Transfert et introjection

I. L’introjection dans la névrose

« L’aptitude des névrosés à produire des symptômes n’est nullement interrompue par la cure psychanalytique ; elle s’exerce par la création de groupes d’idées d’un type particulier, pour la plupart inconscients, que l’on peut désigner par le nom de transferts (Uebertragungen). »

« Que sont ces transferts ? Des rééditions, des reproductions de tendances et de fantasmes que la progression de l'analyse réveille et doit ramener à la conscience, et qui se caractérisent par la substitution de la personne du médecin à des personnes autrefois importantes. »

C’est en ces termes que Freud, dans sa magistrale histoire d’un cas d’hystérie, a exposé une de ses plus importantes découvertes1.

Tous ceux qui, depuis lors, suivant la voie tracée par Freud, ont tenté de pénétrer par l’analyse l’univers psychique des névrosés, ont dû admettre la justesse de cette observation. Les difficultés majeures de l’analyse proviennent précisément de cette particularité des névrosés, « de transférer leurs sentiments renforcés par des affects inconscients sur la personne du médecin, fuyant ainsi la connaissance de leur propre inconscient »2.

Mais en nous familiarisant davantage avec le psychisme du névrosé, nous constatons que cette tendance au transfert des psychonévrosés ne se manifeste pas seulement dans le cadre d’une psychanalyse, ni uniquement par rapport au médecin ; bien plus, le transfert apparaît comme mécanisme psychique caractéristique de la névrose en général, qui se manifeste dans toutes circonstances de la vie et sous-tend la plupart des manifestations morbides.

L’expérience acquise nous montre que le gaspillage apparemment gratuit des affects chez les névrosés, l’exagération de leur haine, leur amour ou leur pitié, résultent des transferts ; leurs fantasmes inconscients relient des événements et des personnes du moment à des événements psychiques depuis longtemps oubliés, provoquant ainsi le déplacement de l’énergie affective des complexes de représentations inconscients sur les idées actuelles, exagérant leur intensité affective. Le « comportement excessif » des hystériques est bien connu et suscite les sarcasmes et le mépris ; mais depuis Freud nous savons que c’est à nous médecins que ces sarcasmes devraient s’adresser, qui n’avons pas reconnu la représentation symbolique propre à l’hystérie, faisant figure d’analphabètes face au riche langage de l’hystérie, tantôt la qualifiant de simulation, tantôt prétendant en venir à bout au moyen de dénominations physiologiques aussi grandiloquentes qu’obscures.

C’est l’exploration psychologique selon Freud des symptômes et caractéristiques de l’hystérie qui est venue éclairer d’un jour remarquable la vie psychique des névrosés. Il est apparu que la tendance des névrosés à l’imitation, la contagion psychique si fréquente chez les hystériques, ne sont pas de simples « automatismes », mais s'expliquent par revendications, et désirs inconscients, rejetés par la conscience, et inavouables. Le malade s’approprie les symptômes et le caractère d'une personne, avec laquelle inconsciemment il s'identifie « sur la base d’une explication causale identique »3.

Cette même identification hystérique rend compte de la sensibilité bien connue des malades névrosés, leur faculté de ressentir intensément ce qui arrive aux autres, de se mettre à leur place. Leurs manifestations impulsives de générosité et de charité sont des réactions de ces mouvements affectifs inconscients, donc des actes égoïstes qui obéissent, en dernière analyse, au principe d’évitement du déplaisir4.

Si les névrosés pullulent dans les mouvements à tendance humanitaire ou réformiste, parmi les propagateurs de l’abstinence (végétariens, anti-alcooliques, abolitionnistes), dans les organisations et sectes religieuses, les complots pour ou contre l’ordre politique, religieux ou moral, cela s’explique par le déplacement, chez les névrosés, des tendances égoïstes (agressives et érotiques) refoulées, censurées, de l’inconscient sur un plan où elles peuvent être vécues sans culpabilité.

Mais même la simple vie bourgeoise quotidienne offre aux névrosés de constantes occasions de déplacer sur un terrain plus licite des tendances que leur conscience refuse. L’identification inconsciente des fonctions de nutrition et de sécrétion aux fonctions génitales (coït, accouchement), si fréquente chez les névrosés, en est un exemple. Le rapport entre les pôles opposés du corps s’établit dès la première enfance, où l’absence de tout renseignement par les adultes sur les processus de reproduction conduit l’enfant, dont les capacités d’observation et de raisonnement sont déjà vives, à élaborer ses théories lui-même, identifiant naïvement l’absorption alimentaire avec la fécondation et l’élimination avec l’accouchement5.

C’est cette identification infantile qui explique la concentration de tant de symptômes hystériques sur la bouche et l’œsophage : le dégoût alimentaire hystérique, le vomissement hystérique, l’horreur d’être embrassé, la sensation de boule dans la gorge (globus), et de nombreux troubles névrotiques de la miction et de la défécation. La gourmandise des hystériques, leur tendance à absorber des produits indigestes ou difficiles à digérer, voire nocifs (craie, papier, cheveux, épingles, poisons), l’attrait pour le « fruit défendu » (fruits verts, aliments malsains), l’antipathie pour la nourriture préparée chez eux et l’appétit pour les plats aperçus sur la table d’autrui, l’attirance ou la répugnance excessives pour des aliments d’une certaine forme, composition, couleur ou consistance (idiosyncrasie) relèvent — mes analyses le confirment — du déplacement des tendances érotiques refoulées (génitales ou coprophiles), traduisant une insatisfaction sexuelle. Les envies diverses et étranges des femmes enceintes que l’on peut également constater en dehors de la grossesse au moment des règles, peuvent s’expliquer par la répression d’une libido exacerbée par le processus biologique, c’est-à-dire par un état hystérique transitoire. O. Gross et Steckel ont attribué la même origine à la kleptomanie hystérique.

Je suis pleinement conscient d’avoir, dans les exemples précédents, employé indifféremment les expressions : déplacement et transfert. Mais le transfert n’est qu’un cas particulier de la tendance générale au déplacement des névrosés. Pour échapper à certains complexes pénibles donc refoulés, ils sont poussés, par les explications causales et les analogies les plus superficielles, à témoigner des sentiments exagérés (amour, répulsion, attirance, haine) aux personnes et aux choses du monde extérieur.

Les conditions de la cure psychanalytique sont très propices à l’établissement d’un tel transfert. Les affects refoulés jusqu’alors s’éveillent progressivement à la conscience, se heurtent « à l’état naissant » à la personne du médecin et tentent d’y rapporter leurs valences chimiques non saturées. Pour poursuivre cette analogie chimique, nous pouvons comparer la psychanalyse, dans la mesure où le transfert y joue un rôle, à une sorte de catalyse. La personne du médecin agit ici comme un catalyseur qui attire provisoirement les affects libérés par la décomposition ; mais il faut savoir que dans une analyse correctement menée cette combinaison reste instable, et une analyse bien conduite doit rapidement ramener l’intérêt du malade aux sources primitives cachées, créant une combinaison stable avec les complexes jusqu’alors inconscients.

Le transfert peut être déclenché chez les névrosés par les motifs les plus minces et les plus insignifiants ; en voici quelques exemples caractéristiques.

Une malade hystérique, qui refoulait et niait très fortement sa sexualité, trahit pour la première fois son transfert sur le médecin dans un rêve ; j’effectue (en ma qualité de médecin) une opération sur le nez de la patiente qui porte une coiffure « à la Cléo de Mérode ». Quiconque a déjà analysé des rêves admettra sans autres preuves que j’occupais dans le rêve, comme probablement aussi dans les fantasmes diurnes inconscients de la malade, la place d’un oto-rhinologiste qui lui avait fait un jour des avances sexuelles ; la coiffure de la célèbre demi-mondaine est une allusion assez claire.

Quand le médecin traitant apparaît dans les rêves, l’analyste décèle des signes certains de transfert ; Steckel en donne de beaux exemples dans son ouvrage sur l’hystérie d’angoisse. Mais ce cas a d’autres aspects typiques. Souvent les malades profitent des circonstances pour retrouver des sensations sexuelles ressenties pendant des examens médicaux antérieurs, puis refoulées : fantasmes inconscients de déshabillage, d’auscultation, palpation, opération où, au médecin d’autrefois se substitue, toujours inconsciemment, la personne du thérapeute actuel. Pour susciter ce transfert, il suffit que l’analyste lui-même soit médecin. Le rôle mystique que joue dans les fantasmes sexuels infantiles le médecin qui connaît toutes choses défendues, voit et touche ce qui est caché, est en soi un déterminant naturel des fantasmes hystériques et du transfert. L’analyse montre que l’association du médecin à la sexualité se forme dès la plus jeune enfance, généralement lorsque les enfants, sous couvert du jeu du docteur, satisfont leur curiosité sexuelle.

Compte tenu de l’importance cruciale du « complexe d’Œdipe » refoulé (amour et haine pour les parents) dans toutes les névrosés, on ne s’étonnera guère que le comportement tout naturellement bienveillant, compréhensif, pour ainsi dire « paternel » du psychanalyste puisse engendrer des sympathies conscientes et des fantasmes érotiques inconscients dont les objets premiers étaient les parents. Le médecin n’est jamais qu’un de ces « revenants » (Freud) qui font ressusciter pour le patient les figures disparues de son enfance.

Par contre une seule parole un peu moins amicale, une remarque à propos de la ponctualité ou quelque autre devoir du patient, suffit à déclencher toute la rage, la haine, l’opposition, la colère refoulées, conçues autrefois à l’égard des personnages tout-puissants qui imposaient le respect, prêchaient la morale, c’est-à-dire des parents, des adultes de la famille, des éducateurs.

