Les névroses à la lumière de l’enseignement de Freud et la psychanalyse

Il y a quelques années, au Troisième Congrès national de Psychiatrie, j’ai fait un exposé sur la « neurasthénie », où je réclamais une classification nosologique systématique de ce tableau clinique si confus et si complexe, qui recouvre tant de diagnostics erronés ou absents. Mais si l’orientation était juste lorsque je séparais les états d’affaiblissement neurasthénique des états nerveux accompagnant les affections organiques d’une part, et les états purement psychiatriques de l’autre, je me suis cependant rendu coupable d’une omission grave en négligeant totalement les recherches faites sur les névroses par le Pr Freud, de Vienne. Cette omission peut m’être imputée avec d’autant plus de sévérité que j’avais bel et bien connaissance des travaux de Freud. Dès 1893 j’avais lu l’article de Freud et Breuer sur le mécanisme psychique des phénomènes hystériques ; puis, plus tard, une communication individuelle, où il démontrait que ce sont les traumatismes sexuels de l’enfance qui sont à l’origine des psychonévroses.

Aujourd’hui, ayant eu tant d’occasions de me convaincre de la justesse des théories de Freud, je suis fondé à me poser cette question : pourquoi les ai-je écartées alors, d’emblée, pourquoi m’ont-elles apparu a priori invraisemblables et artificielles, et surtout, pourquoi cette théorie de l’origine sexuelle des névroses a suscité en moi tant de déplaisir et d’aversion que je n’ai même pas jugé opportun de vérifier si, par aventure, elle ne comportait pas quelques éléments de vérité !

Soit dit à ma décharge que la plupart des neurologues ont fait la même erreur et, parmi eux, des hommes de grande valeur comme Kraepelin, Aschaffenburg, la font encore aujourd’hui. Par contre, les quelques chercheurs qui par la suite se sont décidés à tenter l’interprétation des problèmes particuliers soulevés par les cas de névrose au moyen des théories et du laborieux procédé de Freud sont, pour la plupart, devenus d’ardents adeptes de cet enseignement jusqu’alors négligé, et le nombre des disciples de Freud est aujourd’hui considérable.

La brièveté du temps dont je dispose m’interdit — quelle qu’en soit la tentation — d’exposer dans l’ordre comment Freud et Breuer ont reconnu, en examinant les particularités d'une seule malade hystérique, pouvant passer pour de simples bizarreries, des phénomènes psychiques d’une signification universelle, appelés à jouer, dans le développement futur de la psychologie normale et pathologique, un rôle encore difficile à évaluer. Je dois également renoncer à accompagner Freud, qui chemine désormais en toute indépendance au long des passages difficiles qui l’ont conduit — après plus d’une erreur courageusement reconnue — à sa position actuelle, seule apte à mon avis à rendre raison des phénomènes énigmatiques des névroses et, partant, de les guérir. Je vous épargnerai également les données de la littérature et les statistiques. Je me limiterai, dans le cadre de cette conférence, à éclairer quelques points nodaux de cette théorie complexe et à illustrer leur portée par des exemples cliniques.

Une thèse fondamentale de cette théorie nouvelle est que dans les névroses la sexualité joue un rôle spécifique, voire, que la plupart des névroses se ramènent en dernière analyse à un syndrome masquant des fonctions sexuelles anormales.

Dans un premier groupe Freud classe les états névrotiques où un trouble actuel de la physiologie des fonctions sexuelles semble agir comme cause pathogène directe, sans intervention de facteurs psychologiques. Deux états morbides appartiennent à ce groupe auquel Freud donne le nom de « névroses actuelles », mais que nous pourrions également appeler, sans trahir l’auteur, d’un nom qui les définit bien par opposition aux psychonévroses, comme des physionévroses. Il s’agit de la neurasthénie, dans un sens restrictif du terme, et d’un syndrome nettement délimité, qui porte le nom de névrose d’angoisse, en allemand « Angstneurose ». Si l’on élimine du groupe de maladies désigné par le terme de neurasthénie tout ce qui y est rattaché improprement et peut se classer dans une entité morbide plus adéquate, il demeure un syndrome assez caractéristique où dominent les céphalées, les rachialgies, les troubles gastro-intestinaux, des paresthésies, un degré variable d’impuissance et, en conséquence de ces divers facteurs, un état de dépression. Selon les observations de Freud, le facteur pathogène principal de ces névroses neurasthéniques au sens étroit du terme était constitué par la masturbation excessive. Pour écarter a priori l’objection trop facile du caractère banal de cette activité, j’insiste sur le fait qu’il s’agit ici d’onanisme excessif, poursuivi même après la puberté, et non de l’onanisme habituel de l’enfance, limité à une certaine période ; car ce type d’onanisme est si généralement répandu, en particulier dans le sexe masculin, que je considère pour ma part que c’est l’absence totale d’antécédents auto-érotiques qui jette un doute sur le bon équilibre psychique d’un individu, doute qui dans la plupart des cas s’avère fondé.

J’ai déjà exprimé ailleurs ce que je pense des variations de l’importance attribuée à l’effet pathogène de la masturbation : l’apogée est représenté par la dégénérescence médullaire et le périgée par l’inocuité totale. Je suis de ceux qui ne surestiment pas l’importance de l’onanisme ; mais, de par mon expérience, je peux également affirmer que dans la neurasthénie, prise dans le sens restrictif que lui donne Freud, l'auto-assouvissement excessif ne fait jamais défaut, et explique suffisamment les symptômes. Je note en passant que le dommage provoqué dans l’état psychique de nombreux masturbateurs par les opinions excessives répandues au sujet du caractère honteux et nocif de la masturbation, les précipitant dans le Scylla de l’angoisse ou de la psychonévrose lorsqu’ils tentent d’étouffer leur passion pour éviter le Charybde de la neurasthénie, est infiniment plus grave que l’effet direct de l’onanisme.

