La connaissance de l'inconscient

Ce ne sont pas les souverains, ni les hommes politiques, ni les diplomates qui décident du sort du monde, mais les savants. Les puissants ne sont en fait que les exécutants ou éventuellement les ennemis inflexibles des forces libérées par les idées, mais ils restent en tout cas des marionnettes livrées à ces forces. « Qui sait », demande Anatole France, « si dans une mansarde le chercheur inconnu n’est pas déjà à l’œuvre qui un jour fera sauter le monde ? »

Le changement de la face de l’univers, nous ne l’attendons pas uniquement des miracles de la technique, de la domestication toujours plus poussée des forces naturelles, ni même des tentatives pour garantir à chacun et au plus grand nombre une vie meilleure grâce à une organisation plus adéquate de la répartition des biens matériels et de la structure sociale. Le progrès vise un troisième objectif, non moins riche d’espoir : la perspective d’un développement plus poussé des forces physiques et spirituelles et de la capacité d’adaptation de l’homme. Au service de ce dernier objectif se trouve l’hygiène individuelle et sociale, et ce mouvement d’une ampleur croissante qui s’est donné pour tâche l’amélioration des races, appelé eugénisme.

Ces aspirations présentent un caractère frappant : une certaine unilatéralité. Il n’est pas possible aux sociologues de se soustraire à l’influence hypnotisante des réalisations extraordinaires des sciences naturelles proprement dites — physique, chimie, biologie — et c’est d’elles seules qu’ils attendent le salut, principalement de la sélection et de la protection des cellules germinales.

Il s’y ajoute que l’humanité n’est pas encore totalement libérée de la réaction qui s’est produite au siècle dernier, sous l’effet du courant philosophique matérialiste, contre l’étude de tout phénomène non tangible, non mesurable, irréductible à une équation et incontrôlable par la méthode expérimentale, c’est-à-dire tout ce qui peut retomber dans la notion tant décriée de « spéculation ». Autant cette orientation unilatérale de l’intérêt vers l’extérieur a profité aux sciences naturelles, autant elle a nui à la science qui traite du monde intérieur de l’homme, la psychologie. La part des phénomènes psychiques qui peut se mesurer, mettre en formules mathématiques, approcher par l’expérimentation, est une part si faible et élémentaire de la vie psychique que, sous l’effet du courant matérialiste, la psychologie est tombée au rang d’une province tributaire de la physiologie sensorielle vouée à la stérilité, nous pouvons l’affirmer en toute certitude, depuis plusieurs décades. Par contre les manifestations psychiques plus complexes, pour lesquelles la seule méthode à notre disposition jusqu’ici était l'observation et l'introspection, n’ont pas retenu l’attention des savants ; les chercheurs de métier ne se sont point intéressés aux problèmes de la connaissance de l’homme, de l’étude du caractère, aux conflits psychiques et leurs modes de liquidation, aux effets passagers ou durables des impressions psychiques. Seuls se sont attachés à ce domaine de la science les poètes, les biographes ou auto-biographes, et quelques historiens, mais ils ne nous offraient pas de la science pure ; car le poète veut distraire et non instruire ; l’historien s’intéresse à l’événement, le biographe à l’individu et non aux principes généraux qui découlent de l’objet de leur étude.

C’est l’étude d’une affection psychique, l’hystérie, qui devait ramener la psychologie à sa véritable tâche. Les recherches de Charcot, Mœbius et Janet ont mis en évidence que cet état morbide représente une « expérience naturelle » très instructive, qui nous démontre que le psychisme humain n’est nullement cette unité indivisible que laisserait supposer le terme d’« individu », mais plutôt un édifice de structure extrêmement complexe dont la conscience ne nous montre, pour ainsi dire, que la surface, la façade, tandis que les véritables forces et mécanismes dynamiques doivent être cherchés dans une troisième dimension : dans les profondeurs sub-conscientes de l’esprit. Toutefois, les chercheurs n’ont pas tiré ces déductions des manifestations de l’hystérie ; ils croyaient encore que la division, la fragmentation de la conscience ne pouvaient survenir que dans une organisation psychique pathologiquement dégénérée, trop faible dès l’origine pour assurer la cohésion, la synthèse des forces psychiques. Ils n’avaient pas compris que l’hystérie ne fait que représenter sous une forme grossie et déformée ce qui se passe chez tout homme, fût-ce de façon plus discrète.

Presque simultanément à ces études sur l’hystérie, la doctrine de l’unité de la conscience subissait un autre coup dans le même sens : Liébault, Bernheim et les chercheurs de la Salpêtrière accordaient toute leur attention aux phénomènes de l’hypnose, jusqu’alors relégués au domaine de la superstition. Le symptôme pathologique de l’hystérie, la fragmentation de la personnalité en deux ou plusieurs éléments, pouvait être provoqué à volonté par l’expérimentation hypnotique.

Dans l’infirmerie parisienne où se déroulaient ces expériences, on « cultivait » véritablement des sujets qui possédaient deux, trois ou quatre « moi », ne sachant rien ou presque des désirs et actes les uns des autres, représentant souvent des personnalités de caractère radicalement opposé et disposant de groupes mnésiques distincts.

