Progrès de la théorie psychanalytique des névroses (1907-1913)

Entreprendre l’étude de l’évolution suivie par la théorie freudienne des névroses est une tâche difficile mais séduisante. D’une part la psychanalyse a obtenu d’importants résultats sur le plan pratique et scientifique, mais d’autre part sa façon même de regrouper ces résultats issus des recherches sur les névroses en un édifice de plus en plus imposant est un modèle de méthode aussi passionnant à étudier que la naissance d’une œuvre d’art ou le développement d’un être vivant. La psychanalyse examine les faits sans parti pris et reste toujours disposée à réviser ses hypothèses de travail. Cependant, ayant su éviter les généralisations hâtives et pratiquer un contrôle expérimental rigoureux, elle ne s’est jamais trouvée dans l’obligation de rejeter en totalité une corrélation déjà établie.

Un article déjà ancien (datant de 1906), qui traite des travaux de Freud sur la psychologie des névroses, signale une découverte inattendue dont Freud lui-même a été incontestablement surpris, à savoir que les traumatismes infantiles exhumés par l’analyse s’avèrent être dans la plupart des cas non des événements effectivement vécus, mais des histoires (contes) imaginées à partir de faits anodins. Il y eut un moment pendant lequel la psychanalyse fut menacée d’effondrement par la faute des propos « douteux » des hystériques. L’un des plus remarquables exploits de Freud fut de résister à cette déception et de prendre ces fantasmes eux-mêmes pour objets de ses recherches. Une conséquence de ce changement d’orientation dans la recherche fut que la psychanalyse, qui, pour comprendre (et guérir) les symptômes névrotiques, s’était essentiellement consacrée jusqu’alors à l’étude des événements manifestes de la période infantile, et en particulier des traumatismes sexuels survenus pendant cette période, a commencé à s’intéresser aux mobiles qui poussent le névrosé à grossir ses expériences infantiles anodines jusqu’à les transformer en fantasmes pathogènes. Il fallut rechercher ces mobiles dans les facteurs endogènes, et le problème de la qualité et de la puissance des facteurs exogènes en fut provisoirement relégué au second plan. Nous verrons comment, dans un stade ultérieur de la recherche, le traumatisme retrouve toute son importance, ce que Freud n’avait d’ailleurs jamais perdu de vue. En attribuant tant d’importance aux facteurs constitutionnels dans la genèse des névroses, on a fait courir à la théorie des névroses le grave danger d’être purement et simplement intégrée à la théorie de la « dégénérescence », représentée par Janet, Lombroso, Mœbius et d’autres, théorie où la recherche psychologique est vite abandonnée au profit d’une phraséologie biologique qui s’est montrée totalement stérile jusqu’à présent. Freud a échappé à cette erreur pour deux raisons : la connaissance du mécanisme dynamique du refoulement et ses recherches sur le développement de la sexualité.

Freud avait déjà établi précédemment que le refoulement était un mécanisme qui préservait la conscience des affects pénibles en plongeant dans l’inconscient certains complexes d’affects ou d’idées ou en leur interdisant l’accès de la conscience. Plus tard ses recherches sur le développement de la sexualité lui permirent de constater que la libido sexuelle mûrit par une série de refoulements superposés. Les stades de développement dépassés, appelés « perversions », subsistent tels quels dans l’inconscient mais ne se manifestent que dans certains cas et dans des conditions exceptionnelles chez l’homme normal ; par contre chez le névrosé ils resurgissent du refoulement, quoique déformés et accompagnés d’une tonalité affective négative. Par conséquent, les névroses correspondraient à un conflit entre la libido sexuelle demeurée ou redevenue infantile et les forces de refoulement qui s’opposent à elle, les symptômes représentant une tentative de compromis dans la mesure où ils essayent de satisfaire les deux tendances.

Fort de ce savoir, Freud pouvait se permettre de refuser le terme creux et attristant de « dégénérescence » proposé en guise d’explication des formations névrotiques, et ceci même après l’abandon provisoire de la théorie traumatique. La psychanalyse a permis une connaissance approfondie des différents stades de développement traversés par les forces psychiques qui participent au refoulement sexuel et elle a donné un contenu au terme assez imprécis de « structure ».

Depuis la publication de l’article en question la théorie des névroses progresse sous le signe de la psychogenèse. Pour trouver la réponse à la question posée par la nature même des névroses et par leur origine, la psychanalyse a dû explorer d’abord les principaux stades de l’évolution onto- et phylogénétique de la libido.

