Interprétation scientifique des rêves1

Ce n’est pas un phénomène rare dans l’évolution des sciences de voir les savants de métier mettre en œuvre tous les moyens dont ils disposent, l’arsenal complet de leur savoir et de leur intelligence, pour combattre une maxime de la sagesse populaire à laquelle le peuple s’accroche cependant avec non moins d’obstination, et que la science soit finalement contrainte de reconnaître qu’en dernière analyse, ce n’est pas elle, mais la sagesse populaire qui avait raison. Il vaudrait la peine de réfléchir pourquoi la science, au lieu de progresser régulièrement, adopte des voies si tortueuses, abandonnant, puis rejoignant la conception populaire naïve de l’univers. Je rappelle ici ce phénomène curieux à propos des recherches psychologiques récentes concernant une singulière et étrange manifestation de la vie psychique, le rêve, recherches aboutissant à des faits qui nous obligent à abandonner nos vues antérieures sur la nature du rêve et de revenir, dans une certaine mesure, à la conception populaire.

Le peuple n’a jamais cessé de croire que les rêves ont une signification. Les documents écrits les plus anciens, gravés dans la pierre à la gloire des rois de Babylone, les monuments de la mythologie et de l’histoire hindoues, chinoises, aztèques, grecques, latines, hébraïques et chrétiennes, tout comme les simples gens de nos jours, attestent que les rêves ont un sens et que les rêves peuvent être interprétés. Pendant des millénaires, l’explication des rêves était une science à part, un culte à part dont les prêtres et prêtresses, souvent, par leurs interprétations, décidaient du sort de nations ou provoquaient des tournants dans l’histoire universelle. En effet, les adeptes de cette science antique, tel l’homme du peuple jusqu’à nos jours, avaient la ferme conviction que le rêve, malgré ses déguisements et ses allusions obscures, était déchiffrable pour l’initié et signifiait l’avenir, et que c’est sous la forme de visions nocturnes que les puissances supérieures révélaient aux mortels les événements importants du futur. Le culte du rêve et la science de l'interprétation des rêves ont laissé subsister jusqu’à nos jours la croyance, largement répandue dans le peuple, d’une clé des songes, étrange reliquat de l’astrologie babylonienne qui certes diffère sur bien des points d’un pays à l’autre, mais par ailleurs s’accorde à tant d’égards même de continent à continent, qu’on peut la considérer comme une expression universelle de l'âme populaire.

Jusqu’à présent cependant, la plupart des chercheurs en psychologie et en biologie attribuent fort peu de valeur à la signification psychologique du rêve. Certains voient dans le rêve un amas d’hallucinations dépourvues de sens, surgissant fortuitement dans le cerveau assoupi. Selon d’autres il s’agit d’une simple réaction aux excitations externes (objectives) ou internes (subjectives), agissant sur les terminaisons nerveuses sensitives du corps ; rares sont ceux qui admettent l’hypothèse que le psychisme assoupi est capable d’une activité complexe et valable, que le rêve a un sens, une signification peut-être symbolique : or même eux ont échoué dans leur tentative d’introduire les rêves dans le lit de Procuste d’un quelconque système allégorique artificiel, sorte d’édition mise à jour d’une clé des songes moderne.

C’est ainsi que depuis plusieurs siècles se dressaient face à face le camp des croyants superstitieux et celui des sceptiques invétérés, lorsqu’il y a une dizaine d’années, le neurologue viennois Freud fit la découverte de faits nouveaux qui permettent une médiation entre les deux conceptions ; ils fournissent le moyen d’extraire le noyau de vérité des superstitions millénaires et répondent en même temps aux exigences de la causalité scientifique.

D’emblée je tiens à préciser que la théorie et l’interprétation des rêves proposées par Freud justifient la conception populaire dans la seule mesure où elle trouve aux rêves sens et signification ; Freud croit à un déterminisme du rêve par des processus exclusivement endopsychiques et n’appuie en rien la croyance de ceux qui voient dans les rêves l’intervention de puissances supérieures ou une vision de l’avenir.

À l’aide de la psychanalyse, ce nouvel instrument de compréhension et de traitement des psycho-névroses, Freud a été amené à reconnaître la véritable signification des rêves. Cette méthode part de l’hypothèse que les symptômes névrotiques sont les manifestations symboliques de complexes de représentations affectivement chargés, oubliés mais présents dans l’inconscient, manifestations qui cessent spontanément si l’on parvient, par l’association d’idées, à retrouver et à ramener à la conscience ce complexe de représentations refoulé.

En cours d’analyse, les patients racontaient parfois leurs rêves ; Freud tenta de soumettre le contenu de ces rêves à l’analyse psychologique ; à sa plus grande surprise, il y trouva non seulement un adjuvant efficace au traitement des névroses, mais aussi — sous-produit inattendu — une théorie nouvelle et plausible du rêve.

Il arrive au cours de la fabrication des corps chimiques que des sous-produits, longtemps négligés, s’avèrent plus tard des substances précieuses dont la valeur dépasse de beaucoup celle du produit principal. Ainsi la théorie des rêves, découverte accessoirement par Freud, ouvre à la psychologie normale et pathologique des perspectives inattendues, reléguant au second plan le point de départ lui-même, le traitement des névroses.

Il ne m’est guère possible dans les limites du temps qui m’est imparti de discuter méthodiquement et en détail la théorie des rêves selon Freud. Je ne peux citer ici que les thèses élémentaires, illustrées d’exemples, dont la compréhension immédiate ne rencontre pas d’obstacles. Je ne m’illusionne pas cependant sur la force de persuasion de ma conférence ; l’expérience m’a montré qu’en psychanalyse on ne peut guère convaincre, mais seulement se convaincre. Je ne m’attarderai donc pas à démentir les divers arguments opposés à la théorie des rêves et je me contenterai d’en exposer les points essentiels.

Avant tout, quelques mots de méthodologie.

L’analyse d’un rêve suit la même démarche que l’exploration de la signification d’idées ou de pensées apparemment absurdes des malades psychonévrotiques. Il faut savoir en effet qu’à la manière des idées obsédantes, apparemment dépourvues de logique mais recouvrant des pensées inconscientes douées de signification, les images et les événements du rêve ne sont généralement que des symboles déformés de trains d’idées refoulés. Le contenu onirique conscient dissimule donc un matériel onirique latent d'où l'on peut déduire l'existence de pensées oniriques parfaitement logiques et douées de signification. L’interprétation d’un rêve consiste à ramener les images oniriques conscientes au matériel onirique latent puis aux pensées oniriques dotées de signification.

