’à présent nous avons discuté le sentiment du moi indépendamment de son renforcement auto-érotique au stade du « narcissisme primaire ». La question se pose de savoir si ces deux composantes ne sont pas aussi différentes l’une de l’autre en ce qui concerne les états statiques et mobiles. L’observation de l’adulte nous enseigne que le sentiment du moi dans la frontière du moi concernée augmente chaque fois que l’attention ou la volonté sont dirigées sur un objet. Si nous attribuons au sentiment du moi l’aspect d’avant-plaisir, la mobilité de l’investissement de la libido devient compréhensible, car avec chacun de ces accroissements la tension de l’avant-plaisir augmente et cherche à être satisfaite. D’un autre côté nous avons considéré comme une chose établie le fait que c’est précisément par la satisfaction auto-érotique que de très importantes portions du moi sont plus fortement investies de narcissisme. Que ce soient un accroissement de la pulsion du ça ou un stimulus provenant du dehors qui perturbent cet état de satisfaction, directement ou par l’intermédiaire de différents chemins préconscients ou inconscients, cela ne change rien. Dans chaque cas le facteur d’avant-plaisir dans le narcissisme primaire, et de ce fait le sentiment du moi de la frontière du moi, seront accentués. En conséquence, nous pouvons supposer que dans chaque acte mental les investissements mobiles proviennent de la tension d’avant-plaisir de la libido insatisfaite et que les investissements statiques correspondent aux quantités satisfaites de la libido.

Cependant, cette distinction ne peut être l’explication dynamique correcte de l’opinion de Breuer, car c’est certainement avec satisfaction que la libido perd son énergie. Les investissements parviennent bien à un stade de repos après avoir été satisfaits. Mais ils cessent d’exister, ils ne continuent pas en tant qu’investissements « statiques ». Les satisfactions auto-érotiques – et de même plus tard les satisfactions libidinales d’objet – n’aboutissent ainsi en définitive qu’à des points de repos dans les fluctuations de la libido. En tant que tels, toutefois, ceux-ci ont une signification spéciale : à savoir que, puisqu’une fois obtenue, la satisfaction tirée des mêmes représentations et processus est recherchée à nouveau, ces points de repos seront toujours investis à nouveau de libido qui cherche satisfaction. La libido n’apparaîtra comme « statique » qu’autant qu’elle ne s’écoule pas dans d’autres directions mais au contraire trouve toute gratification en ces points. Ainsi nous pouvons parler en général d’investissement apparemment statique chaque fois qu’il ne s’écoule pas davantage de libido d’un élément psychique ou qu’il ne disparaît pas, après satisfaction, une plus grande quantité de libido qu’il ne s’en décharge sur cet élément. (Nous utilisons le terme « d’élément » dans un sens général pour désigner toute sorte d’appareil psychique ou de processus mental investi de libido.)

L’observation de la frontière du moi permet de tirer d’autres conclusions en ce qui concerne le problème des investissements statiques et mobiles. Nous savons qu’en général, à l’état de veille, la frontière du moi tout entière est constamment investie de sentiment du moi. De là nous pouvons conclure que dans l’ensemble une certaine quantité de libido non satisfaite (du type de l’avant-plaisir) reste à l’état statique quoique non satisfaite. Cette quantité varie selon les individus et, chez un même individu, selon les différents éléments et fonctions. C’est seulement si cet investissement durable subit un accroissement qu’il aura tendance à se décharger. Ceci est une supposition très générale sous-jacente à la théorie de la libido et elle est confirmée une fois de plus par l’observation du sentiment du moi.

De manière à ce que soit maintenu au repos bien plus que cette mesure de libido, il faut en empêcher l’écoulement et la satisfaction. L’examen de la frontière du moi dans la dépersonnalisation montre que la libido d’objet ne peut pas s’écouler si la frontière du moi se retire des objets en question ou des fonctions investies de libido. Ainsi nous voyons qu’une des manières de maintenir la libido à l’état de repos, c’est le retrait de l’investissement de libido de rencontre qui dans la dépersonnalisation est reconnaissable par le désinvestissement de la frontière du moi en sentiment du moi. Puis-je me permettre de faire remarquer ici que Freud a postulé le même mécanisme à l’origine du refoulement, dans la mesure où, dans ce phénomène, l’investissement est retiré par le préconscient ?

Selon Freud il y a d’autres mécanismes encore qui empêchent la libido de s’écouler ; cependant, ils ne font pas partie de la question traitée ici. La discussion qui précède était importante pour le sujet car elle montrait que le retrait de la frontière du moi, plus précisément le retrait du sentiment du moi – empêche l’écoulement de la libido qui avait investi la représentation abandonnée par le moi. Au cours de mon analyse des états de sentiment d’étrangeté et de dépersonnalisation, j’ai trouvé (ainsi que l’ont fait Reik et Sadger plus tard) que les expériences de terreur et d’angoisse sont la cause des états de sentiment d’étrangeté, c’est-à-dire du retrait de la frontière du moi. En conséquence nous sommes en droit de supposer que l’homme primitif était obligé de détacher son moi du monde extérieur et de n’abandonner le narcissisme primaire que laborieusement et sous l’effet de la pression exercée par le monde extérieur inquiétant. L’enfant suit le même développement, mais celui-ci est très nettement facilité par la puissante protection du père et de la mère.

Quel rôle pouvons-nous attribuer à la libido du moi (le sentiment du moi) et à la frontière du moi dans le développement ultérieur ? Dans notre discussion nous séparons le développement entier de la frontière du moi et les rapports entre investissements individuels d’objet et frontière du moi. Selon Freud, ce développement consiste en la transformation du moi-plaisir en moi-réalité, et puis en la transformation de ce dernier en un moi-plaisir purifié, comme réaction à l’intrusion de l’objet90. Pour autant que j’aie pu réfléchir sur cette partie de la métapsychologie, l’acquisition des investissements d’objet correspond au premier processus mentionné, et l’abandon des frontières du moi précédentes correspond au second processus.

La frontière du moi se retire des objets chaque fois que l’enfant est déçu par ces objets, chaque fois qu’il trouve que ceux-ci ne sont pas soumis à ses désirs, et chaque fois qu’ils lui font éprouver de la douleur, de la peine, de l’angoisse et même de la peur. Le processus est déterminé de façon héréditaire à un point tel que je ne sais pas si l’examen le plus minutieux d’une personne en bonne santé permettra de mettre le doigt sur les causes externes. Peut-être l’interruption nocturne du sentiment du moi dans le sommeil, qui peut être observée si aisément, suffit-elle à déclencher le changement progressif de la frontière du moi chez un individu en bonne santé. En tout cas celle-ci joue un rôle significatif. Dans des cas pathologiques tels que toutes les sortes de sentiments d’étrangeté passagers ou permanents, l’origine traumatique est démontrable ; c’est soudainement que le sentiment d’étrangeté est remarqué, qu’il se produise après une expérience angoissante unique ou une expérience chronique très néfaste.

En plus de ceci j’aimerais mentionner, et ceci en m’éloignant quelque peu de Freud que – utilisons l’image choisie par lui – le développement des investissements d’objet ne peut pas être seulement une question de pseudopodes que le réservoir de libido narcissique, comme une amibe, étend vers les objets. Le processus doit toujours être un processus où la libido du moi tout entière se retire des objets en ne laissant derrière elle que des investissements d’objet. Elle se retire des objets qui avaient été investis narcissique-ment au début de développement, aussi bien que de ceux acquis seulement plus tard, lors des contacts transitoires, à un moment où la frontière du moi s’était déjà retirée en laissant au-dehors le monde extérieur dans son ensemble, et où seules des parties de ce monde, quoique vastes, demeurent investies narcissiquement en rapport avec le moi. Les investissements d’objet se produisent lorsque la frontière du moi se retire à nouveau des représentations d’objet, c’est-à-dire des traces des engrammes d’objet. Alors, d’une part nous avons le moi qui est investi de libido totale du moi et, en contraste, les représentations individuelles d’objet en nombre croissant, qui sont à l’ordinaire investies de faibles quantités de libido mais qui, quoi qu’il en soit, peuvent être investies de très fortes intensités par le ça. L’expérience psychanalytique indique que ces investissements d’objet, isolés du moi, ont leurs propres vicissitudes régulières de libido, et que le refoulement par exemple dont l’échec mène à la formation de symptômes concerne ces représentations.

