16. De la distinction entre narcissisme sain et narcissisme pathologique*

Un nouveau domaine s’est ouvert à la recherche psychanalytique lorsque Freud a découvert la libido du moi et introduit le concept de narcissisme. Toutefois, ce nouveau concept a accru les difficultés de compréhension de la théorie et de la terminologie. Cela exigea aussi des psychanalystes qu’ils reviennent sur ce qu’ils avaient appris à moins de demeurer satisfaits de leur vocabulaire et de leur foi en l’autorité. Jusque-là, il avait été facile de considérer la distinction élémentaire entre pulsions du moi et pulsions sexuelles comme formant la base de la conception dynamique des névroses, par exemple. Dès lors, le moi-même devenait un agent investi libidinalement, et le concept de « narcissisme » remplaça « l’autisme » de Bleuler qui jusque-là avait servi à désigner la pathologie présente dans l’introversion et le sentiment d’étrangeté par rapport aux objets. Cependant, le terme d’« autisme » indique que le but des efforts ou de la préoccupation se trouve dans le monde intérieur de l’individu, en général malade ; tandis que le terme de « narcissisme » se rapporte au but et à l’origine des investissements, non seulement dans les processus et états autistiques mais dans d’autres également. Il implique que l’investissement est de nature libidinale et qu’il n’est pas seulement tourné vers le monde intérieur mais qu’il fait partie du moi depuis le tout début et qu’il émane d’ailleurs de lui.

Il résulte de cette nouvelle conception que la théorie freudienne des pulsions ne peut plus recourir à la dérivation du moi pour distinguer entre pulsions non libidinales et pulsions libidinales. Il convient plutôt de les distinguer par leur but qui, de façon génétique et aussi observable apparaît en partie même comme destruction du moi – comme mort. Selon la logique des choses, il devrait y avoir un terme, analogue à la libido, pour désigner les investissements fournis par cette pulsion-là. En acceptant la théorie de l’instinct de mort, je suggère le terme de mortido pour désigner les forces de ces investissements ; Edoardo Weiss, quant à lui, pour éviter de prendre position vis-à-vis de l’idée de pulsion de mort, a préféré le terme de destrudo98. Évidemment, ce dernier terme, à son tour est préjudiciable en ce sens qu’il suppose que les seules tendances originellement destructrices sont celles qui ont été tournées vers le monde intérieur par leur réorientation vers ce dernier. Comme la décision dans ce conflit ne revient pas à la psychanalyse mais à la bio-analyse ou même à la biologie pure, il n’y a pas lieu de soulever une discussion à propos de cette terminologie. Ce n’est pas par manque de précision qu’il arrive souvent que nombre de nos termes soient applicables au même phénomène. Le psychisme n’a été divisé analytiquement que pour permettre une meilleure compréhension conceptuelle ; les phénomènes eux-mêmes ne peuvent pas être divisés en sections et étiquetés en fonction des divisions. C’est pourquoi, par exemple, celui qui a mal compris l’analyse a eu besoin de la synthèse complémentaire ; le malentendu a consisté à prendre par erreur le terme de « psychanalyse » pour une dissection du psychisme de l’analysant en ces parties constituantes, tandis qu’en vérité le terme représente ce travail intellectuel dans lequel sont impliqués à la fois l’analysant et l’analyste.

D’où le fait qu’au cours de la discussion nous ne nous attendrons pas à ce que des termes opposés aient toujours les mêmes valeurs antithétiques, l’essentiel est qu’ils permettent une distinction exacte des divers processus qui sont à différencier. Par exemple, lorsque Freud différencia le type érotique et le type narcissique, cela ne contredit point la nature libidinale du narcissisme ; le mot « érotique » dans ce cas était utilisé dans son sens commun, usuel99.

La caractérisation de ce « type narcissique » n’implique pas qu’il soit pathologique ou anormal, mais par contre elle implique bien le fait qu’il ne se rencontre jamais sous une forme pure. Au cours d’une discussion qui traitait de ce sujet, Freud cita Falstaff comme étant un spécimen de narcissisme presque pur ; cet être, cependant, parce que presque trop normal, est plutôt un cas limite de normalité et ne serait guère considéré comme un idéal dans la vie réelle. Dans la description du « type narcissique » l’accent est mis sur la confiance en soi, qui est la base de toute activité, et en particulier la raison pour laquelle les agressions peuvent être imperturbablement dirigées contre le monde extérieur. Donc nous avons reconnu ici un investissement narcissique fort comme étant le contre-investissement normal, utile et nécessaire en vertu duquel les investissements d’objet sont affirmés avec une énergie très active. Nous pouvons dire que la libido du moi fournit notre contre-investissement normal à nos investissements normaux d’objet. Elle est en partie déplaçable librement, ou fixée, et a été en partie absorbée dans la structure du caractère.

Ici, et dans d’autres constellations, narcissisme et libido du moi s’opposent de façon antithétique à l’Éros et à la libido d’objet ; de même, la blessure narcissique s’oppose à la souffrance qui résulte d’une libido d’objet frustrée. Toutefois, si à partir de maintenant nous devions insister sur une utilisation stricte et rigide des termes, conforme au dictionnaire, alors nous ne pourrions jamais dire du narcissisme qu’il se rapporte à un objet, que cela soit un « quelque chose du monde extérieur » ou une représentation objectale. En réalité, une bonne partie de la libido du moi est anaclitique vis-à-vis des pulsions du moi, dans le sens ancien, et de ce fait n’est pas seulement reliée au moi mais est aussi tournée vers l’objet ou la représentation d’objet. Ceci exprime, pour ce qui est de la théorie de la libido, ce que les psychologues, et en particulier Schilder, ont dit au sujet du moi, à savoir qu’il est contenu dans l’acte. En conséquence, il est un narcissisme qui n’a rien à voir avec les objets, et une autre sorte de narcissisme qui, elle, a un objet ; ou, plus précisément, l’on peut être narcissique soit sans investissement d’objet soit, comme par exemple dans le choix d’objet narcissique, précisément avec investissement d’objet libidinal mais sans transformation du narcissisme en libido d’objet à la suite de cela. Dans les deux cas l’on reste complètement dans le domaine du normal et du sain. Ainsi que je l’ai discuté de façon plus détaillée dans un article précédent, tout narcissisme secondaire a pour objet le moi ou ce qui a été incorporé ou renfermé par le moi100. Ici, l’antithèse entre libido d’objet et narcissisme ne réside plus dans le rapport avec un objet, mais dans la nature de l’objet, selon qu’il fait partie du monde extérieur ou du moi ; une distinction stricte devient impossible – et ceci est tout à fait en accord avec le véritable phénomène psychique – si, et dans la mesure où, le moi englobe des parties du monde extérieur. Cependant une fois que nous serons parvenus à distinguer entre investissement de la personne propre et investissements d’objet, nous utiliserons généralement le terme de narcissisme pour indiquer précisément cet investissement de la personne propre qui établit des rapports avec le monde extérieur et avec des représentations d’objet ; d’ailleurs ce qui importe surtout c’est de reconnaître et d’insister sur le fait que ces investissements sont de nature libidinale du moi ; car il va de soi que le moi est investi de libido du moi dans la mesure où la libido lui est attachée. Dans les cas de comportement narcissique qui nous confondent, nous avons pour tâche de séparer le sain et le normal du pathologique et de l’anormal.

Bien que le narcissisme ait été reconnu tout d’abord sous sa forme pathologique, il ne représente en aucun cas un reste pathologique du passé, mais plutôt le moyen normal essentiel d’établir la cohérence psychique vivante du moi. Ainsi, Freud l’a qualifié de réservoir normal de libido. Par la suite, bien des psychanalystes ont insisté sur les traits pathologiques du narcissisme, ceci en partie afin d’interpréter des découvertes psychologiques individuelles correctes du point de vue de la théorie de la libido. On a insisté une fois de plus sur la pathologie de toutes attitudes narcissiques, sur les investissements narcissiques, sur la blessure narcissique, au sens d’« autisme » – fréquemment l’on a dit que l’investissement narcissique serait en conflit avec l’intérêt, dans le traitement et le rétablissement, qu’il frustrerait tout intérêt, ou bien qu’un narcissisme excessif rendrait le transfert plus difficile ou impossible. Reich recommandait sur le plan technique de détruire l’« armure narcissique ». Aussi correct que cela ait pu être et le soit encore, les affirmations étaient trop générales pour permettre des connexions explicatives. D’ailleurs nous ferions bien de ne pas oublier que toute angoisse, tout sentiment de honte, tout sentiment de culpabilité sont des processus narcissiques et qu’un élément narcissique est inhérent à chaque cas de sadomasochisme, de masochisme, d’exhibitionnisme ; d’où le fait que le terme de « narcissique » ne fasse que remplacer dans l’ensemble un concept spécifique connu par un concept général. Il convient également de faire une distinction entre le narcissisme normal et les rapports narcissiques qui sont caractéristiques des psychoses. Dans le cas de ces derniers, le retour au stade narcissique fixé rend inutile l’emploi de la psychanalyse telle qu’elle s’est développée techniquement pour les névroses de transfert101. Dans le cas des psychoses c’est, de la part des malades, une question de compréhension différente du réel ; de plus, leurs conflits inconscients ont empêché le développement de leur moi ou encore ils se sont trouvés face à un moi mal développé pour des raisons endogènes. Le narcissisme pathologique du psychotique ne fera pas partie de notre discussion. Ici j’aimerais discuter simplement des critères individuels qui existent pour distinguer entre narcissisme pathologique et narcissisme normal. Je considère cela utile car il ne faudrait pas restreindre de façon injustifiable le concept et le terme de « narcissisme » au domaine de la pathologie.

En toute probabilité, nous acquérons au cours de chaque traitement psychanalytique une impression sûre et nuancée qui nous permet de mesurer à quel point le narcissisme dont fait preuve un patient peut être considéré comme normal ou pathologique, et, dans ce dernier cas, de savoir si la pathologie réside dans l’accroissement de celui-ci ou dans son utilisation. Nous remarquons également toute diminution anormale de narcissisme au-delà du niveau que nous attendons chez l’individu normal. Une réelle diminution est caractéristique des états de sentiment d’étrangeté dans lesquels, cependant, s’installe si fréquemment de façon compensatoire le narcissisme secondaire sous forme d’auto-observation, que certains psychanalystes par erreur la considèrent toujours comme la raison du sentiment d’étrangeté. Il existe aussi une sobriété et une froideur névrosée qui proviennent d’un manque de narcissisme ; on rencontre ceci dans la psychose naissante, à moins que l’angoisse ne soit au premier plan, et également chez des névrosés qui présentent des états moindres de sentiment d’étrangeté.

L’augmentation anormale ou l’investissement anormal du narcissisme se révèlent en général, aussi bien que dans des cas spécifiques, non seulement dans le comportement d’un individu en analyse mais aussi chez tout individu. Il serait intéressant de discuter par exemple en détail pourquoi peu de personnes sont capables de saluer ou serrer la main lors d’une rencontre ou d’une séparation, non pas narcissiquement, mais seulement avec un investissement d’objet, ainsi qu’on s’attendrait à ce que le fasse automatiquement un individu qui a un comportement normal vis-à-vis de ses semblables. Chez l’analysant névrosé ces petits « maniérismes symptomatiques » se trouvent multipliés et intensifiés d’une manière très caractéristique. Nous retrouvons le même phénomène dans bien d’autres signes symptomatiques ; nous l’entendons bien plus encore à la cadence de l’inflexion et de l’accentuation de sa voix, soit dans tout ce qu’il dit, soit seulement dans des phrases individuelles, soit dans des thèmes spécifiques déterminés par des complexes ; un simple ralentissement de la prononciation trahit souvent l’intrusion d’une deuxième frontière du moi, investie plus narcissiquement, sur celle qui était active jusque-là. Chez certain individus, l’on peut discerner chaque fois qu’ils parlent d’une voix traînante une deuxième et une troisième innervation qui proviennent de ce que celui qui a la parole veut « représenter ». Un narcissisme accru se reconnaît à la manière dont on juge des événements qui en eux-mêmes ont peu d’importance ; à la manière de réagir aux contenus mentaux qui surgissent, en particulier au matériau refoulé ; mais surtout dans l’interprétation des attitudes de l’environnement vis-à-vis du patient, en particulier des objets d’amour, et réciproquement. Il est évident pour tout le monde, sauf pour le patient lui-même que l’incapacité de juger objectivement est presque toujours causée par le narcissisme et qu’elle peut être considérée comme un critère objectif de celui-ci. Reich aussi bien que l’École de la Psychologie individuelle ont trouvé des points de vue très généraux qui souvent permettent une distinction correcte, et des deux côtés l’on a eu de nombreuses observations détaillées.

