1. Quelques variations dans le sentiment du moi

(Description des diverses expériences de soi dans la vie éveillée et le rêve.) La distinction entre sentiment corporel et mental du moi est clarifiée. Esquisse du rapport entre le sentiment corporel du moi et le « schéma corporel » de Schilder. – E. W.

Jusqu’à l’avènement de la psychanalyse, toute la psychologie était psychologie du moi. Un sentiment du moi accru ou diminué faisait partie des émotions communes même si on lui donnait d’autres noms. Depuis que les psychiatres se sont intéressés au phénomène de dépersonnalisation, de nombreuses recherches ont été faites sur les perturbations du sentiment du moi. Dans son travail sur la conscience de soi, la conscience de la personnalité et l’organisation somatique, Schilder a décrit cet état de façon assez détaillée mais il s’est surtout préoccupé de ses manifestations dans des cas pathologiques graves. La présente communication sera centrée sur des états voisins de la normale et fondée sur mon auto-observation et les auto-observations qui m’ont été fournies par des patients.

Toutes les définitions du moi échouent dans la mesure où elles représentent le moi comme une entité distincte, quelque chose qui s’opposerait à la réalité extérieure. On peut décrire le « sentiment du moi » comme sentiment des relations corporelles et mentales, du point de vue du temps et du contenu, relations considérées comme une unité interrompue ou restaurée.

En ce qui concerne le rapport au temps, nous savons depuis Freud que pour le système Ics le temps n’existe pas. Dans la mesure où l’auto-observation nous permet de nous rappeler nos expériences rêvées il est très rare que le « moi des rêves » ait le sentiment de son unité dans le temps, encore que ceci ne soit pas toujours absent. Cependant on a le sentiment que les événements des rêves suivent un certain ordre chronologique. Ceci ne contredit pas la thèse de Freud, car dans les rêves, le système Cs est partiellement éveillé. Quand dans la vie éveillée le sentiment d’unité du moi eu égard au temps est absent, alors surgit l’état bien connu de dépersonnalisation (et aussi le déjà vu). Alors que le présent semble normalement situé quelque part entre le futur et le passé, dans ces états-là il est constamment vécu comme commençant de novo. Ceci dépend du sentiment du moi et non de la faculté de percevoir le passage du temps, puisque l’orientation temporelle demeure.

En ce qui concerne le contenu, nous pouvons distinguer dans le moi un sentiment mental et un sentiment corporel ; le cogito ergo sum est une formulation rationnelle du sentiment mental du moi. Depuis que Freud a distingué le surmoi et défini plus clairement ses composantes inconscientes, de nombreux psychanalystes ont eu tendance à considérer la distinction comme une simple formulation ou construction réunissant plusieurs institutions déjà connues dans le moi et exerçant une fonction de censure. L’auto-observation montre que dans chaque cas de conflit mental on rencontre des sentiments du moi distincts, associés respectivement avec le moi et le surmoi qu’on peut distinguer l’un de l’autre. (Une description adéquate de ces sentiments du moi n’a pas encore été publiée.) Dans certains cas le sentiment du moi associé au surmoi est purement mental et dénué de contenu corporel. Ceci est en accord avec le fait que le surmoi n’a pas normalement accès à la motilité. Mais ceci ne semble pas s’appliquer à la mélancolie, ce qui rend compte du lien que le suicide entretient avec cette maladie, plus étroit qu’avec d’autres formes de dépression d’intensité aussi forte. De plus, nous pouvons savoir par l’auto-observation que le surmoi n’a pas d’accès direct à la volonté mais peut l’inhiber ou influencer la direction volontaire de l’attention. Cela peut n’être pas identique chez tous, on pourrait sans aucun doute trouver des différences dans cette forme de sentiment du moi. Dans la mesure où impulsion, pensée ou idée obsessionnelle viennent du surmoi, elles sont comme toutes les compulsions accompagnées d’un sentiment dont l’intensité varie avec celle de l’investissement inconscient : le sentiment qu’elles sont sur le point d’atteindre une décharge motrice à laquelle elles ne parviennent jamais réellement. Leur fort caractère moteur, et dans le cas des pensées leur caractère intentionnel, crée une augmentation des inhibitions et des sentiments de tendance contraire et stimule une constante anxiété que ces idées ne passent aux actes.