Reconnaître le transfert des émotions positives et négatives est capital dans l’analyse. Au début de la cure, les névrosés professent généralement avec une parfaite bonne foi leur incapacité à aimer ou à haïr. Nombre d’entre eux se dénient les connaissances les plus élémentaires dans le domaine de la sexualité. Une malade âgée de vingt ans et une autre de trente et un, d’intelligence normale, voulaient conserver leur croyance à la fable de la cigogne pour expliquer la naissance des enfants, jusqu’à ce que l’analyse, au moyen du transfert sur le médecin, eût réveillé leurs souvenirs infantiles ; naturellement elles niaient toute émotion qui eût un rapport quelconque avec la sexualité. D’autres malades se caractérisent par une compassion excessive, un raffinement esthétique exagéré, l’horreur de la brutalité, traits dont l’inverse se dissimule dans leur inconscient. Qu’y a-t-il de plus propre à ébranler leur foi erronée et nocive en leur propre sensibilité et angélique bonté que la découverte des valeurs inverses faite sur le vif, au moyen du transfert ? À partir des complexes ainsi dévoilés, le travail analytique pourra se poursuivre vers les couches psychiques plus profondes.

Des ressemblances physiques dérisoires : couleur des cheveux, traits, gestes, manière de tenir la plume, prénom identique ou vaguement analogue évoquant une personne autrefois importante pour le patient suffisent à engendrer le transfert.

Le « ridicule » apparent d’un transfert établi sur des ressemblances aussi infimes me rappelle que Freud a signalé comme le facteur déclenchant du plaisir dans une certaine catégorie du mot d’esprit « la représentation par le détail » (« Darstellung durch ein Kleinstes »), c’est-à-dire par l’élément propre à supporter le transfert des affects inconscients6. C’est également par de semblables détails minuscules que le rêve évoque les objets, les personnes et les événements ; il apparaît donc que le procédé poétique de « la partie pour le tout » ait également cours dans le langage de l’inconscient.

Le sexe du médecin fournit au transfert une voie abondamment exploitée. Souvent les patientes s’appuient sur la qualité d’homme du médecin pour projeter sur lui leurs fantasmes hétérosexuels ; cela suffit pour permettre l’éveil des complexes refoulés en rapport avec la notion de virilité. Mais la pulsion partielle homosexuelle qui se dissimule en tout être humain7 fait que les hommes aussi s’efforcent de transférer sur le médecin leur intérêt, leur amitié ou éventuellement l’inverse. Par ailleurs il suffit que les patients perçoivent chez le médecin « quelque chose de féminin » pour que les femmes déversent sur sa personne leur intérêt homosexuel, les hommes leur intérêt hétérosexuel, ou leur aversion pour ces tendances.

J’ai souvent eu la preuve que l’affaiblissement de la censure morale dans le cabinet du médecin s'accompagne également d’une atténuation du sentiment de responsabilité du sujet. La certitude que le médecin est responsable de tout ce qui se passe chez lui favorise l’apparition de rêveries diurnes d’abord inconscientes puis conscientes, souvent à thème d’agression sexuelle du médecin sur la personne du malade, entraînant un châtiment exemplaire : il est traduit en justice, des articles infamants paraissent dans la presse, le mari ou le père le tue en duel, etc. Tels sont les déguisements moralistes qu’empruntent les désirs refoulés pour se manifester. Une malade a révélé que son sentiment de responsabilité était atténué par l’idée qu’« un médecin peut tout faire » ; elle entendait par là la possibilité d’échapper aux suites éventuelles d’un rapport, c’est-à-dire un avortement criminel.

Dans une analyse, les malades sont tenus de communiquer au médecin ces projets et pensées condamnés par la morale, au même titre que toute autre pensée. Par contre dans le traitement non analytique des névroses le médecin ignore le transfert qui s’établit ; aussi n’est-il pas étonnant que les fantasmes réprimés s’amplifient jusqu’à devenir de véritables hallucinations et que le traitement de l’hystérie se termine parfois par un scandale public ou devant les tribunaux.

Le fait que le médecin ait simultanément plusieurs patients en psychanalyse permet aux malades de « vivre » sans culpabilité les sentiments de jalousie, de haine, d'envie ou de violence enfouis dans leur inconscient. Naturellement, à mesure que l’analyse progresse, le patient va dissocier ses émotions disproportionnées des mobiles actuels, pour les reporter sur des personnages beaucoup plus significatifs. Plus d’un sujet, satisfait de se sentir généreux et désintéressé, a dû reconnaître au cours de l’analyse que l’avarice, le dur égoïsme, le désir de profits illicites n’étaient pas aussi loin de son cœur qu’il aimait à l’imaginer. « Les hommes se trompent et trompent les autres dans les affaires d’argent comme dans les affaires sexuelles » dit Freud. L’analyse oblige à parler ouvertement des unes et des autres.

Un regard d'ensemble sur ces différents modes de « transfert sur le médecin » renforce ma conviction que ce n’est là qu'une manifestation, certes très importante, de la tendance générale des névrosés au transfert. L'impulsion, la tendance, l’aspiration des névrosés en ce sens — que l’allemand désigne avec bonheur par Sucht ou Süchtiggkeit — est une de leurs caractéristiques fondamentales qui explique la plupart des symptômes de conversion et de substitution. Toute névrose est une fuite devant les complexes inconscients ; tous les névrosés fuient dans la maladie pour échapper à un plaisir devenu déplaisir, autrement dit : ils retirent leur libido d’un complexe de représentations devenu incompatible avec la conscience du moi civilisé. Si ce retrait de libido n’est pas total, c’est l'intérêt conscient pour l’objet d’amour ou de haine qui disparaît et ce qui était intéressant jusqu’alors devient apparemment « indifférent ». En cas de retrait libidinal plus poussé, la censure psychique, n’autorise même plus l’intérêt minime nécessaire à la représentation, à la fixation de l’attention introvertie, de sorte que le complexe devient inaccessible à la conscience — ce qui marque la fin du processus de refoulement.

Cependant, le psychisme tolère mal ces affects « librement flottants », désinvestis du complexe. Freud a démontré que dans la névrose d’angoisse c’est le retrait de l’excitation sexuelle physique de la sphère psychique qui transforme l’excitation en angoisse. Dans les psychonévroses, nous présumerons un processus analogue ; ici c’est le retrait de libido psychique de certains complexes de représentations qui provoque une anxiété permanente, que le malade s’efforce d’apaiser.

Il peut effectivement convertir en symptôme organique une partie de la « quantité d’excitation » (hystérie) ou bien la déplacer sur une idée à caractère compulsif (névrose obsessionnelle), c’est-à-dire neutraliser ainsi partiellement l’excitation. Cependant il semble que cette neutralisation ne soit jamais parfaite et qu’il subsiste toujours une quantité variable d’excitation librement flottante, centrifuge dirions-nous (« complexifuge »), qui tente alors de se neutraliser sur les objets du monde extérieur. C’est à cette quantité d’excitation « résiduelle » que l’on imputera la disposition des névrosés au transfert ; et dans les névroses sans symptôme permanent de conversion, c’est cette libido insatisfaite, à la recherche d’un objet, qui explique l’ensemble du tableau pathologique.

Pour mieux comprendre le caractère fondamental du psychisme des névrosés, comparons leur comportement à celui des déments précoces et des paranoïaques. Le dément retire totalement son intérêt au monde extérieur, devient infantile et auto-érotique [Jung8, Abraham9]. Le paranoïaque essaye d’en faire autant, sans y parvenir entièrement. Il est incapable de retirer son intérêt du monde extérieur ; aussi se contente-t-il de rejeter cet intérêt hors de son « moi », de projeter dans le monde extérieur ces désirs et ces tendances (Freud) et croit reconnaître chez autrui tout l’amour, toute la haine qu’il nie en lui-même. Au lieu d’admettre qu’il aime ou qu’il hait, il a le sentiment que tout le monde se préoccupe exclusivement de lui, pour le persécuter ou l’aimer.

Dans la névrose nous observons un processus diamétralement opposé. Car alors que le paranoïaque projette à l’extérieur les émotions devenues pénibles, le névrosé cherche à inclure dans sa sphère d’intérêts une part aussi grande que possible du monde extérieur, pour faire l’objet de fantasmes conscients ou inconscients. Ce processus qui se traduit à l’extérieur par la « Süchtigkeit »10 des névrosés, est considéré comme un processus de dilution, par lequel le névrosé tente d’atténuer la tonalité pénible de ces aspirations « librement flottantes », insatisfaites et impossibles à satisfaire. Je propose d’appeler ce processus inverse de la projection : introjection. Le névrosé est en quête perpétuelle d’objets d’identification, de transfert ; cela signifie qu’il attire tout ce qu’il peut dans sa sphère d'intérêts, il les « introjecte ». Le paranoïaque se livre à une quête d'objets analogue, mais c’est pour leur « coller » — comme on dit vulgairement — la libido qui le gêne. C’est l’origine du caractère opposé du névrosé et du paranoïaque. Le névrosé s’intéresse à tout, répand son amour et sa haine sur le monde entier ; le paranoïaque renferme, il est méfiant, il se sent observé, persécuté, haï ou aimé par le monde entier. Le « moi » du névrosé est pathologiquement dilaté, tandis que le paranoïaque souffre pour ainsi dire d'un rétrécissement du « moi ».

L’histoire du développement individuel du moi — ou ontogenèse — vue à travers l’expérience psychanalytique, nous convaincra que la projection paranoïaque et l’introjection névrotique ne sont que des exagérations de processus de processus mentaux dont les éléments se retrouvent chez tout homme « normal ».

L’on peut penser que le nouveau-né éprouve toutes choses de façon moniste, dirons-nous, qu’il s’agisse d’un stimulus extérieur ou d’un processus psychique. Ce n’est que plus tard qu’il apprendra à connaître la « malice des choses », celles qui sont inaccessibles à l’introspection, rebelles à la volonté, tandis que d’autres restent à disposition et soumises à son vouloir. Le monisme devient dualisme. Lorsque l’enfant exclut les « objets » de la masse de ses perceptions, jusqu’alors unitaire, comme formant le monde extérieur et que, pour la première fois, il y oppose le « moi » qui lui appartient plus directement ; lorsque pour la première fois il distingue le perçu objectif (Empfindung) du vécu subjectif (Gefühl), il effectue en réalité sa première opération projective, la « projection primitve ». Et si plus tard il desire débarrasser d’affects désagréables sur le mode paranoïaque, il n’a pas besoin d’une méthode foncièrement nouvelle : de la même façon dont il a objectivé autrefois une partie de sa sensorialité, il expulsera une plus grande part du moi dans le monde extérieur, transformant encore plus d’affects subjectifs en sensations objectives.

