Le rôle de l’homosexualité dans la pathogénie de la paranoïa

Au cours de l’été 1908, j’ai eu l’occasion de discuter assez longuement avec le professeur Freud du problème de la paranoïa. Ces entretiens nous ont amenés à une certaine conception unitaire, nécessitant encore toutefois une vérification expérimentale, développée pour l’essentiel par le professeur Freud, moi-même contribuant à structurer la démarche de pensée par quelques propositions et objections. Nous avions estimé alors que le mécanisme de la projection (des affects), tel que Freud l’a démontré dans l’unique cas de paranoïa qu’il ait analysé, est caractéristique de la paranoïa en général. Nous avons également admis que le mécanisme de la paranoïa occupe une position médiane entre les mécanismes opposés de la névrose et de la démence précoce. Le névrosé se débarrasse des affects devenus gênants au moyen de divers modes de déplacement (conversion, transfert, substitution)1, tandis que le dément retire son intérêt des objets du monde extérieur en général, et les ramène dans le moi (autoérotisme, folie des grandeurs). Le retrait d’une partie des désirs dans le moi réussit — la folie des grandeurs ne manque dans aucun cas de paranoïa — mais une autre partie, plus ou moins grande, de l’intérêt ne peut pas se séparer de son objet primitif, ou bien y revient à nouveau. Cependant cet intérêt est si insupportable pour le malade qu’il est objectivé (par inversion de la tonalité émotionnelle, c’est-à-dire la présence d’un « signe négatif ») et, par ce moyen, expulsé du moi. Donc la tendance devenue insupportable et retirée à son objet revient dans la conscience sous forme de perception de son contraire (comme appartenant à l’objet de la tendance). Le sentiment d’amour devient la perception de son contraire, l’intérêt devient persécution. Notre attente de voir cette hypothèse confirmée par les observations ultérieures s’est vérifiée. Les cas de démence paranoïaque publiés par Maeder dans le dernier volume du « Jahrbuch »2 ont considérablement renforcé ces hypothèses ; Freud lui-même a pu déterminer, dans des études ultérieures, outre ces caractères fondamentaux de la paranoïa, des faits de détail plus finement précisés concernant le mécanisme mental des différentes formes de paranoïa, que nous avions seulement pressentis en 1908.

Mais le but de cette communication n’est pas d’amener sur le tapis le problème complet de la paranoïa ; Freud lui-même consacre un travail plus considérable à ce sujet3 ; il s’agit seulement de communiquer un fait d’expérience, observé dans plusieurs analyses de paranoïaques, indépendamment des suppositions précitées, par conséquent d’une façon absolument fortuite.

Car j’ai dû constater que le malade ne fait pas jouer le mécanisme paranoïaque indifféremment contre n’importe quel intérêt libidinal, mais, à ce que j’ai pu observer jusqu’à présent, exclusivement contre un choix d'objet homosexuel. Déjà chez le paranoïaque analysé par Freud l’homosexualité jouait un rôle considérable, sinon suffisamment considéré par l’auteur à l’époque4.

Maeder trouva également des « tendances homosexuelles indiscutables » sous les délires de persécution des déments paranoïaques qu’il avait examinés.

Par contre plusieurs cas que j’ai observés seraient en faveur de la conception que l’homosexualité ne joue pas un rôle occasionnel, mais le rôle principal dans la pathogenèse de la paranoïa, et que la paranoïa n’est peut-être qu’une déformation de l’homosexualité.

I.

Le sujet de mon premier cas est le mari d’une gouvernante que j’avais à mon service autrefois, un bel homme de 38 ans environ, que j’ai pu observer à fond durant plusieurs mois. Ils habitaient, lui et sa femme — pas précisément belle, qu’il avait épousée juste avant d’entrer à mon service — une partie de mon appartement constituée par une cuisine et une chambre. Le mari travaillait toute la journée dans un bureau (il était garçon de bureau), le soir il rentrait ponctuellement, et au début, ne donnait aucun motif de mécontentement. Au contraire : il se faisait remarquer par son caractère travailleur et l’extrême courtoisie qu’il me témoignait. Il trouvait toujours quelque chose à nettoyer et à embellir dans ma maison. Souvent je le surprenais même tard le soir, astiquant les portes ou le parquet, frottant les vitres supérieures des fenêtres difficiles à atteindre ou installant quelque amélioration astucieuse dans la salle de bains. Il tenait beaucoup à me satisfaire, remplissait avec une précision et une raideur militaires tous mes ordres, mais il était extrêmement sensible à la moindre remarque de ma part, que je n’avais d’ailleurs pas souvent l’occasion de faire.

Un jour, sa femme me raconte en pleurant qu’elle est très malheureuse avec son mari qui boit beaucoup ces temps-ci, rentre tard, et sans raison aucune, la dispute et l’insulte sans cesse. Au début je ne voulais pas me mêler de leurs affaires de famille, mais lorsque j’appris par hasard qu’il avait même battu sa femme, ce que celle-ci m’avait caché, craignant qu’ils ne perdent ma confiance, j’entrepris de sermonner sérieusement le mari : j’exigeai qu’il cesse de boire et traite convenablement sa femme, ce qu’il me promit en pleurant. Lorsque j’avançai la main pour serrer la sienne, je ne pus l’empêcher de l’embrasser avec force. Mais j’attribuai alors ce geste à son émotion et à mon attitude « paternelle » (quoique plus jeune que lui).

