Mots obscènes

Contribution a la psychologie de la période de latence

Dans toute analyse le problème se pose tôt ou tard de savoir s’il est préférable de prononcer devant le malade les termes populaires (obscènes) pour désigner les organes, les fonctions et les matières sexuels et excrémentiels, l’induisant à employer lui-même ces mots, locutions, jurons, etc... tels qu’ils lui viennent à l’esprit, sans déguisement ni modification ; ou bien peut-on se contenter de termes scientifiques et d’allusions ?

Freud nous fait remarquer dans un de ses premiers ouvrages qu’il existe toujours un moyen pour discuter avec le patient de l’activité sexuelle même la plus sévèrement proscrite (perversions), sans blesser sa pudeur ; il conseille à cet effet l’emploi de termes techniques médicaux.

On évite en début d’analyse de provoquer inutilement la résistance du malade et d’entraver ainsi, parfois définitivement, la poursuite du traitement. Aussi se contente-t-on tout d’abord de ces « allusions à minima » déjà mentionnées ou de termes scientifiques sérieux et artificiels qui permettent rapidement d’aborder avec le patient les sujets les plus « délicats » concernant la sexualité et les instincts, sans provoquer aucune réaction de pudeur. Il y a des cas, cependant, où cela ne suffit pas. Le traitement piétine, le malade est inhibé, ses idées se font rares, les signes d’une résistance croissante se manifestent ; cette résistance ne cède que lorsque le médecin en a découvert la cause : des mots et des locutions interdits surgis à l’esprit du patient qui n’ose les verbaliser sans l’« autorisation » explicite de l’analyste.

Citons l’exemple d’une malade hystérique de 23 ans. Sur le plan conscient elle s’efforçait à la plus grande sincérité, elle accueillait avec simplicité mes explications concernant sa sexualité (formulées en termes scientifiques), et affirmait avec insistance n’avoir jamais remarqué ni entendu quoi que ce soit ayant trait aux choses sexuelles. Elle prétendait expliquer la reproduction par la « théorie du baiser » (toujours secondaire, au demeurant). Pour montrer son zèle, elle avait acheté un gros ouvrage d’embryologie et me faisait part avec un naïf enthousiasme et sans la moindre inhibition, de ses découvertes concernant les spermatozoïdes et les ovules, les organes spécifiques des deux sexes et leur mode d’union. Un jour elle mentionna en passant qu’elle avait l’habitude, depuis l’enfance, de fermer les yeux lorsqu’elle allait à la selle ; elle ne pouvait fournir aucune raison à ce comportement. Je vins enfin au secours de sa mémoire en lui demandant si elle ne désirait pas se soustraire ainsi aux graffiti obscènes si fréquents dans les lieux d’aisance. Je fus amené ensuite à diriger son attention sur les inscriptions obscènes les plus connues, provoquant une gêne considérable chez cette personne jusqu’alors si supérieure et sereine ; j’eus ainsi accès aux couches les plus profondes de ses souvenirs latents. Le refoulement semblait donc bien lié à la formulation même des complexes de représentations sexuels et ne pouvait être levé qu’en prononçant ces « mots-tabous ».

Un jeune homosexuel qui employait sans façons les locutions triviales pour désigner les organes sexuels et leurs fonctions, hésita deux heures durant à prononcer le terme vulgaire pour « flatulence » qui lui était venu à l’esprit ; il tenta de l’éviter à l’aide de toutes les circonlocutions imaginables, termes étrangers, euphémismes, etc. Lorsque enfin il eut surmonté sa résistance à ce mot il put approfondir considérablement l’analyse jusqu’alors entravée de son érotisme anal.

Souvent l’énoncé d’un mot obscène en cours de séance produit chez le patient le même bouleversement qu’autrefois une conversation surprise entre ses parents où s’était glissé un terme grossier, le plus souvent d’ordre sexuel. Ces bouleversements — capables d’ébranler sérieusement le respect de l’enfant pour ses parents et qui, chez le névrosé, peuvent rester fixés dans l’inconscient pour toute la vie — se produisent généralement à la période pubertaire et sont en fait souvent une réédition d’impressions produites par des rapports sexuels surpris dans l’enfance.

