L’homoérotisme : nosologie de l’homosexualité masculine1

Quelques phrases suffisent à résumer ce que la psychanalyse nous a appris sur l’homosexualité. Le premier pas essentiel vers la connaissance approfondie de cette tendance pulsionnelle fut l’hypothèse faite par Fliess et Freud2 que tout être humain passe en réalité par un stade psychique bisexuel au cours de son enfance3. Plus tard, la « composante homosexuelle » succombe au refoulement ; il n’en subsiste qu’une petite partie sous forme sublimée dans la vie culturelle de l’adulte, laquelle joue un rôle non négligeable dans les œuvres sociales, les associations amicales et les clubs. Dans certaines conditions l’homosexualité insuffisamment refoulée peut resurgir plus tard et se manifester sous la forme de symptômes névrotiques ; en particulier dans la paranoïa qui – comme des recherches récentes ont pu le démontrer – est à concevoir comme une manifestation déformée de l’attrait pour son propre sexe4.

C’est à Sadger et à Freud que nous devons une conception nouvelle de l’homosexualité qui nous facilite sa compréhension. Sadger a découvert, en psychanalysant plusieurs homosexuels masculins, l’existence de fortes tendances hétérosexuelles dans la petite enfance de ces sujets, dont le « complexe d’Œdipe » (amour pour la mère, attitude haineuse pour le père) se manifestait par ailleurs avec une intensité particulière. Selon lui, l’homosexualité qui se développe ultérieurement chez ces individus n’est en réalité qu’une tentative pour recréer la relation primitive à la mère. C’est sa propre personne que l’homosexuel aime inconsciemment dans les objets du même sexe sur lesquels se porte son désir et il joue lui-même (toujours inconsciemment) le rôle féminin et efféminé de la mère.

Sadger appelle cet amour de soi-même dans la personne d’un autre : narcissisme. Depuis, Freud nous a appris à accorder une importance bien plus grande et plus générale au narcissisme, tout être humain passant obligatoirement par un stade de développement narcissique. Après le stade de l’auto-érotisme « pervers-polymorphe » et avant le choix proprement dit d’un objet d’amour dans le monde extérieur, tout être humain se prend lui-même pour objet d’amour en réunissant les érotismes jusque-là autistiques en une unité, un « Moi aimé ». Les homosexuels sont seulement plus fortement fixés que d’autres à ce stade narcissique ; leur amour est conditionné toute leur vie par un organe génital pareil au leur.

Cependant, malgré toute leur importance, ces connaissances n’expliquent toujours pas les particularités de la constitution sexuelle et les expériences spécifiques qui sont à la base de l’homosexualité manifeste5.

Je vous avouerai d’emblée que je me suis vainement cassé la tête pour résoudre ce problème. Le seul objectif de ma communication est de rapporter quelques faits d’expérience et des points de vue qui se sont imposés à moi presque d’eux-mêmes au cours de plusieurs années d’observation psychanalytique des homosexuels. Ils devraient faciliter la classification nosologique correcte des tableaux cliniques de l’homosexualité.

J’ai toujours eu l’impression que de nos jours on appliquait le terme d’« homosexualité » à des anomalies psychiques par trop différentes et, fondamentalement, sans rapport les unes avec les autres. Le rapport sexuel avec son propre sexe n’est en effet qu’un symptôme6 et ce symptôme peut être aussi bien la manifestation de maladies et de troubles très divers du développement qu’une expression de la vie psychique normale. Il était donc d’emblée peu probable que tout ce que l’on désigne aujourd’hui sous le terme générique d’« homosexualité » appartînt réellement à une même entité clinique. Par exemple, les deux types d’homosexualité que l’on distinguait sous le nom d’homosexualité « active » et d’homosexualité « passive », il allait de soi jusqu’à présent de les concevoir comme deux formes différentes du même état ; dans les deux cas on se contentait de parler d’« inversion » de la pulsion sexuelle, de sensation sexuelle « contraire », de « perversion », sans songer qu’on pouvait confondre ainsi deux états pathologiques fondamentalement différents pour la seule raison qu’ils avaient en commun le même symptôme spectaculaire. Et pourtant l’observation superficielle de ces deux formes d’homoérotisme7 suffit pour constater qu’ils appartiennent – du moins dans les cas purs – à des syndromes totalement différents et que l’homoérotique « passif » et l’homoérotique « actif » représentent des types d’hommes fondamentalement différents. Seul l’homoérotique passif mérite d’être appelé « inverti » car lui seul présente une inversion véritable des caractères psychiques – et parfois physiques – normaux, lui seul est un authentique « stade intermédiaire ». Un homme qui se sent femme dans ses rapports avec les hommes est inverti quant à son Moi propre (homoérotisme par inversion du sujet ou plus simplement « homoérotisme de sujet »), et il se sent femme non seulement lors des rapports sexuels mais dans toutes les relations de son existence.