La méthode employée est celle de l’association libre. Nous invitons le patient à raconter son rêve puis, divisant le récit en fragments plus petits, nous lui demandons de dire tout ce qui lui vient à l’esprit lorsque, détournant son attention de l’ensemble du rêve, il la centre sur des petits fragments, éventuellement un mot ou un fait isolé. Naturellement il importe que cette association d’idées soit entièrement libre, sans autre limitation que cette complète liberté de penser elle-même, c’est-à-dire l’exclusion totale de la critique. On peut enseigner à toute personne moyennement douée de raconter sans honte les pensées en rapport avec tel ou tel détail d’un fragment de rêve, qu’elles soient intelligentes ou stupides, logiques ou absurdes, agréables ou désagréables.

Nous procédons de même avec les autres fragments du rêve et nous obtenons ainsi le « matériel onirique latent », c’est-à-dire l’ensemble des pensées et des souvenirs dont le produit déformé et condensé constitue la représentation onirique consciente. Car c’est une erreur de croire que la fantaisie, libérée au gré des associations, n’obéit à aucune loi. Dès que la direction consciente a lâché les rênes, les forces directrices de l’activité psychique inconsciente entrent en jeu : ce sont ces mêmes forces et schémas psychiques qui dominent — comme Freud nous l’a appris — la production des rêves, comme celle des formations proprement psychopathologiques. Certes nous sommes familiarisés avec l’idée que les processus physiques ne connaissent pas le hasard : les observations psychanalytiques indiquent un déterminisme tout aussi rigoureux au niveau des activités mentales, même de celles qui paraissent autonomes. Il n’est donc pas à craindre que l’association libre pendant la cure conduise à des données sans signification — bien au contraire ! Il arrive au début que l’analysé lui-même accumule, avec un scepticisme plein d’ironie, un fatras de propos hétéroclites ; mais bientôt il constate avec surprise que l’association, soustraite à la domination de la volonté, s’oriente vers l’évocation d’idées et de souvenirs depuis longtemps oubliés ou refoulés parce que désagréables, mais qui, une fois ramenés à la conscience, permettent de comprendre, d’expliquer le fragment de rêve. Si nous procédons de même avec d’autres fragments du rêve, nous constatons que les trains d’idées qui naissent des différents fragments convergent vers une idée déterminée, généralement très actuelle et significative, la pensée onirique proprement dite qui, une fois reconnue, permet non seulement de comprendre et d’expliquer les différents fragments du rêve, mais aussi le rêve dans son ensemble. Et enfin, si nous comparons la pensée onirique qui se trouve à l’origine du rêve au simple récit du rêve lui-même, nous constatons que le rêve n'est autre chose que l'accomplissement d'un désir refoulé. Cette phrase résume une des thèses fondamentales de la théorie des rêves selon Freud.

Le rêve accomplissant les désirs laissés insatisfaits par la dure réalité : cette conception est appuyée par les proverbes de tous les peuples, par les métaphores et les métonymies qui sont des lieux communs de l’expression verbale. Le Hongrois, lorsqu’il désire ardemment une chose impossible, dit qu’il n’ose même pas en rêver ; et ce dicton amusant, s’il met en scène le monde animal, fait cependant incontestablement allusion à l’homme : le cochon rêve de glands, l’oie de maïs. En effet, une partie des rêves, la majeure partie chez les petits enfants qui n’ont pas encore pu assimiler l’autocensure inhibitrice imposée par la civilisation, est tout simplement l’accomplissement de désirs. L’enfant rêve d’un plat de cerises, d’un jouet ardemment convoité, de la tendre affection de sa mère, ou encore d’un combat victorieux contre le petit garçon du voisin ; ou bien encore il rêve que les vacances remplacent une période scolaire, que la liberté se substitue à une stricte discipline ; peut-être plus souvent encore il rêve qu’il est déjà « grand », qu’il possède toute la puissance de ses parents dont, en réalité, il ne peut que subir les effets.

Comme je viens de le dire, certains rêves d’adultes sont aussi la représentation directe d’un accomplissement de désir. Nous rêvons qu’un projet souvent contrarié aboutit, que nous passons avec succès un examen difficile, que nos parents décédés sont à nouveau vivants, que nous sommes riches, puissants, géniaux, orateurs prestigieux ; que la femme vainement convoitée nous appartient, etc..., en général justement ce à quoi la réalité nous oblige à renoncer, ou ce que nous avons désiré en vain. L’accomplissement de désirs se retrouve dans les rêveries diurnes qui s’emparent de nous lorsque nous marchons dans la rue ou au cours de quelque occupation monotone et peu absorbante. Freud (car c’est lui encore qui le premier, élabora ce thème ancien) remarque à juste titre que les rêveries diurnes de la femme traitent avant tout de succès féminins et de conquêtes, celles de l’homme d’ambitions satisfaites ou de victoires sexuelles : nous pouvons encore mentionner la fréquence de rêveries diurnes où nous réchappons d’un danger ou tirons une vengeance exemplaire d’un ennemi.

Ces fantasmes oniriques diurnes ou nocturnes qui sont la représentation directe d’un accomplissement de désir ont un caractère tellement évident qu’aucune explication supplémentaire n’est nécessaire.

Cependant, ce qui est nouveau et surprenant dans la théorie des rêves selon Freud, et pour beaucoup incroyable, c’est que tous les rêves, même les rêves indifférents ou désagréables, puissent se ramener à ce type fondamental et, après analyse, apparaître comme l’accomplissement camouflé d’un désir.

Tout porte à croire que l’analyse d’un rêve par la méthode de l’association libre représente pratiquement le même travail, accompli en sens inverse, que le travail psychique nocturne qui transforme une pensée onirique en représentation onirique, ou encore les représentations désagréables, les sensations d’insatisfaction susceptibles de troubler le sommeil en désirs satisfaits. Freud appelle cette activité du psychisme élaboration onirique et il estime que selon toute probabilité elle s’accomplit toutes les nuits chez tous les individus, même ceux qui ne se souviennent pas le matin d’avoir rêvé. En effet, les observations récentes, contrairement à l’opinion générale, semblent montrer que non seulement l’élaboration onirique ne trouble pas le sommeil, mais qu’elle le protège plutôt en empêchant les pensées pénibles de parvenir telles quelles à notre conscience et perturber notre sommeil ; ce travail psychique spécifique modifie dans un sens favorable tout ce qui est angoissant, présente tous les désirs qui surgissent à l’état accompli.

