4. L’éveil du moi dans les rêves*

Federn traite ici du concept d’« orthriogenèse », processus qui se produit au réveil et par lequel on revient de l’état du moi dans le sommeil à celui de la vie éveillée, récapitulant ainsi tous les états intermédiaires du moi en ordre chronologique. Dans cet article sont présentées des définitions du moi (des points de vue descriptif, phénoménologique et métapsychologique) et de ses rapports topiques. – E. W.

l’orthriogenèse

Dans un sommeil totalement libre de troubles il est probable que le moi est dénué d’investissement, c’est-à-dire qu’il n’est investi que comme il l’est dans un embryon (ou peut-être devrions-nous dire dans un embryon endormi). D’un tel sommeil le moi de la journée précédente s’éveille comme moi du moment présent ; plus normaux sont le sommeil et le réveil, plus instantané est le rétablissement de l’investissement. En un seul moment du temps le moi doit récapituler sa jeunesse tout entière. Puisque ce phénomène se produit tous les jours quand arrive le matin je me propose de l’appeler orthriogenèse21, mot fabriqué sur l’analogie de onto– et de phylogenèse. Alors qu’il nous serait nécessaire d’inventer « une caméra au ralenti pour filmer les phénomènes psychiques » pour percevoir le processus tout entier du réveil normal, ce n’est pas néanmoins une pure envolée de l’imagination de supposer qu’un tel processus se produit. Au contraire, cette supposition est utile et même indispensable pour donner une description plus exacte et je crois aussi l’explication de bien des phénomènes de la vie du rêve.

Le moi du rêve est toujours partiellement éveillé ; il ne possède qu’une partie de la portée et du contenu du moi dans son état éveillé, l’investissement de sa frontière du moi est seulement celui qui est exigé par la scène rêvée au moment même, et une partie de ces fonctions sont totalement absentes22. En ce qui concerne l’état de sa vie nous pouvons dire que dans la majorité des rêves le moi s’approche de très près de l’état auquel est parvenu effectivement le rêveur ; c’est-à-dire que c’est le moi de la période entre hier et aujourd’hui. Mais dans un très grand nombre de rêves et dans un nombre encore plus grand de fragments de rêves, le moi n’est éveillé que jusqu’au point d’un stade très reculé de son existence. C’est probablement quand nous vieillissons que nous, les chercheurs du rêve, nous faisons parfois l’expérience de tels rêves, et ceci attire notre attention sur eux ; car c’est en fait une façon simple pour les rêves de réaliser leur fonction de réalisation des désirs. (« Ich träume als Kind mich zurücke », « Je me plonge grâce au rêve jusque dans l’enfance », écrit le poète.) L’immaturité du moi du rêve n’est cependant pas seulement caractéristique de ce type très courant de rêve mais est probablement une partie essentielle de la genèse de tous les rêves, excepté ceux qui appartiennent à cette catégorie spéciale de rêves qui se produisent au moment où nous nous endormons.

Le travail du rêve crée des images à partir des pensées du rêve, des résidus psychiques de la journée précédente et de leurs associations, et aussitôt que grâce à la condensation ils ont atteint un degré suffisant d’investissement, ils réveillent le moi totalement désinvesti mais seulement jusqu’à un niveau infantile de son développement. Alors qu’il est partiellement éveillé, ses réactions aux stimuli excitants du travail du rêve sont en accord avec la maturité et l’éventail des fonctions propres au moi au niveau particulier qui a été atteint. À leur tour ces réactions, tandis que le moi s’éveille de plus en plus, excitent en lui d’autres réactions mentales. Ou bien il peut arriver que le moi éveillé de cette façon jusqu’à un niveau infantile, certaines de ces fonctions étant éveillées, rêve le stimulus grâce auquel le travail du rêve l’avait excité, et l’ayant ainsi expérimenté et liquidé se rendorme à nouveau. Si l’excitation de nouveaux stimuli le réveille une fois de plus cela se passera plus probablement au niveau atteint peu de temps auparavant qu’à tout autre niveau. Ceci rendrait compte du caractère typique de bien des rêves et encore plus de la similarité des rêves qui se produisent en une seule nuit.