L’auto-observation, avec laquelle s’accordent de nombreuses communications d’autres auteurs, exige une nouvelle supposition de base dans la théorie de la libido. L’observation du sentiment du moi confirme le fait que la libido de la frontière du moi (reconnaissable comme sentiment du moi) et la libido des représentations d’objet s’unissent à nouveau, du moins dans tous les actes psychiques dont on fait l’expérience. De ce fait ou bien ils obtiennent satisfaction (par exemple celle d’être reconnus) ou bien dans le cas d’une satisfaction incomplète ils déclenchent d’autres processus psychiques conscients ou préconscients avec ou sans contact avec la frontière du moi (c’est-à-dire avec ou sans contribution ultérieure de la part de la libido du moi). La question de savoir si de telles unions de libido du moi et de libido d’objet peuvent également se produire sans que nous en soyons parfaitement conscients constitue, et j’insiste là-dessus, un important problème psychanalytique.

Lors de toute unification de la frontière libidinale du moi et de la représentation d’objet, il s’ensuit un élargissement passager de la frontière du moi ; c’est pourquoi ma discussion de la relation ultérieure de la libido du moi et de la libido d’objet revient à la conception de Freud de l’englobement et de l’abandon des objets (la représentation d’objet individuelle n’est, bien sûr, que l’exemple le plus simple ; le processus se produit habituellement d’une manière analogue dans des processus et des fonctions complexes). La seule différence entre mon opinion et celle de Freud concerne l’origine des investissements d’objet.

Dans toutes les unions conscientes de la libido du moi et de l’investissement libidinal d’objet, non seulement nous sommes conscients des processus mais en plus nous sentons la vivacité et la réalité de la perception ou de la pensée, ou aussi de l’affect. De même que, pour une frontière du moi particulière, l’intensité de l’investissement libidinal du moi (narcissique primaire) peut aller du sentiment du moi le plus vivace (à son plus haut degré dans la manie ou l’enthousiasme) à son absence dans le sentiment d’étrangeté, de même, la satisfaction et la sensation d’une expérience pleine et totale peuvent se produire avec une intensité variable, à tous les degrés. Ce que Schilder désigne comme « éloignement du moi » et « proximité du moi » d’un processus ne peut pas s’expliquer en termes de degré de séparation par rapport au moi ; un processus ne peut pas non plus être conscient à des degrés variables. Au contraire, l’intensité libidinale de la frontière du moi est d’une importance très variable. Chaque union de la libido du moi et de la libido d’objet contient le fait qu’elle demeure consciente. Cependant, il y entre plus que le simple fait de devenir consciente, car la conscience claire est maintenue même dans le cas de sentiment d’étrangeté total. Puisque le sentiment du moi est un signe particulier du fait que le moi est conscient en permanence, la différence entre un processus conscient et un processus pleinement égotisé ne pourrait être que de nature qualitative. Plus vraisemblablement, il y a deux fonctions distinctes qui agissent sur la frontière du moi, l’une qui concerne également le centre du moi, et de ce fait qui est responsable de l’état conscient, et l’autre qui n’est responsable que du sentiment de la frontière du moi.

Ainsi nous avons présenté le problème en affirmant que les investissements narcissiques font retraite par rapport aux objets extérieurs et aussi que, de plus en plus, les fonctions de pensée et les réactions affectives se développent et se produisent de façon préconsciente hors du sentiment du moi, quoiqu’elles soient destinées à être toujours et dans chaque expérience subséquente englobées à nouveau par les frontières du moi et par la conscience91.

Cependant, que devient l’ancienne frontière narcissique du moi pendant que le champ des investissements d’objet, qui sont englobés à tout moment par la frontière même du moi s’élargit, et avec lui l’étendue même de la frontière du moi ? La réponse ne peut pas être déduite théoriquement, elle ne peut qu’être tirée de l’expérience. Une chose est sûre : il ne se produit aucune division rationnelle, en quelque sorte, entre les investissements du moi et ceux des représentations d’objet ; de plus ni les éléments corporels ou psychiques, ni le monde extérieur n’obtiennent leur propre investissement spécifique.

Si le développement suivait un cours à ce point ordonné, les problèmes qui nous préoccupent tant pourraient être résolus en quelques phrases. De ce fait, la vieille psychologie associationniste n’aurait pas du tout eu besoin d’être éclairée par la psychanalyse. Il eut suffi de distinguer entre représentation, sensation, perception, sentiment, etc., et leurs combinaisons et intégrations. La stabilisation de l’intégration maintiendrait tout en état de fonctionnement dans des filières bien conçues que l’on pourrait examiner du point de vue de la physiologie ou de la psychologie expérimentale. Les agents psychiques ainsi développés se réveilleraient mutuellement, se maintiendraient les uns les autres en suspension, se laisseraient dormir, et aussi travailleraient les uns contre les autres (par exemple, s’il devait leur parvenir des messages contradictoires) de telle sorte qu’ils pourraient agir comme fonctions d’inhibitions. Mais, à tout prendre non seulement ils accompliraient les tâches qui leur sont assignées de façon ordonnée, mais encore ils domineraient le « gang » des pulsions, à moins que quelque part un fonctionnaire haut placé ne tombât malade ou que le système de communication entre les bureaux ne faillît. Contemplez l’image mentale du microcosme de l’esprit telle qu’elle fut esquissée par la vieille psychologie académique d’après l’organisation gouvernementale européenne contemporaine.

La psychanalyse a détruit tous les vestiges de cette idylle. En poussant la comparaison il serait intéressant d’examiner dans quelle mesure l’image mentale de l’esprit qu’elle a créée correspond à son tour à l’ordre social du temps de son origine. Nous voudrions ici insister sur deux nouveaux traits seulement de la nouvelle représentation de l’esprit (je ne l’appelle pas image car elle comporte beaucoup trop de dimensions). En premier lieu, en continuant de parler en termes d’image, nous avons compris qu’il existe des processus publics, privés, et cachés ; deuxièmement, nous considérons qu’en remontant à partir des pulsions, et peut-être même entre les pulsions elles-mêmes, il existe une stratification qui n’est cependant ni uniforme ni permanente.

Évidemment et en surface, le sentiment du moi sépare le monde extérieur du moi, et le sentiment du moi psychique sépare le corps du psychisme. Les investissements narcissiques et le sentiment du moi de beaucoup de représentations du monde extérieur persistent en cachette, ils changent, se développent, sont abandonnés puis investis à nouveau. Les rêves et la psychose révèlent que bien caché, même de la propre conscience de la personne, le monde entier du narcissisme primaire demeure ; car le moi narcissique (qui comprenait le monde extérieur et l’individu) est refoulé et devient inconscient dans sa totalité. L’image du monde qu’a le tout petit enfant et son sentiment du moi sont devenus complètement inconscients chez l’adulte, mais leur existence est prouvée par le fait qu’ils peuvent réapparaître dans les psychoses. Je pense que ceci est une conception nouvelle, car habituellement on discute seulement du refoulement des représentations d’objet et de leurs élaborations.