D’un autre côté le sentiment du moi qui relève du moi comme distinct du surmoi a accès à la motilité et aux sensations corporelles du moi. Étant donné que dans les névroses les processus mentaux peuvent être projetés (en utilisant le mot dans un sens élargi) dans le corps, c’est-à-dire « convertis », tandis que dans les psychoses ils peuvent être projetés (au sens habituel) hors du corps dans le monde extérieur, nous pouvons décrire le moi mental comme un « moi intérieur » en adoptant ainsi un point de vue topique qui n’a bien sûr aucun lien immédiat avec la topique des niveaux de conscience.

Le sentiment corporel du moi est un sentiment composite qui inclut tous les souvenirs moteurs et sensoriels concernant notre propre personne. Il n’est pas cependant identique à ces souvenirs mais représente plutôt un sentiment unifié des investissements libidinaux des appareils moteur et sensoriel. Il n’est pas non plus identique à l’organisation somatique avec l’unité de perception correctement ordonnée de notre propre corps. L’un peut disparaître sans mettre l’autre en cause. On pourrait être tenté de considérer le sentiment corporel du moi comme faisant partie du sentiment mental du moi, la distinction entre les deux n’ayant d’autre utilité que de simplifier la présentation. Mais ceci est contredit par l’observation de cas où les deux sont tout à fait distincts. Ceci se produit dans le « moi du rêve », dans la perte de conscience, l’endormissement et le réveil. Scherner, le plus pénétrant des observateurs du rêve avant Freud, a décrit ces états en employant une terminologie qui paraît peu familière aujourd’hui.

Le processus le plus simple est celui où une personne en état de somnolence tombe dans un sommeil sans rêve, sans symptômes hypnagogiques. L’intensité du sentiment du moi se trouve alors presque immédiatement réduite à zéro. On doit insister sur ce point car quand Freud décrit le sommeil comme un état narcissique, on pourrait être tenté de croire que le moi est pendant le sommeil investi spécialement de libido narcissique. Il veut dire seulement que la libido du système Ics est utilisée à des fins plus narcissiques, sans l’être exclusivement. Déplacement, retrait de la libido et nouveaux investissements dans le système les concernent aussi des représentations objectales, et ceci explique que celles-ci soient parfois totalement altérées après un cours sommeil sans rêve. Nous pourrions en être plus certains si nous pouvions démontrer l’absence de rêve dans un état de sommeil. Quoi qu’il en soit, on peut généralement observer que dans le retrait des investissements qui accompagnent l’endormissement soudain, le sentiment corporel du moi disparaît plus tôt que le sentiment mental du moi ou le sentiment du surmoi. Le moi corporel (pour abréger, j’emploierai parfois « moi » à la place de « sentiment du moi ») peut disparaître complètement pendant qu’on s’endort et être réinvesti et réveillé par le moi « mental » qui est demeuré éveillé. De cette façon, nous réussissons à retarder volontairement le sommeil. Il est probable que chez la plupart des gens qui s’endorment soudainement le surmoi perd son investissement avant le moi. Même quand le surmoi a disparu, le moi peut, grâce à un souvenir, ou un stimulus extérieur, et avec le sentiment perceptible de son effort volontaire, réinvestir le moi corporel. Alors seulement apparaissent les innervations corporelles. Le mouvement ne précède le retour du moi corporel que dans le cas d’un réveil dans la terreur.

D’une façon semblable au processus normal de l’endormissement soudain, il existe un processus normal du réveil qui se produit apparemment d’une façon spontanée sans être accompagné de rêves d’éveil, grâce à des stimuli extérieurs et somatiques comprenant ceux du rythme interne. Le moi corporel et le moi mental se réveillent alors simultanément. En même temps on peut observer une légère avance du sentiment mental du moi sans aucun sentiment d’étrangeté. Nous nous redécouvrons au début d’une nouvelle journée. Le surmoi ne se réveille en règle normale qu’après le moi.