Afin d’évaluer le narcissisme – que ce soit même seulement en fonction de nos impressions – nous devons, comme toujours en matière d’économie d’investissement de libido, regarder si les individus en question ont à leur disposition une quantité variable de libido. D’ailleurs ceci est une supposition que l’on a toujours faite. L’expression « caractère ou personnalité vigoureuse »102 et le terme de « sensualité » que l’on trouve chez de nombreux auteurs, ont tous deux toujours désigné dans la bouche du commun des mortels une quantité particulièrement grande de libido disponible. Une telle supposition est compliquée pour l’analyste par sa connaissance du fait qu’il existe également des quantités de libido qui sont fixes ou refoulées, ou qui sont devenues non disponibles par un refoulement organique ou quelque autre structuration, et que ce sont précisément ces quantités-là qui vont déterminer la force du caractère, de la personnalité ; tandis que c’est le surplus « libre » de libido qui devient évident dans l’observation des autres ou de soi-même. Cependant l’existence supposée de ces quantités maximales de libido ne peut être déduite qu’indirectement et de manière théorique.

En conséquence ce n’est que rarement que la psychanalyse recourt à la supposition d’une plus ou moins grande quantité totale de libido ; en pratique et en théorie la psychanalyse traite de changement d’investissement de libido, de dynamique et d’économie et non de statique ou de quantité. Lorsque Freud publia sa distinction entre individus narcissiques et individus érotiques, ce à quoi il pensait n’était probablement pas la quantité totale de libido mais la manière d’investissement de celle-ci, et son augmentation relative dans un sens ou dans l’autre. De toute façon, il a exprimé son point de vue qui est que sans aucun doute les proportions de libido réparties et distribuées entre le moi, le monde objectal, et le surmoi sont constantes pour chaque individu à condition de prendre des limites assez larges ; si ceci est exact, la frontière entre l’accroissement ou l’investissement normaux et pathologiques devrait également varier selon les différents types d’individus. En conséquence Eidelberg est peut-être sur la bonne voie lorsqu’il attribue aux types libidinaux des dispositions spécifiques à des névroses spécifiques103. De plus il est compréhensible que l’intérêt porté à la quantité de libido ait poussé de plus jeunes psychanalystes à examiner sur le plan expérimental (Bernfeld et Feitelberg)104 ou sur le plan théorique (Eidelberg) la possibilité de trouver des méthodes pour mesurer les quantités de libido.

Il y a lieu de croire qu’aucun psychanalyste ne met en doute l’existence de grandes différences en quantité de libido, différences déterminées par la constitution de l’individu. Si nous explorons plus loin le rôle de la constitution, les psychoses narcissiques ne peuvent qu’être une preuve du fait qu’une quantité donnée de libido s’est avérée insuffisante pour fournir à la fois le narcissisme et la libido d’objet. Le surplus de libido ainsi que l’insuffisance de celle-ci peuvent tous deux affecter la distribution et l’investissement normaux, et de ce fait l’un et l’autre peuvent causer une prédominance de narcissisme. Il se peut, de plus, que ce soient les mécanismes compensatoires nécessaires du contre-investissement qui fonctionnent de façon excessive dans le cas d’une constitution à surplus, tandis qu’ils ne réussissent pas à fonctionner dans le cas d’insuffisance constitutionnelle, et que ce soit de cette manière que le caractère pathologique ou anormal de la distribution de libido devienne évident ; dans de tels rapports économiques compliqués on peut même concevoir une explication de la conséquence opposée. Ajoutons que le facteur de quantités déterminées constitutionnellement expliquerait leur taux plus élevé chez certains groupes ethniques ou types humains, tandis que le facteur de quantités de libido déterminées de façon conditionnelle expliquerait le taux évidemment élevé de névroses, et spécialement de neuropsychoses narcissiques, à certaines périodes critiques de la vie de chacun.

En dépit du résultat assez limité, c’est par souci de perfection que nous avons présenté la discussion qui précède. Maintenant nous revenons à notre sujet, qui lui au moins est plus accessible psychanalytiquement, à savoir à l’élucidation théorique de la distinction entre narcissisme normal et pathologique en fonction de ses manifestations. Mes travaux précédents ont ouvert une porte sur l’observation directe du narcissisme, dans la mesure où j’ai découvert un indice d’investissement narcissique normal (voix moyenne) dans le « sentiment du moi ». Nous avons également appris, de certains symptômes qui se manifestent dans une diversité de processus et de fonctions psychiques, à reconnaître des accroissements aussi bien que des diminutions de sentiment du moi, c’est-à-dire d’investissements narcissiques, et par là l’existence de différentes « frontières du moi ». Topiquement parlant, les frontières du moi sont les porteurs et l’on pourrait même dire les organes mentaux, du narcissisme, bien que les sensations, les impulsions, et les excitations qui proviennent de processus narcissiques libidinaux concernent une diversité de zones et de fonctions érogènes. En conséquence, un sentiment du moi agréable est le « certificat d’origine » de l’investissement narcissique d’une frontière du moi mentale ou corporelle ; dans le premier cas le narcissisme, à vrai dire, est une expansion de l’auto-érotisme dont il est issu ; les quantités de libido qui constituent le narcissisme sont probablement moindres dans le sentiment du moi normal que ne l’étaient celles des investissements auto-érotiques originels et permanents.

Il faudrait prendre le terme de « frontière du moi » dans son sens littéral, à savoir que nous sentons jusqu’où s’étend le moi, ou plus exactement, le point au-delà duquel le moi ne s’étend pas. En ce qui concerne le sentiment du moi corporel, cela signifie que la frontière du moi ne coïncide pas toujours avec les frontières corporelles – il peut ne pas occuper toute la superficie déterminée par celles-ci ou il peut s’étendre au-delà d’elles. Nous pouvons très facilement illustrer ce dernier cas en nous référant à l’automobiliste qui étend toujours son moi corporel aux pare-chocs de sa voiture. Par l’intermédiaire des frontières du sentiment du moi mental, d’autre part, nous devenons conscients du fait que nous ressentons des émotions, des pensées, des perceptions de toutes sortes, des souvenirs, et notre propre parole, notre mouvement, comme pénétrant dans la zone du moi de l’extérieur, comme appartenant au moi, et continuant de le concerner jusqu’à ce qu’ils soient remplacés par d’autres.

Avec tout ceci nous n’aurions guère fait plus que de décrire, en utilisant des mots différents, le fait d’entrer dans le conscient, de continuer dans celui-ci et d’en disparaître, s’il n’y avait le phénomène suivant : tout d’abord, dans le cas d’investissement de libido déficient des frontières du moi, les expériences psychiques sont conscientes comme d’habitude et cependant ressenties avec un sentiment d’étrangeté ; d’autre part, normalement, beaucoup de ce qui devient conscient reste dans le conscient comme faisant partie du monde extérieur et séparé du moi, tandis que d’autres contenus en devenant conscients sont absorbés par le moi. La différence est due au fait qu’il y a une diversité de frontières du moi, mais qu’il n’y a qu’une frontière où ait lieu la pénétration dans le conscient. Par exemple un phénomène peut être en contact avec le moi à la frontière intellectuelle seulement, tout en n’ayant aucun contact avec aucune autre frontière du moi ; ainsi ce phénomène est reconnu et considéré comme appartenant au monde extérieur, bien qu’il occupe la frontière intellectuelle du moi du moment. Une troisième raison nous oblige à distinguer le conscient de la frontière du moi qui implique une inclusion dans le moi : c’est le fait qu’il existe en nous un grand nombre d’états divers non conscients du moi avec une diversité de contenus et de frontières, qui peuvent devenir conscients mais qui, de façon préconsciente ou inconsciente, ont toujours un rôle à jouer dans l’influence exercée sur nos sentiments et nos pensées. En bref, il y a des frontières du moi inconscientes et préconscientes, et par conséquent nous ne devons pas identifier le conscient avec la frontière du moi.

L’uniformité d’un caractère repose sur l’existence de quelques états du moi fermement établis et invariables, dans lesquels les principales frontières sont inchangeables du point de vue de leur contenu et de leur étendue ; elle repose aussi sur la manière dont ces états sont investis de libido – ils deviennent conscients à la suite de diverses impressions, particulièrement lors d’occasions qui stimulent des affects analogues. Plus de tels états invariables ont été formés ou prédisposés chez une personne, plus ces fondements réactionnels du moi attachent cependant de nouveaux contenus et de nouvelles directions réactionnelles à des secteurs individuels du moi et à leur frontière du moi ; et plus certains états individuels non typiques du moi pénètrent facilement dans le conscient du passé selon une sélection adaptée au réel, plus riche est l’individualité.

Il existe beaucoup de libido investie narcissiquement accumulée dans tous ces états du moi, qui ont leurs attitudes, leurs réactions, leurs contenus et leurs frontières potentiellement ou véritablement prêts. Ce sont, ainsi que nous l’avons mentionné plus haut, les contre-investissements qui permettent au moi d’investir des objets avec suffisamment de stabilité et d’en supporter des frustrations. Ce que nous appelons « ressources intérieures », « être en paix avec soi-même », et « tranquillité d’esprit » repose sur ces investissements intérieurs narcissiquement satisfaisants qui, quoique passés, sont prêts à être réveillés. L’analyse de la résistance s’adresse particulièrement à ces états du moi, dans la mesure où ils ne sont pas normaux, et les actualise dans la situation de transfert. La psychanalyse se préoccupe de ces états du moi de façon méthodique, bien qu’en apparence elle ait pour but d’évoquer sans discrimination du matériau inconscient. L’attention portée aux états du moi naissants correspond par conséquent à l’importance de la mise à découvert en général, aussi bien qu’à la signification du matériau découvert. C’est pourquoi l’existence d’une participation et d’une satisfaction narcissiques considérables peut devenir évidente à l’apparition de chaque nouvelle couche et elles peuvent apparaître plus intenses qu’elles ne sont en réalité, sans que cela soit pathologique pour autant. Petit à petit on établit de plus en plus d’intérêt objectal, dénué de narcissisme ou en ayant peu. Ceci rend encore plus évidents les points d’investissement narcissique excessif. L’existence d’un tel narcissisme excessif se reconnaît au fait que lors de circonstances en apparence peu importantes, l’intérêt porté par la personne à son propre moi du moment ou au moi précédent se manifeste indépendamment de son intérêt objectal immédiat ; assez fréquemment il se produit si longtemps avant l’intérêt objectal que la cause de cet investissement narcissique particulier ne devient compréhensible que plus tard.