Dans son travail sur « La dynamique du transfert »1, Freud fournit l’explication des formations fantasmatiques inconscientes qui surgissent spontanément en cours d’analyse ou qui se manifestent par certains symptômes. Il montre d’abord comment une fraction de la libido, insatisfaite et pour cette raison détournée de la réalité et arrêtée dans son développement, devient la source de tels fantasmes. Cette fraction de libido est supérieure à la normale chez certains individus, du fait de l’existence de facteurs infantiles héréditaires ou traumatiques. Toutes les conditions préalables à la maladie sont alors réunies chez les sujets qui ont tendance à « introvertir » leur libido sous l’action de facteurs extérieurs, c’est-à-dire à réduire encore la part de libido sexuelle apte à devenir consciente et à augmenter la part inconsciente aux dépens de celle-ci. Les pulsions et objectifs amoureux ranimés « régressivement » au cours de ce processus sont de nature primitive, les fantasmes qu’ils alimentent sont inadmissibles pour la conscience et la censure ne laisse passer que leurs produits lointains, les symptômes. La régression (la maladie) est déclenchée soit par une réduction du pouvoir d’attraction de la réalité, soit par une force d’attraction de la libido inconsciente anormalement intense, due à une inhibition du développement. Freud a consacré une étude à part aux différents types morbides2, dans laquelle il nous montre quelles conditions permettent que se manifestent cette réduction du pouvoir d’attraction de la réalité et la tendance à la régression.

Freud distingue quatre types morbides psychonévrotiques ; tous ont en commun le phénomène d'accumulation de la libido, c’est-à-dire l’accumulation d’une quantité assez considérable de libido qui ne peut être satisfaite et que le psychisme ne parvient pas à intégrer. Dans le premier type, le « gonflement » de la tension libidinale est dû au renoncement, c’est-à-dire à la perte par le sujet de son objet amoureux, autrement dit, à une rétention forcée. Si la tendance correspondante existe chez le sujet, celui-ci régresse, la quantité de libido insatisfaite diminue et peut ranimer au moyen de fantasmes conscients les « imagos » infantiles (c’est-à-dire les buts sexuels d’un stade dépassé du développement). Chez le second type, la maladie survient par suite de l’insuffisance de sa capacité d’adaptation à la réalité ; dans ce cas les causes déterminantes de la maladie sont les exigences réelles de la vie auxquelles ces individus sont incapables de satisfaire3. Un exemple en est fourni par le masturbateur : il voudrait transformer sa libido auto-érotique en amour objectal, mais il n’y arrive pas ; c’est un individu qui garde intégralement son amour infantile pour sa famille, mais qui voudrait se contraindre à former une famille indépendante. Le troisième mode d’entrée dans la maladie est pour ainsi dire l’exagération du type précédent ; la libido des sujets qui en relèvent reste à un niveau totalement infantile ; ces individus tombent malades dès qu’ils franchissent les limites de l’irresponsabilité enfantine sans même l’intervention d’aucun facteur externe. Le quatrième et dernier type morbide décrit par Freud résulte d’un accroissement libidinal d’origine purement biologique, qui intervient spontanément à certaines périodes de la vie ; ici encore la maladie est la conséquence du refoulement de quantités libidinales que le psychisme ne parvient pas à intégrer. Freud résume en une phrase capitale les conclusions qu’il tire du classement des éventualités morbides à partir de l’expérience analytique : il faut renoncer à l’opposition stérile entre facteurs pathogènes externes et internes, c’est-à-dire à l’hypothèse d’une alternative entre l’action pathogène du destin individuel et de la constitution ; tous deux interviennent dans l’étiologie des névroses car chacun de ces facteurs, séparément ou conjointement, peut déterminer la maladie par accumulation d’une quantité relativement excessive de libido.