Le véritable « homosexuel actif » est différent. Il se sent à tous égards un homme, il est le plus souvent très énergique, actif et il n’y a rien d’efféminé en lui, ni sur le plan psychique, ni sur le plan physique. Seul l’objet de sa tendance est inversé et on pourrait par conséquent l’appeler un homoérotique par inversion de l’objet d’amour ou plus simplement un homoérotique d’objet.

Une autre différence frappante entre l’homoérotique « subjectif » et l’homoérotique « objectif », c’est que le premier (l’inverti) se sent attiré de préférence par des hommes mûrs, forts, et entretient avec les femmes des relations amicales, pour ainsi dire confraternelles ; l’homoérotique objectif, par contre, s’intéresse presque exclusivement aux jeunes garçons délicats, d’allure efféminée, et témoigne à l’égard des femmes une antipathie marquée, souvent même une haine mal ou nullement dissimulée. Le véritable inverti ne s’adresse presque jamais de lui-même au médecin, il se sent parfaitement à l’aise dans son rôle passif et son seul désir est que l’on s’accommode de sa particularité sans gêner le mode de satisfaction qui lui convient. N’ayant pas de conflits intérieurs à affronter, il peut entretenir pendant des années des liaisons heureuses et il ne craint en fait que le danger et l’humiliation venant de l’extérieur. Au demeurant, son amour est féminin dans les moindres détails. La surestimation sexuelle qui, selon Freud, caractérise l’amour masculin n’existe pas chez lui ; il n’est pas très passionné et, comme un vrai Narcisse, il demande surtout à son amant de reconnaître ses avantages physiques et autres.

L’homoérotique d’objet, par contre, est sans cesse tourmenté par la conscience de son anomalie. Il n’est jamais entièrement satisfait par les rapports sexuels, il est poursuivi par des remords de conscience et surestime à l’extrême son objet sexuel8. Torturé par des conflits, il ne se résigne jamais à son état ; d’où ses tentatives répétées d’avoir prise sur le mal avec l’aide du médecin. S’il change souvent de partenaire, ce n’est pas, comme l’inverti, par légèreté mais à la suite de déceptions douloureuses et d’une quête infructueuse de son idéal amoureux. (La « formation de séries » selon l’expression de Freud.)

Il arrive que deux homoérotiques de type différent forment un couple. L’inverti trouve dans l’homoérotique d’objet un amant parfait, qui l’adore, le soutient matériellement, est énergique et imposant ; quant à l’homoérotique d’objet, c’est précisément le mélange de traits masculins et féminins qui peut lui plaire dans l’inverti. [Toutefois je connais aussi des homoérotiques actifs qui désirent exclusivement des jeunes gens non invertis et c’est faute de mieux qu’ils se contentent des invertis9.]

Ces deux portraits de l’homoérotisme, quelle que soit la facilité avec laquelle on puisse les distinguer, n’ont d’autre valeur que celle d’une description superficielle de syndromes tant qu’ils ne sont pas soumis à la méthode analytique propre à la psychanalyse, qui seule peut nous faire comprendre leur formation sur le plan psychologique.

J’ai eu l’occasion d’analyser plusieurs homoérotiques masculins ; certains pendant peu de temps (quelques semaines), d’autres pendant des mois et même une année, voire plus. Il me semble plus profitable de résumer et de condenser mes impressions et mes expériences concernant l’homoérotisme en deux portraits-robots psychanalytiques au lieu d’exposer des cas cliniques10.