Nous appelons déformation onirique la partie de l’élaboration onirique qui a pour tâche de déguiser l’accomplissement de désirs, et censure, le facteur psychique qui empêche l’accomplissement de désirs de parvenir à notre conscience dans les représentations oniriques sous forme non déguisée. C’est la même censure morale qui, dans les psychonévroses, refoule les complexes de représentations inadmissibles, ne leur permettant de se manifester que sous forme d’actions symptomatiques ou de pensées symboliques, exactement comme les journaux qui, en période de dictature, ne peuvent exprimer leurs opinions politiques que par allégories et allusions cachées.

Dans la journée, cette censure est très vigilante et écarte immédiatement toute pensée incompatible avec les bonnes mœurs ou l’idéal que nous avons de nous-mêmes. À l’inverse des fonctionnaires du service de censure, bien plus portés — chacun s’en souvient — à se servir du crayon rouge la nuit que le jour, la censure qui agit dans le psychisme humain est beaucoup moins sévère la nuit ; elle laisse franchir le seuil de la conscience à bon nombre de représentations qu’elle rejetterait avec indignation à l’état de veille, se fiant à l’état de paralysie de la motricité volontaire pendant le sommeil. Car notre moi inconscient est rempli de désirs refoulés depuis l’enfance qui profitent du relâchement nocturne du mécanisme de contrôle pour se manifester. Ce n’est pas par hasard que les tendances sexuelles — les plus rigoureusement censurées — et en particulier les formes les plus méprisées de ces tendances, jouent un rôle si important.

Car il ne faut pas croire que c’est par plaisir particulier que les psychanalystes s’intéressent tant aux problèmes sexuels ; ce n’est pas notre faute si la sexualité surgit à tout instant par quelque bout que nous abordions les phénomènes de la vie mentale. Si la psychanalyse est de la pornographie, alors la vie mentale inconsciente de l’homme est un pornogramme. Nous n’allons pas jusqu’à surestimer la sexualité au point où le faisaient certains peuples anciens dont la coutume voulait qu’en prêtant serment ils posent la main, en gage de leur bonne foi, sur leurs organes considérés comme les plus précieux c’est-à-dire leurs testicules (d’où le mot « testis » qui signifie à la fois témoignage (attestation) et testicule). Mais nous approuvons Havelock Ellis lorsqu’il n’admet pas que l’on taxe la sexualité, source de la vie du plus parfait des hommes, de basse et de méprisable, ou même seulement de honteuse.

Pendant le sommeil, la censure opposée à la sexualité s’affaiblit considérablement, et c’est ainsi que nos rêves contiennent souvent des événements d’ordre sexuel qu’à l’état de veille nous ne reconnaîtrions pas très volontiers comme l’accomplissement d’un désir. Je prendrai pour exemple un rêve raconté en cours d’analyse par une de mes jeunes patientes, extrêmement pudique dans la vie : elle se voyait enveloppée d’un peplum antique, fermé devant par une épingle de sûreté ; brusquement l’épingle tombe, le voile s’ouvre, et elle se trouve offerte, dans toute sa nudité, à l’admiration d’hommes groupés autour d’elle2. Une autre malade, également très réservée, a vécu ce rêve d’exhibition de façon différente. Elle se voyait liée à une colonne, enveloppée d’un drap de la tête aux pieds, de façon à dissimuler jusqu’à ses yeux ; autour d’elle, des hommes d’allure exotique, turcs ou arabes, discutaient de son prix. La scène — mis à part le drap — rappelle beaucoup ce qui doit se passer en Orient lors de l’achat d’une servante de harem ou d’une esclave. L’analyse a effectivement découvert que la dame, si pudique aujourd’hui, aimait beaucoup, dans son jeune âge, rêver à l’érotisme chatoyant de l’Orient en lisant les contes des Mille et une Nuits. Son rêve réalisait ce désir avec un certain retard, et pas même intégralement, car autrefois ce n’est pas enveloppée d’un drap, mais au contraire sans voiles, qu’elle imaginait la scène du marché d’esclaves. Aujourd’hui la censure opposée à la nudité est si sévère, même en rêve, qu’elle n’autorise ce désir qu’à travers un procédé fréquent de la déformation onirique, l’inversion du désir véritable. Quant à une troisième dame, tout ce qu’elle se permettait en rêve était de se promener pieds nus ou en bas au milieu des gens, alors que son analyse avait révélé que dans son enfance elle aimait tant se promener nue que sa famille l’avait plaisamment surnommée « Nackte Panczi » (Panczi-toute-nue). Ces rêves d’exhibition sont si fréquents, que Freud les classe parmi les rêves-types. En fait, ils signifient tout simplement le désir inconscient de retrouver l’état paradisiaque de la petite enfance.

Un autre moyen fréquent dont use la déformation onirique pour déjouer la censure, est d’empêcher le désir proprement dit de se manifester tel quel, ne l’autorisant à paraître que sous forme d’allusion. Par exemple, il serait impossible de comprendre pourquoi une malade rêvait si souvent qu’elle était dans les bras d’un jeune homme appelé Frater qui lui était totalement indifférent, si nous n’avions pu retrouver que dans son enfance c’est son frère qu’elle avait pris pour idéal, et qu’à l’époque du courage naïf qui ne connaît pas encore de barrières entre personnes du même sang, plus d’une fois la curiosité mutuelle du couple fraternel s’était manifestée sous une forme qui aujourd’hui leur ferait horreur à tous deux — du moins consciemment.

Cette horreur s’exprime parfois dans le rêve même ; dans ce cas les représentations oniriques sont accompagnées de sentiments d’anxiété, d’angoisse, qui peuvent atteindre un degré d’intensité tel qu’ils éveillent le rêveur. Il semble paradoxal, mais pourtant il est vrai, que même ces rêves torturants et atroces contiennent l’accomplissement de désirs ; désirs certes, que nous ne reconnaissons pas pour nôtres, mais qui sont constamment présents dans notre inconscient. Les femmes sexuellement insatisfaites, mais vertueuses, rêvent constamment de cambrioleurs, d’agressions, de bêtes sauvages qui les foulent aux pieds ; mais un détail infime du rêve — s’il est soumis à l’analyse — permet souvent de découvrir que cette agression ou ce viol dont elles sont victimes n’est que le symbole de l’assaut sexuel dont l’agressivité est un constituant caractéristique et nécessaire. Une de mes patientes, hystérique, rêva à maintes reprises qu’elle était piétinée par un taureau parce qu’elle portait une robe rouge ; elle satisfaisait par ce rêve non seulement son désir actuel de posséder cette robe, mais aussi les désirs sexuels dont la pensée refoulée était en rapport étroit avec sa névrose. La terrifiante bête mâle figurant dans le rêve, qui dans la conscience commune symbolise la force, était une allusion à un homme dont l’aspect extérieur lui rappelait celui du taureau.

