Le symbolisme des yeux

J’ai essayé, en me fondant sur l’expérience psychanalytique, d’interpréter le geste d’Œdipe s’aveuglant lui-même comme une auto-castration, et j’ai soutenu que les yeux sont souvent mis symboliquement à la place des organes génitaux1. Je voudrais exposer brièvement les faits auxquels je me suis référé pour cette interprétation.

1. — Une jeune femme souffrait d’une phobie des objets pointus, en particulier des aiguilles. Sa crainte compulsive se présentait en ces termes : un objet de cette sorte pourrait un jour lui crever les yeux. L’investigation approfondie de ce cas révéla que cette dame entretenait des relations sexuelles intimes avec son ami depuis plusieurs années, tout en refusant anxieusement de consentir à l’intromission du pénis, qui aurait endommagé son intégrité anatomique en déchirant l’hymen. Il arrivait donc toutes sortes d’accidents à cette dame, dont la plupart avaient les yeux pour objet. En général, elle se blessait elle-même involontairement les yeux avec des aiguilles. Interprétation : substitution des yeux aux organes génitaux et figuration des désirs et des craintes se rapportant à ces organes à l’aide d’actes fortuits et de phobies ayant les yeux pour objet.

2. — Un patient myope, qui a des craintes conscientes d’infériorité qu’il compense par des fantasmes de grandeur, déplace sur sa myopie son hypocondrie, son angoisse et sa timidité excessive, alors que dans son inconscient ce vécu se rapporte aux organes génitaux. Lorsqu’il était enfant, il avait des fantasmes sexuels de « toute-puissance » ; plus tard, il fit la douloureuse constatation de son infériorité sexuelle (complexe du pénis trop petit, hypocondrie « états de faiblesse ») qu’il compensa par un onanisme exagéré et des pratiques sadiques du coït. À l’aide de l’équivalence symbolique : œil = organes génitaux, il réussit à figurer une grande partie de ses craintes et de ses désirs sexuels au moyen des yeux. Cette élucidation analytique, encore que superficielle, réduisit considérablement son hypocondrie.

3. — J’ai connu une famille dont tous les membres sans exception souffraient d’une crainte excessive de blessures et de maladies oculaires. La simple mention d’un œil malade ou blessé les faisait blêmir et la vue d’une chose de ce genre pouvait provoquer l’évanouissement. Chez un membre de cette famille, j’ai pu interpréter les troubles psychiques concernant sa puissance sexuelle comme des manifestations d’un masochisme apparu en réaction à des désirs sadiques ; la crainte d’une lésion oculaire était la réaction au désir sadique de blesser les yeux, un déplacement du désir d’un coït sadique. La composante sado-masochique de la pulsion sexuelle avait pu se déplacer très facilement sur un autre organe aisément vulnérable.

Un autre membre de cette famille étendait angoisse et horreur des yeux à l'œil-de-perdrix ( !) : non seulement la ressemblance extérieure et la similitude de nom jouaient un rôle mais également une seconde parité symbolique : orteil = pénis. C’était manifestement une tentative pour rapprocher le symbole (œil) de la chose proprement dite (organe sexuel) à l’aide d’une représentation intermédiaire (œil-de-perdrix).

4. — Un patient, qui dans son enfance avait peur des insectes, éprouva à la puberté la crainte de se regarder dans un miroir et surtout de voir ses propres yeux et ses sourcils. Cette angoisse se révéla être, d’une part une auto-perception de sa tendance au refoulement (ne pas vouloir se regarder soi-même « les yeux dans les yeux »), d’autre part une figuration de sa crainte de l’onanisme. Par l’intermédiaire de la représentation de mobilité, l’enfant réussit à déplacer son attention et ses affects de l'organe spontanément mobile (érectile) aux insectes également mobiles. C’est aussi la vulnérabilité de l’insecte, que l’enfant lui-même peut facilement écraser en marchant, qui le rendit propre à remplacer l’objet de l’agression primitive. Un nouveau déplacement mit ensuite l’œil, également mobile et vulnérable, à la place de l’insecte. Je voudrais signaler qu’en hongrois la pupille se dit littéralement « insecte-de-l'œil ».

