Ontogenèse des symboles

 

Quiconque a l’occasion d’observer, d’un regard affiné par la psychologie, le développement psychique de l’enfant, soit directement soit par l’intermédiaire des parents, peut confirmer en totalité les remarques du Dr Beaurain1 sur la façon dont l’enfant se forge ses premières notions générales. Il n’est pas douteux que l’enfant (comme l’inconscient) identifie deux choses différentes sur la base de la plus infime ressemblance, qu’il déplace aisément ses affects de l’une à l’autre et leur attribue le même nom. Ce nom est donc le représentant très condensé d’un grand nombre de choses particulières, fondamentalement différentes mais ayant une certaine ressemblance (même lointaine) et de ce fait identifiées les unes aux autres. À mesure que se développe le sens de réalité (intelligence) chez l’enfant, celui-ci est amené à décomposer progressivement ces produits de condensation en leurs éléments, à apprendre à distinguer ce qui se ressemble à certains égards mais diffère à d’autres. Plusieurs auteurs ont reconnu et décrit ce processus, et les communications de Silberer et de Beaurain sur ce sujet ont accru nos connaissances de données nouvelles et approfondi notre compréhension des processus psychiques du développement.

Les deux auteurs voient dans l’insuffisance chez l’enfant de la faculté de discrimination la condition principale de l’apparition des premiers degrés onto- et philogénétiques des processus cognitifs. Je ne critique leur conception que dans la mesure où ils désignent par le mot « symbole » tous les premiers degrés de la connaissance. Dans un certain sens, les comparaisons, les allégories, les métaphores, les allusions, les paraboles, les emblèmes et de façon générale toute représentation indirecte peuvent être considérés comme des produits résultant de distinctions et de définitions floues, sans qu’il s’agisse pour autant de symboles dans le sens psychanalytique du terme. Nous ne pouvons considérer comme symboles, dans le sens psychanalytique du terme, que les choses (représentations) qui parviennent à la conscience avec un investissement affectif que la logique n’explique ni ne justifie, et dont l’analyse permet d’établir qu’elles doivent cette surcharge affective à une identification inconsciente avec une autre chose (représentation) à laquelle appartient en fait ce supplément affectif. Toute comparaison n’est donc pas un symbole, mais uniquement celle dont un des termes est refoulé dans l’inconscient2. Rank et Sachs donnent la même définition de la notion de symbole : « Nous appelons symbole — disent ces auteurs — un mode particulier de la représentation indirecte qui se distingue par des caractéristiques déterminées de la comparaison, de la métaphore, de l’allégorie, de l’allusion et des autres formes de représentation imagée du matériel de pensée (à la manière du rébus) » ... « (le symbole) c’est une expression substitutive apparente qui supplée à quelque chose de caché3. »

Ces considérations incitent à ne pas confondre d’une façon générale les conditions d’apparition des symboles et les conditions de formation des comparaisons, mais à chercher les conditions spécifiques d’apparition de cette variété particulière de formation des comparaisons.

L’expérience psychanalytique nous apprend en fait que la principale condition pour que surgisse un vrai symbole n’est pas de nature intellectuelle mais affective, bien que l’intervention d’une insuffisance intellectuelle soit également nécessaire à sa formation. Je désire justifier cette assertion par quelques exemples déjà exposés ailleurs, tirés du symbolisme sexuel.

Tant que le besoin ne l’oblige pas à s’adapter et par conséquent à prendre ainsi conscience de la réalité, l’enfant se préoccupe d’abord exclusivement de la satisfaction de ses pulsions, c’est-à-dire des parties de son corps qui sont le support de cette satisfaction, des objets qui sont à même de susciter celle-ci et des actes qui la provoquent. Des parties de son corps aptes à réagir à une excitation sexuelle (zones érogènes), ce sont par exemple la bouche, l’anus et l’organe génital qui retiennent tout particulièrement son attention.

