Importance de la psychanalyse dans la justice et dans la société1

Tout progrès de la psychologie entraîne également un progrès dans les autres branches des sciences de l’esprit. Le moindre pas dans notre connaissance du psychisme humain nous contraint à réviser toutes les disciplines dont l’objet est en rapport avec la vie psychique. Les sciences juridique et sociale ne sont-elles pas comprises par excellence dans cette catégorie ? La sociologie traite des lois qui régissent les conditions de vie des individus groupés en collectivité. Le droit résume en règles précises les principes auxquels les individus doivent s’adapter s’ils veulent demeurer membres de la société. Cette adaptation est avant tout un processus psychique ; par conséquent, selon un point de vue plus général, le droit comme la sociologie sont, en fait, de la psychologie appliquée et doivent tenir compte de tout fait nouveau, de toute orientation nouvelle qui apparaissent en psychologie.

Je voudrais parler aujourd’hui des progrès importants enregistrés dans le domaine de la psychologie pendant ces dernières décennies. Ces progrès sont associés au nom du professeur viennois Freud, qui a réuni sous le nom de psychanalyse sa nouvelle méthode et le riche matériel qu’elle a permis de mettre à jour.

Lorsque je cherche à définir le principal mérite de la psychanalyse, le moyen par lequel elle a bouleversé les eaux stagnantes et de plus en plus basses de la psychologie, je dois mentionner la découverte des lois et des mécanismes de la vie psychique inconsciente. Ce que les philosophes — qui surestiment tant l’importance de la conscience — jugeaient tout simplement impossible, ce que certains concevaient sans doute mais estimaient être hors de portée de notre savoir, je veux dire la vie psychique inconsciente, est devenu accessible grâce aux recherches de Freud. Je ne peux reprendre ici l’historique de cette science si jeune encore mais déjà si riche en expériences et en résultats ; je me bornerai à mentionner que c’est l’étude des maladies mentales et les efforts en vue de les guérir qui ont amené Freud à dévoiler les couches profondes du psychisme humain. Tout comme certaines maladies organiques ont mis en lumière des dispositifs de protection et d’adaptation de l’organisme humain parfaitement inconnus auparavant, les maladies mentales, névroses et psychoses, sont apparues comme les caricatures de la vie psychique normale, révélant de façon plus apparente, plus nette, des processus qui agissent également chez les individus normaux. L’on connaît de longue date ce paradoxe spirituel d’un satiriste anglais : si tu veux étudier la nature humaine, va à Bedlam (c’est-à-dire à l’asile d’aliénés). Mais jusqu’à présent nous avons tout au plus distingué quelques spécimens humains rares, intéressants ou bizarres parmi la population des hôpitaux psychiatriques. Nos psychiatres ne s’intéressaient, et nombre d’entre eux ne s’intéressent toujours (en dépit de leur zèle humanitaire) qu’à la classification des différents symptômes sur la base de principes variés. Cela s’explique par l’essor considérable pris par les sciences biologiques depuis le milieu du siècle dernier, qui a incité les psychiatres à s’orienter eux aussi exclusivement vers le champ anatomique et à négliger, jusqu’à ces derniers temps, les points de vue psychologiques. Kraepelin et son école ont bien tenté d’appliquer dans les hôpitaux psychiatriques ce que l’expérience leur a appris des phénomènes psychiques élémentaires, mais leurs efforts ne firent pas plus progresser notre compréhension des maladies mentales que le scalpel ou le microscope. C’est seulement lorsque Charcot et Janet, puis Breuer, libérés de la terreur sacrée qui poussait jusqu’alors les savants à abandonner aux littéraires l’exploration de tous les phénomènes psychiques qui échappent à la mesure par le chronomètre ou la balance, eurent appliqué les points de vue psychologiques à l’étude de l'hystérie, que les progrès liés aux recherches de Freud sont devenus possibles. Derrière la symptomatologie bizarre et en apparence absurde des hystériques, Freud a découvert une remarquable organisation de défense propre au psychisme : le refoulement. Il est apparu que le psychisme possède le moyen de se débarrasser des traces mnésiques trop pénibles et d’une perception lucide trop douloureuse de la réalité en plongeant les contenus de la conscience empreints de déplaisir dans une couche plus profonde du psychisme, l’inconscient, où ils se manifestent tout au plus sur le mode déformé de symptômes névrotiques, incompréhensibles pour le malade lui-même et, par conséquent, plus supportables. Au début, pour rechercher ces complexes de représentations refoulés, Freud hypnotisait le malade qui, sous hypnose, prenait conscience des problèmes qui avaient déterminé sa fuite dans la maladie. Par la suite, Freud découvrit qu’il était possible de pénétrer dans les couches plus profondes du psychisme sans hypnose, moins vite mais mieux, au moyen de ce qu’il appela l’association libre. Lorsqu’il pouvait convaincre son malade de lui dire tout ce qui lui passait par la tête, sans choisir, sans se préoccuper de la valeur logique, éthique ou esthétique de ses pensées, il se produisait, généralement après une forte résistance psychique qu’il fallait d’abord vaincre, une émergence des « complexes » jusqu’alors refoulés. Notons qu’une fois les refoulements levés et les représentations déplaisantes parvenues à la conscience, la production des symptômes cesse spontanément. Ainsi la maladie, si pénible, des pensées et des actes obsessionnels a pu être rapportée à un contenu latent, et c’est le refoulement qui a permis d’expliquer, sinon encore de guérir, certaines maladies mentales graves telles que la démence et la démence précoce. C’est en analysant les rêves des malades que Freud a pu comprendre la véritable signification psychologique du rêve et obtenir, au moyen de l’interprétation scientifique des rêves, un premier mode d’accès à la vie psychique de l’individu normal. Puis ce fut l’analyse psychologique des menues distractions et actes manqués de la vie quotidienne : lapsus linguae et lapsus calami, oublis inexplicables de noms propres, maladresses petites ou grandes ; elle a montré notre propension à attribuer injustement au hasard la responsabilité de ces phénomènes, alors qu’ils sont bien plus souvent déterminés par les tendances latentes de notre Moi inconscient.