Après cette scène, le calme régna pendant quelque temps dans la maison. Mais au bout de quelques semaines à peine, l’incident se répéta et lorsque j’examinai l’homme plus attentivement, je constatai qu’il présentait tous les signes de l’alcoolisme chronique. Je confessai alors la femme qui m’apprit que son mari l’accusait constamment, et sans aucune raison, d’infidélité. Naturellement j’eus aussitôt le soupçon qu’il s’agissait d’un délire de jalousie alcoolique, d’autant plus que je connaissais la femme pour très honnête et très modeste. Mais cette fois encore je parvins à détourner le mari de la boisson et à rétablir pour un temps la paix du ménage.

Cependant rapidement les choses empirèrent et il fut de plus en plus évident que l’homme était un paranoïaque alcoolique. Il négligeait sa femme et s’enivrait au café jusqu’à minuit. En rentrant il battait sa femme et l’injuriait sans arrêt, la soupçonnant avec tous les malades masculins qui fréquentaient ma consultation. J’appris plus tard seulement que dès cette époque il se montrait également jaloux de moi-même, mais la femme me le cachait par une appréhension bien compréhensible. Naturellement dans ces conditions je ne pouvais garder le couple à mon service, mais à la demande de la femme je consentis à les conserver jusqu’à la fin du trimestre. Alors seulement j’appris le détail de ces querelles de famille. Le mari, sommé de s’expliquer, nia avoir battu sa femme malgré les témoignages oculaires qui confirmaient le fait. Il prétendait qu’elle était une femme « au foie blanc », une sorte de vampire, qui « suçait la force virile ». Il a cinq à six rapports par nuit avec sa femme, mais cela ne lui suffit toujours pas, elle se donne à tout un chacun. Après cet entretien, la scène précédemment décrite se répéta. À nouveau il s’empara de ma main et l’embrassa au milieu des larmes. Il affirmait « n’avoir jamais connu d’homme plus gentil, plus aimable que moi ».

Lorsque je commençai à m’intéresser au cas du point de vue psychiatrique également, j’appris par la femme que depuis leur mariage son mari n’avait eu que deux ou trois rapports avec elle. Parfois il faisait une tentative — généralement a tergo — puis repoussait la femme en l’insultant : « espèce de dévergondée, tu peux avec n’importe qui sauf avec moi ».

Je commençai à jouer un rôle de plus en plus important dans son délire. Sous la menace d’un couteau il essayait d’arracher à sa femme l’aveu qu’elle couchait avec moi. Le matin lorsque j’étais parti, il pénétrait dans ma chambre à coucher, sentait mes draps, puis, prétendant y avoir reconnu l’odeur de sa femme il la battait. Il enleva de force à sa femme le foulard que je lui avais rapporté d’un voyage, le caressait plusieurs fois par jour ; mais il était tout aussi inséparable de la pipe que je lui avais offerte. Lorsque j’étais aux cabinets, il se postait dans l’entrée pour écouter, puis, en termes obscènes, contait à sa femme ce qu’il avait entendu, lui demandant si « cela lui plaisait ? ». En même temps, il restait le plus zélé des serviteurs et me témoignait une cordialité excessive. Il employa le temps de mon absence de Budapest pour repeindre à l’huile, sans y avoir été prié, les cabinets, ornant même les murs de traits de couleur.

Lorsqu’il apprit qu’ils devaient quitter mon service, il sombra dans la mélancolie, s’adonna complètement à la boisson, insultant, battant sa femme, la menaçant de la chasser, et quant à moi, son « favori », de me poignarder. Mais avec moi, même à présent, il restait poli et respectueux. Cependant lorsque j’appris qu’il couchait la nuit avec un couteau de cuisine aiguisé et qu’il s’était sérieusement apprêté une fois à pénétrer dans ma chambre, il ne fut plus possible d’attendre même les quelques mois de préavis qui restaient. La femme avertit les autorités qui, munis d’un certificat du médecin assermenté, le firent transporter dans un hôpital psychiatrique.

Indiscutablement il s’agit dans ce cas d’un délire paranoïaque de jalousie alcoolique. Mais le caractère aveuglant du transfert homosexuel sur ma personne autorise l’interprétation que la jalousie dirigée contre les hommes n’est que la projection de sa propre attirance érotique pour les hommes.

Sa répugnance pour les rapports avec sa femme n’est donc pas non plus une simple impuissance, mais une conséquence de son homosexualité inconsciente. L’alcool qu’à bon droit on peut appeler poison de la censure intellectuelle et morale, a dépouillé de sa sublimation en grande partie (mais non totalement) son homosexualité sublimée en cordialité, serviabilité et soumission, et il attribuait tout simplement à sa femme l’érotisme homosexuel ainsi mis à jour et qui était incompatible avec la conscience de cet homme par ailleurs d’une haute moralité.

Le rôle de l’alcool, à mon avis, ne consistait ici que dans la destruction de la sublimation, entraînant la mise en évidence de la véritable structure sexuelle psychique de l’individu, à savoir, un choix d’objet du même sexe.