« Le psychisme de l’enfant (et la tendance de l’inconscient qui en subsiste chez l’adulte) porte — en ce qui concerne le corps propre — un intérêt d’abord exclusif, plus tard prépondérant, à la satisfaction de ses pulsions, à la jouissance que lui procurent les fonctions d’excrétion et des activités telles que sucer, manger, toucher les zones érogènes. Rien d’étonnant à ce que son attention soit retenue en premier lieu par des choses et des processus du monde extérieur qui lui rappellent, en raison d’une ressemblance même lointaine, ses expériences les plus chères.

Ainsi s’établissent ces relations profondes, persistant toute la vie, entre le corps humain et le monde des objets que nous appelons relations symboliques. À ce stade, l’enfant ne voit dans le monde que les reproductions de sa corporéité et, d’autre part, il apprend à figurer au moyen de son corps toute la diversité du monde extérieur4. »

Ainsi apparaît la « sexualisation de l’univers ». À ce stade, les petits garçons désignent volontiers tout objet oblong par la dénomination infantile de leur organe sexuel, et voient en toute ouverture un anus ou une bouche, en tout liquide de l’urine, et en toute substance molle des matières fécales. Un petit garçon d’environ un an et demi, lorsqu’on lui montra pour la première fois le Danube, s’écria : « Que de salive ! » Quant à un petit garçon de deux ans, il appelait « porte » tout ce qui pouvait s’ouvrir, entre autres les jambes de ses parents qu’il pouvait également ouvrir et fermer (abduction et adduction). Nous trouvons aussi des assimilations analogues entre les différents organes du corps : l’enfant identifie le pénis et les dents, l’anus et la bouche, peut-être l’enfant trouve-t-il ainsi pour chaque partie de la moitié inférieure du corps investi affectivement un équivalent dans la moitié supérieure du corps (principalement le visage, la tête).

Cependant une identification de cette sorte n’est pas encore un symbole. C’est seulement lorsque l’éducation culturelle a entraîné le refoulement d’un des termes de l’analogie (le plus important) que l’autre terme (le plus insignifiant à l’origine) gagne un supplément d’importance affective et devient un symbole du terme refoulé. À l’origine, la parité : pénis-arbre, pénis-clocher est consciente, et c’est par suite du refoulement de l’intérêt porté au pénis que l’arbre et le clocher acquièrent cette surcharge d’intérêt inexplicable et en apparence injustifiée ; ils deviennent des symboles du pénis.

C’est ainsi que les yeux sont devenus le symbole des organes génitaux auxquels ils ont été jadis identifiés sur la base d’une ressemblance superficielle ; c’est ainsi que la partie supérieure du corps en général a acquis le sur-investissement symbolique qu’elle détient à partir du moment où le refoulement a frappé notre intérêt pour la partie inférieure du corps ; et c’est probablement ainsi que se sont constitués de façon ontogénique tous les autres symboles de l’organe sexuel (cravate, serpent, extraction dentaire, boîte, escalier, etc.) qui jouent un si grand rôle dans nos rêves. Gageons que dans les rêves des deux garçonnets mentionnés précédemment la porte revenait chez l’un comme symbole du giron des parents, et le Danube, chez l’autre, comme symbole d’excrétion.

Je voulais montrer par ces exemples l’importance décisive des facteurs affectifs dans la formation des symboles authentiques. Nous devons donc, en premier lieu, fixer notre attention sur les facteurs affectifs si nous voulons distinguer les symboles des autres produits psychiques (métaphore, comparaison, etc...) qui sont également des formes de condensation.

La considération exclusive de conditions formelles et rationnelles peut facilement induire en erreur lorsqu’on explique les processus psychiques.

Autrefois, par exemple, on avait tendance à penser que l’on confondait les choses parce qu’elles se ressemblaient ; aujourd’hui nous savons qu’il y a des raisons déterminées à cette confusion et que la ressemblance n’est que l’occasion qui permet à ces raisons de se manifester. De même, nous pouvons affirmer que la seule insuffisance de perception n’explique pas suffisamment la formation des symboles si l’on ne tient pas compte des raisons qui poussent à former des comparaisons.