Dans tous les ouvrages que j’ai cités jusqu’à présent, la prédisposition à la névrose est présentée comme correspondant aussi à un trouble du développement de la libido ou, plus exactement, comme le refoulement de la libido ; cependant, en étudiant l’autobiographie d’un malade paranoïaque, Freud a pu préciser les notions de prédisposition névrotique et de refoulement4. Il est parti du principe que toute névrose représente la fixation de la libido à un stade donné du développement. Autrefois nous ne connaissions que deux stades de développement : l'autoérotisme et l'amour objectal. Les observations d’homosexuels et de paranoïaques nous ont amenés à admettre l’existence d’un troisième stade, le stade narcissique, où l’individu rassemble en une entité unique, l'amour du Moi, toutes ses pulsions partielles (érotisme anal, oral, urétral, sadisme, masochisme, exhibitionnisme et voyeurisme) qu’il satisfaisait auparavant de façon plus ou moins anarchique, et où il institue d’abord le Moi comme objet de son intérêt avant de se résoudre à choisir un objet d’amour extérieur, c’est-à-dire à une sorte de socialisation de sa libido. Chacun de ces stades peut devenir un point de fixation, de cristallisation pourrait-on dire, d’une future névrose. Car dans la mesure où un stade libidinal, qui normalement n’est qu’une transition, est trop marqué, la libido est d’emblée condamnée au refoulement en raison de son incompatibilité avec les autres composantes psychiques qui poursuivent leur développement ; elle exercera donc une attraction permanente sur les complexes d’affects ou d’idées marqués de déplaisir dont le contenu a une quelconque parenté avec elle. Ainsi la fixation est suivie d’une période plus ou moins longue de refoulement (plus exactement de post-refoulement) encore asymptomatique, période pendant laquelle la part de libido susceptible d’évoluer peut encore répondre aux exigences réelles de la vie. Mais dès qu’une accumulation relativement importante de libido se produit suivant l’un des processus que nous venons de décrire, la libido régresse au point de fixation et incite les motions de désir infantiles latentes, qui subsistent à ce niveau, à produire des fantasmes qui fournissent ensuite le matériel nécessaire à la formation des symptômes.

Pour chaque stade de développement de la libido on peut imaginer autant de points de fixation et de modes d’entrée dans la maladie ; voire, un seul et même individu peut présenter des fixations multiples à plusieurs stades du développement libidinal ; chez ces sujets, plusieurs formes de névrose sont susceptibles de se développer, simultanément ou successivement. Freud en donne un exemple dans un travail récent5. Une patiente apprend qu’elle doit abandonner tout espoir d’une progéniture par la faute de son mari ; à cette nécessité de renoncer à satisfaire son amour objectal elle réagit par les symptômes d’une hystérie d’angoisse. Lorsqu’à la stérilité du mari s’ajoute l’impuissance, le symptôme hystérique cède la place à une névrose obsessionnelle. En effet, cette névrose résulte de la fixation à un stade antérieur du développement libidinal, stade où l’intérêt érotique s’oriente encore vers des buts érotiques anaux et sadiques. Lorsque la patiente fut déçue par l’érotisme génital, sa libido dut régresser à ce stade prégénital. Ce sont ces analyses individuelles qui plongent jusqu’à la racine la plus profonde des névroses qui pourraient nous apporter la solution du problème du choix de la névrose, nous apprendre notamment quelles sont les conditions qui déterminent l’apparition de telle ou telle névrose chez un individu. Ce que nous en savons jusqu’à présent peut se résumer très brièvement : la prédisposition à la paraphrénie ou à la paranoïa, a pour condition préalable une fixation à un stade précoce du développement libidinal (au stade narcissique) ; la fixation obsessionnelle se situe à la période prégénitale (sadique-érotique-anale), tandis que l’hystérie semble être déterminée par un trouble du développement de ce stade libidinal où le pénis et son équivalent, le clitoris, sont devenus des zones érogènes prévalentes.

Ayant établi par conséquent que le refoulement (et sa forme archaïque, la fixation) ainsi que la formation des symptômes résultent du conflit entre égoïsme et érotisme, nous pouvons dès lors supposer que l’étude des stades de développement des pulsions égoïstes amènera de nouveaux progrès dans l’étude des névroses. Cependant, actuellement, je ne puis rendre compte que d’un petit nombre de recherches faites dans ce sens. L’essai de Freud sur les deux principes du fonctionnement psychique6 est l’une d’entre elles. Il y montre par exemple que même chez le sujet normal les pulsions égoïstes et les pulsions érotiques ne se développent de façon harmonieuse et parallèle que pendant un temps très court : la première enfance ; puis très vite le développement du Moi dépasse celui de l’érotisme, si bien que la pulsion sexuelle continue à obéir au principe de plaisir (principe d’évitement du déplaisir) et continuera toujours dans une certaine mesure à s’y soumettre, tandis que les intérêts du Moi peuvent s’adapter très tôt à la réalité (principe de réalité). Ce décalage des stades est donc chose normale et aucun être humain ne peut échapper au conflit qui en résulte. Cependant si chez le sujet normal ce décalage influence simplement la formation du caractère, chez le névrosé il ouvre la voie à la régression et à la maladie.