Ainsi nous trouvons un investissement assez inhabituel du moi sur lui-même, et également un narcissisme particulièrement intense dans les états du moi eux-mêmes ; souvent l’investissement est très émotif, plein d’apitoiement sur son sort, de pathétique ou d’auto-adulation et d’auto-élévation – affects qui peuvent être dissimulés sous des affects contraires compensatoires mais qui se font néanmoins remarquer. Le narcissisme est évident dans de tels affects, et le fait qu’il devient évident dans l’affect est un signe qu’il ne fait plus partie du normal. Les affects ont ceci de commun avec les intérêts objectaux qu’ils apparaissent dans le rapport du moi à quelque chose qui les stimule. Dans le cas d’intérêts objectaux, le moi entre en rapport avec un objet investi de libido ; dans le cas des affects, avec un processus du moi lui-même investi de libido. L’intérêt objectal peut suivre un cours simple et immédiat avec un investissement de libido plus ou moins fort et une consommation d’investissement proportionnelle, ou bien c’est le cours lui-même qui de ce fait peut devenir l’objet de l’intérêt du moi ; dans ce dernier cas, il s’est ajouté à l’investissement libidinal d’objet un processus narcissique, avec la satisfaction ou la frustration qui s’ensuivent.

Nous ne qualifierons pas chaque processus narcissique concomitant de ce type, d’anormal et encore moins de pathologique, car si nous le faisions nous attribuerions un caractère exceptionnel à ce qui chez beaucoup d’individus représente la norme. Cependant, les individus mentalement sains et normaux n’apprécient leur satisfaction narcissique, quand toutefois ils l’apprécient, qu’après l’acte. Ils sont tellement préoccupés par l’objet et le souci de surmonter les difficultés qu’il ne leur reste plus de libido pour une auto-inspection. Pour Faust « la satisfaction de soi » signifie la fin ; le fait qu’il la rejette si fortement prouve cependant quelle tentation elle représente. Il est presque impossible d’atteindre le « connais-toi toi-même » uniquement avec un intérêt objectal tourné sur soi qui soit vide d’amour subjectal intéressé. D’où le fait que nous établirons comme but idéal mais non comme norme le souci de surmonter le narcissisme dans les luttes et les intérêts libidinaux d’objet. Il en va tout autrement avec le narcissisme qui devient évident dans les affects et qui apparaît comme une sorte de sentimentalisme ainsi que nous l’avons décrit plus haut.

L’on n’a pas encore élucidé psychanalytiquement le rapport entre les affects et les pulsions. La théorie de Mac Dougall qui postule que les affects sont des réactions spécifiques du psychisme face aux différentes pulsions est justifiée en principe ; dans le détail, la pertinence de son application dépendra de la pertinence de la théorie des pulsions qui y est sous-jacente. Selon Freud, les affects sont des processus centrifuges ; ce qui ne veut pas dire que Freud ne connaissait pas ou ne reconnaissait pas la nature sensible et centripète des affects ; les passages en question font nettement mention des deux directions des processus de décharge des excitations. Mais comme la direction centrifuge à l’époque – et encore aujourd’hui – n’était pas connue universellement, elle était soulignée dans les écrits de Freud. Ailleurs, Freud désigna les affects comme des processus normaux parallèles aux attaques d’hystérie. Sur le plan psychanalytique, nous parlons souvent (ainsi que l’a fait Grüninger le premier)105 d’investissement d’affect comme nous le faisons des investissements de libido, de l’économie, du déplacement, de l’investissement, du refoulement. En reconnaissant qu’il existe des frontières du moi changeantes investies de libido, à savoir différentes sortes de libido, nous comprenons mieux sur les plans économique, topique et dynamique, la nature des affects. Nous devons ajouter ici que les frontières du moi peuvent être également investies, en partie ou dans leur totalité, de mortido (destrudo).

Les affects se développent toujours entre deux frontières du moi agissant l’une sur l’autre, et diffèrent selon le type d’investissement pulsionnel du moi à ces frontières : la libido peut être de différentes sortes, active ou passive, la mortido (ou destrudo) aussi, active ou passive : et ce, à des frontières du moi spécifiques, dont l’une peut appartenir à un état précédent du moi qui entre dans le conscient – c’est-à-dire au moi qui est plus adolescent ou infantile. Les affects en conséquence sont ces sensations qui se développent mutuellement et que l’investissement pulsionnel du moi éveille dans le moi investi de pulsions. De cette façon nous parvenons à comprendre les diverses nuances des affects d’un même type, la variation de leur mélange et de leur apparence, leur mobilité, et la nature à la fois centripète et centrifuge de la décharge de leur excitation. Nous devons supposer qu’ils se manifestent précisément aux frontières du moi, parce que les affects sont fréquemment sujets à des sensations spécifiques et très curieuses de sentiment d’étrangeté. Un affect de honte se manifeste par exemple si une frontière du moi investie sexuellement, et aussi en particulier de façon exhibitionniste, agit sur une frontière du moi investie d’angoisse. Le chagrin naît lorsqu’une frontière du moi investie de mortido (ou de destrudo) agit sur une frontière qui est investie de libido d’objet. Freud a interprété la haine à un moment donné comme étant le rapport du moi (total) à l’objet, et a ajouté que la pulsion elle-même ne pouvait pas haïr106. En conséquence, nous devrions compléter notre définition des affects directement concernés par le monde extérieur par l’affirmation suivante : à savoir qu’un affect peut aussi se développer si une frontière du moi est affectée par un investissement d’objet. Mais en regardant les choses de plus près nous constatons que la haine est un de ces cas où l’objet qui excite l’affect met la frontière du moment – investie d’agressivité, de mortido active – en rapport avec les états précédents du moi dans lesquels les frontières du moi ont été investies de la même manière ; car la haine « se lève » toujours ; elle est déjà prête et ne fait que se renouveler dans l’état du moi du moment ; d’autres frontières du moi avec des investissements libidinaux peuvent compliquer le sentiment de haine pour l’objet concerné. L’ambivalence devient également possible grâce à différents investissements de deux frontières du moi.

Bien que l’angoisse et la terreur soient si intimement liées aux sentiments d’étrangeté, puisque la terreur déclenche un sentiment d’étrangeté qui, d’autre part, précède ou accompagne des sentiments d’angoisse intenses, et bien que beaucoup d’auteurs les aient considérées comme causes du sentiment d’étrangeté, je ne retrouve aucune déclaration et ne me souviens d’aucune expérience personnelle qui suggère que l’angoisse serait elle-même vécue avec un sentiment d’étrangeté. Il en est ainsi parce que l’angoisse se développe dans le moi107, et non à la frontière du moi. Ceci n’est pas vrai de la peur, ni des sensations corporelles qui accompagnent l’angoisse la plus complète ; pour ces deux dernières, il peut y avoir des sentiments d’étrangeté. Il serait peut-être justifié de subsumer l’angoisse sous la conception unitaire des affects, car on voit l’angoisse se développer dans la totalité du moi mental lorsque le moi corporel est sous l’empire de la mort imminente ou lorsqu’il subit entièrement l’impact de la pulsion de mort. Toutefois il n’existe pas de frontières périphériques entre le moi corporel et le moi mental où les investissements du moi agiraient les uns sur les autres, ainsi qu’ils le font à différentes frontières du moi mental. En conséquence, chaque fois que l’on a à décrire les rapports entre le moi mental et le moi corporel – comme par exemple dans la conversion et les constituants somatiques de l’angoisse et d’autres affects – on doit d’abord rendre justice au rapport topique compliqué entre le moi mental et le moi corporel, ce qui nécessite une observation particulièrement minutieuse. Cependant, je ne m’attribuerai pas cette tâche ici, bien que toute discussion du narcissisme doive nécessiter auparavant la solution de ce problème pour la raison précise que le narcissisme est lié génétiquement à l’auto-érotisme, et que, dans sa manifestation sous forme de perversion, l’objet de celui-ci est le propre corps de l’individu.

Nous n’avons pas transgressé par rapport à notre sujet de discussion en mentionnant l’affect d’angoisse. La corrélation entre l’angoisse et la libido – narcissique aussi bien qu’objectale – est aussi importante sur le plan clinique que sur le plan théorique. S’il n’y a pas d’investissement narcissique, la réaction face à un danger soudain sera une terreur apathique ou la paralysie, non pas cette sensation d’angoisse très étrange dans laquelle le sentiment du moi est au contraire très fortement accru. L’angoisse est ainsi le meilleur exemple pour illustrer la façon dont l’investissement libidinal et l’investissement de mortido se fondent dans l’unité d’un affect.

D’un autre côté, l’affect de sentiment de culpabilité, sous sa forme pure, est éprouvé d’une tout autre manière. C’est pourquoi, cela ne conviendra pas de désigner le sentiment de culpabilité, et aussi, souvent celui de honte, comme angoisse sociale, par laquelle le sentiment de culpabilité est considéré surtout comme angoisse devant la punition (et la honte surtout comme angoisse devant la dépréciation et l’abandon). Étant donné que nous parlons ici « d’angoisse devant quelque chose »108, il est évident qu’il s’y ajoute la peur. Par l’intermédiaire des engrammes génétiques et empiriques, la peur de la punition est devenue liée à l’affect de culpabilité, affect entièrement différent, aussi bien au niveau de l’inconscient que du conscient. Dans le cas de sentiment de culpabilité très fort, le véritable affect d’angoisse se manifeste également de façon régulière pour des raisons inconscientes – parmi lesquelles se trouvent probablement celles qui sont supposées dans Totem et Tabou, en dépit des objections d’anthropologues professionnels. C’est la tâche biologique du moi que d’agir toujours et à tout moment dans l’intérêt de l’individu ; de même le moi apprécie comme sa propre réussite tout succès ou plaisir que l’individu tire des accomplissements du moi ; il ressent avec douleur les échecs comme étant sa propre infortune, et les contre-attaques des autres, dans la mesure où elles représentent une revanche, comme sa propre punition. Mais il n’est pas vrai que tout sentiment de culpabilité contienne des éléments constitutifs de l’angoisse et de la punition. Quelqu’un peut par exemple avoir des sentiments de culpabilité parce qu’il n’a pas cédé à une poussée de haine, sans avoir de motivation envers l’angoisse sociale ou la peur.

Le sentiment de culpabilité démontre nettement que les affects se développent comme sentiments de tension entre deux états du moi. En réalité, c’est cet affect particulier qui, le premier, m’a rendu conscient de cette condition topique. Deux états du moi se joignent l’un à l’autre, en rapport avec une représentation objectale ; dans le cas de sentiment de culpabilité inconscient, les deux états du moi sont des états passés dans le cas de sentiment de culpabilité conscient, l’un est l’état du moi du moment et l’autre (ou plusieurs) provient du passé. L’investissement pulsionnel de l’état du moi du moment diffère de l’investissement de l’état du moi du passé. Si la différence s’accroît au point qu’ils deviennent antithétiques, et si un rapport significatif et une réaction significative sont concernés, le sentiment de regret se transforme en sentiment de culpabilité. Nous avons l’habitude d’employer le terme de sentiment de culpabilité seulement lorsque les antithèses des investissements sont soumis à un jugement moral – c’est-à-dire lorsque la condamnation sociale et la crainte de la punition font augmenter les antithèses. Cependant, une étude plus approfondie révèle que le même type d’affect, bien que d’une intensité moindre, naît de chaque type de comportement antithétique, avec une signification subjective et une réaction subjective. Dès que le comportement passé d’un individu ne reçoit plus l’approbation de celui-ci, l’individu éprouve un léger sentiment de culpabilité, en même temps qu’il se livre à une autocritique intellectuelle.

Si les antithèses en question sont accentuées moralement à un haut degré, ainsi qu’il en est chaque fois que naît un intense sentiment de culpabilité, et si, en particulier, une attitude d’amour ou de haine du moi a cédé à une attitude contraire, il en résulte un sentiment très fort de déséquilibre, d’inadaptabilité, d’incapacité à trouver une solution, et la conscience du caractère antithétique des investissements ; nous éprouvons l’état de tension amené par cette incompatibilité, comme sentiment de culpabilité par rapport à la réaction passée. Le travail intellectuel qui dissèque la réaction dans ses détails, qui en analyse les motivations, les justifications, l’inéluctabilité ou l’omission, les bonnes et les mauvaises conséquences, amène le sujet, dans les moindres détails, en contact avec les deux états du moi ; ceci fait suite à chaque acte intellectuel, que la réaction passée ait constitué un acte ou une omission, et même si tous deux n’ont été qu’envisagés ou n’ont pas dépassé le domaine de l’intention. L’état de déséquilibre est en lui-même tracassant ; les reproches du surmoi l’exaspèrent ; tous deux mènent à cet état final bien connu de la nécessité de la punition, de l’obligation de confesser, à l’autocondamnation et à l’empressement à expier – état qui rejette le déséquilibre vers le monde extérieur, et ainsi libère le moi du désaccord intérieur inhérent au sentiment de culpabilité.