Le respect voué aux parents et aux supérieurs paralyse la liberté de se confier à eux et se rattache à un des complexes majeurs du matériel psychique refoulé. Si l’on ose assez y insister on obtiendra du malade l’expression littérale de ses pensées, quitte à prononcer les mots soi-même ; l’on peut ainsi provoquer des éclaircissements inattendus et la reprise d'une analyse stagnante.

Ce comportement des malades présente, outre son importance pratique non négligeable, un intérêt plus général en introduisant un problème psychologique.

Comment se fait-il qu’il soit tellement plus difficile de désigner une même chose par un terme plutôt que par un autre ? Or, cette constatation ne vaut pas seulement pour nos patients mais également pour nous-mêmes. C’est précisément l’inhibition relativement importante que j’éprouvais au début à prononcer ces mots, et que je dois encore combattre parfois, qui m’a amené à étudier ce problème avec attention à travers un examen approfondi de mes malades et de moi-même.

Cette double investigation m’a conduit à la conclusion qu’il existe une étroite association entre les termes sexuels et excrémentiels vulgaires (obscènes) — les seuls que l’enfant connaisse— et le complexe nucléaire, profondément refoulé, du névrosé comme du bien-portant. (À la suite de Freud, je désigne par complexe nucléaire le complexe d’Œdipe).

La conception infantile des rapports sexuels entre les parents, du processus de la naissance et des fonctions animales, c’est-à-dire la théorie sexuelle infantile, commence par s’exprimer en termes populaires, les seuls que l’enfant connaisse ; c’est donc cette formulation qui sera la plus sévèrement frappée par la censure morale et la barrière de l’inceste qui, plus tard, viennent refouler ces théories.

Ceci suffirait à nous faire comprendre, du moins partiellement, notre résistance à prononcer ou à entendre ces mots.

Cependant, comme je n’étais pas entièrement satisfait par cette explication, je recherchai d’autres causes au caractère particulier de ces représentations verbales ; et je parvins à une conception que je ne considère pas comme indiscutable mais que je désire exposer ici, ne serait-ce que pour inciter d’autres à en trouver une meilleure.

Le mot obscène renferme un pouvoir particulier qui contraint en quelque sorte l’auditeur à se représenter l’objet nommé, l’organe ou les fonctions sexuels, dans leur réalité matérielle. Freud a reconnu et formulé ce fait en étudiant les motivations et conditions de la plaisanterie grivoise. Freud écrit : « par l’énoncé des mots obscènes elle (la plaisanterie grivoise) oblige la personne agressée à se représenter la partie du corps ou la fonction en question »1. Je voudrais simplement compléter cette remarque en soulignant que les fines allusions aux processus sexuels ou une terminologie scientifique ou étrangère pour les désigner ne font pas, ou pas autant d’effet que les mots pris dans le vocabulaire primitif populaire érotique de la langue maternelle.

On pourrait donc supposer que ces mots sont dotés du pouvoir de provoquer chez l’auditeur le retour régressif et hallucinatoire d’images mnésiques. Cette hypothèse, fondée sur l’auto-observation, est confirmée par le témoignage de nombreux sujets normaux ou névrosés. Les causes de ce phénomène seraient à rechercher chez l’auditeur lui-même, en supposant qu’il y a dans le fonds de sa mémoire un certain nombre de représentations verbales auditives ou graphiques, à contenu érotique, qui se distinguent des autres par une tendance plus marquée à la régression. Lorsqu’un mot obscène est perçu visuellement ou auditivement, c’est cette faculté des traces mnésiques qui entre en action.