La masturbation excessive est pathogène du fait qu’elle tend à libérer l’organisme de la tension sexuelle par un succédané moins efficace que le processus normal, c’est-à-dire, pour citer Freud, par une « décharge inadéquate ». L’on conçoit bien que ce mode de satisfaction, pratiqué avec excès, épuise les sources d’énergie neuropsychique de l’individu. Le coït normal est une fonction complexe certes, mais néanmoins une fonction réflexe, dont les arcs réflexes passent pour la plupart par le bulbe et les centres sous-corticaux, bien que les centres nerveux supérieurs soient également impliqués ; dans la masturbation par contre, du fait de la pauvreté des stimulations sexuelles externes, les centres de l’érection et de l’éjaculation ne peuvent parvenir à une tension suffisante pour déclencher le mécanisme réflexe qu’en puisant l’énergie à une source psychique supérieure, l’imagination.

Je répète que tout ce qui précède concerne essentiellement les formes spino-viscérales de la neurasthénie ; il reste à découvrir si les autres formes de l’entité morbide asthénique, comme par exemple l’asthénie psychique, dans le sens étroit du terme, relèvent également de la même explication.

Dans le deuxième groupe des névroses actuelles, que Freud appelle « Angstneurose » — névroses d’angoisse — les symptômes principaux sont une irritabilité générale qui se manifeste essentiellement par de l’hyperesthésie auditive, et de l’insomnie, un état d’attente anxieuse chronique spécifique, souvent centré sur la santé d’autrui, parfois sur celle du patient lui-même (hypocondrie), des crises d’angoisse le plus souvent associées à la crainte d’un infarctus, d’une attaque de paralysie, et qui s’accompagnent de troubles respiratoires, cardiaques, vaso-moteurs, secrétoires. Les crises d’angoisse peuvent se manifester sous une forme fruste : sueurs, palpitations, boulimie ou diarrhée, ou simplement des cauchemars, des terreurs nocturnes (pavor nocturnus). Les vertiges jouent un rôle considérable dans la névrose d’angoisse, et peuvent atteindre une intensité telle qu’ils limitent, de façon partielle ou totale, la liberté de mouvement du malade. Une partie des agoraphobies est en fait la conséquence de crises de vertige anxieux ; le malade redoute les déplacements car il craint que la crise d’angoisse ne le surprenne en pleine rue. La phobie dans ce cas est donc une défense contre l’angoisse, et l’angoisse elle-même est ici un phénomène qui ne peut être analysé sur le plan psychologique, mais qui s’explique par la seule physiologie.

Tous ces symptômes et syndromes pourraient aisément s’abriter sous l’ample manteau de la neurasthénie et de l’hystérie, si Freud n’était parvenu à montrer l’unité étiologique de celles-ci, appartenant cette fois encore au domaine de la sexualité. En effet, la névrose d’angoisse apparaît lorsque l'énergie sexuelle, la libido, est détournée de la sphère psychique, la tension sexuelle se propageant exclusivement par voie bulbaire et sous-corticale. Donc, alors que dans les conditions normales l’énergie sexuelle rayonne également vers la sphère psychique, dans la névrose d’angoisse le psychisme ne participe pas ou participe de façon insuffisante à l’affect sexuel, soit parce qu’il est occupé ailleurs, soit parce que du fait d’une forte inhibition il est inaccessible à la libido, soit encore parce qu’il est incapable de percevoir correctement l’excitation ; de sorte que l’excitation se répand, en totalité ou dans une trop grande mesure, dans les voies nerveuses inférieures. Une des plus remarquables découvertes de Freud est que ce clivage entre le psychisme et la libido se manifeste subjectivement par de l’angoisse, c’est-à-dire que l’excitation qui ne peut se manifester sur le plan psychique provoque dans l’organisme des effets physiologiques accompagnés d’une sensation d’angoisse, d’anxiété. La névrose d’angoisse s’oppose à cet égard directement à la neurasthénie où il est fait appel de façon exclusive à l’énergie psychique.

Par une comparaison empruntée à la physique — mais qui exprime fort bien le principe du processus — nous pourrions dire que la transformation de l’excitation sexuelle en facteur d’activités motrice, vaso-motrice, secrétoire, respiratoire, qui ont pour corollaire l’angoisse lorsque le circuit psychique lui est fermé et qu’elle ne peut s’écouler que par les voies nerveuses inférieures, est analogue à la transformation de l’électricité en chaleur lorsqu’elle rencontre une forte résistance dans le circuit conducteur.

L’exemple le plus connu de névrose d’angoisse sexuelle est l’angoisse virginale (Freud), apparaissant généralement chez les hommes comme chez les femmes au moment des premiers rapports. Il est évident que le psychisme — mal préparé — ne peut participer correctement à la libido. L’angoisse apparaît souvent chez ceux qui subissent une intense excitation sexuelle, mais ne peuvent satisfaire leur libido du fait d’obstacles externes ou internes. Citons pour exemple la névrose des fiancés que j’ai souvent eu l’occasion d’observer, et qui s’accompagne de toute la gamme de symptômes classiquement décrits par Freud. De graves névroses d’angoisse sont provoquées par le coït interrompu, chez les hommes comme chez les femmes. Dans ce cas c’est une forte inhibition psychique qui empêche le décours normal de la libido. L’éjaculation précoce du mari est une cause fréquente d’angoisse chez la femme ; on peut l’attribuer à une masturbation excessive. Cette combinaison de névrose conjugale : mari neurasthénique et femme anxieuse, est extrêmement répandue.

Suivant mon expérience, l’abstinence totale est mieux tolérée que les excitations frustes ; néanmoins elle peut provoquer une névrose d’angoisse. Cette explication de la névrose d’angoisse est étayée par les résultats thérapeutiques. L’angoisse cesse lorsque les obstacles qui s’opposent à la manifestation psychique de l’excitation sont levés. Le remède de l’angoisse virginale est l’accoutumance ; celui de beaucoup de névroses est de mettre fin aux modes de coït impropres ; l’angoisse de la femme est très souvent guérie par le renforcement de la puissance de son conjoint.