De telles attitudes antithétiques se produisent même dans la tendre enfance chaque fois que l’enfant adopte dans son état du moi du moment les attitudes de ses éducateurs ; ils se produisent également plus tard, dès qu’il s’identifie à eux. Petit à petit tous les états du moi de ces identifications se fondent dans le surmoi, qui a des frontières nettes et précises avec le « moi », ce dernier n’étant que partiellement influencé par l’identification. Edoardo Weiss a publié des observations qui tendent à montrer que le surmoi peut naître d’une manière traumatisante. Ceci ne peut signifier autre chose que le fait que les sentiments de culpabilité qui sont nés de conflits intenses, plutôt que de conflits chroniques et moins importants, sont conservés dans la mémoire, et que le renforcement du surmoi est éprouvé comme pénitence. De ce fait, la question de savoir si le surmoi se développe avant la période œdipienne semble être un faux problème ; des sentiments de culpabilité existent bien avant cela, mais ce n’est que progressivement et bien plus tard que le surmoi obtient ses frontières très définies avec le moi, qui ont été préparées par les mêmes investissements que les frontières du moi. À partir de ce moment-là des sentiments de culpabilité se développent, en général, entre les frontières du moi et du surmoi qui agissent l’une sur l’autre.

Ni le sentiment de culpabilité, ni notre angoisse ne sont simplement un conflit non réglé des tendances agressives entre moi et surmoi ou entre deux états du moi. Les frontières qui se touchent doivent également être partiellement investies de libido. Sans cette constituante libidinale, nous trouvons la haine de soi de la mélancolie au lieu du sentiment normal de culpabilité, ou – ainsi que c’est le cas dans l’affliction pathologique – un sentiment de culpabilité indifférent, éprouvé avec un sentiment d’étrangeté. À cet égard le sentiment de culpabilité peut être rangé parmi les affects narcissiques.

La topique du développement des affects entre deux frontières, discutée plus haut, rend tout à fait compréhensible le fait que la décharge centripète et la décharge centrifuge de l’excitation appartiennent toutes deux à l’affect ; ma propre utilisation de ce terme est orientée vers le moi, alors que Freud en l’utilisant voulait insister sur le fait que, par analogie avec l’activité motrice, les affects déchargent des excitations dans le système somatique, c’est-à-dire dans les muscles, les vaisseaux sanguins, les glandes à sécrétion externe et les glandes endocrines. C’est précisément cette conséquence caractéristique, à savoir l’accroissement de l’affect qui, d’ailleurs, peut être contrôlé ou réduit complètement ou en partie (contrôlé par l’activité motrice, réduit par l’innervation de vaisseaux ou de glandes), qui est en accord avec notre conception des affects. Dans la rencontre de frontières du moi, des investissements pulsionnels sont libérés ou passent de l’état de repos à la décharge, et si leurs énergies n’ont pas encore été épuisées dans l’expérience psychique, elles sont transmises au système somatique. Par conséquent, la promptitude à l’excitation ou la décharge d’affects dépend aussi de l’état de la tension libidinale au niveau du corps aussi bien que de l’esprit. Ceci s’applique à la totalité aussi bien qu’à des parties pulsionnelles particulières.

Il est également bien évident que les affects, comme les processus pulsionnels sont en partie « au repos » et donc sous tension, et en partie mobiles, s’accroissant et se libérant. Lorsque le moi fait sa propre rencontre aux frontières investies de pulsions, non seulement celles-ci reçoivent le stimulus de l’impression de l’autre investissement pulsionnel, de la même manière que les organes des sens, mais encore il se produit également une sorte de satisfaction libidinale – dans des conditions inadéquates s’ils sont de même nature. Dans le premier cas, l’affect est un affect compliqué, souvent quelque peu déroutant, et, en dépit de sa nature libidinale, il est quelque peu pénible et douloureux ; dans le second cas il est simple, agréable ou désagréable, et augmente de lui-même. Toute décharge d’affect comporte un élément de satisfaction agréable, car les quantités de libido se fondent l’une dans l’autre et sont dissoutes et un élément de désagrément, dans la mesure où les investissements sont en désaccord les uns avec les autres. La dissolution des investissements pulsionnels dans l’affect n’est pas complète ; une nouvelle sensation109 naît, différente de chaque investissement pulsionnel qui y participe, c’est précisément l’affect bizarre lui-même ; elle contient encore une énergie d’excitation qui se transmet au moi tout entier dans la mesure où celui-ci ne dirige pas et n’assujettit pas son expansion.

Le fait que les affects naissent aux frontières du moi ne signifie pas que les investissements pulsionnels – semblables peut-être aux tensions électriques – ne sont que des excitations périphériques. C’est toujours le moi dans sa totalité, ou des fonctions individuelles ou encore des parties de celui-ci, qui est investi de façon libidinale ; le terme de « frontière du moi » ne sert qu’à exprimer l’idée que l’unité d’investissement qui constitue le moi a toujours une délimitation très nette, qui inclut des fonctions et des contenus particuliers et qui en exclut d’autres. Le fait qu’il existe un sentiment du moi précis plaide contre la théorie de Schilder de « proximité du moi » et de « distance du moi » variables dans la vie mentale normale. De toute façon nous avons raison de parler d’investissements d’affect d’une frontière du moi, bien que cela paraisse être en contradiction avec l’interprétation donnée plus haut selon laquelle l’affect ne naît en général que de la rencontre de frontières du moi investies de pulsion. Chaque affect est un phénomène qui a une origine dynamique et qui contient des énergies d’investissement qui à tout moment donné imprègnent le moi dans les limites de ces frontières d’une qualité spécifique de sentiment et d’excitation, et qui continuent d’agir à la même frontière ou à d’autres frontières, de telle sorte que d’autres affects puissent naître d’une nouvelle rencontre avec une frontière du moi investie de façon affective ou pulsionnelle – les complications possibles ne connaissent pas de fin. Le surplus d’énergie s’écoule dans le système somatique. Lorsque nous prenons en considération le fait que les affects sont le produit d’une rencontre du moi avec lui-même, nous comprenons que l’étude du narcissisme devait nous conduire à cet examen des affects, nous comprenons aussi que, dans les textes non psychanalytiques, bien des manifestations du narcissisme sont décrites en fonction des qualités affectives de la satisfaction de soi, de la coquetterie, de la vanité et de la fierté, tandis que l’ubiquité et l’importance de la libido existant dans le moi ne sont pas reconnues. La classification par Jung des structures de caractère en deux types, introvertis et extravertis, rendait justice à l’importance du narcissisme.

Nous retournons maintenant, après l’examen des affects par rapport au narcissisme, au comportement du patient lorsque des états antérieurs du moi font surface au cours de l’analyse. Il est normal que des affects plus ou moins forts se manifestent en de telles occasions ; quelque fois il leur faut du temps pour devenir évidents et intenses, parfois encore ils font irruption de façon si soudaine qu’ils s’emparent alors plus ou moins intensément du reste du moi, dans sa totalité ou en partie, pour disparaître à nouveau par la suite, ou pour être utilisés de quelque autre manière. Le moi participe à chacun de ces événements dramatiques, dans la joie ou dans la souffrance, se défendant par les investissements libidinaux qui continuent d’exister dans un état d’insatisfaction, ou qui sont satisfaits et s’immobilisent. Dans le cas de narcissisme accru cependant, le moi est en plus particulièrement préoccupé par le processus d’élimination des affects et y participe très narcissiquement ; il revient à notre jugement subjectif de déterminer quel degré de participation narcissique doit être considéré comme pathologique. Pour les individus concernés, cette participation est si naturelle et va tellement de soi qu’ils ne deviennent conscients du caractère anormal de leur comportement qui si l’on attire leur attention sur des processus investis moins narcissiquement dans les autres domaines d’expérience ou sur la conduite d’autres personnes moins narcissiques. Un investissement narcissique accru est malsain pour plusieurs raisons : il accroît l’affectivité et en même temps la subjectivité d’une manière diffuse et inutile ; il fausse toutes sortes de conceptions, il consume une part de libido qui devrait favoriser l’ajustement au réel et profiter aux objets ; il empêche les rapports avec d’autres personnes ; il offense celles-ci, tandis que les deux parties, à moins qu’elles ne subissent une analyse, ne parviennent pas à en comprendre les causes ou à en connaître exactement les raisons ; le narcissisme accru fait que les individus ressentent tout en quelque sorte deux fois plus fortement, et produit ainsi un rythme de vie anormal. Nous reviendrons sur ceci plus loin lorsque nous aborderons la distinction entre fantasmes narcissiques normaux et fantasmes narcissiques pathologiques. Cependant d’un autre côté une forte participation à ses propres expériences, l’affirmation de ses propres réactions affectives, et la satisfaction éprouvée par sa propre personnalité – c’est-à-dire les attitudes que nous appelons narcissiques – sont utiles et forment des bases saines pour des rapports avec le monde extérieur, ainsi que nous l’avons déjà dit en général ; et en particulier elles représentent les contre-investissements narcissiques à la multitude d’attachements libidinaux d’objets.

J’ai commencé par l’examen du comportement narcissique au cours de l’analyse parce qu’une telle situation nous permet souvent de comprendre, d’examiner, et même simplement de remarquer les détails des processus d’investissements ; sans cela nous n’évaluons nos impressions que grâce à l’empathie ou en fonction de notre expérience passée. Toutefois, le comportement narcissique observé pendant l’analyse ne diffère pas de celui que l’on remarque constamment dans la vie en général et, bien sûr, aussi dans nos propres vies, à condition que nous nous observions ou que nous nous analysions d’une manière suffisamment objective. Lorsque nous trouvons la réaction narcissique exagérée ou différente de celle que nous attendons d’un comportement normal, nous ne devons pas songer immédiatement à des anomalies inchangeables de caractère, déterminées par la constitution ou d’une autre façon endogènes, mais à des anomalies réactives, dont nous devons découvrir les causes génétiques particulières ; elles sont en partie déterminées par les complexes, dans le sens où Jung emploie le terme, et représentent en partie des réactions générales et typiques à des influences générales et typiques depuis la petite enfance.

Le fait qu’un individu vive excessivement ses expériences d’une manière narcissique, traduit peut-être une sorte de faiblesse du moi – en réalité, paradoxalement cela peut être une indication d’un manque de contre-investissements narcissiques normaux. De plus, un tel comportement représente fréquemment la continuation du comportement général des parents envers l’enfant à qui il n’a pas été permis de se développer ni de faire naïvement l’expérience de son développement. Ce comportement de l’environnement est perpétué non seulement dans le surmoi, mais aussi dans le moi sous la forme d’auto-observation. Je ne me réfère à cette constellation familière, qui n’est pas d’une perspicacité psychanalytique originale, que pour signaler que nous pouvons utiliser le terme de « faiblesse du moi », qui pendant un certain temps a été employé de façon très libérale, également en rapport avec le comportement des frontières du moi dans la mesure où il est caractéristique de l’individu ; de plus, nous sommes peut-être en mesure plus précisément de caractériser le type spécifique de faiblesse du moi. La question de savoir si l’excès de réaction narcissique décrit plus haut pourrait être désigné comme faiblesse du moi pose un problème que je laisse sans réponse ; il se peut qu’il signifie un empressement continu et une excessive prépondérance du moi qui ne se sont pas nécessairement développés comme réaction contre ses propres faiblesses, ainsi que le veut le mécanisme adlérien typique110.