Ainsi dans l’établissement de la nouvelle frontière du moi il se produit trois choses :

1) Le monde extérieur est saisi, de façon égotiste à travers les investissements d’objet : adaptation réaliste du moi (du moi-réalité), au réel du monde.

2) Le monde extérieur est englobé de façon égocentrique par le moi à travers les investissements narcissiques, annexion des représentations du monde au moi en conformité avec les désirs de l’individu.

3) Le moi précédent est refoulé : continuation inconsciente du moi ego-cosmique.

Ceci représente côte à côte, selon les propres termes de Freud, le moi-réalité et le moi-plaisir purifié – et aussi, ce qui n’est pas mentionné par Freud –, l’existence poursuivie dans l’inconscient du moi primordial qui englobait le monde et le moi de façon narcissique et que Trigant Burrow a désigné comme étant le « préconscient »92. Nous aborderons ce dernier lorsque nous examinerons les sentiments du moi et les frontières du moi qui délimitent le surmoi. Là nous traiterons du rapport des frontières conscientes du moi entre elles et avec les investissements d’objet.

Ainsi que nous l’avons fait remarquer plus haut, la frontière du moi devient continuellement plus mobile et englobe des fonctions et des représentations en nombre croissant. La libération du monde extérieur du sentiment du moi a eu comme but la conquête et la maîtrise de celui-ci ; dans cette optique toutes les capacités et tous les talents de l’esprit et du corps sont employés et le sentiment du moi les englobe dans la mesure où ils sont conscients et non ressentis comme étranges. Ainsi, au niveau du moi-réalité et du moi-plaisir purifié, la frontière du moi, par rapport à ce dernier, devient de beaucoup plus multiforme et richement structurée qu’elle ne l’avait été au stade du narcissisme total. Avec la maturation du corps et de l’esprit, les frontières du moi corporelles et psychiques s’étendent progressivement toutes deux. Les cas pathologiques révèlent que les frontières du moi tout entières avec leurs investissements narcissiques correspondants peuvent être refoulées, non seulement en début de développement mais encore plus tard, puisque dans des cas exceptionnels de telles étapes intermédiaires du développement du moi sont maintenues. De plus, ce que nous appelons fixation est un état lié à une formation plus rigide de dimension spécifique et à la frontière du moi. Ainsi que nous l’apprenons de cas d’exhibitionnisme et de masochisme, si une pulsion composante spécifique accentue une frontière particulière du moi, cette frontière sera plus fortement investie. Comme il n’est pas possible alors de l’élargir par un développement ralenti, le refoulement est nécessaire pour dépasser de telles étapes. (Freud a parlé de façon analogue du moi-paix et du moi-guerre des névrosés de guerre.) À partir d’un certain âge, qui varie selon les individus, de telles périodes de refoulement en ce qui concerne la frontière du moi cessent complètement, et celle-ci ne subit d’autres changements que progressivement grâce à des fonctions nouvellement acquises : la personne reste la même. L’expérience élémentaire du fait qu’une période d’amnésie se termine à cause d’événements précis est donc due non seulement au refoulement de représentations d’objet liées entre elles, mais aussi et surtout, au refoulement d’une des composantes d’une pulsion et de la frontière du moi qui est investie par cette composante d’une manière caractéristique. Ainsi que je l’ai dit plus haut, ceci est le cas surtout par rapport aux fonctions mentales, mais parfois aussi par rapport au corps et à ses fonctions.

Une telle frontière du moi, si solidement fixée, n’est pas refoulée sous prétexte qu’elle-même et son investissement seraient devenus désagréables, de même que le narcissisme primaire total ne pourrait pas être dénué de plaisir ; le désagrément est dû plutôt au fait que deux frontières du moi narcissique ne peuvent pas coexister sans confusion. Les adultes qui retombent rapidement et fréquemment dans des stades passés du moi avec d’autres frontières du moi, éprouvent un sentiment d’insécurité et de honte qui les rend très mal à l’aise. En réalité, le refoulement hors de la conscience devient chose nécessaire précisément parce que l’individu ne pourrait pas renoncer de façon consciente aux sources de plaisir précédentes. Il est probable que seul un événement externe affligeant peut entraîner et rendre possible le refoulement des représentations d’objet qui se rapportent à cet événement et à la frontière et l’état du moi qui lui sont associés. Le postulat selon lequel les investissements d’objet et les investissements du moi sont normalement refoulés simultanément est en accord avec notre remarque générale, mentionnée plus haut, selon laquelle, dans chaque phénomène psychique, l’investissement d’objet et l’investissement du moi à la frontière du moi concernée sont unis.

Nous voici donc en mesure d’indiquer avec plus de précision quelle est la « frontière du moi concernée ». Dans chaque expérience, la représentation d’objet, avec son investissement libidinal s’unit aux représentations investies de façon narcissique du même objet, représentations qui accompagnent en permanence le moi. Nous avons répondu à la question soulevée plus haut – « Qu’arrive-t-il à la frontière narcissique du moi lors de l’acquisition d’investissements d’objet ? » – en disant qu’elle persiste et continue de changer. Il est vrai que l’investissement d’objet nouvellement acquis est né car la frontière du moi investie narcissiquement s’est retirée des objets résistants ou source de douleur, ou parce que la frontière du moi n’englobait la nouvelle perception d’un sentiment du moi que de façon passagère, si bien que la représentation d’objet pouvait exister sans sentiment du moi mais investie d’un nouvel investissement d’objet (provenant du ça). Cependant, et ceci est en accord avec l’expérience psychanalytique dans ce cas également, rien ne se perd de ce qui a une fois été acquis. Le fait qu’une nouvelle expérience qui continue d’exister en tant que représentation d’objet avait été gagnée par une frontière retirée ou venant juste de se retirer, n’empêche pas les vieilles représentations, provenant d’une période précédente et investies de sentiment du moi, de persister dans la mémoire ; ainsi pour le même objet nous avons maintenant deux empreintes (Niederschiften), ainsi que les appelait Freud dans un autre contexte, ou engrammes, dans le sens où Semon emploie le terme. L’un des termes est teinté de narcissisme confus, et ne correspond pas exactement à la réalité, sauf dans l’esprit des génies et même là il est toujours mêlé d’éléments infantiles ; l’autre est assez correct, d’une acquisition récente, et très accessible à la modification en fonction d’expériences nouvelles. Tous deux s’unissent dans l’expérience, car tous deux sont couramment amenés au niveau de la conscience par une perception ou une image verbale qui appartiennent aux deux. Plus la représentation narcissique ou le groupe de représentations correspondent en contenu à la représentation libidinale d’objet, plus la libido est facilement satisfaite dans leur réalisation et unification.

Je sais que toute cette présentation sera difficile à accepter. Mais l’auto-observation nous permet de distinguer au fur et à mesure qu’ils se manifestent, les contenus investis du moi des représentations d’objet ; la différenciation est plus facile à faire pour les processus mentaux investis de désir que pour les processus conceptuels, car les contenus des premiers sont plus fortement investis de libido du moi. Aux deux sont rattachés des quantités de libido qui sont unifiées dans l’expérience. Une fois que l’on a observé le processus tel qu’il se produit dans des groupes de représentations investies de désir, l’on reconnaît le même processus dans le comportement et les modes de pensée quotidiens. « Comprendre » signifie qu’un nouvel élément de représentation est investi de libido du moi et assigné à un groupe existant et ordonné. S’il n’y a pas d’investissement plus fort – c’est-à-dire narcissique – dans le préconscient lorsque naît une représentation d’objet, seul le sentiment du moi (investissement de libido) de la frontière du moi, tel que nous le connaissons, est ressenti au moment où il s’écoule de façon à rencontrer la représentation naissante. Si le sentiment du moi manque lui aussi, il se produit le phénomène de sentiment d’étrangeté tel que nous l’avons déjà discuté. Ainsi la représentation investie narcissiquement n’est pas identique à la représentation investie de libido d’objet.