Dans la suite de cet exposé je désire aborder un chapitre plus complexe et plus important de la théorie de Freud ; aussi devrai-je laisser de côté les explications physiologiques et mécanistes, car ici ce sont les considérations psychologiques qui prédominent. Freud regroupe dans ce chapitre deux maladies : l'hystérie et la névrose obsessionnelle. Jusqu’à présent, la névrose obsessionnelle était généralement classée dans le chapitre de la neurasthénie ; par contre, il est admis que l’hystérie est une névrose psychogène dont les symptômes s’expliquent par des mécanismes mentaux inconscients ou semi-conscients. Mais les auteurs qui ont étudié cette maladie, quand même leur expérience et leurs observations sont d’une valeur inestimable pour la neurologie, n’ont pas su unifier leurs points de vue sur cette maladie complexe et, en particulier, n’ont pas su nous expliquer pourquoi les symptômes se présentent nécessairement chez tel ou tel malade suivant un regroupement et un ordre donnés. Or, tant que ce problème est resté sans réponse — nous négligeons ici une certaine préscience confuse du rôle de l’inconscient — chaque cas d’hystérie nous posait des problèmes indéchiffrables, tel le sphinx. Mais tandis que le sphinx reste pétrifié dans sa tranquille contemplation de l’infini, l’hystérie — comme pour narguer notre impuissance par ses grimaces — change sans cesse de visage, et rend le malade qui en est atteint insupportable, pour sa famille comme pour son médecin. Le médecin, qui a rapidement épuisé toutes les ressources de la chimiothérapie et de l’hydrothérapie, las des traitements par suggestion aux résultats éphémères, attend impatiemment l’été pour pouvoir expédier son malade à la campagne — le plus loin possible. Mais même s’il en revient amélioré, au premier choc psychique sérieux la rechute interviendra immanquablement. Et il en va ainsi pendant un an, dix ans et plus, si bien que plus personne parmi les spécialistes et les praticiens ne croit au caractère bénin de l’hystérie. Dans ces conditions, l’évangile de Freud est une véritable délivrance pour le médecin comme pour le malade, car il annonce la découverte de la clef du problème de l’hystérie, une compréhension plus profonde de cette pénible maladie et son caractère curable.

Breuer le premier est parvenu à rapporter l’ensemble des symptômes présentés par une malade hystérique à des traumatismes psychologiques, chocs psychiques oubliés mais dont le souvenir, chargé des affects correspondants, reste latent dans l’inconscient et, comme une enclave étrangère dans le psychisme, provoquant des tensions continues ou périodiques dans l’appareil neuro-psychique. À l’aide de l’hypermnésie provoquée par l’hypnose, Breuer et Freud ont établi que les symptômes sont en réalité les symboles de ces souvenirs latents ; ensuite, à l’état de veille, ils ont amené la malade à prendre conscience des événements passés révélés au cours du sommeil hypnotique, suscitant ainsi une violente décharge émotionnelle ; celle-ci apaisée, les symptômes disparurent définitivement. Selon Breuer et Freud, le refoulement du souvenir et de son affect, latents dans l’inconscient, était dû au fait qu’au moment du choc psychique, l’individu n’était pas en mesure de réagir à l’événement, c’est-à-dire de s’exprimer par des paroles, des gestes, une mimique, des pleurs ou des rires, de la colère, de l’irritation ou d’autres manifestations d’une émotion intense, autrement dit, d’élaborer ses émotions par associations d’idées. Les émotions et les idées, ne pouvant se résoudre correctement au niveau psychique, ont reflué vers la sphère organique, se convertissant en symptômes hystériques. Le traitement, que les auteurs ont appelé catharsis, a permis au patient de rattraper cette lacune, d’« abréagir » les affects non liquidés, supprimant ainsi l’effet pathogène du souvenir privé de son affect et devenu conscient.

C’est la graine dont a germé la méthode d’analyse psychologique de Freud, la psychanalyse. Cette méthode abandonne totalement l’hypnose, et se pratique à l’état de veille, ce qui la met à la portée d’un plus grand nombre de patients, et écarte l’objection de ceux qui prétendent que les faits révélés par l’analyse se basent sur la suggestion.

Au cours de ses recherches, Freud a établi que tous les oublis ne relèvent pas de l’usure, de l’effacement naturel des impressions mnésiques ; beaucoup d’impressions sont oubliées parce que le psychisme comprend une instance de jugement, la censure, qui refoule sous le seuil de la conscience les représentations insupportables ou pénibles. Freud appelle ce processus rejet, répression, refoulement (Verdrängung) et il a démontré que ce mécanisme joue le même rôle dans les fonctions mentales normales et pathologiques.

Le refoulement des souvenirs désagréables n’est pratiquement jamais complètement réussi ; cependant le combat entre le groupe de représentations affectivement chargé avec sa tendance à la répétition — que Jung appelle complexe — d’une part, et la censure qui s’y oppose de l’autre, peut éventuellement se terminer par un compromis. Dans ce cas, ni la tendance au refoulement ni la tendance à la répétition ne peuvent s’accomplir entièrement, mais le complexe reste représenté dans la conscience par l’intermédiaire d’une association superficielle quelconque.

Selon Freud ce sont ces représentants ou symboles de complexes qui constituent la plupart de ces idées subites qui, brisant le déroulement normal de la pensée, nous viennent à l’esprit apparemment sans raison, comme on dit, « par hasard » ; souvent tel souvenir d’enfance ancien, paraissant anodin et insignifiant, se révèle être le représentant d’un complexe, et l’on ne pourrait comprendre pourquoi notre mémoire s’en est encombrée si une recherche plus poussée ne découvrait qu’il dissimule le souvenir d’un événement très significatif et nullement anodin. Ce sont ces souvenirs que Freud appelle « souvenirs écran ».

