Foi, incrédulité et conviction sous l’angle de la psychologie médicale

Communication faite au IVème Congrès de l’Association Internationale de Psychanalyse à Munich en 1913

Les conceptions scientifiques nouvelles suscitent en général un degré de méfiance et d’incrédulité qui excède largement les limites de l’objectivité et trahit même une nette malveillance. Nombreux sont ceux qui rejettent d’emblée l’examen d’une conception nouvelle — en particulier lorsqu’elle s’oppose nettement aux principes méthodologiques admis — en la qualifiant a priori d’improbable ; d’autres s’efforcent visiblement de souligner les imperfections et les inévitables faiblesses de la nouvelle conception et en prennent prétexte pour la rejeter en bloc, au lieu d’en examiner impartialement les avantages et les insuffisances ou même de l’accueillir avec une certaine bienveillance, en remettant à plus tard l’exercice du droit de critique.

À cette incrédulité aveugle s’oppose la foi aveugle avec laquelle sont accueillis d’autres faits — éventuellement moins vraisemblables — d’autant plus volontiers que la personne qui les propose ou la méthode sur laquelle ils reposent jouissent de plus de respect ou d’autorité dans les milieux scientifiques.

Ces facteurs affectifs peuvent troubler — on le voit — même le jugement scientifique.

La psychanalyse, qui par son lent travail conduit l’analysé à modifier nombre de ses opinions, offre de multiples occasions d’observer ce comportement contradictoire face aux conceptions nouvelles, de le décomposer en ses éléments et d’en examiner les conditions d’apparition.

Certains patients — souvent des hystériques — commencent leur cure avec un excès d’enthousiasme et de foi ; ils acceptent toutes nos interprétations sans distinction et glorifient inlassablement la nouvelle méthode, même en public. Ce sont de tels cas qui risquent de donner au débutant une idée fausse de la rapidité d’action de la psychanalyse. Une analyse approfondie, qui permet aux résistances de s’exprimer, révèle par la suite que ces patients n’étaient absolument pas convaincus de la justesse des interprétations psychanalytiques, mais qu’ils y ont simplement cru aveuglément (dogmatiquement, comme à une doctrine) ; ils se sont comportés comme des enfants devant une autorité qui les écrase, ils ont victorieusement refoulé toutes leurs convictions et objections dans le seul but de s’assurer l’affection paternelle, transférée sur le médecin.

D’autres patients — les obsessionnels en particulier — opposent à tout ce que peut dire le médecin la plus vive résistance intellectuelle1. L’analyse explique ce comportement hostile par la déception que ces patients ont subie, déception quant à la confiance qu’ils avaient accordée aux détenteurs de l’autorité ou plus exactement à la réalité de leur amour, ce qui les a conduits à refouler leur confiance primitive et à ne laisser apparaître que leur scepticisme. Une variété de névrose obsessionnelle, la maladie du doute, est caractérisée par l’inhibition des fonctions de jugement : la croyance et l’incrédulité s’y manifestent simultanément ou se succèdent rapidement avec une même intensité, ce qui empêche tout autant la formation d’une conviction que le rejet d’une assertion et, par conséquent, le jugement.

Le paranoïaque n’entreprend même pas l’examen de l’interprétation proposée ; il se contente de rechercher quel motif, quel intérêt pousse le médecin à émettre cette assertion, quel est son but : et comme il n’est pas difficile de trouver de tels motifs et qu’il en trouve en effet, il ne pousse pas plus loin l’analyse2. Il faut donc qu’il y ait au moins une trace d’aptitude au transfert (à la foi), c’est-à-dire à la confiance, chez un sujet à qui l’on veut démontrer quelque chose ; il ne faut pas que d’avance il rejette toute possibilité qu’on puisse avoir raison.