L’analyse psychologique du mot d’esprit et du comique fut le premier pas vers l’appréciation des déterminants inconscients des effets esthétiques.

Le résultat surprenant et remarquablement général de toutes ces recherches fut la constatation que le Moi inconscient de l’homme, adulte et normal à tout point de vue, contient à l’état refoulé et latent tous les instincts primitifs humains, ou si l’on veut animaux, à l’état même où, dans l'enfance, l’adaptation culturelle les avait condamnés au refoulement. Et ces instincts ne sont pas inactifs ; ils n’attendent pour ainsi dire que l'occasion de se manifester en rompant les barrières de la raison et de la morale. Lorsque ces barrières sont très fortes, ils s’expriment sous la forme de mots d’esprit, absurdes ou malveillants, ou bien agacent notre conscience supérieure raffinée sous la forme d’actes manqués. Si tout cela ne suffit pas, ils s’extériorisent dans les symptômes des maladies mentales.

Les tendances à l’état latent dans l’inconscient sont au service des deux pulsions fondamentales : l’égoïsme et la sexualité. L’expérience analytique montre que les pulsions du Moi supportent mieux le refoulement que les pulsions sexuelles. Il est apparu que toutes les névroses et psychoses résultent du conflit entre les pulsions sexuelles et les intérêts vitaux de l’individu, et qu’elles se constituent au cours de l’affrontement entre les pulsions sexuelles et les autres.