Je puis dès maintenant présenter le résultat final de mes recherches : la psychanalyse m’a montré que l’homoérotisme de sujet et l’homoérotisme d’objet sont réellement deux états fondamentalement différents. Le premier est un véritable « stade sexuel intermédiaire » (au sens de Magnus Hirschfeld et de ses élèves), donc une pure anomalie de développement. L’homoérotisme d’objet, par contre, est une névrose, une névrose obsessionnelle.

Les couches psychiques les plus profondes et les traces mnésiques les plus anciennes témoignent encore dans les deux cas de l’amphiérotisme11, de l’investissement des deux sexes ou de la relation aux deux parents par la libido. Cependant, l’inversion et l’homoérotisme d’objet s’éloignent considérablement l’un de l’autre au cours de l’évolution ultérieure.

Lorsqu’on est en mesure de fouiller très profondément dans l’histoire de l’homoérotique de sujet, on trouve partout les indices de son inversion, c’est-à-dire de sa nature anormalement efféminée. Dès sa plus tendre enfance, il s’imagine dans la situation de sa mère et non dans celle de son père ; il développe bientôt un complexe d’Œdipe inversé ; il souhaite la mort de sa mère pour prendre sa place auprès du père et jouir de ses droits ; il désire ardemment ses robes, ses bijoux et, bien entendu, sa beauté et toute la tendresse qu’on lui témoigne ; il rêve d’avoir des enfants, joue à la poupée et aime à s’habiller en femme. Il est jaloux de sa mère, réclame toute l’affection du père pour lui, admirant plutôt sa mère comme une belle chose dont il est jaloux. Dans certains cas il est évident que cette tendance à l’inversion, qui est probablement toujours conditionnée par la constitution, se trouve renforcée par des influences extérieures. Des « enfants uniques » gâtés, des petits chouchous qui grandissent dans un milieu exclusivement féminin, des garçons élevés en filles parce qu’ils sont nés à la place d’une fille très désirée, ont plus de chances d’être invertis en ce qui concerne leur caractère sexuel s’ils présentent une prédisposition correspondante12.

D’autre part, la nature narcissique du garçon peut amener ses parents à le choyer outre mesure et créer ainsi un cercle vicieux.

Des particularités physiques telles que des traits et un corps de fillette, une chevelure abondante, etc., peuvent contribuer à faire traiter un garçon en fille. La préférence que manifeste le père et la réponse à celle-ci peuvent être étayées, en général secondairement, par la nature narcissique de l’enfant ; je connais des cas où le garçon narcissique provoquait l’homoérotisme latent du père sous la forme d’une tendresse excessive, ce qui contribuait largement à fixer sa propre inversion.

La psychanalyse ne peut rien nous apprendre de nouveau sur le destin ultérieur de ces garçons ; ils restent fixés à ce stade précoce de développement et deviennent finalement ces personnalités que nous connaissons bien par les autobiographies des Uranistes. Je ne peux que souligner quelques points en ce qui concerne ces cas. La coprophilie et le plaisir olfactif sont profondément refoulés chez ces sujets et souvent sublimés sous forme d’esthétisme, de prédilection pour les parfums et d’enthousiasme pour les arts.

Autre caractéristique : leur idiosyncrasie à l’égard du sang et de tout ce qui est sanglant. Ils sont en général très accessibles à la suggestion et faciles à hypnotiser ; ils mettent de préférence la première séduction dont ils ont été l’objet sur le compte de la « suggestion » pratiquée par un homme qui les aurait regardés fixement ou poursuivis d’une manière quelconque. Naturellement, derrière cette suggestion se dissimule leur propre traumatophilie.

L’analyse de l’inverti ne révélant en fait aucun affect qui puisse modifier fondamentalement son attitude actuelle à l’égard du sexe masculin, il faut considérer l’inversion (l’homoérotisme de sujet) comme un état impossible à guérir par la psychanalyse (ou, de façon générale, par toute forme de psychothérapie). Cependant la psychanalyse ne reste pas sans influence sur le comportement du patient ; elle supprime les symptômes névrotiques qui accompagnent parfois l’inversion, en particulier l’angoisse, souvent considérable. L’inverti s’avoue plus franchement son homoérotisme après une analyse. Signalons par ailleurs que beaucoup d’invertis ne sont nullement insensibles aux preuves de tendresse que leur donnent des personnes du sexe féminin. Ils vont réaliser en quelque sorte dans leurs relations avec les femmes (leurs pareilles par conséquent) la composante homosexuelle de leur sexualité.