5. — Dans toute une série de rêves d’angoisse (en particulier ceux que nous nous rappelons de l’enfance) surgissent des yeux qui grandissent et diminuent. Tout le contexte m’oblige à tenir ces yeux pour des symboles de l’organe sexuel masculin qui augmente de volume (au moment de l’érection). Le changement apparent des dimensions de l’œil lorsqu’on ouvre et ferme les paupières est manifestement utilisé par l’enfant pour figurer les processus génitaux, lesquels s’accompagnent également d’un changement similaire. L’angoisse souvent excessive qu’éprouvent les petits enfants devant les yeux de leurs parents a aussi, à mon avis, une racine symbolique sexuelle.

6. — Dans une autre série de rêves, les yeux (en tant que paire) représentent les testicules. Comme le visage (les mains mises à part) est la seule partie découverte du corps, les enfants sont en effet obligés de satisfaire toute leur curiosité au sujet des autres parties du corps humain en observant la tête ou le visage des adultes, et notamment ceux de leurs parents. C’est ainsi que chaque partie du visage devient le symbole d’une ou plusieurs zones sexuelles. Le visage est particulièrement approprié (le nez au milieu, entre les deux yeux et les sourcils, avec la bouche au-dessous) pour figurer le pénis, les testicules, les poils pubiens et l’anus.

La confusion qu’on éprouve à être regardé fixement et qui nous retient de contempler autrui trouve sans doute son explication dans l’important symbolisme sexuel de la région oculaire. C’est ce même symbolisme qui doit contribuer à expliquer l’effet remarquable que produisent les yeux de l’hypnotiseur sur son médium. Je renvoie également au symbolisme sexuel dissimulé dans des expressions telles que « faire les yeux doux », « baisser pudiquement les yeux » , « ouvrir l’œil », ainsi que la locution « avoir des vues sur quelqu’un ».

7. — Pour finir je relaterai le cas d’un névrosé obsessionnel qui confirma ultérieurement mon interprétation du geste d’Œdipe, l’auto-aveuglement. Dans son enfance ce patient avait été prodigieusement dorloté et fixé à ses parents, et il était devenu un enfant modeste et timide. Un jour il apprit par des camarades ce qu’il en était réellement des rapports sexuels entre les parents. Cette révélation déclencha en lui une fureur terrible contre son père, qui s’accompagnait fréquemment du fantasme conscient qu’il le châtrait (son père), suivi d’ailleurs de remords et d’auto-punitions. Une de ces dernières consistait à crever lui-même les yeux de son propre portrait. Je pus expliquer à ce patient qu’en agissant ainsi il n’avait fait qu’expier de manière déguisée la castration accomplie sur la personne de son père, et cela en accord avec la menace mosaïque de retaliation « Œil pour œil, dent pour dent », qui prend précisément pour exemple les deux symboles de la castration, l’aveuglement et l’extraction des dents2.

Dans un travail portant sur « Le développement du sens de réalité et ses stades », j’ai essayé d’expliquer l’origine du symbolisme par la tendance de l’enfant à figurer comme accomplis ses vœux infantiles au moyen de son propre corps. L’identification symbolique d’objets du monde extérieur aux organes du corps lui permet d’une part de retrouver sur son propre corps tous les objets externes désirés, et d’autre part de retrouver dans les objets conçus sur un mode animiste les organes hautement valorisés de son propre corps. Le symbolisme des dents et celui des yeux illustreraient le fait que des organes du corps (et surtout les parties génitales) peuvent être figurés non seulement par des objets du monde extérieur, mais également par d’autres organes du corps lui-même. C’est même probablement le mode le plus primitif de formation des symboles.

J’imagine que cette assimilation symbolique des organes génitaux à d’autres organes et à des objets n’a lieu à l’origine que par jeu, par exubérance en quelque sorte. Cependant les parités symboliques ainsi produites sont mises secondairement au service du refoulement qui cherche à affaiblir un des membres de l’équation tout en surenchérissant symboliquement sur l’autre — plus anodin — en raison de la charge d’affects refoulés. C’est ainsi que la moitié supérieure du corps, tenue pour plus anodine, acquiert sa signification symbolique sexuelle et que se réalise ce que Freud a appelé « le déplacement du bas vers le haut ». Dans ce travail du refoulement, les yeux, du fait de leur forme et de leurs dimensions variables, de leur sensibilité et de leur grande valeur, se sont révélés particulièrement aptes à accueillir les affects déplacés des organes génitaux. Mais il est probable que ce déplacement n’aurait pas aussi bien réussi si l’œil n’avait eu, de prime abord, cette importante valeur libidinale que Freud décrit dans sa théorie de la sexualité comme une composante particulière de la pulsion sexuelle (pulsion de voir).