Cette façon de voir ne fut confirmée que plus tard.

J’appris que des années auparavant le malade avait déjà été marié. Avec cette première femme également il n’avait vécu en paix que fort peu de temps ; peu après le mariage il avait commencé à boire, puis à injurier sa femme, la torturant par des scènes de jalousie, de sorte que finalement elle l’avait quitté et obtenu le divorce. Entre les deux périodes conjugales le patient était soi-disant sobre ; ce n’est qu’après son deuxième mariage qu’il avait recommencé à boire.

Ce n’est donc pas l’alcool qui était la cause profonde de la maladie ; il s’était adonné à la boisson du fait de l’opposition insoluble entre ses désirs hétérosexuels conscients et ses désirs homosexuels inconscients ; par la suite, l’alcool en détruisant la sublimation ramena en surface l’érotisme homosexuel, dont la conscience ne parvint à se débarrasser que par la projection, c’est-à-dire le délire de jalousie paranoïaque.

Cependant la sublimation ne fut pas entièrement détruite. Il put sublimer en partie ses tendances homosexuelles en étant un serviteur dévoué, un employé de bureau docile et un ouvrier zélé. Mais lorsque les circonstances imposaient des exigences accrues à sa capacité de sublimation — par exemple lorsqu’il s’occupait de la chambre à coucher ou des cabinets — il devait déplacer sur sa femme l’intérêt qu’il éprouvait et se rassurer, par des scènes de jalousie, qu’il était réellement amoureux de sa femme et que ce n’était pas lui mais elle qui s’intéressait trop au sexe masculin. L’extraordinaire puissance dont il se vantait n’était elle-même qu’une déformation des faits en vue de se rassurer5.

II.

Le deuxième malade était une dame encore jeune qui, après avoir vécu pendant des années en assez bonne entente avec son mari, donnant le jour à des filles, peu après la naissance du garçon impatiemment attendu tomba dans un délire de jalousie. Dans son cas, l’alcool ne joue aucun rôle.

Tout commençait à lui paraître suspect chez son mari. Elle dut congédier les cuisinières et femmes de chambre les unes après les autres, jusqu’à obtenir enfin que seuls des domestiques masculins soient tolérés dans la maison. Mais même cela n’y fit rien. Le mari, généralement considéré comme un mari modèle, et qui me jura solennellement n’avoir jamais manqué à la fidélité conjugale, ne pouvait faire un pas, écrire une ligne, sans être surveillé, soupçonné, insulté par sa femme. Il faut noter qu’elle ne le soupçonnait qu’avec de toutes jeunes filles de 12-13 ans, ou des femmes vieilles et laides, tandis que sa jalousie n’atteignait que rarement les dames de leur société, amies ou gouvernantes d’un meilleur milieu, même si elles étaient attirantes ou belles. Avec celles-ci, elle pouvait entretenir des relations amicales.

Néanmoins son comportement à la maison devenait de plus en plus insolite, ses menaces de plus en plus inquiétantes, de sorte qu’il fallut placer la malade dans une maison de santé. (Avant l’internement, je fis demander l’avis du professeur Freud sur la malade ; celui-ci approuva mon diagnostic, de même que mes tentatives analytiques).

Considérant l’extraordinaire méfiance et la vive intelligence de la malade, il ne fut guère facile d’établir le contact avec elle. Je dus adopter une attitude suggérant que je n’étais pas entièrement convaincu de l’innocence de son mari, et j’obtins ainsi que la malade, par ailleurs inaccessible, me communique ses idées délirantes gardées secrètes jusqu’alors.

Parmi celles-ci, il y avait des idées délirantes caractérisées de grandeur et d’interprétation. Entre les lignes du journal local les allusions fourmillaient au sujet de sa moralité soi-disant douteuse et la situation ridicule de la femme trompée ; ces articles étaient commandés aux journalistes par ses ennemis. Mais les plus hautes personnalités elles-mêmes (ainsi l’évêché) étaient certainement au courant de ces manigances et si les grandes manœuvres royales s’étaient déroulées précisément au voisinage de leur lieu d’habitation, ce n’était également pas sans rapport avec les secrets desseins de ses ennemis. Les entretiens suivants révélèrent que c’étaient les domestiques congédiés qu’elle tenait pour ses ennemis.

Peu à peu elle m’apprit qu’elle n’avait épousé son mari qu’à contre-cœur, suivant le désir de ses parents, en particulier de son père. Elle le trouvait alors très vulgaire et brutal. Mais après le mariage, à l’en croire, elle s’était résignée. Après la naissance de la première fille, une scène remarquable se déroula au foyer. Le mari était soi-disant mécontent que sa femme n’ait pas accouché d’un garçon, et elle en avait éprouvé de véritables remords. Puis un doute se fit jour en elle, à savoir si elle avait agi sagement en épousant cet homme. Rapidement elle écarta cette pensée, mais fut alors prise d’un sentiment de jalousie pour la petite servante âgée de 13 ans, fort jolie paraît-il. Elle n’était pas encore relevée de ses couches lorsqu’elle convoqua un jour la fillette, l’obligea à se mettre à genoux et à jurer sur la tête de son père que le maître ne l’avait jamais touchée. À l’époque, ce serment l’avait apaisée. Elle pensa qu’elle s’était peut-être quand même trompée.