En résumé nous pouvons dire que la libido du moi continue comme unité tout au long de la vie dans le sentiment du moi et dans les investissements qui naissent de l’auto-érotisme et renforcent le sentiment du moi. Mais ceci n’est possible que parce que les représentations ainsi investies ont perdu l’aspect de réalité qu’elles avaient au stade où dominait de façon exclusive le narcissisme primaire. Elles ont abandonné celui-ci aux impressions d’objet qui du dehors empiètent sur la frontière du moi. Dans ce but, les souvenirs de ce stade où elles avaient encore l’aspect de réalité, les souvenirs de ce que j’ai appelé plus haut le « moi ego-cosmique » devaient être refoulés à tout prix. Du point de vue économique ce développement compliqué était rendu possible parce qu’il y avait une diminution correspondante de libido fournie dans sa totalité par le ça à l’ancien investissement narcissique, alors que les besoins en libido des objets réels augmentaient dans les mêmes proportions.

Ainsi nous voyons comment à la fois la libido du moi central, avec ses frontières changeantes, et les investissements d’objet, qui s’accumulent de façon isolée, évoluent sans arrêt dans cette lutte de développement entre l’adaptation au réel et l’archaïque formation du moi agréablement narcissique. La contiguïté des investissements de libido est interrompue par l’isolement des investissements d’objet et par les processus de refoulement. Mais nous savons que des altérations économiques d’ordre pathologique ou physiologique (sommeil, rêves, psychanalyse, extase) peuvent restaurer la contiguïté interrompue pour de plus ou moins longues périodes.

Notre exposé a également montré que tout processus mental pleinement éprouvé, non vécu avec sentiment d’étrangeté, unit couramment d’une manière passagère les investissements séparés par les développements décrits : ceux du moi-réalité, dont la frontière est tournée vers l’appréhension du réel, c’est-à-dire vers la perception et la motilité y compris la parole ; ceux du moi-plaisir purifié, dont la frontière narcissique a été décrite plus haut ; et ceux des représentations d’objet. Ainsi, en vérité, l’adaptation au réel a dû affecter dans toutes les directions, l’unité libidinale narcissique originelle de telle manière qu’elle ne peut être restaurée que par des déplacements d’investissements qui sont adaptés au monde extérieur. Toujours en nous fondant sur l’examen des frontières du moi nous renforçons notre connaissance, car nous parvenons à démontrer de façon étonnante, même dans les actes mentaux complexes, la justesse de la définition de la pulsion donnée par Freud – à savoir qu’une pulsion tend à restaurer un état de choses qui existait auparavant.

Ainsi que nous l’avons vu le « moi ego-cosmique » refoulé n’est pas inclus dans cette restauration de l’unité narcissique et ce, pour une raison bien compréhensible. Dans le « moi ego-cosmique » le réel et la représentation ne sont pas distingués ; ainsi l’adaptation des contenus mentaux à la réalité des événements courants du monde extérieur, telle qu’elle est véhiculée par les perceptions extérieures serait perturbée par ce « moi » et peut-être par d’autres représentations spontanées qui sont conçues comme réelles par le « moi primordial ». Si le « moi primordial » n’était pas refoulé en permanence, toute la tâche du développement – c’est-à-dire la reproduction exacte, à la fois de façon permanente et à tout moment donné, des événements du monde extérieur par des images et des concepts des phénomènes mentaux – serait continuellement embrouillée et perturbée par des représentations étrangères, archaïques et infantiles qui seraient considérées comme réelles.

Si, en conséquence, dans le rêve et les maladies mentales – le refoulement du « moi ego-cosmique » est supprimé en partie, des fantômes pénètrent le moi mûr qui s’est développé plus tard ; ils prennent l’aspect d’une régression physiologique à un stade précoce du moi. En conséquence nous pouvons bien comprendre que chez un malade mental il peut naître des hallucinations et des délires sur lui-même et les autres, alors qu’il s’adapte toujours au monde réel avec les frontières normales du moi qui lui restent. Nous n’avons pas encore accordé d’attention ou du moins certainement pas assez d’attention aux frontières du moi. L’éveil du « moi primordial » dans le rêve est impliqué quoique non expressément par les études métapsychologiques de Freud, sa théorie du rêve et ses autres écrits. Il y est décrit comme une régression (historique et physiologique) ; par conséquent, le concept présenté ici diffère à peine de celui de Freud.

De plus, je n’aurais pas proposé cette explication qui à première vue semble pure fantaisie, si ce n’avait pas été en raison de l’intérêt que nous devons porter à la coopération du « moi ego-cosmique » refoulé dans la formation d’un agent important du moi – à savoir le « surmoi ». Il est nécessaire de délimiter avec autant de précision que possible à la fois le narcissisme primaire et secondaire et les rôles du moi en tant que sujet et objet dans le surmoi.

Je sais que beaucoup de psychanalystes considèrent de telles recherches comme pure acrobatie mentale plus ou moins adroite et ne voient dans le concept du surmoi de Freud guère plus qu’une excellente formule permettant d’intégrer des réactions qui auparavant étaient examinées séparément, en prenant appui sur leurs dénominateurs communs : l’exigence et l’inhibition. D’autres psychanalystes adoptent le point de vue opposé, et considèrent le surmoi comme s’il s’agissait d’une autre personne qui se serait logée dans le psychisme, comme une sorte de dragonnade, et ils ne voient aucune raison de s’étonner de la formation d’un tel corps étranger ; au contraire, ils sont contents d’avoir trouvé dans le surmoi un bouc émissaire, pour ainsi dire. D’autres auteurs, cependant, et en particulier Alexandre, Fenichel, Glover, Jones et Odier, ont travaillé assidûment afin d’arriver à comprendre la formation du surmoi. Si claires et si significatives que soient les présentations de Freud, il faut les étudier de près pour en saisir entièrement la portée.

Pour autant que j’aie pu examiner les autres et m’examiner moi-même j’ai reconnu le concept qu’a proposé Freud du surmoi comme une description du réel et je ne l’ai pas seulement considéré comme une formulation théorique.

Tout d’abord essayons de tirer avec précaution des conclusions de l’auto-observation du sentiment du moi en ce qui concerne la délimitation subjective du moi et du surmoi. Il importe que chaque conclusion soit tirée avec beaucoup de circonspection car toutes les observations, qu’elles soient les nôtres ou celles d’autrui, sont toujours subjectives. Une fois que le sentiment du moi comme objet de l’auto-expérience suscitera un intérêt psychologique plus grand, nous rassemblerons davantage de matériau de comparaison, et nous serons aussi capables d’utiliser plus correctement les communications précédentes ; car tout ce qui a pu être décrit dans la littérature de toutes les écoles sous les noms de connaissance de soi, autocontemplation, autodidactisme se rapporte à la relation du surmoi avec le moi. Une chose est certaine : qu’il agisse pour exiger, défendre ou permettre dans son opération consciente aussi bien que dans son opération inconsciente, le surmoi s’occupe toujours en premier lieu du moi. En cours de processus, tous deux font l’expérience de plaisir ou de déplaisir « moral », selon qu’il y a gratification ou non-gratification de la libido investie par le surmoi dans le moi et réciproquement. Je suis porté à croire que le surmoi lui-même ne dispose d’aucun pouvoir exécutif. Pourtant l’attachement libidinal du moi au surmoi est si fort que le plaisir peut devenir bonheur extrême et le déplaisir tourment. Sous l’influence de ce plaisir ou de ce déplaisir, le moi accepte les ordres du surmoi en fonction des investissements libidinaux de ce dernier, et il ressent sa propre fonction exécutive comme sa « pensée ». Néanmoins, je ne suis pas sûr que le « je dois » implique un pouvoir exécutif du surmoi. La structure du surmoi est probablement différente selon les types de caractères différents. Le surmoi peut également s’occuper d’autres personnes non pas directement mais par l’identification du moi, du surmoi, ou encore des deux avec les « moi » et « surmoi » d’autres personnes.