Cependant, une plus ou moins grande partie du monde extérieur ne se laisse pas expulser si facilement du moi, mais persiste à s’imposer, comme par défi : aime-moi ou hais-moi, « combats-moi ou sois mon ami ! »11. Et le moi cède à ce défi, réabsorbe une partie du monde extérieur et y étend son intérêt : ainsi se constitue la première introjection, « l’introjection primitive ». Le premier amour, la première haine se réalisent grâce au transfert : une partie des sensations de plaisir ou de déplaisir, auto-érotiques à l’origine, se déplace sur les objets qui les ont suscitées. Au début, l’enfant n’aime que la satiété, car elle apaise la faim qui le torture — puis en vient à aimer aussi la mère, cet objet qui lui procure la satiété. Le premier amour objectal, la première haine objectale sont donc la racine, le modèle de tout transfert ultérieur qui n’est donc pas une caractéristique de la névrose, mais l’exagération d’un processus mental normal.

Les découvertes de Freud dans le domaine de la psycho-pathologie de la vie quotidienne, jusque-là pratiquement vierge, ont démontré que nos actes manqués : oublis appelés « distractions », maladresses, lapsus linguae et lapsus calami, ne s’expliquent que par l’hypothèse du maintien en activité chez l’adulte à l’état de veille des processus de déplacement des affects12. J’ai déjà rendu compte ailleurs13 du rôle considérable, voire dominant, que jouent ces processus dans le rêve ; mais Freud a également démontré comment la vision politique et religieuse que les hommes se font de l’univers, les superstitions si répandues, voire la métaphysique des philosophes, sont méta-psychologie pure : une projection de sensations et de sentiments dans le monde extérieur. La mythologie, où l’anthropomorphisme joue un si grand rôle, apparaît à l’analyse comme une combinaison des processus d’introjection et de projection. L’ouvrage spirituel de Kleinpaul sur l’origine et l’évolution du langage14 signalé par Abraham15 montre abondamment à quel degré de perfection l’homme représente l’ensemble du monde, sonore et insonore, par les processus du « moi », exploitant toute la gamme des projections et introjections. La manière dont le langage humain identifie une série de sons et de bruits organiques à tel ou tel objet, sous prétexte de l’analogie acoustique la plus superficielle, de « l’explication causale » la plus minime, rappelle vivement le mécanisme précaire du transfert névrotique.

L’histoire de la vie psychique individuelle, la formation du langage, les actes manqués de la vie quotidienne, la mythologie, examinés sous cet angle, peuvent renforcer notre conviction que le névrosé parcourt les mêmes voies que le sujet normal lorsqu’il tente d’atténuer ses affects flottants par l’extension de sa sphère d’intérêts, par l’introjection, donc lorsqu’il éparpille ses émotions sur toutes sortes d’objets qui ne le concernent guère, pour laisser dans l’inconscient ses émotions liées à certains objets qui ne le concernent que trop.

Souvent l’analyse parvient même à rétablir la chronologie de cette extension de la sphère des intérêts négatifs ou positifs. Une de mes patientes, à la lecture d’un roman, s’était souvenue d’événements sexuels infantiles ; une phobie des romans s’ensuivit, phobie bientôt étendue à tous les livres, et plus tard à tout papier imprimé. C’est la lutte contre sa tendance à la masturbation qui provoqua chez un autre de mes malades une phobie des lieux d’aisance, lieux où il avait coutume de sacrifier à sa passion ; plus tard, cette phobie s’élargit en claustrophobie : crainte des lieux clos en général. J’ai pu démontrer que bien des cas d’impuissance d’origine psychique étaient conditionnés par un respect craintif envers les femmes, correspondant à la résistance opposée autrefois au choix d’objet incestueux (mère ou sœur), puis à l’extension de ce mode de défense à toutes les femmes. Le plaisir passionné que prenait un certain peintre à la contemplation des choses, et par conséquent le choix de sa carrière, devaient le dédommager de tous les interdits visuels de son enfance.

Les épreuves d’association de Jung16 m’ont apporté la preuve expérimentale de la tendance à l’introjection. Selon Jung, la principale caractéristique du mode de réaction des névrosés est le nombre élevé des « réactions de complexe » ; le névrosé « interprète le mot inducteur dans le sens de ses propres complexes ». Le sujet normal répond en général rapidement au mot inducteur par un mot induit indifférent, associé pour des raisons de sens ou de sonorité. Chez le névrosé les affects flottants s’emparent du mot inducteur pour y transférer une partie de leur énergie, se contentant de l’association la plus indirecte. Je compléterai les conclusions de Jung en ajoutant que ce n’est pas le mot inducteur qui « déclenche » la réaction perturbée par les complexes chez les névrosés, mais ce sont les affects avides de décharge qui vont à la rencontre du mot inducteur. Pour recourir à notre expression nouvellement créée, nous dirons que le névrosé introjecte jusqu’aux mots inducteurs expérimentaux.

L’on pourrait m’objecter que l’extension de la sphère d’intérêts, l'identification du « moi » à de nombreuses personnes ou même l’humanité tout entière, la réceptivité aux stimulations extérieures, sont des qualités partagées par les individus normaux, voire les êtres d’élite, et que l’introjection ne peut donc être considérée comme un processus psychique caractéristique des névrosés.

Nous répondrons qu’il n’y a pas, selon la doctrine psychanalytique, de différence fondamentale entre « normalité » et névrose. Nous savons depuis Freud que les « névroses ne possèdent pas de contenu psychique caractéristique, spécifique et exclusif ». Et suivant la formule de Jung, la maladie des névrosés est provoquée par les mêmes complexes que ceux que nous affrontons tous. Ajoutons que la différence se situe essentiellement sur le plan quantitatif, pratique. L’homme bien portant ne s’identifie ou ne transfère que sur la base « d’explications causales » beaucoup mieux fondées ; il ne gaspille pas ses énergies affectives aussi inconsidérément que le névrosé.

Il existe encore une autre différence. Les introjections sont en général conscientes chez le sujet normal, tandis que le névrosé les refoule pour la plupart ; il les libère dans des fantasmes inconscients, et ne les révèle qu’à l’initié, indirectement, sous forme symbolique.

Bien souvent ces transferts s’expriment dans des « formations réactionnelles » - le transfert né dans l'inconscient arrive à la conscience avec une charge émotionnelle accrue, sous un signe inversé.

L’absence totale dans la littérature d’avant Freud des notions de transfert sur le médecin, d’introjection et de projection, ne suffit pas à prouver que ces phénomènes n’existaient pas ; comme dit le proverbe français, le refus de connaître « n’empêche pas d’exister »17. Je m’adresse aussi aux critiques qui rejettent d’emblée la psychanalyse comme une méthode indigne de vérification, mais qui acceptent avec empressement et utilisent contre nous l’aveu de nos difficultés. Une des objections est que la psychanalyse est dangereuse parce qu’elle crée un transfert sur le médecin. Et ce n’est sans doute pas par hasard que nos critiques insistent toujours sur le transfert érotique, négligeant systématiquement le transfert des sentiments de peur, de haine, de colère et autres affects négatifs (qui jouent cependant un si grand rôle dans l’analyse).

Toutefois, si le transfert est dangereux, tous les spécialistes des maladies nerveuses, y compris les détracteurs de Freud, devront renoncer à soigner les névrosés, car je suis de plus en plus convaincu que le transfert joue un rôle capital, probablement exclusif, même dans le traitement non analytique, voire non psychothérapeutique des névroses. Mais dans ces méthodes thérapeutiques — Freud, encore une fois, a été le premier à le signaler — seuls les affects positifs envers le médecin, ont le droit de s’exprimer, car les malades, dès l’apparition d’affects hostiles, se dérobent au traitement du médecin « antipathique » ; quant aux affects positifs (érotiques), ils sont ignorés par le médecin, ou méconnus (souvent il les met sur le compte de son charme personnel irrésistible) ; il attribue le résultat obtenu aux procédés physiques employés ou bien se contente du terme de « suggestion » pour toute explication (terme vide de sens si l’analyse n’en est pas poussée plus avant).

C’est pourtant précisément dans la suggestion et l'hypnose que le transfert joue le plus grand rôle18 ; je me propose de traiter plus longuement ce sujet dans une étude à part. Depuis que ce mécanisme m’est connu, j’ai compris cette malade hystérique qui, en fin de cure par suggestion, m’a demandé ma photographie, pour qu’en la regardant mes paroles lui reviennent à l’esprit, prolongeant ainsi l’effet thérapeutique ; mais je soupçonne fort qu’en réalité elle voulait simplement un souvenir de celui qui a su procurer quelques moments agréables à son esprit tourmenté par les conflits, au moyen de paroles douces et amicales, d’effleurements « rituels » du front et de la possibilité de fantasmer en toute quiétude dans la pénombre d’une pièce. Une autre malade, souffrant d’une obsession de propreté, a avoué sans ambages que pour complaire à son médecin jugé sympathique elle a plus d’une fois pu vaincre sa compulsion.

Ces cas ne sont pas des exceptions, ils sont la règle ; ils expliquent les « guérisons » miraculeuses dues non seulement à la suggestion ou à l’hypnose, mais aussi à l’électro-, la mécano- ou à l’hydrothérapie et aux massages.

Certes des conditions de vie rationnelles peuvent favoriser une bonne alimentation et, dans une certaine mesure, améliorer l’humeur, jugulant ainsi la symptomatologie névrotique ; mais le facteur thérapeutique principal de ces traitements reste le transfert conscient ou inconscient, la satisfaction camouflée « d’instincts partiels » libidinaux intervenant également (comme les ébranlements en mécanothérapie, la friction de la peau dans l’hydrothérapie ou les massages).