En général, un scepticisme insuffisamment justifié sur le plan logique provient de deux sources affectives : la déception concernant la capacité des personnes autorisées d’expliquer les choses et les processus, et la déception concernant leur disposition à dire la vérité. La première déception correspond à une réaction contre la confiance mise en l'omniscience et en l'omnipotence des parents que l’expérience ultérieure ne confirme guère ; la seconde est une formation réactionnelle contre la confiance mise en la bonté des parents, d’abord présumée puis effectivement constatée. En fait, ce n’est que la première forme de négativisme, de nature intellectuelle et où il y a destruction totale de l’autorité, qui mérite le nom de scepticisme ; l’autre forme par contre est mieux caractérisée par le terme de méfiance. Dans le premier cas les détenteurs de l’autorité sont en quelque sorte privés de leur caractère divin, tandis que dans le second ils continuent à être révérés, fût-ce négativement ; toutefois la croyance en dieu3 est remplacée par une sorte de croyance au diable, de foi en une omnipotence au service exclusif d’intentions malveillantes. L’exemple le plus frappant est fourni par les malades atteints de manie de la persécution qui attribuent à leur persécuteur, c’est-à-dire à leur image idéale du père conçue sur un mode négatif, une puissance surhumaine et des facultés surnaturelles : par exemple le pouvoir de contrôler tous les autres humains, toutes les forces physiques et occultes (électricité, magnétisme, télépathie, etc...) dans le seul but de les détruire, eux, avec plus de certitude et de les persécuter. Au demeurant, il n’y a guère d’analyse où le patient ne soit amené à identifier, provisoirement ou pour un temps plus ou moins long, le médecin qui représente le père avec le diable lui-même ; certains voient leur médecin alternativement comme une divinité secourable en qui il faut croire aveuglément, ou comme un corrupteur, toujours omnipotent mais d’une malveillance diabolique qu’il ne faut jamais croire même si ce qu’il dit paraît évident.

Tous ces faits indiquent, et nos analyses le confirment quotidiennement, que les anomalies de la croyance : crédulité illimitée, doute pathologique ou scepticisme et méfiance systématiques, ne sont que des symptômes de régression, c’est-à-dire de fixation au degré infantile de développement que j’ai appelé la phase magique ou projective du sens de réalité4.

Lorsque l’enfant, instruit par l’expérience, commence à perdre la foi en sa propre toute-puissance qu’il croyait capable de satisfaire tous ses désirs — d’abord par la seule force du désir, plus tard au moyen de gestes et de signes verbaux — il en vient peu à peu à soupçonner qu’il existe des puissances « divines », « supérieures » (mère ou nourrice) dont il convient de s’assurer les faveurs pour que les gestes magiques soient suivis d’effet5.

Dans l’histoire de l’humanité ce stade correspond à la phase religieuse6. C’est un stade où l’homme a déjà appris à renoncer à la toute-puissance de ses propres désirs, mais pas encore à l’idée même de toute-puissance. Il l’a simplement transférée à des êtres supérieurs (les dieux) qui dans leur bienveillance accordent aux hommes tout ce qu’ils veulent à condition que soient respectées certaines cérémonies auxquelles ils ont droit, par exemple certaines exigences de la nourrice ayant trait à la propreté ou à d’autres comportements, ou bien certaines formules de prières qui plaisent à dieu. La tendance si répandue à accorder une confiance aveugle aux autorités peut être considérée comme une fixation à ce stade du sens de réalité.

Mais la déception infligée au sentiment d’omnipotence de l’enfant est rapidement suivie par une déception quant à la puissance et à la bienveillance des autorités supérieures (parents, dieux). Il apparaît que la puissance et la bienveillance de ces autorités ne pèsent pas bien lourd ; qu’elles aussi sont tenues d’obéir à des puissances qui leur sont supérieures (les parents à leurs chefs, au souverain, à dieu) ; que ces personnages divinisés apparaissent souvent comme des êtres mesquins et égoïstes qui poursuivent leur avantage même aux dépens des autres ; enfin l’illusion de l’omnipotence et de la grâce divines disparaît totalement pour faire place à la notion d’une loi régissant les processus naturels avec constance et indifférence.