Une analyse superficielle suffit à mettre de nouveau en évidence l’aspect très différent de l’homoérotisme d’objet. Après une investigation des plus brèves, ceux qui en sont atteints s’avèrent être des névrosés obsessionnels typiques. Ils présentent une profusion d’idées obsessionnelles, de mesures compulsives et de cérémoniaux destinés à s’en préserver. Une analyse approfondie rencontre ensuite derrière leur obsession le doute torturant et ce déséquilibre entre l’amour et la haine que Freud a découvert comme étant au ressort des mécanismes obsessionnels. La psychanalyse de ces homoérotiques de type en général purement viril, dont le seul sentiment anormal concerne leur objet d’amour, m’a montré clairement que cette sorte d’homoérotisme sous toutes ses formes n’est elle-même qu’une suite de sentiments obsessionnels et d’actes compulsifs. À vrai dire, toute la sexualité est de l’ordre de la compulsion ; mais l’homoérotisme d’objet – d’après mon expérience – est une compulsion véritablement névrotique, avec substitution non réversible par la logique à des buts et à des actes sexuels normaux de buts et d’actes anormaux.

L’histoire (mise à jour par la psychanalyse) des homoérotiques de type viril est généralement la suivante : tous étaient, dès leur plus tendre enfance, agressifs sur le plan sexuel et même hétérosexuel (ce qui confirme les constatations de Sadger). Leurs fantasmes œdipiens étaient toujours « normaux » et culminaient dans des projets d’agression sexuelle sadique concernant leur mère (ou la personne qui en tenait lieu) et des désirs de mort cruelle à l’égard du père encombrant. Tous étaient également précoces sur le plan intellectuel et, poussés par leur désir de savoir, élaborèrent une série de théories sexuelles infantiles ; c’est ce qui constitue plus tard la base de leurs idées obsessionnelles. Outre l’agressivité et l’intellectualité, leur constitution est caractérisée par un érotisme anal et une coprophilie particulièrement marqués13. Dans leur toute petite enfance, ils ont été durement châtiés par un de leurs parents14 pour une faute hétéroérotique (caresses indécentes sur une fillette, tentative infantile de coït) et ils ont dû réprimer à cette occasion (qui s’est très souvent répétée) un violent accès de rage. Dans la période de latence – survenue précocement – ils sont devenus particulièrement dociles, évitant la compagnie des femmes et des filles, moitié par dépit, moitié par angoisse, et n’ayant de rapports qu’avec leurs camarades. Il y eut quelques « brèches » dans la période de latence d’un de mes patients sous forme de tendresse homoérotique ; chez un autre, la période de latence fut troublée par un incident où il avait épié les rapports sexuels de ses parents et pour le coup la méchanceté se substitua un certain temps à sa « sagesse » d’alors (fantasmes de vengeance). Au moment de la poussée libidinale de la puberté, l’homoérotique retrouve tout d’abord son penchant pour l’autre sexe, mais il suffit de la moindre remarque ou du plus léger blâme de la part d’une personne revêtue de l’autorité pour réveiller la peur des femmes, ce qui provoque alors immédiatement ou après une courte période de latence la fuite définitive devant le sexe féminin et vers son propre sexe. Un patient est tombé amoureux à quinze ans d’une actrice sur la moralité de laquelle sa mère fit quelques remarques peu flatteuses ; depuis il s’est totalement détourné du sexe féminin et se sent attiré compulsivement par les jeunes gens. Chez un autre de mes patients, la puberté a débuté par une véritable frénésie hétérosexuelle ; pendant un an il devait avoir un rapport sexuel quotidien et, pour ce faire, il se procurait de l’argent, si nécessaire malhonnêtement. Mais lorsqu’il engrossa la bonne de la maison, il fut réprimandé par son père et insulté par sa mère ; il s’adonna alors avec le même zèle au culte du sexe masculin dont il n’a pu depuis se détourner malgré tous ses efforts.