Tenant compte du rôle important de l’élément infantile dans la formation des rêves, si nous acceptons la thèse de Freud que non seulement la petite enfance n’est pas dépourvue de pulsions libidinales, mais encore que ces pulsions infantiles ne sont pas encore limitées par l’éducation ; si nous admettons le caractère « pervers polymorphe » des désirs infantiles, la signification infantile des zones anale, orale, uréthrale et érectiles, le voyeurisme et l’exhibitionnisme infantiles, les caractères sadique et masochique de l’enfant : nous ne taxerons pas d’absurdité la thèse de Freud qui veut que les rêves — même les plus horribles, les plus cruels, les plus honteux et les plus répugnants — représentent l’accomplissement de désirs : désirs de l’enfant inculte qui vit en nous, refoulé dans l’inconscient.

Il y a des rêves à contenu extrêmement pénible qui, fort curieusement, ne troublent nullement notre repos nocturne ; si bien que le matin au réveil nous sommes nous-mêmes étonnés de voir comment nous avons pu vivre un tel événement avec autant d’indifférence. Un jour, un malade de Freud vint lui raconter, sur le ton de la culpabilité, qu’il avait rêvé la nuit précédente de l’enterrement de son jeune frère tendrement aimé, sans en éprouver le moindre chagrin. Un détail apparemment insignifiant du rêve, un billet de concert, donna la clé du problème. Ce patient se proposait d’aller le lendemain à un concert où il avait l’espoir de rencontrer une jeune fille qui avait été sa fiancée, qu’il aimait toujours, et qu’il avait rencontrée pour la dernière fois à l’enterrement d’un de ses frères cadets. Le rêve, pour hâter la rencontre, sacrifiait l’autre frère également ; mais la censure savait, apparemment, que le désir ne visait pas la mort de l’enfant, mais un objectif beaucoup plus innocent ; aussi l’idée de l’enterrement ne s’accompagnait-elle pas d’une réaction correspondante de l’humeur. C’est le cas de tous les rêves qui, en apparente contradiction avec le principe fondamental de la théorie du rêve selon Freud, ne satisfont pas des désirs, mais nous privent au contraire d’un objet aimé. Si nous recherchons les pensées oniriques latentes sous le contenu onirique manifeste, il apparaît que « la non-satisfaction d’un désir signifie toujours la satisfaction d’un autre désir ».

Considérant le matériel onirique librement associé au contenu onirique conscient, il est frappant de constater qu’il est essentiellement fourni par les événements de la veille et par des souvenirs infantiles très anciens. Le rêve, après analyse, apparaît généralement comme surdéterminé, c’est-à-dire comme l’accomplissement de plusieurs désirs, les uns actuels, les autres infantiles.

En exemple, je citerai le rêve d’une patiente qui souffre de besoins de miction névrotiques. « Un parquet brillant mouillé ; de l’eau de mare stagnante ; deux chaises appuyées au mur ; en regardant dans cette direction, je vois que les pieds de devant des chaises manquent, comme quand on fait une farce à quelqu’un et qu’on lui propose une chaise cassée pour qu’il tombe. Une de mes amies est là aussi, avec son fiancé. » Le parquet brillant et mouillé lui rappelle que la veille son frère aîné pris de colère avait brisé une cruche par terre ; l’eau s’était répandue et le parquet avait le même aspect que dans le rêve. Mais le parquet brillant et mouillé évoquait aussi un souvenir d’enfance mémorable : ce même frère l’avait tellement fait rire un jour qu’elle n’avait pas pu retenir ses urines. En poursuivant l’analyse du rêve la patiente m’apprit qu’elle s’était longtemps masturbée, et, comme il est fréquent chez les fillettes, le moment culminant de l’orgasme s’accompagnait d’une envie de miction. Cette partie du matériel onirique, précieuse aussi du point de vue de la névrose de miction, symbolise l’accomplissement du désir infantile qui toutefois — du fait d’une censure rigoureuse — ne pouvait se manifester que par allusion. Les deux chaises aux pieds cassés, appuyées au mur, représentaient, comme il apparut à l’analyse, la mise en scène de l’expression : « s’asseoir entre deux chaises ». Deux fois déjà la patiente avait été demandée en mariage, mais l’attachement qu’elle éprouvait pour sa famille fut un obstacle inconscient à son consentement. Et si son moi conscient s’était résigné — à l’en croire — à l’idée du célibat, il semble que dans son for intérieur ce n’est pas sans jalousie qu’elle considérait son amie et le fiancé de celle-ci, qui la veille du rêve lui avaient rendu visite. Évidemment, parmi les nombreuses idées suscitées par le rêve, j’ai choisi les plus fécondes, qui confirment en même temps que le rêve est bien l’accomplissement de désirs.

En appliquant les thèses de Freud, voici comment nous pourrions concevoir la structure de ce rêve : l’élaboration onirique est parvenue à associer les deux événements de la veille — la cruche brisée et la visite des fiancés — aux complexes de représentations affectivement chargés, refoulés depuis l’enfance mais toujours susceptibles de prêter leur force affective à une réaction psychique actuelle. Selon Freud, le rêve ressemble à une Société où les complexes refoulés fournissent le capital, c’est-à-dire l’énergie affective, tandis que les réminiscences et les désirs actuels, conscients, jouent le rôle de l’associé actif.