Cette dernière déception correspond à la phase projective — ou scientifique selon Freud — du sens de réalité. Mais chaque étape dépassée sur le rude chemin de l’évolution peut exercer une influence décisive sur la vie psychique, créer un point vulnérable, un lieu de fixation auquel la libido est toujours susceptible de régresser et qui se retrouvera donc dans certaines manifestations de la vie ultérieure. Je considère que les différentes manifestations de foi aveugle, de doute pathologique, de scepticisme et de méfiance systématiques sont un « retour » à cette position (apparemment) dépassée.

On sait que la première désillusion subie par l’enfant au sujet de sa propre puissance survient en même temps que l’éveil d’exigences qu’il ne peut plus satisfaire par la seule force de son désir mais seulement en modifiant le monde extérieur. C’est ce qui contraint l’individu à objectiver le monde extérieur, à le percevoir et à le reconnaître : la perception sensible est donc l’unique moyen en quelque sorte pour s’assurer de l’objectivation, de la réalité d’un contenu psychique. C’est la projection primitive, la division des contenus psychiques en « moi » et en « non-moi »7. Seul nous apparaît « réel » (c’est-à-dire existant indépendamment de notre imagination) ce qui se « faufile » dans notre perception sensible indépendamment de notre volonté et même malgré elle. « Seeing is believing »8.

Le premier article de foi de l’enfant, lorsqu’il commence à prendre conscience de la réalité, est le suivant : est réel, c’est-à-dire existe en dehors de moi, toute chose qui — même si je ne le veux pas — s’impose à moi comme perception sensible. La base de toute « certitude évidente » reste effectivement pendant longtemps le « palpable » et le « visible ». Naturellement l’expérience nous apprend plus tard que les perceptions sensibles peuvent elles aussi tromper et que seul le contrôle réciproque, simultané et successif, des impressions sensibles, lequel présuppose naturellement à côté du système W (Wahrnemung, perception) la présence du système E (Erinnerung, mémoire), peut nous procurer cette « certitude immédiate de la perception » que nous appelons sommairement « évidence ». Puis, au cours du développement progressif du sens de réalité apparaîtront les formes de pensée logique, c’est-à-dire les processus intellectuels qui établissent les rapports entre les différentes représentations et nous permettent de juger toujours « correctement » (c’est-à-dire sans entrer en contradiction avec l’expérience) ou bien de raisonner, de prévoir les événements et d’agir judicieusement. L’évidence irrécusable n’est donc pas seulement le propre des choses « palpables », mais aussi des lois de la pensée logique (par exemple les mathématiques) ; mais comme ces dernières sont en fait le dépôt que laisse l’expérience, on aboutit finalement à confirmer l’opinion de Locke qui déclare que « toute certitude s’appuie sur la perception ».

Parmi les « objets » du monde extérieur qui s’opposent à la volonté de l’enfant et dont il est par conséquent obligé de reconnaître l’existence, les autres humains jouent un rôle tout à fait particulier et de plus en plus important. L’enfant s’accommode rapidement des autres objets du monde extérieur ; ceux-ci mettent toujours et invariablement les mêmes obstacles sur son chemin, à savoir leurs propriétés constantes ou variant suivant des lois dont il peut tenir compte, et qu’il peut contrôler dans la mesure où il les connaît. Mais les autres êtres vivants, en particulier les autres humains, apparaissent à l’enfant comme des objets imprévisibles, doués d'une volonté propre, et qui opposent à sa volonté une résistance non seulement passive mais aussi active ; c’est précisément ce caractère d’apparente démesure qui incite l’enfant à transférer ses fantasmes de toute-puissance sur ses compagnons humains particulièrement imposants, les adultes. L’autre grande différence entre les hommes et les autres objets du monde extérieur réside dans le fait que les objets ne mentent jamais ; même si nous sommes dans l’erreur au sujet de telle caractéristique d’un objet, il apparaît toujours, tôt ou tard, que l’erreur vient de nous. Au début, l’enfant traite les mots comme des choses (Freud), il y croit ; non seulement il en prend connaissance, mais il les tient pour véridiques. Cependant, tandis qu’il apprend peu à peu à corriger son erreur en ce qui concerne les autres objets, cette faculté lui fait défaut lorsqu’il s’agit des déclarations verbales de ses parents ; d’abord parce que les parents l’impressionnent par leur seule puissance, supposée et réelle, au point que l’enfant n'ose même pas douter d’eux, ensuite parce qu’il lui est même souvent interdit, sous peine de châtiments et de privation d’amour, de tenter de vérifier les dires des adultes. Prédisposition innée et influences éducatives concourent donc à rendre l’enfant aveuglément crédule devant les déclarations des personnages imposants. Cette croyance diffère de la conviction dans la mesure où la croyance est un acte de refoulement tandis que la conviction correspond à un jugement impartial.