J’ai moi-même tenté par la suite d’établir l’incidence du stade de développement du sens de réalité sur les névroses et j’ai abouti à l’hypothèse que c’est dans la symptomatologie des différentes névroses que cette incidence apparaît le plus nettement7. Les deux mécanismes de formation de symptômes dans les névroses (la projection et l'introjection) sont déterminés par la fixation au stade projectif ou bien au stade introjectif du développement du sens de réalité. Par exemple les symptômes de conversion de l’hystérie impliquent une régression du sens de réalité à un stade primitif où l’individu s’exprimait au moyen d’un langage gestuel ; la névrose obsessionnelle, dans ses « fantasmes de toute-puissance », répète la phase du développement intellectuel qu’on pourrait appeler animiste, tandis que la projection paranoïaque apparaît comme une exagération du stade de développement « scientifique » de l’objectivation. Par contre le retrait du paraphrénique est une régression au premier stade du développement de l’individu (première enfance, vie intra-utérine). Ainsi dans la fixation paranoïaque et obsessionnelle nous observons la coexistence d’une intellectualisation de niveau très élevé avec des tendances libidinales très primitives ; dans l’hystérie c’est l’inverse qui se produit. Mais ce ne sont là que des remarques préliminaires à l’étude génétique du Moi et de la libido dont l’élaboration nous donnera, espérons-nous, la solution ultime du problème des névroses.

L’introduction du point de vue phylogénétique fut un progrès important dans l’étude génétique des psychonévroses. Freud lui-même fut à l’origine de cette orientation lorsqu’il reconnut l’analogie existant entre une névrose (la névrose obsessionnelle) et un produit de la psychologie des peuples (la religion), et lorsqu’il établit que le complexe nucléaire de toute névrose était un thème mythologique, le « mythe d’Œdipe ». Puis Abraham développa plus amplement le parallèle entre un produit du psychisme individuel (le rêve) et une période déjà dépassée de l’humanité, la période de la production des mythes8. Enfin ce sont les Zurichois, Honegger9 et surtout Jung, qui réussirent à montrer comment les mythologies des peuples depuis longtemps disparus se retrouvaient dans les idées délirantes des psychopathes. Nous savons maintenant que toute psychonévrose (et non seulement la paraphrénie et la paranoïa comme Jung le prétend) correspond à une régression à un stade antérieur de la libido et du Moi, autant sur le plan du développement individuel que sur le plan de l’évolution de l’espèce. Il y a là comme les vestiges de l’univers psychique des générations passées, les preuves vivantes que la loi biogénétique fondamentale de Haeckel est également valable pour l’évolution du psychisme. Par ailleurs, ce dernier progrès de l’étude générale des névroses supprime totalement la contradiction entre facteurs pathogènes traumatiques et constitutionnels des névroses, problème apparemment insoluble lorsqu’il est pris sous un angle individuel étroit. En effet, du point de vue phylogénétique la constitution elle-même n’est que le « dépôt laissé par des influences fortuites ayant agi sur la lignée infinie des ancêtres » (Freud).