Un complexe peut aussi se manifester par un trouble soudain de l’expression, du langage, des actes, tels des gestes involontaires, sourires confus, lapsus divers, inversions, lacunes.

Un troisième mode de manifestation des complexes refoulés est le rêve. Une œuvre de Freud parmi les plus remarquables traite de l’interprétation des rêves ; l’on y trouve la thèse capitale qui veut que le rêve soit toujours la manifestation plus ou moins voilée d’un désir refoulé. Comme la censure est beaucoup moins sévère pendant le sommeil qu’à l’état de veille, l’analyse des rêves permet d’approcher les représentations et les affects refoulés dans l’inconscient.

Jung a enrichi d’un excellent instrument la méthode d’analyse psychologique de Freud en montrant que les complexes peuvent se manifester au cours de ce qu’on appelle l’épreuve de libre association. Cette épreuve consiste à énoncer alternativement au malade un mot indifférent ou un mot affectivement chargé, le malade devant réagir, le plus rapidement possible, par un autre mot. La qualité de la réplique et la durée du temps de réaction — qu’il suffit de mesurer en cinquièmes de seconde — nous permettent de déterminer les réactions investies d’un complexe inconscient, ce qui nous permet ensuite d’atteindre plus vite et plus facilement les images mnésiques oubliées mais toujours actives, les groupes de représentations refoulées par la censure.

J’ai vu employer une variante intéressante de l’épreuve d’association à la clinique de Zürich. Jung et Peterson pratiquent l’épreuve en soumettant le sujet examiné à un courant galvanique faible pendant l’enregistrement des réactions. Un galvanomètre très sensible, branché sur le circuit, montre en général, au moment des réactions en rapport avec le complexe, une oscillation positive intense, nous permettant ainsi de comparer l’influence des complexes sur les différentes réactions, et de les représenter graphiquement.

Voici dans les grandes lignes comment se pratique la méthode d’analyse psychologique : nous enseignons au malade à exprimer en paroles tout ce qui lui vient à l’esprit, sans exercer aucune critique, comme s’il s’observait lui-même. Ce mode de pensée s’oppose à bien des égards au mode de pensée conscient où les idées qui s’écartent du sujet sont immédiatement rejetées comme sans valeur, inutilisables, et même perturbatrices. Mais en analyse nous nous intéressons précisément à ce que la conscience supérieure ne veut pas accepter, aussi invitons-nous le malade à rapporter tout ce qui lui vient à l’esprit lorsqu’il dirige son attention justement sur ces idées subites. Au début les associations restent superficielles, concernent les événements quotidiens et les impressions nouvelles qui préoccupent l’individu ; mais bientôt, par l’intermédiaire des idées subites, surgissent des traces mnésiques plus anciennes — souvenirs écran — dont l’interprétation suscite, au grand étonnement du malade lui-même, des souvenirs anciens, essentiels dans la vie du sujet, qui lui échappaient jusqu’alors. Ces souvenirs-là sont déjà susceptibles d’appartenir à des complexes refoulés. La principale fonction de l’analyse est d’amener le malade à prendre conscience de l’ensemble de son univers intellectuel et émotionnel, ainsi que de la genèse de cet univers, et à retrouver les mobiles qui ont déterminé le refoulement des idées ou des émotions. Cette analyse — cette confession scientifique — demande beaucoup de sens psychologique et de tact.

Au cours de l’analyse, nous observons attentivement tous les gestes involontaires du patient, ses mimiques, les lapsus et confusions, les oublis, et nous l’incitons à s’en expliquer. Nous lui faisons systématiquement raconter ses rêves et nous en analysons tous les détails, toujours suivant la méthode exposée plus haut. Nous examinons également les réactions du patient à l’épreuve d’association de Jung ; nous pouvons, par cette voie, tenter d’accéder à ses complexes.

Si ce travail d’analyse difficile et approfondi est poursuivi pendant longtemps, plusieurs mois peut-être, avec un malade atteint d’hystérie, il révèle tôt ou tard l’existence de nombreux complexes en relation étroite avec les symptômes. Il apparaît alors que le symptôme hystérique lui-même n’est qu’un représentant de complexe, indéchiffrable isolément, mais qui peut être interprété dès que le complexe auquel il est lié — par un fil associatif souvent ténu — est libéré du refoulement et rendu conscient. Le médecin praticien, outre ce qu’il aura appris quant à la pathogénie des symptômes, constatera avec plaisir et intérêt que le symptôme, s’il a été analysé jusqu’au bout, et après une réaction généralement assez violente, disparaît totalement et définitivement.

Certes, Freud n’a pas entrepris ses recherches à partir d’une théorie toute faite ; c’est au contraire l’expérience accumulée qui lui a servi de base pour se former une opinion. Pour écarter les obstacles accumulés sur son chemin il n’a pas reculé devant les tâches les plus pénibles. Pour compléter l’analyse des névroses, il a élaboré la seule théorie du rêve qui soit vraiment satisfaisante et qui apparaît comme une des réalisations les plus remarquables de l’esprit humain ; puis il lui a fallu s’atteler à l’explication du « hasard », ou des actes manqués, et c’est ainsi qu’il en est arrivé à écrire la Psychopathologie de la vie quotidienne ; une monographie également unique dans son genre doit son existence aux recherches consacrées aux procédés et mobiles inconscients du mot d’esprit et du comique. Enfin, rassemblant les résultats obtenus, il a jeté les bases d’une psychologie nouvelle qui représente, j’en ai la conviction, un tournant dans l’évolution de cette discipline. Freud lui-même accorde beaucoup plus d’importance aux résultats théoriques qu’aux succès thérapeutiques ; mais mon propos aujourd’hui est de vous présenter les données nouvelles de la pathologie et de la thérapeutique des névroses.