Une troisième source des rêves est fournie par les stimulations nerveuses sensitives et sensorielles qui atteignent l’organisme pendant le sommeil. Il peut s’agir d’excitations cutanées : pression de la couverture ou d’un pli du drap, refroidissement de la peau ; de stimulations acoustiques ou optiques pendant le sommeil ; de sensations organiques : faim, soif, satiété, pesanteur gastrique, etc... De nombreux psychologues et physiologistes attribuent volontiers une importance excessive à ces stimulations ; ils se satisfont de l’explication que le rêve n’est qu’un simple assemblage de réactions psycho-physiologiques provoquées par ces impressions sensorielles. Freud leur oppose fort justement que le rêve n’intègre pas des stimulations sensorielles telles quelles, mais seulement après une déformation spécifique ; quant aux motifs, aux moyens et à l’énergie nécessaire à la déformation, ce n’est plus la stimulation externe mais des sources d’énergie endopsychiques qui les fournissent. Les stimulations sensitives qui se produisent pendant le sommeil ne fournissent qu’une occasion aux tendances endo-psychiques de se manifester. Même les rêves provoqués par des excitations physiques, une fois analysés, apparaissent comme l’accomplissement de désirs, manifestes ou latents. Une personne très altérée rêve qu’elle boit de grandes quantités d’eau ; l’affamé se rassasie ; le malade qui a une vessie de glace sur la tête la rejette parce qu’il rêve que la maladie est guérie ; la pulsation douloureuse d’un furoncle périnéal devient en rêve, par euphémisme, une délicieuse promenade à cheval ; et c’est ce processus qui permet au donneur de ne pas être réveillé par la soif, la faim, la pesante vessie de glace ou le furoncle douloureux, le psychisme transformant, de par sa propre énergie, l’excitation en accomplissement de désirs. Le rêve remplit ainsi une de ses fonctions principales : assurer la tranquillité du sommeil. Les rêves horribles, connus sous le nom de cauchemars, qui peuvent être déclenchés par une indigestion, un trouble de la respiration ou de la circulation ou une auto-intoxication, s’expliquent de même : les sensations physiques pénibles sont utilisées pour l’accomplissement de désirs profondément refoulés, qui pourraient difficilement affronter la censure culturelle et éthique et ne peuvent être représentés qu’accompagnés de sentiments d’effroi et de dégoût.

L’analyse d’un rêve — comme je l’ai déjà dit — correspond approximativement au même travail, mais en ordre inverse, que le travail d’élaboration du rêve accompli par le psychisme. Si nous comparons le rêve manifeste, souvent très bref, au matériel énorme qui surgit au cours de son analyse, et si nous ajoutons que malgré cette différence tous les détails du contenu onirique latent sont représentés dans le rêve manifeste d’une façon ou d’une autre, nous devons approuver Freud lorsqu’il estime que la plus lourde tâche de l’élaboration onirique est la condensation des représentations.

Je me propose d’illustrer ce fait par un exemple. Un confrère atteint d’impuissance psycho-sexuelle me communiqua le rêve suivant formé de deux parties. La première partie se limite au fait qu’à la place du Pesti Hirlap3 auquel il est abonné, c’est la Neue Freie Presse 4 qui lui parvient, journal auquel est abonné un de ses amis. Dans la deuxième partie figure une femme brune qui veut absolument se faire épouser par lui. Il apparut qu’en réalité le rêve lui fournit non un journal étranger mais, sous couvert de cette allusion, une femme étrangère qui effectivement fréquente la maison d’un de ses amis et qui depuis longtemps déjà a attiré son attention car il pense qu’elle pourrait éveiller sa sexualité fortement inhibée.

Au cours des associations suivantes il apparut que sa maîtresse de longue date, en qui il avait placé les mêmes espoirs, représentée dans le rêve — puisqu’elle est hongroise — par le Pesti Hirlap, a déçu son attente ; qu’il songeait sérieusement à remplacer cette relation stable par des relations sexuelles plus libres, qui n'engagent à rien. Connaissant l’extraordinaire richesse du symbolisme sexuel, nous verrons sans surprise le patient employer dans son rêve l’expression « Presse » (presse d’imprimerie) dans un sens sexuel. La deuxième partie du rêve, comme pour confirmer notre interprétation, rappelle que le patient a souvent songé avec inquiétude qu’une relation permanente comme celle où il se trouve engagé, pourrait aisément le conduire à un mariage en dessous de sa condition. Lorsqu’on sait — comme Freud l’a montré dans une monographie — que les thèmes et procédés du mot d’esprit sont presque identiques à ceux du rêve, on peut admettre, sans y voir un jeu de mots facile, que dans la représentation Neue Freie Presse (Nouvelle Presse libre) le patient a réussi à condenser toutes les pensées et tous les désirs visant à la guérison de son état, et aussi les moyens présumés de cette guérison : l’attrait du nouveau5 et une plus grande liberté.

Le travail de condensation du rêve recourt souvent aux mélanges de personnes, de choses et de mots. Ces monstruosités de la fantaisie onirique ont grandement contribué à faire considérer jusqu’à nos jours le rêve comme une production de l’esprit parfaitement absurde et dépourvue de signification. Cependant, la psychanalyse nous apprend que l’accolement de deux formes ou de deux représentations dans le rêve correspond à un produit moins réussi de la même activité de condensation que celle qui a réalisé les autres parties, éventuellement moins spectaculaires, du contenu onirique conscient. La règle de l’interprétation des rêves, lorsqu’il s’agit de ces formations composites, est de rechercher le matériel onirique d’abord séparément pour chacune des parties constituantes, puis de découvrir la communauté, l’identité ou l’analogie qui a pu servir de base au composé.

Un exemple instructif de formation composite nous est fourni par le rêve d’une de mes patientes, où figurait un être étrange, pour moitié un médecin de sa connaissance, pour moitié cheval, le tout vêtu d’une chemise de nuit. Les idées librement associées au concept « cheval » nous ramenèrent à l’enfance de la malade ; pendant longtemps elle avait souffert d’une intense phobie des chevaux ; son horreur provenait en particulier de la honte qu’elle éprouvait devant les manifestations très évidentes de leur sexualité et de leurs besoins corporels ; puis elle se rappela que lorsqu’elle était toute petite, souvent sa nourrice l’emmenait dans un haras militaire, où elle pouvait observer ces choses à loisir, libre encore de tout préjugé. La chemise de nuit lui rappelait son père qu’elle avait souvent vu — car elle couchait dans la chambre de ses parents — non seulement dans cette tenue sommaire, mais encore dans l’accomplissement d’actes que l’enfant n’a généralement pas l’occasion de surprendre. (Si toutefois cela se produit avec une relative fréquence — comme nos analyses le montrent — c’est parce que les parents sous-estiment souvent l’intelligence des enfants de 3-4 ans et leur capacité d’observation.) Le troisième élément du mélange, le médecin, me fit soupçonner — à juste titre — que la malade nourrissait à l’égard de ce personnage une curiosité de même nature, c’est-à-dire déplaçait inconsciemment sa curiosité sur lui.