Toutefois, nous sommes en mesure d’évaluer l’instabilité et la stabilité des frontières du moi, et nous parlerons de faiblesses du moi chaque fois que la première a nettement plus de poids que la seconde. D’un autre côté, on peut reconnaître une rigidité ou une pesanteur anormales du moi dans une stabilité excessive. Une formation du moi dans laquelle les frontières du moi peuvent changer rapidement et aisément mais restent stables à tout moment si une position doit être prise ou défendue, doit être considérée comme un idéal. Bien que ces différences aient été décrites nombre de fois par les caractérologues je les discute ici, car, afin de pouvoir les comprendre, on doit prêter attention aux frontières du moi et au contre-investissement narcissique.

Ainsi nous trouvons différentes résistances aux influences internes et externes exercées sur le moi chez chaque individu à différents moments et à différents états de l’empressement, et de façon constante chez différents individus. Nous avons abordé les influences internes dans un autre contexte, quoique de façon non exhaustive ; les influences externes proviennent principalement d’autres individus ou des idées des autres, principalement de la manière que nous avons apprise de la psychologie de groupe de Freud. Il est des personnes qui à tout moment étendent leurs frontières du moi pour inclure chaque impression nouvelle ; de ce fait elles sont toujours prêtes à absorber dans le moi des objets nouveaux et différents – autrement dit, prêtes à les investir de sentiment du moi, de libido narcissique – et ainsi à s’engager dans des identifications toujours nouvelles. Il n’existe pas toujours pour une telle expansion sans inhibition de la frontière du moi un retrait correspondant non inhibé et tout aussi rapide. Les individus qui ont une frontière du moi solide et fixe sont incapables de comprendre ceux qui ont une frontière molle et mobile. L’existence du groupe de professions qui vont du bourreau à Tamerlan et ses semblables (dans un sens ou dans l’autre) est une preuve de la possibilité d’une résistance absolue de la frontière du moi. Le consentement du surmoi à de telles activités – la question morale ne nous concerne pas ici – est rendu possible par la répartition des responsabilités dans l’ordre social. Par contraste, le tempérament compatissant sensible n’est jamais capable de garder son moi complètement pour lui-même. Un psychanalyste et médecin brillant a appelé de telles personnes « acrobates de l’identification ».

La résistance des frontières du moi – la fermeté du moi – est une condition préalable de la cruauté aussi bien que de la justice, de la constance et de la compréhension objective ; l’absence de résistance de la frontière du moi est une condition préalable de la pitié, des sentiments sociaux et de l’humanitarisme, de l’empathie et de la conciliation. Des frontières du moi étendues jusqu’à une identification commune peuvent obtenir un investissement narcissique extrêmement fort sans que cela soit préjudiciable à la continuation simultanée de la frontière du moi individuelle – par exemple dans le nationalisme, les associations religieuses et politiques, ou les unités militaires – et par leur résistance elles fournissent aux individus un appui fortement désiré. Cette classification caractérologique, de ce fait, devient bien plus complexe, car chez un même individu certaines frontières du moi peuvent être très résistantes tandis que d’autres le sont moins. Des personnes dont les frontières du moi résistent très fortement aux influences religieuses peuvent d’un autre côté céder à toute autre influence importante. Ceci est dû au fait que les contre-investissements narcissiques sont de force variable et ne sont pas reliés de la même façon aux différents domaines du moi, par rapport aux différents groupes d’objets ou occasions d’identification et à leurs éléments constitutifs efficaces, conscients ou inconscients.

Il semble évident que le moi, ce centre d’investissement puissant et toujours prêt, doit avoir une tâche biologique spécifique et de ce fait doit représenter davantage que ce domaine isolé psychologiquement, artificiellement commun aux fonctions du corps et de l’esprit. Identifier cette tâche me paraîtrait presque chose superflue et banale, si je ne me rappelais mon propre étonnement devant le résultat lorsque j’ai éclairci la question pour moi-même, et qu’un penseur aussi brillant que Rudolf Goldscheid111 m’a encouragé à mettre le résultat sur papier. Le moi a pour fonction biologique de veiller aux intérêts de l’être vivant qu’il dirige (c’est-à-dire la défense, l’attaque, l’alimentation, le logement et ainsi de suite jusqu’à l’aspect sexuel, l’amour, et aux besoins culturels individuels les plus raffinés) et doit y veiller automatiquement et inconditionnellement, quoique, dans une société civilisée il soit sous la contrainte du surmoi et suive des directives imposées par toutes les tendances absorbées auparavant par le moi. Pour des raisons biologiques, les liens familiaux, qui dérivent de la construction du nid et des soins parentaux chez les animaux, font partie des intérêts de l’individu, et par conséquent veiller sur eux fait partie des fonctions du moi acceptées spontanément. Cette fonction biologique du moi démontre sans aucun doute que l’égoïsme est la base nécessaire et justifiée de toute existence individuelle. Cette formule correspond à des observations réelles et nous dispense de l’hypocrisie qui consiste à désavouer l’égoïsme tout en étant continuellement obligés de le pratiquer ; elle débarrasse de l’incompatibilité entre l’égoïsme et l’altruisme en supprimant les arguments souvent captieux selon lesquels en dernier recours l’altruisme n’est rien d’autre qu’une sorte d’égoïsme. Ainsi, la fonction biologique du narcissisme que Freud désignait comme le processus libidinal parallèle à l’égoïsme, devient également évidente.

Le moi a des tâches difficiles à accomplir ; à cause de l’investissement en libido des fonctions du moi, le moi obtient dans toutes ses fonctions des récompenses de plaisir narcissique. Chez l’animal et dans les conditions simples de la société humaine, la force et la capacité de l’individu suffisent tout juste à accomplir la tâche biologique de l’affirmation de soi ; en conséquence le moi n’a investi de libido que les fonctions biologiques égoïstes, dans le sens restreint du terme. En réalité un tel accomplissement apparaît à beaucoup d’individus qui appartiennent à une culture ou une société comme une tâche suffisamment difficile et importante ; de ce fait, l’entêtement avec lequel ils se défendent contre toute expansion de leurs frontières du moi constitue pour eux un acte naturel et normal d’autoprotection. Avec l’augmentation des occasions de réussite par le développement culturel dans toutes les directions, l’individu, en société avec les autres et participant de façon fonctionnelle aux succès de la communauté, a également acquis des capacités qui dépassent de très loin celles de l’individu pris seul. En conséquence, les frontières du moi ont pu s’étendre, et les fonctions qui vont au-delà de l’étroit intérêt personnel ont pu de même obtenir leur investissement narcissique et être investies de la récompense du plaisir narcissique. C’est pourquoi nous paraît harmonieux l’individu qui a bien équilibré l’étendue et la quantité de ses intérêts, de ses capacités et de l’investissement narcissique. Ainsi la théorie du narcissisme et son application à la compréhension du moi deviennent sinon un point de départ, du moins un fondement nouveau pour la compréhension de l’intégration sociale et de la capacité d’intégration.

Pour le présent sujet de discussion, nous reconnaissons que l’instabilité des frontières du moi, à moins que celles-ci ne soient attachées à des réalisations ou des capacités particulières, doit impliquer des conflits et des insuffisances qui peuvent mener à des perturbations névrotiques. D’un autre côté, l’instabilité peut se manifester comme conséquence des conflits névrotiques et comme compensation de pertes libidinales d’objet. Toutefois, l’instabilité des frontières du moi est aussi certainement due en partie à une prédisposition constitutionnelle ; nous la trouvons en général chez les individus nettement infantiles et aussi, particulièrement, chez ceux qui sont bisexuels. Le masochisme, qui est causalement et sans doute aussi constitutionnellement déterminé par l’infantilisme et la bisexualité, contribue à une passivité plus grande, à une possibilité de destruction plus facile, et de ce fait à une plus grande mobilité de l’investissement narcissique des frontières du moi. La prédisposition à la bisexualité permet des identifications plus rapides avec les individus du même sexe, parce qu’elle entrave les rapports libidinaux d’objet hétérosexuels. Chez la femme, une disposition qui est nettement masculine agit sur l’usage sexuel normal de la passivité féminine et prédispose ainsi à une attitude masochiste de la part du moi, et de ce fait à une instabilité des frontières du moi.

Ainsi que nous l’avons déjà dit, l’empressement à l’identification est une conséquence du développement culturel. Il est indubitablement vrai que la civilisation offre une protection relativement importante contre les adversités de la vie : le froid, la faim et les ennemis qui menacent, la mort, la castration, l’esclavage ; grâce à une telle protection un amollissement de la résistance des frontières du moi est devenu admissible et a été réalisé. D’autre part, ce n’est que la progression ultérieure de la civilisation qui a permis – et aussi effectué – la restriction vers le moi individuel de la frontière familière du moi étendue au moi de groupe, qui était présent de façon phylogénétique depuis de longues périodes. L’existence de ce moi de groupe ne dénotait cependant pas une faiblesse de la frontière du moi mais une expansion permanente et inflexible du moi, englobant le sentiment du moi mental homogène et probablement aussi le sentiment du moi corporel. Ainsi nous pouvons affirmer que la civilisation a engendré en premier lieu la résistance de la frontière du moi dans le moi de groupe et plus tard la résistance de la frontière du moi dans le moi individuel, et que finalement elle a permis l’expression particulière du moi et une instabilité particulière de ses frontières chez certains individus – dont certains ont été sensibles, tendres et humanitaires et d’autres seulement faibles. D’autre part, nous sommes témoins maintes et maintes fois de régressions aux frontières du moi du moi de groupe, quoiqu’il s’agisse d’un moi étendu, et elles se montrent toujours particulièrement résistantes.

Il existe une autre sorte de faiblesse du moi qui est à distinguer en principe de l’instabilité des frontières du moi ; c’est également grâce aux concepts présentés ici que nous en avons pris conscience : à savoir le sentiment du moi, les frontières du moi et les contre-investissements narcissiques. Nous faisons allusion ici à un processus qui est responsable de la stabilité ou de l’instabilité des attitudes du moi. En règle générale nous pouvons considérer ce processus comme normal, si le moi dans sa totalité conserve un équilibre psychique – c’est-à-dire, s’il ne perd pas ses investissements narcissiques – malgré l’apparition d’une réussite particulière, par exemple d’un engagement affectif intense. Il est considéré comme pathologique, d’un autre côté, si le sentiment du moi dans sa quasi-totalité – c’est-à-dire, un surplus d’investissement narcissique, se trouve concentré sur ses frontières, et que le moi tout entier se soumet sans résistance à l’engagement affectif. Bien entendu ceci ne s’applique pas à des événements d’une gravité exceptionnelle. Mais même dans de telles circonstances, il y aura une différence entre les cas où le moi n’a été affecté que de manière secondaire et les cas où, en quelque sorte, il souffre de son investissement structurant qui est ressenti comme maintenant le moi. Dans l’usage linguistique nous trouvons deux termes pour les affects de même genre selon que les affects ont envahi le moi tout entier ou selon que la stabilité de celui-ci est demeurée intacte. Par exemple Freud a autrefois suggéré, sans jamais revenir là-dessus, que l’angoisse et la peur se distinguent l’une de l’autre par le fait que la peur a un objet tandis que l’angoisse est un état mental sans objet. Il n’en est pas ainsi. La différence la plus significative réside en ce que l’angoisse s’empare du moi dans sa totalité, et que la peur ne s’empare que d’une partie du moi, à la frontière qui est orientée vers l’objet redouté. Dans le cas de la peur, la sensation de danger n’existe qu’à la frontière du moi menacée par le danger. L’appréhension du moi dans sa totalité par le sentiment de danger ou ainsi que je l’ai déjà dit par une peur hallucinée, gêne l’observation de la direction de l’objet d’où menace le danger. De plus, un sentiment de peur peut être intense sans qu’il devienne angoisse, et un sentiment d’angoisse peut être d’une intensité faible ; mais ce dernier est bien un sentiment d’angoisse, car le moi tout entier a été saisi d’un sentiment de danger, bien que faiblement. Il existe une autre différence entre la peur et l’angoisse qui est parallèle à celle-ci. Si nous comparons les deux sentiments, tous deux contiennent le concept de terreur ; Adler a également décrit l’angoisse comme danger halluciné. Mais l’angoisse est le sentiment d’une fuite inhibée par la pensée de la terreur, et la peur le sentiment d’une autodéfense inhibée de la même façon. En conséquence l’être angoissé « sent » la menace du danger comme venant toujours de derrière ; l’être apeuré a la menace devant les yeux, mentalement ou réellement. Ainsi l’angoisse peut se joindre à la peur ou la peur à l’angoisse, ou l’une peut se transformer en l’autre.