Freud concentre ces remarques en une formule plus générale : quel que soit le traitement que nous appliquons au névrosé, celui-ci ne se soigne jamais que par des transferts. Ce que nous nommons introjections, conversions, substitutions et autres symptômes pathologiques, ne sont, de l’avis de Freud (auquel je souscris entièrement), que des tentatives faites par le malade pour se guérir lui-même. Le patient détache l’affect d’une partie de ses complexes de représentations qui de ce fait deviennent inconscients. L’affect flottant, qui menace la quiétude de l’âme, sera neutralisé, c’est-à-dire atténué, guéri par le patient, d’une part grâce à des processus organiques, moteurs ou sensitivo-sensoriels, d’autre part au moyen d’idées « survalorisées » ou obsessionnelles, enfin au moyen d’introjections. Et le malade recourt aux mêmes moyens face au médecin qui veut le soigner. Il cherche inconsciemment à transférer ses affects sur la personne du médecin traitant, et s’il y parvient, il en résultera une amélioration, une atténuation tout au moins temporaire de son état.

L’on pourrait m’objecter que ce sont les hypnotiseurs et les physiothérapeutes qui ont raison, puisqu’ils ne soignent pas par l’analyse mais par le transfert, empruntant, sans s’en rendre compte, la même voie que les tentatives auto-thérapeutiques du psychisme malade. Suivant cette conception, les procédés transférentiels pourraient revendiquer le nom de « thérapeutiques naturelles », tandis que la psychanalyse serait une sorte de méthode artificielle imposée à la nature. Cet argument n’est pas sans valeur. Mais n’oublions pas que le névrosé qui traite ses conflits par la production de symptômes recourt à une thérapeutique bien définie par l’expression « medicina pejor morbo ». Le refoulement et le déplacement au moyen de ces « formations substitutives coûteuses » n’est qu’une tentative auto-thérapeutique manquée et ce serait une grave erreur que de vouloir à tout prix imiter la nature même là où elle échoue, par inadaptation au but.

L’analyse, elle, individualise, ce dont la nature n’a cure. La psychanalyse veut rendre leur aptitude à vivre et à agir même aux individus qui succomberaient avec le processus sommaire de refoulement de la nature, peu soucieuse du sort des plus faibles ; mais la discussion de ce point de vue incombe aux sociologues, non aux médecins. Médicalement parlant, le problème est de savoir si la meilleure méthode est celle qui accroît ou ne neutralise que partiellement l’énergie affective des complexes refoulés, conduisant ainsi à une amélioration passagère, ou bien celle qui amène le malade à surmonter ses résistances grâce à l’analyse, regarder en face sa propre personnalité psychique, ce qui lui confère une indépendance totale à l’égard de son médecin.

La plupart des psychiatres de nos jours et de nombreux savants fort respectables au demeurant, opposent encore à l’analyse un refus radical, et au lieu de suivre le fil d’Ariane des enseignements de Freud, ils s’égarent dans le dédale de la pathologie et de la thérapeutique nerveuses. Cependant, en refusant d’admettre la valeur de ces théories et en particulier le mécanisme du transfert, ils se mettent dans l’impossibilité d’expliquer leurs propres résultats obtenus par les traitements non analytiques.

C’est la seule façon d’expliquer que certains d’entre eux aient eu recours — comme je l’ai dit précédemment — au transfert même pour y puiser des armes contre la psychanalyse ; le transfert est pourtant le pilier de leurs propres méthodes thérapeutiques. Toutefois les autres méthodes de traitement consistent à cultiver et à renforcer le transfert, alors que l’analyse démasque le plus tôt possible ces relations fictives, les ramenant à leur source véritable, ce qui entraîne leur dissolution.

À ceux qui nous raillent de vouloir tout expliquer « d’un seul point de vue », nous répondrons qu’eux-mêmes restent inconsciemment fixés à une conception du monde à la fois ascétique et névrotique, qui depuis près de deux mille ans empêche de reconnaître l’importance primordiale de l’instinct de reproduction et de la libido, dans la vie psychique tant normale que pathologique.

II. — Rôle du transfert dans l’hypnose et la suggestion

L’école neurologique parisienne de Charcot recherchait les principaux facteurs déterminants des phénomènes hypnotiques au niveau d’excitations périphériques ou centrales agissant sur le système nerveux : par exemple, fixation du regard sur une image, effleurement du cuir chevelu. Par contre l’école de Bernheim, de Nancy, estime que ces excitations ne jouent qu’un rôle de véhicule, de moyen favorisant l’« inspiration » des représentations, par exemple celle du sommeil. La représentation de sommeil étant introduite, elle provoquerait un « état de dissociation cérébrale » qui rendrait le sujet particulièrement accessible à d’autres suggestions. Cet état de dissociation serait le principe même de l’hypnose.

La conception de Nancy représente certes un grand progrès par rapport à celle de Paris. C’est la première tentative d’explication purement psychologique des phénomènes de l’hypnose et de la suggestion, qui écarte toutes les formulations physiologiques injustifiées. Cependant cette explication ne nous paraît pas entièrement satisfaisante.

Dès l’abord il était invraisemblable de supposer que la fixation d’un objet lumineux puisse provoquer dans la vie mentale les modifications profondes que nous constatons dans l’hypnose et la suggestion ; mais il est tout aussi improbable qu’une représentation inspirée à l’état de veille, l’idée de dormir, puisse produire ces modifications, sans l’intervention indispensable de forces psychiques beaucoup plus importantes.

Tout parle en faveur de l’idée que dans l’hypnose et la suggestion ce n’est pas l’hypnotiseur ou le suggestionneur qui jouent le rôle principal, mais celui qui jusqu’alors apparaissait comme l'objet de ces processus. La seule existence de l'auto-suggestion et de l'autohypnose et surtout le fait que les phénomènes de suggestion ne peuvent se produire que dans des conditions déterminées et variables selon les individus, démontrent avec certitude que l’intervention de l’expérimentateur ne joue qu’un rôle secondaire dans la chaîne causale de ces phénomènes.

Toutefois les conditions de l’élaboration intrapsychique de l’influence suggestive restent obscures.

Seule l’investigation psychanalytique des névrosés par la méthode de Freud a pu nous conduire à une connaissance plus approfondie des processus psychiques qui se déroulent dans l’hypnose et la suggestion. La psychanalyse a permis d’établir que l’hypnotiseur accomplit un effort inutile lorsqu’il tente de provoquer l’« état de dissociation » ; d’abord parce qu’il n’en a pas le moyen, ensuite et surtout, parce que les diverses couches du psychisme (« localisations », « mécanismes », selon Freud) sont déjà dissociées chez le sujet éveillé. Outre la constatation de cet état de fait, la psychanalyse a apporté des données inattendues sur le contenu des complexes de représentations et l’orientation des affects qui constituent la couche inconsciente du psychisme mobilisée pendant l’hypnose et la suggestion. Il est apparu que c’est dans l’« inconscient », au sens de Freud, que s’entassent tous les instincts refoulés au cours du développement culturel individuel, et que leurs affects insatisfaits et avides d’excitation sont toujours à l’affût d’un « transfert » sur les personnes et les objets du monde extérieur, pour les « introjecter ».

Si nous considérons l’état psychique du sujet que nous voulons suggestionner sous cet angle, nous devons réviser radicalement nos positions actuelles. Selon cette nouvelle conception, ce sont les forces psychiques inconscientes du médium qui représentent l’élément actif, tandis que le rôle de l’hypnotiseur que l’on croyait tout-puissant se rétrécit à celui d’objet que le médium apparemment impuissant utilise ou rejette selon les besoins du moment.

Parmi les complexes fixés au cours de l’enfance et qui gardent une importance capitale pendant toute la vie, les plus importants sont les complexes de représentations liés aux personnes des parents : les« complexes parentaux ». La constatation de Freud que toutes les névroses de l’adulte se fondent sur ces complexes, peut être confirmée par tous ceux qui s’occupent de ces questions. Mes recherches sur les causes de l’impuissance psycho-sexuelle m’ont amené à conclure que ces états peuvent se ramener, du moins dans un grand nombre de cas, à la « fixation incestueuse » de la libido, c’est-à-dire une fixation inconsciente mais extrêmement intense des désirs sexuels sur les personnes des proches, principalement des parents19. Les travaux de C.G. Jung20 et K. Abraham21 ont considérablement enrichi mes connaissances sur les effets tardifs de l’influence parentale. Jung a démontré que les psychonévroses naissent en général du conflit entre les influences parentales devenues inconscientes et les efforts d’indépendance. Abraham a mis en évidence que ces mêmes influences peuvent conduire à un refus intense et prolongé du mariage ou un fort penchant à épouser de proches parents. J. Sadger22 a également apporté une contribution précieuse à la connaissance de ces influences.

D’un point de vue psychanalytique, les différences entre les processus mentaux normaux et névrotiques sont incontestablement d’ordre exclusivement quantitatif, et les connaissances apportées par l’étude de la vie mentale des névrosés sont valables, mutatis mutandis, pour celle des sujets normaux. Il était donc prévisible que les suggestions « inspirées » par un individu à un autre mobilisent les mêmes complexes que ceux qui agissent dans les névroses.

Freud a noté le premier qu’au cours d’une psychanalyse, il arrive qu’une vive résistance surgisse chez le patient, qui semble bloquer de façon totale la poursuite du travail analytique ; l’analyse reprend lorsque l’analysé a pris conscience de la nature véritable de cette résistance : une réaction à des sentiments inconscients de sympathie, destinés à d’autres, mais qui momentanément se sont fixés sur la personne de l’analyste. Il arrive aussi que le patient témoigne d’un enthousiasme proche de l’adoration pour son médecin, ce qui, comme tout le reste, doit être analysé. Il apparaît alors que le médecin a servi de substitut au patient pour revivre des affects sexuels qui en réalité se rapportent à des personnages beaucoup plus importants pour lui. Souvent le cours de l’analyse est perturbé par une haine, une peur, une angoisse immotivées apparues chez le malade et dirigées sur le médecin. Là encore, ces affects ne sont pas adressés au médecin, mais, inconsciemment, à des personnes actuellement fort éloignées de la pensée du patient. Lorsque le malade arrive avec notre aide à évoquer l’image ou le souvenir des personnages concernés par ces affects positifs et négatifs, nous découvrons essentiellement des personnes qui jouent ou ont joué un rôle important dans la vie actuelle ou le passe récent du patient (par exemple, conjoint ou amoureux). Puis viennent les affects non liquidés de l’adolescence (amis, professeurs, héros vénérés), enfin, après une victoire sur de très fortes résistances, nous en arrivons aux pensées refoulées à contenu sexuel, agressif et angoissant en rapport avec la famille la plus proche et principalement les parents.