Dans la relation transférentielle au médecin, l’homoérotique d’objet répète la genèse de sa maladie. Si dès le début le transfert est positif, des « guérisons » inattendues peuvent se produire très rapidement ; mais au moindre conflit le patient retombe dans son homoérotisme et c’est seulement alors, au moment où survient la résistance, que commence l’analyse proprement dite. Si au début le transfert est négatif, ce qui est notamment le cas des malades qui viennent en traitement sur l’ordre de leurs parents et non de leur propre chef, il n’y a pas de travail analytique véritable pendant longtemps ; le patient passe la séance à raconter, ironique et fanfaron, ses aventures homoérotiques.

Dans le fantasme inconscient de l’homoérotique d’objet le médecin peut – « dans le cadre du transfert » – représenter l’homme ou la femme, le père ou la mère, auquel cas des inversions de toutes sortes peuvent jouer un rôle très important15. Il apparaît qu’un homoérotique d’objet s’arrange pour aimer inconsciemment la femme dans l’homme ; la partie postérieure de l’homme peut signifier pour lui la femme de face, les omoplates ou les fesses représentant les seins de la femme. Ce sont surtout ces cas qui m’ont montré que cette sorte d’homoérotisme n’est qu’un produit de substitution de la libido hétéroérotique. De plus, l’homoérotique actif satisfait en même temps ses pulsions sadiques et érotiques anales ; cela n’est pas seulement valable pour le pédéraste effectif mais aussi pour les amateurs hyper-raffinés de jeunes garçons qui évitent anxieusement tout contact indécent avec eux ; ils ne font que remplacer leur sadisme et leur érotisme anal par des formations réactionnelles.

À la lumière de la psychanalyse, l’acte homoérotique actif apparaît donc d’une part comme une (fausse) obéissance après-coup ; l’homoérotique, prenant l’interdiction parentale à la lettre, évite effectivement toute relation sexuelle avec les femmes mais s’adonne dans des fantasmes inconscients à ses désirs hétéroérotiques interdits ; d’autre part l’acte pédérastique sert le fantasme œdipien primitif, avec la signification de blesser et de salir l’homme16.

Sur le plan intellectuel, l’homoérotisme compulsif s’avère de prime abord être la surcompensation du doute concernant l’amour porté à son propre sexe. La compulsion homoérotique unit dans un heureux compromis la fuite devant la femme et son substitut symbolique, ainsi que la haine de l’homme et sa compensation. La femme apparemment évincée de la vie amoureuse, consciemment il n’y a plus d’objet de conflit entre le père et le fils.

Il est intéressant de mentionner que la plupart des homoérotiques obsessionnels (comme on pourrait aussi désigner ce type) que j’ai analysés utilisent la théorie, actuellement si répandue, du penchant pour son propre sexe comme stade intermédiaire pour présenter leur état comme congénital et par conséquent irrémédiable et ininfluençable ou, pour parler comme Schreber dans ses « Mémoires », dans l’ordre de l’univers. Ils se considèrent tous comme des invertis et sont contents d’avoir trouvé un support scientifique pour justifier leurs représentations obsessionnelles et leurs actes compulsifs.

C’est le moment de parler de mon expérience concernant la guérison de cette forme d’homoérotisme. Constatons tout d’abord que l’on n’a pas encore réussi (moi du moins) à guérir complètement un cas grave d’homoérotisme obsessionnel ; j’ai pu cependant enregistrer des améliorations très importantes, en particulier : une réduction de l’attitude hostile et du dégoût envers les femmes, une meilleure maîtrise de la compulsion, auparavant incoercible, de satisfaction homoérotique et ce malgré la persistance de l’orientation pulsionnelle ; le réveil de la puissance avec les femmes, donc une sorte d’amphiérotisme qui prend la place de l’homoérotisme auparavant exclusif, alternant souvent avec ce dernier sous forme d’infidélités occasionnelles. Ces expériences m’ont fait nourrir l’espoir que l’homoérotisme est aussi curable par la méthode psychanalytique que les autres formes de névrose obsessionnelle. Toutefois je suppose que la réversion fondamentale d’un homoérotisme obsessionnel enraciné depuis longtemps exige des années de travail analytique. Dans un cas où j’avais beaucoup d’espoir, la cure fut interrompue au bout de deux ans environ pour des raisons extérieures. C’est seulement lorsque nous disposerons d’observations de malades guéris, c’est-à-dire analysés jusqu’au bout, qu’il sera possible de porter un jugement définitif sur les conditions de formation de cette névrose, sur la spécificité de ses facteurs prédisposants et accidentels.