Par la méthode analytique, Freud est parvenu à l’étrange conclusion que les symptômes psychonévrotiques résultent de complexes sexuels refoulés. Mais cette conclusion devient moins étrange lorsque l’on songe que les pulsions sexuelles sont parmi les plus puissants des instincts humains, ceux qui tendent à s’exprimer par tous les moyens, et que, par ailleurs, l’éducation s’efforce de les étouffer dès l’enfance. Les notions inculquées : conscience morale, honneur, respect de la famille, c’est-à-dire la conscience d’une part et de l’autre les lois écrites de l’Église et de l’État, leurs menaces et leurs châtiments, tout concourt à réprimer les instincts sexuels, ou tout au moins à les confiner dans d’étroites limites. Le conflit devient donc inévitable ; suivant la résistance de l’individu et le rapport de force des instincts qui cherchent à s’exprimer, ce combat se termine soit par la victoire de la sexualité, soit par son refoulement complet, soit encore, et c’est le cas le plus fréquent, par un compromis. La psychonévrose n’est qu’une forme de compromis. La conscience de l’hystérique parvient à écarter le groupe de représentations sexuelles affectivement chargées, mais celui-ci trouve néanmoins à s’exprimer par la voie symbolique — celle des associations — converti en symptômes organiques.

La psychanalyse m’a apporté maintes preuves que seule l’interprétation selon Freud peut éclairer les symptômes de l’hystérie. Voici quelques exemples pris parmi d’autres.

Un jeune homme de dix-sept ans vient me trouver ; il se plaint d’une salivation intense qui l’oblige à cracher tout le temps. Il ne peut donner aucun renseignement sur la cause ou l’origine du mal. L’examen ne révéla aucune affection organique ; la salivation, que je constatai effectivement, devait donc être qualifiée de salivation hystérique ou ptyalisme. Mais au lieu de prescrire des bains de bouche médicamenteux, du bromure, de l’hypophosphate ou éventuellement de l’atropine, j’ai pris le malade en psychanalyse. Tout d’abord l’analyse révéla que le besoin de cracher se manifestait essentiellement en présence des femmes. Plus tard, le patient se souvint d’avoir déjà présenté ce trouble antérieurement, lorsqu’au Musée Anatomique du Vàrosliget1 il avait vu des moulages représentant les organes génitaux féminins et d’autres reproduisant les symptômes des maladies vénériennes chez la femme. À ce spectacle, il avait été pris d’un malaise, avait quitté le musée à la hâte, était rentré chez lui pour — se laver les mains. Pour quelle raison, il ne put le dire ; mais la suite de l’analyse révéla que la visite au musée avait réveillé en lui le souvenir de son premier rapport où il avait éprouvé un dégoût intense à la vue de l’organe génital féminin et s’était lavé ensuite pendant des heures. Mais l’explication de cette répugnance excessive n’apparut qu’à la fin de l’analyse, lorsque le garçon se rappela avoir, à cinq ans, pratiqué le cunnilingus avec les fillettes de son âge, dont sa propre sœur. La cause de la salivation était donc ce souvenir refoulé, latent sous la conscience. Dès le moment où le complexe est devenu conscient, le symptôme disparut définitivement. Sans même tenir compte du succès thérapeutique, indéniablement l’analyse nous permet une compréhension beaucoup plus poussée de la genèse des symptômes hystériques que tous les moyens d’investigation connus à ce jour.

Une jeune fille de bonne famille, âgée de dix-neuf ans, qui manifestait à l’égard des hommes une pudeur extraordinaire et même de la répugnance, vit disparaître ses paresthésies hystériques à mesure que l’analyse permit de réveiller le souvenir d’expériences sexuelles de l’enfance en rapport avec les parties douloureuses de son corps, et qu’elle prit conscience des fantasmes sexuels qui s’y étaient rattachés au moment de la puberté. En particulier, un rêve de la patiente apporta l’explication de la rachialgie. D’allure banale tout d’abord, ce rêve apparut comme très significatif lorsque l’analyse montra à son propos comment les pertes séminales rappelaient à la malade une certaine publicité vue dans les journaux. La patiente, dont les connaissances physiologiques étaient quelque peu lacunaires, s’était sentie concernée, car dans son enfance elle avait souffert de pertes blanches par suite de pratiques onaniques ; sa rachialgie était déterminée par sa peur d’être atteinte d’une atrophie spinale, mal attribué par la conception populaire et la publicité des journaux à la masturbation.

À la base des symptômes d’une autre jeune hystérique (hoquet, raideur, angoisse hystériques) l’analyse découvrit des scènes d’exhibition vues dans l’enfance, une tentative d’agression sexuelle subie dans l’adolescence et les fantasmes correspondants qui suscitaient son dégoût.

Vous vous étonnerez que l’on puisse s’entretenir de tels sujets avec une jeune fille. Mais Freud a déjà répondu en posant aux médecins cette question tout aussi justifiée : comment osent-ils examiner et même toucher ces organes dont le neurologue ne fait que parler ? En effet, de même qu’il serait stupide de renoncer, par fausse pudeur, aux interventions gynécologiques chez les jeunes filles, il serait impardonnable de laisser sans soins, par simple pudeur, les maladies du psychisme. Il est évident que l’analyse doit être pratiquée avec beaucoup de tact ; le serment hippocratique du « nil nocere » l’exige du neurologue comme du gynécologue. Et si une main inexperte ou criminelle peut nuire au malade, ce n’est pas particulier à la neurologie : la chirurgie également en offre maints exemples. Mais ce n’est pas une raison suffisante pour proscrire la chirurgie gynécologique ou la psychanalyse. Une phrase de Goethe caractérise fort bien cette hypocrisie de certains médecins : « Du kannst vor keuschen Ohren nicht nennen, was keusche Herzen nicht entbehren können »2.