Il apparaît en fin de compte que l’enfant avide d’aimer mais inquiet, craintif, persiste en l’adulte, et que tout amour, haine ou peur ultérieurs ne sont que des transferts ou, comme dit Freud, des rééditions de mouvements affectifs apparus dans la première enfance (avant la fin de la quatrième année) puis refoulés dans l’inconscient.

Après cette exploration du développement psychique individuel il n’est pas trop audacieux de supposer que cette merveilleuse toute-puissance que nous exerçons dans notre rôle d’hypnotiseur sur toutes les énergies psychiques et nerveuses du médium n’est qu’une manifestation de la vie instinctuelle infantile refoulée de celui-ci. En tout cas cette explication me paraît plus satisfaisante que la possibilité de provoquer une « dissociation » dans le psychisme d’autrui par l’effet de nos suggestions ; cette faculté mystique serait disproportionnée au rôle d’observateur auquel nous sommes réduits devant les processus biologiques.

Une objection sans grande valeur pourrait nous être faite : l’on connaît de longue date l’influence favorisante de la sympathie et du respect sur la suggestibilité. Certes ce point ne pouvait passer inaperçu aux yeux des expérimentateurs et observateurs consciencieux. Cependant ils ignorent deux faits dont seule la psychanalyse a pu me convaincre. D’abord que ces affects : le respect et la sympathie, très largement inconscients, jouent le rôle principal dans la production de l’influence suggestive ; ensuite, que ces affects sont, en dernière analyse, les manifestations d’instincts libidinaux, pour la plupart transférés du complexe de représentations de la relation parents-enfant sur la relation médecin-patient. Autrement dit, on savait bien que la sympathie ou l’antipathie entre l’hypnotiseur et le patient influençaient considérablement l’issue de l’expérience, mais on ignorait que ces sentiments dits de « sympathie » et d’« antipathie » sont des combinaisons psychiques complexes que la psychanalyse, précisément, peut réduire à leurs composantes. L’analyse permet d’isoler les éléments de base qui sont les aspirations primaires libidinales d’assouvissement de désirs où les phénomènes complexes de la suggestibilité prennent leur source.

Dans la couche la plus profonde du psychisme, tout comme au début du développement mental, règne le principe de déplaisir23, le désir de satisfaction motrice immédiate de la libido. C’est la couche (le stade) « auto-érotique ». L’adulte n’a plus d’accès direct, par voie de reproduction, à cette couche de son psychisme ; nous-même ne pouvons en déduire l’existence qu’à partir des symptômes. Ce qui peut être immédiatement évoqué appartient en général à la couche (au stade) de l’amour objectal, et les premiers objets d’amour sont les parents.

Tout porte donc à penser que tout sentiment de « sympathie » revient à une « position sexuelle » inconsciente, et lorsque deux personnes se rencontrent, qu’elles soient du même sexe ou de sexe opposé, l’inconscient tentera toujours un transfert. (« L’inconscient ignore la négation, le « non » ! » ; « l’inconscient ne sait que désirer », dit Freud.) Et si l’inconscient parvient à faire accepter le transfert par le conscient — ouvertement sous forme sexuelle (érotique) ou bien sublimé, déguisé (respect, gratitude, amitié, appréciation esthétique) — il en résulte un sentiment de sympathie. Si la censure qui veille au seuil de la conscience répond négativement aux tendances toujours positives de l’inconscient, tous les degrés de l’antipathie jusqu’à la répulsion sont possibles.

Le fait que les sentiments d’antipathie et de répulsion soient composés de jouissance, de souffrance, de plaisir et de déplaisir, est bien illustré par le cas d’une de mes patientes d’intelligence supérieure, qui souffrait d’un délire de jalousie paranoïaque. Il est apparu que la source de sa maladie était l’homosexualité infantile transférée autrefois de sa mère sur ses bonnes puis sur ses amies, et qui fut très active. Les déceptions du mariage firent refluer la libido dans la voie infantile ; mais entre temps ce mode de satisfaction de la sexualité était devenu intolérable pour la malade, aussi a-t-elle projeté ces tendances sur son mari, très aimé jusqu’alors, l’accusant d’infidélité. Mais, fait remarquable, elle ne soupçonnait que des fillettes toutes jeunes de 12-13 ans, ou des femmes vieilles et laides, généralement des domestiques répugnantes. Lorsqu’elle pouvait admettre son amour sous forme sublimée (amitié, plaisir esthétique) — comme dans le cas de jeunes femmes belles et de son milieu — elle éprouvait une vive sympathie et ne manifestait aucune jalousie. C’est probablement pour des motifs psychologiques semblables que le mélange des goûts sucré et amer nous paraît écœurant ; l’idiosyncrasie pour des aliments ou des boissons d’une certaine couleur ou d’une certaine consistance est une réaction provoquée par des désirs refoulés, généralement liés à la coprophilie et l’urophilie. Lorsque la vue d’objets « dégoûtants » déclenche une envie de cracher ou de vomir, ce n’est qu’une réaction à un désir inconscient de prendre ces objets en bouche. Rappelons-nous que le petit enfant porte à sa bouche tous les objets sans discernement.

Une illustration classique à l’appui du fait que la « position sexuelle » se manifeste envers tout le monde, est fournie par le cas de Dora, la patiente de Freud, qu’il décrit dans son article : « Fragment d’une analyse d’hystérie ». Cette analyse — non terminée — a montré qu’aucun membre de son entourage n’est resté indifférent pour la sexualité de Dora. Les époux K., amis de la famille (le mari comme la femme), la gouvernante, le frère, le père : tous excitaient sa libido sexuelle. En même temps, comme il est fréquent chez les névrosés, consciemment elle était plutôt froide, réservée, et ignorait totalement que ses amitiés passionnées, ses sympathies et antipathies pouvaient dissimuler des désirs sexuels.

Ce serait une erreur de penser que Dora est une exception. Le cas Dora est typique. Son analyse donne une image fidèle du psychisme humain en général ; l’étude suffisamment approfondie du psychisme normal ou névrosé nous révèle — mises à part des différences quantitatives — des phénomènes identiques à ceux constatés chez Dora.

La possibilité d’être hypnotisé ou suggestionné dépend donc de la capacité de transfert, c’est-à-dire, pour s’exprimer clairement, de la capacité du médium d’adopter par rapport à l’hypnotiseur une position sexuelle, fût-elle inconsciente ; or la racine la plus profonde du transfert, comme de tout amour objectal, provient des complexes parentaux24.

Cette conception est confirmée par l’étude pratique des conditions de l’hypnose ou de la suggestion. Il est remarquable de voir à quel point le pourcentage des succès varie selon les auteurs. L’un parle de 50 %, d’autres de 80-90 %.

Les hypnotiseurs expérimentés prétendent que la pratique de l’hypnose exige certaines caractéristiques externes et internes. En fait, externes seulement, puisque le caractère lui-même ne se révèle que par certains gestes, la manière de s’exprimer et le contenu du discours, ce qu’un acteur doué peut réaliser sans aucune implication personnelle.

L’hypnose est largement facilitée par l’apparence imposante de l’hypnotiseur. On l’imagine le plus souvent avec une longue barbe, de préférence noire (Svengali) ; cet accessoire viril peut être remplacé par une haute taille, des sourcils épais, un regard pénétrant, une mimique sévère mais inspirant la confiance. Il est aussi généralement admis que la présentation assurée de l’hypnotiseur, la réputation de ses succès antérieurs et la considération qui entoure sa qualité de savant renommé augmente notablement les chances de réussite. La supériorité de rang ou de position sociale facilite également l’hypnose ; durant mon service militaire je fus témoin d’une scène où un simple soldat tomba endormi sur ordre de son officier. Cette scène fit l’effet d’un véritable « coup de foudre »25. Mes premières expériences d’hypnose que j’effectuai, encore étudiant, sur les commis de la librairie de mon père réussirent sans exception ; je ne puis en dire autant de mes résultats ultérieurs ; il est vrai que je n’avais plus cette confiance absolue en moi-même que seule l’ignorance peut dispenser.

Dans l’hypnose, il faut savoir commander avec une telle assurance que l’idée de résistance ne puisse même pas venir à l’esprit du médium. Une forme extrême de cette sorte d’hypnose est « l’hypnose de frayeur » (Ueberrumplungs-Hypnose) provoquée par des cris, la menace, et si nécessaire, un ton sévère, des expressions grimaçantes, le poing brandi. Cette terreur — comme autrefois la vue de la tête de Méduse — peut entraîner chez l’individu prédisposé une réaction immédiate de paralysie ou de catalepsie.

Mais il existe aussi une tout autre méthode pour endormir un sujet, dont les accessoires sont : la pénombre d’une pièce, le silence, la douce persuasion amicale au moyen de paroles monotones, mélodieuses (l’on y accorde en général une grande importance), et enfin des gestes caressants sur les cheveux, le front et les mains.

D’une façon générale, nous avons donc deux méthodes à notre disposition pour hypnotiser un individu, pour le soumettre à la suggestion, c’est-à-dire le forcer à une obéissance inconditionnelle, une confiance aveugle : l’intimidation et la tendresse. Les hypnotiseurs professionnels qui employaient la méthode bien avant que la science ne la reconnaisse, et qui en sont les véritables inventeurs, ont choisi semble-t-il instinctivement et jusque dans les plus petits détails, les mêmes modes d’intimidation et de douceur pour endormir le sujet et le contraindre à l’obéissance, que ceux qui, depuis des millénaires, font leurs preuves dans la relation entre parents et enfants.