Lorsque quelques années plus tard elle mit au monde enfin un garçon, elle eut le sentiment d’avoir dès lors rempli son devoir envers son mari et d’être désormais libre. Un comportement équivoque apparut alors chez elle. Elle était de nouveau jalouse de son mari, mais par ailleurs elle-même avait une conduite provocante avec les hommes. « Naturellement, du regard seulement », dit-elle. Mais lorsque quelqu’un répondait à son invite, elle le rabrouait vertement. Cependant elle renonça rapidement à ces « plaisanteries innocentes », elles aussi détournées de leur sens par ses « ennemis », et les scènes de jalousie devenaient de plus en plus pénibles.

Pour que son mari fût impuissant avec les autres femmes, elle l’obligeait à plusieurs rapports sexuels par nuit. Lorsque la malade s’éloignait ne fût-ce que pour un instant de la chambre à coucher (pour satisfaire un besoin naturel par exemple), elle fermait la porte à clef derrière elle, se hâtait de revenir, et si quelque chose ne lui paraissait pas en ordre sur le couvre-lit, elle accusait son mari d’avoir entre-temps reçu la cuisinière congédiée qui aurait pu se faire faire une clef.

Comme nous le voyons, la malade a effectivement réalisé l’insatiabilité sexuelle dont le paranoïaque précédent ne faisait que se vanter, sans pouvoir la mettre en pratique. (Quoi qu’il en soit, une femme peut plus facilement multiplier les rapports sexuels à son gré, même sans libido, qu’un homme). L’examen attentif de la literie se répète ici encore.

À la maison de santé, la malade se montra très opposante. Elle provoquait tous les hommes, mais ne se laissait approcher par aucun. Par contre elle se trouva liée d’amitié intime ou en état d’hostilité avec tous les pensionnaires féminins de la maison. Ses entretiens avec moi tournaient en général autour de ce sujet. Elle prenait très volontiers les bains tièdes prescrits, mais elle en profitait pour rassembler une documentation détaillée sur le volume corporel et la silhouette des autres malades féminins. Il était impossible de ne pas remarquer l’expression avide de son visage pendant qu’elle rapportait ses observations au sujet des plus jolies. Un jour, lorsqu’elle se trouva seule avec les femmes plus jeunes elle organisa une « exposition de jambes », et prétendit avoir, dans ce concours, remporté le premier prix (narcissisme).

Avec beaucoup de précautions, je tentai de me renseigner un peu sur l’élément de structuration homosexuelle du développement de sa sexualité ; je lui ai demandé si elle n’avait pas, comme tant de jeunes filles, aimé passionnément ses amies. Cependant elle comprit immédiatement mes intentions, m’opposa un refus glacé et prétendit que je voulais lui faire dire des vilaines choses. Je parvins à l’apaiser sur ce point, mais sur ce, c’est elle-même qui me confia (sous le sceau du secret) que dans sa toute jeune enfance elle avait, pendant des années, pratiqué la masturbation mutuelle avec une autre petite fille, à l’instigation de celle-ci. (La malade n’a eu que des sœurs, aucun frère). Les communications ultérieures de la malade — de plus en plus rares il est vrai — trahissaient une fixation très intense à sa mère et à des personnages domestiques féminins.

L’humeur relativement calme de la malade fut sérieusement perturbée par la visite du mari. Le délire de jalousie reprit. Elle accusa son mari d’avoir profité de son absence pour accomplir tous les forfaits sexuels imaginables. Ses soupçons concernaient tout particulièrement la vieille gouvernante qui — avait-elle entendu dire — aidait à tenir la maison. Dans les rapports sexuels elle devenait de plus en plus insatiable. Si son mari se montrait réticent, elle menaçait de le tuer. Un jour elle leva même un couteau sur lui.

Les faibles traces de transfert sur le médecin, décelables au début, disparurent également pendant ces temps orageux derrière la résistance de plus en plus violente, annulant les perspectives d’une analyse. Il parut donc nécessaire de placer la malade dans un établissement plus éloigné, sous une surveillance plus stricte.

Ce cas de délire de jalousie ne peut s’expliquer également qu’en supposant qu’il s’agit ici encore d’une projection sur le mari de l’intérêt éprouvé pour les personnes du même sexe. Une jeune fille élevée dans un milieu presque exclusivement féminin, fixée dans son enfance avec une intensité excessive à des domestiques du sexe féminin et qui, de plus, avait poursuivi pendant des années des rapports sexuels avec une compagne de son âge, est brusquement contrainte à un mariage d’intérêt avec un « homme grossier » ; mais elle obéit, et ne se révolte qu’une seule fois, lorsque son mari se comporte d’une façon particulièrement offensante à son égard, et immédiatement après, tourne son intérêt inconscient vers l’idéal de son enfance (une petite bonne). La tentative échoue, elle ne peut plus admettre l’homosexualité, elle est obligée de projeter sur son mari. C’est le premier bref accès de jalousie. Puis lorsqu’elle eut enfin rempli son « devoir » et donné à son mari le petit garçon qu’il lui réclamait, elle se sent libre. L’homosexualité refrénée jusqu’alors, tente de se précipiter violemment et sous une forme crûment érotique sur tous les objets qui ne permettent pas la sublimation (fillettes toutes jeunes, vieilles femmes, domestiques) ; mais tout cet érotisme homosexuel, la patiente l’attribue à son mari, sauf lorsqu’elle peut le dissimuler sous le masque d’un jeu innocent. Pour se raffermir dans ce mensonge, elle doit se montrer plus provocante avec les hommes, devenus pour elle assez indifférents, voire même, se comporter en nymphomane avec son mari.