D’un autre côté, même quand nous nous réveillons au sortir d’un rêve, il nous est possible de faire une distinction très claire entre le moi corporel et le moi mental (nous en rapporterons plus tard un exemple particulier). Les rêves qui réveillent proviennent en partie de stimuli corporels ou extérieurs et en partie du surmoi. Quand nous rêvons que nous avons achevé un travail désagréable ou que nous avons regardé l’heure et qu’il est trop tard pour faire quoi que ce soit d’efficace, le moi va cependant réussir à se protéger du surmoi en se réveillant à temps. D’un autre côté, quand une personne dont l’identité a trait au contrôle du surmoi apparaît dans un rêve au moment du réveil, ou quand les devoirs qui l’attendent sont rappelés au rêveur dans un rêve, c’est le surmoi qui se manifeste à temps et qui a repris l’investissement le premier.

Dans un évanouissement où la perte de conscience est graduelle, la distinction entre moi corporel et moi mental est plus claire que dans l’endormissement. Dans ce cas on sent le moi corporel s’échapper et glisser vers le bas de la façon la plus étrange ; parfois les extrémités distales fuient avant les parties proximales ; pendant un court moment seul le moi mental est senti d’une façon précise dans une expérience qui ne se produit jamais dans d’autres conditions. Peut-être est-ce cela qui accompagne les états d’extase et est responsable de la conviction dualiste auto-évidente de l’existence séparée du corps et de l’âme. Le mythe de l’ascension est la représentation projetée de telles expériences. On trouve une condition totalement opposée dans les états d’épuisement mental extrême où seul est présent le sentiment corporel du moi.

Dans l’endormissement graduel, les deux sentiments du moi sont présents et les manifestations hypnagogiques conduisent graduellement à l’état de rêve. Ici, le moi mental et le moi corporel subissent des modifications variées qui nous rappellent des états d’éveil de nature semblable. Dans un état de somnolence, le principe de plaisir domine dans le moi mental le principe de réalité. De nombreuses personnes s’endorment invariablement au milieu de ces fantasmes de désir. Ceux-ci deviennent plus actifs parce que la régression vers un investissement centrifuge de la fonction sensorielle donne lieu aux visions hypnagogiques bien connues ; une plus grande attention est portée au processus végétatif ; la motilité et la volonté reculent. C’est pourquoi l’endormissement est perturbé par toute pensée qui met en jeu le principe de réalité, par les stimuli sensoriels extérieurs qui tendent vers un investissement centripète de la fonction sensorielle, et en dernier ressort par les processus des organes végétatifs d’une intensité si légère qu’ils échappent à l’observation durant la vie éveillée. Ces modifications correspondent à un autre sentiment mental du moi, le sentiment du moi de l’enfant. Le fait que bien des individus en vieillissant trouvent qu’il leur est plus difficile de s’endormir est largement dû à la difficulté croissante d’abandonner le principe de réalité. Les fantasmes qui auparavant leur permettaient de s’endormir ont perdu leur caractère de plaisir ; ces gens ne sont plus infantiles et ne peuvent plus exprimer de désirs infantiles.

La régression du sentiment corporel du moi au stade infantile nous est moins familière. Nous pouvons supposer que le premier sentiment du moi de l’enfant ne s’étendait qu’à des sensations provenant des zones érogènes les moins végétatives, tandis que le sentiment corporel du moi semblable à celui de l’adulte se développe graduellement plus tard. Dans l’endormissement graduel, cependant, le moi corporel régresse au stade où il se trouvait quand les différentes parties du corps en vinrent pour la première fois à être incluses dans le moi.

Cette régression a lieu de différentes manières. Souvent le moi corporel perd tout sens des dimensions ; il se déforme et se tord dans toutes les directions. On peut voir sur soi-même quand on s’endort la représentation la plus bizarre de l’art moderne du portrait ; les parties symétriques du corps apparaissent souvent de longueur inégale ou bien les dimensions spatiales perdent toute proportion. Si deux ou trois parties du corps sont perçues correctement, le reste devient une masse plus ou moins vague, agrandie ou réduite, sur un seul côté ou s’étendant tout autour. Les plans du corps sont déplacés en toutes directions. Parfois la modification est seulement un raccourcissement ; le sentiment corporel du moi ne dépassera pas le tronc ou les genoux, ou bien les parties centrales du corps pourront perdre le sentiment corporel du moi. Fréquemment le corps perd sa délimitation dans une direction et à la place on sent dans cette direction un mouvement de ces parties qui n’est pas transmis au corps comme à un tout. Il y a là perte réelle des frontières du moi.