Quiconque veut appréhender la vie psychique dans toute sa vérité doit renoncer aux visions romantiques sur l'innocence de l'âme enfantine. Le psychisme de l’enfant — en ce qui concerne le Moi — est caractérisé par la volonté illimitée de se faire valoir et l’absence de considération pour autrui. De même il est apparu que ce qu’on appelle les « mauvaises habitudes » de l’enfant (je citerai la violence et la cruauté sauvages et souvent sanguinaires, susceptibles d’alterner avec l’humilité, les plaisirs et les jeux liés à la défécation, la tendance à prendre en bouche toutes sortes d’objets y compris les plus « sales » et le plaisir de les toucher ou de les sentir, l’exhibition particulière à cet âge de la nudité et la curiosité), auxquelles s’ajoute dès la première enfance et même dès les premiers mois de la vie l’excitation mécanique des organes génitaux, correspondent à des manifestations précoces et véritablement perverses de la sexualité qui ne cèdent le pas à des modes mieux adaptés aux besoins de la conservation de l’espèce qu’au moment de la puberté. Actuellement nous pouvons donc caractériser le jeune enfant de la façon suivante : du point de vue de ses pulsions du Moi, de ses passions égoïstes et anarchistes, il est encore « pervers ». Nous n’avons pas lieu de nous en plaindre ; l’erreur était de prétendre que dès sa naissance le petit homme était un être désireux de se mettre au service d’objectifs sociaux supérieurs, ce qui nous amenait à négliger tout ce que nous savions des origines animales de l’évolution humaine (évolution que tout individu — nous le savons depuis Haeckel — doit répéter pour son compte). Or c’est l’éducation qui a pour tâche de contenir, d’apprivoiser, de domestiquer ces pulsions asociales. Pour y parvenir, elle dispose de deux moyens : le refoulement et la sublimation. Le premier s’efforce de paralyser complètement les pulsions primitives, d’empêcher leurs manifestations par la sévérité et l’intimidation et de les rejeter de la conscience. Par contre la sublimation, qui reconnaît les précieuses sources d’énergie contenues dans ces pulsions, les oriente au service de buts admis par la société. Dans le cadre de l’éducation actuelle la décharge des affects sous forme de zèle religieux et d’obéissance soumise, la transformation des tendances sexuelles en pudeur et en dégoût, sont des exemples de sublimation. S’il existe des dons et des aptitudes nerveuses appropriés (des organes des sens et de la motricité), les pulsions primitives peuvent s’orienter vers un domaine artistique (beaux-arts, musique, activité littéraire, poésie) ; la curiosité enfantine peut évoluer en penchant pour la recherche scientifique ; les impulsions égoïstes peuvent s’exprimer sous une forme utile pour la communauté par l’intermédiaire de formations dites de compensation (par exemple la réussite sociale elle-même). Des deux moyens d’adaptation, le refoulement (même s’il ne peut être entièrement éliminé) est incontestablement celui qui impose le plus gros effort, qui prédispose à la maladie, qui est le plus difficile a supporter et qui de surcroît est le plus coûteux car il laisse inutilisées des énergies précieuses. L’éducation doit l’écarter dans la mesure du possible. La pédagogie basée sur les thèses de la psychanalyse recourra donc, dans la mesure du possible, à la sublimation ; cela veut dire que, sans rigueur ni contrainte inutiles, par l’amour et les récompenses — éventuellement les seules récompenses morales et la douceur — elle exploitera les pulsions sociales (suivant les tendances individuelles). Plus d’un grand chirurgien a fondé son activité humanitaire sur une cruauté infantile bien orientée qui autrefois se manifestait par le dépeçage d’animaux. Combien de personnes connues pour leur générosité compensent ainsi par l’amour la part de bonheur personnel qui leur échappe. La pédagogie de l’avenir ne confiera pas au hasard le cours d’une évolution qui est rarement aussi heureuse, mais qui, bien plus souvent, rend les êtres malheureux et incapables d’une pleine activité ; fondée sur la connaissance des pulsions et de leurs possibilités de transformation, la pédagogie créera elle-même les conditions favorables au bon développement, en orientant efficacement par une sage diplomatie la formation du caractère.