Le point de vue phylogénétique a éclairé différentes particularités encore peu comprises des névrosés, en particulier la peur névrotique de l’inceste et ce que nous appelons l’ambivalence. Nous savions déjà par Freud que la peur de l’inceste constitue le « complexe nucléaire » des névroses, mais c’est l’importante étude anthropologique sur la psychologie des peuples, récemment publiée par Freud sous le titre de Totem et Tabou10, qui nous a montré que le « complexe d’Œdipe » est plus qu’un trait puéril, un vestige mal liquidé de l’enfance du sujet : il est aussi la répétition d’une phase d’évolution de l’histoire infantile de l’humanité. Les « peuples sauvages » présentent maintes coutumes et particularités morales dont le sens nous échappe, notamment certaines mesures défensives connues sous le nom de « tabou » qui sont au service d’une peur excessive de l’inceste ; et cela se passe de même chez nos névrosés actuels (de fait, chez le primitif comme chez l’obsessionnel il s’agit d’une réaction à une tendance incestueuse encore très puissante). Le caractère dit « ambivalent »11 des obsessionnels représentait également un problème fort épineux jusqu’à présent : une caractéristique de ces malades est que leurs motions affectives contradictoires n’aboutissent pas à une solution de compromis mais se manifestent alternativement et sans s’influencer mutuellement ; une analogie parfaite de cette caractéristique se retrouve aujourd’hui dans les rapports « ambivalents » que les primitifs entretiennent avec leurs ennemis, leurs chefs, leurs morts. Freud, comme moi-même12, avons reconnu un lointain vestige du « totémisme », toujours en pratique chez certains primitifs, dans la phobie d’animaux, si répandue, et dans le culte d’animaux (plus rare) des enfants et des névrosés. Le totémisme est une institution religieuse et sociale où certains groupes (dits clans totémiques) craignent et vénèrent un animal déterminé. Freud estime que la racine commune de la phobie névrotique d’animaux et du totémisme réside dans la vénération des ancêtres et l’attitude hautement ambivalente des enfants envers leurs parents. Sachant par ailleurs que l’on rencontre dans les fantasmes des névrosés encore d’autres traits de caractère des primitifs, telles leur conception animiste et leur croyance aux forces magiques, nous devons admettre l’argumentation de Freud qui soutient que la constitution névrotique correspond à la fixation du développement à un stade primitif et qu’en définitive le névrosé apparaît comme un être né avec les instincts d’un « sauvage » qui doit se protéger par le refoulement

Outre ces faits importants concernant l’étude des névroses dont je donne ici un bref aperçu, je veux citer encore quelques faits tirés de la littérature psychanalytique récente, qui ouvrent des perspectives intéressantes quant à la nature générale des névroses. Des expériences thérapeutiques comme celles que Freud a publiées13 et qui présentent surtout un grand intérêt technique, nous obligent à modifier notre conception quant à l'importance thérapeutique de la prise de conscience par le malade des rapports qui lient ses symptômes à son vécu. La psychanalyse avait admis, dans une phase primitive dite cathartique, que certains états de conscience (tel l’état hypnoïde de Breuer) avaient une valeur déterminante dans la constitution des névroses. Nous savons que ce sont les travaux de Janet qui ont déterminé les caractéristiques de cette phase. Cependant les résultats imparfaits de la catharsis hypnotique et les échecs des « psychanalystes sauvages » qui pensaient guérir leurs patients en leur fournissant des explications d’ordre psychanalytique prouvent amplement que la névrose ne relève pas essentiellement de l’ignorance mais de la volonté d'ignorer certains contenus et rapports psychiques, c’est-à-dire de la résistance que le malade oppose aux affects liés à ses complexes.

Freud apporte un argument particulièrement décisif contre l’opinion — d’ailleurs largement dépassée — que le psycho-névrosé souffre d’« ignorance » : il montre que de nombreux obsessionnels n’ont jamais oublié les circonstances de leur entrée dans la maladie ; dans leur cas, le refoulement fait appel à un mécanisme plus simple ; au lieu d’oublier ses traumatismes, le malade les prive de leur tonalité affective, de sorte que le contenu conservé par la conscience est fait de représentations indifférentes et apparemment dépourvues d’importance. Lorsque nous expliquons à ces patients la signification traumatique de certaines expériences qu’ils ont vécues, ils éprouvent un sentiment appelé « déjà vu »14 ; il ne s’agit donc pas chez ces malades du refoulement d’une représentation, mais des conséquences d’un refoulement portant exclusivement sur des affects. Naturellement les impressions pathogènes infantiles sont, chez ces malades aussi, refoulées dans l’inconscient.

Tandis que les « psychanalystes sauvages » (comme Freud les a appelés) accordent trop de valeur, à en croire leur méthode thérapeutique, au « savoir » et au « non-savoir » du névrosé, de nombreux psychologues tombent dans l’erreur inverse : ils sous-estiment l’importance de l’inconscient et voient dans les névroses de simples dérivés de ce qu’on appelle les « complexes », oubliant que ce sont précisément les parties inconscientes des complexes qui jouent le rôle d’agents pathogènes.