III.

Un avocat m’a prié d’examiner son client, M. X., employé municipal, injustement persécuté par ses concitoyens, et de certifier qu’il est sain d’esprit. Peu après, le client s’annonça effectivement. Le fait même que dès l’abord il me remit tout un amas de coupures de presse, copies de documents, tracts, tous rédigés par lui-même, dans un ordre exemplaire, numérotés, classés, éveilla ma suspicion. Un seul coup d’œil sur ces écrits me persuada que j’avais affaire à un maniaque de la persécution et de la procédure. Je ne le convoquai pour l’examen que le lendemain matin, mais dès la lecture de ses écrits, les racines homosexuelles de sa paranoïa m’apparurent.

Ses ennuis commencèrent avec une lettre où il communiquait à un gradé que l’officier habitant en face de chez lui « se rasait devant la fenêtre, soit en chemise, soit torse nu ». « Puis il fait sécher ses gants dans la fenêtre sur une ficelle, comme je l’ai vu faire dans les petites villes italiennes ». Le malade prie l’officier de mettre fin à ce scandale. Au refus de l’officier il réplique par des insultes graves. Suit une dénonciation adressée au général où il est déjà question du caleçon de l’officier d’en face. Il réitère également sa plainte au sujet des gants. Il souligne en caractères énormes que la chose lui serait indifférente s’il n’habitait pas, avec sa sœur, la chambre sur rue. « J’estime que j’avais un devoir de courtoisie à remplir auprès d’une dame ». Simultanément il témoigne dans ses écrits d’une extraordinaire susceptibilité et de tous les signes de la mégalomanie.

Dans ses écrits ultérieurs, il mentionne de plus en plus fréquemment le fameux caleçon. Souvent il fait ressortir en caractères gras la « protection des dames ». Dans une pièce complémentaire il ajoute qu’il avait omis de dire que monsieur le capitaine avait l’habitude de s’habiller le soir dans une chambre éclairée, sans tirer les rideaux. « Cela me serait indifférent » (en caractères fins), « mais c’est au nom d’une dame que je dois demander protection contre de tels spectacles » (ceci en caractères gras).

Puis suivent les pétitions adressées au commandement du corps d’armée, au ministère de la guerre, au bureau du cabinet ; les mots imprimés en petits caractères : chemise, caleçon, torse nu — et ceux-là seuls — sont soulignés ultérieurement à l’encre rouge. (Le malade possède une imprimerie et peut faire imprimer ce que bon lui semble). Un dossier du commandement du corps d’armée révèle que le père du malade et un autre de ses parents étaient paranoïaques, et que ce dernier s’était suicidé. Le père, selon l’expression du malade, était « avocat-conseil et orateur » (le patient lui même est homme de loi) et un de ses frères, officier. Il s’avère ensuite que le patient est un disciple de Kneip, et qu’il s’était même présenté un jour devant le préfet les pieds nus dans des sandales, ce qui lui avait valu un blâme. (Exhibition ?).

Ses interpellations n’obtenant pas de réponse, il porta l’affaire sur le plan de l’honneur ; mais au moment critique il parvenait toujours à trouver un échappatoire, se référant à un paragraphe quelconque du code d’honneur qu’il connaissait parfaitement. En même temps il tombait dans un excès en partie volontaire en s’exprimant comme si la lettre avait constitué un acte outrageant pour l’officier. Ailleurs il écrit (en lettres énormes) que ce ne sont que les faits seuls qu’il a énumérés à l’officier, et encore avec une extrême modération. En ce qui le concerne lui-même, au sujet de l’officier à demi nu, il impute aux autorités militaires l’opinion qu’elles semblent le considérer comme une vieille femme qui n’a d’autre souci que de satisfaire sa curiosité sur de tels objets. Il cite d’innombrables exemples concernant la manière dont on punit à l’étranger les officiers qui insultent des dames en pleine rue. En général, il réclame protection pour les femmes sans défense contre les agressions brutales, etc. Dans une de ses requêtes il se plaint que le capitaine susmentionné « ait détourné de lui son regard d’une façon rageuse et provocante ».

Ses procès se succèdent en avalanche. Le plus irritant pour lui est le refus des autorités militaires de prendre en considération ses requêtes. Quant aux civils, il les traîne devant les tribunaux civils ; bientôt il porte l’affaire sur le plan politique, dans son journal il excite les militaires et les élus municipaux les uns contre les autres, joue les « nationalités » contre l’administration civile hongroise, et trouve effectivement 100 « partisans » pour lui témoigner leur approbation publiquement et par écrit.

Un jour il dénonce un autre officier auprès du nouveau général, l’accusant d’avoir apostrophé sa sœur dans la rue par « Pouah, salope d’Allemande » ! Sa sœur confirme la chose par une lettre écrite manifestement par le patient lui-même.