Un autre facteur vient encore compliquer l’adaptation : le fait que les adultes ne restreignent pas uniformément la faculté de jugement des enfants. Les enfants ont la possibilité et même le devoir de juger correctement des choses « innocentes » ; leurs manifestations d’intelligence sont alors accueillies avec jubilation et récompensées par des démonstrations particulières d’affection dans la mesure où elles ne concernent pas des questions sexuelles ou religieuses et ne mettent pas en cause l’autorité des adultes ; car sur ces points, les enfants sont tenus — même devant l’évidence — à adopter une attitude de foi aveugle, à refouler le moindre doute, la moindre curiosité, à renoncer donc à toute pensée autonome. Comme Freud l’a souligné à plusieurs reprises9, les enfants ne sont pas tous capables de ce renoncement partiel au jugement autonome, certains réagissent par une inhibition intellectuelle générale — on pourrait parler d’inhibition affective. Ceux qui s’arrêtent à ce stade fournissent ce contingent d’individus qui succomberont leur vie durant à l’ascendant de toute personnalité forte quelle qu’elle soit ou à certaines suggestions particulièrement puissantes sans jamais s’aventurer hors des limites étroites de ces influences. Les individus facilement hypnotisables doivent présenter des traces de cette disposition car l’hypnose n’est guère qu’une régression transitoire à la phase de soumission, de crédulité et d’abandon infantiles10. Certes l’analyse de ces cas révèle en général, dissimulées sous le masque de la foi aveugle, l’ironie et la moquerie. La notion du « credo quia absurdum » traduit réellement la plus amère auto-ironie.

Les enfants doués d’un sens précoce de réalité ne peuvent consentir que dans une certaine mesure à ce refoulement partiel de leur faculté de jugement. Le doute, souvent déplacé sur d’autres représentations, resurgit aisément chez eux du refoulement. Leur attitude confirme le mot de Lichtenberg : chez la plupart des gens le scepticisme sur un point donné est étayé par une crédulité aveugle sur un autre. Ils admettent certains dogmes sans critique mais se vengent en manifestant un excès d’incrédulité pour d’autres assertions.

La plus rude épreuve infligée à la crédulité de l’enfant concerne ses propres sensations subjectives. Les adultes exigent qu’il considère comme « mauvaises » des choses qui lui sont agréables, et comme « beaux » et « bons » des renoncements pénibles. Ce double sens du « bon » et du « mauvais » (d’une part bon ou mauvais goût, d’autre part ce qui se fait et ce qui ne se fait pas) intervient dans une large mesure pour jeter le discrédit sur ce que prétendent les autres à propos des sensations personnelles de l’enfant.

Ce qui précède révèle une des sources au moins de la méfiance particulière suscitée par les assertions d’ordre psychologique, alors que celles fondées sur une démonstration par des méthodes dites exactes, mathématiques, techniques ou mécaniques, sont souvent accueillies avec une confiance injustifiée. La fixation au stade du doute entraîne fréquemment une inhibition durable de la faculté de jugement ; c’est la névrose obsessionnelle qui exprime le plus clairement cet état psychique11. L’obsessionnel ne se laisse pas influencer par l’hypnose et la suggestion, mais il n’est pas capable non plus de jugement indépendant12.