Je pourrais accumuler les exemples à l’infini. Une hystérique de quarante ans, qui ressentait par moments une insupportable amertume dans la bouche, se souvint en cours d’analyse qu’elle avait ressenti cette même amertume le jour où son frère, atteint d’une maladie incurable, avait pris sa quinine non par ses soins, comme d’habitude, mais par ceux d’un autre personne, si maladroite que le cachet s’étant rompu, le produit amer avait incommodé le malade. L’analyse révéla plus tard que dans son enfance, son père qui l’aimait beaucoup la prenait très souvent sur les genoux, la serrait dans les bras et l’embrassait en introduisant sa langue entre les lèvres de l’enfant. Le goût amer symbolisait également le personnage du père, grand fumeur tout imprégné de l’odeur du tabac. Ici, comme dans de nombreux cas, il y a « surdétermination » du symptôme qui, par voie de conversion, exprime plusieurs complexes.

Les crises hystériques, les crampes, se produisent — l’analyse l’a montré — lorsqu’une impression psychique est si intensément liée au complexe refoulé que la conscience ne peut se protéger de sa reproduction et s’y abandonne entièrement. Le mécanisme est le suivant : le psychisme, comme le corps, présente des points hystérogènes ; leur atteinte provoque l’état que Freud appelle « domination de la conscience par l’inconscient » (Überwältigung durch das Unbewusste). D’après mes propres analyses, les mouvements, contractions et grimaces qui aboutissent à la crise d’hystérie sont les symboles et les symptômes qui accompagnent les souvenirs et les fantasmes refoulés.

Un jeune apprenti de quinze ans me fut amené par son père : ses crises d’hystérie, que j’ai pu observer moi-même en plusieurs occasions, se manifestaient par des contractions toniques et cloniques se prolongeant pendant quelques minutes ; à la fin des crises le patient tirait trois ou quatre fois violemment la langue. La première crise s’était produite lorsque, par plaisanterie, de jeunes apprentis l’avaient ligoté, lui causant une grande frayeur. Selon la théorie en faveur actuellement, il s’agirait d’une simple hystérie traumatique ; cependant l’analyse révéla que la maladie avait une origine plus profonde. Tout d’abord il apparut que trois mois auparavant le garçon était tombé dans une fosse remplie d’eau sale et nauséabonde ; une partie du liquide avait pénétré dans sa bouche. L’évocation de ce souvenir déclencha une crise intense. Une autre crise violente précéda l’apparition du souvenir d’un fait survenu à l’âge de treize ans. Alors qu’il jouait à colin-maillard avec ses camarades, ceux-ci, par plaisanterie, lui mirent dans les mains un bâton souillé d’excréments ; lorsque d’un geste instinctif il porta la main au visage pour ôter son bandeau, il ne put éviter de mettre en contact son nez et sa bouche avec les excréments restés collés à ses doigts. Cet événement fut suivi d’énurésie nocturne répétée. Plus tard, en cours d’analyse, j’appris que le garçon, dans sa toute petite enfance, s’était livré — parmi d’autres investigations d’ordre sexuel — à une coprophagie réciproque avec ses camarades, et lorsque sa mère l’embrassait, l’insupportable pensée lui venait qu’il pourrait tenter cette expérience avec elle aussi. Ces souvenirs depuis longtemps oubliés apparurent lorsqu’il rapporta l’épisode où il fut ligoté par ses camarades et où, ses sphincters s’étant relâchés, il laissa échapper ses excréments ; le jeune garçon avait refoulé ces souvenirs car ils lui étaient devenus insupportables. Il y eut une période où je pouvais provoquer la crise en évoquant l’un quelconque des besoins naturels. Il fallut un long effort véritablement « pédagogique » pour rendre ces souvenirs plus tolérables. Ce cas, que je n’ai pas eu la possibilité de traiter plus longuement, confirme la conception de Jung qui considère l’analyse comme un traitement dynamique qui doit habituer le malade à faire face aux représentations pénibles.

Lorsque l’analyse peut être suffisamment poussée, elle révèle, dans tous les cas d’hystérie, la présence de souvenirs refoulés d’événements sexuels de l’enfance, et de fantasmes refoulés en rapport avec ceux-ci, où prolifèrent, aux dépens des tendances sexuelles normales, toutes les soi-disant perversions. La cure analytique a essentiellement pour but de rendre à leur destination première les énergies détournées sur des voies anormales et gaspillées à la production et à l’entretien de symptômes morbides. Ce n’est qu’une fois ce résultat atteint que l’on peut recourir à l’arsenal actuellement connu du traitement des névroses qui tente d’engager la libido libérée dans des activités physiques et psychiques, plus particulièrement celles qui correspondent aux tendances de l’individu : du sport, ou bien, un moyen excellent chez la femme, les activités de bienfaisance.

Sur la base de ce qui précède, nous suivrons plus aisément Freud dans son explication de la genèse des idées obsédantes et des actes obsessionnels, c’est-à-dire de la névrose obsessionnelle, qui forme l’autre grand groupe des psychonévroses. Chez les personnes atteintes de cette maladie, des représentations sans aucun lien apparent avec l’enchaînement normal des idées s’imposent constamment à la conscience sous l’effet d’une compulsion intérieure reconnue comme morbide mais irrésistible. Dans d’autres cas le malade doit inlassablement répéter le même geste ou le même acte, en apparence totalement dépourvu de signification ou d’objet, dont il ressent douloureusement le caractère pathologique, sans pouvoir s’en empêcher. Toutes les tentatives pour expliquer et guérir cette affection ont échoué jusqu’à ce jour. Dans la plus récente édition de son manuel, Oppenheim dit encore : « Le pronostic de la névrose obsessionnelle est grave, ou du moins douteux. » Et ce n’est pas pour nous étonner car, ne disposant pas de la méthode psychanalytique de Freud, nous ne connaissions pas la genèse de la maladie, et nous ne pouvions pas comprendre la véritable signification du symptôme ni trouver la voie de la guérison. Or, au moyen de l’analyse, telle qu’elle a été exposée plus haut, il est apparu que l’idée obsédante n’est que le symptôme d’un complexe de représentations refoulé auquel elle se rattache par voie d’associations, et que les névroses obsessionnelles elles aussi dissimulent des souvenirs et des fantasmes libidinaux. La différence entre l’hystérie et la névrose obsessionnelle consiste en ceci : dans l’hystérie l’énergie psychique du complexe refoulé se convertit en symptôme organique ; dans la névrose obsessionnelle, par contre, la conscience, pour se libérer de l’effet déprimant d’une représentation, la prive de l’affect qui s’y rapporte et en investit une autre représentation, anodine, en association d’idée superficielle avec l’originale. Freud appelle substitution ce mécanisme particulier de déplacement des affects. La pensée obsédante qui vient sans cesse importuner la conscience n’est qu’un bouc émissaire injustement persécuté par le malade, tandis que la pensée effectivement « coupable » jouit d’une parfaite tranquillité dans l’inconscient. Et l’équilibre psychique n’est rétabli qu’après avoir découvert, au moyen de l’analyse, la représentation refoulée. Le complexe dévoilé s’empare alors de l’émotion faussement localisée, avec une avidité rappelant celle des mélanges non saturés, et la guérison survient. Le patient sera plus riche d’un souvenir déplaisant ou du désagrément d’une prise de conscience mais il sera délivré de l’idée obsédante.