Puis il se lance dans les articles de journaux où il pose des devinettes compliquées avec les endroits « dangereux » en pointillés. Ainsi par exemple, il parle d'un proverbe français qui en allemand signifie « das L..... t..... ». Péniblement j’ai fini par démêler que c’était : « das Lacherliche tötet »6.

Une nouvelle dénonciation contre le premier capitaine mentionne des « grimaces, mimiques, gestes, regards provocants ». Lui-même ne s’en préoccuperait guère, mais il s’agit « d’une dame ». Lui et sa sœur rappelleront impitoyablement à l’ordre ceux qui manquent à la pudeur.

Suivent de nouveaux propos offensants, aboutissant chaque fois à une dérobade du malade, qui mène au combat le code d’honneur avec une fourberie d’avocat. Puis des lettres de menace où lui-même et sa sœur parlent beaucoup de « se faire justice eux-mêmes ». Ensuite de longues déclarations, 100 citations traitant du duel, etc... par exemple « Ce ne sont pas les balles ni la pointe de l’épée qui tuent, mais les témoins ». « Homme », « les homme » », « viril », reviennent constamment. Il fait signer par ses concitoyens des hymnes à sa propre gloire, rédigés par lui-même. Ailleurs il remarque sarcastiquement que l’on désire peut-être « le voir baiser humblement les pieds et les mains des seigneurs ? »

Puis vient le combat contre les autorités municipales. 42 édiles demandent son châtiment. Il en choisit un, le persécute, et l’insulte de façon abominable. Encouragé par l’intérêt suscité et l’approbation d’une feuille d’agitation viennoise, il se présente aux élections sous-préfectorales et rend le monde entier responsable de son échec. Naturellement, il donne aussi dans l’antisémitisme.

Plus tard, il veut rétablir la bonne entente entre les civils et les militaires, soulignant partout ces mots.

Enfin l’affaire vint devant une autorité civile supérieure qui demanda une expertise de l’état mental du malade. Il vint me voir dans l’espoir d’être reconnu sain d’esprit.

Fondé sur des observations précédentes de paranoïaques, il était facile d’établir ici encore le rôle extraordinairement important de l’homosexualité, à partir des faits déjà mentionnés. L’éclosion de la manie de persécution latente jusqu’alors est provoquée par la vue d’un « officier à demi-nu », dont la chemise, le caleçon et les gants ont apparemment fait une très forte impression sur le malade. (Voir le rôle de la literie chez les deux jaloux paranoïaques précédemment décrits). Il ne dénonce ni n’accuse jamais des femmes ; ce sont toujours des hommes à qui il s’en prend, généralement des officiers ou des fonctionnaires supérieurs, des officiels. Je dois l’expliquer par la projection, sur ces personnes, de son propre intérêt homosexuel, précédé d’un signe négatif. Son désir expulsé de son moi revient dans sa conscience comme la perception d’une tendance persécutrice de la part des objets de sa prédilection inconsciente. Il cherche et fouille jusqu’à acquérir la conviction qu’on le hait. Ainsi, sous forme de haine, il peut laisser libre cours à sa propre homosexualité, tout en la dissimulant à lui-même. Dans la persécution, les officiers et fonctionnaires ont sa préférence : cela s’explique par la qualité de fonctionnaire de son père et par sa parenté militaire ; de là cette prédilection. Je suppose qu’ils étaient les objets primitifs, infantiles, de ses fantaisies homosexuelles.

La galanterie et la tendresse excessive pour les femmes correspondent ici à l’extraordinaire puissance dont se vantait le paranoïaque alcoolique et à la pseudo-nymphomanie de la femme jalouse. J’ai retrouvé ce trait dans l’analyse de la plupart des hommes ouvertement paranoïaques.

Beaucoup d’homosexuels tiennent la femme « en grande estime » mais ne savent aimer que l’homme. Ainsi notre paranoïaque ; mais chez lui l’amour s’est transformé, par une inversion de l’affect, en manie de persécution et en haine. La perpétuelle mise en avant de sa sœur dans le rôle de l’offensée s’explique par ses fantaisies homosexuelles passives inconscientes ; sa complainte d’être considéré comme une vieille femme, qui recherche pour objets de sa curiosité des officiers nus et leurs sous-vêtements, etc... le confirme. Donc lorsqu’il se plaint consciemment d’être offensé par des hommes qui le persécutent, il pense inconsciemment à des agressions sexuelles, dont lui-même serait l’objet.

On peut voir dans ce cas comment s’effondre la sublimation sociale de l’homosexualité, édifiée à grande peine, probablement sous le poids d’une prolifération excessive des fantasmes infantiles et peut-être également par suite d’autres causes occasionnelles ignorées par le moi, et comment, dans le délire, surgit la perversion infantile à la base de ces intérêts sublimés (exhibition).