La même antithèse entre l’appréhension du moi tout entier et l’appréhension d’une partie seulement du moi est exprimée par les couples de mots : « tempérament et humeur » et peut-être aussi par les couples « expiation et pénitence », « revanche et représailles » et « passion et amour ». Ce qui fait que quelque chose arrive simplement au moi, ou bien l’envahit complètement c’est la différence entre les cas où le moi ne participe qu’à une frontière du moi et les cas où le moi participe dans sa totalité. Dans le premier cas le moi peut résoudre en lui-même l’excitation d’affect qui lui est imposée, et ceci grâce à l’aide des autres frontières du moi ; dans le deuxième cas, l’excitation envahissante doit d’abord avoir suivi son cours. Les identifications se différencient de la même manière ; elles peuvent impliquer le moi tout entier ou simplement une partie du moi. Le mécanisme qui opère dans chaque sorte d’identification est probablement différent. Seule l’identification qui implique le moi tout entier mérite le nom d’« introjection de l’objet », qui a été introduit par Ferenczi112 ; cette sorte d’identification provient de l’incorporation inconsciente orale ou intestinale, ou des fantasmes inconscients de retour dans le ventre de la mère. Ces expansions du moi remontent très loin dans le passé. Celles qui se produisent plus tard, en général par identification, reposent directement sur l’expansion des frontières mentales et corporelles du moi, de telle sorte qu’elles incluent alors l’autre en elles-mêmes. Le même phénomène se produit dans tout rapport objectal ou tout intérêt porté à un objet, mais alors seulement d’une manière transitoire à la frontière du moi qui existe à ce moment-là. Dans le cas d’identification, l’expansion de la frontière du moi est durable et se produit à un nombre croissant de frontières du moi. Ceci représente un lent processus d’union progressive qui a lieu de manière répétée, mais n’implique chaque fois qu’une partie du moi. Le sentiment d’appartenance aux êtres aimés qui est fixé dans le développement infantile et de façon inconsciente, se répète dans ces processus d’identification ; il implique toujours une extension du sentiment du moi à ces derniers, c’est-à-dire de l’investissement narcissique du moi ; l’expansion du sentiment du moi corporel de l’enfant qui se pelotonne contre la figure protectrice, ou qui est tenu et porté par elle, se répète également.

La fusion avec un autre être à travers l’attachement et l’étreinte se produit toujours avec un investissement libidinal accentué, qui contient des impulsions génitales, sensuelles et tendres, une libido tactile et musculaire (par exemple, provenant de la pulsion d’attachement décrite par Hermann) et d’autres composantes. Par l’inclusion de sa personne dans le moi de l’être aimé auquel il se sent identifié et unique, le jeune enfant se sent non seulement protégé et sans crainte, mais d’une taille physique plus grande, et libéré de l’expérience de la faiblesse de son moi. Et cependant, même de telles identifications qui apparaissent si tôt sont déterminées par un but et ne sont que partielles, ce qui n’est pas le cas pour celles qui impliquent le moi tout entier. D’un autre côté, il est probable que chaque identification totale est fondée sur l’unité phylogénétique fixe de l’individu avec l’univers – c’est-à-dire, l’unité d’investissement narcissique primaire qui, ainsi que nous l’avons mentionné plus haut, peut être renouvelée lors de l’expansion des frontières du moi dans le moi de groupe. On peut supposer que la formation d’un surmoi fort est en partie prédisposée phylogénétiquement. Cependant, les différences extrêmement grandes entre les individus en ce qui concerne la force et la totalité du surmoi dans ses actions sur le moi font supposer que, dans l’ontogenèse aussi, il existe une grande diversité dans la profondeur à laquelle le mécanisme opère, et dans la force de l’investissement dans les identifications qui contribuent à la formation du surmoi.

Je n’ai pas hésité à parler à plusieurs reprises de narcissisme satisfait et de narcissisme insatisfait ; cette distinction, qui n’apparaît ni dans le premier texte de Freud « Pour introduire le narcissisme »113 ni dans les œuvres qu’il a écrites plus tard, m’a été imposée par l’exemple du comportement narcissique (toutefois je ne suis plus le seul à en être conscient et je n’ai pas besoin d’attirer l’attention des autres là-dessus). Pour déterminer si un narcissisme est sain ou pathologique il est sans aucun doute très important de savoir qu’il peut être satisfait, de connaître la manière dont cela se produit, et puis dans le cas individuel de s’assurer du succès obtenu par la satisfaction et de ce dont ce succès dépend – ce qui représente en quelque sorte une connaissance des conditions de l’amour heureux dans les investissements narcissiques. Toutefois, l’on sent une réticence à employer le même terme pour la satisfaction du désir objectal libidinal et de la tension narcissique. De plus il faut remarquer que bien avant que nous nous intéressions à la possibilité de satisfaction du besoin narcissique, l’on connaissait très bien l’absence de cette satisfaction ainsi que la déception et le refus du plaisir narcissique ; pendant un certain temps cela a paru être une interprétation quasiment à la mode en psychanalyse. On était toujours content si on avait trouvé qu’une « blessure narcissique » était pathogène. Les conséquences de l’échec de la satisfaction narcissique avaient attiré l’attention plus tôt que l’état ordinaire de satisfaction ; en effet c’est en général uniquement le manque de quelque chose à quoi nous sommes totalement habitués qui nous fait prendre conscience de l’existence de cette chose.

La difficulté provient d’une certaine obscurité de la terminologie et de façon lointaine et indirecte, d’une difficulté à comprendre la théorie de la libido, mais elle est essentiellement due à la nature des investissements narcissiques, à la libido du moi elle-même. J’ai déjà mentionné la difficulté terminologique : on suppose que le concept de narcissisme implique le manque d’objet tandis que la satisfaction libidinale implique l’union avec un objet, l’atteinte d’un objet ; ou encore que dans l’auto-érotisme il implique l’accroissement de l’avant-plaisir jusqu’à l’obtention du plaisir final s’il n’y a pas d’objet, quoique cela se produise dans une zone érogène par un processus sexuel ou érotique au moyen duquel le but de la pulsion sexuelle est atteint. Toutefois, le narcissisme représente l’autoérotisme élevé au niveau mental ; son sujet – et dans le cas de narcissisme secondaire son objet également – est le moi, ou une partie, une fonction du moi, et ainsi que nous l’avons discuté plus haut, les frontières du moi sont analogues aux zones érogènes des processus libidinaux corporels.

À ce stade de conceptualisation théorique de la libido, comme c’est toujours le cas en un point de transition du domaine corporel au domaine mental, nous sommes confrontés à une difficulté insurmontable : dès que nous voulons remplacer par des termes précis les expressions très générales qui ne sont guère plus que des illustrations figuratives, nous devons soit appliquer au domaine mental des concepts appropriés pour des phénomènes somatiques ou bien faire le contraire. L’emploi du terme « zones érogènes » pour décrire l’expérience mentale des frontières du moi114, ne doit pas amener le lecteur à se méprendre sur ma présentation et à comprendre par là qu’elle implique que les processus libidino-somatiques se produisent de la même manière aux frontières du moi que dans les zones érogènes. Toutefois, nous connaissons des processus et des états du moi mental – des sensations d’exaltation et de satisfaction dans l’esprit – dont l’analogie avec des événements érotiques et sexuels a toujours été attestée par le langage, la poésie, la musique et la philosophie et dont le lien véritable avec la sexualité a été découvert et démontré par la théorie psychanalytique de la libido, de manière descriptive et génétique, sur le plan clinique ainsi que dans la psychologie normale. Ce sera la tâche de la psychanalyse et de la biologie de chercher à savoir jusqu’à quel point, et ceci dans les détails, les processus mentaux sont parallèles aux processus corporels, ainsi que le nombre de phénomènes somatiques qui peuvent et doivent être transposés au niveau mental – jusqu’où cela nous mènera à vrai dire si nous appliquons la théorie de la libido jusqu’à l’extrême. Sur le plan de l’heuristique il est tentant de pousser la transposition assez loin mais ceci n’a de valeur scientifique que dans la mesure où des faits se révèlent qui pour le moment ne peuvent pas être interprétés autrement.

Un tel fait est l’existence de la libido du moi qui nous permet, comme Narcisse de tirer plaisir de notre propre moi et aussi de nous faire du mal nous-mêmes ou de souffrir narcissiquement à la suite de frustrations ou de déceptions libidinales d’objet. La libido du moi s’infiltre constamment dans le moi. Son absence crée l’impression évidente que l’individu ne tire de véritable satisfaction ni de lui-même ni des objets ; tandis qu’un accroissement de libido du moi rend l’individu surexcitable jusqu’au point de l’hypersensibilité et de la tension joyeuse. De plus nous devons supposer que la libido du moi peut être satisfaite par l’obtention des droits revendiqués sur son propre moi, qui se rapproche de l’idéal du moi, et qu’elle peut être blessée au point de perdre l’investissement libidinal du moi si de telles satisfactions ne parviennent jamais à se réaliser ; mais nous ne devons pas partir de l’idée que cette satisfaction est comparable à celle que nous trouvons dans l’érotisme d’objet, car nous ne connaissons aucun processus qui corresponde à celui de l’union sexuelle avec l’objet.

L’interprétation évidente de tous ces phénomènes, interprétation qui n’a pas encore été formulée explicitement pour autant que je sache, me semble être que la libido du moi, du simple sentiment du moi à la tension et à l’absorption par soi-même les plus intenses a toujours l’aspect d’avant-plaisir. Ceci correspond à la nature essentielle de l’auto-érotisme, dont est issu le narcissisme et auquel il ressemble. Toutefois, l’auto-érotisme peut atteindre le plaisir final dans l’imitation de la sexualité normale. Le moi mental manque d’organes appropriés à ceci. Chaque fois qu’une personne nous parle d’une exaltation extatique, mystique ou artistique, de satisfaction libidinale jusqu’à un point ressemblant à l’orgasme, nous apprenons en général l’existence d’un plaisir final auto-érotique simultané. Il n’est pas impossible bien entendu qu’il existe dans le domaine mental des processus semblables au plaisir final et à l’orgasme. (Se reporter à « l’orgasme alimentaire » de Radó et aux explications de W. Reich des attaques d’épilepsie.) Je suis moi-même enclin à supposer que toutes les réalisations de souhaits sont accompagnées de processus cellulaires qui, par l’union d’éléments et d’énergies mâles et femelles, sont à ranger parmi les processus sexuels. Mais ceci pousse la théorie de la libido jusqu’à ses limites ; l’idée n’est pas démontrable, elle n’est au sens platonicien du terme que alethes doxa (opinion vraie) et non épistémè (connaissance réelle).