Que ressentons-nous vis-à-vis de la frontière du moi tournée vers le surmoi ? Moi et surmoi sont séparés par une frontière extrêmement nette. Cette dernière phrase suggère une curieuse et très importante implication du sentiment du moi. Nous ressentons très clairement le fait que le sentiment du moi peut investir une frontière qui borde non pas le monde extérieur, mais un monde intérieur ou plus précisément une autre frontière du moi. Nous nous rappelons ici que des cas de dépersonnalisation nous ont fourni de nombreux exemples d’états pathologiques dans lesquels un processus intérieur du moi est ressenti avec un sentiment d’étrangeté. Ainsi nous voyons qu’il se produit un type particulier de sentiment d’étrangeté si le sentiment du moi (investissement libidinal du moi) fait retraite par rapport à une frontière du moi qui borde une autre frontière du moi plutôt que le monde extérieur.

Cette curieuse découverte, à laquelle on est arrivé non par la spéculation mais par l’auto-observation de personnes souffrant de sentiment d’étrangeté, nous mène à une nouvelle clarification de la nature des affects. Dans le sentiment d’étrangeté du monde intérieur, qui est une forme de dépersonnalisation, le patient ne ressent plus ses affects comme reliés au moi. En conséquence, notre conception nous permet de conclure que tous les affects, ou un grand nombre d’entre eux, agissent entre deux frontières du moi qui se touchent. Ainsi, afin de pouvoir formuler une théorie des affects il sera nécessaire d’examiner chaque affect individuellement en rapport avec cette sorte de localisation spéciale, et de déterminer en général la fonction des affects dans l’économie libidinale qui, ainsi que nous l’avons vu, opère aux frontières du moi.

Revenons maintenant au problème des frontières du moi entre moi et surmoi. Il y a des fonctions particulières (considérer, délibérer, affirmer, nier, louer, blâmer et autres semblables) qui chez un être en bonne santé sont fortement investies de sentiment d’objet, quel que soit leur objet. Si ces fonctions ont le soi pour objet, le moi se sent alors également comme objet d’une telle autopréoccupation. Lorsque les autres sont objets, c’est le moi, aussi bien que le surmoi, qui en général exerce ces fonctions. Il est probable que différentes personnes se comportent différemment lorsque le soi est objet. Le moi d’une personne simple et naïve laisse davantage au surmoi le soin de s’occuper du soi que ne le fait celui qui pratique l’auto-observation avec des inclinations contemplatives ou scientifiques.

On aurait tendance à croire que dans le processus de l’auto-surveillance le moi pourrait se sentir objet de surveillance de la part du surmoi ; dans les autres fonctions mentionnées plus haut, cependant, l’objet n’est pas vraiment le moi-même, mais plutôt les représentations que l’on s’est forgées du moi. Plus précisément, ce sont des investissements – c’est-à-dire les investissements des représentations du moi, des qualités du moi, et des jugements portés sur celui-ci. Jusqu’ici, cela semble correct, même évident en soi. Cependant, tout en reconnaissant nettement qu’une bonne partie du narcissisme secondaire a pour objet de telles représentations du moi, c’est-à-dire nos propres pensées sur notre moi, j’aimerais attirer l’attention tout spécialement sur le fait que, non seulement l’investissement de telles représentations d’objet qui se rapportent à soi-même est particulièrement intense, mais le moi aussi se sent comme l’objet des fonctions93 (d’une manière semblable, disons, à celle dont un animal remarque ou sent qu’on parle de lui). Autrement dit, les frontières entrent en contact l’une avec l’autre. C’est une des tâches particulières de l’autodiscipline que d’ignorer ou d’éliminer la sensation d’être l’objet de sa propre auto-observation si l’on cherche à se connaître et à se guider.

Un tel contact interne n’existe pas cependant uniquement entre le moi et le surmoi ; il se produit à toutes les différentes frontières qui sont investies de sentiment du moi, aussitôt que le moi, ou une partie de celui-ci, devient l’objet d’une de ses fonctions. Une fois de plus, c’est par l’organisation et le développement poussé du psychisme que le narcissisme cesse d’être de l’auto-érotisme et se transforme en une relation libidinale distincte entre un sujet et un objet ; tous deux sont à l’intérieur du moi mais apparaissent le plus souvent comme des fonctions différentes ou des parties du moi. Afin d’éviter le malentendu que d’ailleurs je ne reconnais pas et que je n’accepte pas en théorie, à savoir l’opposition entre libido du moi et investissement d’objet, j’aimerais insister une fois de plus sur la différence entre investissement d’objet véritable et investissement du moi comme objet de narcissisme. Les investissements d’objet sont des quantités de libido investies à des degrés de stabilité variables dans les représentations d’objets concrets et dans d’autres éléments ; l’investissement narcissique est un investissement plus fort d’une frontière du moi, mais toujours contigu à la totale libido-du-moi du moi tout entier.

Rappelons ici que Freud considérait la relation du moi à lui-même décrite ici, comme étant la relation originaire, à la fois pour le narcissisme dans son ensemble, pour « l’amour de soi », et pour les poussées constituantes du sadisme et de la scopophilie. C’est à partir de cette relation que s’élabore l’attitude passive et active vis-à-vis de l’objet (aimer et être aimé, plaisir d’infliger la souffrance ou de la subir, plaisir de regarder et de s’exposer au regard). Quant à nous, notre point de vue diffère de celui de Freud, en cela que ce n’est qu’avec un développement plus poussé du moi que nous pouvons imaginer un véritable « amour de soi ». Avant cela, au stade du pur auto-érotisme psychique, qui est l’expression originelle pour le narcissisme primaire, nous ne reconnaissons que la sensation de recherche ardente du plaisir et la satisfaction de celui-ci dans sa propre personne et non pas encore une orientation de la libido sur soi-même. L’unité libidinale et le charme du sentiment du moi qui naissent de l’expérience auto-érotique totale (faite tôt) persiste ; si nous utilisons la psychologie implicite à la grammaire grecque classique, nous pouvons exprimer ceci en disant que le narcissisme primaire a l’aspect « de la voie moyenne » et que ce n’est que plus tard, après que le moi s’est rencontré lui-même dans d’innombrables rapports, qu’il atteint une forme « réflexive ». Nous pouvons exprimer la situation d’une façon plus précise, en nous fondant sur des études du sentiment d’étrangeté, en disant que le sentiment du moi investit de deux côtés d’innombrables processus préconscients qui se produisent en dehors du moi.

Par exemple ce que nous appelons l’autocomplaisance nécessite toujours une concentration de sentiment du moi sur une frontière à l’intérieur de laquelle l’individu englobe ses propres qualités, fonctions et succès. Il se développe chez celui qui fait de l’autocomplaisance un sentiment d’insécurité si la frontière du moi qui fonctionne comme objet est aussi fortement investie que celle qui fonctionne comme sujet du narcissisme. Ainsi que nous l’avons mentionné plus haut, l’investissement simultané durable de plusieurs frontières du moi lorsqu’il atteint un certain degré d’intensité et d’extension produit un état de confusion. Certains cas de névrose d’embarras et d’érubescence présentent ce mécanisme.