Cette hypothèse n’est pas en contradiction avec la théorie des rêves de Freud ou avec sa métapsychologie. Elle rend nécessaire une image systématique de la nature essentielle du moi (voir la deuxième partie de cet article). Elle rend insoutenable la supposition faite par divers écrivains (par exemple De Sanctis) d’une conscience particulière du rêve. Notre propre hypothèse apporte une explication du fait que presque toute interprétation de rêve éveille et illumine une phase importante du passé du rêveur. De plus, bien des distorsions tendancieuses dans les rêves ne doivent pas être mises sur le compte d’une influence inconsciente du surmoi dans le travail du rêve ; l’action du surmoi doit plutôt être vue dans le moi infantile qui a été récemment formé sous son influence dans le cours de la vie du sujet, et qui a été, dans le rêve, éveillé par quelque stimulus. De plus ce n’est peut-être pas le surmoi adulte qui agit sur le moi mais un surmoi antérieur qui appartient au niveau d’éveil du moi.

Il y a bien des distorsions cependant qu’il n’est pas nécessaire d’expliquer en faisant référence au surmoi ; elles se produisent seulement parce que les produits du travail du rêve sont mal compris par le moi encore infantile qui a été éveillé, et pour qui le matériau appartenant au stade adulte de la vie présente du rêveur a été retravaillé par le processus du rêve.

Inversement, des erreurs de compréhension de la part du moi plus adulte peuvent contribuer à la distorsion et à l’obscuration du rêve dans son émergence finale. Le fait que le réveil puisse se produire à des niveaux divers nous donne la raison pour laquelle le même matériau peut être une fois, et n’être pas une autre fois, soumis au processus primaire ; il explique aussi pourquoi une partie du matériau peut leur être soumise alors qu’une autre ne le sera pas quelle que soit la distance dans le temps de la période auquel il appartient. Par exemple à une occasion la mort d’un parent proche peut entrer dans la scène du rêve sans déguisement parce que le moi infantile ne voit rien d’intolérable dans cette idée. À une autre occasion cependant, il peut être représenté de façon déguisée parce que le moi adulte lui résiste. De façon semblable, ceci est la raison pour laquelle un affect retiendra une fois son caractère et son intensité infantiles, alors qu’une autre fois les méthodes de distorsion et de division seront employées pour rendre superflu le même affect.

Il est possible que notre nouvelle hypothèse explique jusqu’à un certain point le fait qu’un désir d’enfance soit indispensable à la formation d’un rêve ; en effet le moi infantile éveillé réagit avec ses rêves en accord avec sa propre nature, au stimulus qui l’a réveillé et élabore les stimuli dans le sens de ses rêves. Par-dessus tout notre supposition explique le caractère vraisemblable des rêves et permet une analogie serrée avec les idées délirantes de la psychose ; car les créations du travail du rêve entrent en collusion avec le moi infantile qui s’éveille comme s’ils étaient des stimuli extérieurs, et ils sont donc nécessairement sentis comme réalité. La circonférence du moi infantile se trouve à l’intérieur du processus de pensée du travail du rêve et entre en contact avec eux grâce aux frontières de ses investissements. Car l’orthriogenèse dans les rêves est comme un éveil, non au monde extérieur réel, mais au monde mental suggéré par le travail du rêve et dont on fait l’expérience comme d’un monde extérieur. Nous savons à partir d’autres processus pathologiques que des niveaux du moi divers coexistent dans l’individu agissant et réagissant inconsciemment l’un sur l’autre. Par conséquent un rêve peut jusqu’à un certain point être considéré comme un dialogue mental entre deux parties du moi, la partie adulte et la partie infantile, accompagné d’une représentation visuelle de ces différents états et résultats. Une telle stimulation et réaction réciproques rendrait compte aussi de la séparation d’un affect de sa source. La régression engendrée par l’état de sommeil stimule la forme picturale de l’expérience. Un rêve complet représente simplement « le résultat » du duologue ; les rêves incomplets comprennent plutôt les différents « états ».

Suivant cette hypothèse le processus connu sous le nom d’élaboration secondaire est amené à s’exercer sur toutes ces réactions du moi lorsqu’il s’éveille de temps en temps ou bien sur un niveau après l’autre. Ce processus est justement appelé « secondaire » parce qu’il ne met pas en jeu les mécanismes primaires du travail du rêve, mais que le processus secondaire est jusqu’à un certain point interpolé entre les diverses phases du travail du rêve.

Je me propose en temps utile d’apporter une confirmation détaillée de l’hypothèse ici avancée. Elle suppose une compréhension de la psychologie du moi que je ne formulerai ici que de façon provisoire jusqu’à ce qu’on puisse l’établir au complet et de façon convaincante.