Nous comprenons mieux maintenant pourquoi la société actuelle est d’une part sceptique et prête à douter des assertions scientifiques, d’autre part d’une crédulité dogmatique. C’est ainsi que s’explique la haute estime, souvent peu justifiée, où l’on tient les démonstrations fondées sur des méthodes techniques, mathématiques, graphiques, statistiques, de même que le scepticisme marqué pour tout ce qui relève en particulier de la psychologie, donc pour les thèses de la psychanalyse.

Un vieux dicton se confirme : celui qui a menti une fois, on ne le croit plus guère même lorsqu’il dit la vérité. La déception de l’enfant concernant la sincérité et l’intégrité de ses parents et éducateurs lorsqu’il s’agit de certains sujets psychologiques (sexuels et religieux) rend l’adulte sceptique à l’excès devant les assertions d’ordre psychologique ; il réclame des preuves particulières pour éviter une nouvelle désillusion.

Cette exigence est parfaitement justifiée ; l’erreur de logique n’intervient qu’au moment où ceux précisément qui réclament des preuves « évidentes » écartent la seule possibilité qu’ils ont d’en obtenir.

Cette seule possibilité, en matière de psychologie, est de vivre les choses par soi-même.

Le patient qui se donne la peine de suivre un traitement analytique et qui accueille au début toutes nos paroles avec un scepticisme ironique ne peut se convaincre de la vérité de nos assertions qu’en ravivant ses souvenirs anciens et, si ceux-ci sont déjà devenus inaccessibles, qu’en empruntant la « voie douloureuse du transfert » sur le présent et en particulier sur le médecin traitant. Il doit même oublier dans une certaine mesure que c’est l’analyste qui l’a mis sur la voie et trouver la vérité par lui-même. La méfiance instinctive du patient à l’égard de tout enseignement et de toute autorité va jusqu’à remettre en cause ce qui a déjà été compris si quelque chose lui rappelle que c’est à l’analyste qu’il le doit.

Le patient éprouve la même méfiance névrotique pour toute intention manifeste de son médecin : « er merkt die Absicht und wird verstimmt »13, c’est-à-dire : il devient méfiant. Aussi le médecin d’un tel malade doit-il faire toutes ses interventions sans passion et d’un ton égal, sans trahir ce qui lui paraît important ; c’est au sceptique lui-même d’évaluer l’importance des choses. Quiconque veut expliquer ou convaincre devient un représentant de l’imago paternelle ou professorale et concentre sur lui tout le scepticisme que ces personnages ont autrefois suscité chez l’enfant. L’antipathie si répandue pour les pièces et les romans à thèse, qui laissent paraître l’intention moralisatrice de l’auteur, provient de la même source. Par contre le lecteur accueille avec plaisir ces mêmes thèses lorsqu’elles sont dissimulées dans l’œuvre et que le soin lui est laissé de les dégager. Ainsi c’est un fait connu que les thèses de la psychanalyse sont admises et même appréciées par les psychiatres eux-mêmes à condition d’être enveloppées dans un mot d’esprit ou présentées comme des cas particuliers.

Il s’ensuit qu’une œuvre poétique, pour qu’elle puisse offrir un enseignement psychologique, doit se présenter sous la forme d’un exemple (donc, comme une chose vécue, décrite minutieusement) et non comme un simple effort de logique. En matière de psychologie, le mot précédemment cité peut être repris dans la variante suivante : « Feeling is believing »14. En psychologie, tout ce qui nous vient d’une autre source n’atteint jamais le degré de certitude de ce qui a été vécu personnellement, mais reste fixé à un niveau quelconque de « probabilité ». Dans tous les autres cas les choses se passent en sorte que « l’on entend la nouvelle mais sans s’y fier ».