Si cependant nous admettons les thèses de Freud (seules capables de rendre compte des résultats de la psychanalyse et de notre conception de l’inconscient), à savoir qu’au cours du développement ontogénétique l’appareil psychique passe de l’état de centre de réactions hallucinatoires-motrices à l’état d’organe de la pensée, nous devons en conclure que les mots obscènes possèdent des caractéristiques qui, à un stade plus primitif du développement psychique, s’étendaient à tous les mots.

Depuis Freud2 nous considérons que toute représentation a pour motivation fondamentale le désir de faire cesser la souffrance provoquée par la frustration, en revivant une satisfaction vécue autrefois. Au stade primitif du développement psychique, si le besoin n’est pas satisfait en réalité, l’apparition du désir entraînera l’investissement régressif de la sensation correspondant à une satisfaction vécue autrefois qui sera fixée par voie hallucinatoire. La représentation sera donc considérée à l’égal de la réalité. C’est ce que Freud appelle l’« identité perceptive ». Ce n’est qu’instruit par l’amère expérience de la vie que l’enfant apprend à distinguer la satisfaction réelle de la représentation due au désir et à n’utiliser sa motricité qu’à bon escient, lorsqu’il s’est assuré qu’il a devant lui des objets réels et non des illusions produites par son imagination.

La pensée abstraite, verbalisée, représente le point culminant de ce développement. Des performances plus subtiles deviennent possibles du fait que les images mnésiques ne seront plus représentées — poursuit Freud — que par des fragments émoussés de leurs caractéristiques, les signes verbaux.

On pourrait ajouter que l’aptitude à exprimer des désirs par des signes verbaux formés de caractéristiques fragmentaires ne s’acquiert pas d’un seul coup. Outre la durée relativement importante nécessitée par l’apprentissage de la parole, il semble bien que les signes verbaux qui remplacent les représentations, c’est-à-dire les mots, conservent pendant longtemps leur tendance à la régression. Cette tendance s’atténue sans doute progressivement ou par à-coups, jusqu’à atteindre la capacité de représentation et de pensée « abstraites », pratiquement délivrées des éléments hallucinatoires.

Ce développement peut comporter des étapes psychologiques caractérisées par la coexistence d’une aptitude déjà formée à un mode plus économique de pensée par signes verbaux et la persistance d’une tendance à faire revivre régressivement des représentations.

L’hypothèse concernant l’existence de ces étapes s’appuie sur le comportement des enfants au cours de leur développement intellectuel. C’est une fois de plus Freud, en étudiant la psychogenèse du plaisir procuré par le mot d’esprit, qui a reconnu la signification du jeu enfantin avec les mots. « Les enfants, dit-il, traitent les mots comme des objets ».

Si nous supposons que la distinction rigoureuse des objets représentés et des objets réels peut être imparfaite, qu’il existe donc une tendance du psychisme à retomber dans le mode de fonctionnement primaire régressif, nous y retrouverons une certaine base pour mieux comprendre les caractéristiques particulières des mots obscènes ; nous y trouverons également une certaine justification de l’hypothèse qu’à un certain stade du développement ce caractère tangible (sensoriel), joint à la forte tendance régressive, est propre à tous les mots.

L’explication que donne Freud des représentations oniriques repose sur cette hypothèse. Durant le sommeil, nous retrouvons les méthodes de travail primitives du psychisme, faisant revivre comme autrefois, par voie régressive, le système perceptif de la conscience ; le rêve n’est pas une pensée verbalisée, c’est une hallucination.

Admettons que cette évolution vers l’abstraction à partir de signes verbaux encore très mêlés d’éléments concrets soit troublée ou interrompue pour certains termes, et qu’il puisse en résulter une persistance de la représentation verbale à un niveau inférieur : nous pouvons espérer y trouver l’explication du caractère si fortement régressif des mots obscènes entendus.

Cependant non seulement l’audition mais aussi l’énonciation des mots obscènes est dotée de qualités que d’autres mots ne détiennent pas, du moins pas dans la même mesure.