Pour contrôler ma compréhension de ce cas, j’ai noté les réactions du patient aux cents mots inducteurs de Jung, et j’ai analysé les idées induites. Le plus instructif dans ces analyses était la pauvreté des résultats. Le paranoïaque se débarrasse si bien des affects pénibles que tout se passe comme s’il n’était plus du tout concerné, aussi livre-t-il facilement dans son discours ou ses actes ce que l’hystérique refoule profondément dans l’inconscient. Un autre fait remarquable et incontestablement caractéristique de la vraie paranoïa est l’absence totale de la reproduction erronée dans les « signes de complexes » de Jung. Le patient se souvient parfaitement des réactions aux mots inducteurs même « critiques », voisins des complexes. La projection protège si bien le paranoïaque contre les affects qu’il n’a pas besoin des trous de mémoire des hystériques. La proximité des complexes se trahit ici plutôt par une parole abondante et des rapports égocentriques plus intenses ; par ailleurs pratiquement tous les mots induits concernent le « moi » du patient. Des induits suivant la consonance ou la rime, de même que les mots d’esprit sont très fréquents. Ceci quant à l’aspect formel de l’expérience. Pour exemple, je cite ici quelques induits avec leur analyse :

Inducteur : cuisinier. Induit : cuisiner, cuisinière. Analyse : faire la cuisine, rend la femme querelleuse. Près du foyer la femme s’échauffe et s’enflamme. Ma mère aussi était très soupe-au-lait. Je ne permettrai pas qu’elle fasse la cuisine. Un homme est beaucoup plus résistant. Il est vrai que Goethe a dit : sept hommes n’en supporteraient pas autant qu’une femme. Ma mère a eu six enfants. L’homme serait plus apte à enfanter. (Dans ces réactions nous retrouvons le ménagement de la femme et la surestimation de l’homme ; il s’y ajoute une fantaisie : l’enfantement par l’homme).

Inducteur rivière. Induit : j’aimerais me baigner dans une rivière. Analyse : j’ai une passion pour les baignades ; jusqu’en octobre j’allais chaque jour me baigner dans la rivière avec un cousin. Par suite de surmenage, il s’est tué d’une balle dans la tête. J’évite le surmenage, c’est pourquoi j’ai peu de rapports avec les femmes. (Tentative d’une justification hygiénique de son éloignement sexuel des femmes. Le cousin était officier.)

Inducteur : sel. Induit : le sel rappelle le sel du mariage. Analyse : je suis contre le mariage. Il y a des « frottements » quotidiens.

Inducteur : écriture. Induit : ... celle d’un artiste berlinois me plaît, il est mort tout récemment ; c’était le fondateur de l’art décoratif. Il s’appellait Eckmann. Analyse : j’aime ces écritures monumentales, qui se font remarquer. Comme celle de mon père. La mienne ressemble à celle de mon père, mais elle est moins belle. Mais mes lettres aussi sont grandes. (La surestimation de la supériorité physique du père, si fréquente, se manifeste également dans l’effort de l’enfant d’imiter son écriture. L’émerveillement devant la grande taille des lettres peut également s’entendre dans le sens symbolique.)

Inducteur : bouchon. Induit : explose avec le champagne. Analyse : la nature s’est efforcée de faire une bruyante surprise (explosive) en créant la femme. Mais l’effondrement ne tarde guère. Même fort âgé, mon père était beau.

Inducteur : frapper. Induit : mes adversaires méritent des coups, c’est le moins qu’on puisse dire. Analyse : de préférence je les tremperais jusqu’aux os avec une lance à incendie. Ce serait amusant ! Dès l’enfance je m’intéressais aux pompiers. (La lance à incendie est un symbole très généralement répandu).

Inducteur : propre. Induit : chez les gens propres, tout est propre. Analyse : enfant, j’ai toujours aimé la propreté ; mon grand-père m’en complimentait. Mon frère aîné était désordonné. (Lorsque la saleté et le désordre deviennent trop tôt ou exagérément insupportables pour l’enfant, c’est souvent le signe précurseur d’une fixation homosexuelle, partiellement peut-être la cause aussi.)

IV.

Le quatrième cas que je désire communiquer rapidement, n’est pas une paranoïa pure, mais une démence précoce avec une forte coloration paranoïaque.

Il s’agit ici d’un instituteur de village, encore jeune, qui — comme le rapportait sa femme d’aspect assez âgé — était depuis un an constamment torturé par des idées de suicide ; il se voyait persécuté par le monde entier, restait des heures à regarder devant lui.

J’ai trouvé le malade éveillé dans son lit, la tête cachée sous la couverture. À peine ai-je échangé quelques mots avec lui qu’il me demanda brusquement si j’étais tenu, en tant que médecin, à garder les secrets des malades ? Je répondis par l’affirmative et sur ce, tout en montrant tous les signes d’une terreur intense, il me raconta qu’à trois reprises il avait pratiqué le cunnilingus avec sa femme. Il sait que pour cet acte abominable l’humanité l’a condamné à mort, qu’on lui coupera mains et pieds, que son nez pourrira, que ses yeux seront crevés. Il désigne un endroit abîmé mais replâtré du plafond, c’est par là que son acte a été observé. Son principal ennemi, le directeur de l’école, a été renseigné sur tout à l’aide de miroirs et d’appareils électriques et magnétiques complexes. Par suite de son acte pervers, il est devenu un « die »7 (c’est-à-dire une femme), car l’homme s’accouple par son pénis et non par sa bouche. On va lui couper son pénis et ses bourses, ou bien même toute sa « tête de courge ».