Le sentiment corporel du moi relatif au visage et à la tête demeure le plus longtemps inaltéré par ces modifications. Les parties du corps qui agissent comme support dans la position allongée sont aussi plus stables bien qu’elles puissent être impliquées dans la disparition du sentiment corporel. Ce n’est pas une coïncidence qu’un malade qui s’était endormi avec le sentiment que son crâne s’était élargi dans une direction ait fait le lendemain l’expérience d’un sentiment de dépersonnalisation précisément dans le domaine de la voix, c’est-à-dire ait eu une sensation d’étrangeté auditive.

Les modifications du sentiment corporel du moi que nous avons décrites ne sont associées à aucun sentiment d’étrangeté. Elles n’attirent pas notre attention à moins que nous ne la dirigions vers elles, et si nous les observons, nous avons la certitude qu’il nous suffit de diriger plus d’attention vers la forme corporelle. Parfois il nous suffit de faire le plus léger mouvement pour que l’illusion disparaisse. Cet exercice de la volonté assurément nous empêche de nous endormir mais normalement il rétablit le moi corporel tout entier. Nous sommes incapables de dire si dans l’enfance des distorsions semblables du moi corporel se produisent pendant le processus de sa formation.

Quand le moi corporel devient de cette façon habituellement instable chez des gens qui trouvent difficilement le sommeil, on peut observer un fait remarquable : les zones ou parties à signification érotiques sont plus résistantes que les autres et elles sont plus résistantes chez ces gens-là que chez les autres gens. Par exemple, une personne dont la libido orale est fortement marquée ne perd pas le sentiment corporel de la bouche ; un patient qui dans sa jeunesse avait porté un grand intérêt à l’exhibition de ses fesses et plusieurs masochistes pour qui le dos avait une signification érotique gardaient l’investissement de ces parties du corps importantes du point de vue érotique. D’une façon analogue, le fait que chez tous le sentiment corporel subjectif du visage est au moins modifié peut être expliqué par son fort investissement libidinal.

Dans le cas d’un endormissement retardé nous sommes incapables de dire si les visions hypnagogiques et les modifications hypnagogiques du sentiment du moi se poursuivent toujours dans un rêve quand finalement le sommeil arrive parce que la mémoire du rêve qui suit le rêve d’endormissement ne demeure pas jusqu’au lendemain matin. Chez les gens normaux on entend rarement parler de rêve dans lesquels il y a distorsion du sentiment corporel du moi. De tels rêves ont une signification spéciale.

D’un autre côté, même quand le moi du rêve a un contour corporel délimité, il est généralement moins complet que celui du moi corporel tout entier. Si nous évitons d’influencer le sujet et que nous lui demandons de dessiner les scènes de ses rêves, la silhouette complète du rêveur est rarement dessinée ; fréquemment elle n’est que vaguement indiquée, peut-être parfois seulement par la tête ou le buste. Dans la plupart des exemples le rêveur indique seulement l’endroit où il se tenait ; quelquefois il ne le sait même pas. (Les dessinateurs habiles complètent volontiers leur silhouette pour l’élaboration secondaire, et nous devons leur expliquer l’origine de cette impulsion.) De toute façon nous voyons que le moi du rêve possède souvent un sentiment corporel incomplet. Dans d’autres cas cependant il peut être tout à fait complet et même souvent accentué. Dans de tels rêves un sentiment de bien-être est fréquemment très marqué.