Si nous restons dans le cadre de la connaissance vérifiable et établie nous pouvons dire que l’investissement narcissique n’atteint rien de plus que l’avant-plaisir, ce qui en vérité ne constitue pas une satisfaction totale ou entière. En conséquence, nous avons expliqué l’opinion de Freud et d’autres auteurs selon laquelle il est incorrect de parler de satisfaction du narcissisme, et nous nous sommes en même temps trouvés d’accord avec cette opinion. Toutefois, ayant fait cette mise au point, nous sommes en droit d’employer le terme si nous tenons compte du fait que l’avant-plaisir fournit aussi une certaine quantité de satisfaction. D’ailleurs, l’humanité civilisée vit en état de tension somatique d’avant-plaisir, jusqu’à un très haut degré, qui est dû à la restriction culturelle de la gratification sexuelle résultant de la substitution de la pérennité de la pulsion sexuelle aux périodes de rut du monde animal. Les gens trouvent dans cet état une grande et intense satisfaction ou, plutôt puisque le terme est incorrect, beaucoup de plaisir. L’avant-plaisir qui dans l’acte sexuel normal augmente progressivement jusqu’à ce que le plaisir final soit atteint, peut à chaque étape être d’une longue ou d’une courte durée. De ce fait, nous pouvons également parler d’une satisfaction plus ou moins agréable de l’avant-plaisir. Ceci s’applique aussi bien au narcissisme qui, chez certaines personnes peut fournir du plaisir dans différentes expériences affectives et comme nous le savons, à différentes frontières du moi, à des niveaux variables ou sans cesse différents. La facilité avec laquelle vivent certaines personnes qui ont des occupations si peu intéressantes est fondée sur le narcissisme sain. La sublimation, elle aussi, est fondée essentiellement sur la substitution de la libido du moi à l’auto-érotisme, sur l’inclusion ensuite dans le moi mental ainsi que dans le moi corporel, du but de la pulsion qui doit être sublimée, et sur l’investissement en sentiment mental du moi des accomplissements qui deviennent précieux grâce à la sublimation ; le sentiment mental du moi incorpore à la fonction l’élément libidinal constitutif qui provient de la pulsion sublimée. Nous comprenons que la tension d’avant-plaisir contenue dans le narcissisme devrait contribuer à tous les processus de sublimation ; la sublimation représente l’investissement tolérable de celle-ci, sa résolution et son retour vers l’objet, ceci en accord avec les exigences culturelles.

Évidemment, dans le cas du narcissisme, nous ne devrions pas parler de satisfaction directe si la satisfaction de désirs investis narcissiquement, si la réalisation des attitudes narcissiques, et si la confirmation de l’auto-élévation narcissique se produisent à travers les autres. C’est plutôt tout simplement la condition à laquelle, à tout moment, le niveau de l’avant-plaisir peut monter et rester élevé, ce qui dépend de tous ceux-ci, ainsi que d’autres occasions et d’autres satisfactions. Maintenant nous sommes en mesure de compléter l’impression mentionnée plus haut, que dans les séances pratiques avec des patients, nous sommes capables d’identifier les expressions normales et anormales du narcissisme, par une interprétation théorique. Plus le niveau de l’investissement d’avant-plaisir qui doit être atteint et maintenu est élevé, plus les conditions à remplir sont nombreuses et plus grand devient le risque d’échec. De ce fait il en résulte une inquiétude, une confusion et la recherche de la restitution des sentiments d’avant-plaisir qui manquent à l’individu.

L’abaissement du niveau de libido est une expérience désagréable ; l’on comprend donc que d’autres occasions pour l’investissement libidinal soient recherchées à travers une excitation libidinale renouvelée ; les frontières du moi deviennent mobiles ; de plus l’investissement libidinal insatisfait s’étend plus volontiers pour inclure le moi tout entier. Nous ignorons comment la libido auto-érotique est convertie en libido du moi, et ce qui permet à la libido du moi de maintenir un niveau plus ou moins élevé d’avant-plaisir sous la forme d’investissements narcissiques. Nous pouvons seulement supposer que dans ce type d’avant-plaisir comme dans les processus somatiques auto-érotiques, une excitation libidinale, et ainsi une énergie libidinale, est consumée et que le niveau d’investissement est ré-établi par le corps (grâce à des stimuli libidinaux d’objet et à des investissements libidinaux d’objet qui cherchent et trouvent satisfaction), et qu’ainsi un certain degré d’avant-plaisir est toujours rétabli. Dans ce but le narcissisme dirige aussi l’investissement de libido d’objet. En plus de ceci, il est compréhensible que chaque fois que l’avant-plaisir doit être maintenu à un niveau en permanence élevé, la disposition à l’anxiété sera plus grande ; d’ailleurs nous observons ceci dans le narcissisme accru pathologiquement. Cette constellation crée un cercle vicieux, car l’angoisse épuise la libido et permet aux frontières du moi de devenir plus mobiles, et à son tour l’angoisse accroît l’investissement libidinal. Nous voyons encore la différence entre narcissisme sain et narcissisme pathologique dans le fait qu’il suffit au premier d’établir et de maintenir un niveau relativement élevé d’avant-plaisir, et que le niveau peut être relevé à tout moment où les conditions sont remplies ; nous pouvons penser qu’en plus il n’y a aucun besoin de déplacement de libido excessive ou, peut-être, d’investissements de libido indésirables, comme, par exemple, des investissements excessivement pervers ou des investissements qui sont en conflit avec leur objet. Le maintien d’une quantité suffisante de contre-investissements de nature narcissique et libidinale d’objet, en vue des déplacements des accroissements peut aussi être obligatoire. Le niveau narcissique permanent qui est ressenti comme bien-être dans le sentiment du moi est probablement relativement élevé dans le narcissisme normal.

Nous avons exprimé dans le langage compliqué de la théorie de la libido ce que les romanciers sont capables de rendre de façon beaucoup plus vivante en décrivant des paroles et un comportement agités qui révèlent la quête de soi, ou ce qui dans les livres psychologiques et médicaux est communiqué en quelques phrases dans les descriptions de certains psychopathes. Le psychanalyste, en effet, ne doit pas considérer que sa tâche consiste à observer et à décrire ces modes de comportement, mais plutôt à comprendre la dynamique impliquée dans les rapports avec le reste de l’économie libidinale. En conséquence, il m’a paru important sur le plan pratique d’insister sur le fait que le narcissisme est l’avant-plaisir, et de faire comprendre clairement que d’abord, un tel avant-plaisir narcissique varie selon une échelle, du début de l’excitation jusqu’au plaisir final et, ensuite, que le degré de satisfaction dépend de ceci, ainsi que de l’intensité et de l’extension des investissements de libido. Tout ceci ne va pas au-delà de l’enseignement de Freud concernant les pulsions aux buts inhibés. Évidemment de telles pulsions peuvent demeurer fixées à des buts intermédiaires dans le moi, et n’approcher l’objet qu’indirectement ou elles peuvent rester fixées aux objets externes et de ce fait approcher indirectement un but fixé dans le moi. Ce qui inhibe l’atteinte d’un but, sous la forme de résistance, peut à travers cette inhibition de but devenir le but intermédiaire investi de libido ; souvent ceci représente la voie de la sublimation.

Le but originel a été abandonné une fois pour toutes ; le but nouveau paraît plus beau et plus désirable, mais il est inaccessible. Tout comme l’amour du beau berger n’était satisfait par aucun autre objet et qu’il a péri car il a trouvé l’objet en lui-même, de la même manière cette tragédie se répète, bien que de façon moins violente, dans chaque amour narcissique ; en se produisant entre deux frontières du moi, cet amour cherche satisfaction en vain dans le reflet du miroir. En se détournant du but originel, il a perdu l’occasion de satisfaction entière. Ceci, cependant, est précisément la raison pour laquelle l’amour narcissique accomplit tout pour les buts culturels et individuels ; en même temps, anaclitique par rapport aux autres buts pulsionnels, il aboutit grâce à eux à une sorte de gratification et de plaisir final. Nous discuterons maintenant en détail les conditions de cette réussite, qui jusque-là ont été discutées en termes très généraux.

Quand Freud en 1908 publia son texte sur « Le rapport du poète au rêve »115 il n’avait pas encore mis au point le concept de « narcissisme ». L’importance des faits sur lesquels repose ce concept avait cependant été reconnue par lui. Il décrivit la façon dont les intérêts d’objet et l’exultation du moi, comme buts du rêve éveillé, se lient à des désirs infantiles inconscients. Le concept de narcissisme en tant qu’idée de germination est exprimé dans le passage suivant : « Il me semble, cependant, que cette marque importante d’invulnérabilité trahit très nettement – Sa Majesté le Moi, héros de tous les rêves éveillés et de tous les romans »116. La conclusion selon laquelle tout narcissisme est figé au stade d’avant-plaisir, que nous présentons ici, ajoute de l’importance à l’opinion de Freud selon laquelle le plaisir esthétique dans l’appréciation de la poésie agit comme prime d’avant-plaisir qui à son tour facilite la compréhension de la dynamique sous-jacente à l’action d’écrire. La tentation d’avant-plaisir crée chez le lecteur le même genre d’humeur narcissique qui a amené les fantasmes du poète et l’a poussé à écrire.

Indépendamment de la théorie, nous pouvons examiner le problème des conditions de satisfaction, dans les fantasmes d’amour, de grandeur et d’ambition, qui unissent toujours les contenus et buts qui sont nettement narcissiques, et ceux qui sont dirigés vers l’objet. Ce qui peut être reconnu dans les fantasmes conscients peut aussi être valable poux des investissements narcissiques, puisque nous pouvons supposer qu’il y a toujours un contenu inconscient, lié à ceux-ci, qui correspond à la satisfaction de la pulsion, de la libido et de l’affect dans les investissements en question.

L’humeur d’avant-plaisir, discutée plus haut, est clairement reconnaissable dans tous les fantasmes conscients ; au premier stimulus attrayant, elle entraîne l’individu vers une humeur rêveuse. Ceci est le dérivé direct des plaisirs auto-érotiques avec lesquels le jeune enfant, et probablement le nourrisson, réunit innocemment sa production de fantasmes. Plus l’innocence est perturbée par des influences extérieures (exercées en partie par l’éducation, et en partie par les expériences lors du retour au monde des objets), et plus tard par le surmoi, plus il est nécessaire que les conditions supplémentaires soient remplies afin que la poursuite des fantasmes narcissiques puisse se montrer agréable sans interruption, et suffisamment satisfaisante.

Le fantasme117 narcissique s’oriente de plus en plus vers des tâches, des intérêts, des rapports, des désirs et des activités réels. Ces intérêts ont un but et, afin de pouvoir l’atteindre, des détours et des tactiques de plus en plus compliqués et exigeants intellectuellement sont imaginés. Ce sont les buts d’autopréservation, d’enrichissement, d’affirmation de soi, de réussite sociale pour les autres, d’acquisition d’amis et de partisans, jusqu’au fantasme d’être chef ou disciple. Plus il s’accomplit de véritable travail intellectuel dans la marche suivie, plus on fait d’effort pour combiner les processus et les difficultés de façon à ce qu’ils s’accordent avec la réalité ; plus les chemins conduisant au but sont examinés d’un œil critique, même scrupuleux, à la lumière de la réalité, plus le fantasme se transforme en planification utile et en méditation douées d’un élément constitutif narcissique normal. Néanmoins, l’imagination et la planification doivent être considérées comme des fantasmes narcissiques chaque fois que le travail intellectuel est fondé sur une prémisse irréelle en ce qui concerne la situation et les possibilités du rêveur, prémisse qui, cependant est considérée comme réelle, et ceci bien qu’une plus ample élaboration du plan puisse devenir très précise et même créatrice. Dans ce genre de production de fantasmes, la satisfaction narcissique peut devenir si grande que l’avant-plaisir se rapproche en intensité du plaisir final ; de plus elle dépend toujours de l’atteinte fantasmée du but auquel l’ont attachée les efforts narcissiques dirigés vers le plaisir.