Cette connaissance approfondie du psychisme individuel ne pouvait rester sans effets sur notre conception de la psychologie collective. Freud et ses élèves, ont tout d’abord pris les mythes pour objet de leurs investigations et ont découvert qu’ils sont l’expression symbolique des pulsions refoulées de l’humanité, tout comme les symptômes hystériques et les rêves d’individus normaux. Le mythe d’Œdipe, par exemple, dont le noyau est constitué par les rapports « incestueux » entre personnes du même sang et par le parricide, et qui se retrouve dans la mythologie religieuse de tous les peuples, prend son sens si nous tenons compte de la présence latente de ces mêmes tendances chez l’homme d’aujourd’hui, bien qu’inconscientes et sévèrement condamnées, et du fait qu’il s’agit là de restes ataviques d’un état primitif de l’humanité. L’étude de la psychologie des « sauvages » vivant de nos jours a permis de connaître le stade primitif d’adaptation à la civilisation, qui rappelle vivement le mode de fonctionnement du psychisme infantile. La religion la plus primitive, le totémisme, où le respect superstitieux d’un animal considéré comme l’ancêtre alterne avec le sacrifice solennel et le dépeçage de ce même animal, a trouvé son explication dès lors que la psychanalyse a retrouvé de nombreux traits caractéristiques de ses modes d’expression dans la relation entre parents et enfants, en particulier le respect craintif où l’amour et la révolte coexistent de façon ambivalente, comme nous disons dans notre terminologie. Dès avant Freud l’étude comparée des religions a considéré le totémisme comme le prototype de toutes les religions existantes ; dans toutes elle a retrouvé le principe fondamental du péché originel et de son châtiment. Freud a complété ceci en montrant que le sentiment de culpabilité et le désir de châtiment sont les survivances ataviques d’une vaste révolution qui se serait produite dans la préhistoire de l’humanité : la horde s’est révoltée contre ces êtres plus forts qui de par leur force même se réservaient tous les avantages matériels et sexuels, c’est-à-dire contre les « pères ». De nombreuses données de l’histoire des civilisations et maintes cérémonies religieuses témoignent en faveur du fait qu’il a vraiment existé un temps où l’alliance des fils, la horde des frères, a déchiqueté avec une férocité bestiale le tyran qui contrecarrait leurs instincts, pour s’emparer de ses biens. Cependant après l’élimination du père, lorsque les frères, à la place des plaisirs escomptés, se retrouvèrent les uns en face des autres, lorsque l’inutilité de tout ce sang répandu devint évidente, ils commencèrent à regretter leur acte, à regretter la juste autorité paternelle ; ils rétablirent alors le patriarcat sous une forme plus rigoureuse et développèrent sous l’effet de la culpabilité la notion d’un père démesuré : dieu2. Par ailleurs, sous le couvert de la « communion », du « péché originel », ce sont aujourd’hui encore les vieilles tendances anthropophages qui resurgissent sous forme sublimée.

Tout comme le totémisme était la première religion, le tabou était le premier code non écrit, et il reste toujours en vigueur dans certaines îles polynésiennes. Le tabou confère un caractère intouchable à tout ce qui en fait l’objet : la personne du roi, les parentes du même sang, les enfants et les morts, les biens d’autrui ; la transgression du tabou entraîne la peine de mort pour le coupable. Toute la tribu veille jalousement à ce que le tabou soit respecté. Nombreux sont ceux qui mourraient de peur s’ils osaient lever les yeux sur le roi ; mais même s’ils restaient en vie, ils deviendraient eux-mêmes des tabous redoutables, évités par toute la tribu, donc ils finiraient tout de même par mourir de faim. Beaucoup d’explications ont été proposées pour rendre compte des origines de cette forme très primitive du sens de la loi, et surtout de la signification des conséquences particulières qu’entraîne la violation du tabou. L’explication rationalisante qui veut que cette organisation soit l’œuvre des chefs de tribu agissant dans leur intérêt personnel, guidés par la lucidité et la prudence, et que le déguisement superstitieux et mystique qui l’enveloppe soit simplement destiné à satisfaire la bêtise du peuple, est insoutenable, car elle laisse de côté le problème psychologique majeur de l’institution du tabou, à savoir, comment se fait-il que le peuple se soumette, malgré la supériorité de sa force, à la prétendue magie qui émane de la personne d’un seul homme, chef ou roi ? Pour parvenir à une conception adéquate de l’origine du sens de la loi, nous devons, avec Freud, expliquer le tabou par l’introduction de la notion du péché originel tel que nous venons de la décrire, et la législation primitive par la religion primitive, la première dérivant de la seconde.