Freud souligne à juste titre que l’auteur d’une plaisanterie grivoise effectue une attaque, une action sexuelle sur l’objet de son agression, et suscite par là les mêmes réactions que l’action elle-même. Prononcer des mots obscènes donne presque l’impression de commettre une agression sexuelle, « de dénuder la personne du sexe opposé »3. Énoncer une grivoiserie représente donc à un degré plus accusé ce qui est à peine esquissé dans la plupart des mots, à savoir que toute parole prend son origine dans une action qui n’a pas eu lieu. Mais tandis que les mots courants ne contiennent l’élément moteur de la représentation verbale que sous forme d’impulsion nerveuse réduite, la « mimique de la représentation », la formulation d’une plaisanterie grivoise nous donne encore nettement l’impression de commettre une action.

Cet apport très important d’éléments moteurs à la représentation verbale des mots obscènes pourrait résulter, tout comme le caractère hallucinatoire et sensoriel d’une plaisanterie grivoise entendue, d’un trouble du développement. Ces représentations verbales en sont peut-être restées à un niveau de développement du langage où les mots sont encore beaucoup plus chargés d’éléments moteurs.

Il faut se demander ici si cette spéculation, qui ne représente qu’une des nombreuses possibilités, trouve quelque appui dans l’expérience, et, en ce cas, ce qui peut être la cause de cette anomalie du développement portant sur un petit groupe de mots et si largement répandue chez les être civilisés.

L’analyse de sujets normaux et névrosés, et l’observation des enfants, si elle comporte une exploration sans crainte du sort subi par les termes désignant les organes sexuels et excrétoires au cours du développement psychique, confirme largement notre hypothèse. Tout d’abord, nous voyons partout se vérifier la supposition quasi évidente que la répugnance à répéter certains mots obscènes est imputable à de vifs sentiments de déplaisir, associés à ces mots-là précisément au cours du développement infantile, par suite de l’inversion du signe des affects.

Prenons l’exemple d’un jeune homme, à peu près normal, qui manifestait une rigidité morale quelque peu excessive et une intolérance particulière pour les mots obscènes ; il se souvint, pendant l’analyse d’un rêve, qu’à l’âge de six ans et demi, sa mère l’avait surpris en train d’inscrire sur une feuille de papier un véritable dictionnaire des expressions obscènes qu’il connaissait. L’humiliation d’être découvert, et précisément par sa mère, ainsi que la sévère punition qui s’ensuivit, entraînèrent un désintérêt pour le domaine érotique pendant un grand nombre d’années, et même plus tard, une hostilité pour le contenu du vocabulaire érotique.

Le jeune homosexuel qui mit une si vive résistance à prononcer le mot obscène pour « flatulence » avait développé, dans sa petite enfance, une attirance pour les sensations olfactives, et une coprophilie extrêmes ; son père, qui était d’une indulgence excessive, ne l’empêcha pas de céder à ces penchants même sur son propre corps (du père). Le lien dès lors indissoluble entre l’idée de souillure et l’idée des parents entraîna un refoulement exceptionnellement intense du plaisir à la saleté et aux odeurs et, par conséquent, un vif déplaisir à aborder ces sujets. Le fait que le terme obscène pour gaz intestinaux lui était beaucoup plus intolérable que n’importe quelle périphrase, s’explique par des événements de l’enfance semblables à ceux vécus par le « rédacteur de dictionnaire » précédemment mentionné. Le lien intime du domaine obscène avec le complexe parental était donc dans les deux cas la force répressive principale4.

Chez la malade hystérique qui fermait les yeux dans les toilettes, on put faire remonter cette habitude à une confession où elle s’était fait vertement semoncer par le prêtre pour avoir naïvement prononcé le terme obscène pour vagin.

Des remontrances analogues ou similaires ne sont cependant épargnées à aucun enfant, à l’exception peut-être de ceux des couches inférieures de la société. Vers quatre ou cinq ans, et beaucoup plus tôt chez les enfants précoces (c’est-à-dire à l’époque où les enfants réduisent leurs pulsions « perverses polymorphes »), s'intercale une période entre l'abandon des modes infantiles de satisfaction et le début de la phase de latence proprement dite qui se caractérise par le besoin de prononcer, d'écrire et d'entendre des mots obscènes.