Dans des rêves aux sensations caractéristiques douloureuses comme plaisantes le sentiment corporel est toujours augmenté mais souvent incomplet. Il est à la fois accentué et complet dans des rêves où on vole et où on nage qui sont accompagnés d’un sentiment marqué de bien-être. Cependant il y a des rêves avec un contenu semblable sans aucun sentiment de bien-être et avec un moi corporel dont la délimitation n’est que vague. Si celle-ci est tout à fait absente on ne peut pas donner au rêve l’interprétation habituelle. Dans les rêves d’angoisse et d’inhibition, le sentiment corporel du moi est toujours marqué mais il est souvent concentré dans des parties particulières du corps. Puisque ces rêves sont tout à fait typiques et se répètent dans la même personne sans changement, il est facile de noter toutes variations du sentiment du moi qui les accompagnent.

Comme preuve supplémentaire du fait que le sentiment corporel du moi dans les rêves est déterminé par la structure érotique, on doit mentionner un rêve typique de masochiste qui avait un goût particulier pour exhiber ses jambes. C’était cette forme caractéristique de rêve de vol dans lequel on flotte vers le bas mais, dans ce cas, seules les extrémités postérieures étaient représentées dans le moi corporel. Chez des gens normaux nous entendons rarement parler de rêves dans lesquels il y a distorsion du sentiment corporel ; de tels rêves ont une signification spéciale.

Contrairement à de tels rêves dans lesquels le sentiment corporel du moi est plus marqué que dans la vie éveillée, la majorité des rêves remémorés manifeste un manque total de tout sentiment corporel. Le « moi des rêves » est dans de tels exemples seul le moi mental. La libido qui a été retirée du corps dans l’endormissement, ou qui plutôt a régressé vers le ça, n’a pas été redirigée vers le moi corporel. La régression qui conduit au rêve rencontre des présentations d’objet et les active jusqu’au point de la réalité et même souvent plus loin ; pourtant bien que son rêve soit le plus vivace possible le rêveur ne sent rien de son propre corps. La conservation et le sentiment de sa propre identité dépendent du sentiment mental du moi. Dans ces exemples, le caractère de rêve du rêve réside précisément dans cette absence de sentiment corporel du moi. Le fait que les patients décrivent leurs états de dépersonnalisation comme « ressemblant à un rêve » relève de ce défaut du sentiment corporel du moi.

La vivacité d’éléments isolés du rêve dépend de la concentration d’investissement libidinal par condensation, comme Freud l’a affirmé. Les rêves qu’on se remémore comme complets et particulièrement vivaces peuvent être divisés en deux groupes. Dans le premier on observe que l’élément de participation personnelle est accentué, l’affect est marqué, le moi corporel est clair et il y a souvent des sensations vivaces d’un genre typique, tandis que les accessoires et le cadre sont souvent à peine suggérés, dénués de couleur, éphémères ou à peine tangibles. Dans le deuxième groupe par contre la représentation de ces derniers éléments possède une vivacité inhabituelle. Des images claires et détaillées de la ville ou de la campagne apparaissent aussi vastes que dans un panorama, sont vivement éclairées et les acteurs sont définis avec trop d’acuité. Dans ce groupe le sentiment corporel du moi est souvent complètement absent ou se réduit à la tête ou aux membres inférieurs. Il semblerait que l’investissement libidinal est insuffisant pour qu’il y ait à la fois présentation d’objet et corps ; par conséquent ou bien le sentiment mental, ou bien le sentiment corporel du moi font défaut ; si les deux étaient pleinement investis le rêveur se réveillerait.

Un patient qui ne souffrait pas de dépersonnalisation dans la vie éveillée m’a raconté un exemple remarquable de distinction entre le moi mental et le moi corporel. Il avait eu un rêve sexuel extraordinairement complet et vivace avec présentation d’objets très vivace et sentiment du moi de caractère sexuel agréable. Le rêve se passait dans sa chambre mais non pas dans son lit. Il se réveilla soudainement et se trouva dans son lit dans un état de dépersonnalisation complète ; il avait le sentiment que son corps était étendu à côté de lui et ne lui appartenait pas. Son moi mental s’était éveillé le premier. Le sentiment corporel du moi ne s’était pas éveillé avec le moi mental parce que la libido utilisable à des fins narcissiques est essentielle pour le réveil du sentiment corporel du moi et, dans le rêve précédent, toute la libido s’était investie dans la présentation objectale très vivace. Cet événement inhabituel montre clairement que l’investissement du moi est en relation de compensation avec l’investissement d’un objet sexuel.