Il est typique de l’inertie de l’esprit humain que même ces expériences d’hypnose réalisables à volonté chez des malades comme chez les sujets sains, n’aient pu conduire les savants à la conclusion évidente que cette désagrégation de la conscience en plusieurs éléments n’est pas une curiosité scientifique, un lusus naturae térato-logique, mais une particularité essentielle du psychisme humain. Au lieu de s’adonner avec passion à l’étude de ces problèmes radicalement nouveaux, ouvrant de vastes perspectives, ils s’obstinèrent à poursuivre leurs stériles mensurations psycho-physiques. Partant du point de vue erroné que les objectifs de la psychologie étaient strictement limités aux manifestations psychiques conscientes, ils rejetaient a priori la possibilité de comprendre le domaine sub-conscient sur un plan autre que physiologique. C’est en vain que l’expérience tirée de l’hystérie et de l’hypnose venait contredire cette conception ; c’est en vain que les phénomènes constatés révélaient l’existence, au dessous du seuil de la conscience, de complexes hautement structurés qui, à part la qualité consciente, possèdent des pouvoirs à peu près équivalents à ceux de la pleine conscience.

Ils éliminaient cette contradiction soit en réduisant les structures psychiques complexes sub-conscientes à une « activité cérébrale », donc à la physiologie, soit en décrétant sans plus, au mépris d’innombrables faits qui venaient les contredire, que le fonctionnement psychique qui se déroule dans le subconscient possède toujours un certain degré de conscience ; et ils s’accrochaient à la notion de « semi-conscience » même là où le seul juge qualifié, le sujet lui-même, n’en connaissait ni éprouvait aucune. En un mot, ce sont à nouveau les faits qui eurent le dessous lorsqu’ils osèrent affronter des théories enracinées. Tant pis pour les faits !1

Les choses en étaient là lorsqu’en 1881 un médecin viennois, Breuer, fut amené par une patiente de génie à comprendre que chez les sujets atteints d’hystérie les images mnésiques immergées sous le seuil de la conscience où elles provoquaient des troubles, pouvaient dans certaines conditions remonter à la surface et devenir conscientes. Outre le bénéfice que la malade tira de ce processus sur le plan thérapeutique, nous sommes en droit d’attribuer à cet événement une portée considérable du point de vue psychologique. C’était la première fois qu’une démarche concertée permettait d’établir le contenu de groupes de représentations enfouies dans l’inconscient, et la nature des affects qui s’y rattachent.

Mais on aurait tort de croire que cette découverte fut immédiatement suivie d’une investigation fiévreuse des énigmes du psychisme inconscient. Pendant dix ans, cette observation clinique resta, inutilisée, dans les tiroirs du médecin viennois, jusqu’à ce qu’enfin Freud en reconnût la signification universelle.

L’exploration de l’univers psychique inconscient s’attache dès lors au nom de Freud. C’est lui qui élabora une méthode d’examen analytique du psychisme morbide et sain, qui alla s’affinant et se perfectionnant, posant ainsi notre connaissance du psychisme sur des bases radicalement nouvelles. Depuis Freud, nous savons que le développement individuel du psychisme humain ne peut pas se comparer à la croissance progressive d’une surface sphérique, mais plutôt à celle d’un arbre dont le tronc scié permet de reconnaître les cercles concentriques représentant les années vécues. Dans les couches inconscientes du psychisme survivent, alors qu’on les croyait éliminés depuis longtemps, les instincts incultes et amoraux, les complexes de représentation primitifs de notre enfance et adolescence ; ceux-ci étant soustraits au pouvoir de modération, de maîtrise et de direction de la conscience, peuvent troubler l’harmonie logique, éthique et esthétique du « moi » conscient, provoquant des explosions de passions, des actes inopportuns, inefficaces et compulsifs, et bien des souffrances et peines inutiles.

Revenons à notre point de départ. La maîtrise des passions humaines, l’allègement des charges qui pèsent sur le psychisme, la prophylaxie des maladies mentales ne sont plus des problèmes relevant d’une science abstraite ; ils indiquent une direction nouvelle et riche de promesses pour la prospérité et le développement de l’humanité future. Plus encore : nous ne pourrons parler, au plein sens du terme, de « pensée libre », que lorsque la pensée aura cessé de se mouvoir exclusivement à la surface de la conscience, restant sous la domination des représentations inconscientes, pour tenir compte également des représentations et tendances ensevelies dans les profondeurs, fussent-elles éventuellement en contradiction avec l’ordre moral établi ; bref, lorsqu’elle assumera tous les facteurs jusqu’alors inconscients pour en disposer souverainement, avec une lucide efficacité, en accordant à bon escient le bien de l’individu et celui de la collectivité.

Ce que la psychanalyse a déjà accompli pour la guérison des affections mentales au sens strict, autorise l’espoir que cette méthode d’exploration pourra établir les causes réelles de bon nombre d’affections psychiques graves de notre société, et en trouver le traitement approprié.

Mais c’est un avenir plus éloigné qui nous donnera une réforme radicale de l’éducation psychologique des humains, et façonnera une génération qui ne se débarrassera pas des pulsions et des désirs souvent non conformes aux exigences de la civilisation en les enfouissant dans l’inconscient ou au prix d’un désaveu ou d’un réflexe de refoulement, mais apprendra à les supporter consciemment et à les gouverner lucidement. Ce sera le terme d’une ère de l’humanité caractérisée par l’hypocrisie, le respect aveugle des dogmes et de l’autorité, et l’absence de toute auto-critique.