Si je suis parvenu à accoutumer le lecteur à l’idée de frontières du moi qui se touchent, je puis maintenant répondre à la question qui concerne l’investissement narcissique du surmoi. D’après ce qui a été dit précédemment, il est clair qu’aussitôt que l’organisation du moi élabore les fonctions d’évaluation morale, d’exigence, de refus, ces fonctions vont opérer entre deux frontières du moi, affectivement et narcissiquement, de telle sorte que chaque fois que le surmoi se met en action, elles puissent être investies de sentiment du moi à partir de deux frontières du moi. Si toutefois cette phrase qualifiait de façon exhaustive le processus d’investissement, l’insistance particulière sur le surmoi ne suffirait à caractériser adéquatement guère plus qu’une tâche particulière du moi ; elle ne désignerait pas, ainsi que le souhaitait cependant Freud, la structure spécifiquement double du moi dans le sens plus général. En effet cette dualité pourrait être simulée du fait que la délimitation du sentiment du moi vient à la conscience avec une distinction concise et nette entre le moi et les fonctions du surmoi.

Ainsi le surmoi serait en quelque sorte enveloppé dans le moi, mais par ailleurs il ne serait guère plus qu’un groupe particulièrement développé de fonctions du moi, partageant son centre avec les autres périphéries du moi. Ce lien pourrait devenir si ténu qu’une double structure serait simulée, ainsi qu’il l’a été dit. Nous avons conscience de l’existence d’un énorme antagonisme entre moi et surmoi, qu’Alexander94 a rendu particulièrement frappant en l’appelant surenchère et effort réciproque pour être le plus malin, et qui amena Nietzsche à parler de « bourreau de soi-même et juge de soi-même ». Ainsi dans le cas d’un investissement de libido plus fort (surtout sadique), la frontière entre le moi et le surmoi entraîne un clivage du moi, de telle sorte que l’on devient conscient en soi-même de cette double structure que l’on croyait devoir remettre en question au début.

Est-ce qu’une telle dualité pourrait se produire tout simplement en raison de l’investissement de libido excessivement fort de ce groupe de fonctions ? Ceci rend la frontière du moi correspondante hypersensible à la frustration, tandis qu’en même temps les conditions pour obtenir satisfaction seraient particulièrement difficiles à réaliser étant donné que, dans ce but, l’auto-évaluation devrait reconnaître tous les idéaux du moi comme atteints par le moi réel. La déception, l’absence de satisfaction feraient que les deux frontières seraient en permanence éprouvées comme investies de libido, créant irritation, douleur et amertume pénible d’une part, et un état d’émotivité tracassée d’autre part. La projection la plus grandiose de cette tension d’investissement libidinal est L’Enfer de Dante !

Il est des blessures narcissiques d’une autre sorte que les blessures morales, et dont le moi ne peut se remettre ; il demeure douloureusement entamé. L’opposition frappante entre un moi créé par l’imagination et la personne véritable peut faire énormément de mal au narcissisme, mais cependant le sentiment d’unité du moi ne se perd pas, sauf dans des cas d’hystérie, c’est-à-dire dans des conditions anormales ; le sentiment du moi préserve l’unité entre le moi égocentrique véritable, ses fantasmes, et le moi-réalité.

Le surmoi seul est si nettement distinct du moi qu’ils peuvent entretenir des rapports sadiques. Ce n’est que dans les cas de psychoses graves que le surmoi peut se dissoudre dans le moi. Nous ne voulons pas parler ici d’organisation déficiente des fonctions du surmoi. Chez les individus normaux une harmonie s’établit par une modération réciproque et des concessions réciproques ; dans la névrose obsessionnelle nous observons les détours opérés par la névrose pour arriver à son objectif ; dans la manie l’investissement libidinal du moi est accentué à un point tel qu’en comparaison le surmoi est très peu investi de libido et se trouve frappé d’incapacité ; dans la mélancolie c’est tout le contraire qui se produit, dans la sénescence pathologique le surmoi perd très fréquemment la provision d’investissement libidinal du ça plus tôt que ne le fait le moi.

Ainsi, je conclus de ma conception du surmoi que la frontière entre le moi et le surmoi doit être accentuée par un contrôle très strict d’une part et la grande crainte de ce contrôle d’autre part, mais que moi et surmoi sont deux entités distinctes dès le départ et, de ce fait, que la structure double existe véritablement95.

Celui qui se souvient de sa propre expérience de désaccords et d’affrontements entre le moi et surmoi, et surtout celui qui a connu les tourments des reproches qu’une personnalité qui fait des efforts se fait à elle-même, celui-là a appris que le sentiment du moi oscille entre moi et surmoi d’une manière étrange, qui n’existe dans aucune autre situation, et que l’on ne peut être simultanément moi et surmoi – si je puis me permettre l’expression. Afin de pouvoir aller d’un sentiment du moi à un autre, il faut passer pour ainsi dire par un vide dénué de sentiment du moi. L’on a perdu la sensation de son moi avant d’avoir éprouvé celle de son surmoi, et vice versa. Comment expliquer ceci ?

Il nous faut supposer que moi et surmoi correspondent véritablement à deux sentiments du moi, c’est-à-dire à deux unités de libido du moi, chacune homogène en soi, mais non homogènes entre elles ; les deux sentiments du moi n’ont pas de contiguïté centrale dans le conscient. Le fait qu’une telle contiguïté n’est pas consciente et qu’elle ne peut le devenir (et ainsi elle n’est pas non plus préconsciente), n’exclut pas la supposition qu’individuellement moi et surmoi investissent de libido de façon périphérique des contenus communs et que tous deux sont à une distance semblable des investissements d’objet et du moi-réalité, et ont un lien potentiel avec ceux-ci.

Freud a résolu l’énigme de la conscience en découvrant le surmoi et en déduisant l’existence du surmoi de l’identification avec les êtres contraignants et autoritaires de l’enfance. Nous devons supposer que ce processus d’identification se développe de façon très intense et très tôt et que l’on peut en retrouver la trace dans la période du moi unitaire du narcissisme primaire. Étant donné qu’à cette époque-là le moi régnait encore en maître suprême, les êtres contraignants étaient également investis de sentiment du moi (chaque ordre n’est en fait que l’interdiction d’agir autrement et d’oublier). Ainsi que nous en avons discuté auparavant, la formation du moi narcissique primaire (ego-cosmique) était refoulée car elle était en désaccord avec l’adaptation au réel ; j’aimerais maintenant compléter et délimiter mon exposé en ajoutant qu’il restait une portion d’investissement narcissique de la personne propre qui échappait au refoulement – celle qui concernait les parents, et surtout la mère. Cette dernière portion échappait au refoulement pour la même raison que la première y était soumise : parce que le maintien des agissements parentaux dans le moi n’était pas du tout en contradiction avec l’adaptation au réel, bien au contraire, il y correspondait. Cependant, une séparation se produisait en conséquence entre le moi qui laissait les parents en dehors de son sentiment du moi et le moi qui avait absorbé en lui-même les parents. Ce dernier devint le surmoi. Ceci explique l’égoticité en quelque sorte du surmoi, et montre également que les découvertes de plusieurs psychanalystes (Klein, Rank, Jones, Clark, Burrow) en ce qui concerne la formation du surmoi pendant la période qui précède le stade œdipien ne sont pas en contradiction avec la doctrine freudienne. Ainsi l’on pourrait attribuer la force particulière du surmoi non seulement à l’impact phylogénétique et ontogénétique du sadisme du père mais plutôt au pouvoir des deux parents et à l’omnipotence suprême avec laquelle le narcissisme primaire investissait autrefois l’enfant. D’où le fait que la philosophie et l’introspection de l’homme intègre permettent à Kant d’attribuer autant de réalité et d’élever le même culte à l’impératif catégorique qu’au ciel étoilé. Tous deux étaient à un moment donné éprouvés avec le même sentiment du moi. Mais tandis que le caractère d’égoticité de monde extérieur, qui était inutile, s’enfonçait dans l’inconscient, la partie du monde extérieur qui, très tôt, avait commencé à dominer le moi, et qui était utile, continua d’être maintenue et investie de sentiment du moi ; cependant, cette partie ne se trouvait pas dans le moi égocentrique mais avait un autre centre. Afin d’éviter toute confusion, la représentation des personnes originelles fut refoulée ; seul le pouvoir d’inhiber et de donner des ordres resta dans la conscience. Ce noyau ne représentait psychiquement guère plus que les premières inhibitions ; ainsi il fut élargi par bien des identifications jusqu’à ce qu’un surmoi, utile, et souvent excessivement fort, se formât.