Il arrive que les deux personnages de la combinaison n’y figurent pas en proportions égales ; seul un geste, un mouvement caractéristique de l’un se retrouve, plaqué sur l’autre. Dans un de mes rêves par exemple, je me voyais moi-même, caressant mon front de la main droite, du même geste que mon bon maître le Pr Freud lorsqu’il médite un problème ardu. Il ne fallut guère longtemps pour comprendre que ce mélange du maître et de l’élève, en plein travail, n’a pu m’être dicté en rêve que par la jalousie et l’ambition, à la faveur du repos de la censure intellectuelle. À l’état de veille, je ne peux que sourire de la témérité de cette identification qui rappelle vivement cette citation bien connue : « Wie er sich räuspert und wie er spuckt, das habt Ihr ihm weidlich abgeguckt6. »

Pour illustrer le mélange des mots, je citerai le rêve d’un malade dont la langue d’origine est l’allemand, et où figure un personnage du nom de Metzler ou Wetzler7. Or le malade ne connaît personne de ce nom. Par contre il s’est beaucoup préoccupé la veille d’un individu nommé Messer, qui prend un grand plaisir à le taquiner8. Messer en français9 signifie couteau et le couteau lui rappelle qu’il a souvent eu peur dans sa petite enfance lorsque son grand-père aiguisait son couteau (Messer wetzen) et le menaçait de castration, menace qui n’est pas restée sans effet sur son développement psycho-sexuel. Le nom de Metzler-Wetzler n’est donc rien d’autre que la condensation des mots Messer, hetzen et wetzen.

Il existe un rapport étroit entre le travail de condensation du rêve et une autre tendance de l’activité onirique, que Freud appelle déplacement (Traumverschiebung). Cette partie du travail onirique consiste essentiellement à déplacer l’intensité psychique des pensées oniriques logiques dissimulées sous le rêve de la pensée vraiment importante sur un détail insignifiant ; ainsi, la représentation significative ne parvient pas, sinon sous une forme vague et allusive, jusqu’au contenu onirique conscient, tandis que dans le rêve l’intérêt maximum est retenu par des détails plus insignifiants. Le travail de déplacement et le travail de condensation sont en rapport étroit : le rêve, pour priver de son intensité une pensée qui pourrait troubler le sommeil ou heurter les lois de la censure éthique, s’efforce en quelque sorte de couvrir celle-ci de la voix, et accroche une multitude de souvenirs à un détail insignifiant pour détourner l’attention — par la condensation de l’intensité psychique de ceux-ci — de la pensée véritablement importante.

Voici un rêve très bref que j’ai eu l’occasion d’analyser : la rêveuse tordait le cou à un petit chien blanc qui aboyait. Elle était très étonnée, « elle qui ne ferait pas de mal à une mouche », d’avoir pu accomplir en rêve un acte aussi cruel, et ne se rappelait pas avoir jamais rien fait de tel. Par contre elle admit que, passionnée d’art culinaire, plus d’une fois elle avait elle-même coupé le cou aux volailles, poules, pigeons ; ce qui lui rappela que le cou du petit chien dans le rêve était tordu exactement comme elle avait l’habitude de tordre celui des pigeons pour que l’exécution ne les fasse pas souffrir. Les associations suivantes en arrivèrent déjà à des histoires et des images de pendaison humaine, en particulier au fait que le bourreau, lorsqu’il serre le nœud autour du cou du condamné, lui tord en même temps la tête pour hâter la mort. En réponse à ma question : à qui elle en voulait le plus actuellement, elle nomma une de ses parentes, et fut intarissable sur les défauts de cette personne et sur tout ce qu’elle a fait pour bouleverser la paix du ménage, jusqu’alors parfaite, après s’être introduite dans la famille en simulant une douceur de colombe. Dernièrement elles eurent une explication très violente ; en conclusion, la dame chassa la personne en question en ces termes : « Partez, je ne peux tolérer un chien enragé dans ma maison. »

Dès lors on pouvait comprendre qui était ce petit chien blanc dont elle tordait le cou dans le rêve, d’autant plus qu’il s’agit effectivement d’une personne de petite taille et remarquablement blanche de teint. Mais en même temps cette brève analyse nous permet d’épier le rêve dans son activité de déplacement et de déformation. La comparaison peu flatteuse prononcée au cours de la scène orageuse a servi dans le rêve pour remplacer lors de l’exécution l’adversaire haï qui n’y figure même pas, par un petit chien blanc, comme dans la Bible où l’ange présente un agneau au couteau d’Abraham qui s’apprêtait à sacrifier son fils. Les images d’exécution d’animaux déposées dans la mémoire de la rêveuse s’étaient accumulées jusqu’à couvrir de leur intensité psychique condensée la représentation du véritable objet de haine et déplacer ainsi la scène de la représentation onirique consciente dans le monde animal. La liaison nécessaire au déplacement était probablement fournie par les représentations oniriques et les fantasmes concernant la pendaison humaine.

Cet exemple me fournit l’occasion d’énoncer une fois de plus la thèse fondamentale de la théorie des rêves de Freud : le contenu onirique conscient qui subsiste au réveil, mises à part les exceptions déjà mentionnées, ne reproduit pas les pensées oniriques telles quelles, mais en donne une image déformée, déplacée et condensée ; ces pensées ne peuvent être reconstituées qu’à l’aide de l’analyse.

Le travail onirique est considérablement compliqué par l’impossibilité de faire appel aux concepts qui sont les éléments de structure de la pensée abstraite ; le rêve ne peut exprimer les idées qu’au moyen d’hallucinations visuelles, auditives et sensorielles en général, de dramatisation, de mise en scène. Freud caractérise avec esprit le travail de concrétisation, de dramatisation du rêve lorsqu’il note qu’en rêve même un éditorial politique s’exprimerait en images. Et ceci à l’aide d’analogies si superficielles et d’une symbolique si excessive, qu’elles dépassent de loin tout ce que nos poètes symbolistes ont produit dans ce domaine. Le rêve exploite avec prédilection et habileté le double sens des mots, la signification directe ou figurée des expressions, pour rendre « onirisables », si j’ose dire, les idées, les notions abstraites, en les dramatisant. Des expressions curieuses, des citations, proverbes et paraboles, fragments de poèmes, dont la mémoire de chacun est encombrée, fournissent toujours au rêve d’excellents matériaux pour la mise en scène d’une pensée. Au lieu de recourir à de longues explications, je préfère donner quelques exemples.