Une fois encore nous observons la fusion des efforts narcissiques et des efforts libidinaux d’objet. Leur marche commune vers un but qui les satisfait tous deux se retrouve dans les actions, les réussites et les activités créatrices de tout le monde, ou du moins de la plupart des gens. Dans l’action, l’investissement des efforts libidinaux d’objet est plus intense que dans le fantasme et dans la pensée, mais la satisfaction de la libido d’objet est dépendante de la satisfaction simultanée des fantasmes narcissiques préformés. (La « courbe de la vie » et « le jeu d’un rôle » d’Adler.) Ces fantasmes sont en partie inconscients ; Freud les a suivis jusqu’à des profondeurs étonnantes dans l’exploration analytique de gens qui sont submergés par le succès. En plus de ceci, j’aimerais aussi faire remarquer que la prime narcissique n’est pas consciente dans beaucoup d’actions investies libidinalement d’objet car l’investissement narcissique a fait un détour par l’identification au moyen de l’expansion du moi ; ces vicissitudes de la libido ont été fréquemment discutées dans un autre contexte. C’est précisément dans la pratique que la déficience en composantes narcissiques devient évidente dans la sobriété et dans l’attitude terre à terre qui est souvent une nécessité plutôt qu’une vertu ; car dans ces cas non seulement le narcissisme fait défaut, mais la libido d’objet adéquate est également absente.

Il existe un troisième moyen d’obtenir satisfaction dans le fantasme narcissique et il est généralement considéré comme le seul dans les discussions sur le narcissisme. Il est probable qu’il constitue un élément régulier inconscient dans la production de fantasmes. S’il est conscient il est plutôt ridicule et a préservé une très grande portion de l’état infantile d’amour de soi. Le fantasme tout entier consiste alors en ce que nous avons désigné auparavant comme la prémisse. Sans tenir compte d’aucune occasion, ni même d’aucune possibilité pratique d’aboutir, la rêverie s’offre le luxe de créer de faux événements situés hors du temps, ce qui permet de les substituer au présent. Le facteur de temps surtout distingue le fantasme d’un genre modéré, décrit plus haut, du type absurde et presque purement narcissique qui se concentre sur les plaisirs et l’auto-adulation dans les images de la vie ; dans le premier, comme il est orienté vers le réel, le temps nécessaire pour atteindre un but est du moins évalué correctement. C’est d’un jeune Américain par ailleurs exceptionnellement doué que j’ai entendu la consolation la plus grossière et la grandeur, le fantasme du deuxième type. En passant par-dessus tous les liens intermédiaires, il ne cessait de s’imaginer que sa vie durant, une statue colossale était dressée sur une île, vidée exprès de ses habitants, pour l’honorer comme le plus grand ex-Président des États-Unis. Plus le fantasme fait abus d’auto-adulation, plus il se nourrit de libido exhibitionniste au lieu de libido d’objet normale, si bien qu’il y a probablement toujours un élément de fantasmes exhibitionnistes inconscients actifs, qui en tant que résidus de la masturbation exhibitionniste ont été refoulés en partie, et ont subi en partie une élaboration psychique sublimée de façon inadéquate.

Le danger d’une telle activité de fantasme – c’est-à-dire de narcissisme pathologique – vient de ce que de tels individus deviennent si gâtés par l’atteinte facile d’un haut degré d’avant-plaisir qu’ils perdent la capacité d’une réussite complète et réelle. À chaque tentative ils s’écartent de l’étape préparatoire pour obtenir l’avant-plaisir narcissique. Freud a fait observer que chacun garde en lui probablement par jeu une « Réserve pour le principe de plaisir », et ceci impunément.

Nous pouvons maintenant résumer les traits caractéristiques qui distinguent le narcissisme sain du narcissisme pathologique :

1. Le narcissisme sain est utilisé comme contre-investissement aux efforts dirigés vers les objets ou comme support de ceux-ci (par exemple l’espoir, ou l’ambition), mais non comme leur substitut. Plus le narcissisme fonctionne comme substitut plus il devient pathologique.

2. Les frontières du moi sont résistantes dans le narcissisme normal ; grâce à des contre-investissements narcissiques adéquats le moi est suffisamment stable.

3. Les affects sont résolus sans sentimentalité, quoique avec intensité, c’est-à-dire sans investissement renouvelé de narcissisme.

4. Le niveau de satisfaction d’avant-plaisir résultant des investissements narcissiques n’est pas trop élevé ; tandis que le niveau d’un tel avant-plaisir inhérent au sentiment du moi permanent est en général aussi élevé que possible.

5. La satisfaction de fantasmes narcissiques conscients et inconscients dépend des décharges libidino-objectales réelles, bien que la condition inverse soit remplie. Dans le narcissisme pathologique cette dernière prédomine (ceci fait partie du contexte de « 1 »).

6. Les contenus des fantasmes narcissiques conscients et inconscients sont davantage en accord avec le réel, ils sont moins infantiles et investis d’un plus petit nombre de composantes sexuelles infantiles et perverses.

7. Ce dernier point est confirmé par le fait que la promesse établie de façon magique dans ces fantasmes devient plus grandiose et encore plus impossible dans la proportion même où l’attitude narcissique qui y contribue dévie de la normalité.

Je pense que nous ne sommes pas suffisamment embarrassés par le fait qu’il est possible de ressentir et d’apprécier comme réel quelque chose qui est complètement impossible, en l’absence de quelque tendance constitutionnelle à la folie, en dehors d’une fugue ou de tout autre état anormal de la conscience. La réalisation simultanée du plaisir peut s’expliquer de façon satisfaisante par le lien conscient et inconscient avec les processus auto-érotiques de la libido. Le problème, cependant, vient de ce que l’aspect de réalité se réalise dans la conscience, complètement et non approximativement, bien que cela soit limité à la subjectivité de chacun et de ce fait valable exclusivement pour le moi de chacun. Nous pouvons résoudre ce problème grâce à ma supposition selon laquelle sont ressentis comme réels les phénomènes qui rencontrent une frontière du moi en provenance de l’extérieur ; ils sont ressentis comme réels mentalement s’ils empiètent seulement sur une frontière mentale du moi, et comme entièrement réels si une frontière corporelle du moi est également impliquée. Le fantasme se contente de la réalité mentale et peut se permettre d’être ainsi satisfait car le rêve éveillé exclut l’objectivité.

Toutefois, le fait de nier aux fantasmes toute validité objective ne signifie pas que les fantasmes de désir ne sont pas nourris de libido objectale. Bien que nous ayons expliqué au début de notre discussion pourquoi il n’existe pas d’opposition rigide entre les deux formes d’investissement libidinal, nous allons tenter d’éclaircir maintenant l’absence de toute opposition dans la nature essentielle de la libido du moi et la libido d’objet, et la présence d’une telle opposition dans l’utilisation de celles-ci.

L’aspect d’avant-plaisir du narcissisme, que nous avons démontré, met en relief une distinction importante, mais il ne dénote pas une différence absolue entre les deux types d’investissement libidinal. D’une part, la libido d’objet fait naître aussi un avant-plaisir important, et d’autre part, le narcissisme, s’il devient une perversion corporelle ou une absorption mentale de soi, peut également réaliser une satisfaction du type de plaisir final118. Sur le plan économique nous avons formulé la différence, quoique différence relative, par le maintien des stades de l’avant-plaisir ; sur le plan dynamique tous deux sont des forces libidinales ; la mortido entre au service des deux, ou s’oppose aux deux. On ne peut trouver de distinction véritable qu’au niveau topique. Tout d’abord des représentations objectales distinctes sont investies de libido d’objet, par opposition au moi unitaire, quoique continuellement variable, qui est investi de libido du moi mais qui investit également les objets ou leurs représentations de libido d’objet (égoïsme), et qui investit le moi ou des parties du moi de libido du moi (narcissisme). Ce qui se produit dans tous les désirs, toutes les actions égoïstes c’est que le moi et l’objet (ou la représentation objectale) se rencontrent immédiatement à la frontière du moi. Dans le cas de désirs narcissiques le moi, en tant qu’objet du narcissisme et simultanément en tant que sujet de l’égoïsme, est une fois de plus introduit entre le moi et l’objet. De là le fait que la libido d’objet119 est également concernée – et de façon immédiate – par le moi ; la libido narcissique est aussi concernée par l’objet – mais de façon indirecte seulement. Du point de vue génétique, en prenant en considération les aspects dynamiques, économiques et topiques, il est inconcevable qu’il puisse exister une libido d’objet qui ne soit pas investie par le moi dans un objet, selon des besoins et des expériences conscientes et inconscientes ; c’est-à-dire en fonction de nombreuses situations du moi (les engrammes héréditaires compris). L’investissement, et plus encore la satisfaction sont inhibés par le moi et le surmoi en fonction d’autres besoins, d’autres expériences et d’autres situations du moi. Tout ceci s’applique également à l’investissement en libido narcissique.

De là nous voyons que ce n’est pas le narcissisme qui détermine la structure du moi, mais au contraire, la structure du moi qui détermine ce que nous devons désigner sous le nom de libido du moi et de libido d’objet. En conséquence, maîtriser le narcissisme ne signifie pas laisser les désirs ardents et l’action émaner du ça, mais seulement renoncer à la participation multiple du moi, ou du moins à l’interpolation de la participation du moi. Pendant de nombreuses années, l’enfant, en rencontrant le même objet ou un objet similaire ne fait que renouveler des situations antérieures du moi avec toutes les réactions libidino-objectales et narcissiques. La maturation, ainsi que les traumatismes et l’éducation, ont pour résultat d’amener une diminution des investissements narcissiques et l’investissement, aussi immédiat que possible, des objets en libido d’objet, de telle sorte que les situations antérieures du moi ne sont pas renouvelées dans leur intégralité ; chacune d’entre elles n’est pas non plus individuellement renouvelée. Les représentations d’objet suivent le même développement.

Si ceci est exact, la présente enquête peut nous amener à comprendre et à apprécier l’œuvre de la conscience dans un domaine particulier.

Nous avons trouvé la même différence entre les processus normaux et les processus anormaux*, qu’il s’agisse du moi tout entier, de parties de celui-ci ou des fantasmes. Plus le lien entre la libido d’objet et la libido du moi est lâche, plus l’investissement des deux devient normal. Nous avons démontré que cette séparation n’est jamais complètement heureuse. Maintenant nous pouvons poursuivre cette différence entre normal et anormal dans les conceptions individuelles et les souvenirs du monde extérieur. Ainsi que je l’ai démontré ailleurs120, en partant d’un point de départ différent, deux types de traces d’expériences d’objets sont préservés dans la mémoire préconsciente et inconsciente : celles qui sont reliées à la situation d’expérience (ou, plus précisément, aux situations dans lesquelles on a rencontré l’objet) et d’autres qui ne contiennent que l’objet. En conséquence les premières concernent le moi et l’objet, et la représentation d’objet est incluse à l’intérieur de la frontière du moi – plus précisément, la frontière du moi s’étend au-dessus de l’objet. Plus nos représentations d’objet sont pures, plus notre pensée devient objective et plus elle se libère de toute subjectivité et de la domination du moi. La représentation d’objet pure, à son tour, est affranchie de la partie composante narcissique, laissée par l’inclusion de l’objet dans la frontière du moi. Nous savons que cette libération se produit à travers l’introduction du facteur de temps, et par la comparaison de plusieurs souvenirs de situations du moi qui contiennent l’objet et qui sont distincts l’un de l’autre dans le temps. Cette tâche s’accomplit cependant exclusivement grâce à une réflexion consciente ; autrement l’on ne progresse pas au-delà des souvenirs d’objet qui sont liés au moi et altérés par lui, et qui sont toujours investis narcissiquement. La réflexion consciente, quel qu’en soit le contenu, mais en particulier celle dont le contenu était auparavant investi narcissiquement, conduit à l’objectivité et à une conception correcte de la réalité, car elle laisse derrière elle des représentations d’objet pures.

Cette fonction du conscient rend plus clair l’effet de la perlaboration dans la psychanalyse.

Elle libère du narcissisme investi pathologiquement et qui fausse la réalité.