Ces remarques concernant les conditions nécessaires pour parvenir à des convictions d’ordre psychologique nous permettent de faire un examen critique des méthodes psychothérapeutiques connues à ce jour et de les évaluer. La méthode « rationnelle » et « moralisatrice » de Dubois s’exclut d’elle-même comme la plus inutilisable de toutes. Dans la mesure où, fidèle à son programme, elle se contente de faire de la « dialectique », de « démontrer », voulant amener les patients « à l’aide de simples syllogismes » à reconnaître que leurs symptômes sont d’origine psychique et ne sont que « les conséquences naturelles d’un processus affectif », cette thérapeutique doit nécessairement rester sans effet ; si toutefois elle avait une action, il faudrait l’attribuer à une influence manifeste ou occulte sur les affects du patient ; mais dès lors la méthode cesse d’être rationnelle (c’est-à-dire cesse d’agir uniquement sur l’intellect et par des moyens logiques) pour devenir une variante — assez maladroite — de l’influence suggestive (émotionnelle). La tentative de moralisation et de raisonnement doit susciter aussitôt — pour les causes sus-mentionnées — un barrage formé de toutes les résistances du patient. Le patient entre en guerre contre son médecin traitant, néglige désormais ce qu’il peut y avoir de vérité dans ses dires, ne cherche que les points faibles de son argumentation et les trouve ; et si la fuite devient impossible, il reconnaît éventuellement sa défaite, mais conserve l’impression que le médecin ne l’a pas convaincu, mais seulement vaincu. Dans l’esprit d’un sujet vaincu de cette manière le soupçon demeure qu’il a simplement été la victime de l’habileté dialectique du médecin et qu’il n’a pas su détecter ses erreurs de raisonnement.

L’efficacité du traitement par suggestion et par hypnose, qui vise explicitement à influencer le domaine affectif, est incontestablement supérieure. Mais son application suscite bien des objections. L’une d’elles est que la plupart des individus ne sont pas réellement hypnotisables. J’estime qu’il n’est pas permis de donner le nom d’hypnose à certains procédés totalement inefficaces où le patient conserve tous ses doutes concernant les affirmations du médecin, même lorsqu’elles sont énoncées au sein d’une pénombre mystique et accompagnées de caresses sur le front. L’expression de « suggestion à l’état de veille » dissimule souvent une bonne dose d’illusion ; il suffit de voir comment les patients qui ont suivi une telle cure se gaussent de leur médecin.

Même une influence suggestive (ou hypnotique) incontestablement réussie n’apporte pas au patient une conviction durable quant à la véracité des dires du médecin et ne lui donne pas une foi suffisante pour maintenir, contre toute évidence, le sentiment de la non-existence de ses symptômes (c’est-à-dire une hallucination négative). Ce « reniement de soi » de la part du malade n’est possible, nous le savons, que dans la mesure et pour la durée où le médecin exerce sur lui une autorité quasi parentale, confirmée par des manifestations répétées d’amour ou par des menaces de châtiment (c’est-à-dire la sévérité) (hypnose maternelle et paternelle). La troisième objection, d’ordre essentiellement pratique, est la suivante : est-il permis de rejeter sciemment quelqu’un à un stade de crédulité infantile qu’il cherche à dépasser, comme le prouvent ses symptômes. Car ce rabaissement de soi, serait-il efficace, ne se limite jamais à un complexe particulier, mais s’étend toujours à l’individu tout entier. En tout cas, il est sans aucun doute impossible pour le malade de parvenir par la suggestion à de véritables « convictions » qui puissent fournir une base solide à une vie psychique sans symptômes, c’est-à-dire plus économique et plus supportable.