L’hypnotiseur au physique imposant qui provoque l’état d’hypnose par intimidation et agression ressemble certainement beaucoup à l’image que l’enfant se fait du père tout-puissant, ce père que tout enfant a l’ambition de croire, d’obéir et d’imiter26. Et la main douce et caressante, les paroles gentilles, monotones, apaisantes, ne sont-elles pas la répétition de ce qui s’est si souvent déroulé près du berceau de l’enfant, entre lui et sa bonne mère ou nourrice, qui le berçait de chants ou d’histoires ? Et que ne ferait un enfant pour complaire à sa mère ?

Je n’accorde pas une très grande importance à une distinction rigoureuse entre hypnose paternelle et maternelle, car il arrive bien souvent que père et mère changent de rôle. Je veux seulement montrer combien la situation produite par l’hypnose est propre à évoquer, consciemment ou inconsciemment, l’enfance dans l’esprit du médium, et à éveiller en lui ces souvenirs liés à l’époque de l’obéissance enfantine si vivants en tout être humain.

Les procédés d’endormissement par excitation soi-disant extérieure : présentation d’un objet lumineux devant les yeux, ou tic-tac d’une montre près de l’oreille, sont justement les premiers qui ont servi autrefois à fixer l’attention du nourrisson ; ces excitations extérieures sont donc également tout particulièrement propres à évoquer des souvenirs et des affects infantiles.

Même ceux que la psychanalyse inquiète ou rebute admettent aujourd’hui que les habitudes et cérémoniaux subsistant de l’enfance jouent un rôle même dans le processus d’endormissement spontané, normal, et que le « coucher » met enjeu des facteurs infantiles autosuggestifs, qui seraient devenus inconscients en quelque sorte. Toutes ces considérations nous amènent à la proposition suivante : la première condition de réussite d’une hypnose est que le médium trouve en l’hypnotiseur un maître, c’est-à-dire que l’hypnotiseur sache éveiller en lui les mêmes affects d’amour ou de crainte, la même foi aveugle en son infaillibilité que l’enfant éprouvait pour ses parents.

Pour éviter tout malentendu, nous devons souligner que la suggestibilité, c’est-à-dire la réceptivité à l' « inspiration », la tendance à la confiance aveugle et l’obéissance nous paraît en rapport avec les propriétés psychiques similaires de l’enfance, sur un mode qui n’est pas seulement génétique : nous estimons que l’hypnose et la suggestion réveillent véritablement « l’enfant qui sommeille dans l’inconscient de l’adulte » (Freud). L’existence en nous de cet autre — l’enfant — ne se manifeste pas seulement dans l’hypnose, mais également dans nos rêves nocturnes, lesquels — comme Freud nous l’a appris — s’appuient toujours en partie sur des souvenirs d’enfance. Mais nous pouvons aussi surprendre certaines tendances et fonctionnements infantiles de notre psychisme pendant la veille, dans des lapsus, des actes manqués27 et toutes les formes du mot d’esprit28. Au plus profond de notre être nous restons des enfants et le resterons toute notre vie. Grattez l’adulte et vous y trouverez l’enfant29.

Si nous adoptons ces vues, nous serons amenés à réviser entièrement nos conceptions sur l’oubli. La psychanalyse nous conduit progressivement à la certitude que « l’oubli », dans la vie mentale, la disparition sans traces, est tout aussi impossible que la disparition d’énergie ou de matière dans le monde matériel. Il semble même que l’inertie des phénomènes psychiques est considérable et que les impressions psychiques peuvent être réveillées après un « oubli » de plusieurs décades sous forme de complexes aux rapports inaltérables, ou peuvent être reconstruits à partir de leurs éléments constitutifs.

Un hasard favorable m’a mis en mesure d’analyser des patients que j’avais autrefois traités par l’hypnose ; cela me permit de confirmer que la soumission inconditionnelle à une volonté étrangère ne peut s’expliquer que par le transfert inconscient sur le médecin d’affects, infantiles mais intensément érotisés (amour, respect).

I. — Il y a cinq ans, j’ai hypnotisé avec succès une patiente qui avait fait une hystérie d’angoisse lorsqu’elle apprit l’infidélité de son fiancé. Il y a six mois environ, après la mort d’un neveu affectionné, elle eut une rechute et vint me voir. Nous entreprîmes une psychanalyse. Bientôt se manifestèrent des indices caractéristiques du transfert et lorsque je les signalai à la patiente elle compléta mes observations en avouant que dès la cure hypnotique elle était en proie à des fantasmes érotiques conscients concernant la personne du médecin et qu’elle avait obéi à mes suggestions par « amour ».

L’analyse a donc mis en évidence le transfert (voir Freud) qui avait permis le succès de l’hypnose. À l’époque du traitement hypnotique la guérison fut probablement provoquée par la compensation offerte au rapport malheureux qui déclencha la maladie par mon attitude amicale, ma compassion et mes paroles apaisantes. Mais l’analyse montra que son inclination pour l’amant infidèle n’était elle-même qu’un substitut à l’attachement pour sa sœur aînée, éloignée de la famille par son mariage, à qui elle était liée par une amitié étroite et une longue pratique de masturbation commune. Mais son plus grand chagrin avait été la séparation précoce d’une mère qui la gâtait et l’idolâtrait ; toutes ses tentatives amoureuses ultérieures apparaissent comme des substituts de ce premier attachement infantile, fortement imprégné d’érotisme. Après l’interruption de la cure hypnotique, elle avait déplacé sa libido, sous une forme sublimée mais à l’analyse indiscutablement érotique, sur un jeune neveu de 8 ans, dont la mort subite provoqua la récidive des symptômes hystériques. L’obéissance manifestée pendant le traitement hypnotique était donc une conséquence du transfert ; l’objet d’amour initial et jamais entièrement remplacé de ma patiente était sans aucun doute sa mère.

II. — Un fonctionnaire de 28 ans vint me voir il y a quelques années ; il souffrait d’une grave hystérie d’angoisse. Je m’occupais déjà de psychanalyse à l’époque, mais pour des raisons de circonstances j’optai pour un traitement hypnotique et j’obtins par la simple persuasion (« hypnose maternelle ») une amélioration considérable mais passagère de son état psychique. Une récidive des représentations angoissantes incita mon patient à revenir me voir et dès lors je répétai périodiquement l’hypnose, avec des résultats toujours aussi bons, mais toujours passagers. Lorsque je décidai d’entreprendre une analyse, je rencontrai les pires difficultés dans le transfert vraisemblablement exacerbé par l’hypnose ; sa résolution intervint lorsqu’il apparut que le malade, sur la base d’analogies superficielles, m’identifiait à sa « bonne mère ». Dans son enfance il était très attaché à sa mère, ses caresses lui étaient indispensables, et il reconnut également que les rapports sexuels de ses parents éveillaient une curiosité intense chez le petit garçon qu’il était. Il était jaloux de son père, s’imaginait dans son rôle, etc... Puis l’analyse progressa sans difficultés pendant un certain temps. Mais le jour où je répondis à une remarque avec une certaine impatience et par un refus, il fut assailli par une angoisse violente et le cours de l’analyse en fut à nouveau troublé. Après avoir discuté de cet incident qui l’avait fortement ému, le patient se plongea dans l’évocation d’événements analogues et — après avoir mentionné quelques amitiés légèrement teintées d’homosexualité et de masochisme, puis des scènes pénibles impliquant des professeurs et d’autres supérieurs — c’est le complexe paternel qui vint au premier plan. Il voyait son père « les traits affreusement déformés, le visage contracté de colère » et il tremblait comme une feuille. Un flot de souvenirs jaillit en même temps, montrant à quel point le malade aimait malgré tout son père, combien il était fier de sa taille et de sa force.

Ce n’est là qu’un fragment d’une analyse longue et difficile, mais qui montre clairement que le facteur agissant pendant la cure hypnotique n’était que le complexe maternel, encore inconscient. Dans ce cas, j’aurais probablement obtenu des résultats identiques en employant l’autre méthode de suggestion : l’intimidation et le respect, c’est-à-dire l’appel au complexe paternel inconscient.

III. — Le troisième cas est celui d’un tailleur de 26 ans ; il venait consulter pour des crises épileptiformes que je jugeai de nature hystérique. Son aspect timide, soumis, modeste, était un appel à la suggestion et effectivement il obéit à tous mes ordres comme un enfant docile : il présenta des anesthésies, des paralysies et des contractures à volonté. Je ne pus cependant éviter d’entreprendre au moins une analyse incomplète. Elle m’apprit que le patient avait été somnambule pendant plusieurs années, qu’il se levait la nuit, s’installait devant sa machine à coudre et cousait un tissu imaginaire jusqu’à ce qu’on le réveille. Cette soif de travail datait de son apprentissage chez un patron très sévère qui le battait souvent, et dont il voulait satisfaire à tout prix les exigences excessives ; naturellement, le personnage du patron n’était que le « souvenir-écran » du père redouté mais respecté. Les crises actuelles du malade commencent par la même soif d’activité ; il entend une voix intérieure qui lui commande : « lève-toi ! » Il s’assoit, retire sa chemise de nuit et fait le geste de coudre, mouvement qui évolue vers une crise convulsive généralisée. Par la suite, il ne se souvient plus de ces phénomènes moteurs dont il n’a connaissance que par le récit de sa femme. Autrefois c’est au cri de « lève-toi ! » que son père avait l’habitude de le réveiller tous les matins et il semble que le malheureux continue à obéir aux ordres que son père lui donnait dans son enfance puis son patron pendant son apprentissage. « On peut observer ainsi l’effet rétroactif d’ordres ou de menaces reçus durant l’enfance, qui se manifeste de nombreuses années plus tard », dit Freud30, qui appelle ce phénomène « obéissance rétroactive ».

Je dois en conclure que cette « rétroactivité » des névroses a beaucoup de points communs avec l’obéissance automatique post-hypnotique aux ordres donnés. Dans les deux cas, des actes sont accomplis sans que le sujet puisse donner une explication satisfaisante quant aux mobiles de ces actes, car dans la névrose il obéit à un ordre depuis longtemps oublié et dans l’hypnose à une « inspiration » frappée d’amnésie.