Un de mes patients a fait le rêve suivant : « Je me promène dans un grand parc, sur un chemin très long, je n’en vois pas la fin, mais je me dis, je marcherai tant qu’il faudra, mais j’irai jusqu’au bout. » Le parc du rêve ressemblait — sauf en ce qui concerne ses dimensions — au jardin d’une de ses tantes où dans son enfance il avait souvent passé de très belles vacances. Cette tante lui rappelle qu’il couchait en général dans la même chambre qu’elle, sauf quand l’oncle était là ; il devait alors déménager dans la pièce voisine. L’enfant, qui à l’époque n’avait qu’une connaissance très rudimentaire de la sexualité, avait plusieurs fois tenté de savoir ce qui se passait dans la pièce voisine en regardant par le trou de la serrure ou en écoutant à la porte, mais en vain. Marcher sur un chemin sans fin symbolisait ici le désir d’aller jusqu'au bout de quelque chose, désir qui par ailleurs se trouvait actualisé par un événement de la veille.

Une de mes malades rêva d’un couloir d’internat dans un pensionnat de jeunes filles. Elle voit son armoire de jeune fille ; elle veut l’ouvrir mais ne trouve pas la clef, de sorte qu’elle est obligée de la fracturer ; mais lorsque enfin elle parvient à la forcer, elle s’aperçoit qu’il n’y a rien dedans. À l’analyse le rêve apparut comme la reproduction d’un fantasme de masturbation, souvenir d’internat et, comme si souvent, l’organe génital féminin y était figuré par une armoire ; quant à la vision finale du rêve, l’armoire où il n’y a rien, son seul rôle est de lui servir d’excuse, de la rassurer, comme si elle se disait : mais il n’y a rien là-dedans (sous-entendu : de coupable, N. d. T.).

Une malade, dont la névrose s’est déclenchée à partir de la mort de son cousin, marié jeune, et aux dires de la patiente : mal, rêve sans cesse du défunt ; elle le voit dans sa tombe, mais sa tête est étrangement tournée, ou bien soudée à une branche ; ou alors il se tient sur une hauteur, vêtu comme un enfant, et doit sauter. Tout ceci n’est qu’un réquisitoire symbolique contre l’épouse du défunt et surtout son beau-père : ils lui ont tourné la tête, l’ont forcé, tout jeune, à se précipiter dans le mariage et ne le respectaient même pas, puisqu’un jour, par allusion à sa pauvreté, ils l’ont traité de malheureux tombé d’une branche10.

Très souvent, tomber de haut symbolise la déchéance morale ou matérielle ; chez les filles, la position assise traduit qu’elles ont été laissées pour compte ; chez les hommes, un énorme panier11 peut être le symbole onirique du refus tant redouté ; bien souvent le rêve représente le corps humain par une maison ou une chambre, où l’entrée, les fenêtres et les portes jouent le rôle des orifices naturels. Certains de mes malades souffrant d’impuissance et qui désignent le coït par un terme trivial répandu, font fréquemment des rêves de fusillade, de pistolets enrayés, rouillés, etc...

L’idée paraît séduisante de rassembler les interprétations symboliques et d’établir une clef des songes moderne, où nous pourrions retrouver immédiatement l’explication de chaque détail d’un rêve. Mais ce n’est guère possible. Car s’il existe des rêves typiques qui dans la plupart des cas ont un sens déterminé, le sens des symboles oniriques varie, suivant les personnes, et pour chacun, selon les jours. La seule solution — si nous voulons connaître le sens complet du rêve avec tous ses déterminants — est la laborieuse analyse des rêves ; pour ce faire, la perspicacité et l’imagination ne suffisent pas : la collaboration entière du rêveur est indispensable.

Peut-être est-il plus difficile encore en rêve de représenter les rapports entre les pensées oniriques, que d’exprimer les idées abstraites. Certes ce n’est qu’au bout d’une recherche longue et ardue que Freud a découvert les particularités de la structure formelle du rêve qui permettent de faire pressentir, sinon d’expliciter les corrélations logiques. La manière la plus simple de traduire les relations entre les idées est la simultanéité des représentations oniriques qui les symbolisent, leur localisation en un même lieu, ou même leur condensation en une seule formation. Par contre, pour exprimer des relations de cause à effet, les alternatives, les hypothèses, le seul moyen dont le rêve dispose est de placer les parties correspondantes les unes après les autres. Lorsqu’une image subit une transformation, il faut supposer que les pensées oniriques correspondantes traitent d’une cause et de son effet ; mais cette même relation peut s’exprimer par deux images oniriques absolument isolées, dont l’une représente la cause et l’autre l’effet. Même l’expression de la simple dénégation rencontre d’importants obstacles, que la pensée en question soit à prendre dans un sens positif ou négatif ; compte tenu de la complexité de notre organisation psychique, il n’est pas étonnant que l’affirmation et la dénégation se retrouvent souvent côte à côte, ou plus exactement, superposées, dans les pensées oniriques. Pour exprimer le déplaisir ou l’ironie, le rêve donne une représentation inversée, ou manifestement contraire à la réalité. Le sentiment d’inhibition, si fréquent en rêve, exprime un conflit au niveau de la volonté : l’affrontement de deux tendances.

Malgré la disparition des relations logiques, le rêve offre souvent une apparence parfaitement intelligible et cohérente : cela s’explique tantôt par l’introduction dans le rêve nocturne de fantasmes diurnes, de rêves éveillés, de passages provenant de lectures, de fragments de conversation repris sans modification, tantôt par la tendance rationnalisatrice du psychisme dont l’action se poursuit même en rêve, et qui tente de transformer une succession décousue d’images et de scènes en un ensemble cohérent. Ce travail du rêve que Freud a appelé élaboration secondaire consiste en l’introduction de conjonctions et autres additions mineures qui transforme le contenu onirique fragmenté à l’origine, en un ensemble apparemment cohérent.

Le contenu onirique une fois soigneusement condensé, déplacé, déformé, dramatisé et privé de ses relations logiques par le rêve, on peut imaginer quelle tâche ardue représente l’analyse d’un rêve. Le contenu onirique conscient se présente alors comme une suite d'hiéroglyphes ou un rébus très difficile à déchiffrer ; aussi est-il certain que l’analyse des rêves compliqués suppose, non seulement la connaissance des lois de l’interprétation des rêves, mais aussi un sens inné pour les énigmes.