Ce fait serait certainement confirmé par une enquête auprès des mères de famille et des éducateurs, et plus sûrement encore auprès des domestiques, qui sont les véritables confidents des enfants. Car les enfants agissent ainsi non seulement en Europe, mais aussi dans la prude Amérique, comme j’ai pu le constater avec le Pr Freud, à l’occasion d’une promenade au « Central Park » de New York, en contemplant un dessin et des inscriptions tracés à la craie sur un bel escalier de marbre.

Ce besoin de prononcer, dessiner, écrire, entendre et lire des obscénités peut se comprendre comme un stade préliminaire à l’inhibition des désirs infantiles d’exhibitionnisme et de voyeurisme. C’est la répression de ces fantasmes et actions sexuelles qui se manifestent sous la forme atténuée de langage qui signe l’entrée dans la phase de latence proprement dite, cette période où « les forces psychiques qui s’opposent à la sexualité infantile : dégoût, pudeur et morale, sont élaborées »5 et où l’intérêt de l’enfant se tourne vers des réalisations culturelles (désir de savoir).

On ne se trompera guère en supposant que cette répression des termes obscènes se produit à une époque où le langage, mais tout spécialement le vocabulaire sexuel si fortement chargé d’affect, est encore caractérisé par une forte tendance à la régression et par une mimique de représentation très animée. Il ne semble donc plus si improbable que le matériel verbal refoulé soit maintenu, à la suite de la période de latence, c’est-à-dire du détournement de l’attention, à cette étape plus primitive du développement, tandis que le reste du vocabulaire, grâce à la pratique et l’entraînement continuels, se dépouille en majeure partie progressivement de son caractère hallucinatoire et moteur ; de ce fait il conviendra mieux, économiquement parlant, à des activités de pensée de niveau supérieur.

La psychanalyse des névrosés m’a appris que le matériel psychique réprimé ou refoulé par le blocage des associations devient effectivement dans la vie mentale un « corps étranger » qui est incapable de croissance organique et de développement ; je sais également que le contenu de ces « complexes » ne prend pas part au développement et à la structuration du reste de l’individu.

Je voudrais en donner quelques exemples frappants.

L’inquiétude au sujet de la petite dimension, donc de l’inadéquation, des organes d’accouplement (ou, comme disent les psychanalystes, le « complexe du petit pénis ») est chose courante chez les névrosés, mais elle n’est pas rare non plus chez les sujets sains. Dans tous les cas où j’ai analysé ce symptôme, l’explication en était la suivante : Tous ceux qui plus tard devaient éprouver cette inquiétude ont été très vivement préoccupés dans leur petite enfance par le fantasme du coït avec la mère, ou avec la personne correspondante plus âgée qu’eux ; bien entendu, l’idée de l’insuffisance de leur pénis pour atteindre cet objectif les angoissait6. La période de latence a interrompu et réprimé les pensées de cet ordre ; mais lorsque la pulsion sexuelle reprenait force à la puberté et que l’intérêt se dirigeait à nouveau sur l’organe d’accouplement, l’ancienne angoisse reparaissait, même quand les proportions réelles de l’organe étaient normales ou même supérieures à la moyenne. Donc, tandis que le pénis se développait normalement, l’idée du pénis restait au niveau infantile. L’attention s’étant détournée de la région génitale, l’individu n’a pas remarqué le changement intervenu.

De même, j’ai pu établir chez certaines patientes un « complexe du petit vagin » (peur de la déchirure de l’organe lors du rapport sexuel) et l’expliquer par l’idée, acquise dans la petite enfance et réprimée pendant la période de latence, de la démesure relative de l’organe paternel. Plus tard, ces femmes trouvent le pénis de leur mari trop petit — même si cela ne correspond pas à la réalité objective — et restent frigides dans les rapports sexuels.