Chez les femmes, les idées obsédantes dites de tentation sont très fréquentes. Elles sont hantées par l’idée de se jeter par la fenêtre, d’enfoncer un couteau ou des ciseaux dans le corps de leur enfant, etc. La psychanalyse de Freud a montré qu’en réalité ces femmes sont bien souvent insatisfaites en ménage, et c’est leur fidélité conjugale qu’elles veulent préserver de la tentation. Une malade de Freud, une jeune fille, était constamment torturée par l’idée de ne pouvoir retenir ses urines lorsqu’elle est en société. Aussi s’était-elle retirée dans un isolement complet. L’analyse fit apparaître que la représentation d’incontinence dissimulait la culpabilité d’un souvenir sexuel complètement oublié où intervenait la sensation de besoin d’uriner.

Un de mes patients, exceptionnellement doué, est perpétuellement contraint à méditer sur la vie, la mort, la merveilleuse organisation du corps humain, ce qui annihile presque complètement sa joie de vivre et sa capacité de travail. L’analyse a révélé que dans sa jeune enfance il avait osé manifester sa curiosité pour les organes génitaux de sa mère ; aujourd’hui encore il en subit le châtiment.

Une de mes malades éprouvait une répugnance inexplicable à voir ou à toucher un livre, jusqu’au jour où l’origine de son mal put être découverte : à l’âge de huit ans, un garçon de douze ans avait par deux fois pratiqué sur elle un coït en règle ; elle en avait perdu tout souvenir jusqu’à l’âge de seize ans, lorsqu’en lisant le livre Jack l'Éventreur, l’idée lui vint que si elle se mariait, son mari la tuerait parce qu’elle n’était plus innocente. Elle parvint encore à se débarrasser de cette idée en déplaçant la peur sur les romans et sur les livres en général, ce que sa conscience supportait apparemment mieux que le souvenir des événements sexuels infantiles. La conscience, pour assurer sa tranquillité, ne se soucie pas beaucoup de logique.

Un de mes malades était obsédé par un dégoût immodéré de la viande grasse et de tous les produits salés, mais tout rentra dans l’ordre une fois que l’analyse eut révélé que dans son enfance un gros garçon, de beaucoup son aîné, avait pratiqué sur lui un coït per os. La viande grasse représentait le pénis, le goût salé, le sperme.

C’est également le stimulus « sel » qui, dans l’épreuve d’association, provoqua chez un apprenti imprimeur de dix-sept ans une réaction très nettement perturbée ; l’analyse en donna l’explication par la pratique du cunnilingus dans l’enfance.

Les gestes et les actes obsessionnels — et c’est encore une découverte de Freud — sont des mesures de protection de la conscience contre les idées obsessionnelles elles-mêmes. L’acte dissimule toujours une idée obsédante qui à son tour dissimule un sentiment de culpabilité. L’obsession du nettoyage, de la propreté, est donc une manière détournée d’effacer des taches morales qui ont suscité l’idée obsédante. Les compulsions à compter, à lire toutes les enseignes, à rythmer régulièrement ses pas en marchant, etc... etc... servent toutes à dévier l’attention de pensées désagréables. Un malade de Freud se sentait obligé de ramasser et de mettre en poche tous les bouts de papier. Cette compulsion s’était développée à partir d’une autre idée obsédante, l’horreur de tout papier écrit, horreur qui dissimulait les angoisses d’une correspondance amoureuse secrète. Un de mes patients, fort éclairé, était contraint par une peur superstitieuse de mettre en toute occasion de l’argent dans un certain tronc d’église. L’analyse a montré que le don d’argent devait figurer un acte de contrition parce qu’une fois il avait désiré la mort de son père. Et si le tronc d’église était devenu l’objet propre à exprimer la contrition c’est parce qu’une fois dans son enfance il avait jeté dans un tronc des cailloux au lieu d’argent.

Freud fut stupéfait par la forte proportion de traumatismes sexuels infantiles révélés par l’analyse des névroses. Il crut d’abord que toutes les névroses étaient la conséquence d’accidents fortuits d’ordre sexuel. Mais lorsque l’analyse des bien-portants fit apparaître le souvenir de traumatismes analogues dans l’enfance, sans que plus tard une psychonévrose s’ensuivît, il dut admettre que ce n’est pas le traumatisme qui est le véritable agent pathogène, mais le refoulement des représentations qui s’y rattachent.

C’est ainsi que Freud rétablit dans ses droits la prédisposition individuelle en ce qui concerne l’origine des névroses, alors qu’au début, impressionné par la grande fréquence des traumatismes, il n’y avait accordé que peu d’importance. Mais il a précisé la notion mal définie de tare héréditaire ou de prédisposition par celle de constitution sexuelle anormale dont une forme est caractérisée par le refoulement exagéré des complexes sexuels.