Je pense que l’on peut comprendre maintenant pourquoi moi et surmoi doivent avoir deux frontières du moi nettement distinctes l’une de l’autre. Il faut rejeter une conception du surmoi qui serait une formulation abstraite de fonctions qui vont ensemble.

Alors que nous avons trouvé une frontière du moi entre moi et surmoi, très curieusement nous sommes incapables d’établir l’existence d’une telle frontière entre le moi mental et le moi corporel. Les perceptions de notre propre corps peuvent être bien sûr ressenties avec un sentiment d’étrangeté si des parties de celui-ci sont l’objet du regard, de la vue, etc. Notre propre voix est fréquemment ressentie avec un sentiment d’étrangeté. Dans les psychoses de type hypocondriaques, le sentiment du moi peut être absent d’un grand nombre d’organes et de fonctions. Les patients schizophrènes souvent savent beaucoup plus de choses concernant leur frontière du moi que les personnes normales, de même qu’ils comprennent les symboles pour lesquels l’individu en bonne santé n’a pas d’interprétation consciente. Par exemple ils ont souvent conscience de la profondeur de leur sentiment du moi corporel. L’un de mes malades a invoqué la raison suivante comme étant la cause de son incapacité de se servir d’organes qui n’avaient pas de sentiment du moi. « Je pourrai à nouveau respirer correctement lorsque je me sentirai des pieds jusqu’à la tête. » Toutefois il ne se plaignait pas de sentiment d’étrangeté ! Pareillement, l’être en bonne santé n’a aucun sentiment d’étrangeté lorsque, au moment de s’endormir, le sentiment du moi corporel disparaît avant le sentiment du moi mental. Ce fait ne contredit en rien mes explications précédentes. Le sentiment d’étrangeté ne se développe que si des fonctions (préconscientes) qui opèrent en dehors du moi ne l’atteignent plus. Les diminutions de sentiment du moi propre (non des frontières) ne se remarquent pas en tant que telles ; pour les remarquer il faut concentrer son attention sur le phénomène.

Ces distinctions devraient nous permettre de différencier de façon exacte sentiment d’étrangeté et dépersonnalisation (de temps à autre les deux termes sont utilisés indifféremment). Si un processus qui a lieu en dehors du moi le rejoint en venant du préconscient sans être investi, alors qu’il est en train de devenir conscient, de sentiment du moi, on éprouve un sentiment d’étrangeté. Si des représentations qui, à l’ordinaire appartiennent exclusivement au moi conscient, en particulier celles du corps, perdent leur sentiment du moi, il s’ensuit un état de dépersonnalisation. Cela se produit dans le phénomène de rupture dans le réveil anormal et dans l’hystérie, ainsi que je l’ai déjà dit. Alors le corps est ressenti comme n’appartenant qu’au monde extérieur, hors du moi, et relié au moi (historique) uniquement par la mémoire ; il est véritablement dépersonnalisé, cependant, il n’est pas ressenti avec un sentiment d’étrangeté, mais comme phénomène jamais encore vécu. Ce degré extrême de dépersonnalisation que j’ai décrit comme étape uniquement passagère dans le réveil, s’est produit parce qu’à ce moment même le moi-réalité n’avait pas encore été établi. L’étude précise de la dépersonnalisation permettra donc certaines déductions également en ce qui concerne le moi-réalité, tout comme l’étude du sentiment d’étrangeté nous a permis de formuler des conclusions à propos du moi égocentrique, nom que nous avons donné au moi investi de façon narcissique. Nous pouvons conclure que les sentiments du moi corporel et du moi psychique représentent subjectivement une unité, divisible uniquement à travers l’observation du retrait hors du corps du sentiment du moi. Ainsi, le corps a une triple position : il fait partie du moi (on le sait objectivement, mais on en fait aussi l’expérience subjective) ; il est entre le moi et le monde extérieur car ses organes servent de médiateurs aux impressions du monde extérieur, et il fait partie du monde extérieur car à travers les organes qui sont tournés vers le monde extérieur, des impressions du corps comme objet touchent aussi le moi mental. Ce triple rôle psychologique du corps semble important pour la compréhension de la conversion. À ce propos trois groupes de Weltanschauung correspondent à ces fonctions : la vision du monde idéaliste, moniste et matérialiste ; ce sont des types de concepts-de-soi. Le fait que le mode idéaliste, plus que les autres, rend une personne heureuse est dû à ce qu’il rétablit la conception primaire narcissique, et qu’il satisfait un des désirs les plus forts du narcissisme secondaire – à savoir d’aimer et d’exalter son propre corps. En vérité la libido du moi tout entière reçut le nom de « narcissisme » de cet objet bien-aimé. Ce nom fut choisi et de façon très appropriée pour bien rendre l’idée, déconcertante au départ, que les pulsions antagonistes du moi tirent la libido de la pulsion sexuelle.

J’ai employé le terme de narcissisme secondaire pour le changement d’orientation de la libido du dehors vers son propre corps, en supposant que le bel enfant grec, à la naissance de l’amour, chercha d’abord des objets extérieurs et, ensuite seulement, devint victime de la beauté de sa propre image. Il croyait pouvoir enfin embrasser une beauté digne de lui, puis se trouva lui-même et en même temps trouva la mort. Mais, si nous l’analysons, devrions-nous vraiment désigner ce narcissisme comme « secondaire » ? A-t-il rétabli le stade d’amour de soi qui est atteint dans la petite enfance ? Plutôt, est-ce que ce bel enfant n’en était pas resté à ce stade-là ? Autrement, sa propre image ne lui aurait pas paru plus attirante que quelque berger ou quelque bergère ! Freud cependant, a désigné l’amour de soi comme le premier stade du destin des pulsions : de là certainement la qualification de « primaire ». De ce qui a été dit, découle le fait que dans le sens freudien les termes de « primaire » et « secondaire » se rapportent uniquement à l’historique des processus qui mènent à un investissement particulier, et non au genre de dynamique dont j’ai traité ici. Nous pouvons dire que le narcissisme primaire est toujours sans objet, qu’il représente la source qui nourrit le sentiment du moi sous la forme d’effort libidinal, toujours réceptif à l’objet et que tout investissement d’objet dans le narcissisme est secondaire. Par ce dernier commentaire je m’éloigne de la terminologie freudienne mais non de son point de vue.

À l’origine, lorsque j’ai donné la conférence qui est le point de départ de ce texte96, parmi mes thèses se trouvaient les suivantes : 1) le narcissisme primaire est de nature égo-libidinale, le narcissisme secondaire est de nature libidino-objectale, et 2) les frontières du moi ne sont pas rigides mais déterminées à quelque moment que ce soit par le fait que les processus psychiques touchent à l’investissement narcissique primaire unitaire ; le sentiment du moi unitaire est préservé grâce à un investissement narcissique contigu.

Je dois modifier la première thèse, non en ce qui concerne son contenu mais pour la terminologie. Freud utilisait le terme de « narcissisme secondaire » pour se référer au mouvement de retour vers le moi ou vers des groupes de représentations ou de fonctions qui se rapportent au moi ou qui ont le moi comme contenu, d’une quantité de libido qui auparavant avait été concentrée sur un objet extérieur. Je ne me crois pas en droit d’utiliser le terme de « secondaire », et cela d’ailleurs prêterait à confusion, pour indiquer les relations d’objet dans le narcissisme, bien que les faits qui sont désignés par le mot « secondaire » dans les deux sens du terme ne coïncident pas entièrement et pas non plus dans tous les cas.