Je donnerai un troisième exemple de l’effet d’inhibition isolé de la période de latence sur le développement : le « complexe des gros seins », qui peut devenir pathologique dans certains cas : l’insatisfaction de nombreux hommes devant les dimensions de la plupart des poitrines féminines. Chez un patient, dont l’appétit sexuel n’était éveillé que par des seins extrêmement développés, l’analyse établit que dans sa première enfance il avait marqué un intérêt considérable pour l’allaitement des nourrissons et cultivait le secret désir d’être invité à téter avec eux. Pendant la période de latence ces fantasmes s’effacèrent de sa conscience, mais lorsqu’il recommença à s’intéresser à l’autre sexe, ses désirs furent centrés par le complexe des gros seins. La représentation des seins ne s’était pas développée chez lui dans l’intervalle, mais l’impression exercée par leurs dimensions sur le petit enfant de naguère s’était gravée en lui de façon indélébile. Ainsi ne désirait-il que des femmes dont les seins correspondaient à la relation d’autrefois entre sa propre petitesse et la taille de la femme. Certes, les seins féminins étaient devenus relativement plus petits dans l’intervalle, mais la représentation de la poitrine féminine qui s’était fixée a conservé les dimensions d’autrefois.

Ces exemples, qu’il serait facile de multiplier, appuient l’hypothèse que la phase de latence provoque en fait une inhibition isolée du développement de certains complexes refoulés, ce qui rend assez vraisemblable l’intervention d’un processus identique dans le développement des représentations verbales passant à l’état de latence. Mais outre cette déduction par analogie, je rappellerai le fait déjà souvent démontré par la psychologie expérimentale que les petits enfants présentent un type de réaction essentiellement « visuel » et « moteur ». Je suppose que la perte de ce caractère visuel et moteur ne se produit pas progressivement, mais par poussées, et que l’apparition de la période de latence représente une de ces poussées, peut-être la plus importante d’entre elles7.

Nous ne pouvons pas dire grand chose pour le moment du sort des représentations verbales obscènes refoulées pendant la période de latence. De ce que m’a appris l’auto-analyse et l’analyse de sujets non névrosés, je crois pouvoir déduire que normalement la latence de ces représentations, surtout chez l’homme, n’est pas absolue. Le renversement de signe des affects qui s’est opéré, veille, il est vrai, à ce que l’attention soit détournée de ces images verbales désagréables dans toute la mesure du possible, mais l’oubli total, le passage à l’inconscient, n’existe pratiquement pas chez le sujet normal. La vie quotidienne, les contacts avec les inférieurs et des domestiques, des inscriptions obscènes sur les bancs et dans les lieux d’aisance, font que cette latence est très souvent « rompue » et que le souvenir de tout ce qui a été écarté est ranimé, bien qu’avec un signe inversé. Quoi qu’il en soit, ces souvenirs reçoivent peu d’attention pendant quelques années, et lorsqu’ils réapparaissent avec l’avènement de la puberté, ils sont déjà marqués du caractère honteux, et peut-être insolite, à cause de leur plasticité et de leur vivacité spontanée qu’ils conservent pendant toute la vie.

Il en va autrement du développement de ces représentations verbales chez les pervers et les névrosés.

Le sujet qui est devenu pervers de par sa constitution sexuelle et ses expériences vécues, s’emparera de cette source de plaisir, comme les théories sexuelles de Freud le laissaient prévoir, et deviendra également cynique dans ses propos, ou se contentera éventuellement de la lecture de plaisanteries lourdement triviales. Or il existe une perversion particulière, qui consiste à énoncer tout haut des mots obscènes ; je sais par l’analyse de plusieurs femmes qu’elles sont importunées dans la rue par des hommes bien mis qui leur murmurent au passage des mots obscènes, sans aucun autre des préliminaires habituels de l’agression sexuelle (offre de les accompagner, etc...). Ces sujets sont certainement des exhibitionnistes et des voyeurs à un degré plus léger qui, au lieu d’une véritable dénudation, se contentent de l’action réduite à la parole, en choisissant naturellement les termes les plus aptes à susciter, du fait de leur caractère interdit et leurs qualités motrices et plastiques, une réaction de pudeur. Cette forme de perversion pourrait porter le nom de « coprophémie »8.