Lorsqu’au cours de l’entretien je touchai par hasard mon nez, il dit : « oui, mon nez pourrit, c’est ce que vous voulez dire, n’est-ce pas ? ». Lorsque j’étais entré, j’avais dit : « Vous êtes Monsieur B. ? » Revenant sur ce fait, il explique : dans mon nom, tout est déjà dit : je suis die Blüte8 + er (= Blüthner) ; c’est-à-dire un die + er, un homme-femme ; dans le nom de Sandor, d’or signifie l’or pour lui (« das Gold »), c’est-à-dire — suivant son explication — qu’on l’a rendu de sexe neutre. Une fois — comme il dit — il avait voulu sauter par la fenêtre, mais il lui est venu à l’esprit le mot : Hunyad9 (huny = ferme, c’est-à-dire ferme ses yeux + ad = donne, c’est-à-dire donne quelque chose). Selon lui, cela signifie que l’on pourrait croire qu’il ferme les yeux pour que sa femme donne à un autre — lui permette tout. Pour qu’on ne puisse penser cela de lui, il a préféré rester en vie. D’ailleurs même vivant, on pourrait penser de lui qu’il fermerait les yeux si sa femme « donnait » à un autre.

Il est tourmenté par les remords au sujet de son acte pervers. Il s’était toujours senti étranger à ce genre de perversions et maintenant encore il en a horreur. C’est son ennemi qui a sans doute inspiré son acte, peut-être par voie de suggestion.

En poursuivant l’interrogatoire, j’appris que pendant longtemps il avait poussé le dévouement jusqu’à se sacrifier presque pour son directeur (« un bel homme vigoureux ») qui d’ailleurs était toujours très satisfait de lui, répétant souvent : « sans vous, je ne pourrais rien faire, vous êtes mon bras droit. » Mais depuis cinq ans, le directeur le tourmente : il vient le tracasser avec des papiers pendant qu’il est plongé dans l’explication d’un poème, etc...

En réponse à ma question : « connaissez-vous l’allemand ? »10, il décompose puis traduit de la façon suivante le mot « németül » :

ném = nimm = prends

et : dans son sens français de conjonction

ül — assieds-toi (en hongrois : « ülj »),

c’est-à-dire : par ma question je veux signifier qu’il doit prendre son pénis à la main, et pour ce faire, s'asseoir. Il pense explicitement à son propre pénis que, selon les accusations de ses ennemis, il voudrait mettre dans un « autre trou ».

Autre trou = autres femmes, des étrangères. Pourtant — affirme-t-il — il adore sa femme.

Son père était un pauvre valet (cela correspond à la réalité) et parfois sévère. Pendant ses années d’étude, le patient restait toujours à la maison et lisait des poèmes à sa mère. Sa mère avait été très bonne pour lui.

Il s’agit là d’un homme qui, pendant un certain temps, est arrivé à sublimer son homosexualité avec succès, mais déçu par le directeur jusqu’alors vénéré, il se mit à haïr tous les hommes, et depuis, pour justifier sa haine, il est obligé d’interpréter tout signe, tout geste, toute parole comme volonté de persécution. Moi-même, il me haïssait déjà ; il interprétait dans un sens hostile chacune de mes paroles, chacun de mes gestes, et décomposait, traduisait, déformait chaque mot que je disais, jusqu’à le transformer en allusion hostile.

La mère du malade raconta qu’il avait toujours été un bon fils. Au lieu de jouer avec les autres enfants, il préférait lire des livres à sa mère, en particulier des poèmes, dont il lui expliquait le contenu11.

Le père était un simple ouvrier ; parfois il traitait son fils un peu rudement ; indiscutablement le patient avait peu d’estime pour ce père de condition modeste que lui-même dépassait de beaucoup intellectuellement, et désirait un père plus respectable. Il le trouva effectivement dans la personne de son supérieur, le directeur d’école, qu’il servit pendant des années avec un zèle infatigable, mais celui-ci ne correspondait pas aux exigences (vraisemblablement trop élevées) du malade. Il voulut alors ramener son amour vers les femmes — mais celles-ci entre temps lui étaient devenues indifférentes. L’exagération hétérosexuelle et le cunnilingus servaient à dissimuler au patient lui-même son absence de désir pour les femmes. Cependant son désir pour les hommes subsistait, mais rejeté de la conscience, puis revenu sous forme de projection, précédé d’un signe négatif ; le sentiment de fidélité et de dévouement soumis a été remplacé par le sentiment de persécution.

Outre les cas communiqués ici, j’ai encore enregistré « l’observation analytique » de trois autres paranoïaques12. Mais comme elles ne m’ont rien appris de fondamentalement nouveau, je n’ai pas pris de notes plus détaillées.

Cependant les observations communiquées ici me permettent déjà de formuler l’hypothèse que dans la paranoïa il s’agit de la résurgence de l'homosexualité jusqu’alors sublimée, dont le moi se défend par le mécanisme dynamique de la projection.

Cette constatation nous place naturellement devant un problème beaucoup plus difficile encore, l’énigme du « choix de la névrose » (Neurosenwahl, Freud), la question étant : quelles sont les conditions nécessaires pour que la bisexualité infantile, « l’ambisexualité »13, évolue vers l’hétérosexualité normale, l’homosexualité, la névrose obsessionnelle ou la paranoïa.