Tout considéré, le fait que les enfants obéissent à leurs parents volontiers et même avec plaisir, n’est pas une chose évidente. On pourrait s’attendre à ce qu’ils considèrent les exigences de leurs parents visant à orienter leur comportement et leurs actes comme une contrainte extérieure, donc une source de déplaisir. C’est en effet le cas dans les premières années de la vie où l’enfant ne connaît que des satisfactions auto-érotiques. Mais l’apparition de l’amour objectal modifie complètement la situation. Les objets d’amour sont introjectés : ils sont mentalement intégrés au Moi. L’enfant aime ses parents, c’est-à-dire s’identifie à eux, principalement au parent du même sexe — le garçon au père, la fille à la mère — se voyant ainsi dans toutes les situations où se trouve le parent objet d’identification. Dans ces conditions, l’obéissance n’est plus un déplaisir ; le garçon éprouve même de la satisfaction devant les manifestations de la toute-puissance paternelle puisque dans ses fantasmes il s’approprie cette puissance et n’obéit donc qu’à lui-même lorsqu’il se plie à la volonté paternelle. Naturellement, cette obéissance spontanée a une limite qui varie selon les individus et lorsqu’elle est dépassée par les exigences des parents, lorsque la pilule amère de la contrainte n’est pas enveloppée de la douceur de l’amour, l’enfant retire prématurément sa libido aux parents, ce qui peut conduire à une perturbation brutale du développement psychique.

Merejkovsky, dans son beau livre Pierre le Grand et Alexis, donne une description bien caractérisée et haute en couleurs de cette relation. Le père tyrannique et cruel, qui méprise tout sentiment, est confronté au fils d’une docilité inconditionnelle qui, paralysé par un complexe paternel où se mêlent l’amour et la haine, est incapable de s’opposer au tyran. Le poète-historien fait souvent apparaître l’image du père dans les rêves du prince. « Le prince se voit enfant, au berceau, son père se tenant près de lui. Il tend ses petits bras tendrement vers lui en souriant dans son sommeil et s’écrie : « Papa, mon papa chéri ! » Puis il lui saute au cou. Pierre serre son fils contre lui si fort qu’il lui fait mal ; il le presse, lui embrasse les joues, le cou, ses membres nus, son corps brûlant engourdi sous la chemise de nuit »... Plus tard, dans l’adolescence, le tsar appliqua des méthodes éducatives très dures à son fils ; sa pédagogie se résume dans cette phrase historiquement authentique : « Ne donne aucun pouvoir à ton fils dans son enfance ; brise-lui les côtes pendant qu’il grandit ; les coups ne le feront pas mourir mais lui donneront de la force. » Et malgré tout, une joie timide illuminait le visage du tsarévitch dès qu’il « apercevait la figure familière, effrayante et chérie tout à la fois, aux joues pleines, presque bouffies, les moustaches roulées en pointe... le sourire sur les lèvres belles, d’une finesse presque féminine ; il contemplait les grands yeux sombres, purs, dont le regard pouvait être si effrayant et si doux et dont il rêvait autrefois comme le jeune amant rêve des yeux de sa belle ; il sentait son parfum familier, ce mélange d’odeurs de tabac fort, d’alcool et de caserne qui régnait dans le bureau de son père ; il sentait le contact du menton mal rasé avec la fossette au milieu, qui faisait un contraste presque comique dans cette face sombre ».

Cette description du père a un caractère typique en psychanalyse. Le poète veut nous faire comprendre la relation entre père et fils, expliquer comment il est possible que le tsarévitch ait quitté la sécurité de son refuge italien sur une simple lettre de son père, et qu’il se soit livré au tsar cruel qui le fouetta à mort de ses propres mains. L’auteur estime très justement que la suggestibilité du prince est motivée par son complexe paternel particulièrement marqué. Mais Merejkovsky semble avoir également pressenti le mécanisme du transfert lorsqu’il écrit : « Tout l’amour que le tsarévitch ne pouvait tourner vers son père, il le transféra sur son père spirituel, son confesseur Jacob Ignatiev. Ce fut une amitié jalouse, tendre et passionnée, comme entre amants. »

En règle générale cette surestimation des parents et la tendance à l’obéissance aveugle disparaissent à l’adolescence.

Mais le besoin de soumission demeure. Cependant le rôle du père est repris par les professeurs, les supérieurs et d’autres personnages importants. Le loyalisme extrême, si répandu, envers les souverains et les gouvernants est également un transfert. Dans le cas d’Alexis, le complexe paternel n’a pas pu s’estomper puisque Pierre était effectivement ce souverain redoutable et puissant que tout enfant — lorsqu’il est petit — voit en son père.

Lorsque le père personnifie à la fois la puissance paternelle et le prestige d’un homme influent, la fixation infantile peut devenir irréductible. J’ai observé ce fait chez deux patientes qui avaient été les élèves de leur propre père. Le transfert passionné de l’une, le négativisme névrotique de l’autre rendirent l’analyse presque impossible. La docilité illimitée d’une des malades comme l’arrogance obstinée de l’autre étaient déterminées par le même complexe, la condensation du complexe paternel et du complexe de l’autorité.

Ces cas significatifs et les observations précédentes confirment l’opinion de Freud qui affirme que la crédulité et la docilité hypnotiques trouvent leur racine dans la composante masochique de l’instinct sexuel (« Trois essais sur la théorie de la sexualité »). Mais le masochisme, c’est le plaisir d’obéir que les enfants apprennent de leurs parents.

Dans le cas du petit tailleur timide et soumis, nous avons vu que les ordres parentaux pouvaient continuer à agir sur le mode de la suggestion post-hypnotique, bien après l’enfance. Mais j’ai pu aussi observer, dans le cas du fonctionnaire de 28 ans atteint de névrose d’angoisse, l’analogue névrotique de la suggestion dite « suggestion à échéance ». Sa maladie a été déclenchée par des motifs apparemment insignifiants et il était frappant de voir avec quelle rapidité le patient s’est familiarisé avec l’idée de prendre sa retraite si jeune. Par la suite, l’analyse révéla qu’il avait débuté dans la fonction publique dix ans avant de tomber malade, contre son désir, car il se sentait une vocation artistique. Il avait cédé aux instances de son père et avait décidé de faire valoir ses droits à la retraite le plus tôt possible, en prétextant la maladie. Sa tendance à simuler des maladies provenait de son enfance : il obtenait ainsi plus de tendresse de sa mère et un peu d’indulgence d’un père sévère. Mais au cours de ces dix années il avait complètement oublié sa résolution primitive. Sa situation matérielle s’était améliorée. Certes son antipathie pour le travail de bureau n’avait pas diminué ; par ailleurs il était toujours attiré par les activités artistiques et s’y était essayé non sans quelques succès ; cependant, sa lâcheté acquise empêcha qu’il pût même songer à renoncer à une partie de ses revenus, ce qui se serait inévitablement produit au moment de la retraite. Apparemment le projet avait sommeillé dans son inconscient pendant ces dix années ; puis à l’échéance du délai, il avait agi comme facteur déclenchant de la névrose, par autosuggestion en quelque sorte. (Ce rôle important des « délais » dans la vie du patient n’est qu’une manifestation des fantasmes inconscients en rapport avec les périodes menstruelles et la grossesse de la mère, et les représentations de sa propre situation intra-utérine et de naissance31.)

Ce cas, comme les autres, confirme la phrase de Jung : « La force magique qui lie l’enfant à ses parents est, chez l’un comme chez les autres, la sexualité. »

Cette analogie extrême, dévoilée par l’analyse, entre le mécanisme des psychonévroses et des phénomènes provoqués par l’hypnose, nous contraint à réviser les conceptions de Charcot sur l’hypnose qui sont généralement admises dans les milieux médicaux. Charcot estime que l’hypnose est une « hystérie artificielle ». Selon certains critiques c’est une position absurde, car environ 90 % des sujets normaux sont hypnotisables et une telle extension du concept d’hystérie leur paraît inadmissible. Mais la psychanalyse a montré que les sujets normaux affrontent les mêmes complexes que ceux qui provoquent la maladie chez les névrosés ; en tout homme existe donc une certaine disposition hystérique qui peut se manifester dans les conditions défavorables comme un excès de tension psychique par exemple. En tout cas, le fait qu’un grand nombre de sujets normaux sont susceptibles d’être hypnotisés n’est pas un démenti suffisant aux thèses de Charcot. Une fois ce préjugé écarté, comparons les symptômes des psychonévroses aux phénomènes produits par l’hypnose et la suggestion : de toute évidence l’hypnotiseur ne provoque rien de plus ni rien d’autre que ce qui est spontanément produit par la névrose : les mêmes phénomènes psychiques, paralysies et excitations. Si nous ajoutons que dans l’hypnose comme dans la névrose ces phénomènes sont déterminés par des complexes de représentations inconscients et que dans les deux cas le rôle principal revient aux complexes infantiles et sexuels, essentiellement en rapport avec les parents, notre impression quant à l’analogie extrême entre l’hypnose et la névrose se transforme en une certitude de leur identité. Les recherches futures devront élucider si cette identité va jusqu’aux moindres détails ; nos connaissances actuelles nous autorisent à penser que ce fait sera prouvé.

Nous sommes encouragés dans cette attente par l’existence indiscutable de l'autohypnose et de l'autosuggestion. Ce sont des états où les représentations inconscientes provoquent tous les symptômes neuro-psychiques de l’hypnose et de la suggestion, sans aucune intervention extérieure. Peut-être n’est-il pas trop audacieux de supposer qu’il y a une grande analogie entre le mécanisme psychique de l’autosuggestion et les symptômes des psychonévroses, qui sont également une production des représentations inconscientes. Mais nous sommes en droit de supposer la même parenté entre les névroses et la suggestion venue de l’extérieur, car nous prétendons qu’ « hypnotiser » ou « suggérer » dans le sens d’introduire dans le psychisme une représentation étrangère au moi, est impossible ; seuls peuvent se concevoir des processus qui déclenchent des mécanismes auto-suggestifs inconscients : quant à l’activité de l’hypnotiseur, elle peut se comparer au mode d’action des causes déclenchantes dans les psychonévroses. Indiscutablement les analogies frappantes entre les deux états sont parfois accompagnées de différences ; une des tâches futures serait justement de mettre ces différences en évidence. Ici je voulais seulement montrer que le grand pourcentage de sujets normaux hypnotisables prouverait — compte tenu des enseignements de l’analyse — une certaine tendance générale aux psychonévroses plutôt qu’une différence fondamentale entre hypnose et névrose.