Il existe une catégorie de névroses, la névrose obsessionnelle, qui est caractérisée par toute une série d’interdits superstitieux dont la violation entraîne la mise en œuvre d’actes propitiatoires obsessionnels les plus divers. Les obsessionnels ont la crainte perpétuelle de nuire à leur prochain ; pour y échapper, ils évitent anxieusement de toucher à tout ce qui est susceptible d’avoir été en rapport avec un objet étant lui-même en rapport — même indirect — avec la personne qui est le support de leur angoisse morbide. Si, malgré tout, le contact avec un tel objet n’a pu être évité, le névrosé obsessionnel est contraint, pour retrouver la paix de son âme, à se laver pendant des heures, à s’infliger des souffrances à lui-même, à faire le sacrifice volontaire d’une partie de sa liberté et de sa fortune. Freud a découvert, au moyen de l’analyse, que ces malades nourrissent dans leur inconscient une certaine animosité liée à une tendance à la cruauté précisément contre ces personnes surprotégées et que leur horreur des objets en rapport même lointain avec ces personnes provient du fait qu’un seul d’entre eux suffirait à réveiller leur haine féroce latente. Le comportement du sauvage et de l’obsessionnel nous permet de comprendre l’indignation qui s’empare du plus évolué des êtres civilisés lorsqu’il constate quelque violation du droit. Indiscutablement le châtiment légal n’est pas seulement une institution pratique servant la défense de la société, une mesure visant à l’amendement du coupable et destinée à avoir une valeur exemplaire, mais il satisfait également notre désir de vengeance. Lorsque nous essayons de comprendre, par analogie avec le tabou, ce qui provoque ce désir de vengeance, nous constatons que c’est notre révolte inconsciente devant le coupable qui ose traduire en actes ce qui existe en nous-mêmes à l’état latent et que nous avons tant de mal à maîtriser ; nous évitons le coupable avec horreur, par crainte inconsciente de céder à une contagion facile. Si cette explication du sentiment de culpabilité et de la soumission volontaire au châtiment était généralement acceptée, elle ne pourrait certainement pas rester sans effets sur le mode actuel de détermination et d’application des peines ; car de nos jours, tous ceux qui réfléchissent sont d’accord pour admettre que le châtiment ne doit pas être un moyen de satisfaire des passions mais une disposition légale pour protéger la société.

Étant ainsi passé de la psychologie abstraite au plan pratique de la justice répressive, je ne peux résister à l’envie d’évoquer une possibilité peut-être un peu utopique pour le moment, je veux dire, le traitement psychanalytique des criminels, en particulier des récidivistes, dont la personnalité rappelle tant celle des obsessionnels précédemment décrits. La méthode actuelle, répressive, qui consiste à priver de liberté, a aussi peu de chances d’aboutir à un résultat durable que la suggestion dans le traitement des névroses. Seule la psychanalyse peut, en permettant l’accès en profondeur de la personnalité et une meilleure connaissance de soi, contre-balancer l’influence exercée par le milieu depuis l’enfance et permettre la maîtrise des instincts qui s’exprimaient jusqu’alors inconsciemment ou sur un mode déformé ; autrement dit, elle seule peut réaliser une rééducation radicale. Mais même si nous devions renoncer à cet espoir, il serait de notre devoir de poursuivre les recherches psychanalytiques, ne serait-ce que pour parvenir à une vision réaliste des facteurs déterminants psychologiques du crime. Même si rien ne devait changer sur le plan des sanctions légales, du point de vue de la psychologie du criminel il est indispensable de reconsidérer les différentes sortes de crimes sur la base de l’expérience psychanalytique. Les délits commis par « négligence » apparaîtront bien souvent à l’analyse comme l’aboutissement d’une motion inconsciente. Plus souvent qu’on ne le pense actuellement, l’analyse découvrira que la tendance criminelle au vol et à l'attentat contre la vie d’autrui sont l’expression déformée de tendances libidinales. Quoi qu’il en soit, l’analyse quantitative et qualitative de l’influence respective de la constitution et du milieu fera mieux apparaître les véritables facteurs déterminants des actes criminels. Autrement dit : le déterminisme pénal — ce principe désormais universellement admis — s’appliquera de façon beaucoup plus convaincante aux cas particuliers s’il s’appuie sur la méthode psychanalytique pour élucider les facteurs déterminants des processus psychiques.

« Principiis obsta — sero medicina paratur »3. Ce principe n’est pas seulement valable en médecine. Le médecin et le juge n’ont pour tâche que le travail de Sisyphe de soigner, d’arranger vaille que vaille les maux déjà advenus ; c’est uniquement de l’évolution des organisations sociales que nous pouvons attendre un véritable progrès.