Il est facile de comprendre que dans des rêves où le sentiment corporel du moi est présent le rêveur est représenté par lui-même et seuls des objets fragmentaires ou des allusions à ces objets par d’autres silhouettes peuvent entrer dans le rêve. Dans des rêves où il y a absence totale de sentiment corporel du moi quelque silhouette dans le rêve représente toujours le moi du rêveur ; ceci montre que pour le moi mental le moi corporel constitue toujours un élément du rêve même s’il n’est pas expérimenté en lui-même.

Nous avons donné plus haut de si nombreux exemples des variations et des limitations du sentiment du moi dans les rêves des personnes normales que nous ne devons pas être surpris de trouver des états semblables dans leur vie éveillée. Dans tous les états d’épuisement extrême, en particulier dans ceux où la personne est empêchée de s’endormir seulement par des forces et des intérêts extérieurs, le sentiment corporel du moi perd une partie de son étendue et de son intensité. Il se concentre souvent seulement dans les parties fatiguées du corps. Dans toutes les dépressions qui suivent l’épuisement le moi corporel devient incomplet.

Ceci est vrai aussi de toutes les dépressions endogènes ou exogènes et de la dépression mélancolique : dans les intervalles de névroses d’angoisse on trouve un sentiment corporel du moi perturbé. Il est fréquemment limité à la tête et au visage. Il suffit cependant d’un effort de la volonté pour restaurer le sentiment corporel tout entier. Une activité peut produire ce résultat ou une conversation avec une autre personne ou la rencontre de quelqu’un, particulièrement si cette personne n’appartient pas au milieu habituel. La dépersonnalisation réelle au contraire ne commence que quand le sujet est seul ou se sent isolé ou lorsqu’il rencontre des étrangers ou dans des situations sociales qui ne flattent pas sa vanité. Les perturbations légères du sentiment du moi que nous avons décrites sont différentes des états de dépersonnalisation, d’abord parce que dans la dépersonnalisation le moi corporel réduit ne peut pas être investi de plus de libido et d’autre part parce que quand on essaye automatiquement de le faire, la perception d’un objet produit chez le patient un sentiment d’étrangeté. Les variations que nous avons décrites sont rarement remarquées spontanément ; une dépression de degré varié et souvent très légère est présente, on ne sent pas l’étrangeté, et on peut toujours retrouver le moi corporel tout entier. Dans certains états avant-coureurs de la schizophrénie, cependant, le patient fait spontanément l’expérience d’une limitation du moi corporel et se plaint de ne pouvoir l’étendre en dépit de vigoureux efforts de sa volonté bien que lui-même n’ait pas de sentiment d’étrangeté.

Les gens qui trouvent que, lorsqu’ils s’endorment, des parties spéciales de leur corps résistent à la limitation du moi corporel, et particulièrement les parties qui sont investies par les pulsions sexuelles qui les composent, présentent des particularités semblables dans la vie éveillée, c’est-à-dire des variations analogues de leur sentiment du moi. Lorsqu’on demande à des cas extrêmes de perversion d’observer leur moi corporel même lorsqu’ils ne sont pas engagés activement dans des pratiques sexuelles, on constate que les zones érogènes sont en permanence accentuées dans le sentiment corporel de leur moi. Il y a un contraste frappant entre le sentiment du moi des sadiques et celui des masochistes : chez les premiers l’organe de cohabitation est inclus dans le moi corporel, chez les seconds il est exclu. Dans les cas extrêmes de sadomasochisme le sentiment du moi alterne entre les deux directions. Le sentiment mental du moi du sadique inclut aussi le sentiment génito-sexuel ; pour les masochistes ce dernier est senti seulement de façon corporelle et comme extérieur au moi.