Certes, ces explications suscitent un certain malaise par leur caractère inhabituel et étrange ; ajoutons-y encore cette hypothèse paradoxale que la résistance opposée à l’hypnose ou à la suggestion est une réaction aux mêmes complexes psychologiques qui dans d’autres cas permettent le transfert positif, l’hypnose et la suggestion. Pourtant Freud avait déjà découvert ces faits, et en avait fait la démonstration dans son premier ouvrage sur la technique psychanalytique en l’illustrant d’exemples. Freud prétend, et je le confirme en tous points, qu’une personne qui ne peut pas être hypnotisée est une personne qui, inconsciemment, ne veut pas être hypnotisée. S’il est impossible ou très difficile d’hypnotiser une grande partie des névrosés, cela s’explique souvent par le fait qu’au fond d’eux-mêmes ils ne veulent pas guérir. Ils se sont accommodés de leur maladie car elle leur offre — même si c’est par des détours compliqués et coûteux — des satisfactions libidinales libres de culpabilité et parfois d’autres avantages encore. « Le symptôme hystérique sert la satisfaction sexuelle » — c’est la « fonction primaire » de l’hystérie ; en outre, elle procure également des petits avantages immédiats : c’est sa « fonction secondaire », selon Freud.

Une autre résistance prend sa source dans la relation entre l’hypnotiseur et le médium : l’antipathie pour le médecin. Nous avons vu plus haut que cet obstacle provient le plus souvent de complexes infantiles inconscients.

Nous avons toutes les raisons de supposer que l’ensemble des résistances rencontrées en analyse se manifeste également dans les expériences d’hypnose et de suggestion. Car il existe aussi des sympathies qui sont intolérables. Certaines hypnoses échouent parce que le malade craint de s’attacher trop fort à la personne du médecin et de perdre ainsi son indépendance ou même de tomber dans une dépendance sexuelle vis-à-vis de lui.

Je pense que l’absence complète d’inhibition du transfert chez les uns et la fuite de toute influence extérieure chez les autres se réduit toujours, en dernière analyse, au complexe parental, et en particulier, au mode de détachement de la libido des personnes des parents32.

IV. — Récemment, une femme de 33 ans, épouse d’un propriétaire terrien, vint me consulter ; son cas illustre bien les résistances exposées précédemment. Elle souffrait de crises d’hystérie ; parfois, la nuit, elle réveillait son mari par ses gémissements ; elle faisait des bruits comme si elle voulait avaler quelque chose qui lui était resté dans la gorge. Enfin la malade était prise d’étouffements puis de nausées, qui la réveillaient. Cette patiente était à l’opposé d’un bon médium, une de ces personnes contrariantes qui était constamment à l’affût des contradictions dans les propos du médecin, soupesant les moindres nuances de chacune de ses paroles et se comportant dans l’ensemble avec arrogance et opposition. Instruit par l’expérience, je ne fis aucune tentative d’hypnose ou de suggestion, mais j’entrepris aussitôt une analyse. Décrire les détours que je dus emprunter pour obtenir la résolution du complexe de symptômes m’éloignerait trop de mon propos. Je me bornerai ici à expliquer le comportement arrogant de la patiente à mon égard, en particulier dans les premiers temps de l’analyse, comportement qu’elle présentait également avec son mari à qui elle refusait de parler pendant des journées entières pour des motifs futiles ; c’est ce comportement qui faisait obstacle à l’hypnose.

Sa maladie avait débuté à la suite d’une réunion mondaine. Elle s’était sentie offensée par l’attitude d’une dame plus âgée qu’elle ; cette dame lui avait soi-disant reproché d’occuper à table une place d’honneur qui ne lui revenait pas de droit. Sa susceptibilité et sa réaction excessive prirent leur sens au cours de l’analyse. Il apparut que lorsqu’elle était jeune fille, elle avait effectivement occupé, après la mort de sa mère, la place d’honneur à table, avec une légitimité contestable. Le père était resté seul avec beaucoup d’enfants ; après l’enterrement, une scène très émouvante eut lieu entre le père et la fille. Le père promit de ne pas reprendre femme et la fille déclara solennellement qu’elle ne se marierait pas avant dix ans, qu’elle remplacerait la mère auprès des malheureux orphelins. Mais il en fut autrement. Au bout d’un an à peine le père commença à multiplier les allusions au mariage de sa fille ; elle comprit rapidement ce qu’il en était, et refusa avec arrogance tous les partis. Puis, peu après, le père épousa une femme plus jeune que la patiente, et un conflit violent éclata entre la belle-mère et la fille débusquée de ses positions. Dans ce conflit, le père prit ouvertement parti contre sa fille et un jour l’humilia même durement devant son épouse, allant jusqu’à la frapper. Pour seule arme, la fille ne disposait que de son arrogance — et en usa abondamment.

Jusqu’ici, ce n’est qu’une histoire émouvante de père infidèle et de méchante marâtre ; mais bientôt vint l’irruption du champ infantile et sexuel. Sous l’effet d’un transfert débutant, le médecin traitant figurait de plus en plus souvent dans les rêves de la patiente et ceci sous une forme étrange et peu flatteuse d’une image onirique composée — tel le centaure de la mythologie — du médecin et ... d’un cheval. Les associations sur le cheval amenèrent l’analyse sur un terrain assez déplaisant ; la malade se souvint que dans sa petite enfance sa nourrice l’emmenait fréquemment avec elle à la caserne en allant voir un sergent employé dans les haras ; elle eut l’occasion d’y observer souvent les chevaux, et des juments menées à l’étalon. La patiente reconnut avoir manifesté une curiosité exceptionnelle pour les dimensions des organes génitaux masculins, et avoir convenu avec une amie que le moment venu, elles prendraient toutes deux des mesures sur leur futur conjoint et se communiqueraient les résultats. La patiente prit effectivement les mesures, mais son amie, par pudeur, manqua à sa promesse. Notons que ces mesures déçurent notre patiente : elle était presque complètement frigide avec son mari.

Dans un des rêves, l’homme-cheval apparut vêtu d’une chemise de nuit. Cette circonstance particulière amena l’évocation de souvenirs d’enfance beaucoup plus anciens se rapportant — comme il est si souvent le cas — à l’observation de rapports sexuels entre les parents et, en particulier, à son père en train d’uriner. Elle se souvint alors d’avoir souvent fantasmé qu’elle-même occupait la place de la mère, et combien elle aimait jouer au papa et à la maman avec ses poupées ou ses camarades et même, comment un jour elle avait disposé des coussins sous ses jupes pour figurer une grossesse. Enfin il apparut que dès sa petite enfance la malade avait souffert de brèves crises d’hystérie d’angoisse : elle ne pouvait pas s’endormir le soir, craignant que son père, fort sévère, ne vienne auprès d’elle pour la tuer avec le pistolet qu'il gardait dans le tiroir de sa table de chevet. Les étouffements et la nausée qui se manifestaient pendant les crises étaient le symptôme du « déplacement du bas vers le haut ». La patiente — comme la « Dora » de Freud — avait longtemps sucé son pouce avec fureur ; sa zone orale fortement érogène provoqua une série de fantasmes pervers.

Cette description nécessairement très fragmentaire est instructive à deux égards. D’abord elle montre que l’opposition arrogante de la patiente qui rendait d’emblée impossible le traitement par hypnose, la suggestion ou toute tentative de la rassurer, correspondait à sa résistance au père. Mais l’histoire de ce cas nous apprend également que cette résistance découle d’un complexe parental fortement fixé, d’un complexe d’Œdipe féminin. (L’analogie entre les rêves de cheval de la patiente et la phobie des chevaux chez un petit garçon de cinq ans que Freud a rattaché à une identification du cheval avec le père, est également frappante—Jahrbuch f. Psychoanalyse, vol. I).

Je voulais montrer ici que le médium éprouve pour l’hypnotiseur un amour inconscient et que la tendance à cette forme docile de l’amour s’apprend dans la chambre d’enfants.

Je veux encore signaler qu’un sentiment amoureux naturel peut également donner naissance à des phénomènes psychiques rappelant l’hypnose. Dans le fameux procès Czinsky, les experts les plus célèbres furent incapables de décider si la baronne qui en était l’héroïne avait agi sous l’effet d’un aveuglement amoureux ou d’une influence hypnotique. La plupart des homosexuels qui racontent leur vie insinuent que le premier partenaire masculin à qui ils ont eu affaire les avait hypnotisés ou influencés du regard. Naturellement il s’avère ensuite que ces fantasmes d’hypnose ne sont que des tentatives de se disculper.

Je me contenterai de ces remarques et je ne veux pas développer plus avant l’analogie entre l’état amoureux et l’état d’hypnose pour ne pas susciter l’impression erronée que ma démarche correspond à l’extension injustifiée d’une comparaison banale. Je prends appui sur des explorations psychologiques individuelles laborieuses ; si les fils de cette hypothèse aboutissent tous en un même point cela ne constitue pas un démenti.

L’indiscutable point faible de ces considérations est le petit nombre de cas observés. Mais il est dans la nature du travail analytique que la recherche en profondeur vienne remplacer les données statistiques. L’exploration poussée de cas peu nombreux, la concordance des résultats et leur rapprochement avec le matériel déjà considérable de la psychanalyse justifie amplement une modification de nos conceptions actuelles sur l’hypnose et la suggestion.

La suggestion et l’hypnose selon la nouvelle conception correspondent à la création artificielle de conditions où la tendance universelle (généralement refoulée) à l’obéissance aveugle et la confiance inconditionnelle, survivance de l’amour et de la haine infantile érotique pour les parents, est transféré du complexe parental à la personne de l’hypnotiseur ou du suggestionneur.