Si par une analogie ancienne mais inévitable, et qui est sans doute plus qu’une analogie, nous comparons la société à un organisme, nous pouvons dans un cas comme dans l’autre classer les tendances en égoïstes et en libidinales. Le « panem et circenses » épuise aujourd’hui comme au temps des anciens Romains toutes les exigences de la société ; la transformation, c’est-à-dire la plus grande complexité du « panis » et du « circus » est purement qualitative. Pour qu’une société puisse se constituer, il faut que l’égoïsme et la libido des individus parviennent à s’adapter mutuellement, ce qui signifie que l’individu doit renoncer à extérioriser librement tous ses instincts. Et effectivement, il renonce à la satisfaction d’une partie de ses instincts dans l’espoir qu’en échange de ce sacrifice la société lui offre une compensation au moins partielle. L’évolution sociale pourrait se décrire, en langage psychanalytique, comme la victoire du principe de réalité sur le principe de plaisir. C’est ainsi sans doute que l’État et son idéal social se sont développés à partir de l’anarchisme individuel de la toute première enfance de l’humanité.

Nos sociologues et nos politiciens ont toutefois une forte tendance à oublier que le renoncement à l’individualisme, l’État, n’est pas un but en soi, mais seulement un moyen au service de l’individu, qui ne mérite pas de la part de celui-ci plus de sacrifices que le strict nécessaire. Autrement dit : il est stupide et insensé de retirer plus de liberté à l’individu que ne l’exige l’intérêt public. L’ascétisme excessif qui caractérise les États fondés sur la religion, tout comme les États socio-démocrates, correspond parfaitement au processus de refoulement dont je viens d’exposer les effets néfastes sur le développement individuel normal. La méthode de refoulement employée par la société contribue de façon importante à la production des maladies de la société.

Si je recherchais au niveau de la société des analogies avec les névroses individuelles, le fanatisme religieux correspondrait aux cérémonies obsessionnelles morbides des individus ; le paroxysme des guerres et des révoltes serait la décharge hystérique de la tension produite par les instincts primitifs accumulés ; l’épidémie, souvent foudroyante, engendrée par différents systèmes sophistiques élaborés par de faux sages pourrait s’appeler la démence précoce, la paranoïa de la société ; le succès démagogique de certains tribuns populaires ne peut s’expliquer que par un état hypnoïde du peuple dont la conscience rétrécie est habituée à une soumission infantile. Le capitalisme, dans ses pires excès, puise incontestablement sa force — outre l’égoïsme — dans le refoulement de certaines pulsions érotiques partielles, essentiellement à mon avis, dans l’obsession exacerbée de la propreté.

Entre l’anarchie et le communisme, dont l’un prône la satisfaction individuelle illimitée et l’autre l’ascèse sociale, il existe certainement une forme lucide d'individualisme socialiste qui considérerait non seulement l’intérêt de la société mais aussi le bonheur individuel, et qui, au lieu du refoulement social qui est une source d’explosions, s’emploierait à mettre en valeur, à sublimer l’énergie des instincts sauvages, assurant ainsi à l’évolution un cours plus calme, plus sain, sans paroxysmes, sans révolutions ni réactions.

Pour aborder le traitement des maux sociaux, il me faut encore revenir à la réforme de la pédagogie. Le dirigeant socialiste le plus intransigeant fera toujours un esclave de son enfant si dans sa famille, à la place des principes hautement proclamés, il instaure un autocratisme tyrannique, habituant ainsi son entourage au respect de l’autorité. Dans sa relation à ses enfants, le père doit descendre du trône instable de la soi-disant infaillibilité, de la toute-puissance quasi divine, où il échappe à toute critique ; il ne doit pas cacher son caractère humain ni sa faiblesse. Certes il risque d’y perdre une partie de son autorité, mais uniquement celle qui tôt ou tard se serait de toutes façons effondrée, à la grande déception de sa progéniture dès qu’elle se serait mise à réfléchir, à moins qu’on ne lui ait inculqué la cécité psychologique. Un homme adulte et expérimenté conserve suffisamment d’autorité, même après l’abandon de telles exagérations, pour enseigner à son enfant la maîtrise lucide de ses instincts ; il n’est donc pas à craindre que la réduction de l’autorité parentale ne détruise l’ordre social.

Si, au lieu des dogmes imposés par les autorités, on laissait s’exprimer la faculté de jugement indépendant présente en chacun mais actuellement en grande partie réprimée, l’ordre social n’en subsisterait pas moins. Il est vrai qu’il en surgirait peut-être un nouvel ordre social qui ne serait pas nécessairement centré de façon exclusive sur les intérêts de quelques puissants.