Le véritable névrosé détourne son attention, complètement ou presque complètement, des termes obscènes. Dans la mesure du possible, il cherche à les ignorer, et s’il ne peut les éviter, il y répond par une réaction disproportionnée de gêne et de dégoût. Le cas précédemment cité, avec oubli total de ces termes, fait exception. Seules des femmes réussissent un tel degré de refoulement.

Cependant chez le sujet normal comme chez le névrosé, un choc très violent peut faire resurgir ces mots à demi-ensevelis. Alors, comme les dieux et les déesses de l’Olympe, abaissés au rang de diables et de sorcières après la grande poussée de refoulement du christianisme, les mots qui autrefois nommaient les objets les plus prisés du plaisir infantile reviennent sous forme de jurons et de malédictions et, fait caractéristique, souvent associés à l’idée des parents, de leurs saints et de Dieu (blasphèmes). Ces interjections qui jaillissent dans la violente colère, mais qui souvent s’atténuent en plaisanteries, n’appartiennent nullement, comme Kleinpaul le souligne à juste titre, au « langage conceptuel » ; ils ne sont pas destinés à la communication consciente, mais représentent des réactions à l’excitation étroitement apparentées au geste. Il est remarquable en tout cas que lorsque la décharge motrice d’un affect impétueux n’est évitée qu’à grand peine pour se transformer en imprécation, l’affect recourt involontairement aux termes obscènes, particulièrement adaptés au but, en raison de leur richesse affective et de leur puissance motrice.

Particulièrement tragiques sont ces cas où des mots obscènes font subitement irruption dans la conscience vertueuse et pure d’un névrosé. Ce qui bien entendu n’est possible que sous forme de représentations obsédantes, car ces mots sont si parfaitement étrangers à la vie affective consciente du psycho-névrosé qu’il ne peut les ressentir que comme des idées pathologiques, absurdes, dépourvues de sens, des « corps étrangers », mais ne les reconnaître en aucun cas comme des éléments à part entière de son vocabulaire. Si nous n’y étions préparés par tout ce qui précède, nous serions confrontés, tel une énigme insoluble, au fait que des représentations obsédantes de mots obscènes, en particulier des termes vulgaires pour les excréments et les organes évacuateurs les plus méprisés, apparaissent souvent chez des névrosés masculins après la mort de leur père ; et précisément, des hommes qui aimaient et respectaient leur père jusqu’à l’idolâtrie. L’analyse montre alors qu’en cas de mort, à côté de l’atroce douleur de la perte, se manifeste également le triomphe inconscient d’être libéré de toute contrainte ; le mépris du « tyran » devenu inoffensif s’exprime dans les termes les plus sévèrement défendus à l’enfant d’autrefois9. J’ai observé un cas semblable chez une jeune fille dont la sœur aînée avait contracté une grave maladie.

L’ethnographie pourrait apporter une solide confirmation à mon hypothèse, à savoir que les termes obscènes sont restés « infantiles » par suite d’une inhibition du développement, et gardent de ce fait un caractère moteur et régressif anormal. Malheureusement, je manque d’expérience dans ce domaine. Ce que je sais de la vie du bas peuple et surtout des tziganes semble indiquer que les termes obscènes sont peut-être plus chargés de plaisir chez les êtres sans culture, et diffèrent moins du vocabulaire usuel qu’il ne semble chez les sujets cultivés.

Qu’une observation plus poussée vienne étayer ou infirmer l’hypothèse du caractère spécifiquement infantile des représentations verbales obscènes et des caractères « primitifs » résultant d’un trouble du développement, je pense au moins pouvoir affirmer, après ce qui a été dit, que ces représentations à forte charge affective méritent qu’on leur reconnaisse une signification, jusqu’ici négligée, dans la vie mentale.