L’homoérotisme peut sans doute se présenter sous des formes cliniques autres que celles que nous venons de décrire, avec des constellations de symptômes différentes ; en isolant ces deux types je ne prétends nullement avoir épuisé toutes les possibilités. Par cette distinction nosologique j’ai voulu essentiellement attirer l’attention sur la confusion qui règne même dans la littérature traitant du problème de l’homosexualité. L’investigation psychanalytique montre que jusqu’à présent on a mis dans le même panier, sous l’étiquette d’« homosexualité », les états psychiques les plus hétérogènes : d’une part, de véritables anomalies constitutionnelles (inversion, homoérotisme de sujet) et de l’autre, des états psychonévrotiques obsessionnels (homoérotisme d’objet ou obsessionnel). L’individu de la première catégorie se caractérise essentiellement par le fait qu’il se sent femme avec le désir d’être aimé de l’homme, tandis que dans l’autre catégorie il s’agit plutôt d’une fuite devant la femme que d’une sympathie pour l’homme.

En décrivant l’homoérotisme d’objet comme un symptôme névrotique, je me trouve en opposition avec Freud qui, dans sa « théorie de la sexualité », définit l’homosexualité comme une perversion, et la névrose, comme le négatif de la perversion. La contradiction n’est pourtant qu’apparente. Des « perversions », c’est-à-dire des fixations à des buts sexuels primitifs ou passagers, peuvent très bien être mises au service de tendances névrotiques au refoulement, auquel cas une partie de l’authentique perversion (positive), névrotiquement exagérée, représente en même temps le négatif d’une autre perversion. C’est précisément le cas de l’ « homoérotisme d’objet ». La composante homoérotique, qui normalement ne fait jamais défaut, est sur-investie dans ce cas par une masse d’affects qui dans l’inconscient concernent une autre perversion refoulée, à savoir un hétéroérotisme dont la force est telle qu’il est incapable d’accéder à la conscience.

Des deux types d’homoérotisme décrits ici, l’homoérotisme « objectif » me semble le plus fréquent et le plus important du point de vue social ; il rend un grand nombre d’hommes, généralement de valeur (tout en ayant une prédisposition à la psychonévrose), incapables d’une vie sociale et les écarte de la reproduction. Le nombre toujours croissant d’homoérotiques d’objet constitue également un phénomène social d’une importance non négligeable qui demande explication. L’hypothèse qui me sert provisoirement d’explication consiste à voir dans l’extension de l’homoérotisme d’objet une réaction anormale au refoulement relativement trop excessif de la composante pulsionnelle homoérotique exigé par la civilisation, autrement dit un échec de ce refoulement.

L’amphiérotisme joue un rôle bien plus grand dans la vie psychique des peuples primitifs (et des enfants) que dans celle des peuples civilisés. Pourtant chez les peuples hautement civilisés (par exemple chez les Grecs) c’était une forme de satisfaction voluptueuse non seulement tolérée mais reconnue ; il en est encore ainsi de nos jours en Orient. Si l’homoérotisme proprement dit est absent dans les pays modernes de culture européenne ou s’y rattachant, sa sublimation, encore si naturelle dans l’Antiquité, – l’amitié passionnée et pleine d’abnégation entre hommes – fait également défaut. Il est en effet étonnant de voir à quel point se perdent chez les hommes d’aujourd’hui le don et la capacité de tendresse et d’amabilité réciproques. À leur place règnent ouvertement entre les hommes la rudesse, l’opposition et la rivalité. Comme il est impensable que ces affects tendres, encore si marqués chez l’enfant, aient disparu sans laisser de traces, il faut bien concevoir ces signes de résistance comme des formations réactionnelles, comme des symptômes d’une défense contre la tendresse éprouvée pour son propre sexe. J’irai même jusqu’à voir dans les combats barbares des étudiants allemands des preuves de la tendresse envers son propre sexe, déformée de cette manière. (Quelques traces en subsistent encore de nos jours sous une forme positive, par exemple dans la vie des associations et des partis, dans le « culte des héros », dans la prédilection de beaucoup d’hommes pour les femmes viriles et pour les actrices en travesti masculin, et enfin – sous forme d’accès plus crûment érotiques – dans l’ivresse où l’alcool détruit les sublimations.)