Tandis que la psychothérapie rationnelle (ou plus exactement, rationalisante) et la psychothérapie suggestive hypnotique prétendent agir sur le patient de façon unilatérale, soit intellectuelle, soit émotionnelle, sans tenir compte des conditions (qu’ignorent les partisans de ces méthodes) nécessaires pour susciter des convictions et des prises de conscience importantes capables de modifier l’attitude psychique du patient, la psychanalyse de Freud exige que l’on prenne en considération la totalité de la vie intellectuelle et affective. Elle part du principe que de véritables convictions ne peuvent résulter que d’un vécu affectivement investi et que les sentiments de haine et de scepticisme s’y opposent. À l’aide de l’association libre elle met le patient en situation de revivre ses souvenirs et ses fantasmes refoulés auxquels autrefois il a réagi de façon inadéquate, c’est-à-dire par le refoulement, et de modifier ainsi sa propre vie psychique sur la base d’une critique autonome et indépendante. Dans la mesure où l’analyse déplace sur le médecin les sentiments (positifs et négatifs) du patient sous forme de transfert (nous devons souligner ici que ce processus est toujours l’œuvre du patient et n’est pratiquement jamais provoqué par le médecin), elle permet au patient de revivre dans la réalité et activement ces complexes dont les traces conscientes sont effacées et ne peuvent être ranimées qu’avec de grandes difficultés — et qui lui paraissent donc parfaitement étrangers — et de se convaincre de leur existence de façon indubitable. La psychanalyse gagne la confiance du patient par un moyen simple : elle ne s’offre pas au patient, elle ne propose pas son autorité, et encore moins, sous la pression de celle-ci : ses théories. Au contraire, elle permet au patient toute espèce de scepticisme, d’ironie et de moquerie aux dépens de sa méthode et de son représentant, le médecin, et partout où elle en décèle les traces, même masquées et refoulées, elle les dévoile impitoyablement. Lorsque le patient voit qu’il a le droit d’être méfiant, que ni sa pensée ni ses sentiments ne subiront aucune influence, il commence à envisager la possibilité qu’il pourrait y avoir quelque chose de vrai dans les propos du médecin.

Dans le cours du développement historique de la psychanalyse, la méthode dite cathartique selon Breuer et Freud (toujours pratiquée par certains médecins comme Frank, Bezzola) garde encore de nombreuses traces de l’hypnose.

Cette méthode thérapeutique laisse intacte l’autorité du médecin du fait de la méconnaissance du transfert ; elle ne permet donc pas aux patients d’arriver à cette indépendance totale nécessaire au jugement autonome.

La psychothérapie selon Adler, qui veut introduire toute la vie psychique névrotique dans le lit de Procuste d’une seule et unique formule (le sentiment d’infériorité et sa compensation), peut susciter l’intérêt et la réflexion de nombreux névrosés par son étude caractérologique nuancée ; ils retrouvent avec une extrême satisfaction dans les théories d’Adler leurs propres opinions (erronées) au sujet de leur état. Mais nous n’en tirons aucun bénéfice sur le plan thérapeutique car aucune tentative n’est faite pour amener le patient à une nouvelle conviction qui pourrait modifier substantiellement son point de vue.

Une modalité thérapeutique comme celle de Jung par exemple, qui ne considère pas comme essentiel de laisser le patient revivre un à un les événements traumatisants de son enfance mais se contente de montrer d’une façon générale le caractère archaïque des symptômes par quelques exemples à l’appui, renonce, en raccourcissant le traitement, à l’avantage d’intégrer par une localisation précise l’inconscient du patient dans l’édifice solide de la détermination psychique et de l’amener ainsi au même degré de certitude que celui produit par la psychanalyse freudienne. Les thèses générales et les entreprises moralisatrices peuvent séduire un moment le patient, mais cette prise de conscience amenée par la suggestion ou par la dialectique souffre de tous les inconvénients déjà énumérés à propos de la thérapie autoritaire et de la thérapie dite « rationnelle » ; cette méthode prive donc aussi le patient de la possibilité de se convaincre à l’aide d’un vécu actif, seule façon de parvenir, en matière de psychologie, à une certitude absolue.