Toutes ces manifestations peuvent être expliquées si l’on se réfère au développement du sentiment du moi. Le sentiment mental du moi qui correspond aux perceptions internes est le premier à être expérimenté par l’enfant ; le sentiment du moi lié au corps et aux perceptions transmises par le corps n’apparaît que graduellement. Par la suite le sentiment d’investissement des présentations objectales est distingué de l’investissement du corps lui-même et en même temps le contenu perceptif du monde extérieur est différencié de celui du corps. L’apparition d’une nouvelle partie de ce qui sera plus tard sentiment du moi dans sa totalité représente un point de fixation dans le développement, le plus important étant la distinction entre moi corporel et moi mental. Quand une séparation violente du corps a lieu comme dans une perte de conscience temporaire, le sentiment du moi régresse à ce point de fixation. On voit aussi des régressions partielles dans la vie éveillée résultant d’une frustration de la libido qui à son tour produit des états de dépression. Dans la dépersonnalisation complète le sentiment du moi régresse de façon permanente à ce point de fixation.

Dans la plupart des cas le sentiment du moi régresse aux étapes du développement où les divers organes de la sensation corporelle sont graduellement incorporés dans le moi et tandis que le moi corporel se consolide, le sentiment du moi devient de plus en plus complet. Par conséquent mon opinion sur la cause de la dépersonnalisation est la suivante : quand les objets extérieurs sont perçus grâce à ces organes qui, soit tout entiers, soit en partie n’ont pas encore été inclus dans le moi corporel, alors ces objets sont considérés comme étranges. Cela n’est pas parce que l’objet est reconnu avec plus de difficulté, mais parce que l’objet s’est heurté à une partie de la frontière du moi qui n’a pas encore été investie de libido narcissique. Tous les cas de dépersonnalisation se plaignent de ne pouvoir « parvenir » à l’objet et que l’objet ne peut non plus « leur » parvenir.

Ceci rend compte aussi du fait observé d’abord par Nunberg et que j’ai confirmé personnellement dans tous les cas, que des symptômes de dépersonnalisation sont présents dans toutes les névroses de transfert. Quand la privation de l’objet se produit de façon soudaine, la libido d’objet est retirée de l’objet et la libido narcissique est retirée – du moins de façon temporaire – de la partie de la frontière du moi qui est mise en jeu dans sa perception. Habituellement dans les névroses de transfert cet investissement de la libido narcissique est rapidement renouvelé. Dans la névrose obsessionnelle si nous sommes suffisamment familiers avec les points de fixation, les frontières du moi peuvent probablement être trouvées dans le sentiment mental du moi. Dans l’hystérie de conversion on les trouve entre le moi corporel et le moi mental.

La distinction entre le sentiment mental et le sentiment corporel du moi, le fait que l’un ou l’autre garde l’investissement libidinal dans les rêves, et en dernier lieu le fait que le sentiment corporel du moi est le plus marqué dans les rêves aux sensations typiques nous permettent de comprendre le mécanisme de la conversion. Dans ce cas un processus investi de libido régresse dans l’inconscient jusqu’à un point de fixation entre le moi mental et le moi corporel et est projeté à partir de ceux-là dans le moi corporel. Mais quand il y a projection de processus corporel dans le monde extérieur (événement habituel dans les rêves et symptômes permanents de la vie éveillée des psychotiques), la régression brise la frontière entre le sentiment du moi corporel et la perception des objets. On pourrait dire que bien des gens apparemment sains se libèrent de leur névrose de conversion durant le sommeil par le moyen de sensations corporelles typiques rêvées. De façon semblable une névrose d’angoisse peut se décharger dans des rêves d’angoisse.

Nous pouvons comprendre bien des cas de dépersonnalisation en portant notre attention sur les variations du moi corporel. Il est probable qu’on peut retrouver les origines des nombreux stades de dépersonnalisation dans tel ou tel point de fixation dans le développement du sentiment du moi.

Les variations du sentiment du moi que nous avons étudiées plus haut en détail forment un domaine dans lequel la conception dynamique de l’esprit est confirmée presque entièrement par le moyen de l’auto-observation de la décharge et du retrait des investissements libidinaux. Il est remarquable de voir à quel point l’identité de l’investissement narcissique du moi et de l’énergie sexuelle apparaît clairement. Les variations du sentiment du moi sont des symptômes endopsychiques qu’on peut analyser par le moyen de la psychanalyse et qui sont susceptibles de traitements psychanalytiques.