Les postulats qui peuvent servir de base pour une psychologie du moi

A. Définition23.

1. Définition descriptive. – Le moi est la continuité psychique durable ou récurrente du corps et de l’esprit d’un individu du point de vue de l’espace, du temps et de la causalité.

2. Définition phénoménologique (c’est-à-dire subjectivement descriptive). – Le moi est senti et connu par l’individu comme la continuité durable ou récurrente de la vie corporelle et mentale du point de vue du temps, de l’espace et de la causalité, et il est senti et appréhendé par lui comme une unité.

3. Définition métapsychologique. – La base du moi est un état d’investissement psychique de certains contenus et fonctions corporels et mentaux interdépendants, les investissements en question étant simultanés et interconnectés, et aussi continus. La nature de ces fonctions et le centre autour duquel elles se groupent est familière.

B. Topique du moi.

1. Le rapport à la conscience. – La conscience est l’une des fonctions unifiées à l’intérieur du moi par le moi. C’est pourquoi le moi est à la fois le véhicule et l’objet de la conscience. Nous parlons du moi dans sa capacité de véhicule de la conscience comme « moi-même ».

2. Rapport au préconscient. – L’état d’investissements simultanés et interconnectés qui forment le moi s’étend non pas seulement sur ce qui est conscient au moment même mais aussi sur ce qui est préconscient. C’est pourquoi le moi est en grande partie une unité potentielle qui ne devient actuelle que dans la mesure où les fonctions et les contenus qui y ont trait deviennent pleinement investis et conscients. Quand nous nous réveillons le moi actuel du moment devient conscient alors que le reste du moi devient prêt à réaliser les fonctions interconnectées ; nous pouvons le décrire comme préinvesti d’investissement du moi.

Si nous choisissons ce point de vue, nous devons modifier la théorie de Breuer d’un investissement tonique diffus de l’appareil psychique, en affirmant qu’à l’intérieur de cet investissement il y a bien des fonctions et des contenus qui sont préinvestis d’un investissement du moi plus intense et qu’en raison de cet état de préinvestissement ils peuvent être amenés à opérer de façon simultanée et interconnectée. Cette modification est déjà implicite dans la théorie des complexes de Jung. Cependant nous pouvons supposer, et j’espère plus tard prouver, que l’état continu et interconnecté de préinvestissement qui constitue le moi est différent qualitativement de tous les autres investissements de complexe.

La conscience est la « caméra au ralenti qui filme les processus psychiques » que nous avons postulée antérieurement dans cet article ; le moi utilise la conscience en tant que telle dans les rêves. C’est pourquoi le moi, lorsqu’il se réveille, rêve les stimuli inconscients atemporels, c’est-à-dire simultanés, qui le réveillent, comme s’ils avaient lieu dans la conscience et dans le temps.

3. Rapport au monde extérieur. – L’étendue de l’état d’investissement qui constitue le moi varie ; sa frontière à un moment donné est la frontière du moi, et en tant que telle pénètre dans la conscience. Quand une frontière du moi est chargée de sentiment libidinal intense, mais n’est pas appréhendée dans son contenu, le résultat est un sentiment d’extase ; quand d’un autre côté il est seulement appréhendé et non senti, un sentiment d’étrangeté survient.

Subjectivement nous distinguons un sentiment corporel du moi et un sentiment mental du moi, et par conséquent des frontières du moi corporel et du moi mental. Ce qui, venant de l’extérieur, fait collision avec la frontière du moi mental et du moi corporel possède une réalité pleine. Cette réalité est affectivement auto-évidente et n’a besoin d’aucune vérification ultérieure. Le « test de réalité » est possible seulement parce que au cours de l’expérience se sont établies de nouvelles frontières du moi auxquelles les mêmes impressions venant de l’extérieur ne se heurtent plus. Dans la psychose et dans les rêves, les frontières du moi les plus récemment établies ont, ou bien perdu leur investissement, ou bien il n’a pas été restauré selon le cas. C’est pourquoi le test de réalité est déficient ou complètement absent. Ce qui venant de l’extérieur se heurte seulement à une frontière mentale du moi possède une réalité psychique (révélation). Ce qui se heurte seulement à une frontière unique du moi corporel ou à une frontière unique du moi mental est « bizarre » si l’expérience a conduit le sujet à s’attendre à un impact simultané sur plusieurs frontières du moi.

4. Lorsque des frontières du moi mental à investissement libidinal sont heurtées non par des objets mais par d’autres frontières du moi à investissement libidinal, des affects sont engendrés ou libérés ; leur qualité dépend de la nature de l’investissement libidinal des frontières du moi en question.