Chose curieuse, cet édifice péniblement érigé s’effondre en général au réveil comme un château de cartes. Pendant le sommeil, le psychisme est comme une chambre hermétiquement close où ne pénètrent ni lumière ni son, mais où, pour cette raison même, le moindre bruit, le bourdonnement d’une mouche, se fait entendre. Le réveil par contre est comme l’ouverture des fenêtres le matin. Dès que les bruits et les tracas de la vie quotidienne pénètrent dans notre psychisme par les organes des sens, la censure aussi s’éveille de son assoupissement et son premier souci est de stigmatiser le rêve comme sottise et absurdité, le placer sous tutelle pour ainsi dire12.

Outre la dévalorisation, la censure dispose d’une autre mesure disciplinaire pour mater le contenu onirique révolutionnaire (car tout rêve dissimule des pensées qui transgressent un paragraphe ou un autre des lois de l’État ou de la société) ; il s’agit tout simplement de la confiscation aussi complète que possible, de la représentation onirique. La confiscation psychique s’appelle communément l’oubli et l’on entend dire : « J’ai fait un rêve cette nuit mais je l’ai oublié, et que je sois damné si je peux m’en rappeler le premier mot, pourtant le matin, au réveil, je m’en souvenais encore. » D’autres fois l’on peut simplement se rappeler que le rêve était beau, agréable, pénible, déplaisant, confus, intéressant ou absurde. Dans la formulation de ces jugements se glisse fréquemment un détail du contenu onirique dont l’analyse psychologique peut amener la remémoration ultérieure du rêve. Souvent c’est en cours d’analyse qu’un fragment oublié, ou plus exactement refoulé, du rêve revient en mémoire ; la plupart du temps, ces détails tardifs conduisent au noyau de la pensée onirique.

Les études de Freud sur le rêve aboutissent à une hypothèse intéressante, à savoir que l’homme rêve toujours pendant son sommeil, même lorsqu’il ne se souvient de rien au réveil. Il est curieux d’observer que les individus en traitement psychanalytique, encouragés à prêter une plus grande attention à leurs rêves et à les noter au réveil, ont tous les jours un rêve à raconter, alors qu’ils affirment n’avoir que rarement rêvé jusqu’alors. Par contre, lorsque l’analyse atteint une couche particulièrement sensible du psychisme, très fortement défendue de ce fait, les rêves semblent disparaître totalement ou bien sont oubliés dès le réveil.

Une objection évidente est que ces observations et analyses de rêves ont essentiellement porté sur des individus névrosés, donc anormaux, les conclusions ne pouvant par conséquent être étendues aux sujets sains ; mais cette objection peut être écartée ; en effet, la différence entre la santé mentale et la névrose n’est que quantitative, par ailleurs, les analyses de mes propres rêves ou des rêves d’autres sujets normaux ont abouti à des résultats rigoureusement identiques. J’ai cependant dû écarter mes propres rêves, que j’analyse systématiquement, pour ne pas livrer une part trop grande de mon univers intellectuel et émotionnel. Freud, dans son ouvrage, a consenti ce sacrifice ; néanmoins, ses communications restent limitées par la discrétion de rigueur. C’est pour cette raison que j’ai choisi mes exemples chez mes patients, en prenant soin de protéger leur anonymat. Je note cependant que pour s'exercer à l’interprétation des rêves, l’auto-analyse est de loin préférable à la dissection des rêves d’autrui.

Si je me suis efforcé, dans ce qui précède, d’esquisser la psychogenèse et la signification des rêves de l’individu dit normal, sur la base des théories de Freud, le choix des exemples qui illustrent mon exposé m’a parfois obligé à m’étendre à la signification pathologique du rêve également. Nous avons pu voir — comme je l’ai dit ailleurs — combien l’analyse des rêves facilite le traitement psychanalytique des névroses. La censure, assoupie pendant le sommeil, permet le passage des complexes et allusions aux complexes de l’inconscient vers le contenu onirique, que l’intensité de la résistance aurait écartés de la libre association à l’état de veille. Ainsi, partant des images oniriques, parviendrons-nous plus vite et plus directement aux complexes de représentations cachés qui jouent un rôle pathogène dans la névrose, la prise de conscience pouvant représenter un pas vers la guérison. De plus, les rêves ont aussi une valeur diagnostique incontestable, ou du moins l’auront lorsque l’on parviendra à une connaissance systématique de la psychologie, et aussi de la pathologie du rêve. Dès maintenant, de nombreux faits viennent confirmer que la névrose d’angoisse, l’hystérie d’angoisse et la névrose obsessionnelle s’accompagnent de représentations oniriques caractéristiques ; l’univers onirique qui caractérise la démence précoce et la paranoïa apparaît de plus en plus clairement depuis qu’un nombre croissant de chercheurs s’intéresse à la psychologie de ces états. Les rêves des alcooliques et des épileptiques, peuplés d’animaux, de combats contre l’eau et le feu, font actuellement l’objet d’une étude systématique ; l’analyse de ces rêves permettra de mieux connaître les implications psychiques de ces états pathologiques.

Mais l’intérêt d’une solution à ces problèmes partiels et pratiques est surpassé par l’extraordinaire réussite de Freud qui a observé en plein travail, sur le vif, une formation psychique à la limite des mécanismes mentaux physiologique et pathologique, le rêve permettant ainsi une meilleure compréhension des mécanismes des autres formations pathologiques psychiatriques qui se manifestent à l’état de veille.

Certes ce sont les recherches sur les psychonévroses qui ont permis à Freud d’étudier le rêve ; mais les résultats de cette étude restituent un bénéfice substantiel à la pathologie.

Il ne pouvait en être autrement. Car l’état de veille normal, le rêve, la névrose et la psychose ne sont que différents aspects du même matériel psychique, et tout progrès dans un domaine ne pouvait que favoriser nos connaissances dans les autres.

Quiconque s’attendait à trouver dans cette nouvelle théorie du rêve un moyen de prévoir l’avenir, s’en détournera peut-être, déçu. Mais ceux qui se contentent d’un bénéfice secondaire pratique : élucidation de mystères que l’on croyait insondables, élargissement inattendu du champ des connaissances psychologiques, ceux dont le jugement autonome n’est pas obnubilé par les convictions acquises, seront peut-être incités par cette conférence à entreprendre une étude sérieuse et approfondie de l’œuvre capitale de Freud sur l’interprétation des rêves13.