Il semble cependant que l’homme moderne n’ait pas trouvé dans ces rudiments d’amour pour son propre sexe une compensation suffisante à la perte de l’amour amical. Une partie de l’homoérotisme reste « librement flottante » et réclame satisfaction ; mais comme cela est impossible dans les relations régies par la civilisation actuelle, cette quantité de libido doit subir un déplacement, se déplacer sur les relations affectives avec l’autre sexe. Je crois très sérieusement que, du fait de ce déplacement d’affects, les hommes d’aujourd’hui sont tous sans exception des hétérosexuels compulsifs ; pour se détacher de l’homme ils deviennent les valets des femmes. Cela pourrait expliquer la vénération de la femme et l’attitude « chevaleresque » excessive et souvent visiblement affectée qui dominent l’univers masculin depuis le Moyen-Âge. Ce serait également une explication possible du don-juanisme, cette quête compulsive, et pourtant jamais complètement satisfaite, d’aventures hétérosexuelles toujours nouvelles. Au risque de voir Don Juan lui-même trouver cette théorie ridicule, je suis obligé de le considérer comme un obsessionnel qui ne peut jamais trouver la satisfaction dans cette série interminable de femmes (dont le valet Leporello tient si consciencieusement la liste à jour) car ces femmes ne sont en vérité que des substituts d’objets d’amour refoulés17.

Je ne voudrais pas que l’on interprète mal ma pensée. Je trouve naturel et fondé dans l’organisation psychophysique des sexes que l’homme préfère de beaucoup la femme à son propre sexe ; ce qui par contre ne l’est pas, c’est qu’il doive rejeter les hommes et adorer les femmes avec une exagération compulsive. Il n’est pas étonnant que si peu de femmes réussissent à répondre à ces exigences démesurées et à satisfaire, en plus de tous les autres, les besoins homoérotiques de l’homme en tant que « compagne », sans doute une des raisons les plus fréquentes des malheurs conjugaux.

Cet homoérotisme excessif destiné à refouler l’amour pour ceux de son sexe me rappelle involontairement l’épigramme de Lessing (Épigrammes, Livre II, n° 6) : « Le peuple injuste accusait faussement le loyal Turan d’aimer les garçons. Pour donner un démenti à ces mensonges, que pouvait-il faire – si ce n’est de coucher avec sa sœur. »

On voit mal encore quelle peut être la cause de la proscription prononcée à l’encontre de cette forme de tendresse entre hommes. Il est possible que le renforcement considérable du sens de la propreté au cours des siècles derniers, c’est-à-dire le refoulement de l’érotisme anal, en ait fourni le plus puissant motif. L’homoérotisme, même le plus sublimé, est en rapport associatif plus ou moins inconscient avec la pédérastie, qui est une activité érotique-anale.

Le nombre croissant d’homoérotiques dans la société moderne serait alors l’indice d’un échec partiel, du « retour » du refoulé.

Notre tentative d’expliquer la prédominance de l’homoérotisme d’objet se résume donc à peu près ainsi : le refoulement excessif de la composante pulsionnelle homoérotique dans la société actuelle a en général entraîné un renforcement légèrement obsessionnel de l’hétéroérotisme masculin. Quand l’hétéroérotisme est fortement limité ou inhibé, comme c’est nécessairement le cas en ce qui concerne l’éducation de la jeunesse, il se produit facilement – surtout chez les sujets prédisposés – un déplacement rétrograde de la compulsion à l’hétéroérotisme sur l’homoérotisme, ce qui entraîne une névrose obsessionnelle homoérotique.