Partant de ses recherches sur les névroses, Freud, dans son dernier ouvrage, a refait l’histoire du développement sexuel de l’individu. Dans cet ouvrage il a démontré que la libido est inséparable de la vie et qu’elle accompagne l’individu de sa conception jusqu’à la mort. Chez l’enfant, dans les années précédant la phase éducative, les tendances libidinales jouent un rôle beaucoup plus grand que nous ne voulions le croire jusqu’à présent ; c’est à cet âge, à la période des perversions infantiles, lorsque la satisfaction de la libido n’est pas encore liée à un organe précis, lorsque les notions morales ne limitent pas encore la satisfaction des désirs, que les occasions sont nombreuses de recevoir des impressions que plus tard l’individu aimerait refouler, mais dont le refoulement provoque chez ceux qui y sont prédisposés, des phénomènes morbides.

Tout effort de pédagogie sexuelle qui ne tiendrait pas compte des faits que la psychanalyse de Freud nous a révélés et révélera encore, est condamné à rester un discours moralisateur et creux.

Neurasthénie, angoisse, hystérie et névrose obsessionnelle se présentent presque toujours à l’état combiné ; mais là où les symptômes sont confondus, nous pouvons toujours constater, si nous nous donnons la peine de chercher, la « combinaison étiologique » décrite par Freud. Celui qui après une longue période masturbatoire interrompt brusquement ses pratiques présentera simultanément des paresthésies neurasthéniques et des états anxieux. Une jeune fille de constitution sexuelle anormale qui se trouve confrontée pour la première fois aux exigences effectives de l’amour éprouvera de l’angoisse que la tendance au refoulement fera évoluer vers l’hystérie. L’impuissance psycho-sexuelle qui depuis Freud a cessé d’être un problème de thérapeutique est apparue comme un mélange de névrose hystérique, obsessionnelle et actuelle.

Lorsqu’il s’agit de névrose complexe, l’analyse ne peut évidemment résoudre que les symptômes psychonévrotiques ; les physio-névroses subsistent comme un dépôt insoluble et ne réagissent qu’aux règles appropriées d’hygiène sexuelle.

Certes je ne peux omettre ici de signaler que certaines de mes analyses ont été des échecs. Mais cela s’est produit lorsque je n’avais pas tenu compte des contre-indications énoncées par Freud, ou lorsque mon malade ou moi-même avons prématurément perdu patience. Je n’ai pas encore rencontré d’échec que je puisse mettre sur le compte de la méthode ; même à travers les échecs, la méthode analytique m’a été d’un secours inestimable pour évaluer et comprendre le cas et, en particulier, pour obtenir des données que l’anamnèse de routine n’aurait jamais pu fournir.

Pour brosser un tableau complet de ce que l’analyse apporte à la pathologie il faut savoir que l’application scientifique de la méthode en psychiatrie est également en pleine extension. L’excellente monographie de Jung a permis de comprendre la symptomatologie de la démence précoce à partir de la psychologie des complexes ; moi-même j’ai pu me convaincre, en suivant la voie tracée par Freud, que le mécanisme de la paranoïa consiste en une projection sur autrui, ou plus généralement sur le monde extérieur, des complexes destinés au refoulement.

Il ne faut pas croire cependant que Freud néglige les facteurs pathogènes autres que sexuels. J’ai déjà mentionné l’importance qu’il accorde à la prédisposition héréditaire ; par ailleurs, la frayeur, les chocs psychiques, les accidents peuvent également déclencher la névrose de par leur force traumatique. Mais seuls les facteurs sexuels peuvent être considérés comme la cause spécifique des névroses, car ils sont toujours présents, et souvent seuls en cause, et parce qu’ils façonnent les symptômes à leur propre image. Et — last not least3 — l’épreuve thérapeutique montre que le symptôme névrotique disparaît lorsque le facteur sexuel est retrouvé et éliminé et que la libido, perturbée dans son expression physiologique ou déviée par voie psychique, est rendue à sa destination.

Je m’attends à rencontrer une violente opposition aux théories de Freud, en particulier celle concernant l’évolution de la sexualité, et c’est naturel. Car la validité même de la théorie de Freud serait mise en cause si la censure opposée à la sexualité ne se manifestait que chez les névrosés sans qu’il y en ait trace chez les bien-portants, notamment les médecins bien portants.

Tous, nous sortons de l’adolescence encombrés d’une foule de représentations sexuelles refoulées et la réticence devant la discussion ouverte de la sexualité est une défense contre leur irruption dans la conscience. Comme je l’ai déjà dit, j’ai moi-même longtemps refusé d’approfondir le problème. Mais je peux vous assurer que l’observation libre de préjugés de la vie sexuelle est suffisamment instructive pour accepter le sacrifice nécessaire à la victoire sur l’antipathie et la résistance — humainement compréhensibles — que nous éprouvons à analyser ces problèmes. Certes, je comprends à présent ma répugnance à adopter la théorie de Freud, mais cela ne me dédommage guère des années perdues où, pour m’attaquer aux énigmes des névroses, je ne disposais que de l’arsenal émoussé du passé.

C’est le neurologue praticien qui s’exprime par ma bouche lorsque j’insiste sur l’importance des théories nouvelles dans le domaine de la neuro-pathologie et de la psychiatrie. Si nous nous plaçons à un point de vue plus élevé et plus général, les possibilités contenues dans cette théorie nouvelle pour parvenir à une compréhension plus profonde du fonctionnement de l’appareil mental et de l’économie des forces qui le régissent apparaissent plus considérables encore.

Je suis convaincu que la psychologie individuelle et collective, de même que l’histoire des civilisations et la sociologie qui s’y fonde, puiseront une force de progrès importante dans les connaissances que nous révèlent les recherches de Freud.