Tout homme a un « complexe d’Œdipe », un « complexe fraternel », etc... mais seuls présentent une tendance à la névrose les sujets chez lesquels le développement et la sublimation de la plupart de ces complexes sont inhibés ; ces complexes, fixés dans l’inconscient, sont à tout moment prêts à se réveiller régressivement. Si nous admettons ce fait, la valeur diagnostique des « épreuves d’association » et autres méthodes de « chasse aux complexes » s’en trouve considérablement réduite puisque ces modes d’investigation, au demeurant utiles et instructifs, ne tiennent aucun compte du caractère conscient ou inconscient des représentations : différence essentielle et décisive par rapport au refoulement. La définition exacte du terme d’inconscient au sens de la psychanalyse et au sens où Freud l’a décrit dans un de ses essais15 contribuera, espérons-nous, à dissiper les malentendus qui règnent dans ce domaine. Il est essentiel pour l’étude des névroses de bien saisir la différence entre le « subconscient » des philosophes et l’« inconscient » de la psychanalyse. Pour bien comprendre que les symptômes hypnotiques et névrotiques résultent nécessairement du conflit de forces psychiques, il faut admettre l’existence de processus psychiques inconscients et cependant actifs ; le concept de clivage de la conscience proposé par Janet n’apporte pas une explication satisfaisante des phénomènes névrotiques : la « faiblesse de l’appareil psychique » ne saurait tenir lieu d’explication.

Ce serait une erreur de croire que la psychanalyse, du fait qu’elle porte actuellement l’essentiel de son intérêt à réduire des formations psychiques complexes (comme les symptômes névrotiques) en phénomènes plus simples, mais toujours d’ordre psychique, néglige provisoirement les bases organiques des psychonévroses et considère le problème des névroses comme entièrement résolu par l’analyse psychologique. Très tôt Freud a signalé le rôle pathogène de la « complaisance somatique » dans l’hystérie, et dans ses ouvrages ultérieurs il a maintes fois souligné que le processus du refoulement était sans doute fondé à l’origine par un processus purement biologique. Il a acquis la conviction que le conflit entre pulsions égoïstes et pulsions érotiques jouait un rôle capital non seulement dans le domaine psychique mais aussi dans le développement organique. Selon Freud, ce que nous appelons prédisposition organique à la névrose n’est que l’exagération de la fonction érotique d’un organe aux dépens de sa fonction physiologique. À l’appui de cette thèse, citons toute la série des névroses qui ne s’intègrent pas à la classification, proposée par Freud, en névroses actuelles et en psychonévroses, et qu’on a regroupées sous le nom de névroses sexuelles.

Dans ces cas, l’inhibition de la libido ne provoque pas de troubles psychiques, mais elle entraîne directement des troubles de certaines fonctions organiques (sans emprunter la voie psychique) : ces organes se mettent alors à fonctionner en véritables organes sexuels, négligeant leurs fonctions non érotiques. Citons pour exemple les troubles sexuels-névrotiques de la vision16 et l’asthme nerveux17. Nous estimons que c’est ce même processus de refoulement organique qui est à l’origine de la fixation névrotique qui resurgit régressivement dans les névroses sexuelles. Ce seul exemple devrait suffire pour mettre en garde le psychanalyste qui recherche les causes d’une névrose contre le danger qu’il y a à se laisser enfermer dans l’alternative, rigoureuse du point de vue formel, entre « facteurs organiques » et « facteurs psychiques ». L’antipathie qu’il éprouve pour toute espèce de ratiocination devrait le préserver de telles simplifications.

Dans ce rapport, je voulais me limiter aux résultats positifs de l’étude psychanalytique des névroses ; mais pour respecter l’exactitude historique, je dois évoquer deux produits de décomposition de la psychanalyse, apparus au cours de ces dernières années, qui, tout en n’ayant aucun rapport entre eux, ont pour tendance commune la désexualisation de la théorie des névroses.

Adler18 estime que la place tenue par la sexualité en psychanalyse n’est qu’une fiction. Pour lui, l’essentiel serait l’effort permanent que fait le névrosé pour assurer sa supériorité. Selon Jung19, la sexualité infantile des névrosés n’est que symbolique ; le contenu véritable des névroses est la référence aux tâches vitales du patient. Jung et Adler se montrent fort habiles à retrouver dans les propos de leurs patients tout ce qui peut confirmer leurs vues.

Je considère que les travaux de ces deux auteurs n’ont rien apporté à la théorie des névroses, mais représentent plutôt un retour aux erreurs d’avant la psychanalyse et un abandon des bases scientifiques pures au profit de la spéculation philosophique et théologique.