Je puis formuler le contenu de ma première thèse plus correctement de la manière suivante : a) le sentiment du moi est préservé par une libido du moi sans objet, ce qui correspond à l’avant-plaisir de la poussée ; b) le narcissisme commence comme voix moyenne et devient libido réfléchie. À un stade postérieur du développement le narcissisme de voix moyenne et le narcissisme réfléchi doivent être également distingués.

Par une telle formulation j’emploie des termes nouveaux pour désigner des qualités mises en évidence de façon récente, et le terme de secondaire est réservé à un placement précédent, et aussi différent d’investissement narcissique.

Nous pouvons maintenant demander comment un investissement d’objet devient un investissement narcissique secondaire ? Ceci peut résulter de l’expression de sentiment du moi destinée à couvrir des représentations d’objet. D’ailleurs ceci a lieu de manière transitoire dans chaque type de processus psychique topique. Une fois qu’une satisfaction libidinale ou une réduction de tension de toute autre sorte ont été atteintes, l’investissement d’objet et de la personne propre peuvent avoir changé : la libido du moi peut englober davantage d’éléments de représentations d’objet qu’auparavant, et ceci de façon permanente, ou c’est le contraire qui peut se produire. Le processus est répété d’innombrables fois. Par exemple, l’identification se produit lorsque le sentiment du moi englobe de façon permanente le groupe tout entier de représentations qui concernent une personne. De telles transformations ont lieu également de façon inconsciente. D’un autre côté ainsi que je l’ai dit plus haut, la libido du moi peut se retirer des représentations et des fonctions, de telle sorte que même plus tard dans l’expérience pertinente celles-ci sont investies de façon moins intense qu’auparavant. Des identifications peuvent être abandonnées. Ainsi, si l’investissement libidinal de la personne propre a diminué et si l’expérience est ré-activée par une perception externe ou un stimulus interne inconscient, l’objet qui auparavant était familier, ou encore le souvenir pertinent revêtent l’aspect d’« étrangeté ». La personne aimée nous apparaît en vérité comme étrange si tout à coup nous « ne ressentons plus rien pour elle », c’est-à-dire si nous avons enlevé la libido du moi dont sa représentation était jusque-là investie. La psychanalyse qui s’occupe d’investissements d’objets inconscients et préconscients, nous montre que l’investissement d’objet peut continuer d’exister longtemps sans égard au fait qu’il y a eu un changement dans la situation. Dans des cas où les investissements d’objets ont été refoulés ou se sont évanouis à cause d’un déplacement de libido, l’image narcissique peut être maintenue longtemps. Il n’y a qu’une différence quantitative entre l’expérience que chacun connaît dans le quotidien qu’une personne aimée auparavant peut tout à coup paraître étrange, et l’autre expérience, extrême celle-là, de sentiment d’étrangeté pathologique. Dans son texte sur La névrose et la psychose Freud soulève le problème de savoir quel peut être ce mécanisme analogue au refoulement par lequel le moi se coupe lui-même du monde extérieur97. Le désinvestissement de la frontière du moi en libido du moi, et l’expérience de sentiment d’étrangeté qui en résulte, se révèlent être la réponse à cette question. Il joue un rôle tous les jours dans tous les détachements par rapport aux objets que l’on ne peut refouler. Il existe une manière tout à fait différente par laquelle les investissements d’objet peuvent se transformer en investissements narcissiques et qui ne peut être observée directement, mais qui peut être réduite, dans les névropsychoses narcissiques et les psychoses. Là, la libido a été retirée des objets par le ça et ensuite nous trouvons un sentiment du moi accru après une transformation inconsciente de quantités de libido.

Il est certainement plus facile d’influencer le premier processus. Le fait qu’un détachement et un nouvel attachement d’investissement d’objet puissent résulter du changement de frontière du moi rend compréhensible l’effet curatif de l’expérience répétée et du souvenir dans la psychanalyse. Mais là où c’est le ça qui retire la libido du monde extérieur, la psychanalyse est impuissante ; en fait la psychanalyse ne peut effectuer des attachements renouvelés d’investissements d’objet que si une partie suffisante de frontière extérieure du moi est encore investie fortement et en permanence. Aussi est-il impossible d’obtenir des résultats thérapeutiques dans des cas de mélancolie ou de manie très sévères, ainsi que de catatonies, où la libido du moi est concentrée sur des processus internes.

S’il est vrai que souvent il existe en plus des investissements d’objet des « images » narcissiques, et que moi et surmoi ont des frontières du moi qui sont séparées et qui cependant investissent certaines de ces images ensemble et plus intensément de sentiment du moi et de narcissisme, alors la « théorie du complexe » de Jung se voit renforcée. Inconsciemment toutes les « empreintes » sont reliées par de nombreuses associations, par des traces mnésiques d’expériences, par des expériences refoulées d’états du moi antérieurs avec des frontières du moi différentes, et aussi par l’intermédiaire du ça à travers les traces mnésiques que le développement de la libido, et surtout des poussées constituantes individuelles, a laissé derrière lui. Ensemble ils forment le complexe qui, du point de vue du moi, englobe un éventail de frontières du moi externes et internes ; et qui, du point de vue du monde des objets, représente un éventail d’objets et de personnes du monde extérieur. Dans l’expérience pertinente, ou bien tous ces différents investissements se trouvent gratifiés, ou bien la tension est réduite d’une autre façon par le contact des représentations d’objet avec la frontière du moi. Ainsi il paraît raisonnable de parler de réceptivité-au-complexe, satisfaction-du-complexe, effet-du-complexe, et ainsi de suite. Puisque les complexes sont pour la plupart inconscients, ils ne sont pas accessibles à l’auto-observation dont l’utilisation scientifique était implicite au thème de cet article. Mais la doctrine des complexes est pertinente dans ce contexte et nous voyons que c’est une construction qui rend compte correctement de la réalité.

En conclusion, j’aimerais insister sur le fait que cet exposé est une description de la réalité dans la mesure où il traite des frontières du moi et de la dynamique du narcissisme. La supposition d’un équilibre entre les investissements de la frontière du moi et ceux des représentations d’objet est une hypothèse qui part de la théorie de Freud et la développe. J’estime que les nouvelles découvertes doivent être complétées sur le plan théorique. Toutefois je suppose que j’ai déjà imposé au lecteur un nombre suffisant d’idées nouvelles.

Au cas où ces découvertes paraîtraient étranges à certains lecteurs, j’aimerais fournir une explication théorique de cette sensation, fondée précisément sur ces communications. Pour qu’un acte soit ressenti comme satisfaisant, l’investissement des représentations d’objet et l’investissement narcissique de la frontière du moi concernée doivent s’accorder. Cependant il n’y a pas encore d’investissement narcissique pour des impressions nouvelles, à moins que l’on réussisse immédiatement à établir une identification, ainsi que cela peut se produire dans le cas par exemple où un professeur est captivant. D’habitude, les idées nouvelles ont besoin d’un certain temps avant d’obtenir d’une part la libido du sentiment du moi de leur public, et d’autre part, d’être acceptées en tant que représentations d’objet. Alors seulement le moi-réalité est capable de distinguer d’un œil critique si oui ou non la conception de la réalité, telle qu’elle a été présentée, était correcte. En d’autres termes plus simples, face à de nouvelles idées il n’y a pas de compréhension sans empathie ; si celle-ci fait défaut, on s’accroche par préjugé aux idées anciennes.